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 [Fiction] L'avènement du Fer

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Lukeskywalker62
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Jeu 16 Juin - 17:14

En altitude, l’air était vicié. Luke toussota, les poumons légèrement choqués par le changement ; la voûte céleste, teintée de pourpre très loin au-dessus de sa tête, semblait émettre des volutes de mercure toxiques. S’il était monté encore plus haut, il préférait ne pas savoir s’il se serait mis en danger ou non, mais l’essentiel était là : à présent, une cinquantaine de mètres le séparait d’Impera, plus proche de la terre en contrebas. Il vérifia une dernière fois son équilibre sur sa planche de fer, suspendue à l’horizontale dans les airs, et jeta un œil aux autres en bas avant de démarrer le processus … Marisa et Reimu étaient sur le point de réengager les hostilités autour de la magicienne et sa barrière de protection. Elles s’en sortiraient sans doute très bien, mais il n’avait pas intérêt à lambiner. Il était temps de commencer. Prenant une profonde inspiration, et ignorant la douleur dans ses narines, il gaina son poing gauche à sa hanche et leva doucement le bras droit en l’air … Quand son coude fut tendu, il ferma les yeux avec concentration, puis ouvrit la paume en plein vers le ciel rouge. La transformation d’air en fer débuta.
Marisa fit glisser son regard quelques secondes sur le corps d’Aijin suspendu dans la lumière, puis le braqua sur Impera. La couleur de l’arcane indiquait son état actuel. Plus il était rouge, plus il était surchargé. En ce moment, il luisait d’un bleu vif et éclatant, symbole d’un parfait statut … Des attaques normales ne suffiraient très certainement pas à affaiblir cette sphère protectrice dans laquelle la magicienne flottait. Et dans l’urgence de la situation, le combat ne pouvait pas se permettre de durer plus longtemps.
« Bon, Reimu … commença-t-elle. Tout ce que l’on a à faire, c’est l’empêcher de s’attaquer à Luke. Si elle l’interrompt dans sa technique, tout sera perdu. Tu as bien compris ?
- J’avais compris bien avant que tu me le dises, répondit la miko avec lassitude. Au point où nous en sommes, je ne pense plus avoir beaucoup de choix. Si son plan rate … J’ai bien peur de ce qui pourrait arriver.
- Ne t’inquiète pas, je suis certaine qu’il se débrouillera très bien ! En une semaine, j’ai largement eu le temps de bien le connaître, et je sais qu’il ne nous décevra pas. Il a bien plus de ressources dans le ventre qu’il en a l’air !
- Et c’est bien ça qui m’inquiète … »
Le court échange de paroles s’arrêta là. De toute façon, la prêtresse savait bien que sur ce coup-ci, elle était bien obligée de faire confiance à son ennemi juré. Impera montrait une puissance apparemment sans borne, qui volait au-dessus de bien d’autres adversaires qu’elle avait pu affronter jusque là … Si elle n’unissait pas ses forces avec ses coéquipiers, Reimu courait à sa perte. Et elle n’avait aucunement l’intention d’en arriver là aujourd’hui.
Il était encore beaucoup trop tôt.

Impera poussa un soupir alors que les messes basses de ses adversaires prenaient fin. Elle tenait toujours fermement son livre contre sa poitrine, à attendre la suite du combat, à l’intérieur de sa bulle de protection. La furieuse énergie libérée par la colonne de lumière où se trouvait Aijin commençait presque à se faire ressentir dans l’air …
« Vous abandonnez déjà ? lança-t-elle avec lassitude et une franche déception. »
Reimu se retourna vers elle, plongeant ses yeux dans les siens. Seuls quelques cinq mètres les séparaient encore, et la tension du conflit revint à la charge englober le champ de bataille, à la manière d’un voile s’abattant sur le terrain. La prêtresse ne lâcha pas la femme vêtue de noir du regard tout en s’adressant à son amie.
« Dis-moi, Marisa, qu’en penserais-tu si nous arrêtions de retenir nos coups ?
- J’en penserais qu’il est un peu trop tard pour se décider maintenant, répondit-elle avec un certain enthousiasme. Mais ça me tente. Ca fait longtemps que je ne me suis pas déchaînée !
- … Combien de temps tu lui donnes ?
- Il devrait sans doute en avoir fini dans une dizaine de minutes … Environ. Je ne peux rien affirmer, après tout je ne suis pas à sa place … Mais ça ne devrait pas être trop long.
- J’espère que tu as raison. Ne la faisons pas attendre plus longtemps … »
Marisa acquiesça résolument, une sensation d’excitation se propageant à l’intérieur d’elle malgré la gravité de la situation. Cette fois, le champ était libre, il n’y avait qu’elle et la prêtresse contre la magicienne ; il n’y aurait plus besoin de faire attention en permanence à ses coéquipiers, et elles allaient pouvoir s’en donner à cœur joie. Du moins, au ressenti de la sorcière. Car Reimu, elle, pour la première fois depuis longtemps, était rongée par le doute … Impera rouvrit son grimoire. Sous le ciel empourpré, à une dizaine de mètres de la colonne flamboyante … La bataille s’engagea de nouveau, reprenant de plus belle.
( ♫ ) Marisa et Reimu, prises simultanément d’une impulsion fulgurante, déchirèrent l’air de part et d’autre de leur ennemie. La magicienne leva le nez et esquissa un sourire satisfait, constatant que la partie n’était pas encore terminée. Elle s’arrêta sur l’une des pages de son ouvrage … Au moment même où quelque chose vint s’abattre avec violence sur l’une des parois de l’arcane de protection, la faisant bien bouger de plusieurs dizaines de centimètres. Prise au dépourvu, Impera jeta le regard sur la prêtresse Hakurei. Pas moins de quatre orbes Yin-Yang l’avaient alors entourée, et tournaient autour d’elle avec une vitesse telle qu’on ne distinguait d’eux qu’une traînée informe de couleurs bordeaux et blanc … Et une seconde plus tard, l’une de ces trainées s’abattit de nouveau contre la bulle bleue. De désagréables vibrations parcourent la sphère, qui pourtant oscilla à peine de couleur … Mais Reimu sentait que la rapidité avec laquelle elle était passée à l’offensive avait bien surpris la magicienne. Elle étendit les bras, faisant voler ses manches, et augmenta le rythme avec lequel elle fracassait ses orbes contre l’arcane … Impera fonça hors de portée de l’engrenage infernal, après avoir subi deux ou trois coups supplémentaires. Cependant, la prêtresse la prit en chasse presque immédiatement … Et elle n’avait parcouru que dix mètres que Marisa apparut juste face à elle, suspendue la tête à l’envers sous son balai, un grand sourire railleur illuminant son visage. La magicienne maudite lui lança un regard noir en réponse, tandis que des trois orbes étoilés s’extirpaient des rayons lumineux qui percutèrent à pleine célérité sa protection impie. L’impact déchaîna un léger tonnerre d’énergie, faisant voler des étincelles … Et la fit passer du cyan vers l’indigo, l’espace d’une seconde. C’était cependant très loin d’être suffisant …

La jeune miko serra le poing quelques secondes, et balança l’un de ses orbes en plein sur Impera, à quelques mètres de là. La magicienne eut tout juste le temps de se retourner vers elle, après avoir essuyé les rayons de la sorcière, mais c’était trop tard pour esquiver la boule chargée d’énergie. Quand elle entra en collision avec elle, une formidable détonation retentit dans l’espace, accompagnée d’une puissante onde de choc … Le terrain en fut presque secoué, et même Marisa dut se reculer pour s’éloigner de la zone de turbulences. Reimu venait carrément de sacrifier une partie de sa propre énergie en plein sur l’ennemie, et le résultat n’en avait pas été mitigé. Impera avait été éjectée plusieurs mètres en avant, mais … Elle était loin d’en avoir démordu. A peine l’arcane avait repris sa couleur de pointe, qu’elle se projeta plus haut dans le ciel …
« Merde !! lâcha la sorcière, sur le coup. »
Heureusement, elle n’eut pas l’air de vouloir s’en prendre à Luke. Elle s’arrêta à une vingtaine de mètres du sol, reprit son livre à la page où elle s’était arrêtée, et leva la paume vers les nuages rouges qui bondaient la voûte céleste. Les deux héroïnes ajoutèrent chacune un nouvel orbe à leur arsenal, les rehaussant au nombre de quatre … Puis fendirent l’air de nouveau, apprêtant de nouvelles attaques. Des nuées de sceaux de purification s’éjectèrent des sphères de Reimu, tandis que Marisa commençait à charger son énergie à l’intérieur des siennes … Les rafales de la prêtresse commencèrent à mitrailler la surface translucide de l’arcane de protection, qui ne céda pas le moins du monde, mais en essuya néanmoins les dommages. Ce fut à ce moment-là que d’innombrables gerbes violettes jaillirent soudain de la main ouverte d’Impera, en plein vers le ciel. Marisa sentit le sang faire un tour dans sa tête … Mais contre toute attente, les nombreuses flopées d’énergie envoyées par la mage ralentirent progressivement, pour perdre toute vitesse une fois arrivées à vingt mètres au-dessus d’elles. Elles s’étaient dangereusement approchées du jeune homme … mais c’était pour retomber, en une pluie dévastatrice, direction la terre ferme. Une véritable averse meurtrière avait envahie les cieux et s’abattrait sur elles dans moins de quelques secondes.
« Reimu, fais gaffe !! prévint-elle, sous tension. »
Mais la prêtresse fit la sourde oreille. Impera eut un soubresaut, ouvrant grand les yeux. Reimu ne ralentissait pas, continuant de lui foncer dessus en maintenant le feu ouvert. Dans peu de temps, elle lui rentrerait dedans inutilement … La magicienne jeta un œil rapide vers le ciel : dans deux secondes, les gerbes violettes allaient parvenir à leur hauteur et s’abattre en cascade sur leurs têtes, exposant les deux héroïnes à un danger hautement périlleux. Puis, elle revint sur la prêtresse qui n’en démordait pas, l’expression empreinte d’une détermination sans borne. La prêtresse savait effectivement ce qu’elle faisait : c’était du haut risque.
Elle extirpa une liasse de quatre sceaux de sa tenue, tenant fermement son sceptre entre ses dents. Au moment où elle était sur le point d’entrer en collision avec la bulle de protection d’Impera qui n’avait toujours pas bougé … Elle vira brusquement de trajectoire, évitant l’impact de justesse, et frôlant la sphère bleutée. Le tout se passa en moins d’une seconde : le temps suffisant juste avant que les gerbes mortelles ne lui tombent dessus …
Reimu ferma les yeux et fit un mouvement éclair de la main : un de ses orbes l’abandonna, statique dans les airs, et l’un des sceaux se mit à tournoyer sur lui-même, planant en suspension face à la sphère ornée de motifs complémentaires. L’instant qui suivit, elle puisa brusquement dans son énergie et disparut des airs, pour réapparaître à un autre endroit, juste derrière Impera. Elle fit la même manœuvre en un temps record, avant de s’éclipser une fois encore, à sa droite cette fois, et de recommencer, encore. Enfin, elle plaça les quatrièmes orbes et sceaux à la gauche de la mage maudite … Au bout de trois quarts de secondes, Impera était au beau milieu d’un carré formé par les paires de sceaux et d’orbes. Et quand le dernier quart de seconde s’écoula, Reimu frappa ses deux paumes de main.

Les quatre sceaux cessèrent soudain de tournoyer, et se mirent à la verticale, s’agrandissant pour donner une surface d’un mètre carré chacun. A présent, ils ressemblaient presque à quatre murs entre lesquels Impera était enfermée, sauf qu’ils n’étaient pas joints aux coins … La magicienne comprit trop tard. Elle tenta de se propulser vers le bas pour se dégager, mais n’eut pas le temps de faire le moindre geste. Les orbes Yin-Yang se mirent à tourner sur eux-mêmes à pleine vitesse, et le roulement du tonnerre retentit en secouant l’espace d’un terrible « boum ». Marisa n’en crut presque pas ses yeux, et la mage encore moins.
Dans l’aire des quatre sceaux, au centre de laquelle se tenaient la femme et son arcane, deux fabuleux éclairs d’énergie venaient de traverser l’espace rectangulaire comme les deux médianes de cette forme géométrique. Et bien naturellement … Impera s’était trouvée en plein dans le point d’intersection. La protection devait en avoir pris pour son grade. Un rouge de rubis illuminait la sphère protectrice à l’intérieur de laquelle même la magicienne semblait avoir été touchée, même si ce n’était qu’infiniment partiel … Ce fut la dernière chose que Reimu put voir, car elle dut alors battre fissa en retraite vers le sol alors que les premières gerbes d’énergie violette fusaient tout autour d’elle. Elle plongea vers le sol, esquivant l’averse mortelle qui se déversait sur le terrain …
Elle faisait à présent trois mètres de diamètre, et ne cessait de gonfler, encore et encore. Luke sentait les gouttes de sueur couler le long de son front, se suspendre à ses sourcils, et retomber vers la terre ou s’écraser sur sa planche. Il avait le regard ouvert de nouveau, suivant le combat tout en faisant grossir la sphère de fer qui enflait, vingt centimètres au-dessus de sa paume de main ouverte vers le ciel. Et il avait maintenant les yeux grands ouverts de stupeur, pupilles rétractées, la bouche tordue par la surprise à ce qu’il venait de voir se produire, trente mètres plus bas.
« C’est … C’est pas vrai !! pensa-t-il tout haut, désemparé. Elle n’avait pas l’air aussi forte, quand je me suis battu contre elle il y a deux mois ! Comment a-t-elle pu changer à ce point ?! »
Plus le temps passait, plus il avait l’impression que si le combat s’était effectivement poursuivi contre elle quelques heures plus tôt, il n’en serait vraiment pas sorti indemne. Reimu montrait des signes de puissance qui allaient bien au-delà de ce qu’il avait pu voir lors de son combat contre elle, suspendu à des centaines de mètres au-dessus du sommet de la Montagne de la Foi. Elle s’était donc entraînée durant tout ce temps …? Il n’eut pas le loisir de réfléchir plus longtemps : son bras droit émit brusquement une douleur suraiguë, qui le fit grimacer. Il avait de plus en plus de mal à gérer de telles quantités de fer transformé, et ses muscles s’engourdissaient … Mais il savait qu’il pouvait faire bien mieux. Ils n’avaient pas le droit à l’erreur, et s’il échouait, Marisa ne lui pardonnerait jamais … Il prit une profonde inspiration, se mordant la lèvre pour détourner la douleur, et commença doucement à lever son deuxième bras. Peu après, il avait ses deux membres dressés vers le ciel, au-dessus desquels lévitait l’énorme boule de métal qui avait pris cinquante centimètres de plus de diamètre. Des billes de fer se formaient près des flancs de cette sphère, et venaient s’y coller comme pour y fondre, en augmentant ainsi son volume … En y mettant ses deux bras, Luke se sentit un peu moins éprouvé. Mais ça devenait difficile … C’était la première fois qu’il faisait un tel effort, et à vrai dire, tenir le rythme s’avérait plus coriace que prévu. La colonne de lumière quant à elle commençait à faire voler des filets de terre provenant du sol, tournoyant autour de l’axe irradiant une lumière pourpre et grimpant jusqu’aux cieux crachant du mercure gazeux …

Impera se stabilisa dans les airs, les yeux emplis de fureur et de vaisseaux sanguins injectés. Elle n’avait pris aucun dommage par l’attaque de Reimu, mais elle l’avait sentie passer. Oh que oui, elle l’avait sentie passer : l’arcane de protection était comme devenu légèrement instable, pris de légers tremblements et d’élancements rougeâtres. Malheureusement, l’éclat cyan dominait encore, attestant de l’état de fonctionnement correct qu’il lui procurait … Plus bas, la prêtresse et la sorcière terminèrent une chorégraphie d’esquive qui leur avait permis d’échapper aux gerbes violettes. A présent, le sol de la clairière sous leurs pieds était criblé de traces noires …
« C’est pas passé loin … souffla Marisa. Tu tiens le coup, Reimu …? »
( ♫ ) La miko ne répondit pas, se contentant de regarder en direction de la colonne de lumière. Celle-ci avait enflé de volume, et faisait vibrer l’espace tout autour comme un perpétuel tremblement d’air … Mais ce n’était pas le pire. A présent, une dizaine de longs faisceaux blancs et éclatants prolongeaient les doigts d’Aijin sur plusieurs mètres, jaillissant de la colonne pourpre. Un dégagement fabuleux d’énergie émanait de ces longues tiges d’argent, qui montaient et descendaient de la même manière que la youkai manipulait ses pantins. Et des radiations perceptibles émanaient du tout … Reimu s’arracha à la contemplation du spectacle sordide quand toute la zone fut soudain secouée par une brusque secousse généralisée, transmise jusque dans l’air lui-même. Elle fut brève mais intense, et rendit compte à la prêtresse de quelque chose qui lui glaça le sang dans les veines.
« Qu’est-ce qui se passe, bon sang ?! vitupéra la sorcière, cramponnée à son balai.
- … Marisa … L’énergie libérée par ce rituel est déjà en train de se répandre sur tout Gensokyo.
- Mais tu avais pourtant dit que c’était voué à l’échec …
- En effet … Tant que la Frontière Hakurei est en place. »
La jeune fille vêtue de noir écarquilla les yeux.
« Ne … Ne me dis pas que …
- Marisa, il faut mettre fin à tout ça immédiatement. Cette énergie est en train de s’attaquer à la barrière elle-même !! »
La sorcière ravala sa salive, puis acquiesça. Toutes deux se tournèrent vers Impera, dix mètres au-dessus, qui les dévisageait avec une haine indescriptible. Un hurlement enragé déchira l’air, couvrant les sons de dégagement d’énergie qui polluaient pourtant l’environnement.
« JE VAIS VOUS TUER !!!! »

Une autre secousse agita le terrain l’espace de trois secondes, puis une impulsion s’empara du balai de Marisa. Cette fois, il y avait un nouvel enjeu, et elles ne préféraient pas savoir ce qu’il pourrait advenir si le rituel allait jusqu’au bout ; Reimu enclencha deux nouveaux orbes Yin-Yang, les précédents s’étant désintégrés dans l’attaque fulgurante, tandis que son amie décrivait une courbe dans les airs pour approcher la magicienne maudite. Impera garda son livre grand ouvert, balayant l’air face à elle d’un mouvement rageur. Elle tenait un objet entre ses doigts, et avait vraiment l’air d’être sortie de ses gonds.
« Art Profane … Arcane d’Extermination !! »
La prêtresse prit son sceptre à deux mains et positionna ses orbes face à elle, comme par réflexe. Si la magicienne maudite se mettait à utiliser des Cartes d’Incantations, ce n’était pas de bon augure. La sorcière décrivit un long mouvement de révolution autour de l’ennemie, restant à distance ; une aura néfaste venait de surgir d’Impera, un pentacle inversé s’étant dessiné autour d’elle dans la sphère protectrice. Puis, elle sentit son sang lui claquer brutalement dans les tempes : un nuage de projectiles en forme de shurikens d’or se forma ex nihilo, d’un clin d’œil, englobant la bulle bleue. Les armes gorgées de magie commencèrent à tourner sur elles-mêmes … Et ne tardèrent pas à foncer dans toutes les directions. Ce fut un véritable essaim d’étoiles rotatives qui se propagea dans toute la zone, alors que d’autres secousses se manifestaient encore, troublant les guerrières dans leur combat. Marisa se cabra sur son outil de vol, des centaines de projectiles aux trousses. Reimu quant à elle se servit de ses orbes pour mitrailler d’amulettes les armes de jet qui l’avaient également prise pour cible : il y en avait bien cinq centaines sur le terrain, et à tête chercheuse, comme les traits lumineux du début du combat. Fort heureusement, les shurikens dorés se contentaient de disparaître sans exploser une fois qu’ils étaient stoppés par les attaques de la prêtresse : celle-ci continua de reculer légèrement, tout en maintenant le feu sur le clamé arcane d’extermination.
La sorcière eut plus de mal de son côté : dans sa fuite, elle n’arrivait pas à orienter les flèches d’énergie issue de ses orbes sur les étoiles en formation rapprochée ; ce qui excluait également l’esquive. Elle balaya le terrain du regard, observant la situation avec le maximum de sang-froid possible : les nuées de shurikens s’étaient groupées en deux escadrilles meurtrières. L’une d’entre elle fonçait sur Reimu, qui parvenait à les maintenir en respect à grands coups d’amulettes tout en reculant. L’autre, elle lui collait aux basques. Marisa était sur le point de dégainer une Carte d’Incantation quand quelque chose se mit soudain droit sur sa trajectoire, cinquante mètres plus loin. Impera souriait avec démence, une quinzaine d’épées occidentales de deux mètres de long, luisant du même éclat doré que les shurikens, en formation circulaire autour d’elle. La sorcière se ravisa : à la vitesse où elle allait, il ne faudrait que dix secondes pour entrer en collision avec la mage maudite, qui avait sans nul doute l’intention de la trancher avec ces armes magiques. Cependant, elle ne dévia pas sa trajectoire, et continua à foncer en plein sur la magicienne cinglée qui ne faisait que s’en réjouir davantage. Quand il ne resta plus que trois secondes, l’ennemie leva la main et la lança en face d’elle. Marisa quand à elle, accéléra brutalement.
Il y eut un mélange informe de couleurs rouges et or. Le balai de la sorcière défila à la vitesse d’une météorite, lui drainant une énorme dose d’énergie et l’obligeant à se cramponner de toutes ses forces au manche. Elle sentit plusieurs choses lui passer à côté, ou plutôt esquiva instinctivement les lames que lui avait envoyées aveuglément son adversaire. Sur l’instant, Marisa aurait donné n’importe quoi pour pouvoir admirer le faciès en décomposition que devait tirer Impera, mais à la vitesse où elle allait, ce n’était pas possible. Toujours fut-il … Qu’elle traça sa route littéralement, passant juste sous l’arcane de protection au dernier moment, effleurant sa surface de la pointe de son chapeau. Puis, elle remonta légèrement dans l’axe. Et les shurikens, plusieurs mètres derrière, la suivaient toujours.
« NOOON !!!! »
Elle ralentit brusquement cette fois-ci, esquissant un sourire empli de bonheur à la limite du malsain. Elle eut presque envie d’éclater de rire, à gorge déployée, quand elle se retourna pour voir et entendre les centaines d’armes dorées s’écraser les unes après les autres, en pluie dévastatrice, contre l’arcane de protection de la mage maudite. Elle avait bel et bien réussi à retourner la propre attaque de la magicienne contre elle, et en beauté.

Reimu stoppa la cadence de tir infernale qui émanait de ses orbes Yin-Yang. Tous les shurikens y étaient passés, même s’ils avaient réussi à la faire reculer d’une bonne vingtaine de mètres. Elle s’épongea le front d’un revers de manche. Le manque d’énergie commençait à se faire ressentir, le combat ayant tendance à se prolonger encore et indéfiniment … Elle souffla un bon coup, puis vola en pleine direction de la clairière, les nuages pourpres du ciel commençant légèrement à obstruer les rayons du soleil. Toute trace d’arme dorée avait disparu de la zone.
La sorcière s’était remise en route quand elle remarqua le retour de son amie. Elle jeta un œil à la magicienne, qui n’avait pas bougé depuis qu’elle avait essuyé l’essaim de shurikens, puis fila rejoindre aussitôt la prêtresse. Toutes deux se firent un hochement de tête positif en se voyant, puis se tournèrent vers Impera, à dix mètres de là, les surplombant légèrement dans les airs. Côte à côte, les deux combattantes la dévisagèrent, alors qu’elle les toisait d’un regard austère, le livre maudit fermement maintenu contre sa poitrine. Elle eut une mimique dégoûtée, poussant un rapide soupir, puis leur tourna le dos sans piper mot. Elle leva alors la tête vers le ciel et rouvrit son livre d’un geste unique … Et tendit le bras gauche, le doigt pointé vers un endroit très précis de la voûte céleste.
« Rayon Cosmique … »
A peine l’incantation prononcée d’un ton sinistre, une minuscule étoile scintillante se forma juste face à son phalange. Marisa sentit soudain tous ses muscles se relâcher brutalement, alors que la mage prenait Luke en pleine ligne de mire.
« Que … Quoi …? »
L’étoile brillait de plus en plus violemment. Ca allait très vite. Une véritable radiation blanche auréolait à présent Impera, comme tout un petit soleil miniature qui ne faisait même pas la taille d’une bille. Même si elle leur tournait le dos et que les deux amies ne pouvaient pas le voir directement, la sorcière fut soudain prise par une peur indescriptible. Reimu aussi sentit que quelque chose de pas ordinaire se préparait.
« Elle ne va quand même pas faire ça ??? s’époumona brusquement la sorcière, tétanisée.
- Marisa, qu’est-ce qu’elle fabrique ?!
- Elle est complètement tarée !! Il faut l’arrêter, MAINTENANT !!! »
Un sifflement s’ajouta à la cacophonie provoquée par la colonne de lumière, allant de plus en plus vers le suraigu. Ne trouvant pas le besoin de demander plus de précisions, la prêtresse fondit droit sur la magicienne au dos tourné alors que les radiations devenaient aveuglantes, immédiatement suivie par sa sœur d’arme. Cependant, quelque chose se passa avant qu’elles ne pussent l’atteindre. Un horrible craquement sonore retentit par-dessus tout le boucan du champ de bataille, suivi d’un cri de douleur effroyable.
Le bras gauche d’Impera venait subitement de se tordre dans une position strictement contre nature. La mage s’était pliée sur elle-même sous le coup de la surprise, retenant avec peine son ouvrage. Une giclée de sang avait peint la blanche manche du membre déformé, qu’elle maintenait contre elle avec des grimaces de douleurs : c’était comme si son coude venait d’imploser littéralement. Quant à l’étoile luisante, elle avait disparu aussi vite qu’elle était apparue. Les deux amies s’arrêtèrent, s’éloignant d’elle de plusieurs mètres maintenant que le danger était miraculeusement écarté. Impera … venait de se blesser toute seule. Elle s’était pris un retour de médaille majestueux, et son bras gauche était maintenant hors d’usage. Durant la mince fraction de seconde qui s’était écoulée quand son coude avait implosé, la colonne de lumière avait vrillé, comme perdant de l’intensité … Mais elle était maintenant repartie à plein régime. Reimu ravala sa salive.
« Qu’est-ce que c’était que ça ?! demanda-t-elle.
- Je savais bien que ce n’était pas possible … répondit Marisa. Si elle avait réellement produit un rayon cosmique, ça n’aurait pas été seulement Luke, mais tout Gensokyo qui serait parti en cendres ! Je n’arrive pas à croire qu’une magicienne puisse être stupide à ce point !! »

Le jeune homme serra les dents, complètement à bout de souffle. Il avait vaguement vu plus bas qu’Impera l’avait visé, et il avait bien eu peur sur le coup, mais le danger était à présent écarté, pour une raison qui lui échappait encore. Il leva le nez, les deux bras toujours tendus vers le ciel, agités par une tremblote phénoménale. Le globe de fer devait bien faire sept, voire huit mètres à présent … C’était un véritable monstre au-dessus de sa tête, et c’était presque un miracle qu’il parvînt encore à le maîtriser. Il n’en pouvait vraiment plus, à présent … Il était arrivé à sa limite. C’était le maximum qu’il pouvait faire.
« … Bon, maintenant … la compression … haleta-t-il. »
Il referma très légèrement ses mains, crochetant ses doigts comme s’il essayait de serrer un objet invisible dans chaque main. La sphère, ou plutôt le monstre, commença à rétrécir. Très lentement, mais sûrement …
En bas, la colonne de lumière semblait avoir atteint un niveau critique. Les nuages pourpres s’étendaient presque jusqu’à l’horizon, et avaient sans doute déjà voilé toute la Forêt Magique, peut-être même le village humain. Aijin était parcourue de spasmes, à l’intérieur. Elle était encore vivante et même en assez bonne santé, mais les détériorations dues à l’exposition à ces quantités d’énergie commençaient à paraître sur tout son corps. Reimu sentait également ces flux destructeurs qui continuaient d’agresser les frontières de Gensokyo, même si leur effet était encore négligeable. Quant à l’arcane de protection, il était toujours actif … Marisa jeta un œil vers la voûte polluée.
« … Luke en a quasiment terminé, constata-t-elle. Il ne reste plus beaucoup de temps avant la phase finale du rituel, pourvu qu’il y arrive à temps …
- Tu crois qu’Impera est encore en état de se battre ? questionna la prêtresse.
- Je ne sais pas … Quiconque utilise les Arts Maudits en subit toujours les conséquences, comme tu viens de le voir. Mais vu qu’elle est prête à tout … »
Une détonation troubla leur court dialogue. Les deux sursautèrent, et se tournèrent en direction du bruit. Une vive lueur s’estompa, à l’intérieur de la bulle bleutée de la magicienne maudite. Celle-ci tenait son livre dans la main droite, et respirait à grandes goulées, hors d’haleine. Elle avait le visage crispé, et le manque d’énergie se ressentait très largement chez elle : elle montrait enfin des signes de faiblesse … Mais Marisa manqua d’avaler sa langue. Quand la lumière fut complètement retombée, Impera avait le bras gauche étiré vers le ciel, intègre et complètement intact. Le sang maculait toujours la manche de son vêtement froissé, mais son coude était de nouveau parfaitement fonctionnel. C’était … comme si rien du tout ne s’était passé. En l’espace de quelques secondes, elle était de nouveau au top de sa forme. Elle était fatiguée certes, mais le membre qui s’était cassé venait de se réparer aussi sec. Les deux amies en étaient médusées. La magicienne éleva une voix sombre, repassant ses deux bras autour de son ouvrage, contre sa poitrine.
« … Je vous avais prévenues … Rien ne peut nous arrêter. Vous vous battez pour une cause perdue. Je salue tout de même votre prouesse de m’avoir contrainte à faire usage de l’Arcane de Guérison, aussi vains soient vos assauts futiles.
- Tu n’abandonneras jamais, à la fin ?! fulmina la sorcière. Réfléchis à ce qu’il s’est passé, bon sang ! Les Arts Maudits ont déjà commencé à te dévorer de l’intérieur, Impera ! A commencer par ton bras gauche !! Arrête les frais tout de suite, ou ton corps ne tiendra jamais le choc !
- Ce corps sans intérêt ne m’intéresse pas, trancha-t-elle radicalement. Tout comme Aijin, il n’est qu’un misérable pion dans cet immense échiquier. Un pantin.
- Hein ?! s’exclamèrent les deux autres d’une même voix.
- Vous ne m’avez que trop perturbée. Si vous n’aviez pas été là pour me gêner, le rituel aurait été terminé depuis longtemps. Il est plus que temps d’en finir avec vous. Tous. »
Elle avait pris une voix monstrueuse. Bien pire que toutes celles dont elle avait pu faire preuve précédemment ; c’était indéfinissable. Reimu et Marisa n’eurent pas le temps de tenter de la raisonner davantage : elle extirpa une nouvelle Carte de sa robe, le regard vide, le visage totalement dénué d’émotion. Le tout, additionné à la voix, donnait une image particulièrement macabre d’elle alors qu’elle psalmodia l’incantation.
« Sorcellerie Impie … Pythons des Enfers. »

Ce ne fut cette fois pas un pentacle inversé qui auréola la magicienne, mais une véritable nébuleuse de vapeur qui envahit l’intérieur de l’arcane de protection, émanant d’Impera elle-même. En moins de quelques secondes, une brume verdâtre stagnait malaisément tout autour d’elle, bien qu’elle fût encore parfaitement visible aux yeux des deux amies. Reimu, à une demi-douzaine de mètres à peine d’elle et passablement loin au-dessus du sol, fut soudain traversée par une sensation glaciale. Il y avait une aura surnaturelle, et même profondément maléfique, qui se dégageait de cette espèce de brouillard d’émeraude, dans la bulle ; pourtant, l’ennemie n’avait toujours pas fait le moindre geste. Elle décocha un regard à Marisa, juste à côté, et elle n’était apparemment pas la seule à ressentir cette impression. Un éclat de lumière intense brilla pendant une fraction de seconde, puis les deux amies ravalèrent leur salive. La Carte s’était finalement engagée, libérant un potentiel énergétique hors du commun.
Trois choses monstrueuses venaient soudain de s’éjecter de la bulle de protection, formées par la brume émeraude qui s’était brusquement agglomérée à un seul endroit donné. Plus précisément … Ces horreurs avaient surgies du dos d’Impera. Et elles y étaient toujours rattachées, à l’endroit où les trois queues se joignaient en un point unique. La magicienne croisait toujours les bras, toisant ses ennemis sans laisser transparaître la moindre émotion, ni même trahir une quelconque douleur. Et autour d’elle, reluisant d’une folle énergie verdâtre et aveuglante … une hydre monstrueuse avait pris vie. Trois serpents immenses, d’au moins une vingtaine de mètres chacun, trônaient fièrement dans les airs, en position défensive envers leur génératrice. Leur gueule semblait pourtant plus se rapprocher de celle d’un dragon Ryû, mais l’absence totale de pattes et de crête dorsale sur leur corps confirmait bien qu’il s’agissait de serpents. Aux crocs démesurés, entièrement constitués d’énergie à bloc. Marisa poussa un soupir.
« … Reimu, si on s’en sort vivantes, tu me payes le saké quand on fêtera ça.
- Alors là, tu peux toujours courir, répondit-elle avec le même ton détaché. »
Et ce fut sur un dernier éclat de rire que les deux amies repartirent à ce qui serait sans nul doute le dernier assaut. Leur court moment d’euphorie disparut en quelques secondes alors qu’elles reprenaient des visages plus sérieux. Impera lança la main en avant, et ses monstres se cabrèrent aussitôt, prenant en chasse leurs proies.
( ♫ ) La sorcière et la prêtresse se séparèrent très rapidement, partant respectivement en altitude et vers le sol, mais les chimères vertes se déplaçaient illico pour toujours les garder en ligne de mire. Reimu cessa de descendre quand le sol ne fut plus qu’à cinq mètres sous ses pieds : elle se retourna alors, croisant le regard furibond du serpent qui lui collait aux talons, ondulant dans les airs vibrants. La prêtresse se stoppa vivement dans les airs, et sortit promptement un sceau imposant de sa tenue ; la chimère se rapprochait dangereusement d’elle à présent qu’elle s’était arrêtée, n’étant plus qu’à dix mètres. La miko n’attendit pas des siècles pour balancer son arme en plein sur la trajectoire du monstre d’énergie. La seconde suivante, une barrière de protection d’une plus grande superficie qu’à l’habituelle se forma dans un claquement sonore, en plein milieu de l’espace qui la séparait du monstre … Le serpent n’eut pas le temps de dévier sa course pour l’éviter, et en fait, il ne chercha même pas à le faire : il ouvrit grand sa gueule de dragon, exhibant des crocs brillants, et vint se scratcher en plein sur la barrière en faisant un cent-quatre-vingt degrés de ses mâchoires reptiliennes. Il s’était stoppé net … mais il semblait malgré tout s’acharner sur le sceau bleuté qui l’avait arrêté, essayant de faire passer ses crocs à travers. Reimu eut d’abord un mouvement de recul, puis battit rapidement en retraite sans lâcher le mastodonte des yeux : la barrière … la barrière était en train de perdre sa couleur. Elle virait au gris. Tout doucement d’abord, puis … Puis elle fut complètement noire. L’instant d’après … Elle vola littéralement en éclats minuscules, laissant le champ libre au python d’énergie. La prêtresse reprit la fuite, se dirigeant plus en hauteur. Elle venait de comprendre quelque chose d’assez peu réjouissant alors que le serpent d’Impera la suivait de nouveau …
« Leurs crocs sont capables d’absorber la magie ! Il faut à tout prix éviter le contact avec ! »

Marisa avait un peu plus de mal que son amie : elle, c’était deux reptiles fous-furieux qui la poursuivaient. Elle s’en sortait pour le moment relativement bien, échappant aux deux chimères avec brio sur son balai. Mais en contrepartie, elle n’arrivait pas à riposter … Tout en volant, elle avait néanmoins compris deux avantages qui étaient de leur côté dans cette bataille : primo, ces serpents n’étaient pas les champions en termes de rapidité, et Impera devait avoir pas mal de difficultés à les contrôler tous les trois en même temps. Secundo … Ca avait été une Carte d’Incantation. Et elle durait un temps limité. C’était vraiment un effort ultime de la part de la magicienne pour les réduire à néant, mais c’était surtout mal connaître son adversaire. En attendant, il fallait que la sorcière se débarrasse d’au moins l’un de ses poursuivants. Et aux grands maux, les grands moyens ! Elle tourna brièvement la tête derrière elle, et constata que le plus proche d’entre eux se trouvait encore à distance respectable alors qu’elle fendait l’air imprévisiblement au-dessus de la clairière. Elle sourit malicieusement, puis sortit une nouvelle Carte d’Incantation.
« Symbole Astral … Polaris Unique ! »
Une formidable concentration d’énergie se forma au creux de son poing droit. Elle ne savait pas si ce serait suffisant, mais ça valait le coup d’essayer. En tout cas, elle avait intérêt à faire vite si elle ne voulait pas que sa propre attaque ne lui explose à la figure.
Elle fit une embardée sur le côté, se plaçant de profil par rapport aux chimères. Le monstre qu’elle avait repéré se jeta sur elle, à sa gauche. Elle se réjouit aussitôt, puis d’un geste rapide, balança son attaque de sa main libre sur le serpent aveugle ; celui-ci ferma brusquement la gueule … Et esquiva l’énorme boule d’énergie irradiante qu’elle avait lancée, d’une simple ondulation. L’attaque continua de défiler dans les airs …
« Ah, non !! »
Marisa eut un geste de la main instinctif. Hors de question de gâcher une Carte d’Incantation, même si maintenant le reptile d’énergie fonçait droit sur elle tous crocs dehors. En tout cas la boule d’énergie dévia de sa trajectoire … Pour atterrir droit dans la gueule de l’autre serpent, qui avait eu la malchance d’être resté en arrière et garder les mâchoires écartées. Il fut sur le point de refermer ses crocs dessus comme pour l’avaler, mais il n’en eut pas le temps : la sorcière referma son poing. Ce fut alors que la sphère d’énergie explosa à l’intérieur-même de la bouche de la chimère … libérant des quantités phénoménales d’étoiles et de magie. La tête du serpent vola littéralement en éclats, et celui-ci, peu de temps après … Fut comme résorbé de tout son long, jusqu’au dos d’Impera dans l’arcane de protection. Quand il disparut complètement … La magicienne eut un vif spasme de douleur. Mais elle ne bougeait plus : c’était comme si cette Carte la contraignait à rester immobile … Marisa s’apprêtait à faire le geste de la victoire quand la gueule de l’autre serpent se referma brusquement un mètre derrière elle.
Elle l’avait presque oublié, celui-là. Elle remonta brusquement dans les airs, cherchant à s’éloigner au maximum de son deuxième opportun. Maintenant qu’elle était moins pressée par deux monstres à gérer en même temps, elle allait pouvoir s’y prendre un peu plus facilement. C’était cependant ce qu’elle pensait. Et quand elle n’entendit plus le serpent la poursuivre, elle se posa des questions. Intriguée, elle s’arrêta dans les airs et chercha des yeux sa cible … Ce ne fut qu’à cet instant qu’elle se rendit compte qu’elle était montée relativement haut dans les cieux, plus de quarante mètres au-dessus du sol. Elle aperçut le python à vingt mètres de là, qui s’était effectivement arrêté de la poursuivre. Il semblait la regarder, mais tourna rapidement son regard dans une autre direction. Vers le ciel. Et il fonça droit là-haut.
« … C’est pas vrai … NON, LUKE !!!! »

La chimère allait très vite. Elle engloutissait les mètres et les mètres à chaque seconde, et elle atteindrait sans doute le jeune homme dans quelques instants à peine. Sa gueule était déjà grande ouverte … Marisa sentit son sang ne faire qu’un tour, et se mit à foncer droit sur le python d’énergie, mitraillant le monstre de projectiles et de flèches d’énergie en tous genres, à partir de ses quatre orbes étoilés qui ne l’avaient toujours pas lâchée. Mais c’était inutile : les attaques s’écrasaient contre la surface écailleuse et éclatante du corps du serpent, ne lui faisant aucun effet. C’était sa gueule, son point faible, il n’y avait pas d’autre moyen de le battre. Et il se rapprochait de Luke, encore et encore … Et elle savait parfaitement que le jeune homme ne pouvait même pas tenter de se défendre, occupé et accablé par la sphère qui ne faisait plus qu’un mètre de diamètre, au-dessus de sa tête. Elle défila comme une étoile filante en plein vers la tête du python … Et accéléra à une vitesse phénoménale. Il ne resta bientôt plus que cinq mètres entre le manieur de fer et les crocs du titan … et trois entre elle et la gueule monstrueuse. L’instant qui suivit … Elle cracha du sang, stoppée en pleine course.
« … Ma- … MARISA !!! »
La sorcière tint fermement son balai entre les deux jambes, l’expression déformée par un mélange de détermination et de colère.
« … T’avise pas … d’arrêter ta technique, Luke … Sinon, je te fais la peau … »
Le jeune homme serra les dents, l’expression horrifiée face au spectacle auquel il ne pouvait qu’assister, impuissant. A moins de deux mètres en-dessous de ses pieds … L’horreur venait de refermer sa mâchoire en plein sur la sorcière. Il s’en était stoppé net … Et malgré tout, Marisa n’avait aucune blessure physique. Les dents acérées de la chose ne s’enfonçaient pas dans sa chair, même s’ils semblaient essayer de la perforer malgré tout. En tout cas, le choc avait été extrêmement brutal. La sorcière avait l’un des bras coincé entre sa hanche et la mâchoire du serpent géant, mais l’autre était libre, et elle essuya d’un geste tremblant le sang qui avait coulé sous ses lèvres … Elle se sentait de plus en plus mal, en fait. Une faible ouverture était encore visible entre les deux mâchoires, et ses jambes étaient en ce moment dans la gueule-même, enserrant son balai. La jeune fille serra le poing, puis le plongea dans la bouche immense qui la tenait maintenue dans les airs. Ses orbes étoilés suivirent le mouvement … Et plongèrent à leur tour à l’intérieur.
« … Tu vas voir de quel bois je me chauffe, espèce de magicienne dégénérée … fulmina-t-elle, tremblante de rage. »
Et elle ouvrit brusquement le poing. Toute l’énergie qu’elle avait accumulée dans les orbes lors du combat se relâcha brutalement … Prenant la forme de quatre rayons chargés à bloc d’énergie, irradiant une lueur destructrice dans les entrailles de la bête.
Quelque chose se déclencha simultanément, en bas. Reimu avait enfin réussi à se placer au bon endroit, le python lui avait donné pas mal de fil à retordre … Ses deux derniers orbes Yin-Yang avaient disparu à présent, et elle était à bout de souffle. A force de combattre la bête, elle avait elle aussi compris quel était le meilleur moyen de l’abattre. Restait encore à ne pas rater son coup, parce que c’était assez risqué. Elle posa pied à terre, le serpent fondant droit sur elle les deux mâchoires bien écartées. Elle sortit une Carte d’Incantation de sa tenue, puis attendit quelques fractions de secondes. Le moment propice surgit presque immédiatement après. La chose ne fut plus qu’à trois mètres … Et elle sauta en plein dans sa bouche. Avant qu’Impera ne comprenne ce qu’il se passait, la Carte était déjà activée.
« Symbole Spirituel … Orbes Fantaisistes !!! »
Les deux choses se passèrent en même temps. La gueule du serpent qui mordait Marisa entre ses deux mâchoires fut soudain transpercée par une multitude de faisceaux d’énergie, qui sortirent à des endroits divers et variés de son corps, tandis que celle du monstre qui s’apprêtait à fondre sur Reimu fut prise de tremblements, avant de voler en éclats à son tour. Des bruits d’explosions fusèrent de partout, alors que les deux corps d’énergie des monstres verdâtres se consumaient progressivement, remontant jusqu’au dos d’Impera … Et y disparurent définitivement au même instant, agitant la magicienne de nombreuses convulsions. La prêtresse rejoignit la terre de nouveau … et y tomba, à genoux. Elle était au bord de ses limites. Quant à la sorcière … Elle fit une chute libre pour commencer, puis se stabilisa tant bien que mal sur son balai une fois arrivée à vingt mètres du sol. Elle se laissa ensuite retomber dans l’herbe de la clairière, non loin de Reimu, complètement éreintée …

La colonne continuait encore et toujours de vrombir, et d’autres secousses agitèrent la zone. Le ciel, quant à lui, n’arborait même plus la moindre trace de bleu. L’énergie, palpable, affluait sans retenue dans l’air … Et la clairière elle-même en était noircie à divers endroits, criblées de traces calcinées des affrontements précédents. Reimu et Marisa étaient à terre. Si la prêtresse aurait encore pu se battre, avec le fin fond de sa volonté, la sorcière était complètement hors d’état. Elle avait été presque totalement vidée de son énergie, et était allongée sur le dos au sol, respirant autant qu’elle le pouvait. Le rituel s’était avancé à un stade très avancé, même si la situation n’en était pas encore critique pour Aijin. Et à propos d’Impera … Les retours de bâton qu’elles s’étaient prises suite à la défaite de ses chimères l’avaient profondément affaiblie. Elle peinait à rester suspendue dans les airs, et s’agrippait à son ouvrage comme une possédée, à bout de souffle. Et l’arcane … S’il oscillait fréquemment entre le rouge et le cyan à cause des innombrables attaques qu’il avait essuyées, il demeurait, tel un mur indestructible, opérationnel. Un moment de stase s’était emparée de la zone. Presque plus personne ne bougeait, après ce déchaînement d’énergie sans nom. Puis, une lumière apparut dans le ciel. Marisa tourna sa tête fatiguée dans cette direction.
Luke accueillit la sphère au creux de son poing, et l’y serra comme manuellement. Une dizaine de secondes plus tôt, elle faisait encore la taille d’une orange : à présent … Elle était de la taille d’une bille. Ce monstre … Etait tout concentré, compressé au maximum, au creux de son poing. Le taux de compression était tel, que pour une raison inconnue, le fer s’était soudain illuminé. L’énergie irradiante qui émanait de cette bille formait une lumière diffuse qui sortait même de son poing fermé … C’était une sphère de huit mètres de diamètre, qu’il tenait là. Une véritable bombe, dans l’état où elle se trouvait. Il jeta un œil en contrebas, enfin prêt : les deux filles étaient à terre … Et Impera ne bougeait plus. C’était le moment … Il n’y aurait peut être pas d’occasion … Mais, s’il faisait ça tout de suite … Il trembla encore en serrant la bombe dans sa main droite. Il ne la lançait toujours pas …
« … QU’EST-CE QUE TU FABRIQUES, LUKE ??? hurla Marisa, plus bas. ALLEZ, ENVOIE-LA !!!
- Je … Je peux pas faire ça tant que vous soyez dans le coin !!! »
Impera leva les yeux vers le ciel, et aperçut la lumière à son tour. Mais … Luke ne pouvait pas. C’était insensé … Il était le mieux placé pour savoir quelle horreur se terrait entre ses doigts, en cet instant. S’il la lançait maintenant … L’explosion serait abominable. Elle dévasterait absolument tout, sans exception, pas seulement la magicienne et son arcane de protection. Elle soufflerait le paysage tout entier, elle détruirait la moindre parcelle de terre de la clairière, et plus loin encore. C’était bien plusieurs centaines de tonnes de fer, qu’il maintenait là … Peut-être même des milliers. Et tout ça, ça ne demandait qu’à revenir à l’état d’air, et à exploser. Il était lui-même terrorisé par ce qu’il avait fait, et ce qui pourrait tuer sa partenaire s’il le mettait à feu maintenant. Et aussi … Et aussi la prêtresse … Il ne pouvait tout bonnement pas lancer cette bombe sur elles maintenant ! Elles, elles n’étaient pas protégées par un arcane de protection ou quoi que ce soit !!
« MAIS BORDEL, TU VAS LA LANCER CETTE SPHERE, MERDE ??? rugit la sorcière, complètement hors de ses gonds. MAGNE-TOI, T’ATTENDS QUOI AU JUSTE ??? »
Elle continua de lui hurler dessus depuis les cinquante mètres qui les séparaient. Inerte, au sol, elle continuait de brailler … Et Impera refit tourner les pages de son ouvrage, difficilement, mais elle le fit. Elle allait repasser à l’attaque s’il ne se bougeait pas. Il se mordit la lèvre, tremblant de tout son être sur sa planche de fer. C’était complètement désespéré … S’il ne lançait pas son attaque maintenant, Impera les tuerait elle-même. Ce n’était même plus une question de rituel qui avançait ou non, à présent : c’était la vie des autres qui était en jeu. Il ferma les yeux. S’il ne se mutilait pas la lèvre inférieure, il se serait effondré en sanglots. Il prit une profonde, profonde inspiration … Puis leva le poing droit, la lumière irradiant toujours.
« J’y … J’y vais !! METTEZ-VOUS A COUVERT !!! »
C’était inutile de dire ça, et il le savait pertinemment. Mais … C’était sorti tout seul. Il prit Impera en pleine ligne de mire, se concentrant au maximum. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine, et il n’avait jamais été dans un tel état de stress. Si bien qu’il ne remarqua pas immédiatement la chevelure blonde qui s’était déroulée juste à sa gauche, comme tombant du ciel. Il contracta les muscles de son bras droit … Puis s’apprêta à larguer le tout. Il brandit bien haut la main fermée … Et frôla la crise cardiaque.
« Alors, encore en train de jouer, mon petit Luke ? »
Il hurla de surprise, manquant de dégringoler de sa planche de fer. Des simagrées toutes plus improbables les unes que les autres firent danser son corps, alors qu’il évacuait le trop-plein d’angoisse et de choc qui venaient de se confronter à l’intérieur de lui-même. Il en était littéralement retourné. La colonne de lumière continuait de vrombir, de plus en plus intensément … Et cette voix, cette voix avait surgi de nulle part, comme d’ex nihilo. Et c’était exactement ça, à proprement parler.
« Yu-… Yukari ?! »
Elle était juste là. La tête à l’envers, le corps surgissant d’une barrière spatio-temporelle et les bras croisés, parasol fermé sur l’épaule et cheveux tombant droit vers la gravité de la terre. Et le pire dans tout ça, c’était qu’elle avait l’air de s’amuser. Cette apparition si rapide, inattendue et complètement décalée de la situation actuelle chamboula Luke à tel point qu’il crut halluciner pour de vrai. C’était complètement improbable. Yukari ne pouvait pas apparaître comme ça, d’un claquement de doigt, au dernier moment. La situation était tellement capillotractée que c’en était presque ridicule. Elle tombait pile au bon moment. A croire qu’elle l’avait fait exprès.
« Jouer à des jeux dangereux n’est pas bon pour ta santé, tu sais … continua-t-elle avec son sourire en coin inversé. Tu vas encore finir par te blesser, comme d’habitude.
- Rah mais oublie-ça ! Boucle-la et écoute-moi un peu, bordel !! »
Impera s’arrêta enfin sur la page de l’ouvrage qu’elle attendait. Elle aurait sans doute été bien plus rapide en temps normal, mais elle n’en pouvait clairement plus sur le coup. Quoiqu’il en fût, c’était prêt : elle posa la main sur le symbole du livre … Et leva les yeux. Yeux qu’elle écarquilla soudain, emplis de panique. La bille de Luke, irradiant sa lumière blanche, fonçait droit sur elle à vitesse éclair. Elle poussa un soupir de dépit, se déplaçant promptement sur le côté. Elle filait à vive allure elle aussi, mais trois secondes à peine après s’être déplacée, sa fuite fut brusquement coupée. Elle jeta un regard paniqué vers ce qui l’avait arrêtée : un … un sceau de blocage. L’arcane de protection était dedans, la protégeant des dégâts, mais il ne pouvait plus bouger pour plusieurs secondes, le temps que le sceau se disperse. Elle était piégée. Reimu baissa son sceptre de miko, un sourire satisfait sur le visage alors qu’Impera se retournait vers elle, l’assassinant du regard.
« Bon voyage, ma pauvre … murmura-t-elle avant de retomber à terre. »
La magicienne, après avoir proféré tout un tas de noms d’oiseaux à l’adresse de la prêtresse, se retourna, complètement paniquée, vers la bille de lumière. Et pour la toute première fois … Impera cria de peur.
La bille de Luke entra en collision avec l’arcane de protection. Au même moment, le sceau de Reimu se dispersait dans les airs. La mage maudite fut emportée en arrière, sous la force de l’impact de la sphère hypercompressée, hurlant toujours de terreur … avant de disparaître une bonne fois pour toute. Elle avait traversé une barrière spatio-temporelle, située juste sur la trajectoire que l’attaque de Luke lui avait fait prendre. Et elle ne réapparut que plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol, avec la bille de métal, à laquelle le jeune homme redonna son état initial.

Plusieurs secondes s’écoulèrent après la disparition d’Impera, durant lesquelles rien ne se passa. Les vrombissements de la colonne de lumière étaient les seules choses que l’on pouvait entendre, rugissant par-dessus l’environnement. Puis … Luke fut littéralement désarçonné de sa planche. Une explosion sonore retentit pire que le tonnerre sur toute la zone, à en déchirer les tympans, comme si mille éclairs venaient de frapper le même point … Au même moment qu’une onde de choc abominable venant du ciel s’abattait sur la clairière en déchéance. Marisa et Reimu se couvrirent le visage, soufflées par la force des vents célestes aussi forts qu’un cyclone, qui les maintinrent contre terre, claquant leur tête contre le sol. Le jeune homme dégringola du haut des cieux, emporté par la violence de la déflagration, et s’accrocha à une barre de fer matérialisée miraculeusement par réflexe. Plus de trace de Yukari.
Dans le ciel voilé de pourpre, une grande percée de bleu s’était imposée de nouveau, soufflée par l’explosion aérienne de la sphère de fer compressé. La force de la détonation avait été formidable, dépassant l’entendement. Monstrueuse … Et pourtant, elle se calma dix secondes à peine après s’être déclenchée. Dix secondes à peine, et Luke reposa pied à terre, roula de côté, complètement désorienté, comme groggy. Il avait virevolté partout dans les airs comme une feuille de papier prise dans une tornade fulgurante, à vrai dire … Partout autour de la clairière, les arbres avaient été arrachés, déracinés. L’épicentre avait pourtant été si éloigné …
Quand le calme fut revenu, l’air cessa définitivement de vrombir. Un son étrange, comme une régurgitation gigantesque, troubla alors la quiétude sonore. La colonne de lumière vacilla, se penchant sur le côté … Puis maigrit à une vitesse hors du commun. L’énergie s’échappait follement vers les cieux de pourpre, où les nuages rouges se dissipaient petit à petit. Le bruit guttural alla en se taisant, et bientôt, disparut. La colonne s’était volatilisée aussi rapidement que la précédente … A la place du cercle d’alchimie, il n’y avait désormais plus qu’un rond de terre calcinée. Avec, en son centre, une youkai à bout de souffle, en position fœtale.
Les minutes s’écoulèrent. Très rapidement, la colonne ayant définitivement disparu, les cieux regagnèrent leur teinte bleue et éclatante sous les flux des courants aériens. Ce ne fut qu’un silence assourdissant qu’il ne resta après ces derniers événements. Un silence … A peine troublé par les respirations saccadées des quatre personnes, toutes au bout du rouleau, qui n’avaient même plus d’énergie pour sauter de joie et crier victoire.
Cette fois, c’était bel et bien terminé. Reimu sentit en elle un sentiment de rassurance se répandre, doux et diffus, alors que le soleil revenait les éclairer de ses rayons apaisants et qu’elle se relevait péniblement …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 17 Juin - 23:33

Marisa retira son avant-bras de ses yeux. Elle était toujours allongée par terre, à bout de souffle, son balai gisant à quelques mètres sur le côté … Dorénavant, il n’y avait plus qu’un simple et paisible silence qui recouvrait la clairière, ayant remplacé le terrible boucan qui sévissait auparavant. Et le soleil … Le soleil brillait de ses rayons aveuglants, haut dans la voûte céleste, dans l’étendue de bleu magnifique à peine troublée par de candides nuages. Elle en eut mal aux yeux, et plissa les paupières, gênée par la luminosité. Puis, une ombre apparut dans le ciel éclatant. Elle masqua l’astre lumineux … Et lui tendit la main. Quand les yeux de la sorcière furent réhabitués à la lumière, elle distingua progressivement le visage de Luke, debout devant elle, qui attendait en lui adressant un sourire. Marisa eut un petit rire gêné, puis balança le bras en avant, saisissant avec fermeté la main de son partenaire. Leurs paumes claquèrent, puis le jeune garçon la tira à elle, l’aidant à se relever en une impulsion. La jeune fille, à présent rétablie, réajusta son chapeau puis récupéra son balai à côté. Les oiseaux recommençaient doucement à chanter aux alentours, comme pour signaler que la paix était enfin de retour.
« … Merci pour tout à l’heure, fit Luke. J’ai vraiment eu peur …
- Idiot, va, rigola-t-elle. C’était tout naturel. Je me demande encore combien de fois j’aurai à te sauver la vie …
- Sans doute encore un bon paquet de fois … »
Ce fut au tour du jeune homme d’avoir un rire gêné, puis les deux partenaires partirent en éclats de rire. Effectivement, Luke ne comptait plus le nombre d’occasions que Marisa avait eues de lui sauver la mise … Mais ça ne l’empêchait pas de rire de bon cœur avec elle. Maintenant que c’était fini … Quoiqu’en fait, non, ce n’était pas tout à fait terminé. La sorcière se reprit, et secoua la tête, faisant signe à son ami de la suivre. Luke ne rechigna pas, et lui emboîta le pas.
Reimu s’était dirigée vers un coin de la clairière. Elle s’arrêta juste face au disque de terre calcinée, au centre duquel la youkai en tenue verte s’était mise à genoux, haletante et tête baissée. Elle avait certes quelques brûlures, mais à part ça, elle semblait se porter bien.
« Alors, Aijin … »
La youkai leva le nez, fixant la prêtresse avec une expression mélangeant miséricorde et exténuation. Reimu la regardait avec sévérité, et laissa plusieurs secondes s’écouler sans rien dire. Puis, elle esquissa un sourire narquois.
« … Je sers à que dalle ? »
Aijin déglutit, puis se prosterna littéralement envers elle, ne manquant pas de l’étonner en passant. Elle avait le front plaqué contre la terre carbonisée, les mains placées devant, les genoux contre le sol, dans une position de soumission et de respect extrêmes. Ce n’était vraiment pas du faux semblant, cette fois, et ça se voyait : elle en tremblait de tout son être. La prêtresse afficha une expression douteuse face à la situation. La youkai avait la voix entrecoupée de sanglots …
« Par- … Pardonnez-moi … balbutia-t-elle pieusement. Je n’ai été qu’une imbécile … C’est ma faute … si on en est arrivés là … Faites ce que vous voulez de moi … »
Elle reniflait très bruyamment, et continuait sa litanie d’excuses. Elle était tellement sous le choc de l’émotion qu’il était difficile de comprendre ce qu’elle disait par la suite … Marisa et Luke étaient très rapidement arrivés auprès de Reimu, qui ne savait pas exactement comment réagir. Les secondes passèrent … Puis la sorcière s’éclaircit la gorge.
« Vous en pensez quoi, tout le monde ?
- … Je ne sais pas, avoua la prêtresse. Je pense qu’il serait quand même préférable de donner une petite leçon à cette chère youkai … A grands coups de pied dans le derrière. »
Marisa et Reimu éclatèrent de rire. Luke quant à lui resta impassible, et Aijin ne bougea pas d’un iota. Toute forme d’irrespect s’était bel et bien dissipée, chez elle …
« Oh, ça ne sera pas nécessaire, vous savez … »
Les deux jeunes filles cessèrent de rire, tandis que le manieur de fer fit un nouveau sursaut sur place. La robe crissant sur l’herbe de la clairière, Yukari s’avança vers le petit groupe, un léger sourire sur le visage, tandis que la barrière qu’elle avait utilisée pour venir se refermait, quelques mètres derrière elle. Elle se dirigeait précisément vers Aijin, et comme elle ne s’arrêtait pas, la sorcière et la prêtresse s’écartèrent pour la laisser passer. Elle marcha jusqu’à être à un pas de la youkai, qui se redressa de sa position, regardant la femme au parasol dans les yeux.
« … Tu t’es joliment fait manipuler, n’est-ce pas, Aijin ? »

La youkai ne répondit pas. Les larmes de remords sous ses yeux améthyste s’étaient arrêtées de couler, et elle regardait Yukari avec une certaine incompréhension dans le regard. Ce qui ne fit qu’agrandir le sourire amusé qui ornait le visage de la youkai des barrières.
« Que ça te serve de leçon, Aijin … reprit-elle. Arts Maudits ou non, peu importe la forme qu’elle prend, peu importent les cartes qui nous sont données au début de la partie : la puissance finit toujours par nous monter à la tête … La plus sage décision qu’il reste encore à prendre est d’accepter la main que nous avons obtenue, et de se démener pour tirer son épingle du jeu avec. C’est nettement plus excitant que de tricher, non ? »
A vrai dire, personne ne comprenait réellement ce que Yukari essayait de débiter, et personne ne chercha non plus à comprendre. La youkai millénaire eut un petit rire face à l’expression incrédule d’Aijin, puis lui fit signe de se relever. Elle s’exécuta difficilement, à bout de souffle … Puis Reimu prit la parole.
« Alors, qu’est-ce qu’il s’est passé avec Impera, exactement ? demanda-t-elle, préoccupée.
- … C’était il y a une semaine, à peu près, raconta la jeune youkai en essuyant son visage. Impera était … Une de mes amies, si je peux dire ça. Puis, un jour, elle est venue me voir en me promettant une grande puissance si je l’aidais à accomplir ses ambitions … Elle m’avait pourtant parlé de tous les inconvénients que ça susciterait, tout ce que j’aurais à faire, mais malgré tout, j’ai accepté de la suivre …
- Pourquoi ça ? s’étonna Marisa. Elle ne t’a pas laissé le choix ? »
Aijin avait quelque chose de changé, comparé à avant le rituel. Son comportement était à présent complètement différent de tout l’extrême et l’impudence dont elle avait pu faire preuve, les heures précédentes. Elle était maintenant plus calme, plus douce … Presque aussi douce qu’un agneau, en fait, même si la comparaison était un peu osée.
« Parce que j’étais faible, répondit-elle avec regret. Je ne suis qu’une pauvre youkai aux pouvoirs ridicules … J’ai beau pouvoir voir les âmes, ma puissance plonge très bas en-dessous de la moyenne. Je suis tellement pathétique que je peux à peine voler pendant un quart d’heure avant de me retrouver essoufflée … Alors, quand Impera est venue, et m’a proposée ce pouvoir de manipulation … Je n’ai pas pu refuser. Et j’ai petit à petit assisté à toute la bêtise dont j’avais fait preuve …
- Tu t’es donc toi-même fait manipuler, conclut Reimu. Et tu ne pouvais plus revenir en arrière, après …
- Je ne sais pas … Peut-être que j’aurai pu arrêter pendant qu’il en était encore temps. Mais je n’en avais pas envie … Depuis qu’Impera avait écrit ce maudit livre, elle avait brutalement changé. Ce n’était plus du tout la même … J’aurais cru que c’était quelqu’un d’autre, quand nous nous parlions à propos de ce plan sur les Arts Maudits.
- Vraiment ? s’interrogea la prêtresse.
- Et c’était effectivement le cas. »
Tout le monde se retourna en même temps vers Yukari. La youkai se contentait toujours de sourire, mais quand elle vit la réaction générale à ses dernières paroles, elle décroisa ses bras et traça une ligne dans l’espace. Une barrière spatiale de quelques décimètres s’ouvrit alors, et elle plongea la main dedans. Elle fouilla quelques secondes à l’intérieur … et en ressortit un gros livre relié de cuir, avant de refermer la brèche.
« Ah ! s’exclama Marisa. C’est le livre d’Impera !
- Exactement, reprit Yukari. Elle l’a malencontreusement fait tomber lorsque l’explosion a détruit sa sphère de protection … Elle a dû être relativement secouée, il faut dire. A l’heure actuelle, je l’imagine bien en train de courir dans les bois, en pleurant … »
Elle eut un rire presque sadique après cette remarque. Ce qui eut le don de jeter un certain froid dans l’assistance muette. Elle se reprit très rapidement.
« C’est tout un concentré de magie noire, qu’il y a là-dedans. N’importe qui lisant ses lignes deviendrait fou … En fait, pour tout dire, je crois bien que cet ouvrage … possèderait bien une conscience qui lui est propre. Et relativement agressive, à vrai dire …
- … Comment ça ? s’étonna Luke.
- C’est tout ce qu’il reste des Arts Maudits, qui est consigné dans ces pages. Il semblerait que ces informations, toutes réunies dans cet unique artefact, se soient condensées afin de devenir une espèce d’incarnation démoniaque des arts occultés … Un esprit malveillant qui résiderait dans ce livre. Et qui aurait possédé Impera elle-même … Ce n’était pas très malin de sa part, d’écrire cet ouvrage.
- Alors, durant tout ce temps … commença Marisa.
- Oui. Ce n’est pas Impera que vous avez combattue, mais bien cet ouvrage. Impera n’était qu’un pantin, après tout … Tout comme Aijin, en y réfléchissant bien. Le livre qui manipule la magicienne, la magicienne qui manipule la youkai, la youkai qui manipule les pantins … Il n’y a qu’en coupant les fils du tout premier marionnettiste que l’on peut réellement résoudre l’affaire.
- Une minute ! coupa Reimu. Yukari, où Impera a-t-elle trouvé toutes ces informations ? »
La youkai eut l’air comme prise au dépourvu l’espace de quelques secondes. Puis, elle détourna le regard, un sourire cette fois gêné sur le visage.
« Pour ne rien te cacher, disons que moi non plus, je n’en ai pas la moindre idée. Moi qui pensais pourtant presque tout savoir de Gensokyo … L’emplacement des notes sur les Arts Maudits m’est totalement inconnu, je dois le reconnaître. »
La prêtresse eut un soupir déçu. Si elles avaient pu savoir, elles auraient au moins pu détruire ces écrits afin que l’histoire ne se répète pas … Et Yukari eut l’air de comprendre ce qu’elle avait en tête.
« Tu peux te rassurer, Reimu, Impera ne voudra jamais recommencer ça. Elle a bien dû comprendre sa douleur, ça ne fait aucun doute. En fait, c’est peut-être même un miracle qu’elle soit encore en vie après avoir autant abusé des Arts Maudits … Ou plutôt, que les Arts Maudits aient abusé d’elle. Maintenant que tout a été dit, je vous remets ceci, mademoiselle. »
La youkai tendit l’épais bouquin à Marisa, qui eut un mouvement de recul quand elle le lui présenta. Elle tendit ensuite les mains vers la couverture de cuir, tremblante … Puis le prit, alors que Yukari le lui laissait. La sorcière ressentit immédiatement les mauvaises ondes qui ressortaient de ce livre. C’était … presque terrifiant. On aurait dit qu’il allait d’une seconde à l’autre s’ouvrir de lui-même, pour lui sauter dessus et lui dévorer le visage. Complètement flippant, en fait.
« Je pense que vous êtes la plus à-même de juger ce qu’il doit en advenir, continua la youkai des barrières. Il est vôtre, désormais … »
Marisa observa longuement l’ouvrage, lourd et maléfique, qui se tenait entre ses mains. Les autres firent de même, presque aussi intimidés qu’elle sur la question. Puis, la sorcière posa sa main droite sous le livre, le soutenant ainsi, puis leva l’autre main. Elle forma rapidement une petite boule de feu au creux de sa paume gauche, et la laissa tomber droit sur la couverture … qui s’embrasa aussitôt. Elle jeta alors le livre brûlant au sol, dans un geste de dégoût.
« … Ce serait vraiment une honte phénoménale de se faire contrôler par un bouquin. Je dis non-merci ! »
Reimu et Luke se mirent à rire face à cette réplique, et Marisa ne tarda pas à se joindre à eux, contaminée. C’était vraiment pas mal, ce qu’elle venait de dire, à l’instant. Quant à l’ouvrage, il continua de flamber simplement au sol, se consumant à une grande vitesse, et laissant échapper des volutes de dioxyde de carbone pestilentielles …

« Ayayayayayayaya !! »
La première chose que Marisa et Reimu pensèrent simultanément à ce moment-là, fut ces deux mots précis : Oh, et non. L’instant qui suivit, deux chaussures s’écrasèrent contre le sol de la clairière, deux mètres derrière le petit groupe. Les trois humains et Aijin firent l’erreur de se retourner dans cette direction … Et furent soudain attaqués par une nuée de flashs éclatants qui les frappa de face, entrecoupées de déclics divers et autres interjections. La tengu se déplaça plusieurs fois en quelques fractions de secondes, prenant de nombreux clichés sous plusieurs angles de vue, assaillant ses proies totalement prises au dépourvu et incapables de riposter. Puis, elle stoppa enfin ses agressions visuelles, une fois satisfaite de ses très nombreuses prises. D’une certaine manière, elle n’avait pas non plus envie de gâcher de la pellicule.
« Salutations, gente compagnie !! déclara-t-elle. Son altesse Tenma m’envoie ici pour enquêter sur l’incident de la colonne de lumière ! Mais tout journaliste sait flairer le scoop, alors ne bougez surtout pas d’ici avant que je ne puisse vous interviewer tour à tour ! Vous avez un peu de temps libre ?
- Pas assez à t’en consacrer, en tout cas ! répliqua Reimu d’office. Si tu voulais un scoop, il fallait venir plus tôt ! »
La prise de tête dura encore un moment, durant lequel Aya se plaignit d’avoir été retenue par Momiji, que la colonne était pourtant nettement visible de très loin, que le ciel était devenu rouge à l’horizon, et qu’elle avait loupé les meilleurs clichés qu’elle aurait pu prendre de toute sa vie … Yukari mit fin à ses jérémiades assez rapidement.
« Tu peux aller dire à Tenma que les incidents sont clos, coupa-t-elle. Tout est rentré dans l’ordre, il n’y a plus d’inquiétude à se faire.
- Vraiment ? Et comment je vais mettre ça dans mon rapport ?
- Ecris simplement que c’est de la part de Yukari. Tenma comprendra parfaitement. »
Aya se montra suspicieuse quelques instants, puis haussa les épaules. Son scoop était manifestement tombé à l’eau … Quoiqu’elle aurait toujours quelque chose à mettre sous la dent de ses lecteurs dans le journal Bunbunmaru.
Luke, mal à l’aise depuis l’arrivée de la journaliste ultra-rapide, tira la manche de Marisa. La sorcière comprit qu’il voulait lui parler à l’écart, et s’éloigna du petit groupe avec lui. Quand ils furent éloignés de plusieurs mètres et qu’ils étaient sûrs que personne ne pourrait les entendre, le jeune garçon s’arrêta.
« … Qu’est-ce qu’il y a, Luke ?
- Dis, Marisa … Impera, elle avait l’air de savoir quelque chose à propos de mes pouvoirs. Tu l’as entendue, tout à l’heure ?
- Quand c’était à ton tour de me sauver la vie ? Oui, je crois bien avoir entendu ça …
- … Qu’est-ce qu’elle voulait dire, par « c’est tombé sur moi » ? Tu as une idée ?
- … Désolée. Moi non plus, je ne vois pas du tout ce qu’elle aurait pu vouloir dire … Je n’ai jamais entendu des choses semblables, à propos de ça. »
Le jeune homme eut une mimique déçue. Il venait une fois de plus de s’être fait un faux espoir. Et il était rudement fatigué, à vrai dire.
« Marisa … Est-ce que tu crois qu’un jour, on arrivera vraiment à trouver l’origine de mes pouvoirs …?
- … Je ne sais pas, Luke … Mais je continuerai d’essayer. Je te le promets … »
Il acquiesça résolument en la remerciant. De son côté, lui aussi il ferait de son mieux pour l’aider dans l’étude de la magie … Après tout, c’était un peu pour ça qu’ils étaient partenaires, même si les liens de l’amitié y étaient pour beaucoup aussi. Après cette courte conversation en privé, les deux retournèrent auprès du petit groupe qui discutait vivement.

La pauvre Aijin était en train de se faire presser de questions par Aya, qui en posaient de nouvelles à peine avait-elle fini de répondre. La tengu notait à une vitesse hallucinante des notes sur son calepin, sauvant ainsi son prochain numéro de la noyade. Au détriment de l’ancienne maîtresse des pantins … D’ailleurs, la fille aux ailes de corbeau avait même pris d’autres photos du paysage, ne manquant pas les arbres déracinés et le cercle calciné où se trouvait autrefois la colonne de lumière. C’était tout un gros titre qu’elle était en train de préparer … Rien de bien réjouissant pour qui que ce soit. Mais au moins, si elle prenait le temps de préciser que les incidents s’étaient bien terminés, cela permettrait de rassurer les habitants de Gensokyo. Enfin, ceux qui lisaient le Bunbunmaru, bien évidemment. Quand Luke revint près du groupe, la première chose qu’il fit fut de retourner auprès de Yukari. Il la regarda quelques instants, une expression un peu étrange sur le visage. Puis, il toussota.
« … Désolé de t’avoir parlé comme ça tout à l’heure, s’excusa-t-il. J’ai été grossier …
- Allons, ce n’est pas grave. Dans la situation, nous n’étions pas enclins à converser poliment.
- Oui, peut-être … Tu es tombée juste au bon moment, en fait. Je ne sais pas comment te remercier …
- Oublie-ça. Dis-moi, tu n’aimerais pas rentrer à la maison, plutôt ?
- Euh … Non, ce n’est pas la peine. Je n’ai pas de problème avec ça …
- Je vois. Tu t’es donc enfin fait des amies, mon petit …
- Arrête de m’appeler comme ça ! »
Marisa assista à distance à la petite dispute qui opposa le jeune homme à la youkai. Même si, plutôt que de dispute, c’était en fait Yukari qui se faisait plaisir pour se moquer de Luke … La jeune fille eut une impression assez étrange, à la vue de ce spectacle inhabituel. C’était un peu semblable … A une mère qui taquinait son fils. Et elle comprit enfin quelle relation liait son partenaire à la youkai … Elle eut un petit rire à cette réflexion, puis se tourna vers la prêtresse, juste à côté d’elle.
« Tu sais, Reimu … Je le savais parfaitement, que c’était Luke qui avait volé le fer de la montagne.
- … Quoi ? Mais pourtant, tout à l’heure …
- Oui, c’est vrai. Je jouais la comédie. »
La miko prit une expression franchement interloquée, se rendant compte que son amie lui avait menti. La sorcière ne put que rire vaguement face à cette réaction.
« Je savais bien que ça se présenterait mal quand vous vous rencontreriez de nouveau … Enfin, ça m’a quand même surprise quand j’ai compris que tu avais perdu le combat contre lui, il y a deux mois. J’ai préféré jouer les ignorantes pour éviter que la situation ne tourne au vinaigre …
- … Je vois.
- Tu sais Reimu, je crois que tu te fais pas mal de fausses idées, à propos de Luke. D’accord, il a parfois l’air un peu impulsif et malhabile, mais au fond …
- Si c’est pour me dire que c’est quelqu’un de bien, tu peux t’arrêter là, coupa-t-elle. Tu n’étais pas là, à deux-cent mètres au-dessus de la Montagne de la Foi, quand il m’a mise à terre. Il aurait bien pu me tuer …
- Mais il ne l’a pas fait, Reimu. Ce serait bien que tu t’en rendes compte … »
La prêtresse ne trouva pas quoi répondre, prise au dépourvu. Marisa la regardait avec des yeux étranges, indéfinissables. La discussion prit fin ici … Comme toutes les affaires qui avaient pris leur cours durant ces incidents des Arts Maudits. C’était terminé … Il était temps de retourner à la vie normale. Et de régler quelques autres détails, encore. Le temps s’écoula bien assez vite, par la suite ; Yukari finit par convaincre Aya de laisser Aijin tranquille, et entraîna la youkai avec elle dans une barrière spatio-temporelle vers la Montagne Youkai. Il ne resta alors plus que les trois humains et la tengu dans la clairière, qu’il était temps de déserter …

( ♫ ) Reimu vit la fille aux ailes de corbeau prendre son envol, filant à la vitesse de l’éclair vers la montagne, dans le lointain. Marisa et Luke se rejoignirent, et après de rapides échanges, la prêtresse prétexta qu’elle avait encore des choses à régler de son côté pour prendre une direction différente lorsqu’ils se séparèrent. Ainsi, les deux partenaires disparurent vers la demeure de la sorcière, beaucoup plus loin dans la Forêt Magique … tandis que la prêtresse se dirigeait vers un point légèrement plus à gauche de là. Le temps de quitter la zone de la Route de la Reconsidération, de retourner auprès de la forêt, et de planer longuement au-dessus des arbres ainsi que du Lac ondin, elle parvint après un quart d’heure de vol auprès du trou de terre jonché de roches brûlées qui perforait les bois. Mais, à son grand étonnement, Suika n’était plus là. Elle l’avait laissée se reposer ici en attendant de venir la rechercher plus tard, mais elle avait déjà dû se réveiller avant … Elle espérait qu’elle pourrait la revoir bientôt, pour lui expliquer ce qu’il lui était arrivé. Après cela, Reimu se rendit dans la Forêt de Bambous des Égarés, au Eientei … Pour y voir que Koakuma et Cirno y avaient été parfaitement prises en charge par Eirin, et étaient en excellente santé.
Peu de temps après, Sakuya concéda tous ses remerciements envers la miko, quand elle reconduisit la démone au manoir. Apparemment, elle retirait une sacrée épine du pied de la servante. Et elle ne manqua pas non plus de brièvement raconter tous les événements qu’elle avait vécus, avec Marisa et Luke, contre la maîtresse des pantins et la magicienne maudite. Plus tard, Reimu recevrait également des remerciements de la part de Patchouli pour avoir empêché cet éventuel retour des Arts Maudits …
Puis, quand la prêtresse revint au temple en fin de journée, elle prit soin de prendre Cirno avec elle. Etrangement, quand elle lui raconta tout ce que la fée avait fait pendant qu’elle était possédée, le côté infantile de Cirno s’était dérobé au profit d’une mine beaucoup plus penaude. Apparemment, les actes qu’elle avait fait contre sa volonté eurent le don de la raisonner ne serait-ce que pour cette fois … En fait, c’était exactement comme une enfant que l’on grondait pour avoir fait quelque chose de mal. Mais quand elle vit Daiyousei de nouveau, qui était restée dans le temple, et qu’elle s’excusa envers elle … Les deux petites fées se retrouvèrent dans la joie, comme si rien ne s’était passé. Et Reimu put les laisser partir toutes deux, après avoir retiré tous les bandages de la fée autrefois blessée, et que les deux enfants repartaient en rires et chamailleries vers le Lac Ondin …
Tout était rentré dans l’ordre, dorénavant. L’été, qui était en fin de saison, était censé tout doucement commencer à décliner vers l’automne. Et avec cette fin de période, c’était la perspective des festins qui s’annonçait … Reimu eut cependant l’occasion de revoir Suika bien avant que les fêtes ne se tiennent au Temple Hakurei, mais quand elle lui raconta les événements des Arts Maudits, l’oni n’y comprit pas le traître mot. Ou plutôt, elle ne chercha pas à comprendre. La prêtresse en désespérait …
Reimu n’eut pas souvent de nouvelles de Marisa et encore moins de Luke, après ces incidents. La sorcière lui rendait occasionnellement visite, mais ce n’était pas autant que les années passées. Mais quelle importance, après tout ? Tant que Gensokyo vivait en paix, loin du danger des Arts Maudits, et que ses habitants pouvaient vivre dans l’insouciance … C’était le principal, et son devoir de prêtresse était rempli. Les dégâts infligés à la barrière lors du rituel avaient rapidement été réparés, de toute manière, et la période estivale arriva à son terme bien vite. Un été chaud, ensoleillé, qui se termina par quelques festins joyeux et conviviaux.
Un été interminable que Reimu passa dans une solitude presque totale.


FIN DU PREMIER CHAPITRE.

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Sam 18 Juin - 0:41

Indice IV : Après la tempête

J’étais simplement assis, sur l’herbe d’une haute colline. J’avais les jambes repliées contre mon torse, et les bras enserrés autour, je regardais avec un air vague la montagne qui se profilait dans le lointain, alors que le soleil avait déjà disparu du ciel qui s’assombrissait. Moins d’une heure plus tôt, j’étais encore suspendu au-dessus de ce relief gigantesque … Les images de ce qui s’était passé là-bas me frappèrent de nouveau l’esprit. Il y avait eu cette fille, et ce combat … A chaque fois que je pensais trop à tout ça, les larmes me montaient aux yeux, alors je balayais ces pensées aussitôt. Ce que je fis une nouvelle fois, tentant d’oublier sans succès … Je me demandais combien de temps j’allais encore pouvoir passer ici à me morfondre quand une voix me tira de mes réflexions.
« Te voilà, mon petit … Je commençais à m’inquiéter. »
Yukari. Je reconnaissais sa voix. Quand j’étais encore sur mon abri de fortune, façonné à partir du fer de la grande montagne, elle m’avait rendu visite. Elle m’avait demandé de mettre fin à tout ça au plus vite, et de remettre le métal à sa place, sans quoi il arriverait des choses terribles … Mais je ne l’avais pas écoutée, et voici ce qui était arrivé. J’avais mis tellement de temps à comprendre qu’elle était de mon côté depuis le début … Alors, à la fin du massacre qui m’avait opposé à cette prêtresse, je l’avais rapidement déposée au sommet de la montagne et j’avais délivré tout le fer que j’avais volé quelques jours plus tôt. Je m’étais alors rendu sur cette colline au pied du relief, et j’y étais resté assis depuis un bon moment déjà …
« Tout va bien ? Tu t’es encore mis dans un sale état … »
Je l’entendis marcher jusqu’à moi, puis s’arrêter à deux pas de là. Je n’avais pas bougé d’un pouce, même pas pour me retourner vers elle ou tenter de m’enfuir. J’en avais assez de courir dans tous les sens … Le regard toujours fixé sur la montagne, j’articulai quelques mots.
« Hé, Yukari … Est-ce que c’est vraiment une bonne chose de m’avoir amené ici …? »
Je sentis des douleurs se réveiller sur tout mon corps, sous mes vêtements. Les brûlures que j’avais encaissées dans la confrontation précédente ne s’étaient toujours pas calmées … Je resserrai piteusement mes bras autour de mes tibias, alors que la douleur la plus puissante se focalisait dans mon dos. Je me mordis la lèvre sur le coup … Mon interlocutrice située derrière resta silencieuse quelques secondes, avant de répondre à ma question.
« Il n’y a rien de mauvais à amener quelqu’un en Gensokyo. Si ça peut te rassurer, sache que tu n’es pas le premier à avoir provoqué un peu de panique dans cette contrée à ton arrivée … Mais je suis contente que tout soit rentré dans l’ordre, et que tu ailles mieux.
- … Pourquoi.
- Pardon ?
- Pourquoi tu fais tout ça, Yukari ? répétai-je toujours les yeux rivés sur la montagne. Tu aurais simplement pu me laisser crever au Japon. A moins qu’on y soit toujours, au bout du compte ?
- C’est un peu compliqué … Je t’expliquerai plus tard. Au juste, quel est ton nom ? Je ne me souviens pas de t’avoir demandé. »
Je soupirai de fatigue, et répondit sans broncher à sa question. Cette bribe unique qui me restait de mon nom, ces dernières sonorités qui me restaient à l’esprit, c’était tout ce que je pus lui dire. De toute façon, je devais faire avec maintenant. Et puis, ce n’était pas comme s’il me déplaisait particulièrement … Je n’étais pas en état d’avoir ce genre de jugement, de toute manière.
« Dans ce cas, Luke … commença-t-elle. Que comptes-tu faire, à présent ?
- … Je n’en sais rien du tout, avouai-je. Depuis que tu m’as conduit ici, je … Tout a changé. Je suis complètement perdu … »
Elle eut un petit rire, mais je ne sentis aucune moquerie là-dedans. Je crois simplement que ce n’était pas la première fois qu’elle entendait ce genre de chose, à mon avis.
« Que dirais-tu de passer quelques temps chez moi, dans ce cas ? proposa-t-elle. La dernière fois, tu n’es pas resté bien longtemps …
- … »
Je détachai enfin mon regard de la montagne … Pour le planter cette fois-ci dans le sol. J’étais bel et bien perdu ici, à Gensokyo, mais j’étais tout aussi perdu dans ma tête … Je ne savais vraiment pas quoi dire à ça. Alors j’acceptai simplement, en faisant un faible signe de la tête. Jusque là, je m’étais toujours débrouillé seul, en ne comptant que sur moi-même, mais la situation avait changé. J’étais au bout du rouleau, et en mon for intérieur, je hurlais en espérant que quelqu’un me vienne en aide … Et Yukari répondait à ma détresse. Ca ne servait plus à rien de jouer les durs à présent, je ne ferais que précipiter ma fin.
« Tu devrais soigner tes brûlures au plus vite, signala-t-elle avec un ton doux. Tu risques de faire empirer ton état …
- … Dis-moi, Yukari. Je peux … te poser une question ?
- Je t’écoute.
- Cette prêtresse … Qui était-ce ? »
Le silence s’installa à nouveau, mais je crois cette fois que ma question l’avait surprise. Elle ne s’attendait pas à ça. Après un temps d’hésitation assez conséquent, elle consentit à me répondre.
« Elle s’appelle Reimu Hakurei. Elle est en charge de beaucoup de choses dans cette contrée, notamment la résolution d’incidents. Elle est toujours parvenu à les résoudre d’une manière ou d’une autre, et elle est très forte aussi bien physiquement que mentalement. Avec le désordre provoqué par ta prise du métal, il était fatidique qu’elle vienne à ta rencontre …
- Je la déteste … »
Je me mis à agripper la manche droite de ma veste avec ma main opposée, dans un geste nerveux. En serrant le tissu rapiécé, je passai ma douleur et mes émotions, mais je l’étirais de plus en plus à mesure que mon malaise s’agrandissait …
« Tu as beaucoup souffert, n’est-ce pas ? Les plaies que tes poursuivants t’ont infligées sont encore profondément enfouies dans ta chair … »
En entendant ces mots, j’étirai encore plus ma veste contre moi-même, me sentant de plus en plus mal et me recroquevillant dans ma misère. Je revoyais encore ces images, celles d’avant que Yukari ne me recueille … Ces sensations horribles, cette peur qui me dévorait le ventre … J’avais l’impression que ma tête allait exploser sous la pression de ce florilège d’émotions atroces …
Soudain, je sentis deux choses glisser sur mes épaules, encerclant mon cou, puis s’arrêter sur mon buste en formant comme un collier. Je me sentis doucement basculé en arrière, alors que Yukari m’avait pris entre ses deux bras et m’avais reposé dos contre sa poitrine, assise par terre …
« H-hé !! Qu’est-ce que tu fais ?! bafouillai-je, paniqué.
- Allons, Luke … fit-elle avec rassurance. Depuis combien de temps n’as-tu pas eu droit à la tendresse ? »
Je me figeai net à ces paroles. C’était … comme si …
Je fondis en larmes, alors que Yukari continuait de me serrer contre elle avec affection …

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Indice V : Langage et Gensokyo

Aussi loin que pussent remonter les différentes origines des étrangers venus à Gensokyo, il me semble que personne ne se fût jamais déploré de ne point pouvoir communiquer avec le reste des autochtones de la contrée. Je me suis permise d’ouvrir une rapide enquête à ce propos.
Pour commencer, il faut savoir que la plupart des habitants de Gensokyo, et c’est tout à fait logique, parlent et comprennent le japonais. Notre contrée étant originairement placée dans le pays oriental du Japon, il est normal d’y retrouver une grande majorité de pratiquants de la langue nippone. Ce qui reste plus ardu de concevoir, est le fait que les personnes venant régulièrement du monde extérieur pour s’installer ici – même si le taux de survie des nouveaux arrivants est parfois rabaissé à très bas en raison des nombreuses youkais sauvages arpentant la région – n’éprouvent point de difficulté à se faire comprendre par celles qui y résident déjà. A l’inverse, elles comprennent aussi parfaitement le japonais. Pourtant, il s’agit parfois de personnes n’ayant jamais entendu parler un traître mot de cette langue.
En m’attachant de près à la question, j’ai pu découvrir une chose. Pour une raison qui m’échappe encore, même si l’on peut trouver de nombreuses explications, il semblerait que la magie sillonnant tout Gensokyo favorise grandement la communication entre tous les organismes dotés de parole.
Je décris ça plus clairement : prenons une situation-type, pour mieux comprendre comment cela fonctionne. Imaginons qu’une personne venant des pays occidentaux du monde extérieur soit un jour transportée jusqu’en Gensokyo. Cette personne parlerait une langue germanique, communément appelée l’anglais – pour l’anecdote, il s’agit d’une des langues les plus parlées dans le monde extérieur –. A présent, cette personne va dire « Hello » à l’un des marchands du village humain. Ce marchand, s’il est japonais, entendra alors « こんにちは ». Ainsi, la discussion pourra se dérouler normalement, notre anglais croyant entendre et parler sa langue maternelle, de même que pour notre marchand autochtone.
Cependant, cela ne marche point dans un autre exemple. Prenons cette fois-ci une langue romane, le français. Idem pour cette situation, un homme parlant le français étant transporté en Gensokyo subitement. Confrontons-le à notre même marchand japonais. L’anglais étant la langue la plus couramment parlée, l’homme français va malgré tout essayer de communiquer par le biais de celle-ci. Ainsi, il demandera « Do you speak English ? », au marchand qui répondra « Yes, a little bit. », et la conversation se poursuivra tout en anglais pour les deux personnes. Cependant, si ce français en arrive là, c’est qu’il n’a point essayé de comprendre les gens qui parlaient autour de lui. Car dans ce cas, il aurait immédiatement reconnu du français.
Pour résumer le tout. Tant qu’une personne, quelle que soit sa langue, a la volonté de comprendre et de se faire comprendre, elle pourra communiquer avec n’importe qui en Gensokyo : un français parlant français et voulant se faire comprendre en français, parlera parfaitement avec un japonais parlant japonais et comprenant japonais.
En revanche, si une personne parle intentionnellement une langue étrangère à la sienne avec l’intention de se faire comprendre avec cette autre langue étrangère, c’est ainsi qu’elle se fera entendre. Un français parlant anglais et voulait se faire comprendre en anglais, parlera peut-être moins facilement avec un japonais entendant et parlant moyennement l’anglais. Le meilleur exemple en la matière est sans aucun doute le nom de la technique du « Master Spark » de Marisa Kirisame.
Concernant l’écriture, la loi se conserve : un français voulant lire des symboles japonais, tant qu’il possède la volonté de comprendre ces symboles, aura l’impression d’y voir des lettres du rômaji dans sa propre langue, du moment que celui qui les a écrits avait l’intention de se faire comprendre également. En l’occurrence, un français voyant le kanji « 雨 » y lira parfaitement le mot « Pluie ». La traduction fondamentale semble être infaillible, mais je ne puis être sûre de rien. Cela reste très flou.

Patchouli Knowledge.
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Indice VI : Les pouvoirs du Fer

Depuis ma naissance, et aussi loin que remontent tous mes souvenirs, les pouvoirs du fer m’ont toujours suivi comme une ombre dans mon sillage. Beaucoup de choses ont néanmoins changé depuis que je suis arrivé en Gensokyo, mais leur nature reste la même.
Pour commencer, et c’était le cas également dans le monde extérieur, je suis doté d’une espèce de … sixième sens, qui me permet de « ressentir » le fer là où il se trouve. Cela peut-être du fer impur, mêlé à d’autres atomes comme dans les minerais, comme du fer pur qui a déjà été fondu par la main de l’homme. Je ne saurais décrire ça exactement. C’est comme une espèce de sensation, une vision extra-lucide qui part au-delà de ce que voient mes yeux et détecte le métal dans un certain rayon, que je n’ai jamais cherché à mesurer. En tout cas, je sais là où se trouve le fer autour de moi, et à partir de ce moment-là, je suis déjà capable de le manipuler.
Tout se fait selon ma volonté : il me suffit de vouloir contrôler les atomes de fer éparpillés dans l’environnement, et ils sont sous ma possession. Généralement, j’accompagne mes contrôles de gestes des mains et des bras pour mieux me concentrer et être plus précis, plus convaincu dans mes manipulations. Mais en vérité, tout se passe au niveau de mon esprit. Manipuler du fer naturel est la chose la plus facile que je puisse faire ; je peux le faire instinctivement, et même conserver mon contrôle dessus durant mon sommeil. De toute façon, une fois que j’en ai fait ce que je veux et que je lui aie donné une forme statique, même en relâchant mon contrôle dessus, il conserve la forme que je lui avais donné.
C’est la forme la plus basique des pouvoirs du fer, et je n’avais aucun mal à la maîtriser même dans le monde extérieur. Ce qui en revanche est une autre paire de manches, c’est la transformation d’air en fer. Idem pour cela : je suis plus ou moins capable de ressentir l’air que je peux transformer en métal, et donc ordonner la conversion. Je ne sais pas quelles molécules de l’air je transforme exactement, mais j’ai l’impression que ça n’a pas d’importance, et que je peux aussi bien métalliser le dioxygène que l’azote. Mais je n’ai jamais eu l’occasion de tester.
Pour en revenir à la transformation d’air en fer, il faut savoir que je ne peux maîtriser ça que depuis que je suis arrivé en Gensokyo. Dans le monde extérieur, ce genre de choses n’arrivait que par de rares et dévastatrices impulsions que j’étais totalement incapable de gérer. Mais ne parlons pas de ça ; une fois que j’ai métallisé de l’air, je suis comme pour le fer naturel capable de contrôler le métal transformé selon ma volonté. Je suis tout aussi capable de lui rendre sa forme originelle, c'est-à-dire des molécules d’air. Mais il y a plusieurs désavantages : pour commencer, c’est beaucoup plus fatigant de transformer de l’air en fer plutôt que de directement prendre en possession du fer naturel. De plus, plus je maintiens de l’air sous l’état de fer, plus je me vide d’énergie. Au bout d’un moment, je suis toujours obligé de rendre au fer son état originel, sinon je m’effondre … En bref, il m’est beaucoup plus aisé de contrôler du fer naturel plutôt que d’en transformer.
Enfin, le dernier point sur lequel j’aimerais attirer votre attention. Que ce soit pour contrôler du fer préexistant, ou pour transformer de l’air … Je suis limité par quelque chose. En essayant de comprendre un peu mes pouvoirs, je me suis rendu compte qu’en fait, j’étais incapable de prendre contrôle de fer ou de transformer de l’air tant que ceux-ci étaient exposés à ce que j’appelle personnellement les « radiations vitales ». En d’autres termes, je ne peux pas manipuler quoi que ce soit qui appartienne à un organisme vivant.
Je m’explique : je crois que le sang de n’importe quel être vivant contient de l’hémoglobine, qui est une macromolécule … ou un truc comme ça, je ne m’en souviens plus, mais en tout cas : tout est relié à un atome de fer central. Ces atomes de fer, je les ressens dans tout le système sanguin des êtres vivants. Mais je suis complètement incapable de le prendre en possession. De même, pour l’air que contiennent les poumons des organismes, il m’est interdit de le transformer en fer. Parce que tout ça, c’est exposé à une espèce d’énergie intérieure propre à tout être vivant, que j’appelle donc les radiations vitales.
Tout ce qui est exposé aux ondes vitales m’est hors d’atteinte … Sauf, bien évidemment, ce qui est exposé à mes propres ondes vitales. Mais je ne suis bien sûr pas assez stupide pour métalliser l’air de mes poumons, ça va de soi.
C’est l’essentiel qu’il y a à savoir sur les pouvoirs du fer.

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Indice VII : Les Arcanes, arts interdits

Les Arts Maudits sont un ensemble de ramifications de la magie noire ayant été banni de l’usage sorcier par les anciens en l’an 1630, selon le calendrier grégorien, soit 255 ans avant la création de la Grande Frontière Hakurei. La destruction des Arts Maudits marque la fin de la plus intense période de Chasse aux Sorcières, ayant pris court dans le monde extérieur occidental.

L’une des principales et plus périlleuses ramifications de la branche de la magie noire constitue la série des vingt Arcanes. Elle fut la première à avoir été brûlée et détruite par les mages des temps anciens lors du bannissement des Arts Maudits.
Le principe-même des Arcanes allait à l’encontre des fondamentaux de la magie : en effet, les Arcanes tiraient non point leur puissance du magicien qui les utilisait, mais de l’environnement et de toutes les puissances magiques qui existaient autour. Ils pouvaient ainsi tirer une puissance presque sans fin, et ce sans vampiriser la moindre énergie à leur utilisateur. Ce qui les rendait d’ordre presque divin, au ressenti de nombreux néophytes.
Cependant, les Arcanes constituaient également le Némésis de la communauté entière des mages. Il était impossible de les maîtriser sans anicroche, de les dominer complètement, sans qu’ils ne finissent par se retourner contre leurs utilisateurs. On retrouvait parfois des cas de possession inquiétants, des personnes ayant utilisé les Arcanes changeant brutalement de comportement et cherchant à s’approprier toujours plus de pouvoir. Parfois même, certains mages se suicidaient immédiatement après avoir essayé d’utiliser un Arcane. D’autres encore, après les avoir maintes et maintes fois utilisés, avaient subi de telles détériorations voire mutations sur leurs corps qu’ils n’en semblaient même plus humains, et ce quelle que soit leur véritable espèce. Ce fut les principales raisons qui poussèrent les mages à condamner ces arts interdits, semeurs et moissonneurs de destruction.
Dorénavant, il n’existe plus aucun ouvrage écrit sur papier traitant de la manipulation et de la pratique des Arcanes ; il n’y a plus que des témoignages divers et une liste non-exhaustive de ce qu’il reste des vingt Arcanes qui sévissaient autrefois dans les temps féodaux.
On connait encore un total de huit noms parmi ces Arts Maudits : l’Arcane de Protection, d’Illusion, de Détérioration, d’Extermination, de Guérison, de Distorsion, d’Explosion et d’Omission. Les effets de chacun sont plus ou moins décrits dans divers manuels d’histoire de la magie. Tout ce que l’on doit en retenir, c’est que leurs conséquences sont dévastatrices, parfois aussi bien pour les cibles que pour le mage lui-même.
Il existe cependant une seule et unique personne qui ait jamais été capable de maîtriser leur puissance sans en payer les conséquences. Son nom est Tenkô no Kosen, mage humain légendaire ayant vécu à l’époque de la condamnation des Arts Maudits. Suite à la destruction des Arcanes, il ne les pratiqua plus jamais.

Patchouli Knowledge.
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Indice VIII : Omnidust.

Le soleil d’après-midi descendait lentement vers l’horizon, illuminant les cieux d’une douce lumière. La température, malgré l’été qui s’annonçait très prochain, restait relativement douce et supportable pour la saison. Mais cela ne durerait certainement pas longtemps … Bientôt, le soleil reviendrait sans doute dare-dare pour réchauffer tout le Gensokyo de ses puissants rayons, au beau milieu de la période estivale.
Marisa redressa le manche de son balai volant, qui commençait à se montrer capricieux en cette fin de journée. Quelques heures plus tôt, elle avait visité le grand Bazar Aquatique et Futuriste, en compagnie de Reimu … Les attractions proposées par les kappas avaient été sacrément intéressantes aux yeux de la sorcière, voire pour ses mains baladeuses. En tout cas, il aurait été hors de question de subtiliser ce parfait mastodonte … Le hisoutensoku avait été à la hauteur de sa réputation, surplombant le bazar de son altesse gigantesque. Impressionnant, il n’y avait pas d’autre mot ! Cependant, Marisa s’était pas mal attardée auprès des attractions. Au bout d’un moment, son amie était rentrée seule de son côté … Et la sorcière était encore restée un bon bout de temps occupée par les derniers prototypes technologiques des kappas. Elle n’y comprenait guère grand-chose, étant plus douée pour la magie que pour la mécanique, mais tout ceci n’en restait pas moins fascinant … Et elle en était toute excitée.
Ce fut ainsi que Marisa fendit l’air au-dessus de la Forêt Magique, l’allure enjouée, l’esprit encore tout chamboulé par la fabuleuse journée qu’elle venait de passer. Malgré tout ça, il fallait bien qu’elle reprenne l’étude de ses grimoires – ou des grimoires de Patchouli, ça dépendait – … L’entraînement restait sa priorité en toutes circonstances. Très bientôt, l’allure de son appui ralentit légèrement, quand elle vit la petite trouée dans les arbres qui signalait la clairière de sa maison. Il était temps de s’y remettre … Elle pouvait voir le toit de sa demeure, de là où elle était. Et très rapidement, elle fut en vue de son jardin. Elle esquissa un sourire, un peu lasse de ses voyages, puis redescendit vers la terre … L’air lui filait entre les cheveux, décrivant une cascade blonde chutant horizontalement de son chapeau. Cependant, quand elle ne fut plus qu’à une centaine de mètres de là, ses yeux se plissèrent soudainement, l’expression intriguée. Elle venait de remarquer quelque chose d’inhabituel …
« Hum ? »
A mesure qu’elle se rapprochait, cette impression se confirmait : il y avait bel et bien un truc qui clochait. A cette distance, elle ne savait pas quoi exactement, mais elle serait sur place dans très peu de temps. Elle força l’allure : quelques secondes plus tard, son manche se redressa subitement, et ses pieds foulèrent la terre … Elle souffla un coup, puis posa son balai sur l’épaule en appuyant son autre main contre sa hanche. Elle observa alors dans la direction qui l’avait attirée : c’était juste à l’autre bout de la clairière, à dix mètres de là … Quelqu’un se redressait, après avoir pris quelque chose au sol. Elle avait apparemment de la visite ? Les questions qu’elle se posa en première impression à la vue de ce nouveau visage s’envolèrent rapidement pour laisser place à un autre sentiment. Son excitation précédente s’évapora, alors qu’elle scrutait le jeune homme vêtu d’une veste noire rapiécée qui observait quelque chose entre ses doigts, à l’autre bout du jardin. Il se tenait de profil comparé à elle, et ne semblait pas encore l’avoir remarquée … Il apporta alors l’objet qu’il tenait à sa bouche et ouvrit celle-ci à moitié, sur le point de déguster ce … champignon ?!
« HÉ, STOOOOP !!!!!! hurla-t-elle à plein poumons, complètement paniquée. »
Il fut soudain pris d’un brusque soubresaut, et se retourna en plein vers elle. Cette fois, il l’avait bien remarquée, mais c’était trop tard. Le balai de Marisa se scratcha en plein sur sa figure, lui assénant un terrible coup de manche dans la mâchoire. La sorcière accourut, un peu surprise elle-même par le réflexe saugrenu qu’elle venait d’avoir. Elle le lui avait compulsivement lancé à la vue de ce qu’il était sur le point de faire : s’intoxiquer. Mieux valait avoir la mâchoire fracturée que d’ingérer un des nombreux champignons vénéneux de la forêt, de toute façon … A présent, le jeune homme était assis par terre, se massant la joue douloureuse, le cèpe mortel ayant volé plus loin et le balai étendu dans l’herbe derrière lui. Marisa se hâta d’arriver à sa hauteur.
« Ca va ? demanda-t-elle, inquiète. Vous allez bien ?
- Mouais, ça peut aller … répondit-il, visiblement un peu sonné. Bordel, mais qu’est-ce qui vous a pris de m’attaquer comme ça ?! Je ne vous avais encore rien fait !!
- Vous étiez sur le point d’avaler un poison violent, figurez-vous ! répliqua-t-elle d’un ton inhabituellement sévère. Vous êtes donc si inconscient que ça ?
- Qu’est-ce qu’il y a de si terrible à manger un petit champignon ? Il y en a tellement …
- Tellement de toxiques, en effet ! Si vous aviez mangé celui-là, vous seriez en train d’agoniser une heure plus tard, pour mourir dans de terribles souffrances le lendemain ! »
Il ouvrit la bouche comme pour répliquer, mais s’abstint. A la place, une grimace se forma sur son visage. Non, visiblement, ce type-là n’était pas informé du tout à propos des cèpes de la Forêt Magique. Une chance qu’elle avait été là, sinon, il serait passé par tout un tas de sensations peu agréables dans les heures qui auraient suivi.

Quelques secondes de silence s’écoulèrent. Les deux nouvelles connaissances se regardaient avec un air assez méfiant l’un envers l’autre, puis l’adolescent poussa un soupir. Il se releva sans rien ajouter, puis alla chercher le balai laissé en désuétude quelques mètres plus loin. Il tendit l’objet à la sorcière, qui le récupéra avec un sourire.
( ♫ ) « Dans ce cas, merci de m’avoir sauvé la vie, reconnut-il avec désinvolture. Je ne savais pas que ces plantes étaient aussi dangereuses.
- Les champignons ne sont pas des plantes … précisa-t-elle comme par instinct. Dites-moi, vous n’en avez pas mangé d’autres, avant ?
- Non. De toute manière, les champignons m’écœurent …
- Alors, pourquoi alliez-vous en manger un ?
- Parce que j’avais faim … »
Marisa haussa un sourcil. Ce jeune homme n’avait pas l’air très malin. Ou alors … Il n’avait rien d’autre à manger ? Par chance, même dans le cas où il aurait déjà ingurgité l’un de ces organismes mortels, elle avait toujours des potions antidotes de dernier recours en réserve sur elle. Elle fouilla d’ailleurs sa tenue quelques instants, en ressortit un petit flacon qui contenait un liquide violet, et le lui lança. Il écarquilla les yeux et lança les mains en avant, rattrapant maladroitement l’objet bouché de liège.
« Avalez toujours ça, on ne sait jamais, ordonna-t-elle. Je n’aimerais pas avoir un mort sur la conscience.
- … Et qu’est-ce qui me dit que ce truc ne contient pas un poison encore pire que le champignon ?
- A votre avis, est-ce que je vous aurais sauvé la vie si c’était pour vous tuer juste après ? »
Le ton sarcastique qu’elle avait employé sembla faire effet. Il avait vraiment l’air très méfiant, ce jeune homme, mais pas agressif. Il sembla se détendre légèrement, l’expression toujours renfrognée, et déboucha le flacon en l’observant avec suspicion. Il prit une toute petite lampée de ce qu’il contenait, comme pour tester … Puis comme rien de suspect ne se passait, il but les quelques centilitres restant. Une fois la fiole vidée, il claqua sa langue contre son palais.
« Pas mauvais, avoua-t-il.
- N’en faites pas une consommation quotidienne, ça ne se boit pas comme du saké … »
Elle rit elle-même à cette réflexion. Trouver un antidote appétissant n’était pas nécessairement une bonne chose. Comme disait le dicton … La médecine efficace a mauvais goût. Bizarrement, elle commençait à le trouver singulier, ce nouveau visage. Et cette impression s’accrut au fil de la discussion qui se poursuivit.
« … Marisa Kirisame, se présenta-t-elle. C’est un plaisir de vous rencontrer !
- Je vois. Je … Je m’appelle Luke. Luke Yakumo … Enchanté de faire ta connaissance, Marisa.
- Yakumo ?! répéta-t-elle, surprise. Attends, tu es l’un des shikigamis de Yukari ?
- Non, pas vraiment … A vrai dire, c’est une assez longue histoire. Je n’aime pas trop raconter tout ça … »
La sorcière haussa les épaules. Elle ne tenait pas la youkai des barrières en admiration, la jugeant un peu trop mystérieuse à son goût. Yukari était souvent trop polie pour être honnête, ça suscitait la méfiance … Mais ce n’était pas le cas de Luke. Lui, il ressemblait plutôt à un jeune gent perdu et déboussolé, maladroit au possible. La façon dont ils venaient de se rencontrer était assez curieuse, il fallait dire … Marisa avait une étrange impression de lui. Il avait l’air du genre un peu fragile mentalement, et réservé … Elle se demandait quel lien entretenait-il exactement avec la youkai. En tout cas, elle pouvait ressentir dans ses propos une certaine forme de respect envers elle. Comme s’il lui vouait une grande confiance.

« Tu es sorcière, non ? demanda-t-il soudain, intéressé.
- Ah, ça se voit tant que ça ? rit-elle avec un grand sourire. Oui, on peut dire que je fais partie de la communauté des mages dans un certain sens … Et toi alors, il y a quelque chose de spécial que tu sais faire ?
- … »
Marisa s’interrogea quelque secondes. Il avait soudain l’air plongé dans ses réflexions … Il réfléchissait sans doute aux prochains mots qu’il allait employer. La question était pourtant monnaie courante en Gensokyo, même si elle n’était presque jamais posée ouvertement, et elle se demandait qu’est-ce qui pouvait bien provoquer cette hésitation chez lui. Il se décida finalement à répondre, d’un ton assez peu assuré.
« C’est … C’est justement pour ça que je suis là. J’étais à la recherche de quelqu’un qui pourrait m’aider …
- Ah bon ? Pour quoi donc ?
- J’aimerais étudier la magie en profondeur. Je ne sais presque rien sur elle, et pourtant elle m’accompagne depuis toujours … J’aimerais bien savoir pourquoi. »
Il leva légèrement la main droite. Quelques secondes plus tard … Des billes argentées apparurent soudain dans l’air de la Forêt Magique, tout autour de lui. La sorcière eut un sursaut d’étonnement, à la vue de ce phénomène pour le moins inhabituel. Et bizarrement, à ce moment-là, elle enregistra cette information dans un coin de son subconscient. Son intuition lui disait que c’était quelque chose d’important.
« Je suis capable de transformer l’air en fer, expliqua-t-il. Et aussi manipuler ce métal comme je le veux … Et ce genre de choses m’arrive depuis ma naissance. J’aimerais bien savoir pourquoi … »
Marisa eut un rire un peu moqueur, mais sans mesquinerie.
« En Gensokyo, c’est assez fréquent de voir des personnes douées de pouvoirs comme ça. Il n’y a rien de mystérieux, tu sais.
- Je viens du monde extérieur. »
Le sourire sur le visage de la sorcière s’effaça. La phrase qu’il venait de prononcer avait été brève et simple, mais elle en disait long. Elle mit un petit temps avant de bien saisir ce que cela signifiait … A la fin de ce débat mental d’à peu près deux secondes et demies, elle prit une expression plus grave sur la figure. Effectivement, à ce niveau là, c’était moins normal. La magie concentrée en Gensokyo expliquait en grande partie les nombreuses personnes dotées de pouvoirs surnaturels qui y vivaient, mais dans le monde extérieur où toute forme de magie était très rare voire inexistante, c’était une toute autre paire de manches. Surtout s’il disait que ces pouvoirs le suivaient depuis qu’il était né. A ce moment-là, Marisa avait déjà complètement oublié toutes les merveilles qu’elle avait vues au Bazar Aquatique.

Un grognement sonore retentit soudain l’espace de quelques secondes, troublant le silence de la forêt. Luke baissa les yeux, regardant son ventre masqué sous ses vêtements d’un air troublé. Rapidement, ce fut la gêne qui envahit son visage. Son estomac venait de protester assez violemment. Marisa éclata de rire.
« Désolé, ça arrive par moments … s’excusa-t-il. Ca fait un bout de temps que je n’ai rien mangé, champignons ou pas.
- C’est sans doute l’antidote qui passe mal, plaisanta la sorcière. »
Il respira un grand coup, détournant le regard. A la vérité, il avait quitté le temple de Mayohiga depuis un long moment déjà, dès que la saison des pluies s’était terminée. Yukari lui avait offert le gîte et le couvert après les événements de la montagne, mais … Il n’avait pas aimé rester enfermé dans ce monument. Ran Yakumo, ainsi que Chen, avaient passé leur temps à le surveiller. C’étaient les deux personnes qu’il avait vues la première fois qu’il s’était enfui du temple … Cela faisait un moment qu’il s’était rendu compte que dans la région, il n’y avait pas que des humains qui vivaient. Et étrangement, il avait eu comme l’impression que ces deux-là n’étaient pas très amicales envers ceux de son … « espèce ». Bien sûr, Ran s’était occupée de lui comme une grande sœur s’occupe de son frère cadet. Mais … Il n’y avait pas eu cette affection que lui inspirait Yukari. Et il ne l’avait plus revue depuis cette fois, sur la colline … Alors, dès que la saison des pluies était passée, il avait quitté Mayohiga et avait commencé à vagabonder sans but à travers Gensokyo. Il ne savait pas si les shikigamis étaient à sa recherche, mais ça lui était égal. En tout cas, même s’il en avait l’habitude, se nourrir avec ce qu’on trouve sous la main n’était pas aussi plaisant que de pouvoir profiter d’un repas chaque jour.
« … Tes pouvoirs m’intriguent, déclara soudain la sorcière. Je n’ai jamais entendu parler de capacités semblables dans mes ouvrages de magie …
- Ah … Dans ce cas, je suis désolé. Je ne voulais pas déranger …
- Pas du tout, au contraire tu m’intéresses énormément. Dis-moi, Luke, depuis combien de temps es-tu en Gensokyo ?
- Euh, je suis arrivé ici il y a à peu près trois mois. »
Marisa releva le visage sans le lâcher du regard, ses traits plongés dans l’obscurité de son chapeau. L’espace d’un instant, l’adolescent crut qu’une ombre lui était passée devant les yeux … Comme si elle venait de penser à quelque chose.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
- … Non, rien. Oublie ça … »
Elle s’éclaircit la gorge, et reprit un visage plus enthousiaste.
« Changeons de sujet ! Luke, si ça ne te dérange pas, j’aimerais beaucoup étudier tes pouvoirs plus en profondeur. Ils me semblent être une curiosité parmi les capacités incantatoires qu’on retrouve dans tous les grimoires de seconde zone … En contrepartie, je pourrais peut-être t’aider à mieux te comprendre, et à t’enseigner quelques notions basiques ! Alors … Ca te dirait qu’on devienne un peu comme, « partenaires » ?
- … Ce serait vraiment sympathique, admit-il après un temps de réflexion. »
Luke eut une étrange impression, comme une espèce de malaise soudain. Ce n’était pas à proprement parler désagréable, mais il avait beaucoup de mal à y croire dans une certaine mesure. Ca semblait presque irréaliste. En cet instant, et il ne s’y était pas du tout attendu … Il venait de se faire une amie. Sans qu’il ne s’en rende compte, un léger sourire se dessina sur son visage. Marisa le lui rendit, en version plus franche et colorée.
« Dans ce cas, commence par venir souper chez moi, proposa-t-elle en se dirigeant vers le perron. A ce que j’ai pu entendre, ton ventre crie famine …
- Ce n’est pas la peine, je peux bien encore jeûner quelques temps … Je n’aimerais pas profiter de toi non plus, de toute façon.
- Si tu t’imagines que je vais laisser tes gargouillements me déconcentrer dans mon étude, tu te trompes lourdement ! Alors viens donc casser la croûte, j’ai largement de quoi partager ! »
Luke ravala sa salive. Elle marquait un point, et du même coup, il était incapable de répliquer davantage. Mais il n’aimait pas abuser de la gentillesse des gens … Et il avait bien trop peu de pratique en bonnes manières. Ca n’empêcha pas Marisa de gravir les trois marches sous le porche de sa maison envahie par le lierre et les plantes, de tourner la poignée de la porte de bois, et de l’inviter avec une certaine politesse à l’intérieur. Le jeune homme se laissa aller, acceptant sans rechigner. Il était un peu déboussolé car c’était la première fois qu’il était ainsi convié chez quelqu’un, mais il s’efforça de paraître le plus détendu possible, malgré son esprit en perpétuel éveil.

Luke tenta désespérément d’appliquer le peu de règles de courtoisie qu’il avait pu glaner quand il était encore au Japon. Retirer ses chaussures en entrant, demander où il pouvait les mettre, s’excuser de ne pas avoir pu rapporter de présent … Des formalités qu’il avait rapidement retenues, mais jamais employées. Il ne fit que provoquer l’hilarité de Marisa.
La sorcière se contenta de balancer ses souliers dans un coin de l’entrée, et lui suggéra de faire de même, après avoir ôté son chapeau et posé son balai à l’écart. Le jeune homme passa très rapidement de « déboussolé » à « complètement largué » … Mais il ne protesta pas, se contentant d’obéir à son amie nouvelle. Et ça ne sembla pas la contrarier …
Peu de temps après, Luke se retrouva dans la salle à manger de la maison de la magicienne, installé dans une chaise qu’elle lui avait indiquée – ou imposée ? –. Marisa était dans la petite cuisine, juste à côté : il avait pu la voir affairée devant une cheminée, et suspendre une petite marmite à la crémaillère dans le foyer. A présent assis, le jeune homme pouvait entendre le crépitement du feu dans la pièce à deux pas de là … Il respira un grand coup, un peu mal-à-l’aise, et observa d’un œil faussement désintéressé les alentours. C’était assez impressionnant, il fallait avouer. Dans la salle à manger, tout un tas d’objets apparemment sans lien avec le repas s’entassaient dans les coins des murs, longeant les parois parfois jusqu’à lécher le chambranle des portes … Pour la grande majorité, il s’agissait de livres et de grimoires énormes, recouverts par moments de feuilles volantes sur lesquelles se chevauchaient des tas et des tas de lignes écrites à l’encre. Heureusement, tous ces bouquins ne s’alignaient que contre les murs, et ne prenaient donc pas trop d’espace dans la pièce …
Il était installé à une table assez grande, en bois, reposée sur le parquet de lattes anciennes. Devant lui, un petit bol en céramique avec des baguettes sur le côté, ainsi qu’un petit verre rempli d’eau. Il y avait aussi un deuxième couvert, en face de lui … Et rien d’autre sur la grande surface polie de la table. C’était peut-être l’endroit le mieux rangé de toute la pièce. Il nota aussi la présence d’un petit meuble vitré qui exposait de la vaisselle et d’autres instruments de nourriture, dans un coin … Ainsi qu’une horloge ronde et assez poussiéreuse accrochée près de la fenêtre, dont les aiguilles semblaient avoir un peu de mal à tourner. Elles indiquaient sept heures et quart. Peut-être un peu tôt pour dîner, mais ça n’empêchait pas Luke d’être affamé. Au-dehors, le soleil semblait continuer sa chute vers l’horizon, mais le ciel était encore loin de prendre les teintes orange du crépuscule … Il projetait une lumière douce et apaisante dans la pièce bien éclairée, où quelques trois lampes à huiles éteintes étaient disposées sur le mobilier. Le tout donnait une impression générale de désordre, mais le jeune homme ne s’en incommodait pas pour autant. Pour lui, cet endroit, c’était comme un petit paradis …
« Le riz est prêt ! s’éleva une voix enjouée. »
Luke tourna la tête vers l’issue sans porte donnant sur la cuisine. Marisa revenait déjà, avec un petit récipient dans les mains. Elle le posa sur la table, et un délicieux fumet envahit les narines du jeune homme. C’était du riz, mais mine de rien, ça faisait du bien de sentir de la nourriture chaude … La sorcière le servit aussitôt, à l’aide d’une louche, et lui remplit très généreusement son bol d’une bonne part de céréales blanches. L’adolescent crut presque rêver, sur le coup. La jeune fille se servit à son tour, puis prit place dans la chaise en face de lui. Luke joignit les mains, baguettes entre les pouces et les index.
« Merci pour la nourriture, déclara-t-il.
- Ah, mais t’as fini, oui ? rigola-t-elle joyeusement. »
Luke sut définitivement qu’il pouvait jeter toutes ses politesses au placard quand Marisa se mit à dévorer goulûment son repas. Il ne tarda pas à l’imiter, un peu hésitant au départ, puis beaucoup plus honnête envers sa fringale.

A la fin du repas, le jeune homme reposa ses baguettes à côté du bol complètement vide. Il se sentait déjà beaucoup mieux, et reposé. Il n’avait que trop peu de fois goûté à la satiété … Marisa ne tarda pas elle non plus à finir son bol, et reposa la coupelle sur la table, poussant un soupir de rassasiement. Luke jeta de nouveau un œil à la pendule. Sept heures vingt-cinq. La sorcière se retourna à son tour en direction du cadran, puis le regarda de nouveau avec un sourire.
« Elle retarde d’un quart d’heure, précisa-t-elle. Les piles doivent en avoir marre. Il va falloir que je m’en procure chez Kourin’ …
- Kourin’ ? répéta le jeune homme, intrigué.
- C’est un vieil ami à moi. Il tient un magasin dans la Forêt Magique … On y trouve pas mal de choses qui viennent du monde extérieur. Je suppose que voir une pendule ne doit pas t’intriguer, mais en Gensokyo, tout le monde n’en possède pas forcément une …
- Je comprends. Mais de toute façon, je ne connais pas moi-même grand-chose du monde extérieur … A la rigueur, il n’y a que sa science qui m’a le plus intéressé.
- Ah oui ? s’intéressa-t-elle soudainement. Et de quoi s’agit-il ?
- Hé bien, disons que j’ai pu récolter quelques petites notions en physique et en biologie … Je pensais que ça m’aiderait à comprendre mes pouvoirs, mais je me trompais sûrement. J’ai plus ou moins essayé de faire des études quand j’étais encore là-bas, mais … »
Il marqua un temps d’hésitation, détournant le regard. Marisa haussa un sourcil, puis attendit quelques secondes, intriguée. Elle était sur le point de prendre la parole quand il se reprit.
« … Je n’ai jamais pu réellement étudier tout ça en profondeur. Je … n’ai pas trop envie d’en parler …
- Ca va aller, rassura-t-elle. Tu peux oublier ça … »
La sorcière s’était sentie assez mal-à-l’aise, l’espace de quelques instants. Luke avait eu du mal à finir sa phrase, et elle avait bien senti qu’il y avait eu quelque chose qui l’avait gêné. Il évoquait sans doute des souvenirs douloureux … Il était inutile de remuer le couteau dans la plaie. Elle n’avait sans doute pas eu tort en pensant qu’il était quelqu’un de psychologiquement fragile … Elle se leva de sa chaise, puis récupéra la vaisselle et les couverts laissés sur la table. Le récipient de riz était encore là, mais ne fumait plus.
« Bon ! Il est temps de passer à la pratique ! fit-elle d’un air enthousiaste. J’espère que tes synapses sont en forme, parce que tu vas apprendre tout un tas de trucs, je peux te le garantir !
- J’espère bien … répondit-il d’un ton réjoui. Et euh, Marisa, si par la même occasion tu pouvais m’en apprendre un peu plus sur Gensokyo …
- Ce sera avec grand plaisir, répondit-elle en emportant toute la vaisselle et le plat de riz restant dans la cuisine. Après tout, on est là pour s’aider, non ?
- … Oui. Merci beaucoup … »
Luke ferma les yeux quelques secondes, n’entendant plus que les cliquetis des entrechocs de vaisselle dans la cuisine. Les avant-bras reposés sur la table, il se sentit traversé par un faible courant. C’était de la somnolence … Une fatigue légère et reposante. Il se sentait, pour une fois depuis un long moment, vraiment bien. Un peu comme quand Yukari l’avait pris entre ses bras … Même si ici, ce n’était pas du tout la même chose. Il commençait tout doucement à sentir l’odeur des choses nouvelles … Il sortit de sa courte torpeur passagère quand Marisa revint dans la salle à manger, l’invitant à la suivre.

( ♫ ) La sorcière entraîna le jeune homme vers une nouvelle pièce de sa maison, toujours située au rez-de-chaussée, et non loin de celle où ils avaient brièvement soupé. Elle ouvrit une nouvelle porte, donnant sur une pièce assez sombre … Mais c’était simplement parce que les rideaux y étaient tirés. Elle se dirigea donc au fond, et ouvrit d’un étirement des deux bras les cascades de tissus qui obstruaient la lumière. Le soleil du soir vint illuminer bien plus efficacement la pièce, et Luke comprit qu’il s’était manifestement trompé à propos de la sorcière.
Cette salle était largement plus en désordre que tout ce qu’il avait pu voir dans la salle à manger … Des tonnes d’ouvrages énormes s’entassaient dans une étagère contre un mur, dont quelques-uns semblaient même en être tombés, étalés au sol. Il y avait encore d’autres feuilles volantes, éparpillées partout sur le plancher. Mais outre les livres et la paperasse, il y avait aussi tout une armada d’objets mystiques et inidentifiables qui s’accumulait en tous points de la pièce sens dessus dessous … Seul un petit espace à peu près dégagé, près des deux fenêtres, exposait un pupitre légèrement incliné aux pieds courbés, avec une chaise tout aussi penchée vers l’arrière. On pouvait aussi noter la présence d’un lit à même le sol dans un coin, qui n’était pas fait non plus, pour mieux coller au décor en chaos … Luke ne savait plus où donner de la tête.
« Désolée, ça fait un long moment que je n’ai pas pensé à faire le ménage … reconnut la sorcière. Ne fais pas attention au bordel …
- … C’est fascinant … laissa-t-il échapper, béat. »
Elle eut un petit rire, puis se fraya un chemin à travers les artefacts disséminés au sol jusqu’à l’étagère. Ainsi commença la toute première séance du jeune homme assoiffé de savoir …
Marisa attaqua rapidement les bases de la magie en général, et lui enseigna les toutes premières notions à retenir à propos des arts incantatoires. Elle avait ramené une autre chaise depuis la salle à manger, pour que Luke puisse s’installer à côté d’elle au pupitre tandis qu’ils feuilletaient les premières pages de l’ouvrage élémentaire … Si ce n’était pas aussi compliqué qu’il l’avait imaginé au départ, le jeune garçon appréhendait un peu ce nouveau monde qui s’ouvrait à lui au fil des lignes de vocabulaire qui tournaient sous ses yeux. Marisa quant à elle était éberluée par la vitesse d’apprentissage dont il semblait faire preuve … Il n’y avait pas besoin de répéter quarante fois la même chose, Luke semblait faire de son mieux pour tout retenir alors qu’il n’avait strictement aucune base préalable. Comme s’il écrivait tout dans un grand livre mental au fur et à mesure. Dans le doute, Marisa poussa le vice un peu plus loin qu’une première leçon conventionnelle. Et elle fut vite rassurée, ou désillusionnée, au choix : quand l’adolescent confondit « sorcellerie » avec « magie noire », elle comprit qu’en fait d’apprentissage, il ne faisait que du par-cœur. Évidemment … Il était impensable de concevoir que, du jour au lendemain, il puisse comprendre le fonctionnement d’une science occultée dont il n’avait jamais entendu parler. Elle le corrigea aussitôt avec un soupir, soit de déception soit d’amusement, elle ne savait pas vraiment. La séance se prolongea encore longtemps dans la salle d’étude qui servait également de chambre à la sorcière … Jusqu’à en arriver à ce point, qui était peut-être le plus important de la magie en Gensokyo.
« … Les Cartes d’Incantation ? répéta-t-il, à la fois troublé et fasciné par le nom.
- Oui. C’est un système assez simple, qui permet d’utiliser des techniques très facilement, en un temps beaucoup moins conséquent. A la base, il a été inventé pour permettre à n’importe qui de pouvoir se battre sans mettre l’adversaire en danger … Surtout au niveau des fameux Duels de Cartes qui se déroulent parfois aux quatre coins de la région. »
Luke conserva toujours cette même expression qui l’accompagnait depuis le début : la fascination imprimée sur le visage. La jeune fille prit un sourire, puis poursuivit son explication.
« Certaines Cartes obligent leur utilisateur à terminer sa technique avant de se désactiver ; d’autres encore durent un laps de temps limité, durant lequel le lanceur peut exécuter son attaque autant qu’il le souhaite … Il existe énormément de variations, mais l’essentiel à retenir, c’est qu’elles capturent ce que l’on appelle « l’incantation » d’une technique en leur intérieur, et sont capable de ressortir cette incantation en un temps record, en consommant des quantités moindres d’énergie. C’est extrêmement pratique. »
Le jeune homme acquiesça. Son apprentissage s’arrêtait là : à présent, c’était au tour de Marisa de s’émerveiller. Elle se fit plaisir pour lui faire passer plusieurs tests divers, à propos de ses capacités naturelles, et griffonna des notes dignes d’un écolier en bas-âge sur un calepin bientôt à court de feuilles disponibles. Luke avait un peu de mal à suivre cette sorcière rendue hyperactive par la découverte, surtout qu’il ne comprenait pas exactement en quoi ses pouvoirs différaient tellement de ceux qui avaient été donnés en exemple plus tôt …
L’étude des deux partenaires nouvellement formés se poursuivit encore longuement, tandis que le cycle de la journée décroissait naturellement jusqu’à la pénombre du crépuscule …

Luke s’étira, l’esprit tout embrumé par les nombreuses connaissances qu’il avait glanées cette soirée. Il tenta de se remémorer tous les termes qu’il avait entendus, mais c’était peine perdue : Marisa n’avait vraiment pas été tendre avec lui au niveau quantité. En tout cas, il avait maintenant une approche moins difficile de la magie, cet élément qui pourtant était omniprésent dans la région où il se trouvait dorénavant. L’air du soir soufflait doucement, lui rafraichissant le crâne en ébullition. Il jeta un œil au ciel : cette fois, l’orange était apparu dans la voûte, et les teintes vespérales étaient bien visibles. Ils avaient passé deux heures à étudier ainsi, dans la maison de la sorcière … Et à présent, il était simplement venu prendre l’air, dans la clairière face à la petite bâtisse emprisonnée dans des filets de lierre, après avoir réenfilé ses chaussures. Marisa était adossée au chambranle de la porte d’entrée, respirant également cet air frais et admirant le ciel d’un œil reposé. Le jeune garçon revint vers elle, les pensées éclaircies par la douceur de l’atmosphère refroidie. Il la regarda, et elle fit de même. Il sembla hésiter quelques secondes … Puis éleva la voix de nouveau.
« … Je ne sais vraiment pas quoi dire, soupira-t-il. Juste … Merci infiniment pour tout ce que tu m’as appris, Marisa. Je ne sais vraiment pas ce que j’aurais pu faire sans toi …
- Tu serais sans doute mort, plaisanta-t-elle. Les effets du champignon auraient déjà dû commencer à te dévorer de l’intérieur. A moins que tu n’aies une féroce volonté de vivre …
- Haha … Oui, peut-être. Qui sait … »
Il avait l’air mélancolique, en cette soirée. La sorcière eut une étrange impression à la vue de son visage teinté de ce sentiment nouveau. Elle allait certes de surprise en surprise avec lui, mais … Pour cette fois, là, c’était différent. C’était plutôt comme si … Comme si elle pouvait, pour la première fois, voir le « vrai » Luke. Pas celui qui avait jubilé à la lecture des préceptes de magie, ni celui qui avait fait preuve d’une politesse extrapolée, non. C’était celui dont l’âme était comme marquée à jamais par une cicatrice ineffaçable … Et elle ne pouvait pas précisément déterminer de quoi s’agissait-il, mais au moins, elle était certaine d’une chose. Maintenant qu’elle pouvait voir ce visage empreint de mélancolie, abîmé et érodé par le passage incessant des larmes et du désespoir … Elle savait que Luke avait subi un nombre terrible de déboires avant d’arriver ici, sur le pas de sa porte. Cette pensée la fit frissonner. Quels secrets pouvait-il bien cacher au plus profond de son être …? Elle savait bien qu’elle n’arrangerait pas les choses en lui posant directement la question. Elle respira un grand coup, évacuant ces pensées pleines de tourments, et prit une mine plus détendue.
« … Et maintenant, Luke ? demanda-t-elle. Tu vas rentrer chez toi ?
- Chez moi ? répéta-t-il, accompagné d’un petit rire amusé. Je n’ai pas de chez-moi. Ca a toujours été comme ça de toute façon, j’ai pris l’habitude de dormir à la belle étoile depuis longtemps … Je reviendrai sans doute demain, si tu veux qu’on continue à étudier tout ça.
- … Tu n’as pas de toit où dormir ?
- Euh, non … Je viens de te le dire. »
La sorcière le fixa longuement. Luke prit peur l’espace d’un instant. C’était comme si elle était sur le point de le dévorer tout cru … Il fut rassuré quand elle se mit à rire à son tour.
« Mon pauvre, tu n’as décidément pas de chance … »
Il sourit ironiquement, avec une certaine forme d’autodérision. Pas de chance, c’était le cas de le … Il n’eut pas le temps de finir sa pensée. Une main lui était soudainement passée à côté de la tête, et s’était refermée sur l’arrière de sa veste. Il ouvrit grand les yeux face à Marisa, à cinquante centimètres de lui, qui venait de lui empoigner fermement le col arrière tout en le fixant intensément avec un air qu’il crut identifier comme … du sadisme ?!
« … Car j’ai le sens de l’hospitalité, susurra-t-elle avec un ton diabolique. »
Et ni une ni deux, Luke fit soudain un demi-tour par la droite ; la sorcière lui avait brusquement tiré le col, se dirigeant droit à l’intérieur de sa maison comme pour l’y entraîner de force. Et elle l’y entraîna de force. Tirant sa veste à elle comme s’il se fut agi d’une menotte, elle le traîna à travers les pièces de la maison en l’étranglant à moitié. Le jeune homme plaqua ses mains sur l’encolure de sa veste, complètement paniqué et se débattant vainement. Elle l’avait totalement pris au dépourvu … Et il était à sa merci. Sous le coup du stress, il ne pensa même pas à ouvrir la fermeture éclair de son vêtement qui aurait pu le libérer … Et se fit emporter, talons des chaussures crissant désagréablement contre le parquet, tout le long de plusieurs salles, dont celle à manger.
Il ne fallut que peu de temps à Marisa pour atteindre la pièce qu’elle avait en tête : après une nouvelle porte, elle déboucha dans une petite pièce sombre … Où reposait notamment un matelas à même le sol. Elle traîna son partenaire derrière elle … Et donna une grande saccade. Luke valsa face à elle, dénué d’équilibre, et alla s’écraser en plein dans la couche de la chambre d’ami. Il haletait à grandes goulées.
« Non mais t’es cinglée ?! lâcha-t-il, tétanisé. Tu veux ma mort, ou quoi ?!
- Désolée Luke, mais je ne peux pas permettre à mon partenaire de coucher dehors … expliqua-t-elle plus posément. Tu vas me faire le plaisir de bien vouloir rester allongé là-dedans, c’est d’accord ?
- Sérieusement, tu fais peur, là !! C’est pas drôle ! »
Elle ne put qu’éclater de rire. Même si l’adolescent resta sur le qui-vive après ce petit manège, il finit par se détendre … Et la magicienne n’eut pas à insister plus pour qu’il accepte le gîte qu’elle lui offrait. Ainsi, Luke put passer une bonne et paisible nuit, assoupi dans le lit doux et confortable, tandis que Marisa allait se coucher à son tour. Ce qu’il ne savait pas en revanche, c’était que pas plus tard que deux mois auparavant, une certaine prêtresse avait sommeillé en ce même matelas …

Les jours passèrent lentement, après cette fameuse soirée. Luke continuait d’apprendre les bases de la magie, semblant avoir de plus en plus de mal au fur et à mesure que les notions s’accumulaient. Mais avec l’aide de Marisa, il sut très rapidement synthétiser un total de trois Cartes d’Incantations, en quelques journées de labeur à peine. La première fut les sulfateuses de fer, la toute première technique qu’il avait réellement développée à son entrée en Gensokyo … Puis, il mit au point celle des dix pals. A l’état brut, il pouvait créer une dizaine de lames énormes, au tranchant très moyen, et en puisant beaucoup dans ses ressources … Mais en utilisant une Carte, il était capable d’en faire de même, infiniment plus acérées, moins gourmandes en énergie et le tout en quelques secondes à peine ! Même si la création de ces cartes restait laborieuse, et que la sorcière mettait beaucoup moins de temps que lui à les mettre au point, il se sentait presque fier d’avoir réussi à faire cela. La dernière qu’il créa fut sur l’idée de sa partenaire. « Irondust Reverie » … Un nom qui sonnait assez moyen à son oreille, mais Marisa avait insisté pour qu’il la fasse quand même. La sorcière lui avait parlé d’un audacieux système adjacent aux Cartes d’Incantations qu’elle essayait de perfectionner depuis un bon moment déjà, et c’était l’occasion idéale pour tester. Luke ne s’y était pas opposé, et le cinquième jour, tous deux commencèrent à travailler sur leur projet commun. L’Omnidust Reverie.
La fin de ce jour arriva bien vite. Le crépuscule maculait une fois de plus le ciel estival de ses remous orange, comme tout un océan céleste de jus de fruit. En été, la nuit tombait très tard. Il devait sans doute être déjà neuf heures. D’ailleurs, la pendule dans la salle à manger s’était définitivement arrêtée … Luke soupira longuement, prenant place dans l’une des chaises de la table. Marisa l’imita, se mettant face à lui comme cinq jours plus tôt.
« … C’est effectivement audacieux, cette combinaison de nos deux Cartes, avoua-t-il d’un ton fatigué. Surtout que je ne suis pas un expert en la matière …
- Je peux t’assurer que tu apprends vite, concéda la sorcière. Bon, c’est encore loin d’être parfait, évidemment. Mais tu te débrouilles bien ! Même pour un novice … »
Il eut une mimique désabusée. Apparemment, les encouragements de sa partenaire lui allaient droit au cœur, mais il ne se considérait vraiment pas encore à la hauteur. Et c’était justifiable. Mais Marisa savait qu’ils pourraient aller au bout de leur projet, s’ils s’y appliquaient suffisamment … Après tout, l’union faisait la force, même si elle n’attachait généralement que peu d’intérêt à ce proverbe. Luke reprit très vite la parole.
« Dis Marisa, il y a encore une chose que j’aimerais savoir sur Gensokyo. Je ne pense pas que tu m’en aies parlé …
- Ah bon ? De quoi s’agit-il ?
- Le monde extérieur, et tout ça … Je veux dire, j’ai encore du mal à comprendre. Comment ça se fait qu’il n’y ait aucune liaison entre cette région et le reste de la Terre ? »

La sorcière avala discrètement sa salive. Oui, il avait raison : elle ne lui avait jamais parlé de ça. Elle avait eu une bonne raison de le faire. Mais à présent, le temps était venu … Elle marqua un temps d’hésitation assez conséquent, se contentant de le regarder dans les yeux. Puis, elle respira longuement, commençant ses explications.
« … Luke, il faut que tu saches une chose. Vois-tu, Gensokyo est un pays où s’épanouit la magie, et tu as bien dû voir qu’il était peuplé par de nombreuses créatures qui ne sont pas exactement des humains comme nous … En tout cas, pas au niveau génétique.
- Oui, ça je le sais très bien.
- Et bien … Dans les temps qui remontent à plus d’un siècle avant aujourd’hui, le scepticisme du monde extérieur commençait à s’opposer dangereusement à la magie de la région. Je ne connais pas l’histoire dans son intégralité ni ce qu’il s’est passé exactement, mais … En tout cas, les humains et les youkais se sont momentanément unis pour isoler tout Gensokyo du reste du monde. Un certain clan de la race humaine créa une barrière gigantesque qui fit tout le tour de la région, et les youkais vinrent rapidement pour renforcer cette protection. Ce fut à ce moment-là que tout le pays fut isolé du monde extérieur …
- Une barrière …?
- Oui. Elle porte le nom de ses fondateurs. Il s’agit de la Grande Frontière Hakurei. »
Luke se raidit soudain à l’écoute de ce nom. Comme l’avait prédit la sorcière. Le silence s’installa longuement dans la salle à manger, tandis que la lumière de dehors baissait progressivement … L’expression du jeune homme se teinta de sombre. Une fois de plus, la mélancolie engloutit son visage comme une vague s’abattant sur un rivage. Il baissa le regard, les yeux brillant d’une étrange lueur.
« … En fait, Marisa … Moi non plus, il y a … quelque chose que je ne t’ai pas dit.
- Vraiment ? »
Il releva la tête, regardant son amie dans les yeux. Elle avait pris une voix étonnée, mais son visage trahissait cette fausse émotion. Elle souriait faiblement, sans le lâcher du regard … C’était comme si elle attendait patiemment quelque chose qu’elle convoitait depuis longtemps. Elle ne voulait pas le presser, seulement qu’il prenne son temps … Mais qu’il le fasse. Qu’il avoue. Qu’il arrête de lui cacher tout ça. Comme si en vérité, elle avait été au courant depuis le départ, mais qu’elle avait attendu qu’il le dise de lui-même … Luke avait peur. Il était presque terrorisé à l’idée qu’une fois qu’il lui aurait tout raconté, elle mette un terme à cette amitié qu’il avait tant aimée, et le traite comme il était vraiment. Un démon … Mais Marisa continuait de soutenir son regard, silencieuse, à attendre que les cartes soient jouées. Il ne pouvait plus fuir. Il était responsable de ses actes … Et il devait assumer.
« … Je … J’ai … Il y a deux mois … »
Le récit fut long et difficile. Mais il n’oublia presque aucun détail. Comment il avait volé le fer de la montagne sans scrupule, et s’était établi là-haut. Comment Yukari l’avait prévenu, comment il avait fait la sourde oreille. Et bien sûr … Comment tout s’était terminé.
Reimu Hakurei. Ce simple nom sonnait dans son esprit comme un coup de marteau asséné à son âme emplie de remords, et de haine. Toute une avalanche de sentiments contradictoires se déclenchait quand il y pensait, et il manqua par plusieurs fois de lâcher des larmes. Marisa restait impassible, écoutant ses aveux avec un visage distant et insondable, toujours avec le même sourire inexpressif. Longtemps encore, le jeune garçon livra ce qui lui pesait sur le cœur depuis ces mois passés en Gensokyo …

Le soleil était complètement retombé quand le récit de Luke s’acheva. Il était couvert de sueur, et tremblait de tout son être. Il redoutait avec une appréhension grandissante le jugement de Marisa … Qui ne vint finalement pas, au bout de nombreuses et lentes dizaines de secondes. A la place, elle ferma les yeux, et baissa la tête vers la surface polie de la table. Elle souriait toujours. L’adolescent reprenait un rythme de respiration à peu près normal …
« … Je suis contente que tu m’aies raconté ça, finit-elle par prononcer.
- Je … Je suis désolé de ne pas t’en avoir parlé plus tôt …
- Laisse tomber, Luke. Tu as déjà été suffisamment puni comme ça … »
Elle releva la tête. Cette fois, c’était un franc sourire qui illuminait son visage. Une expression qui se voulait rassurante, et qui prit effet.
« C’était il y a deux mois, continua-t-elle. Les youkais étaient devenues complètement folles à cause de ça … Mais je sais très bien que tu ne pouvais pas savoir ce que ça provoquerait. Moi non plus, d’ailleurs ! Tu as bien dû avoir le temps de réfléchir depuis les événements, je suppose que tu n’as pas envie de recommencer, hein ?
- Surtout pas … Jamais de la vie, je te jure …
- Alors c’est parfait. Moi, je te pardonne, Luke … »
Il n’en crut presque pas ses oreilles. A l’écoute de cette phrase, il se sentit soudain incroyablement mieux. Non seulement il avait livré ce qui le tourmentait … Mais en plus, l’amitié qu’il avait entretenu avec elle en était restée inchangée. Il avait même l’impression qu’au contraire, Marisa était plus que jamais une amie, pour lui … Il se laissa aller contre le dossier de sa chaise, complètement épuisé mentalement. Il n’en pouvait plus …
« Si jamais il y a quoi que ce soit qui te tracasse … reprit-elle. N’hésite surtout pas à m’en parler. D’accord ?
- … D’accord. »
Il souffla longuement, reposant son esprit lanciné. Il se sentait tellement mieux, à présent …
« Je crois qu’on va s’arrêter là pour aujourd’hui, déclara la sorcière. Nous avons bien besoin de repos … Et demain s’annonce être une dure journée.
- Oui. Je m’entraînerai jusqu’au bout de la nuit s’il le faut … Je te promets qu’on arrivera à les faire, ces Cartes Couplées ! annonça-t-il avec détermination. Il me faut juste un peu de temps …
- Je n’en doute pas. Accroche-toi simplement, et tout ira tout seul … »
Il n’en fallut pas plus pour que les deux partenaires aillent se coucher, sommeillant d’une nouvelle nuit de repos amplement méritée. Les aveux étaient certes passés … Mais deux détails très importants avaient en revanche été oubliés. En effet, Luke n’avait pas dit que c’était lui qui était sorti vainqueur de ce terrible combat … et Marisa n’avait pas précisé que Reimu était aussi une amie à elle. Chacun avait pensé que ces deux issues étaient allées de soi, et qu’il n’avait pas été nécessaire de les préciser. Mais c’était loin d’être le cas.
Le lendemain, et les jours qui suivirent, ils appliquèrent effectivement au pied de la lettre les derniers mots du jeune homme. Leurs séances d’entraînement dans la Forêt Magique excédaient les douze coups de minuit, et pourtant, ils prenaient tous deux de plus en plus de plaisir à s’exercer jusqu’à perfectionner et même frôler la performance de l’Omnidust Reverie. Nombreuses furent encore les gouttes de sueur qui glissèrent sur leur front, et les pages des grimoires qu’ils feuilletèrent ensemble, découvrant ou redécouvrant sous un autre œil la magie en elle-même. C’était de l’entraînement intense … Mais Luke n’en était guère dérangé. Car Luke faisait quelque chose qu’il n’avait plus l’habitude de faire depuis très longtemps.
Il riait.


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Lun 4 Juil - 2:12



( ♫ ) Le temple Hakurei. Bâtiment principal du sanctuaire à la frontière Est de Gensokyo. La cour baignée de lumière laissait ressortir la blancheur du chemin de pierre, épaisse ligne candide dans le jardin d’herbe à la chlorophylle jaunie, alors que s’écoulaient les derniers instants de la saison estivale. Toutes les fleurs d’été s’étaient déjà fanées ou bien décomposées, ayant soit fait leur temps, soit n’ayant pas résisté à la température qui s’était maintenue tout au long des mois chauds. C’était généralement le paysage qui annonçait l’arrivée de l’automne, une fois que la seconde saison des pluies s’était déclenchée succédant aux dernières grosses chaleurs, ainsi qu’au grand festin annuel qui se tenait au temple … Et ainsi commençait, en la contrée des illusions, le passage mélancolique des temps agréables à la fraîcheur des feuilles mortes.
Ce n’était cependant pas le sujet de la conversation. Marisa Kirisame laissa son regard se promener oisivement sur la cour frappée par les rayons puissants du soleil, assise sur le coussin face à la table basse. Son pot de thé était presque vide, mais encore chaud, en ces onze heures du matin. La porte coulissante du temple était grande ouverte, et quelques courants d’air passaient par la fenêtre latérale de la pièce principale … Elle finit les dernières gorgées de sa boisson et reposa le verre en terre cuite sur la table. Reimu Hakurei fit de même, et poussa un soupir fatigué.
« … Et mis à part pour le banquet, il n’y a presque plus de visiteurs au temple. C’était vraiment sympathique de ta part de me rendre visite …
- Allons, c’était tout naturel ! répondit la sorcière avec bonne humeur. Je me rappelle encore de quand on a dû nettoyer le bazar terrifiant que les gens ont laissé du festin, la semaine dernière … Si les autres et moi ne t’avions pas filé un coup de main, je ne sais pas si tu en aurais vu le bout, ma pauvre ! »
Elles partagèrent encore quelques éclats de rire. En effet, la fête qui marquait la fin de l’été s’était soldée par un bric-à-brac incommensurable dans la cour du temple, le prix d’une réussite particulièrement enthousiaste. Fort heureusement pour la prêtresse, plusieurs personnes étaient restées à la fin pour l’aider à dégager les déchets divers. Tout avait été vite nettoyé, dans la joie et la bonne humeur.
« … Et puis, la saison des pluies a été assez brusque, cette année, reprit la jeune miko. Elle n’a duré que quatre jours …
- C’est vrai … Et puis, ça fait déjà une semaine qu’elle s’est arrêtée. Et plus la moindre trace d’humidité, c’est pas très bon pour les plantes fragiles de la forêt, ça … »
Presque immédiatement après le festin, le lendemain, il avait commencé à pleuvoir à verse. Des torrents entiers s’étaient déversés du ciel, noyant la région de Gensokyo pour quelques jours … Et ça s’était arrêté là. Quand les nuages s’étaient dispersés pour de nouveau laisser les rayons du soleil illuminer la terre, pas une seule goutte de pluie était retombée. Le sol gorgé d’eau avait rapidement été séché par la chaleur persistante, et cet état durait à présent depuis plus de six jours. Les années précédentes pourtant, la saison des pluies précédait une chute signifiante de température. Ce qui n’était pas le cas d’aujourd’hui …
L’intérieur du temple, bien aéré, était à l’ombre d’une chaleur encore estivale qui régnait dehors. Les courants d’air étaient tièdes, implantant une ambiance agréable dans le petit bâtiment … C’était certes plaisant, quand ça n’arrivait qu’occasionnellement. Mais le problème, c’était que ça durait. C’était comme ça depuis plus de quatre mois. La chaleur du début d’été s’était conservée jusqu’à maintenant, alors que l’automne était censé avoir déjà commencé … A la longue, ça commençait à devenir inconfortable.
Comme la discussion s’était arrêtée, les deux jeunes filles se regardèrent longuement, l’expression dubitative. Cela faisait un moment que Marisa était venue ici pour discuter de tout et de rien avec son amie, mais la conversation commençait à s’orienter vers une toute autre direction. A la vérité, si la sorcière était venue aujourd’hui, c’était justement pour parler à Reimu de ses soupçons. Et il semblait s’avérer que ceux-ci étaient d’ores et déjà partagés … Le silence persista jusqu’à ce que quelques nuages passent devant le soleil, au-dehors. La prêtresse décida de reprendre la parole.
« … Tu crois que c’est comme il y a six ans ?
- Hum, quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Quand l’hiver a duré beaucoup plus longtemps que d’habitude, et que des fleurs de cerisier sont tombées du ciel. Ici, c’est un peu la situation inverse …
- Oui, j’y ai pensé … Même si on n’a pas de feuilles mortes qui tombent du ciel, cette fois. Juste cette maudite chaleur qui ne s’en va pas … »
Reimu prit une profonde inspiration, puis se releva de table pour aller à la porte. Marisa l’imita, contemplant le paysage desséché de l’extérieur. Au-dehors, c’était un fait : la chaleur était presque insoutenable. Peut-être encore pire que durant l’été lui-même …
« … Ce n’est pas normal, déclara la miko. Le temps est quand même souvent nuageux, mais il fait toujours aussi chaud, quoi qu’il arrive. Comme si l’été ne voulait pas prendre fin …
- Je suis bien d’accord avec toi … Mais, tu ne penses quand même pas sérieusement qu’il y ait encore un incident derrière ça ? »
Reimu resta pensive un long moment, continuant de regarder la cour misérable de son temple enveloppé de canicule. Cette vision faisait presque pitié à voir …
« Si c’est le cas, il faudrait faire quelque chose le plus rapidement possible. Mais j’espère que je me trompe … Depuis un certain temps, en Gensokyo, les incidents se multiplient. Cela ferait le quatrième en moins d’un an …
- On n’est pas gâtées, cette année. D’abord un vaisseau surgi de nulle part qui sillonne les cieux, puis des youkais qui deviennent complètement paranoïaques, une magicienne qui veut conquérir le monde, et maintenant … un été éternel ? »
La prêtresse eut une mimique résignée. Effectivement, elles n’étaient pas gâtées. Mais il valait mieux se bouger et essayer de faire quelque chose plutôt que de rester là, à tenter de ne pas fondre, à l’ombre et sans agir … Même si enquêter par une chaleur pareille était aux limites du tolérable pour n’importe qui. Elle poussa un soupir, puis se retourna vers son amie.
« Alors, on essaye de voir ?
- J’suis partante ! s’exclama Marisa avec enthousiasme. Mais attends, j’ai encore deux ou trois trucs à régler … »
Elle se saisit de son balai dans un coin du temple, renfila ses chaussures, puis partit aussitôt en courant au-dehors. Reimu la suivit des yeux, et tenta de lui dire quelque chose, mais la sorcière lui adressa d’abord :
« Je serai de retour très bientôt ! On partira quand tu veux ! »
Et elle s’envola sans plus de formalité dans les cieux maculés de quelques nuages, dans un sifflement aérien. Il ne resta très vite plus d’elle qu’une simple silhouette obscure, qui s’éloignait … La prêtresse roula des yeux, un peu désespérée de n’avoir pas pu demander à son amie si elle n’avait pas déjà quelques indices sur le sujet …

L’air filait entre les cheveux d’or ondulants de la sorcière, son balai déchirant le ciel légèrement couvert. Elle allait à pleine allure histoire de profiter au maximum de la brise, mais même les claquements du vent contraire étaient tièdes. Pas moyen de se rafraîchir de quelle que façon que ce soit … En y repensant, c’était vrai qu’elles prenaient de l’avance comparé à la fois où c’était l’hiver qui avait perduré. Mais là où elles pouvaient aisément se réchauffer à grands renforts de bûches dans la cheminée, c’était beaucoup moins simple de faire chuter les degrés sans faire appel à un coup de pouce magique. Ce qui avait beau pouvoir être une chose envisageable chez elle, du côté de Reimu, c’était sans doute moins facile …
Quoi qu’il en fût, Marisa arriva très rapidement, à la vitesse de son appui, en vue de la clairière de sa maison. Des fumerolles de vapeur s’élevaient d’à côté de la petite demeure, et la jeune fille esquissa un sourire intéressé à cette vision. Quant à l’infanterie de champignons vénéneux qui, quelques semaines plus tôt avait lancé une seconde vague d’invasion sur son jardin en proie aux herbes folles, elle avait été joliment décimée. C’était en tout cas la première fois qu’elle pouvait en voir le résultat d’en haut ; après tout, elle n’avait pas été le seul soldat à mener la lutte pour repousser les envahisseurs parasites. Le deuxième guerrier se trouvait actuellement à proximité du flanc gauche de la maison, en face d’un grand récipient d’eau bouillante d’où l’eau évaporée fuyait en volutes vers le ciel. Marisa parvint enfin au sol, et atterrit prestement dans un mouvement gracile mêlé d’enthousiasme, avant d’accrocher son balai dans le dos. Elle se dirigea d’un pas rapide vers le jeune homme face à la marmite fumante, qui se tenait à l’abri du soleil à l’ombre de la façade latérale de la demeure, et l’interpela.
« Yo Luke ! Ca avance, cette prépa’ ? »
Il l’avait remarquée bien avant qu’elle ne le hèle, mais le garçon ne redressa le visage qu’à ce moment-là. Il était vêtu d’une grande cape noire qui recouvrait ses habituelles guenilles, couverte de tâches diverses dont l’origine était souvent un mystère. Et sur son visage, c’était une expression relativement enjouée qu’il arborait, un sourire plutôt satisfait ornant ses lèvres.
« Tu arrives à point, je crois bien que j’en ai fini, répondit-il avec une certaine émotion dans la voix. Tu pourrais tester pour voir si je ne me suis pas planté ?
- Voyons voir … »
Elle fouilla quelques secondes dans son tablier, maintenant qu’elle était arrivée à côté de la marmite à pieds en dessous de laquelle brûlaient plusieurs rondins de bois. Elle sortit un petit tube de verre contenant un fond de liquide transparent, puis une espèce de pipette miniature à poire de caoutchouc ; elle approcha prudemment l’outil de l’eau bouillante du récipient et récupéra quelques centilitres d’échantillon. Le temps que le tout refroidisse, elle reversa la portion de préparation dans son flacon, et agita légèrement. Presque immédiatement après, le liquide contenu dans le tube et qui l’avait presque entièrement rempli vira au violet profond. Un violet un peu sale et irrégulier, mais bien le violet qu’elle attendait. Elle afficha un grand sourire à son tour.
« Quasiment nickel ! félicita-t-elle. Maintenant, tu sais préparer l’antidote qui te sauvera la vie quand tu avaleras ces saletés de champignons vénéneux.
- Je préfère prévenir que guérir … plaisanta-t-il, néanmoins heureux d’avoir réussi. »
En parlant de champignons vénéneux, la plupart des prisonniers qui avaient résulté de la grande Guerre des Cèpes deux jours plus tôt était justement passée à l’intérieur du chaudron. Etonnant comme quoi connaître ses ennemis est le meilleur moyen de s’en débarrasser. En tout cas, cette bataille titanesque entre les deux partenaires et l’armée des champignons avait été ponctuée d’encore plus gigantesques fou-rires.
Marisa était entrée dans la maison après la dernière remarque de son ami. Elle revint aussi rapidement, équipée d’un seau empli d’eau fraîche. Elle déversa le liquide réfrigérant sur les braises et cendres sous la marmite, libérant une impressionnante fumée qui s’éleva brutalement de sous la surface arrondie, obligeant les deux à s’éloigner légèrement. Quand elle fut dissipée, le feu avait disparu, ne laissant que la marmite remplie du semi-antidote.
« Il faudrait vraiment que tu m’expliques, je suis vraiment obligé de porter ça ? demanda Luke, élevant les bras pour clairement désigner sa cape.
- C’est préférable. Sauf si tu es un adepte de l’auto-immolation, car certaines potions ont le don d’enflammer la plupart des tissus vestimentaires.
- … C’est bon, j’ai compris. »
Et elle se moqua une fois de plus de lui, avec toute la gentillesse du monde.

Quand Luke se fut débarrassé de son grossier vêtement de protection, ils étaient tous deux de retour dans la salle à manger de la maison. C’était un peu la pièce principale, il fallait dire. Marisa avait reposé le seau de bois dans un coin de la demeure, en attendant que le liquide dans la marmite dehors ne refroidisse en vue de le stocker. En parlant de refroidir, l’intérieur de la pièce était relativement frais comparé à la chaleur torride qui régnait au-dehors. S’il n’avait pas été à l’ombre, il se serait sans doute payé une sacrée bonne insolation depuis l’heure et demie qu’il était là à préparer cette potion. Il avait commencé quand la sorcière était partie au temple, en vérité. Première fois qu’il essayait de composer une mixture, en fait. Et il était plutôt fier du résultat s’il n’était pas si raté que ça.
« Au fait, Luke … commença Marisa. Je risque d’être absente, aujourd’hui.
- Hum, ah bon ? Qu’est-ce qu’il y a ?
- Reimu et moi allons enquêter sur la chaleur qui persiste, ici. A tout hasard, ça ne te tenterait pas de nous rejoindre ? »
Le jeune homme parut hésiter l’espace d’une seconde. Mais il haussa les épaules rapidement.
« … Pas vraiment. Je n’ai jamais été un bon Sherlock Holmes de toute manière …
- Je me doutais que tu répondrais quelque chose comme ça, mais bon. J’aurais essayé … »
Luke eut un rire faussement désabusé. A vrai dire, sur toutes les invitations que Marisa lui avait faites ces derniers temps, du moment que cela se déroulait au-delà des frontières de la clairière de la maison, il les avait toujours déclinées. Même lorsqu’elle avait insisté à propos du grand festin au temple Hakurei. Le jeune homme était plutôt du genre solitaire, pour ne pas employer l’insistance du mot ermite … Ou alors, pensait la sorcière, il était sacrément peureux quand il s’y mettait. Pire que Patchouli, il passait parfois des journées entières à feuilleter des bouquins de tout genre, magie ou non. Il avait peut-être déjà, en un mois, dévoré l’intégralité de la bibliothèque personnelle de la jeune fille …
« Je ne rentrerais certainement pas avant ce soir, le temps qu’on récolte le maximum d’informations … continua-t-elle. Tu sauras te débrouiller ?
- Ca va, je ne suis pas un enfant. Enfin, pas trop … »
Elle lui sourit, puis commença à se préparer en vue de l’expédition. Luke se contenta de se replonger dans la lecture d’un grimoire qu’il avait entamé récemment – A propos de la Magie Innée, par une certaine Patchouli Knowledge, nom qui revenait fréquemment d’ailleurs –. Alors que les minutes passaient, Marisa avait fait le plein de Cartes d’Incantations et de rations d’eau fraîche, et fut sur le point de partir quand le jeune homme referma l’ouvrage et se leva pour la rejoindre.
« Il y a quelque chose que je peux faire, en attendant ? questionna-t-il.
- Nada, répondit-elle. Plus de corvées de la journée ! »
Et elle referma la porte derrière elle, laissant le jeune homme seul dans le vestibule. A présent, il était seul, et sans quoi que ce soit à faire de ses dix doigts inutiles.

Le mois sans dieu. C’était ainsi que les habitants du Gensokyo nommaient ce qu’au Japon, le Japon du monde extérieur, les gens appelaient le dixième mois. C’était sans doute plus logique d’une certaine manière, se rendit compte le garçon en contemplant le calendrier dans la chambre de Marisa : dans la région, l’année commençait bel et bien au printemps, et non pas au beau milieu de l’hiver. Ainsi, le « mois sans dieu » était en vérité la septième lune du calendrier, et marquait en théorie le départ de l’automne. Et aujourd’hui, la sorcière l’avait bien marqué, on était le premier. Automne, automne … Le seul souvenir qu’il avait de cette saison, dans le monde extérieur, c’était celui de ce foutu vent de galère qui se levait généralement en n’importe quel endroit qu’il fut, pourvu que ce soit à l’extérieur. Ca annonçait généralement le début des grandes périodes de froid, tenues en sainte horreur.
( ♫ ) Luke balaya ces souvenirs de sa tête aussi rapidement qu’on donne un coup de pied dans un ballon, et sortit de la chambre. Ce n’était pas très courtois, mais étrangement, la sorcière n’avait pas l’air d’avoir grand-chose à faire du fait qu’il vienne régulièrement en ce lieu pour chopper deux ou trois livres dans l’étagère débordante. Surtout qu’en plus, elle lui payait la bouffe, et lui offrait le toit. Le jeune homme vouait une reconnaissance sans borne envers son amie, et tentait tant bien que mal d’offrir la contrepartie en prenant toutes les corvées quotidiennes en charge ; à force d’huile de coude, il pouvait au moins alléger la jeune fille des tâches ménagères. C’était pourtant un quotidien tout à fait fantastique au ressenti de l’adolescent. Il repensait à tout ça, à tout ce qu’il avait vécu depuis que Marisa avait partagé avec lui ses maigres possessions … Et le temps fila bien vite, avant qu’il ne se rende compte qu’en fait, tout seul, il s’ennuyait profondément. C’était beaucoup plus fun quand il étudiait la magie avec sa partenaire, ou quand il tentait de synthétiser une nouvelle Carte d’Incantation avec son aide, voire surtout quand il s’éclatait à arracher des champignons à ses côtés lors de la terrible Guerre des Cèpes. Mais lire des bouquins seul dans son coin, ce qui était arrivé souvent ces derniers temps quand il ne passait pas le balai par terre, c’était tout de suite moins marrant. Alors, Luke s’ennuya. Terriblement.
Il réfléchit quelques instants. En fait, maintenant que la sorcière était occupée pour un moment, cela voulait aussi dire qu’il avait une sacrée marge de temps libre durant laquelle il aurait sans doute tout le loisir d’agir de son chef sans faire défaut à sa partenaire. Et il était peut-être temps de se remuer un peu. Après tout, il ne pouvait pas non plus s’en remettre éternellement et uniquement à Marisa : il lui devait déjà tellement, qu’il fallait bien qu’il montre un peu d’autonomie de temps en temps. Il se saisit d’une petite feuille de papier comme il en trainait partout dans la maison, ainsi que d’une plume et d’un encrier, et griffonna rapidement quelques mots avant de les déposer sur la table de la salle à manger.
« Parti enquêter sur mes pouvoirs. Reviendrais très vite si tu lis ces lignes. »
Il réajusta sa veste noire rafistolée sur ses épaules, par-dessus un tee-shirt blanc neuf que lui avait acheté Marisa au village humain. A propos de son jean, elle lui avait également fait faire un deuxième sur mesure auprès du tailleur de la bourgade, mais il portait son ancien recousu à l’heure actuelle. Quant à ses sous-vêtements, elle s’était fait un plaisir de renouveler sa garde-robe comme il se devait. Luke se demandait s’il pourrait réellement se montrer redevable envers cette âme incroyablement généreuse, un jour …
Le jeune homme ouvrit la porte de la maison, après avoir pris soin de prendre la clé afin de la refermer derrière lui. Il fut aussitôt accueilli par une vague de chaleur extérieure qui lui montra à quel point les températures étaient différentes, d’un endroit à un autre. Luke poussa un soupir, puis s’engouffra à l’extérieur, bien décidé à s’éclaircir les idées sur de nombreux points qui demeuraient obscurs en son esprit … Et il avait d’ores et déjà une idée sur la toute première destination de son futur voyage.


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 6 Juil - 2:53

Les arbres de la Forêt Magique projetaient une ombre assez prononcée sous leurs branchages, mais malgré cela, la température restait aux limites du supportable. Une véritable canicule … Et malgré ça, Luke n’avait aucune envie de retirer sa veste. De toute manière, elle n’était pas excessivement chaude … Cela faisait déjà un moment qu’il marchait à travers les bois, croisant de nombreux animaux sauvages qui fuyaient rapidement sur ses traces. La forêt était bien tranquille, en cette journée … Comme d’habitude, à vrai dire ; ce n’était pas un lieu de grandes turbulences. En tout cas, la randonnée improvisée du jeune homme fut assez courte et sans embûche jusqu’à ce qu’il arrive à proximité de la lisière. Il poussa un soupir, non pas de mélancolie, mais plutôt afin d’évacuer primitivement la chaleur qui s’accumulait en lui … Et il poursuivit sa marche pour sortir de la sylve paisible. L’adolescent releva les yeux, regardant au loin : un éclat étincelant luisait à une centaine de mètres de là, perçant à travers les interstices entre les troncs. Il força le pas, dépassant les derniers arbres … Et s’arrêta brusquement, les yeux grands ouverts et figés. Il était arrivé à destination.
« … C’est ça, le Lac ondin ? laissa-t-il échapper après un long temps mort. »
Il avait déjà vaguement vu l’étendue d’eau bleutée, lors des événements des Arts Maudits, mais comparé à ses souvenirs, elle était plutôt méconnaissable. La lisière de la Forêt Magique se trouvait à présent un mètre derrière lui, et en face, une espèce de plage de terre sèche d’au moins deux dizaines de mètres de large faisait tout le tour du lac. Les semelles du manieur de fer foulaient de l’herbe, mais s’il faisait un pas en avant, il mettrait le pied dans de la poudre ocre desséchée. Cela faisait comme une espèce de vallon, partant légèrement en pente, au creux duquel se trouvait effectivement le Lac ondin avec ses îles. Mais il avait rétréci, ce fameux lac … Ne laissant derrière ses anciennes berges que de la terre infertile. C’était une vue assez effrayante …
« Tu vois cette carte de Gensokyo, Luke ? résonna une voix dans sa tête. La Forêt Magique est là, et la maison à peu près ici. Si tu montes vers le Nord, tu tombes sur le Lac ondin, avec la Montagne Youkai derrière. Au milieu de ce lac, tu peux trouver pas mal d’îles, mais il y en a surtout une au milieu qui abrite un grand manoir. Le Manoir du Démon Ecarlate … »
Le jeune homme fronça les yeux, se mettant une main au-dessus pour se protéger la vue du soleil. Effectivement, il la voyait. L’île au manoir dont lui avait parlé Marisa trônait, minuscule vue d’ici, au centre de ce qui restait du lac … Recouverte de grands arbres conifères qui la démarquaient du lot. Luke sut tout de suite que c’était là qu’il devait aller.
Le jeune homme commença à marcher sur la terre cendrée qui autrefois devait être recouverte d’eau ; la pente était relativement douce, ne le faisant même pas encore descendre d’un mètre. Le ciel s’étendait au-dessus de lui, non pas troublé de feuilles d’arbre cette fois, mais de nombreuses nébuleuses blanches qui tiraient et s’étiraient au gré du vent céleste sur le bleu uni … Le garçon avait l’intention de continuer sa marche jusqu’à l’eau pour s’envoler là-bas sur une planche et atteindre l’île, mais quelque chose vint d’abord retenir son attention.

Son œil avait rencontré une silhouette. Il ne savait pas depuis combien de temps elle était là, mais elle se trouvait en tout cas sur sa route. Il ne l’avait remarquée que maintenant qu’il n’était plus qu’à moins de dix mètres … Il s’approcha doucement, marchant avec lenteur les mains dans les poches de jean, l’expression intriguée. Il s’agissait d’un humain qui lui tournait le dos, accroupi juste devant l’eau … De là où il était, Luke ne pouvait voir qu’une coiffure de cheveux noirs semi-longs, légèrement ébouriffés, ainsi que les brodures dorées d’un kimono qui faisait s’affronter le vert et le rouge. Maintenant qu’il y pensait, le jeune homme se demandait comment il avait pu passer à côté de couleurs qui crevaient autant les yeux dans le paysage. Il mit ça sur le dos de son déplorable sens de l’observation. Quoi qu’il en fût, il décida de ne pas y faire davantage attention et de passer simplement son chemin … Ce qui ne l’empêcha pas de poursuivre sa route, s’approchant de plus en plus de l’homme qui venait de plonger la main dans l’eau cristalline du lac. Quand Luke ne fut plus qu’à trois mètres de lui, il entendit soudain une voix marmonner dans sa barbe.
« … L’eau du lac a encore baissé … »
La semelle gauche du garçon heurta la terre sèche, provoquant un crissement contre le sol. Au même instant, l’homme eut comme un sursaut et retira ses doigts de l’étendue d’eau qui venait lécher la plage sombre en vaguelettes. Le manieur de fer s’était arrêté, se rendant compte qu’il pouvait oublier la discrétion et l’idée de passer sans se faire remarquer.
« Euh, bonjour ? fit-il prudemment. »
L’adulte tourna la tête à droite vers lui, ne quittant pas immédiatement sa position accroupie, les mains sur les genoux. Les deux garçons se considérèrent d’un œil inexpressif l’espace d’un moment, temps durant lequel aucun mot ne se décida à être prononcé. C’était un joli instant de solitude, étrangement. Et c’était peut-être normal … Surprendre les gens à parler tout seul, ça avait sans doute le don de jeter des froids pour un début de conversation, songea le jeune homme. Mais il se détrompa plus vite qu’il ne l’eût escompté, quand le nouveau visage s’illumina d’un sourire enthousiaste et que l’homme se releva, se tournant bien vers lui par la même occasion. ( ♫ )
« Hé bien, salutations ! dit-il d’une voix dynamique. C’est surprenant, je ne m’attendais pas à être suivi jusqu’ici …
- Je ne vous suivais pas. C’était vous, qui vous trouviez sur mon passage. »
Luke préférait prendre ses distances pour le moment, malgré l’air accueillant de ce type. Celui-ci eut une mimique un peu embarrassée, accompagnée d’un court rire imprimé du même sentiment. A vue de nez, il avait l’air à peine plus âgé que lui ; le garçon n’aurait su dire s’il avait deux ou trois ans de plus, voire peut-être quatre. Ses cheveux ébouriffés, d’un noir de jais, retombaient irrégulièrement à hauteur soit de ses joues soit de ses oreilles sur les côtés de sa tête, et ceux qui se déversaient sur son front surplombaient des yeux d’un marron profond. Ce n’était sans doute qu’une impression, mais bizarrement, depuis qu’il s’était approché de lui, le jeune homme sentait que la température de l’air avait comme légèrement baissée. La chaleur était un tantinet plus supportable … L’inconnu se reprit rapidement, prenant une expression plus sérieuse alors que le garçon croisait les bras.
« Pardon si j’ai fait preuve d’impolitesse, je m’intéresse pas mal au lac en ce moment. Mon nom est Dondéo. Et vous ?
- Luke. Je suis arrivé par la Forêt Magique.
- Je vois. Tu es également venu pour voir ce qu’il se passait, par ici ?
- C’est le cadet de mes soucis. Mais si je me trompe pas, vous disiez que le niveau de l’eau a baissé ces derniers temps ?
- Oui. »
Le dénommé Dondéo se tourna vers ce qui restait du lac, et l’observa longuement. Si l’on en croyait ses dires, beaucoup d’eau s’était évaporée depuis le temps. Ce n’était pas un grand mystère à vrai dire : après presque une semaine de sécheresse et de canicule, c’était normal qu’un peu d’eau passe à la trappe. Mais cela avait quand même le don d’intriguer Luke, car au final, ce n’était pas qu’un peu d’eau qui était partie rejoindre les cieux … C’était carrément des milliers de mètres cube, qui à présent devaient être répartis en tonnes de nuages dans la stratosphère. L’adulte continua.
« Ca fait déjà un bon moment que je surveille l’évolution du niveau d’eau. Au début ça avait chuté en flèche, maintenant c’est plus lent, mais … Ca descend toujours.
- Bizarre, oui. En théorie, l’eau d’un lac ne s’évapore pas aussi rapidement. Même avec une chaleur pareille … »
Dondéo se retourna vers lui avec un sourire intéressé.
« C’est ce que je me disais aussi. Mais bon, cet endroit n’est vraiment pas très propice à la conversation … Puisqu’on vient de faire connaissance, pourquoi ne pas discuter de tout ça autour d’une assiette ?
- … Quoi ?
- Je connais un bon restaurant qui ne fait pas les choses à moitié, au village humain. Et puis les coups de midi approchent … C’est un peu ma manière d’inviter les gens à déjeuner, lorsque je rencontre quelqu’un.
- Ca ira mais non merci. De toute façon, je n’ai pas un rond sur moi.
- Principalement j’avais l’intention de payer ta part, mais c’est comme tu veux …
- A l’origine, je voulais simplement me rendre sur cette île, là-bas. C’est bien là-dessus qu’il y a le Manoir du Démon Ecarlate ? »
A l’écoute de ce nom, le sourire enthousiaste de Dondéo s’évanouit soudain au profit d’une expression interloquée. L’étonnement laissa progressivement place à quelque chose d’autre … Quelque chose qui semblait bizarrement s’apparenter à de la méfiance. L’homme toisa Luke d’un regard inquisiteur.
« … Oui, c’est bien là. Et qu’est-ce que tu as l’intention de faire là-bas ?
- J’ai entendu dire qu’il y avait une grande bibliothèque, quelque part dans ce bâtiment. C’est ça qui m’intéresse. »
Les traits du visage de l’adulte se détendirent à l’écoute du motif, alors qu’il reprenait un simple sourire rassuré.
« Je comprends. Tu voudrais peut-être que je t’accompagne là-bas, dans ce cas ?
- Ce n’est pas la peine, je sais très bien où se trouve l’île. A présent excusez-moi, mais il faut que j’y aille.
- Comme tu veux, je te laisse. A la revoyure ! »
Et Dondéo se mit en marche, partant à travers la plage de terre vers la Forêt Magique, lui adressant un dernier signe de la main. Le garçon le suivit longuement des yeux sans savoir quoi penser. Ca avait été une singulière rencontre … En attendant, il fallait qu’il rejoigne l’île au manoir rapidement, s’il voulait rentrer à la maison avant Marisa.


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Sam 9 Juil - 1:46

Luke tendit la main vers le sol, paume ouverte et tous doigts tendus : il matérialisa alors une planche de fer à partir de l’air, chaud même près du sol, et sauta dessus. A présent doté de son appui, le jeune homme prit son aise sur la surface mobile qui gravitait une vingtaine de centimètres au-dessus du sol, et s’envola aussitôt. Après avoir pris plusieurs mètres d’altitude, il entama sa progression vers l’île centrale, qui était bien plus visible depuis cet angle de vue. Le lac aminci défilait sous ses pieds alors qu’il prenait de la vitesse. Même s’il gardait les yeux braqués sur les courtes falaises de sa destination, il put voir quelques groupes de fées parcourir la surface ondulée, en contrebas. Le jeune homme fut vite à un tiers de parcours : il balaya le paysage du regard, observant les environs depuis son point d’élévation. Il n’y avait presque personne, au-dessus du lac. En tout cas, pas à sa hauteur ; le peu d’êtres qui flânaient aux alentours restait près de l’eau ou alors piquait une tête dedans. C’était tranquille … Beaucoup trop tranquille. Surtout que le regard de Luke croisa soudain des choses qui bougeaient dans le lointain. Il plissa les yeux en continuant de progresser sur son appui volant : on aurait dit des groupes de mouettes … Des groupes de, plutôt grosses mouettes, qui venaient d’apparaître à plusieurs endroits dans son champ de vision. Il y en avait en face de lui, légèrement à sa droite et à sa gauche … Sur sa route. Progressivement, le jeune homme comprit que c’était des fées et des youkais. Des fées et des youkais qui volaient en formation groupée ou désordonnée. Et cette armada était en train de foncer droit sur lui, n’ayant plus qu’une dizaine de mètres à parcourir pour lui rentrer dedans.
Avant qu’il ne comprît quoi que ce fût à ce qui lui arrivait, une rafale de tirs d’énergie lui frôla la joue gauche ; il dévia brusquement sur le côté, se cabrant sur sa planche et manquant d’en dégringoler, choppant le flanc gauche de l’appui qui s’était dangereusement incliné. Son cœur s’était soudain mis à pulser beaucoup plus fort alors que l’adrénaline était grimpée, et qu’une nuée éparse de petits êtres ailés le frôlaient de toutes parts comme pour essayer de le faire tomber davantage. Luke se stabilisa en hâte, complètement paniqué : il se faisait littéralement agresser. L’esprit bourdonnant dans le tourbillon des quelques fées qui volaient encore autour de lui pour le « taquiner », le jeune homme sentit un mélange abject de peur et de fureur, le premier sentiment dominant très largement, couler à l’intérieur de sa gorge comme une gelée fantomatique. Impulsivement, presque sauvagement, il étendit les bras sur les côtés : de fines plaques de fer apparurent ex nihilo, et percutèrent violemment les trois-quatre lutins qui avaient recommencé à lui tirer dessus, quasiment à bout portant. Il n’avait fort heureusement essuyé aucun tir, et l’escadrille d’êtres prit aussitôt la fuite, calmée.
« C’est quoi ce délire ?! laissa-t-il échapper. D’habitude, quand je vole avec Marisa au-dessus de Gensokyo, personne ne vient pour nous attaquer ! »
Seul et isolé dans les cieux, il faisait une cible facile. Il avait appris depuis longtemps que le comportement facétieux des créatures locales engendrait parfois quelques confrontations occasionnelles, mais cela lui était tombé dessus comme une averse imprévue s’abat du ciel alors qu’il faisait un temps ensoleillé. En gros, il avait été pris par surprise, même s’il avait parfaitement vu ça venir. Sauf qu’au final, ce n’était qu’un coup de semonce : maintenant, c’était quelques youkais enjouées qui allaient se joindre à la fête. Lynchage de l’insouciant humain ! Passez-le donc au bizutage ! C’était un peu l’impression qu’elles dégageaient. Sauf que Luke n’avait pas l’intention de se faire lyncher, ni de se faire bizuter.

Le jeune homme n’eut aucun mal à se débarrasser de ces faibles adversaires, usant de quelques conversions d’air en fer et autres techniques qui ne nécessitaient pas l’emploi de Cartes d’Incantation. En quelques minutes, toutes les youkais avaient été repoussées, et s’éloignèrent de lui comme de la proie qui s’était soudainement changée en brusque prédateur. Luke se passa la manche sur le front noyé de sueur, à la fois due au stress mais aussi – et comment, surtout ! – à la chaleur. L’impression de fraîcheur qu’il avait ressentie plus tôt s’était vite éclipsée. Sa partenaire lui avait bien narré quelques combats qu’elle avait menés contre les foules d’ennemis faibles mais cherchant à vaincre par le nombre ; à présent, lui aussi aurait de quoi lui raconter. Même si c’était sans doute beaucoup moins épique, vu que ce n’était cette fois pas en centaines qu’il énumérerait ses opposants, mais en dizaines. Quelques dizaines … Qui lui avaient bien fait peur. A présent, il n’y avait plus rien qui le séparait de l‘île, et il n’avait pas l’intention que quoi que ce fût se mette encore en travers de sa route : il força l’allure, et fonça droit vers le mont de roche abritant le manoir recherché …
Il parcourut très rapidement le lac, et se retrouva au-dessus de la terre où s’imprimait un sentier dans l’herbe desséchée de la rive … Sortant d’entre une maigrichonne forêt de pins. C’était la première fois qu’il venait ici, mais il pensa à raison que le chemin de terre battue le mènerait vers sa destination. Les arbres couverts d’épines semblaient avoir pris un coup dans la santé, mais ce n’était pas ce qui le préoccupait pour le moment : il baissa d’altitude, se mettant plus proche du sol, et continua d’avancer à grande vitesse vers le petit bâtiment qu’il voyait déjà au bout. L’île n’était pas très grande, et la distance pour arriver à proximité des grilles non plus ; une fois à vingt mètres du grand portail, il descendit de la planche, et souffla un bon coup. Enfin, il était arrivé … Il ne s’était écoulé qu’une demi-douzaine de minutes depuis son départ, mais cela lui avait parut étrangement plus long. Il se détendit légèrement, respirant profondément, et fit disparaître son moyen de transport. En profitant pour détailler un peu l’endroit, il s’avança lentement vers l’entrée fermée, scrutant l’édifice qui s’élevait derrière les longues murailles qui en faisaient le tour … S’il y avait une bibliothèque aussi grande que ce que Marisa prétendait à l’intérieur, alors elle devait au moins en faire la moitié. Car il était plutôt gringalet, ce manoir … Il l’avait imaginé plus grand. En tout cas, la belle horloge qui s’élevait en son sommet lui donnait une certaine allure, il fallait le reconnaître. Mais pour le moment, c’était une grille qui le séparait de lui. Cela était un problème qu’il aurait parfaitement pu contourner, jusqu’à ce qu’il se rendit soudain compte d’autre chose.
« Halte !! Pas un pas de plus ! »
Luke sursauta, stoppant brusquement sa marche. Il ne l’avait pas remarquée non plus, cette silhouette-là. Une femme vêtue d’une tenue vert olive, qui permettait aisément le mouvement, se dirigea vers lui à partir du portail. Elle portait une espèce de pantalon de toile blanche en-dessous, mais ses bras lisses étaient à l’air libre, n’ayant que les épaules de couvertes par un autre vêtement blanc qui devait se prolonger sous l’autre. Mais ce qui était le plus remarquable, c’était son chapeau de même couleur que la tenue principale, orné d’une étoile d’or gravé d’un idéogramme chinois, trônant sur une longue coiffure de cheveux écarlates, avec deux tresses terminées de nœuds-rubans ébène. Ses yeux bleus n’étaient pas agressifs, mais leur expression trahissait une espèce d’agacement latent dans son humeur … Quand le jeune homme eut fini de la détailler, elle était déjà arrivée à deux mètres de lui, l’empêchant d’approcher davantage. Luke savait qu’il valait mieux ne pas la contrarier, mais il tenta de ne pas se montrer effrayé.
« Qui êtes-vous ? demanda-t-il, neutre.
- C’est moi qui pose les questions, ici, rétorqua-t-elle implacablement, croisant les bras. Il me semble que vous avez l’intention d’entrer dans le manoir, n’est-ce pas ?
- … Oui, c’est à peu près ça, répondit-il vaguement.
- Vous n’avez pas de chance, car j’en suis la gardienne. Enfin, en vérité vous en avez quand même, car je ne suis pas encore d’humeur à attaquer directement le moindre intrus que j’aperçois … »
Le jeune homme ravala sa salive. Ce n’était pas de bon augure. Il n’avait pas su que ce manoir avait une gardienne, et à vrai dire, il ne s’était même pas posé la question. En quelques secondes, il se rendit compte d’un truc : il avait eu l’intention de mettre les pieds dans ce qui était la propriété privée de quelqu’un, et ce de manière la plus naturelle qu’il lui aurait semblé. C’était comme entrer dans la maison de quelqu’un, tranquillement, et venir se servir … Bon sang, mais comment avait-il pu passer à côté d’un détail aussi primordial ?!
« Je vais devoir vous demander de partir, continua-t-elle en faisant l’effort de rester polie. La maîtresse ne souhaite recevoir personne aujourd’hui. Il fait une chaleur abominable à l’intérieur du manoir … D’habitude pourtant, c’est beaucoup plus frais. C’est à peine soutenable, moi-même j’ai du mal à tenir alors que je suis à l’extérieur.
- … Il n’y a pas de moyen quelconque pour que je puisse entrer ?
- A moins d’avoir une invitation de la maîtresse elle-même ou alors d’être accompagné par quelqu’un de confiance, non. Je ne peux pas laisser passer n’importe qui.
- Il n’y a vraiment pas autre chose, encore …?
- Si. Utiliser la force. »
Elle avait étrangement dit ça avec un ton intéressé, provocateur. Elle avait l’air d’avance réjouie à la perspective de cette solution, un peu comme si c’était celle qui l’arrangeait le plus. Au moins, c’était vite plié : si Luke pouvait la battre, il pourrait passer. Mais sinon, il pouvait dire adieu à la bibliothèque … Et à tous les ouvrages qu’il pourrait trouver là-bas. En dépit de son dégoût pour le fait qu’il en deviendrait un intrus par effraction, le jeune homme s’éclaircit la gorge et prit une distance de respect envers la gardienne.
« J’accepte le défi, déclara-t-il en se mettant en garde. »

La femme vêtue de vert décroisa les bras, mettant le dos des mains sur les hanches. Elle lui lança alors un regard singulier mais parfaitement compréhensible : celui du guerrier expérimenté qui entendait la provocation en duel d’un jeune adversaire impétueux. Un regard qui mélangeait détermination, intérêt et amusement en même temps … Souligné par un sourire qui était imprimé des mêmes sentiments. Le jeune homme sut tout de suite à qui il avait affaire, et n’en baissa pas sa garde pour autant. Le craquement des phalanges de la gardienne qui résonna dans le silence étouffant fit office de coup du gong, alors qu’elle ne l’avait même pas lâché des yeux une seule seconde et se jetait sur lui à pleine vitesse.
( ♫ ) Luke fendit l’air de la paume de main : un grand bouclier de fer s’interposa entre lui et son adversaire, le protégeant du premier coup qu’elle avait l’intention de lui porter. La gardienne, derrière le panneau métallique, ne se stoppa cependant pas un seul instant : battant la terre à toute vitesse, elle courut vers l’obstacle sans ralentir, et arma son poing gauche en arrière … Qu’elle abattit avec une force phénoménale sur la paroi de fer, fracassant ses phalanges dessus comme un piston lancé à puissance maximale. A la grande surprise du jeune homme, une onde de choc imbue des couleurs de l’arc-en-ciel explosa soudain au point d’impact, faisant voler sa barrière en charpie, désintégrée en un millier de petites poussières de ferraille … La seconde suivante, à l’instant même où il prenait conscience de sa vulnérabilité, l’avant-bras droit de la femme aux cheveux écarlates s’enfonça profondément dans son abdomen comme un coup de manchette, tandis qu’elle se protégeait le visage d’éventuelles ripostes de son autre poing. Luke sentit ses yeux sortir de leurs orbites, tandis qu’il soufflait, ou plutôt recrachait l’air que naguère contenaient ses poumons. Il se plia en deux sur lui-même, sidéré, et sentit une nouvelle explosion de douleur dans le dos alors que le coude gauche de son adversaire s’y scratchait avec la violence d’un météore. Il ne put même pas s’effondrer au sol qu’une fraction de seconde après, ce fut le genou droit de la combattante impitoyable qui lui remonta dans le sternum. Le jeune homme croyait qu’il allait régurgiter le petit déjeuner du matin, pourtant à un stade avancé de digestion ; mais par la miséricorde des dieux, son adversaire avait terminé son enchaînement, et le coup de genou dans la poitrine lui fit faire un demi-salto arrière tandis qu’il s’écrasait trois mètres plus loin. Ventre, dos et thorax : en quelques secondes, elle l’avait déjà salement amoché, tout ça parce qu’il avait baissé sa garde. Elle se frotta les mains, et en appuya de nouveau le dos sur ses hanches, le regardant d’un air confiant et amusé … Luke releva la tête, la dévisageant avec l’expression d’un blessé.
« Tu as encore un long chemin à parcourir, petit scarabée ! lui disait le visage de cette femme muette, qui le raillait sans même avoir à ouvrir la bouche. »
Le jeune homme sentit le sang lui pulser depuis la pompe de son cœur, et se redressa très vite, avant de se relever avec promptitude. Elle maîtrisait les arts martiaux à la perfection, mais ce qui l’inquiétait le plus, c’était que l’énergie qu’elle y mettait était suffisante pour réduire en miettes ses armes de fer. Et la rapidité dont elle faisait preuve … Il fallait qu’il la prenne de court, c’était la seule solution s’il voulait recouvrer l’avantage. Elle n’avait toujours pas bougé ; de nouveau sur pieds mais groggy, Luke invoqua une nuée de barres de fer de quelques mouvements de bras, et les projeta d’une extension de coude vers son opposante : elle ne pourrait pas y échapper … C’était ce qu’il croyait. La gardienne plongea dans l’essaim d’épaisses baguettes métalliques qui allaient la frapper avec puissance, et le traversa comme s’il s’était agi d’air ou d’eau. Luke paniqua, et plongea la main dans sa veste, agrippant la Carte d’Incantation des Dix Pals, et la sort-
« Pfffargh !!! »
Il fut éjecté de deux mètres en arrière, ayant reçu le talon gauche de la combattante une nouvelle fois dans l’abdomen … Rapidement suivi d’un puissant coup de tranchant de la main dans la clavicule gauche. Le coup fut tellement puissant que le jeune homme se retrouva aussitôt plaqué buste contre sol, maîtrisé directement, alors qu’elle appuyait avec force son pied droit dans son dos, lui ôtant toute possibilité de se relever. Il poussa un cri de douleur, alors que la peau qu’elle écrasait lui brûlait comme si elle était en feu …
« Tu es très incertain dans ton style de combat … commenta la gardienne. Beaucoup trop prévisible et inefficace. Tes capacités sont étonnantes, mais ce n’est pas avec cet effet de surprise que tu réussiras à me prendre au dépourvu.
- Raaaah, lâchez-moi, ça fait mal !!! gémit-il en enfonçant ses doigts dans la terre. Pitié, laissez-moi tranquille, stoooop !! Aarrrrgh … »
La femme eut une expression confuse, puis retira sa chaussure du dos de sa veste. Luke roula de côté, se redressa et plaqua ses mains dans son dos du mieux qu’il pouvait. Il lui faisait abominablement souffrir … Toujours comme s’il avait été recouvert d’huile bouillante, et qu’on y avait craqué une allumette. Il se tortilla encore dans tous les sens pendant un moment, sous le regard à la fois révulsé et inquiet de la gardienne qui reprit quelques distances, craignant une ruse. Il n’en était absolument rien pourtant.

Quand la douleur du jeune homme fut passée, il poussa un long soupir de harassement. Ca avait été si pénible que les larmes en avaient perlé à ses yeux … Il était hors de question de poursuivre le combat, il était clair qu’il avait perdu sans même avoir pu porter un coup à son adversaire. La gardienne n’était pas censée nourrir d’inquiétudes pour les intrus, mais ça ne l’empêcha pas de le regarder avec un air dérangé.
« … Est-ce que ça va ? demanda-t-elle.
- Oui, c’est bon … répondit-il, à bout de souffle. J’ai perdu, je laisse tomber. J’aurai dû comprendre plus tôt que j’étais pas à la hauteur, c’est bien fait pour ma gueule … »
Il se releva difficilement, se massant encore le dos avec la main gauche, à travers sa veste noire rapiécée. Il n’en laissait rien paraître, mais il était à la fois furieux contre lui-même et honteux au possible. Il s’était pris une raclée monumentale, et en plus de ça, il crevait littéralement de chaud … Et malgré ça, il ne voulait pas retirer sa veste. La femme balaya toute émotion de son visage, et le regarda de nouveau avec une expression neutre.
« Désolée, mais tant que je serai debout, vous ne pourrez toujours pas entrer. Je surveille la porte du manoir depuis très longtemps, et peu de personnes ont déjà réussi à m’avoir. Au fait, mon nom est Hong Meiling.
- D’accord, enchanté de faire votre connaissance … fit-il avec sarcasme, toujours l’échine courbée. Moi, c’est Luke … Désolé de vous avoir dérangé. J’ai vraiment pas été un adversaire digne de ce nom …
- Si tu veux une revanche, travaille tes réflexes avant tout, conseilla-t-elle avec fermeté. C’est beaucoup trop facile de battre quelqu’un parce qu’il ne sait pas se défendre à temps. Si tu veux une chance de me tenir tête, il te faudra au moins ça.
- J’ai compris, j’ai compris … »
Le jeune homme s’en fut après avoir adressé un vague au-revoir à Meiling, qui retourna aussitôt à son poste de garde. Elle l’avait littéralement écrasé. Et il ne tarda pas à comprendre pourquoi : elle l’avait eu sur le plan physique, au corps-à-corps. Il avait une constitution déplorable … C’était à peine s’il avait des muscles, dans ses bras. D’habitude, il pouvait donner le change en usant de ses pouvoirs dans l’attaque à distance, mais dès que le danger s’approchait de trop près, c’était foutu. Il était trop faible physiquement … Il était certain que si elle avait montré moins de pitié tout à l’heure, elle aurait été capable de le réduire en miettes comme un vulgaire morceau de sucre.
Il ruminait des pensées pleines de honte dans sa tête quand il arriva finalement aux falaises de l’île. Et ce fut à ce moment-là seulement qu’il comprit qu’il n’avait pas du tout avancé dans son enquête … La bibliothèque du manoir lui était restée inaccessible. Luke resta à contempler la surface de l’eau du lac, se demandant bien ce qu’il allait pouvoir faire. Une idée lui venait bien à l’esprit, mais … Il n’avait pas envie de lâcher l’affaire du manoir aussi vite. Il fallait vraiment qu’il puisse accéder à ces maudits livres … Il y en aurait forcément quelques-uns, ou même un seul, qui pourrait l’éclairer sur ses capacités innées ! Mais comment faire …? Le jeune homme commença à réfléchir très profondément. Et quelques souvenirs extrêmement récents lui remontèrent dans l’esprit après une très courte période … ( ♫ )
« Tu voudrais peut-être que je t’accompagne là-bas, dans ce cas ? résonna un écho.
- A moins d’avoir une invitation de la maîtresse elle-même ou alors d’être accompagné par quelqu’un de confiance, non, répondit un autre. »
… Luke manqua de se donner une baffe tellement il avait pu être stupide. Il aurait dû prévoir le coup à l’avance … Si Dondéo lui avait proposé de l’accompagner, c’était parce qu’il savait très bien ce qui se passerait dans le cas où il y allait seul. Ca ne faisait plus un doute, maintenant : ce fameux type était l’une de ces « personnes de confiance » dont avait parlé Hong … Une personne qui aurait pu lui épargner ces coups qu’il s’était pris, en plus de lui garantir l’accès à la bibliothèque. Le seul qui pouvait l’aider.
Il fallait qu’il le retrouvât. Le problème, c’était qu’il n’avait aucun indice sur l’endroit où il pouvait se trouver actuellement … Peut-être était-il rentré chez lui ? Il n’avait vraiment pas la moindre indication … Pas le moindre indice … Alors, c’était vraiment peine perdue ? Inutile d’essayer d’entrer discrètement dans le manoir, il était certain que Meiling le repèrerait immédiatement, et lui referait le portrait aussi sec, et bien plus sauvagement que tout à l’heure. Il aurait également pu demander à Marisa de l’aider à combattre la gardienne, mais il ne se sentait pas capable de s’enfoncer encore plus profondément dans la honte, au point de se reclure dans la lâcheté. Sans compter qu’elle était de sortie pour un moment. Il n’y avait vraiment rien que …
Une seconde. Quelque chose lui remontait à l’esprit. Quelque chose … d’important. Il essaya désespérément de ne pas perdre cette piste, et se creusa la tête à grands renforts de pelle mentale. Et il la trouva très vite. Oui, il tenait une piste. Une piste très floue, peut-être fausse, mais il en avait au moins une !
« Puisqu’on vient de faire connaissance, pourquoi ne pas discuter de tout ça autour d’une assiette ? Je connais un bon restaurant qui ne fait pas les choses à moitié, au village humain. »
Au village humain. Un restaurant au village humain. Luke se souvenait de tout à présent, concernant cette phrase : le moindre mot, la moindre intonation, jusqu’au visage que Dondéo avait pris en la disant. Ce restaurant dont il avait parlé … Si ça se trouvait, il en était un fidèle habitué ! C’était une déduction rapide, mais très plausible. Et à vrai dire, Luke aurait pu se rattacher à n’importe quoi … En tout cas, si l’homme en était bel et bien un habitué, le patron du resto’ devait peut-être le connaître. Peut-être même qu’il connaîtrait son adresse … Ou qu’il lui donnerait des renseignements qui pourraient l’aider à le retrouver. Oui, c’était une excellente piste. Et Luke matérialisa aussitôt une planche de fer pour bondir dessus, animé d’une intention et d’une force nouvelle.


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 10 Juil - 22:52

Le garçon n’avait pas refait la même erreur deux fois : au retour vers la Forêt Magique, il avait opté pour la discrétion et s’était contenté de traverser le lac le plus rapidement possible, à ras de l’eau. Il avait ainsi pu éviter le combat, et entamer sa progression vers le village. Ce n’était pas la première fois qu’il s’y rendait, même si généralement, il avait toujours été accompagné de sa partenaire … Il avait donc ensuite traversé la forêt, toujours sur sa planche, à l’abri des arbres afin d’éviter de nouveaux désagréments – comme un lynchage façon youkai –. La route ne fut pas spécialement courte, mais il finit enfin par sortir de la sylve paisible et étouffante, et à apercevoir l’orée du village humain. Quand il arriva à proximité, il descendit de son sempiternel moyen de transport et se dirigea vers l’entrée.
Midi devait être passé depuis longtemps quand il fut à l’intérieur. Cette bourgade était toujours aussi accueillante et vivante que ce qu’il avait pu voir les fois précédentes ; les maisons, toutes en pur style oriental et japonais, s’alignaient le long des rues couvertes de terre battue par le passage incessant des gens. Le village, malgré son nom, était traversé aussi bien par des humains que des youkais, même si ces dernières n’étaient pas agressives du tout. A vrai dire, c’était peut-être aussi l’endroit le plus en sécurité de tout Gensokyo, où l’on pouvait vivre à l’abri des conflits et des combats qui se déroulaient un peu partout dans la région … Une espèce de havre pour les personnes souhaitant mener une vie simple. Quoi qu’il en fût, il n’y avait pas excessivement d’affluence en ces temps-ci : avec une température pareille, la plupart des humains locaux devaient rester chez eux. Ce qui n’empêchait ni les petits commerces du coin d’être ouvert sous leur enseigne, ni les gamins du village de jouer gaiement à courir dans les rues sous le soleil trop généreux. Ce fut dans cette ambiance bon enfant que Luke se retrouva perdu au beau milieu de la bourgade.
En fait il n’était pas perdu à proprement parler, c’était simplement qu’il avait négligé un autre détail passablement important. Aussi idiot que cela pût paraître, il ne connaissait pas le moindre restaurant dans le village humain … Ou du moins, il n’avait jamais entendu parler du moindre. C’était cocasse … Mais quelle importance au final, puisqu’il suffisait de demander son chemin à quelqu’un ? Les ruelles étaient surtout fréquentées par des gosses qui riaient aux éclats, mais il y avait bien quelques adultes également, surtout dans les étals de produits artisanaux. Luke était sur le point de s’approcher d’un marchand d’épices en poudres, dont le stand arborait une multitude de bacs remplis de couleurs semblant disposées à la manière d’un drapeau – piment, curry, wasabi –, tandis qu’une fragrance parfumée et puissante venait tourbillonner dans les airs près de ses narines. Mais son attention, d’abord hypnotisée le délice olfactif qu’il humait, fut rapidement détournée par autre chose en provenance de ses yeux. Il tourna la tête vivement, regardant vers l’autre bout de la rue. Il avait repéré quelqu’un, qui marchait dans sa direction … Il plissa les yeux ; elle tenait une espèce de cageot de bois dans les mains, vide … Et elle progressait à un pas rapide, comme si elle avait l’air pressée. Luke était persuadé qu’il l’avait déjà vue quelque part, mais il n’arrivait plus à mettre un nom sur son visage. Elle s’approchait de plus en plus de lui … Et ce ne fut que quand elle ne fut plus qu’à quelques mètres de lui que le jeune homme se souvint, et l’interpela.
« … Hé, Reisen ! Bonjour ! »
La lapine s’arrêta brusquement en sursaut à l’écoute de son nom, tournant le regard vers lui au beau milieu de la rue. Elle eut l’air un peu perturbée, l’espace de quelques secondes, alors que Luke ne la quittait pas des yeux non plus. Il fallut attendre plusieurs secondes pour que son expression inquiète ne s’apaisât petit à petit, pour se teinter d’un sourire.
« Tiens, c’est toi ! fit-elle enthousiasme. Si je me souviens bien, tu es Luke, c’est ça ?
- Oui, c’est bien moi, le partenaire de Marisa ! confirma-t-il en lui rendant son sourire, et acquiesçant. Je ne m’attendais pas à te revoir ici …
- Moi non plus. Mais tu tombes assez mal, je suis assez pressée à vrai dire … Tu voudrais qu’on se revoie plus tard pour discuter, et faire connaissance ?
- Ah désolé, je voulais simplement te demander quelque chose … Si ça ne te dérange pas ?
- Je t’écoute.
- Est-ce que tu sais où l’on peut trouver des restaurants, dans ce village ? »
Reisen marqua un temps de silence et leva les yeux au ciel, faisant mine de réfléchir. Elle resta muette pendant un moment, observant la voûte céleste où trainaient de nombreux nuages vagabonds … Puis elle haussa les épaules, hochant négativement la tête.
« Tu peux trouver beaucoup de petites enseignes spécialisées dans la restauration dans le coin, mais si tu cherches un vrai restaurant, il n’y en a qu’un seul dans le village. Tu devrais le trouver assez facilement … Je pense que tu adoreras la nourriture, là-bas ! ajouta-t-elle avec un clin d’œil. »
Luke acquiesça avec entrain, et elle lui donna quelques indications pour traverser le village jusqu’au fameux restaurant local. Une fois que le jeune homme eut toutes les informations qu’il désirait pour parvenir à destination, il remercia respectueusement Reisen, qui repartit aussitôt avec son cageot vide vers la sortie des lieux … Qu’est-ce qu’elle pouvait bien fabriquer avec, au juste ? Bah, ce n’était pas ses affaires. Il se mit immédiatement en route pour l’unique restaurant du village …

Le jeune homme parcourut les rues encadrées de bâtiments à une allure rapide, sans perdre de temps. Il y avait effectivement des étalages de toutes sortes dans le quartier … Même si la bourgade n’était pas foncièrement grande en superficie, elle semblait plutôt riche concernant la variété de ses produits. Ce n’était pas étonnant que de nombreuses personnes vinssent s’y approvisionner … Surtout quand l’on venait jeter un œil à la place marchande. En cette journée torride, elle n’était fréquentée que par quelques artisans à peine, mais Luke avait déjà vu des jours de bien plus grande affluence. Il traversa l’endroit bien assez vite, et poursuivit sa progression. Le village était paisible … Il n’y avait vraiment que peu de monde, ce qui lui permettait d’avancer très rapidement. Il coupa encore quelques rues du quartier marchand, orné de nombreuses autres petites enseignes diverses, et rejoignit enfin l’allée que Reisen lui avait indiquée. Là, il ne vit que deux chats et une dizaine de badauds à peine peupler toute la longueur de la rue … Même les maisons et autres bâtisses semblaient se plaindre sous la chaleur. Le garçon s’avança plus doucement, contemplant les quelques banderoles signalant la boutique d’un fleuriste, d’un magasin de tofu, et d’autres artisanats encore. La terre battue du sentier faisait comme un long tapis ocre entre les deux rangées de bâtiments alors qu’il marchait le long de la rue … Puis enfin, son regard fut attiré par quelque chose. Une petite clôture en forme de palissade, qui encadrait une huitaine de petites tables.
Luke ne lâcha pas le bâtiment des yeux tandis qu’il s’approchait enfin du lieu en question. Il détailla longuement l’apparence du restaurant : c’était une bâtisse assez modeste, plutôt grande sur la longueur, comportant un simple rez-de-chaussée ainsi qu’un toit en chaume. La façade était d’une couleur beige immaculée, parcourue de poutres de bois perpendiculaires qui tranchaient de par leur couleur beaucoup plus sombre. La partie inférieure du bâtiment comportait notamment une bordure de planches d’un mètre de haut, comme la plupart des autres maisons locales, qui en faisait apparemment tout le tour … Et cette même bordure se prolongeait au-delà du bâtiment, complétée par la palissade rectangulaire qui délimitait l’espace d’une terrasse munie de ces tables désordonnées que le jeune homme avait repérées. Il arriva à proximité de l’ouverture dans cette clôture : il put alors voir la double-porte d’entrée coulissante du restaurant, abritée par un court préau, en-dessous duquel un étendard horizontal arborait fièrement d’un blanc sur fond noir un nom : « Le Bol d’Air ». Le garçon s’avança dans la terrasse déserte de personnes comme de chaises et eut la confirmation qu’il était bien au bon endroit : à la droite du préau, une petite fenêtre de verre enjolivée par deux volets de bois latéraux était surplombée par une pancarte. Une pancarte blanche, sur laquelle était dessiné comme à l’encre de chine, une cuillère à l’horizontale derrière laquelle se tenait un bol fumant en ondes. Un style de dessin assez simple et attachant, à vrai dire … Et qui offrait un beau contraste avec le nom du restaurant, en-dessous du préau et au-dessus des portes. Le manieur de fer oublia un peu l’aspect esthétique des lieux et parvint très vite en face de l’entrée dont les panneaux coulissants étaient fermés. Un écriteau y était accroché, scellant les deux issues … Le jeune homme se gratta le menton, parcourant rapidement les mots des yeux.
Fermeture exceptionnelle pour la journée : pardonnez-nous pour le désagrément. Réouverture dès demain à onze heures et demi.
« Ah, mais c’est pas vrai, ça !! ragea-t-il. »
Luke aurait presque parié que les dieux s’y étaient tous mis pour lui mettre des bâtons dans les roues. Si ça continuait comme ça, il n’avancerait jamais ! Donc, il pouvait définitivement oublier la piste du restaurant. Ou du moins, jusqu’à demain. Pour le Manoir du Démon Écarlate, il allait falloir annuler : il n’avait maintenant plus le moindre moyen d’y accéder, ni la moindre envie à proprement parler. Il était passablement frustré à mesure que son enquête personnelle demeurait encore et toujours au point mort … Et dire qu’il aurait peut-être suffi de parler au personnel du Bol d’Air pour obtenir quelques renseignements sur Dondéo. Mais le restaurant fermé, le seul restaurant du village fermé, il était toujours bloqué. Encore et toujours …
Le jeune homme quitta la terrasse vide, retournant dans la rue, les traits du visage renfrognés. S’il s’énervait maintenant, il n’allait vraiment rien pouvoir faire, alors il souffla un bon coup pour se détendre. Donc, il n’y avait vraiment plus rien pour essayer d’atteindre le manoir ? Plus rien pour tenter d’y accéder ? Il avait beau se triturer la tête, rien ne lui venait. Ainsi oui, il pouvait tirer un trait sur la bibliothèque. Il ne lui resterait plus qu’à attendre le lendemain matin pour …
Un épais nuage traversa la voûte céleste, passant par-dessus le soleil. Il leva les yeux vers la nébuleuse, s’attendant à ce que la température baisse un tant soit peu … Mais à son grand étonnement, rien ne se passa. La seule chose qui avait changé, c’était la lumière. Il faisait légèrement plus sombre … Mais la chaleur n’avait pas baissé d’un seul degré. Il se gratta la tête, réfléchissant longuement. Ca, pour un phénomène étrange, c’était un phénomène étrange. Il se demandait si Marisa et la prêtresse du temple Hakurei étaient déjà en train de mener leurs investigations à ce propos … Et il espérait, sans trop le savoir, qu’elles résoudraient l’incident bien assez tôt. Si incident il y avait.
L’atmosphère toujours assombrie par le passage du nuage, Luke s’avança avec une mine découragée dans l’allée peu fréquentée. Il poussa un soupir, et commença à se diriger vers la sortie du village.
« Bon, tant pis … marmonna-t-il. On verra plus tard. En attendant, tentons la Montagne de la Foi. »
Et il pressa le pas vers son nouvel objectif, reprenant un peu d’espoir dans son humeur.


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 17 Juil - 13:21

Le paysage défilait à toute vitesse sous les yeux de Luke, tandis que le jeune homme chevauchait une fois de plus sa planche filant comme une étoile. La Forêt Magique était visible à sa gauche dans le lointain, mais c’était de la grande montagne qui dominait tout Gensokyo qu’il s’approchait, planant à un demi-mètre au dessus du sol. La bête minérale, majestueuse, s’élevait comme une canine de la terre hors du sol à une bonne distance de là. Une forêt d’arbres dont les feuilles se teintaient doucement d’orangé occupait toute sa base, traversée par moments de torrents issus du sommet qui se fractionnait en cascades vrombissantes … Même si ce n’était pas la première fois qu’il la voyait, Luke était toujours impressionné par la vision de ce relief opulent. Il savait très bien que son véritable nom était Montagne Youkai, mais il avait plus l’habitude d’employer l’appellation de Montagne de la Foi … Marisa et les autres humains avaient souvent tendance à faire de même. Mais quand il avait demandé à sa partenaire l’origine de ce paronyme, elle lui avait bizarrement souri, lui avait tapoté la tête, puis avait dit : « Vaut mieux que tu saches pas ». Sur quoi il n’avait pas insisté, malgré sa curiosité qui n’en avait que grandi.
Le garçon parvint très rapidement à la lisière de la forêt montagnarde, tout au bas. Des feuilles d’automne, malgré la chaleur et l’ambiance on ne peut plus estivale, tombaient déjà et se faisaient emporter par le vent tout autour de lui. Derrière lui, il venait de les traverser, des champs de blé et autres céréales ou plantes flavescentes s’étendaient jusqu’au village humain qu’il avait quitté, parfois parcourus par quelques agriculteurs courageux. Luke n’y prêta pas davantage d’attention, puis s’enfonça rapidement dans la forêt aux troncs gigantesques. C’était vrai qu’il n’y avait rien à voir comparé à la Forêt Magique : l’ambiance était beaucoup plus sombre, à cause des branchages supérieurs qui assuraient une obstruction des rayons du soleil bien plus forte que les bois où il résidait. Mais surtout, et ça faisait toute la différence, cette forêt était peuplée de youkais. Et de déesses accessoirement.
« Bon … murmura-t-il pour lui-même. Maintenant qu’on y est, je fais comment …? »
Il entendait tout autour de lui des bruits d’activité évidents. Ca vivait, ça grouillait de monde, ça bougeait dans les moindres recoins de l’endroit, mais il ne voyait personne sur sa route. Il continua d’avancer, grimpant petit à petit tout du long des flancs terreux de la base de montagne … La forêt continuait de l’engloutir au fil de sa progression, sans qu’il ne rencontrât personne. Il aurait peut-être pu passer par au-dessus ; mais s’il avait fait ça, le scénario du Lac ondin se serait sans nul doute répété, et en plus il n’aurait fait que retarder le problème. Car à vrai dire, Luke avait la frousse : il était dans un endroit où les humains n’étaient pas les bienvenus du tout, et personne n’était encore intervenu pour lui barrer la route. Sans compter que la douleur dans son dos ne s’était pas totalement calmée … Il resta sur ses gardes tout du long de la traversée, épiant les gestes des créatures de l’ombre qui se terraient sur son passage. Il se faisait tout petit, aussi. Cette forêt foutait vraiment les jetons …
Mais il ne se passa rien de plus. Franchement étonné par l’absence d’embuscade, mais également rassuré, le jeune homme sur sa planche sortit de la forêt à la base de la montagne pour entrer dans la partie supérieure du relief. De l’ombre des arbres à la lumière de dehors, la température n’avait pas oscillé une seule seconde.

Au-delà des troncs et des branchages cramoisis, la Montagne Youkai devenait un pic épais et gigantesque, qui continuait son inexorable élévation jusqu’à son sommet. Bordant la forêt inférieure, des taillis, buissons et jeunes arbustes teintés des couleurs de l’automne s’éparpillaient sur une bonne longueur, prolongeant le règne de la végétation encore haut en altitude. Mais une fois la moitié de l’escalade menée à bien, toute trace de chlorophylle même devenue jaunâtre sous la tyrannie du soleil disparaissait du panorama, laissant libre place aux rochers et caillasses qui peuplaient alors la superficie supérieure du relief des youkais. Cependant, ce qui n’échappa à l’œil de Luke, ce fut la cascade qui se jetait d’un des points culminants du plus grand mont de Gensokyo, et telles les ramifications d’une branche d’arbre noueuse, se divisait en quelques torrents sur la face de la montagne. Ces chutes, sans jamais trop s’écarter, se rejoignaient enfin en un unique canal qui traversait alors la forêt pour se déverser dans le Lac ondin. Ce qui signifiait que ces dits torrents étaient sacrément maigrichons, au vu du peu d’eau qui parvenait au lac en contrebas … En d’autres circonstances, si le climat avait été plus clément, même la cascade principale aurait été plus majestueuse.
Quoi qu’il en fut, Luke dévia la trajectoire de sa planche de fer et se stabilisa au-dessus du fond de rivière qui constituait l’une des ramifications du haut torrent. Tout autour, il y avait bien de l’activité : youkais et autochtones survolaient la zone, au-dessus des tapis de végétation bordant le limon desséché. Le jeune homme ne s’était pas encore fait prendre en chasse par les locales, mais c’était bien parce qu’il se faisait le plus discret possible. Il avait vachement la pression maintenant qu’il était seul et livré à lui-même. Et il avait beau observer les environs tout en remontant le ruisseau, son regard ne croisait jamais la personne qu’il cherchait … Il avait déjà longuement cheminé par-delà le courant d’eau, et commençait à s’élever vers la cascade principale, lorsqu’un sifflement strident vint agiter vaguement ses oreilles inattentives. Ce ne fut que la seconde suivante que Luke se réveilla sérieusement, tiré de sa semi-torpeur par la lame acérée d’un sabre énorme qui trancha l’air en plein sur sa trajectoire.

Il bascula sur le côté, poussant une exclamation de surprise et se rendant compte qu’il était en fait déjà en train de remonter l’une des cascades qui menait à la principale, et qu’il était du coup devenu super visible … D’un geste réflexe, il lança la main sur sa plaque volante désarçonnée et se redressa dessus promptement, reculant également dans les airs. Devant l’eau qui chutait en minces filets sur la roche, une silhouette était apparue, et sur le coup, Luke crut avoir affaire à un gladiateur revenu du fond des âges. Une gladiatrice, plus précisément : même si cela lui aurait retourné les tripes quelques mois plus tôt sous le choc de l’inhabitude, il s’agissait d’une femme aux allures canines qui possédait une paire d’oreilles de chien surplombant ses cheveux gris mi-longs. Et les armes de gladiateur, qui étaient à la réflexion plus particulières que ça, se composaient d’un long et épais sabre accompagné d’un bouclier, où l’emblème d’une feuille d’érable rouge était fortement mis en valeur. Il n’avait pas eu le temps de faire le moindre autre geste que la gladiatrice se jeta une nouvelle fois sur lui. Mais le jeune homme ne parvint pas à prévoir son prochain assaut, beaucoup plus imprévisible que tout ce qu’il avait vu jusqu’à présent : elle tournoya sur elle-même, le tranchant de la lame axé dans la rotation, et mettait l’air en miettes tout en libérant des spirales phénoménales de sphères d’énergie. Tout en plongeant dans sa direction. Si Luke n’avait pas été stressé tout du long du parcours, il aurait sans doute cherché la fuite même en sachant qu’il était trop tard pour échapper à cette attaque qui combinait physique et magie. Mais il eut à la place, dans son état de panique englobant son esprit à peine réveillé, un réflexe saugrenu. Des chaînes de sphères d’énergie pâle étaient dessinées dans les airs à mesure que la lame de la femme tournait et tournait, se rapprochant dangereusement de lui. Elles n’auraient pas tardé à l’atteindre, s’il n’avait pas lancé soudainement son bras en avant, balançant un pavé énorme de fer matérialisé en plein sur le tourbillon que la louve était devenue. Ce fut à ce moment-là que le sabre entra en collision avec le métal, s’enfonçant profondément dans la forme, mais ne passant pas au travers ; la gladiatrice fut stoppée en pleine course, perdant tout effet cinétique, tandis que toutes ses sphères d’énergies disparaissaient brutalement à quelques centimètres du jeune homme. Il avait toujours le bras tendu en avant, presque paralysé par la terreur qui venait d’exploser à l’intérieur de lui-même.
« Bien joué ! congratula la femme avec une expression acharnée, tentant sans succès de trancher le bloc métallique dans la continuité de son effort. Je ne pensais pas que le premier humain venu serait capable de m’opposer un peu de résistance, mais je vais vite me rattraper, crois-moi bien. »
Elle dégagea brusquement sa lame coincée dans le bloc de fer, et prit une distance de combat respectable. Luke se ressaisit très rapidement, se mettant en garde en ignorant le léger sentiment de satisfaction qui l’envahissait au vu de l’efficacité de sa parade.
« Il était temps ! fit-il sur un ton difficilement détendu. Moi, je pensais plutôt que personne ne me remarquerait jamais.
- Personne n’échappe à mes yeux, reprit-elle avec un air plus sérieux. Je fais partie de la patrouille tengu de surveillance de la montagne, et je vous informe que vous n’avez pas l’autorisation de passer cette zone. Au-delà de ce point, vous arriverez au domaine des tengus, là où les humains n’ont pas leur place … A deux ou trois exceptions près.
- Bon ça va, on pourrait peut-être discuter ? s’avança prudemment le jeune homme. Après tout, je ne me rends pas forcément là-bas … Si l’on pouvait passer par la diplomatie, ça m’arrangerait.
- … Très bien. Quelles sont donc vos affaires en ces lieux, jeune humain ?
- J’ai … Je souhaiterais rencontrer l’une des vôtres. C’est possible ?
- Je vous rappelle que vous n’êtes pas à un guichet de renseignements, au cas où vous n’auriez toujours pas compris. On ne pénètre pas la Montagne Youkai sans devoir s’attendre à quelques désagréments, et celui du jour sera pour vous une raclée dont je prendrais soin de vous administrer.
- Ah mais merde !! »
Il fut sur le point de se remettre en garde, et elle de charger, quand un nouveau sifflement retentit dans les airs pour la deuxième fois. Sauf que celui-là était à la fois beaucoup plus aigu, et beaucoup plus puissant … Quand une bourrasque de vent chaud gigantesque vint déstabiliser les deux antagonistes, ils reculèrent instinctivement par leurs moyens respectifs, tandis qu’une nouvelle silhouette était apparue près des filets d’eau courante sur la montagne, interrompant le conflit. Une silhouette avec des ailes de corbeau.
« Hé bien, que d’agitation par ici ! s’exclama une voix enjouée. Dois-je prendre ça pour un nouveau scoop, ou bien une intervention pour la défense de la montagne ?
- Tu arrives une minute trop tard, Aya, répondit la gladiatrice. De toute façon, tu vois bien que j’allais m’occuper de ça. »
La nouvelle tengu dévisagea tour à tour le jeune homme, puis son apparente collègue. Elle se gratta le menton du manche d’une étrange feuille orange géante, d’une main, puis s’éclaircit la gorge d’un air plus sérieux.
« Bien, qu’est-ce que nous veut ce jeune homme ? demanda-t-elle.
- Cet individu remontait la cascade. Il voulait apparemment rencontrer l’une des résidentes de la montagne. Je suppose que je me dois de l’arrêter, non ?
- M’oui … répondit vaguement Aya. Oui, mais non.
- Comment ?!
- Allons, tu ne lis pas le Bunbunmaru, Momiji ? répliqua-t-elle avec une pointe de déception exaspérée dans la voix. Tu ne lis pas mon journal, moi qui y consacre sang et sueur jour après jour ? Si tu n’avais regardé que la photo du gros-titre précédent, tu aurais immédiatement reconnu le visage de notre invité …
- … Depuis quand est-il notre invité ?! s’écria la tengu-louve, tellement consternée que les bras lui en tombèrent.
- Depuis que je l’ai décidé, c'est-à-dire il y a à peu près six secondes et trois dixièmes.
- C’est encore pour une de tes interviews ?! Désolée Aya, mais tu ne peux pas t’immiscer dans les affaires de la défense tengu comme ça ! »
Luke n’avait pas bougé d’un iota depuis le début de la conversation entre les deux tengus, et à vrai dire, il commençait à se faire engloutir par un léger sentiment de malaise. Dès la troisième phrase du dialogue prononcée, les deux gardes qui étaient censées l’avoir arrêté avaient complètement oublié son existence. Il suivait discrètement l’avancée de la dispute, n’osant pas s’escamoter, tandis que les deux étalaient de vastes sujets philosophiques tels que l’administration des limites territoriales tengu, l’authenticité d’un témoignage unique d’un témoin et acteur des événements de la colonne rouge, le respect des traditions et protections des domaines youkais, et bien d’autres encore que le garçon préféra ignorer. Au bout d’un moment, Aya finit par trouver un compromis, soulageant le jeune homme d’une attente dans l’impression de ne pas exister.
« Bon, d’accord. Toi tu ne l’attaques pas, moi je ne l’interviewe pas, et j’accède tout simplement à sa requête, comme ça personne n’est contente. Ca te va ?
- Pas très assertif, mais équitable. Tâche de tenir ta part du marché. »
La tengu aux ailes de corbeau acquiesça avec un drôle de sourire, puis se retourna vers celui qui avait été ignoré pendant pas moins de dix minutes.
« Bref. Qui veux-tu rencontrer, alors ?
- Je souhaiterais voir une youkai du nom d’Aijin … Ningyô no Aijin ! »


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 20 Juil - 17:09

L’endroit était plutôt tranquille. Les clapotis de la rivière, ou plutôt des filets d’eau qui y glissaient, résonnaient sans parasite sous les branchages épais des arbres géants. Il n’y avait que très peu d’activité dans ce secteur, signe que ce n’était pas les plus puissantes qui y résidaient. Luke posa pied à terre, quittant sa planche de fer, presque à bout de souffle. Après avoir vite parlementé avec la tengu Shameimaru, celle-ci s’était transformée en éclair et avait parcouru la montagne de fond en comble, avant de revenir à peu près vingt secondes plus tard, pour dire qu’elle l’avait trouvée. Elle lui avait alors demandé de la suivre, et était partie à toute vitesse vers une zone de la forêt bordant la base de la montagne … Le jeune homme y était allé à fond pour essayer de ne pas la perdre de vue, mais il avait bien failli ne pas tenir la distance. En tout cas, Momiji était repartie en patrouille juste avant leur départ. A présent, le garçon était de nouveau sous les feuilles épaisses des hauts troncs, dans un climat relativement calme … Aya se tourna vers lui alors qu’il marchait dans sa direction, et lui fit un pouce-levé.
« Voilà, je vous laisse ! Et si tu as envie de te confesser à propos des événements d’il y a un mois, sache que tu seras toujours le bienvenu ! Allez, t’chao ! »
Luke n’eut pas le temps de dire qu’il n’avait aucune envie de se confesser que la tengu s’était déjà transformée en éclair de lumière, le laissant derrière elle sans ajouter le moindre palabre. Maintenant seul, le jeune homme explora les alentours du coin de l’œil. L’endroit était certes beaucoup moins stressant que par où il était passé, à proprement parler, il n’était pas réellement retourné sur ses pas. On entendait même presque les oiseaux chanter dans les branchages, au-dessus … Quelqu’un qui ne connaitrait pas Gensokyo penserait presque que cet endroit était sans danger. Quoi qu’il en fût, Luke regarda très vite face à lui : elle était bien là, à quelques mètres, près de la rivière asséchée. Elle le regardait de ses yeux améthyste, les bras croisés … Même si étrangement, le jeune homme pouvait déceler comme une pointe de crainte dans son regard. Il arriva très vite à sa hauteur.
« … Je suis surprise que tu veuilles me rendre visite, déclara-t-elle en premier. Je pensais que nous en avions terminé avec cette histoire …
- Désolé, je ne suis pas exactement venu parler de ça. En tout cas, pas de ce qu’on sait déjà. »
Passé ce court échange, Aijin eut l’air un peu rassurée, et ils se saluèrent simplement. Elle avait sans doute eut peur de se faire de nouveau réprimander pour ses actes passés … Mais comme lui avait promis le garçon, il n’en refit pas mention. Un temps de silence s’écoula, durant lequel il réfléchit à la formulation de ses prochaines répliques.
« … J’aimerais simplement que tu m’en dises un peu plus … à propos des Arts Maudits. Enfin je veux dire, pas concernant ce qu’Impera t’as appris, mais en fait comment ça s’est passé avec elle …
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Et bien … Est-ce qu’elle t’a dit certaines choses ? Des choses qui t’ont semblé étranges, ou qui n’avaient pas de rapport avec l’art marionnettiste ? »
La youkai vêtue de vert eut l’air de réfléchir quelques instants, fouillant dans sa mémoire.
« … Impera m’a dit beaucoup de choses, tu sais … Mais c’était toujours en rapport avec son plan, pour restaurer les Arts Maudits. Entre ordres, contraintes et enseignements … Elle ne m’a jamais vraiment dit quoi que ce soit d’autre. Je n’étais qu’un pion dans son plan …
- … Tu pourrais me parler un peu d’elle ?
- Je l’ai connue il y a longtemps. A l’époque, c’était quelqu’un d’exceptionnel … Elle avait certes des apparences froides et distantes, mais elle n’avait aucune cruauté. Et surtout, c’était une vraie génie de la magie. Je pense même que j’étais sa seule amie intime …
- Comment ça …?
- Impera n’en a pas l’air, mais c’est une personne très instable mentalement. Elle n’a pas confiance en elle du tout, et elle est surtout très susceptible … Très peu de personnes ont réellement cherché à la comprendre. Elle a pourtant une âme admirable … »
Luke n’en était guère plus avancé, mais la tournure de la discussion l’intéressait pour une raison qui lui échappait. La curiosité l’emporta.
« J’aimerais savoir, c’est quoi au juste, voir les âmes ?
- Ah, tu veux parler de mes pouvoirs ? C’est difficile à expliquer. Je ne saurais pas te dire comment ça fonctionne étant donné que c’est quelque chose de naturel chez moi, mais … Par exemple, ton âme à toi brille d’un vert sapin. Elle est assez terne, et couverte par une coquille solide, qui enferme un intérieur fragile et lumineux. Elle est de taille moyenne, mais instable, elle enfle par moments et se rétracte en d’autres … C’est une âme incertaine et incomplète, mais qui commence doucement à s’épanouir, pour briser le cocon qui la renferme. Au moyen de … de … »
Aijin eut une hésitation. Le jeune homme était troublé par son changement soudain de comportement : à mesure qu’elle décrivait ce qui devait être son âme, ses yeux tournaient fréquemment de gauche à droite, comme si elle rêvait les paupières ouvertes … Mais elle s’était maintenant arrêtée, la mine pensive. Elle referma les yeux, puis prit un sourire étrange, comme résigné.
« … Non. Pour ça, je ferais mieux de me taire.
- … Quoi ? Qu’est-ce que tu as vu ?
- Oublie … Tu le découvriras sans doute par toi-même. Je ne te rendrais pas service en te le révélant. »
Le garçon tenta d’insister, mais ce fut en vain : la youkai refusa catégoriquement de continuer ses dires, et répétant qu’il devrait voir de lui-même. Luke commençait à se sentir assez mal à l’aise … C’était un peu comme si, en regardant son âme, Aijin venait de découvrir un secret inavouable. Il avait bien des choses à cacher certes, mais ces choses-là n’auraient pas provoqué une telle réaction de sa part … Qu’est-ce qu’elle pouvait bien avoir vu ?

« Changeons de sujet, décida la youkai. Pour en revenir à Impera … Je vous l’avais déjà dit, mais elle a beaucoup changé durant la période qui a précédé la mise à exécution de son plan. Du jour au lendemain, quand elle a eu ce maudit livre entre les mains, elle est devenue plus hautaine, plus froide … En quelques jours, elle m’avait déjà appris à maîtriser l’art marionnettiste occulté. Et elle voulait se servir de ma capacité à voir les âmes pour localiser toutes les youkais de Gensokyo, durant la phase rituelle. Je ne la reconnaissais plus …
- … Je vois. C’est peut-être beaucoup te demander, Aijin, mais … Quand nous nous sommes battus contre elle, il y a un mois, elle m’a dit quelque chose à propos de mes pouvoirs. Comme quoi ce serait « tombé sur moi » … Elle ne t’a jamais parlé des pouvoirs du fer ?
- Je ne m’en rappelle pas. Désolée, elle ne m’a jamais réellement parlé de quoi que ce soit à propos de la magie … Je crois que c’était ce sujet-là, même si c’était son domaine de prédilection, qui avait le don de la froisser le plus. Alors j’évitais de trop parler de ça avec elle, et elle faisait de même …
- Je comprends … »
Luke récapitula tout dans sa tête. S’il faisait appel à ses souvenirs, et qu’il mettait en commun avec ce qu’il avait appris, Impera était une simple magicienne qui, en découvrant l’emplacement des dernières notes sur les Arts Maudits, avait rédigé l’ouvrage qui l’avait possédée. Elle avait donc ensuite enseigné un art à Aijin, pour mettre à exécution le plan de restauration des Arts Maudits … Puis, trois personnes s’étaient battues contre elle et avaient mis fin à ses agissements. Mais après ?
« Tu sais ce qu’elle est devenue, à présent ?
- … Luke. Impera est venue me voir une semaine après que vous l’ayez battue, près de la Route de la Reconsidération.
- Ah ? Et comment ça s’est passé ?
- Elle était simplement venue s’excuser une dernière fois auprès de moi, ainsi que m’avertir d’une chose. Elle avait pris une décision. Impera … Elle s’est exilée à Makai. »
Aijin avait pris une expression grave, presque apeurée à ce qu’elle venait de dire. Le jeune homme quant à lui était perplexe. Il avait déjà vaguement entendu ce nom quelque part, mais jamais Marisa ne lui avait parlé d’un tel lieu en détail. Il fixa intensément son interlocutrice.
« Makai ? répéta-t-il.
- C’est … C’est le pays des démons. Beaucoup de légendes courent à son sujet, disant que c’est une dimension qui subsisterait dans un plan parallèle à Gensokyo, qui fut créée il y a des millénaires par une déesse venue de la nuit des temps. Il y a déjà eu des liaisons entre notre région et cet endroit, mais très peu de personnes en sont revenues. Makai est un endroit extrêmement dangereux, habité par des personnes dotées de pouvoirs qui volent bien au-delà de nos capacités. Rien qu’à y penser, j’en ai la chair de poule … »
Luke aurait dû avoir peur lui aussi, mais il fut soudain bien plus intéressé qu’effrayé par l’existence d’un tel lieu.
« Où se trouve l’entrée ? demanda-t-il précipitamment. Peut-être que si j’arrivais à retrouver Impera, je …
- N’y pense même pas, coupa Aijin. On dit que Makai est un endroit terriblement hostile, et que seuls les êtres les plus puissants ont une chance d’y survivre. Impera y est sans doute allée pour faire ses preuves, pour s’endurcir après ce qu’il s’est passé … J’ai même essayé de l’en dissuader, mais il n’y avait rien à faire. De toute façon, je ne sais même pas où se trouve l’entrée de ce monde … »
Le jeune homme vit une nouvelle fois ses espoirs être déçus. Non seulement Aijin ne savait rien du tout à propos de ses pouvoirs, mais en plus il ne pouvait même pas essayer de retrouver la trace de la mage maudite … Ses mots résonnaient presque encore dans sa tête. Alors comme ça, c’est sur toi que c’est tombé … Qu’est-ce qu’elle avait bien pu vouloir dire, à la fin ? Même cette piste si infime ne donnait pas le moindre résultat … Il continuait de piétiner, malgré ses innombrables essais. Il ne lui restait plus que Makai. Mais là, hors de question d’y aller seul vu les propos de la youkai aux yeux améthyste. Il n’était pas idiot à ce point, si Meiling le mettait au tapis en deux temps trois mouvements, alors qu’est-ce que ça serait s’il aurait à affronter des démons ? Des démons …
« … Bien. Merci de m’avoir dit tout ça Aijin, je crois que je n’ai pas d’autres questions à te poser. Désolé de t’avoir encore embêtée avec ça …
- Ce n’est pas grave. Je suppose qu’il faut bien que je me rachète d’une manière ou d’une autre.
- Ca ne m’importe pas, personnellement. Parfois, il faut savoir pardonner … »
Sur ces derniers mots, le garçon prit congé, se dirigeant vers le bas de la pente de la montagne. Mais il n’avait pas fait quelques pas qu’Aijin éleva de nouveau la voix, dans son dos.
« Au fait Luke. A propos de ce fil r-… De ce que j’ai remarqué, tout à l’heure. N’en fais pas une obsession … Même si les âmes font ce que nous sommes, ce sont les actes que nous faisons qui les font évoluer, et qui déterminent la personne que l’on est. Alors fais simplement ce que bon te semble, et n’aies pas de regrets comme moi j’ai pu en avoir. »
Le jeune homme se retourna vers elle, écarquillant les yeux de stupéfaction. C’était des paroles très sages, qu’elle venait de dire, même si elles conservaient une grande ambiguïté. Il avait du mal à reconnaître la youkai arrogante et extrême qu’il avait pu voir lors des événements du mois passé … En réponse à ses derniers propos, il hocha simplement la tête, et lui adressa un au-revoir. Elle fit de même, puis s’éloigna à son tour, tandis qu’il repartait sur sa planche de fer vers les plaines de Gensokyo …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Jeu 21 Juil - 14:47

Luke était redescendu de la montagne sans faire de mauvaise rencontre, et filait à toute vitesse à la surface du Lac ondin, île du Manoir du Démon Écarlate en mire. Il stagnait dans ses recherches depuis qu’il était parti, il n’avait pas avancé d’un millimètre, et le tout additionné à la chaleur qui n’avait pas baissé, ça avait le don de l’échauffer un tant soit peu. Du coup, il allait tenter le tout pour le tout. Les poings serrés et le regard aigu, il traversa la surface d’eau rétrécie, légèrement courbé sur sa planche planante, et allant tellement vite qu’il soulevait des vagues latérales sur son passage en un sillage qui tranchait le lac. Il ne refit pas d’autres rencontres cette fois.
Une fois arrivé sur l’île, il ne s’arrêta pas là et continua cette fois au-dessus de la terre. Les pins se succédaient sous ses yeux tandis qu’il parcourait le sentier menant aux portes du manoir … Pour finalement apercevoir l’enceinte, à plusieurs dizaines de mètres de là. Mais une silhouette se dirigeait déjà dans sa direction alors qu’il s’approchait, le forçant à ralentir. Quand il s’arrêta à cinquante mètres du manoir, Meiling se tenait à une courte distance de lui, suspendue dans les airs et les bras croisés.
« Déjà de retour ? demanda-t-elle, perplexe. Tu es bien pressé.
- Pardon, mais j’ai absolument besoin d’entrer dans ce manoir, que la maîtresse le veuille ou non. Je ne retiendrai pas mes coups, cette fois.
- … Très bien. J’en ferai de même, s’il en est ainsi. »
Sur ce coup, ça passait ou ça cassait, pour le jeune homme. Il n’y eut pas besoin de formalité supplémentaire pour qu’il ait droit à sa revanche.
( ♫ ) Quand Hong lui fonça dessus, il ne resta pas sur place et plongea brusquement sur le côté droit, s’aidant de sa planche de fer. D’un geste du tranchant de la main, il matérialisa puis balança deux disques de fer sur la gardienne, qui n’eut aucun mal à les esquiver et à s’orienter de nouveau vers lui ; Luke grimpa aussitôt en piqué vers la voûte céleste. Ca allait vraiment très vite. Il fixa son regard vers le bas, et commença à générer une bonne quantité de boulets de fer de taille de pastèques : Meiling remontait droit vers lui comme il l’escomptait, lui permettant un rayon d’action sans obstacle. Il commença alors à la pilonner à grands coups de sphères pleines, abattant puis remontant ses bras à haute fréquence, en une pluie de grêlons énormes. Il n’y allait pas avec le dos de la cuillère … Mais la gardienne se débrouillait admirablement bien, jouant des esquives pour éviter les boulets qui chutaient très vite, voire en les déviant d’un coup de paume bien placé, tout en gagnant de l’altitude … Le garçon sauta sans hésiter de son appui quand le poing de son adversaire percuta violemment la planche, la faisant voler en éclats. Il se rattrapa très vite en matérialisant une nouvelle plaque, même s’il eut un peu de mal à se stabiliser sur le coup ; Meiling en profita pour fondre sur lui comme un aigle, armant son poing où reluisait un éclat aux couleurs de l’arc-en-ciel. Luke se crispa, balayant l’espace entre elle et lui d’un mouvement de bras : un bouclier de métal s’interposa ex nihilo, recevant immédiatement le coup que balança l’ennemie. La protection de fer explosa littéralement en des fragments de ferraille informe et d’ondes irisées, tandis que Hong apprêtait déjà un nouveau coup. Ce fut alors que commença une confrontation qui resterait sans doute gravée pour un bon moment dans la mémoire du jeune homme.

Elle lança de nouveau son autre poing en avant, chargé d’une décharge colorée. La main du jeune homme traversa l’air du bas vers le haut comme pour donner un coup de paume ascendant ; un autre mur de protection fit son apparition, pour être désintégré la seconde suivante par l’attaque de l’adversaire en une déflagration irisée. Les deux antagonistes furent cette fois sur le point de lancer une offensive simultanément, Luke armant sa main gauche à sa hanche et Meiling apprêtant ses deux poings de part et d’autre de ses côtes. Le jeune homme fendit l’air d’un coup de paume brutal face à lui, envoyant une épaisse et énorme plaque de fer de deux mètres sur un en plein sur la gardienne, qui elle fracassa ses poings contractés en bas et en haut de la surface métallique. Le yama-tsuki détruisit une fois de plus l’offensive du jeune homme mais, celui-ci étant entré dans une espèce de cadence infernale, il avait déjà lancé un long et épais cylindre de fer en visant l’abdomen de son ennemie. Meiling abattit instinctivement ses deux poings et smasha la forme de métal qui allait la percuter, avant d’exécuter un brusque flip qui la fit plonger en avant. Luke ne vit, l’espace d’une seconde, qu’une longue et ondulée chevelure écarlate qui volait au vent … avant d’apercevoir cette fois la longue jambe de la gardienne qui, venant de faire un salto avant, s’apprêtait à abattre son talon comme un coup de marteau cinétique en plein sur son crâne. Il eut à peine le temps de convertir un autre bouclier de fer au-dessus de sa tête, qui encaissa certes le coup terriblement puissant de Meiling et en fut disloqué, mais il eut également le temps de se dégager pour éviter le talon qui continua sa trajectoire contondante. A présent désarmée, il avait de nouveau l’avantage et envoya une petite nuée de pieux de fer d’un lancer de bras sur elle ; elle n’eut qu’à donner un coup de paume dans les airs, provoquant une détonation colorée, pour dévier brusquement les piques qui lui fonçaient dessus … Et ça recommença. Elle donna coups de poing sur coups de poing, lui bloqua plaques de fer sur plaques de fer, le tout provoquant des explosions de couleurs dans tous les sens et des limailles métalliques volant au vent. Luke se prenait perpétuellement les fragments granuleux de feu ses boucliers désintégrés, mais au moins il n’avait encore essuyé aucun coup de la part de la gardienne, qui continuait à en distribuer sur tous les côtés alors qu’il faisait au maximum confiance à ses réflexes pour se défendre. Au bout de trente bonnes secondes de pugilat intensif, le jeune homme entrevit enfin une lueur de fatigue dans les mouvements de Meiling, et en profita pour lui envoyer quelques pavés de fer dans le buste à la volée, juste avant de bloquer un nouveau coup. La gardienne dévia une fois de plus les attaques contondantes de son adversaire, et reprit son rythme incessant comme si rien ne s’était passé. Et ce fut elle qui sortit vainqueur de la confrontation.

Le jeune homme, déstabilisé par l’échec de son offensive, tenta de bloquer son prochain coup mais le fit beaucoup plus maladroitement que précédemment. Il fut déséquilibré de sa planche quelques secondes tandis que l’autre poing de Hong s’approchait dangereusement de son visage, et qu’il bloquait encore une fois d’un geste désordonné de la main, se prenant une énième grêle de sable de fer dans la face. Il posa son pied déséquilibré à l’extrémité de sa planche qui commençait dangereusement à s’incliner vers l’arrière … Et tenta de se protéger des mains, n’ayant plus le temps de parer avec ses pouvoirs, quand le pied de Meiling lui fonça en plein dans le ventre l’instant qui suivit. Le talon de la gardienne entra en collision avec ses paumes jointes, et les enfonça profondément dans son abdomen sous sa cage thoracique … Très profondément, et il souffla sous le coup. Il fut littéralement décollé de son appui et chuta vers le sol … Où il se rattrapa de justesse à cette fois une barre de fer pour ralentir, s’en détacha, et atterrit par terre en roulant plusieurs fois sur lui-même à cause de la vitesse. Il se releva immédiatement, et recula de plusieurs mètres, presque en courant à reculons. Son adversaire rejoignit également le sol face à lui, s’apprêtant à repartir au contact.
Luke changea de tactique ; il matérialisa une demi-douzaine de petites billes métalliques, et les logea au creux de sa paume gauche … Il balaya une soudaine expression de souffrance sur le visage, comme si faire ça venait de lui rappeler quelque chose de douloureux, et plaqua son autre paume par-dessus. Les billes à présent entre les deux paumes de main, il leva ses bras face à lui, prenant Hong Meiling en cible. Elle était alignée avec ses mains jointes, entre lesquelles se terraient les boules de métal … Et il commença à forcer sur sa main gauche, comme s’il voulait la faire passer à travers sa main droite, tout en lui faisant opposer de la résistance. Il était dans une période de stase, et la gardienne sembla attendre qu’il lançât son assaut avant de repartir au corps à corps, le fixant avec intrigue. Et Luke finit par relâcher brusquement la résistance de sa main droite, la faisant glisser sur le côté, libérant les billes de métal. Mais les billes de métal venaient justement de s’éjecter à une vitesse supersonique de leur emplacement d’origine, fonçant droit sur Meiling et l’atteignant presque immédiatement. La gardienne eut un tressaillement, et sa tenue se déchira simultanément en deux endroits : un à sa hanche droite … Et l’autre à son épaule gauche. Le même instant, une grosse trace sombre apparut sur sa peau à l’endroit découvert par la déchirure, départ d’un hématome qui serait imposant … Il venait de lui faire l’équivalent de deux coups de fusil, à certes moins forte puissance, mais relativement douloureux. Ce qui eut le don de la faire changer radicalement de mentalité.

Elle battit le sol à pleine vitesse, se ruant sur lui les bras tendus de chaque côté. Luke recréa une nouvelle barrière de protection, mais à sa grande surprise, Meiling passa juste en-dessous sans même s’arrêter de courir. Elle lui rentra le poing gauche en plein dans son abdomen, et força le passage sans s’arrêter. Toujours le poing enfoncé dans le ventre, le jeune homme se sentit décollé du sol, emporté par la gardienne qui tendit brusquement le bras gauche face à elle tout en continuant de courir. Une explosion de lumière irisée retentit dans l’abdomen du garçon, qui fit un vol-plané en arrière, ne pouvant même pas hurler la respiration coupée. Il virevolta encore dans les airs, tourna sur lui-même en de multiples saltos incontrôlés, complètement hors de maîtrise. Hong courut à pleine vitesse, rattrapant son adversaire qui continuait de défiler deux mètres au-dessus du sol … Et sauta, armant son pied. La seconde suivante, elle abattit son talon comme un piston dans ce qu’elle avait essayé de viser : son buste … Mais Luke était tellement désordonné dans son vol-plané que ce fut à son aine gauche qu’il encaissa l’attaque. Il ressentit une brutale et terrible explosion de douleur dans la cuisse, tandis que les vibrations remontaient tout du long de son corps, et qu’il dégageait de là, expulsé loin de son ennemie par l’effroyable coup qu’elle venait de lui porter. Le jeune homme sentit ses yeux tenter de s’éjecter de leurs orbites sous la douleur, alors qu’il commençait doucement à chuter de nouveau vers le sol … Il essaya de tourner la tête pour voir où il allait atterrir, et il s’avéra que sa destination était toute choisie : l’eau du lac … Ils s’étaient affrontés tellement violemment qu’ils en avaient dérivés vers la fin de l’île, et qu’elle avait achevé de l’envoyer dans le décor par ses deux derniers coups. Plus que quelques secondes avant qu’il n’aille plonger dans le lac. Il aurait bien voulu matérialiser une barre de fer et s’y accrocher pur éviter de tomber à la flotte, mais à la place … Il enserra son aine gauche, qui était en train de brûler horriblement. Une nouvelle crise de douleur qui l’empêcha de se rattraper, et il chuta en plein dans l’eau, s’enfonçant de plusieurs mètres sous le niveau.
Meiling vint au bord de l’île, contemplant les ronds qui ondulaient à la surface de l’eau, signalent l’endroit où il était tombé. Elle se frotta vivement les mains, une expression d’ennui sur le visage.
« Il était énervé, cette fois … murmura-t-elle. Mais j’ai encore gagné, on dirait. »
Elle retourna sur ses pas, poussant un soupir, prête à reprendre ses fonctions près du portail. Mais elle s’arrêta quelques secondes, réfléchit, puis reprit sa marche comme si de rien n’était.
« … J’espère au moins qu’il sait nager. »

Luke était en train de se tortiller sur lui-même, retenant sa respiration, se contorsionnant dans tous les sens en serrant à s’en déchirer les doigts sa cuisse douloureuse. Elle l’aveuglait, et il n’arrivait même pas à comprendre ce qui lui arrivait tellement il ne pensait qu’à ça ; fort heureusement, il n’eut pas l’absence d’esprit de prendre d’inspiration sous l’eau, ce qui lui aurait assuré une noyade presque immédiate. Au bout d’un moment qui dura plus d’une dizaine de seconde, ça se calme légèrement … Et il put reprendre petit à petit fonction de ses sens. La première chose qu’il pensa fut qu’il avait besoin d’oxygène … Et la surface du lac était à cinq mètres au-dessus. N’ayant pas d’air à disposition sous l’eau, il allait devoir remonter en nageant … Mais il fut soudain un deuxième constat alarmant. Il tourna la tête dans tous les sens, complètement déboussolé. Mais il n’en eut pas le temps de faire davantage : il venait de recracher une grosse quantité d’air de ses poumons, et allait manquer d’oxygène d’une seconde à l’autre : il remonta vivement en battant des bras, assourdi par l’eau environnante, et sortit la tête de l’eau quelques secondes plus tard.
Après avoir reprit un énorme bol d’air, et respirant à grandes goulées, il matérialisa une nouvelle planche de fer et grimpa dessus précipitamment. Il était épuisé … Mais il venait de comprendre quelque chose, et c’était ça le plus important. Il secoua brusquement la tête, et se releva péniblement, tout tremblant. Il fixa longuement l’eau sous ses pieds.
« Même en-dessous … Même en dessous de l’eau, il fait chaud ! »
( ♫ ) Ce n’était carrément pas normal. Plus on descend dans un lac, plus la température est censée être froide. Mais là, non. Il voulait bien croire qu’en des temps de grandes chaleurs, l’eau de surface pouvait monter de quelques degrés, mais en-dessous, ce n’était pas possible. La chaleur monte, elle ne descend pas. Et pourtant … Pourtant, à cinq mètres en-dessous du niveau, il y avait été : il faisait sans doute pas moins de trente degrés, peut-être même plus encore. L’eau était très chaude. Cela devait sans aucun doute perturber profondément les organismes sous-marins, mais là n’était pas le plus gros problème. Décidant d’y réfléchir à tête reposée, le garçon fila vers la rive, abandonnant définitivement son combat contre Hong.
Plus il y pensait, plus il s’inquiétait. Et il commençait tout doucement à comprendre … De déductions en déductions, alors qu’il remontait le lac vers la rive, les mécanismes dans son cerveau s’abattirent uns à uns, dévoilant un cheminement vers la seule origine possible d’un tel phénomène. La chaleur est ascendante … Elle remonte, tandis que le froid redescend. Depuis le début, concernant cet été qui s’éternisait, toutes les hypothèses avaient sans doute été tournées vers le soleil. Pourtant ça ne pouvait pas être ça : les nuages passaient fréquemment devant, et malgré tout la température ne baissait pas d’un ton durant ces périodes. Ce qui signifiait que c’était bien un soleil d’automne qu’il y avait au-dessus de Gensokyo, un soleil qui ne chauffe pas, ou du moins pas excessivement. Non, la chaleur, elle venait d’autre part. Et Luke savait parfaitement d’où elle pouvait venir. C’était la seule solution. Une fois arrivé près de la plage de terre sèche, il se tourna vers l’étendue d’eau amincie, et resta longuement à la contempler. C’était d’ailleurs même pour ça que le Lac ondin s’était énormément évaporé ces derniers temps, en tout cas plus que si la chaleur venait simplement du soleil. Car en vérité …
« … La chaleur … Elle vient d’en-dessous du lac ! »


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 22 Juil - 23:40

Luke était perdu, ne sachant plus quoi faire. A présent, le manoir du lac était devenu le cadet de ses soucis, tout comme Impera et tout ce qui pouvait l’éclairer dans ses recherches. Maintenant qu’il avait fait cette découverte, il était animé d’une toute autre idée, alors qu’il fonçait à travers les plaines de Gensokyo, au-delà de la Forêt Magique.
« Il faut que je les contacte … pensait-il. »
Le problème, c’était qu’elles étaient parties enquêter depuis déjà un moment, même s’il n’avait pas encore été assez long pour espérer qu’elles soient rentrées chez elles. Et il n’avait pas la moindre idée de comment les retrouver, ou au moins entrer en communication avec Marisa d’une façon ou d’une autre … Il ne savait même pas comment elles avaient orienté leurs recherches, ce qui faisait qu’il n’y avait aucun moyen de leur faire part de ce qu’il avait trouvé. Malgré tout, Luke avait eu une première idée qui lui avait traversé l’esprit sans qu’il ne sache exactement pourquoi : se rendre au Temple Hakurei. C’était sans doute là que leurs investigations avaient pris leur point de départ, mais c’était tout … Sur la route, il était passé par-dessus la clairière de la maison de sa partenaire, pour voir que la marmite était toujours remplie de l’antidote refroidi, signe que Marisa n’était effectivement pas revenue. Il avait donc suivi sa première intuition, et était sorti des zones forestières.
A présent, c’était une longue et belle plaine d’herbe légèrement jaunie qu’il survolait. Quelques groupements d’arbres simples ou de fleurs sauvages éparses poussaient à certains endroits, mais c’était surtout le petit sentier de terre battue qu’il suivait. Un chemin étroit qui commençait doucement à se refaire envahir par l’herbe, comme si très peu de monde l’empruntait régulièrement … Il commençait à voir nettement de petites montagnes dans le lointain, ce qui était de bon augure. Le temple se situait non loin de ces chaînes de monts … Et au bout d’un moment, le sol grimpa en altitude. Il put voir dans le lointain, à un endroit où les arbres étaient plus regroupés, une côte couverte d’herbe et de végétation monter de plusieurs mètres, où se trouvait un grand escalier de pierre blanche. A mesure que le garçon avançait, les arbres se faisaient de plus en plus nombreux … Et quand il arriva enfin au bas des marches, il était déjà entré dans une allée entre les bosquets. Il contempla le grand escalier, au-delà duquel brillait un ciel bleu et parcouru de traces pâles … Encadré dans les bordures rouges vif d’un portail torii. C’était relativement calme et paisible … Aussi Luke commença doucement à gravir la volée de marches, deux à deux, toujours oppressé par la température peu acceptable.

Quand il atteignit le sommet, il contempla alors pour la première fois ce qui était le Temple Hakurei dont sa partenaire lui avait plusieurs fois parlé. Après l’escalier, un long chemin de pierres du même type s’étendait sur la cour du sanctuaire, découpant le jardin en deux parties couvertes d’herbe jaune et de fleurs fanées … Et au bout de cette allée blanche, se trouvait un petit bâtiment digne des éternels temples shinto. Pendant une fraction de seconde, Luke repensa au temple de fer qu’il avait bâti trois mois plus tôt, et qui avait justement été détruit par la prêtresse résidente des lieux … Mais tout ceci était de l’histoire ancienne, aussi oublia-t-il aussitôt cette mauvaise pensée. Il s’avança, atteignant le petit édifice sacré, dont la réserve se trouvait plus en arrière à gauche. La porte coulissante était solidement fermée, et un panneau de bois avec des lettres noires gravées était accroché au centre de l’issue verrouillée.
« Prêtresse de sortie, temple fermé pour le moment. Revenez plus tard. »
Deuxième fois qu’il voyait un message de ce genre, mais Luke s’y était attendu. En même temps, il n’était que deux heures de l’après-midi voire un peu plus, elles ne seraient pas de retour avant un moment … Il n’y avait pas la moindre indication concernant l’endroit où elles auraient pu se rendre, par contre, et ça c’était un problème. Dans ce cas, il allait falloir procéder à l’inverse.
Le jeune homme se dirigea vers les arbres qui délimitaient la surface du jardin, et commença à en tâter l’écorce de plusieurs. Il finit par en trouver un qui avait l’air assez vieux, et dont la peau végétale commençait doucement à se décoller du tronc ; il matérialisa une espèce de coutelas de fer, et découpa dans l’écorce un rectangle de bois qu’il détacha ensuite. A présent en possession de cette courte et solide planche courbée, il se redirigea vers le temple, matérialisant cette fois un stylet à la pointe très aiguisée. Gravant les mots dans le bois, il reposa ensuite son message en équilibre sur la pancarte, le mettant bien en évidence.
« Sous le Lac »
Maintenant, si elles revenaient ici, elles seraient prévenues. Luke réfléchit quelques secondes : il devait aussi laisser un mot chez Marisa, afin de la prévenir plus en détail. Il ne pouvait pas écrire tout un roman sur une planche de bois, ce n’était pas évident … Car il avait bien l’intention de s’y rendre, sous le lac, lui aussi. Il avait horreur de cette chaleur … Lui aussi voulait s’en débarrasser aussi vite que possible. Mais comment s’y rendre, sous le lac ? Il y avait bien un passage vers les mondes souterrains dans le coin, mais c’était vers l’Enfer des Brasiers Ardents qu’il menait. Il ne savait pas exactement de quoi s’agissait-il, mais une chose était sûre : l’entrée était à plusieurs kilomètres du Lac ondin, il ne pouvait pas passer par-là. Il allait donc falloir qu’il regarde plus en détail aux abords du lac lui-même …
Il ne fallut que peu de temps supplémentaire pour que le manieur de fer s’éclipsât des lieux, ayant laissé son indice sur la porte du temple.

Il revint très rapidement, après une bonne vingtaine de minutes à filer sur sa planche de fer, auprès de la petite maison en désordre de la sorcière. Fouillant dans sa poche, il sortit puis inséra la clé de la demeure dans la serrure, et entra rapidement sans la refermer derrière lui. Il revint dans la salle à manger, fraîche et agréable comparé à l’air de l’extérieur, et se saisit du petit mot qu’il avait laissé quelques heures plus tôt sur la table. Il le roula en boule et le glissa dans sa poche, prenant un nouveau morceau de papier immaculé pour écrire son message, et reprit la plume et l’encrier laissés dans un coin de la maison. Qui était légèrement plus en ordre depuis qu’il faisait le ménage fréquemment, mais restait relativement chaotique dans l’ensemble. Il commença à écrire sur le nouveau carré de papier.
« La source de la chaleur se trouve sous le lac. Parti voir ce qu’il en retourne. Serais sans doute aux bordures du Lac ondin quand tu liras ces lignes. Désolé de ne pas vous avoir accompagné dès le début. »
Il avait hésité un moment avant d’écrire sa dernière phrase, mais il laissa tel quel et reposa le mot au même endroit que le précédent. Une fois sa préparation terminée, il repartit dehors, et referma la porte une fois de plus derrière lui. Il partit alors une dernière fois vers le lac qu’il avait tant de fois abordé durant ses recherches, et y parvint en relativement peu de temps.
De nouveau le paysage frappant se dressa devant ses yeux, la plage de terre et le peu d’eau qui restait du tout … Luke se tint face à la vision, entre deux arbres, les bras croisés.
« … Bon, pensa-t-il. Je suis certain que la chaleur vient d’en-dessous, ça ne peut pas être autrement. Enfin, j’espère ne pas me tromper … Mais il reste encore le problème de trouver le moyen d’y parvenir. Et surtout, si l’origine de la température se trouve bien là, il doit y faire une chaleur du diable … Et je ne sais même pas s’il est possible de mettre fin à tout ça. Mais bon, autant essayer … »
Sa première mission était donc de trouver l’entrée. Il y avait forcément quelque chose qui allait mener à cet endroit, sous le lac, qui émettait cette chaleur monstrueuse. Comme ça pouvait être n’importe quoi, la meilleure chose qu’il avait à faire était de commencer par faire le tour … Il décida de commencer sa ronde par la forêt, longeant les anciennes rives à présent terreuses. Ses recherches débutèrent ainsi.
Beaucoup de temps s’écoula. Luke avait marché tout du long du lac, sans jamais rencontrer quoi que ce fût d’anormal … Il avait arpenté les bordures de la Forêt Magique tout en restant à proximité de l’endroit suspect, fouillant en balayant le paysage du regard à la recherche du moindre indice sur une éventuelle entrée quelle qu’elle fût. Il avait ainsi longuement voyagé autour du lac, entre les arbres, avant de s’attaquer aux rives asséchées. Il avait cette fois encore fait chou blanc … Il n’y avait toujours rien d’anormal, à part cette maudite chaleur. Il avait l’impression de brasser de l’air … Il ne savait même pas depuis combien de temps il était là à explorer, mais en tout cas, le soleil commençait tout doucement à décliner. On était encore très loin de la fin d’après-midi mais on s’en approchait.
Il se posa par terre, respirant un grand coup, et massa son aine gauche qui recommençait à lui donner des élancements. Il était de retour dans la forêt, après avoir longuement dévié vers la Montagne de la Foi, qui n’était plus exactement très loin à présent … Il resta là à se reposer, épuisé de ses recherches incessantes, le dos contre un arbre et assis sur l’herbe jaunie. Heureusement, pendant ses investigations, un petit groupe de fées s’était approché de lui et avait commencé à le taquiner. Mine de rien, s’il s’était énervé d’abord et les avait chassées à grands coups de pouvoirs du fer, il en avait bien ri au final … Ca avait été sa distraction de la journée. Il n’y avait pas été méchamment non plus, juste de quoi les éloigner … Sur quoi, elles lui avaient pour la plupart tiré la langue avant de battre en retraite. En y repensant, Gensokyo était vraiment un pays fantastique … Il n’avait jamais vu de telles choses auparavant, quand il était dans le monde extérieur. Et par-dessus tout, il n’était pas pourchassé, il avait des amis … Bref. Il était tout simplement heureux, quand il prenait le temps d’y penser …
Ses réflexions et réminiscences furent interrompues par quelque chose qui accrocha soudain son œil. Il venait d’y avoir un léger courant d’air, comme une brise d’été, qui était passé là où il se trouvait. Et ça avait agité quelque chose, non loin de là. Il tourna la tête en direction de la montagne, dont la base commençait à monter plusieurs centaines de mètres plus loin : quelque chose flottait au vent. Quelque chose qui était accroché à une branche d’arbre, et qui ondulait sous la brise. Intrigué, Luke se releva et se dirigea dans cette direction. Il n’avait pas encore regardé par là … Il n’était pas allé aussi loin. Quand il parvint à la hauteur de l’objet suspendu dans la branche d’arbre, à deux mètres au-dessus du sol, il vit que c’était un morceau de tissu vert qui semblait avoir été récemment déchiré. Il se démarquait bien des feuilles.
« … J’ai déjà vu ça quelque part … »
Il secoua la tête, et regarda plus aux alentours. Il laissa alors échapper une exclamation de surprise ; très près d’ici, à l’endroit où la pente de la montagne commençait à monter dans le dénivelé, un étrange trou dans le sol était visible. Il accourut près de l’orifice, et vit qu’il s’enfonçait profondément dans le sol … Il était assez étroit, mais suffisant pour laisser passer quelque chose à carrure humaine.
« Trouvé ! »
S’il y avait bien une entrée vers l’endroit qui se trouvait sous le lac, ça ne pouvait être que celle-là ; l’ancienne rive se trouvait à peine à plus de cent mètres de là. Mais quelque chose intrigua Luke quand il examina la cave de près : il put déceler, sur les parois de calcaire qui s’enfonçaient dans la grotte, des traces noires carbonées. Il y en avait à peu près partout, de taille moyenne ou plus petites, mais la lumière qui venait encore du ciel les éclairait parfaitement. Le creux descendait d’abord en pente, et c’était tout ce qu’il pouvait en voir … Tout autour de la crevasse, des feuilles mortes venues de la montagne s’étalaient en tapis sur le sol, et un peu à l’intérieur aussi. Le jeune homme hésita longuement avec lui-même, puis ravala sa salive.
« … Il devait y avoir une lanterne dans la maison de Marisa. Allons voir ce qu’il se passe de ce côté-là … »


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Sam 30 Juil - 19:53

( ♫ ) A la fois les craintes et les espérances du jeune homme s’étaient réalisées. A l’intérieur de la caverne annoncée par la crevasse, il faisait une chaleur à étouffer, abominablement plus élevée qu’à l’extérieur au fur et à mesure qu’il progressait. Il souffla un coup, s’épongea le front, et relâcha la lanterne à bougie qu’il tenait dans la main droite ; elle s’éleva alors d’elle-même dans les airs, et éclaira le chemin du garçon sous la simple volonté de son esprit – une chance que son fond fut en fer. Le tunnel qui descendait légèrement, même s’il restait assez petit et étroit, était suffisant pour qu’il y progresse sans se baisser trop. Les parois de calcaire blanchâtre étaient toujours maculées de traces noires, mais à mesure qu’il progressait, la roche changeait. Elle passait petit à petit d’une couleur blanche et sale à quelque chose de plus rouge sombre … et beaucoup plus noir. Au départ, ces morceaux de roche n’étaient que de simples cailloux dans les parois courbées de la grotte, mais après au moins quinze dizaines de mètres parcourues, la structure de la pierre avait complètement changé. C’était à présent … Quelque chose qui ressemblait à du basalte. Et Luke se sentait de moins en moins bien à mesure qu’il avançait et faisait ces constats, à la fois parcouru de bouffées de chaleur et de malaise à ce qu’il commençait à comprendre qui l’attendait à l’autre bout du tunnel. Il était bien descendu de plusieurs mètres, voire dizaines de mètres … Ca avait tourné par plusieurs fois, faisant des serpents creux dans les entrailles de la terre. Et la pente se faisait de plus en plus abrupte … Au bout d’un moment, Luke s’arrêta. Il ouvrit la fermeture de sa veste, mais ne l’ôta pas pour autant, tout en regardant ce qu’il y avait devant lui ; beaucoup de caillasses étaient étendues par terre sur la suite de la grotte, et les parois marron sombre semblaient avoir été fracturées. Il passa la lanterne près des murs courbés pour observer : on aurait dit qu’une partie du tunnel avait été creusée beaucoup plus récemment que le reste, à cet endroit précis … Ce fut alors qu’il se rendit compte que sa lampe n’était pas la seule chose qui produisait de la lumière. Il ouvrit le compartiment de verre, et souffla sur la flamme qui s’éteignit alors ; il aperçut, à l’autre bout du tunnel, une étrange aura projetée d’orange sur la roche rouge … Comme si un grand brasier était allumé au bout. Il s’avança encore, aidé cette fois de cette nouvelle lueur lointaine. Il n’aurait su dire combien de distance il avait parcouru cette fois … Mais quand il parvint au bout de la grotte, il se rendit compte trop tard que la pente était devenue trop abrupte. Il glissa soudain par terre, dégageant pas mal de cailloux minuscules, et atterrit sur le bas du dos en continuant de dévaler la pente. Il tenta tant bien que mal de se redresser et s’arrêter, mais tel glissant sur un toboggan, il continua de descendre sans contrôle de plusieurs mètres … Avant d’apercevoir enfin le bout du tunnel, dont la pente redevenait horizontale, et d’en sortir brusquement. Toujours assis, il plongea en avant et fit plusieurs roulades sur place, couvert de poussière. Il respira un grand coup, pour constater que l’air était devenu un peu plus clément que précédemment. Il secoua la tête, épousseta un peu sa veste éraflée, et se redressa. La première chose qu’il constata, ce fut qu’il n’était pas seul.

Il se frotta les yeux, voyant que la personne présente et qui avait entendu le tintamarre de son arrivée se retournait dans sa direction. Le jeune homme eut un sursaut, s’étant attendu à tout, sauf à ça.
« Dondéo ?! Qu’est-ce que tu fabriques dans cet endroit ?
- Je crois que je pourrais te poser la même question, répliqua-t-il avec sérieux. Tu m’espionnais ? Ca fait à peine dix minutes que je suis arrivé ici.
- … Attends … Ce n’est quand même pas toi, le responsable de cette foutue chaleur ? »
Il eut l’air franchement étonné d’une telle accusation, et leva les mains en hochant négativement la tête.
« Je peux t’assurer que non. Ca fait déjà presque une semaine que j’enquête dessus, et ce n’est que maintenant que je découvre cet endroit. Tu as ma parole. »
Luke n’eut pas l’air parfaitement convaincu, mais ne fit pas plus de vagues. Il avait bien des comptes à régler avec lui mais ça viendrait plus tard ; pour le moment, autant s’attarder sur ce qu’il avait découvert. Sur ce qu’ils avaient découvert.
Le jeune homme arriva à la hauteur de Dondéo, regardant la grotte nouvelle qui débouchait sur le tunnel précédent. Elle était relativement grande et en dôme, d’au moins dix mètres de rayon, haute d’un plafond en voûte de six mètres de haut à peu près, et surtout … Surtout, les deux humains étaient debout sur une plateforme d’à peine cinq mètres de large, qui s’étendait sur l’un des côtés de la salle. En-dessous, Luke jeta un œil : il y avait un gouffre d’au moins une cinquantaine de mètres de profondeur, d’où remontaient des colonnes de pierre érodées par le temps comme autant de pieux dressés vers les cieux invisibles … Mais ce qu’il n’y avait pas à manquer, c’était le bain de lave bouillante qui gisait au fond, faisant remonter des courants d’air monstrueusement chauds, et augmentant la température de manière significative. Même les roches des parois, quand on les touchait, étaient brûlantes. Le jeune homme craignait que ses semelles ne finissent par fondre s’il restait trop longtemps au même endroit.
« … Qu’est-ce que c’est que ce truc …? marmonna-t-il, contemplant avec prudence le magma bouillonnant plus bas.
- C’est sans doute ce qui provoque la chaleur sur Gensokyo. J’ai découvert l’entrée de la grotte il y a trois heures. Ce n’est qu’il y a une demi-heure que je me suis équipé pour l’explorer. »
Il désigna rapidement une autre lanterne qui était posée près du mur sur la plateforme, ce à quoi Luke acquiesça.
« C’est toi qui a dégagé le reste du tunnel ? demanda-t-il.
- Oui, il était incomplet. Apparemment, quelqu’un l’avait bouché avec des roches … J’ai détruit les pierres qui bouchaient le passage, et dix minutes plus tard, tu arrivais dans cette salle à ton tour. J’avoue que tu m’as surpris. »
Le jeune homme haussa les épaules, nullement désolé pour le désagrément. Dondéo regarda les parois de l’endroit, songeur.
« … C’est quand même assez impressionnant. Je ne savais pas qu’il y avait d’anciennes chambres volcaniques sous Gensokyo.
- Ouais, et elle est plutôt vieille, celle-là. Les pierres sont érodées ; je crois que le tunnel vers cette chambre a été creusé il n’y a pas tellement longtemps non plus. Ce qui est le plus bizarre par contre, c’est qu’il devrait faire encore beaucoup plus chaud, ici …
- Ah, ça ? Ne t’inquiète pas, avant que je n’arrive, la chaleur était bien plus étouffante que maintenant.
- Comment ça ?
- Et bien, j’ai … »
Dondéo fut brusquement interrompu dans ses propos par un brusque bruit venu des profondeurs. Les deux mirent vite fin à leur discussion, et s’approchèrent prudemment du bord de la plateforme, pour regarder vers le puits de lave en-dessous. Quelque chose remontait, à toute vitesse.

Les deux garçons eurent un brusque et paniqué mouvement de recul, s’éloignant aussi vite que possible du bord. Ils ne savaient pas exactement ce qui les avait effrayés le plus : soit la brusque boule de magma qui s’était éjectée du fond, soit le courant de chaleur et la cacophonie qui en avaient résulté … soit la voix élevée, presque chantée, qui était revenue des profondeurs comme une mélodie désincarnée.
« ♪ Hors de ma portée l’Enfer des Brasiers Ardents … De ma propre demeure je serai résidente ♪ ! Tiens donc, de la visite ? »
( ♫ ) Luke et Dondéo se retournèrent vers le centre dénué de sol de la salle, pour voir l’énorme boule de lave dégoulinante qui s’était suspendue dans les airs à hauteur de la plateforme. Mais le plus impressionnant dans tout ça, c’était que quelque chose se trouvait dessus, sans brûler ni même couler dedans. Pire encore, c’était quelqu’un de vivant. Et une youkai.
Elle était là, allongée sur le dessus de la boule de lave comme s’il s’était agi d’un simple matelas courbé. Elle était de taille moyenne, assez petite même, elle ne devait pas arriver au nez des deux garçons sur la hauteur … Des cheveux noirs, tirant aussi légèrement sur le rouge très sombre, étaient coiffé en une paire de tresses qui retombaient derrière ses épaules. D’autres rideaux capillaires, semi-longs et arrivant en-dessous de ses joues, ornaient son visage. Elle avait des yeux étranges, qui ne semblaient pas avoir de couleur réellement fixe : c’était un orangé qui passait par moment au jaune doré, puis retombait sur du rouge sombre, et continuait de luire ainsi … Comme les reflets de la lave. Elle était vêtue d’une tenue étroite, qui enserrait son torse d’un corsage noir, en-dessous duquel une jupe sombre assez longue couvrait ses cuisses. Ses bras et ses mollets étaient nus, directement en contact avec la lave de la boule, mais sur chaque membre semblait tatoué une ou deux minuscules notes de musique en calligraphie. Enfin, elle portait une paire de getas de bois aux pieds … Et elle regardait ses deux invités la tête reposée sur la sphère incandescente, sans même exprimer la moindre sensation de douleur ou de malaise. En fait, elle avait même carrément l’air d’un chat qui se prélassait paresseusement sur un coussin moelleux et confortable. C’était à peine si elle allait se mettre à ronronner d’un instant à l’autre …
« ♪ Je me demande ce que des humains comme vous deux, sont venus fabriquer en la pompe de ces lieux ♪ ! L’issue était bloquée pourtant …
- … Parler en alexandrins franchement ça craint, ne put que commenter Luke. »
Dondéo s’éclaircit la gorge. Ils étaient certes à une bonne distance de sécurité de la youkai, mais la chaleur de la boule de feu était perceptible d’ici, et le fait qu’elle y semblait totalement insensible ne rendait pas les choses plus jouables. Il reprit la parole après la raillerie que le jeune garçon avait prononcée à voix basse.
« Qui êtes-vous, et où sommes-nous ici ?
- Aah … ♪ Les gens m’appellent Atsuko Kawayôgan ! Cet endroit est une vieille chambre de lave … Elle était vide mais je l’ai vite remplie ! Maintenant il fait chaud et ainsi va la vie ♪ …
- Bon désolé, mais je ne comprends vraiment rien à ce que vous racontez … coupa Luke, qui commençait à avoir mal à la tête avec la chaleur. Vous pourriez parler comme tout le monde, pour qu’on puisse en venir au fait ? »
Le visage tout souriant de la nouvelle venue changea brusquement du tout au tout. La joie et la bonne humeur qu’elle affichait se défit comme une couche de peinture trop fraîche qui coulait, laissant place à présent à quelque chose de plus mécontent et sérieux. Elle se redressa sur sa boule de lave, et s’assit en tailleur dessus, dévisageant les deux autres avec une expression austère et agressive.
« Je t’ai dit que mon nom est Atsuko, blanc-bec. J’ai été à l’Enfer des Brasiers Ardents pour qu’ils me laissent l’accès à l’incinérateur, mais ils n’ont pas voulu sous prétexte que je chantais trop fort et faux, et que j’étais entrée chez eux sans autorisation. Je peux pas vivre sans chaleur, alors j’ai réinvesti cette vieille caverne toute défraîchie comme compensation. Ah lala, les vieux, les jeunes, j’vous jure …
- Donc … C’est bien vous, qui avez apporté toute cette lave ici ? continua Dondéo en conservant son sang-froid.
- Oui, tout à fait. J’ai fait fondre les vieilles roches du fond et du tunnel par où vous êtes entrés. La lave et moi, c’est une grande histoire d’amour …
- D’accord … murmura discrètement Luke. C’était donc pour ça qu’il y avait des traces de carbone sur les parois du tunnel. »

Elle eut un rire jaune suite à ses dernières paroles, puis revint immédiatement focaliser son attention sur les deux autres.
« Et ça pose un problème ? fit-elle en montrant clairement qu’elle connaissait la réponse.
- Un peu, déclara Dondéo avec une expression froide comme le marbre. Il fait une chaleur abominable au-dessus, à vrai dire. Gensokyo croule sous un été qui ne s’arrête pas à cause de cette température, notamment pour ceux qui habitent sur le Lac ondin. Ces conditions sont tout simplement invivables. »
Il avait dit ça avec un ton qui n’échappa pas complètement à Luke. Ajouté au visage qu’il avait pris … Le jeune homme comprit bizarrement qu’il devait avoir eu de très bonnes raisons d’enquêter sur cette chaleur depuis plusieurs jours. Même s’il n’en avait pas la moindre idée à proprement parler.
« Et bien tant pis pour vous, répondit simplement la youkai d’un air ennuyé. Satori n’avait qu’à me laisser l’accès à l’incinérateur. Je demandais pas grand-chose, moi …
- Moi non plus je ne te demande pas grand-chose. Simplement de débarrasser le plancher.
- Et si je refuse ? »
Dondéo ne répondit pas tout de suite à l’air de défi qu’elle lui lançait. Ce fut au tour de Luke de débloquer la situation.
« Bon écoute, est-ce que c’est la première fois que ça arrive ? Personne ne m’a dit que les étés de Gensokyo se prolongeaient aussi longtemps, les années précédentes. Ce n’est que maintenant que tu veux prendre une chambre magmatique pour ton plaisir ?
- Oh, les choses ont changé. Avant, j’habitais à Makai, y’en avais partout. Mais j’en ai eu marre de ce monde rempli de fous-furieux qui passaient leur temps à se battre, alors je suis venue ici récemment pour être plus tranquille. »
Luke se raidit brusquement à l’écoute de ce nom. Makai … Elle était originaire de là-bas ?! Alors si ça se trouvait, ce n’était pas une youkai qu’elle était, mais …
Dondéo était resté stoïque durant tout ce temps, et croisa les bras en soutenant le regard pénétrant de la démone. Il n’en avait l’air nullement impressionné.
« Quoi qu’il en soit, il va falloir arrêter tout ça. Fais ce que tu veux, mais retire cette lave d’ici. Il doit bien exister d’autres solutions que ça.
- ♪ Désolée, je crains que la réponse soit non ♪ ! chantonna-t-elle en reprenant soudainement son visage enfantin. »
L’homme soupira. Apparemment, il n’y avait rien à faire pour la raisonner. Le manieur de fer toussota.
« Au moins un mystère de résolu, annonça-t-il. La chaleur de ce magma se transmet doucement dans la roche, puis plus rapidement dans l’eau du lac. C’est exactement le même cas de figure …
- Que dans une casserole, compléta Dondéo. Sauf que je n’ai aucune intention de la laisser cuire Gensokyo comme bon lui semble.
- … Tu as de quoi combattre ?
- Moi ? Et toi alors, pour commencer ?
- … J’ai tout ce qu’il me faut. »
Luke leva légèrement le bras gauche, faisant une petite démonstration de ses pouvoirs à son compagnon. De multiples lames de fer, billes et aiguilles furent issues de l’air que contenait la chambre magmatique, gravitant autour de leur manipulateur … Il était à présent armé jusqu’aux dents. Dondéo esquissa un sourire intéressé à la vue du phénomène, puis se mit à son tour en position de combat.
« … Moi aussi. »
Le jeune homme ne comprit pas immédiatement ce qu’il se passait, mais au moins, il avait très nettement senti que l’air de la salle venait de changer. Il y avait des courants … Comme s’il y avait du vent. La masse aérienne continua de voyager dans les espaces vides de la salle, discrète mais bien perceptible. Ce ne fut que quelques secondes plus tard que Luke comprit que tout cet air venait de converger auprès de Dondéo, et que des formes étranges venaient d’apparaître autour de lui. C’était … Comme des déformations de la lumière, un peu comme on en voit au-dessus du feu de temps à autre. Ces objets invisibles … Il y en avait un qui avait comme une forme de bouclier, et qui protégeait l’homme de face. Un autre avait une apparence longue et effilée, comme s’il se fût agi d’une lame, qu’il tenait à la main. Il y avait également quelques boulets, qui tournaient autour de lui … Tous autant d’objets spectraux, dont on ne distinguait que très difficilement les contours. A tout hasard, Luke tendit la main et effleura l’une des formes sphériques qui gravitaient : c’était bien solide. C’était de l’air solide. Apparemment … Son compagnon avait le don de solidifier et de manipuler l’air comme bon lui semblait. C’était assez impressionnant …
« Bon, on s’y met à deux ? demanda-t-il, impatient. Je ne suis pas sûr de pouvoir la battre tout seul …
- C’est quand tu veux, approuva le manieur de fer. »
Comme la nommée Atsuko avait l’air de comprendre leur petit manège, elle glissa soudain à l’intérieur de sa bulle de lave et en ressortit par en-dessous, où elle y resta suspendue par un bras tout en faisant remonter la boule comme une montgolfière. Elle dévisagea ses deux adversaires d’un air amusé et joueur, et chantonna pour la dernière fois en se balançant allègrement.
« ♪ Si vous voulez tant m’expulser de ma demeure, nous allons voir si vous serez à la hauteur ♪ ! »
De multiples petites boules de lave remontèrent soudain des profondeurs de la caverne, se positionnant derrière la démone enjouée …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Lun 1 Aoû - 21:53

Luke sentit la goutte gelée qui lui coulait sur la tempe, provoquant une minuscule rivière de glace sur le flanc de la tête. En contraste avec la chaleur immonde de la chambre magmatique, la sensation de cette sueur froide eut l’effet d’un coup de fouet sur son cerveau. Il jeta vivement un œil à Dondéo, à côté de lui, qui était en position de garde, prêt à agir. On aurait dit un fauve sur le point de bondir, attendant le moment où il faudrait passer à l’action. Mais le jeune homme n’en menait pas aussi large. Et il espérait de toutes ses forces que ses inquiétudes n’étaient pas fondées … Atsuko sous sa boule ascendante eut un mouvement de son bras libre. Ce fut le dernier signe qu’il vit avant le début du pilonnage.
( ♫ ) Avant même que le garçon n’ait encore pu faire le moindre geste, son compagnon d’arme s’était propulsé dans une trajectoire courbée vers l’ennemie. Le manieur de fer bondit sur place et déguerpit en vitesse de là, à planche de fer. Tels des tirs de mortier, les flopées de lave en fusion avaient commencé à s’écraser sur la plateforme dans des bruits de gélatine affreux, tandis que Dondéo s’était déjà envolé de son côté hors de portée de tir. Luke avait à peine eu le temps de se mettre à l’écart des retombées brûlantes, partant sur le flanc opposé ; il avait d’ores et déjà eut le réflexe de se créer une épaisse plaque de métal au-dessus de sa tête, s’assurant une protection du strict minimum contre les gerbes mortelles de flammes qu’Atsuko leur balançait dessus. Le jeune homme comprenait que c’était du sérieux : un simple moment d’inattention suffirait à l’adversaire pour porter un coup efficace, et le moindre coup efficace suffirait à provoquer la cata’. C’était de la lave, pas de l’huile bouillante : si on s’en prenait, on s’en sortait pas avec de simples cloques ou dieu ne sait quelle brûlure, mais carrément avec une partie du corps en moins ! Et encore, dans le meilleur des cas. Luke bannit les images atroces qui lui traversaient l’esprit à cette pensée et embraya dans la position « combat » ; cette fois, c’était parti.
La démone aux yeux de braise, toujours accrochée en-dessous de sa boule, s’était mise à tourner sur elle-même telle une danseuse de boîte à musique. En réaction, d’autres flopées de lave incandescente étaient en train de remonter des profondeurs sous elle, rehaussant la température toujours plus qu’elle ne l’était déjà … Le jeune homme ne réfléchit pas plus longtemps pour commencer à riposter, et de mouvements de bras très rapides tout en tournant autour de sa cible, il lui balança des objets de fer à la pelle n’ayant aucune forme ni consistance précise. Il fut très rapidement à court de munitions cependant, tout ce qu’il avait métallisé précédemment étant déjà parti, et la chaleur l’empêchant de se concentrer pour augmenter la cadence et bien viser … C’était mauvais. Il n’arrivait pas à se battre convenablement …
« Boîte à musique : Berceuse du Mont Fuji ♪ ! »
Luke se raidit ; elle ne perdait vraiment pas son temps, elle venait déjà d’activer une Carte d’Incantation ! Fébrile, le jeune homme sur sa planche de fer attendit tout en continuant de voler autour d’elle, tandis que les grosses gouttes de lave en fusion se mettaient à orbiter très près autour de leur manipulatrice. Quelques secondes plus tard, les sphères de magma s’expulsèrent de là, volant aux quatre coins de la salle en dôme … Le jeune homme eut un coup de sang, et obliqua dès que possible à travers le filet de lave qui lui fonçait dessus. Il pensait s’en être sorti … Mais il se rendit vite compte qu’en fait, il venait tout simplement de se faire emprisonner dans l’attaque de la démone de feu.
C’était presque du grand art. Deux rubans circulaires et concentriques de boules de lave s’étaient formés, en position horizontale et ayant Atsuko pour centre de gravité. L’un de ces rouleaux, d’un diamètre de trois mètres, tournait lentement autour de la démone comme la ceinture d’astéroïdes tourne autour du soleil, figuré par la bien plus grosse sphère de lave à laquelle elle était accrochée. Elle était comme la tige à l’intérieur d’un engrenage … Quant à l’autre ruban, d’un diamètre cette fois bien plus grand qui lui faisait presque lécher les murs de la salle, il avait également la même vitesse angulaire et la même direction que tout l’ensemble. Sans compter que tous deux avaient exactement le même nombre de balles enflammées chacun, ce qui faisait que l’un était bien plus lacunaire que l’autre … Luke se trouvait en ce moment coincé entre les deux rouleaux, ne sachant exactement ce qui allait se passer et méfiant au possible. Il ne fut pas déçu.

Du coin de l’œil, il remarqua l’une des boules du ruban resserré autour d’Atsuko s’éjecter de sa position, filant droit vers l’autre beaucoup plus grand et moins concentré. Au même instant, une autre sphère s’était également propulsée de ce dit rouleau extérieur, exactement au même niveau. Le jeune homme était assez loin des deux balles qui s’étaient détachées, et pensait donc qu’il serait hors d’atteinte … Jusqu’à ce que les deux sphères en questions ne se percutent violemment, se rencontrant à mi-parcours entre les deux rubans.
La déflagration due à la collision fut considérable, et manqua de déséquilibrer Luke de son appui instable, mais ce ne fut pas tout. Il crut tout d’abord que ce n’était qu’une hallucination auditive, mais l’espace d’une seconde … il avait comme entendu que cette explosion n’avait pas été normale. Elle avait été comme … musicale. Comme une note de musique. Cette impression diffuse fut pourtant très vite confirmée, quand le tonnerre de la berceuse se déchaîna dans la salle en dôme : de part et d’autre des deux rubans, les sphères voisines s’éjectaient de leur orbite pour se rencontrer comme l’avaient fait les précédentes, assurant une mélodie désincarnée et ponctuée d’ondes de choc violentes. Le garçon se retrouva très vite en pleine tempête ; ce n’était même plus un combat à ce rythme là, mais une partie de survie. Les détonations se succédaient et se multipliaient sans fin dans chaque recoin de la salle, et cette maudite musique semblait vouloir le rendre fou … Ca se réverbérait, encore et toujours, alors que les vagues de chaleur circulaient imprévisiblement dans les airs sous les aléas du combat. Luke, au milieu du chaos brûlant et des notes retentissantes, continuait de se protéger des ondes à l’aide de sa plaque de protection ; il n’arrivait pas à placer la moindre offensive … Et il était beaucoup trop en danger à l’heure actuelle pour se soucier d’attaquer. Il jeta un œil sous ses pieds : le bain de lave était bien bas … S’il essayait de descendre un peu, il pourrait se mettre hors de portée du tourbillon infernal : les rubans n’étaient hauts que de cinq mètres tout au plus. Il tenta de piquer légèrement en dessous, pour se dégager de là …
Ce qui lui arriva eut comme l’effet d’un coup de tonnerre. L’impression qui s’empara de son corps, alors qu’il n’était pas encore complètement descendu en-dessous de la zone de danger, manqua de le faire vomir. Il se porta brutalement les mains au nez, bouchant ses narines et fermant ses yeux comme s’ils avaient été aspergés d’ammoniac, comme si deux aiguilles à tricoter s’étaient introduites très profondément dans ses sinus. Il venait de plonger son corps tout entier dans un bain d’eau en ébullition. Le choc thermique fut si intense qu’il eut le réflexe salvateur de rehausser sa planche supportrice de plusieurs mètres vers le haut, tandis que son cerveau commençait tout doucement à fondre dans sa boîte crânienne … Une fois remonté, les sévices qu’avait subis son corps pendant la fraction de seconde commencèrent à se dissiper. Il se donna des coups de paume sur les coins de la tête pour se remettre la cervelle en marche, et tenta de se remettre dans la marche d’esquive. Ce qui n’eut franchement aucune efficacité dans son état.

Fort heureusement pour lui, les balles des deux rubans, à force de se percuter et d’exploser en suivant la partition imaginaire d’Atsuko, avaient commencé à s’amenuiser. La mélopée prenait doucement fin, les explosions se faisaient moins fréquentes … Jusqu’à ce qu’il n’y ait, au final, plus rien. Le calvaire était terminé.
Maintenant que le calme était – momentanément – revenu, Luke reprit enfin pleine conscience. Le choc était passé, et il avait eut beaucoup de chance de ne pas s’être pris de balle perdue. Descendre, même de quelques mètres, était la pire idée que l’on pouvait avoir : la chaleur y était littéralement insoutenable, largement au-delà de ce qu’il subissait déjà rien qu’au niveau de la salle en dôme. Il pouvait oublier. Une fois ses esprits repris, il se refocalisa sur la démone, et la dévisagea longuement, en garde et doublant ses protections de fer.
Il la scruta le plus attentivement possible, sachant que d’une seconde à l’autre, elle pourrait se remettre à attaquer … D’une seconde à l’autre …? Luke écarquilla les yeux ; Atsuko était toujours pendue à sa boule de magma, mais elle avait la tête pendue vers le bain de lave en-dessous, apathique. Elle … Elle venait de s’endormir ? C’était une blague de mauvais goût, ou une raillerie des plus méprisantes de sa part ? Non … L’emploi de cette Carte d’Incantation semblait l’avoir momentanément épuisée. C’était une occasion en or, et si l’adolescent ne la saisissait pas, qui savait si deux minutes plus tard il ne serait pas réduit à un tas informe de matière organique carbonisée ? Il prit la décision d’agir sans plus attendre, et décrivit une courbe dans les airs pour se rapprocher d’elle.
Il y alla rapidement, mais en prenant le maximum de précautions afin de ne ni rater son coup, ni se faire surprendre par une éventuelle attaque surprise. Il ne nourrissait que trop de méfiance à propos de cette démone ; elle lui avait fait une superbe démonstration de force, et sans une minuscule part de chance, il serait peut-être déjà en train de baigner dans le liquide gluant et dévoreur qui stagnait dans les profondeurs. D’un geste vif, tout en décrivant sa trajectoire courbée qui lui permettait de garder de la distance, il plongea la main dans sa veste et en dégaina une de ses Cartes d’Incantation à lui, visant en pleine mire l’adversaire. Il activa sa technique dès que l’occasion se présenta.
« Symbole tortionnaire : Dix Pa- »
Un choc lui explosa à son flanc gauche, le stoppant net dans sa trajectoire et le faisant décoller de sa planche de fer. Il vola quelques secondes dans les airs, totalement hébété, agitant ses bras d’une manière tout à fait ridicule. Ce ne fut que quand il fut confronté à la vision du bain de magma se rapprochant, et de l’inévitable synesthésie qui en résultait, qu’il prit conscience de la situation : « descendre vers le lac de lave » égal « aiguilles à tricoter dans les nasaux ». Il fut pris d’une convulsion dans les airs au souvenir de cette douleur insoutenable, et se matérialisa à la va-vite une latte de métal sur laquelle il se scratcha sans élégance, se la prenant en plein dans l’abdomen. Le point positif, c’était qu’il s’était tout juste rattrapé avant de descendre dans la zone mortelle : il se hissa dessus avec précipitation, et agrandit l’appui pour s’en refaire une nouvelle planche volante. Aussitôt rétabli, il jeta un regard furibond au-dessus de lui, à l’endroit où la collision l’avait éjecté.
« Bordel, mais tu pourrais faire gaffe ! vitupéra-t-il, pris de colère. Tu vois pas que tu me gênes ?!
- Je pourrais en dire autant de toi, répliqua Dondéo avec plus de calme, mais avec le même sentiment dissimulé dans le ton. »
Les deux combattants n’avaient pas du tout fait attention l’un à l’autre durant le combat. Ils étaient partis séparément chacun de leur côté, sans prendre en compte la présence de l’autre. Et bien naturellement, quand Atsuko avait baissé sa garde, ils avaient eu la même pensée … Et ils s’étaient tous deux percutés, en plein vol, sans même avoir vu l’autre venir. Ce faisant, l’occasion d’attaquer la démone venait de leur filer sous le nez aussi rapidement qu’une anguille file entre les doigts d’un enfant …
La manipulatrice de lave redressa brusquement la tête, une expression de surprise sur le visage. Elle regarda autour d’elle d’un air ahuri, puis se couvrit naïvement la bouche avec sa main libre.
« ♪ Ô fâcheuse ironie, je me suis endormie ♪ ! »
Luke oublia son énervement et se demanda sérieusement si cette fille n’était pas totalement tarée. Avec tout ça maintenant, voilà qu’elle se montrait narcoleptique ? C’était à en devenir dingue … Elle était complètement imprévisible ! Entretemps, Dondéo s’était approché de lui, dégageant une aura de sang-froid qui tranchait radicalement avec la température ambiante.
« Ecoute, ça ne sert franchement à rien de s’y prendre comme ça, exposa-t-il vite fait. Si on veut la battre, il faut y aller en coordination ! On ne va faire que se gêner, si on part chacun dans notre coin.
- D’accord, et tu veux qu’on fasse ça comment ? demanda l’adolescent dont la voix laissait transpirer sa perte de patience. Tu connais le système des Cartes Couplées, peut-être ? Ou alors t’as un tour de magie à me proposer ?
- Pas la peine de faire aussi compliqué, contente-toi d’attaquer quand moi j’attaque, et surtout, surtout, ne me rentre pas dedans une deuxième fois. A l’inverse, quand toi tu attaques …
- Je ne suis pas débile, j’ai compris !! coupa immédiatement Luke. »
Non pas qu’il s’énervait, mais plutôt qu’Atsuko s’était remise à bouger. Le rapide dialogue prit fin ici, les deux garçons s’éloignèrent aussitôt l’un de l’autre, histoire de ne pas faire de cibles faciles. La démone, elle, était soudainement remontée à l’intérieur de sa boule de lave, sans en ressortir par-dessus. A présent, il leur fallait tenir jusqu’à ce qu’elle soit reprise d’une crise de narcolepsie : ce serait le moment idéal pour la mettre au tapis …

( ♫ ) Le manieur de fer reprit une distance respectable envers la boule de lave, gardant Dondéo du coin de l’œil à l’autre bout de la salle. Atsuko, invisible, avait commencé à faire remonter des profondeurs d’autres flopées de liquide coagulant vers la sphère qui la contenait. A tout hasard, Luke balança de multiples balles et barres de fer dans cette boule de magma, pour voir s’il pouvait l’atteindre ; rien à faire, la chaleur de la lave faisait fondre le métal en un clin d’œil, et le faisait retourner à état d’air encore plus rapidement. La boule continuait d’enfler inexorablement, prenant plusieurs centimètres de diamètres en quelques secondes … Au bout d’un moment, le geyser incandescent qui jaillissait par le fond cessa, laissant remonter ses derniers crachats à l’intérieur de la sphère de lave. Elle avait maintenant presque l’apparence d’un petit soleil …
Le jeune homme, auréolé de plusieurs protections de fer sur tous les flancs, resta au stade d’observation comme si ce qu’il avait sous les yeux était une bombe. Il remarqua très vite que la surface de l’étoile miniature était devenue ondulée, de manière bizarrement régulière. Puis, il y eut un bruit aquatique. Luke comprit, et recula de plusieurs mètres, prêt à esquiver : des nuées de petites sphères s’étaient détachées du soleil, se propageant à la manière d’une onde de choc. Un autre bruit aquatique, et une autre vague de balles s’était dégagée de l’astre principal … Le pire, c’était que la première onde déviait légèrement sur la gauche à mesure de sa progression, tandis que la deuxième obliquait sur la droite ; tirs croisés. Le jeune homme s’écarta le plus possible des filets de lave, attendant que chaque balle soit espacée au maximum, puis commença ses manœuvres. Il plongea entre les tirs incandescents, passant les vagues successives les unes après les autres … Ce n’était vraiment pas facile : dès que l’une des ondes de lave était passée, l’autre arrivait presque immédiatement derrière, et avait une direction différente. Avec un peu de chance, les boules n’étaient pas plus grosses qu’un poing, ce qui les rendait peut-être moins dangereuses … Mais il fallait toujours faire gaffe.
Au bout d’un moment cependant, Luke commença à s’inquiéter : il arrivait sans trop de mal à passer à travers les failles, mais le rythme s’accélérait et les offensives étaient de plus en plus concentrées. Il frôlait de plus en plus les attaques … Et il ne voyait plus son compagnon d’arme, qui devait lui aussi être coincé à un autre point de la salle. Excédé, le jeune homme rassembla toutes ses protections et en fit une unique, bien plus grande et épaisse, face à lui : les sphères commencèrent à s’écraser dessus, fragilisant la plaque, mais elle tenait bon. Il garda une main en avant, et plongeant l’autre dans une poche intérieur de sa veste.
« A COUVERT !! hurla-t-il. »
Il espérait vraiment que Dondéo eût entendu son signal, parce que ça allait vachement secouer dans les secondes qui allaient suivre. La carte qu’il cherchait rencontra très rapidement ses doigts, et il l’attrapa pour l’activer la seconde suivante.
« Symbole Explosif … Sphère Hypercompressée ! »
Il rangea sa carte immédiatement, puis tendit la main libre vers l’arrière, tandis que les sphères de magma continuaient de défiler sur les côtés ; une grosse, énorme boule de fer gonfla à toute vitesse comme un ballon de baudruche au bout de sa paume, tendue derrière lui. Les fracassements de liquide en fusion contre les parois de roches et de métal provoquaient un concert de sons musicaux, mais tout aussi désagréables et dissonants à l’oreille qu’ils auraient pu provoquer des céphalées monstrueuses … Au bout d’un moment, la sphère de Luke atteignit trois mètres de diamètres, et arrêta brutalement sa croissance. Elle commença alors très vite à se rétracter, rétrécissant à une vitesse folle, pour ne devenir pas grand-chose de plus qu’un gravier lumineux dans le creux de la main de son manipulateur. Le gabarit de cette bombe d’air n’était pas le même du tout que celle qu’il avait utilisée contre Impera ; par ailleurs, il avait bien l’intention d’éviter de recréer la même abomination. Mais même aussi petit, ça serait sans doute largement suffisant.
« CHAUD DEVANT !! prévint-il une ultime fois. »
Et il lança la sphère hypercompressée comme une balle courbe, la faisant passer à côté du bouclier qui le protégeait, et remit les bouchées doubles pour celui-ci. Dans quelques secondes, une tornade allait se déchainer dans la salle.

Son attaque eut tout l’effet qu’il en attendait. Quand la sphère retourna à l’état d’air, à peine entrée dans le soleil miniature du milieu de la salle, il y eut une détonation dantesque qui couvrit très largement tous les autres bruits environnants et se réverbéra très longtemps encore en écho. Luke plaça ses deux mains en protection devant lui quand l’onde de choc, cette fois bien réelle, de son piège de fer happa de plein fouet son propre bouclier. Le vent relâché par une telle explosion l’aurait sans doute soufflé en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire s’il ne s’était pas complètement focalisé sur la paroi de métal qui le protégeait … Les courants d’air provoqués par le désastre de sa Carte d’Incantation circulèrent à toute pompe de manière totalement désordonnées encore un moment, tandis que l’écho commençait tout doucement à mourir. Ca avait été vraiment très intense, et rapide. Quand les choses furent à peu près calmées, et ses tympans réhabitués, l’adolescent écarta prudemment son barrage couvert de lave coulante. Ca avait marché : toute trace de magma dans la salle était à présent agglutinée soit sur les murs, soit était retournée en bas, mais il n’y avait plus rien dans les airs. La zone avait été dégagée … Et la plateforme avait l’air de s‘en être pris un coup, dans le côté de la salle, mais elle était restée à peu près intacte. Dondéo semblait s’être abrité sous un bouclier d’air lui aussi, à présent le garçon pouvait le voir, quant à Atsuko … Elle était complètement déboussolée par ce qu’il venait de se passer, mais … le soleil qui l’avait recouvert semblait avoir pris tous les dégâts pour elle. A part une ou deux ecchymoses, elle n’avait essuyé aucun dommage notable.
« … Merde … »
La démone aux tresses rejetées en arrière eut un rire jaune, qui n’avait rien du tout de poétique. La technique n’avait eu quasiment aucun effet … Elle avait réussi à conserver un petit ballon de lave au creux de sa poitrine, auquel elle était hissée et restait en lévitation dans les airs. Elle regarda le jeune homme qui l’avait attaquée d’un œil amusé, puis baissa le regard vers le bain de lave. Elle se courba alors sur elle-même comme une sirène, gardant la balle de magma entre le buste et les deux bras, puis plongea vers le bas … Mais il se passa quelque chose à laquelle elle semblait ne pas s’être attendue du tout.
Alors qu’elle n’était pas descendue de deux mètres, son épaule sembla brusquement heurter quelque chose, et elle rebondit dessus en faussant sa trajectoire. Mais même une fois sa course modifiée, elle entra en collision avec autre chose, et finit par s’arrêter d’un coup, excédée. Il y avait quelque chose qui clochait avec la salle … Il y avait des objets invisibles qui n’arrêtaient pas de la percuter. Luke, à la vue de ceci, s’avança légèrement et brassa des mains l’espace devant lui. Il heurta quelque chose à son tour, et l’empoigna. C’était une espèce de barre épaisse … et invisible. Entièrement composée d’air solide.
A plusieurs mètres de là, Dondéo croisa son regard, et lui fit un pouce levé avec un sourire satisfait.
« Merci pour le matériel, dit-il en haussant suffisamment la voix pour se faire entendre. »
Le manieur d’air venait de créer un véritable intérieur de dé à coudre perforé d’aiguilles dans la grotte. Partout où l’on regardait, des déformations de l’espace étaient légèrement visibles, attestant de la présence d’innombrables barreaux épais qui traversaient les environs sans ordre ni formation précise. Mais le pire, c’était que tout ça était quasiment invisible si l’on n’y faisait pas très attention. Un piège redoutablement bien mené, qui avait sans doute été créé à partir des courants d’air que la sphère hypercompressée avait suscités. A présent, des entraves étaient présentes partout, et nul ne pouvait savoir avec exactitude à quels endroits il n’y en avait pas. Mis à part l’homme lui-même, sans aucun doute … Celui-ci se tourna vers Atsuko, qui n’osait plus faire de geste, légèrement plus basse en altitude … Si l’on pouvait employer le terme.
« J’aimerais éviter d’avoir à prolonger ce combat, annonça-t-il calmement. Si l’on pouvait en rester là et simplement discuter, nous pourrions trouver un arrangement ? Ca ne va pas nous avancer à grand-chose de continuer comme ça …
- Non mais alors là, je rêve ma parole ! pesta la démone, avec un ton des plus dégoûtés. Si tu t’imagines que c’est en me stoppant dans ma course que tu vas être en position de force, faudrait peut-être penser à te réveiller, pauvre humain ! On verra si tu feras toujours le malin quand je me serai occupée de ton cas !! »

Sur ce, Atsuko eut un mouvement rageur des deux mains, se laissant retomber en lâchant le ballon de lave. Un grondement sinistre retentit des profondeurs, faisant instinctivement créer aux deux autres leurs protections respectives. Il n’y eut pas besoin de plus de trois secondes, quand la démone prit pied sur l’une des barres invisibles en position horizontale, pour qu’une langue de lave gigantesque se fût éjectée du lac inférieur et l’engloutît en détruisant tous les barreaux qu’elle avait percutés. Les pièces d’air solidifié volèrent en éclat, tandis que le flot de lave retombait très rapidement vers le bassin, traversant les cinquante mètres qui l’en séparait en emportant Atsuko. Dondéo abandonna manifestement l’idée, laissant à l’air reprendre son état normal … Luke rejoignit très rapidement son camarade, faisant un geste pour lui intimer de lui laisser la parole.
« Laisse-moi faire à partir de là … Je vais lui montrer de quel bois je me chauffe ! »
Si l’homme n’eut pas l’air convaincu immédiatement, il changea très rapidement d’opinion.
« Les endroits riches en fer, c’est mon domaine, continua le jeune. Et c’est bourré de minerais partout, par ici. Mais j’espère que la grotte ne va pas s’affaisser sur elle-même … ajouta-t-il avec une légère appréhension. »
Des crevasses avaient commencé à se dessiner partout, dans les parois de la roche. Ca se fracturait à de multiples endroits, mais la lave qui avait été déposée récemment sur la pierre solidifiait suffisamment l’ensemble pour que ça ne s’effondre pas. En tout cas, quand ça avait été la Montagne de la Foi, Luke y avait été largement moins en finesse ; pourvu qu’il ne rende pas la démone complètement folle furieuse, comme ça avait apparemment été le cas des youkais trois mois plus tôt. Des gisements de fer naturel commencèrent à jaillir des entrailles de la roche, amenant une quantité exponentielle de matériel extrêmement facile à manipuler auprès de leur porteur …
Au bout d’une dizaine de secondes, le jeune homme avait à sa disposition des sphères et des formes inidentifiables gargantuesques autour de lui, tout droit venues des tripailles de la terre. Il avait très rarement été à ce point chargé en munitions : en plus, il pouvait les manipuler à bien plus grande échelle que de l’air converti. La situation allait sans aucun doute se retourner très rapidement. Il fit signe à Dondéo de se mettre à l’écart : il avait besoin de tout l’espace disponible pour se protéger tout en essayant d’atteindre l’ennemie. L’homme ne broncha pas, mais resta tout de même sur ses gardes, prêt à intervenir si les choses tournaient trop mal.

« Résonance : Percussion du Cymbaliste !! »
Le cri, qui cette fois n’avait pas pris la peine d’être chanté, était remonté des profondeurs comme un hurlement d’outre-tombe. Luke comprit qu’Atsuko avait enfin lancé sa prochaine Carte d’Incantation, et se tint prêt : la langue de lave de tout à l’heure était de nouveau surgie du bain de lave, mais beaucoup plus grosse et imposante qu’à ce moment-là. En fait … On aurait presque dit qu’elle avait l’apparence d’un poing. En réponse, l’adolescent rassembla une énorme quantité de métal informe, et l’envoya à son tour rencontrer la masse agglutinée de roche liquide qui s’élevait depuis le fond. Quand la collision eut lieu … Un gigantesque son pur et cristallin, n’ayant rien à voir avec ce qu’aurait dû donner de la lave percutant du fer, retentit comme un son de cloche dans la grotte. Le jeune homme, tout d’abord surpris par un tel phénomène, se ressaisit très rapidement. Son offensive avait effectivement presque stoppé la colonnade de lave, mais il était encore loin de l’avoir totalement neutralisée : la langue de feu reprit très vite sa vitesse, laissant glisser le métal sur le côté. Le fer ne fondait pas, mais il rougissait beaucoup à ce contact, et sa structure devenait alors très difficile à gérer pour le jeune homme qui n’insista pas pour le récupérer … Il rassembla encore ses quantités phénoménales de matériel, et entreprit très vite de se modeler une coupole épaisse et solide, de la forme d’un bol renversé. Une fois que ce fut fait … Atsuko en était déjà arrivée à plus de la moitié de la distance qui séparait la colonne de magma de la grotte, et la vitesse de la langue incandescente grimpait toujours plus vite … Luke braqua sans plus attendre son réceptacle métallique en direction de celle-ci, et l’envoya une fois de plus à sa rencontre, dans le gouffre qui menait aux vapeurs brûlantes. Une fois de plus … Le flot de liquide coagulant se scratcha en plein dans le creux du bol géant, dans une note régulière et cristalline. Mais cette fois, la colonne de lave perdit beaucoup de sa consistance : des filets de magma glissèrent et s’éjectèrent hors de la coupole, retombant vers le bassin, à cause de la forme de celle-ci … Pendant un instant, le garçon crut que son offensive avait bel et bien stoppé la démone. Mais il perdit bien vite espoir quand entendit sa voix, teintée de rage, pousser un long râle de frustration. La langue de feu perça soudainement le bol de métal, passant au travers, beaucoup plus amincie qu’elle ne l’était au départ. Mais elle était aussi plus rapide … Beaucoup plus rapide ! Luke prit une peur phénoménale à la vue de ce monstre de chaleur qui se ruait sur lui, et prit tout le fer qui lui restait pour s’enfermer compulsivement dans une épaisse et gigantesque sphère métallique de protection. Ce faisant, il avait sans le faire exprès enfermé Dondéo avec lui …
Un choc brutal retentit sur la paroi tandis qu’ils venaient de plonger dans le noir total, résonnant toujours plus fort. Le son avait été beaucoup plus aigu cette fois, mais toujours aussi cristallin. Luke entendit encore les bruits de la lave en fusion se produire à l’extérieur … Il l’avait vraiment échappé belle. Cette protection sphérique avait extrêmement bien fonctionné, et l’avait même isolé momentanément de la chaleur extérieure en prime. Quand il fut certain que le danger était écarté, il ouvrit lentement sa sphère de protection, permettant de nouveau à la lumière des profondeurs d’éclairer sa vision. Ce ne fut que là qu’il se rendit compte qu’il avait protégé son compagnon d’arme aussi …
« … Pas mal, avoua ce dernier, encore un peu sous le choc de la surprise. »
Luke aurait sans doute été flatté du compliment … en d’autres circonstances. Car maintenant que toute la sphère de protection était redevenue un simple corps de pâte à modeler, il voyait qu’Atsuko était de nouveau hissée sur une balle de lave plus grosse que précédemment, les yeux dans le vague, paupières semi-closes et bouche entrouverte. Encore un peu, et on aurait presque pu parier qu’elle avait un filet de bave qui s’en écoulait … C’était de nouveau une crise de narcolepsie. C’était le moment ou jamais.

Le jeune homme ne perdit pas la moindre seconde. Il puisa brusquement dans ses réserves, et invoqua deux orbes de fer converti depuis l’air, qui se stationnèrent de part et d’autre de lui. Du fer qu’il lui restait, il modela également de nombreuses autres formes, comme des pieux et des épines, mais rien de trop dangereux non plus. L’approche de Dondéo pour mettre la démone hors de combat fut un peu semblable, mais il ne fit rien de plus que des objets contondants en air ; il devait sans doute avoir l’intention de la mettre groggy, mais aucune des « armes » qu’il solidifiait ne semblait capable de blesser réellement. Ca ne serait sans doute pas très efficace au ressenti de Luke, mais il ne fit pas de commentaire là-dessus ; très bientôt, il visa Atsuko sans se rapprocher trop d’elle. Ce fut alors qu’il ouvrit le feu avec ses orbes de métal, assurant une fusillade de petites particules sableuses sur elle, tout en balançant ses nombreuses autres armes de fer naturel à disposition. A plusieurs mètres de lui, son compagnon commença lui aussi à passer à l’offensive …
Le manieur de fer ravala sa salive. Au moment-même où ses attaques semblaient sur le point de l’atteindre, ainsi que le faisceau de balles de fer en rafales … des vagues de lave s’éjectèrent soudain de la sphère sur laquelle la démone était appuyée, déviant la trajectoire de tous les objets qu’elles rencontrèrent. Il augmenta la cadence ; mais peu importait le nombre d’objets qu’il pouvait balancer sur Atsuko, peu importait la vitesse à laquelle il pouvait les propulser, peu importait le rythme des tirs de particule. La boule assurait toujours la protection de celle qu’elle portait, toujours à moitié endormie. Les offensives de Dondéo non plus ne servait à rien, et lui aussi trouvait que ça commençait à sentir le roussi. Même à moitié dans le coaltar, la démone continuait de se défendre, simplement par réflexes. S’ils voulaient vraiment la toucher, il ne fallait pas faire dans la dentelle. Mais il était déjà trop tard ; d’autres vagues et langues de feu ravalèrent les pieux inutiles que Luke balançait sur elles, percutaient les plaques et boules d’air propulsées à pleine vitesse dessus, et très rapidement, Atsuko se réveilla de nouveau. Tout ça, ça n’avait servi à rien. A rien, du, tout.

( ♫ ) Luke n’en pouvait sérieusement plus. C’était la deuxième occasion qu’ils gâchaient, et elle était toujours debout. La chaleur de la chambre magmatique commençait vraiment à le pousser à bout, elle lui donnait le tournis … Elle drainait déjà beaucoup de ses capacités, même si ce n’était que du métal naturel qu’il contrôlait. Il avait d’abord pensé qu’avec tout ça, il aurait quand même pu la vaincre, mais il commençait à tomber à court et d’idées, et d’énergie. Atsuko, sur sa boule de lave, bailla longuement et le dévisagea intensément. Il vit vaguement, du coin de l’œil, que Dondéo s’était remis en mouvement … Mais Luke, lui, ne bougeait plus du tout, debout sur sa planche de fer. Il ne savait pas exactement ce qui lui prenait tout d’un coup, mais c’était de très mauvais augure. C’était un sentiment qu’il avait déjà ressenti, d’assez nombreuses fois … Mais pas aussi intensément que sur l’instant. Et ça s’appelait la terreur.
Le jeune homme ne sentait même plus les sueurs froides qui lui coulaient sur les flancs de la tête. Cette transpiration n’était même pas due à la température : elle venait de la peur, qui le paralysait en cet instant-même. Il commençait tout doucement à se rendre compte du pétrin dans lequel il s’était fourré, et il avait l’impression de ne plus pouvoir jamais en ressortir.
Il était en train de se battre contre une démone. Une putain de démone. Elle venait de Makai, de ce lieu mystique peuplé par des créatures que même les youkais pouvaient craindre. Et à présent, elle était en train de plonger son regard luisant d’une lueur diabolique dans le sien, terrorisé. Il était à sa merci … Il avait beau l’attaquer de toutes ses forces, de toute sa volonté, rien du tout. Au final, il ne faisait que brasser de l’air, et il essayait de s’enfuir le plus loin possible de ce prédateur qui pouvait le tuer à n’importe quel moment. Il s’était tout simplement jeté dans la gueule du loup depuis le départ … Elle était là, face à lui, à le regarder, et elle le revendiquait. Le monde des démons le revendiquait. Et dire qu’il n’en aurait jamais cru l’existence plusieurs mois plus tôt …
Atsuko le lâcha du regard, et commença doucement à s’élever dans les airs en replongeant à l’intérieur de sa boule de magma. Mais Luke était toujours prisonnier de sa terreur, et continuait de suer à grosses gouttes. Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait lui arriver, et à vrai dire, dans son état de psychose, il ne pensait même pas que rester planté là n’allait pas arranger les choses. Allait-elle le tuer, simplement, proprement, comme un démon tue un humain ? Ou alors … Allait-elle l’emporter avec elle à l’endroit où il aurait depuis toujours dû être ? Allait-il enfin devenir la chose qu’il se devait légitimement d’être … Un démon ?
Non, c’est des conneries, tout ça ! Bordel de merde Luke, mais à quoi est-ce que tu es en train de penser ?! Tu es un être humain, un être-hu-main ! Ce n’est pas parce que les gens ont voulu que tu sois un démon que tu dois forcément le devenir !
… Cette voix était la même que celle de Marisa. Mais jamais la sorcière n’avait réellement dit quelque chose de tel. Elle n’était au courant de rien. Et elle n’était pas là à l’heure actuelle pour lui sauver la vie une fois encore. Elle n’était pas là pour se passer ses caprices.
La boule de magma, à cinq mètres devant Luke, commençait à prendre une teinte illuminée. Dondéo mitraillait sa surface à grands renforts de boulets invisibles, mais le jeune homme ne percevait plus les sons, à moitié dans le coma, la cervelle en surchauffe.
Mais pense un peu à tout ce que tu as vécu ! Ces trois mois en Gensokyo n’ont-ils pas été bien meilleurs que tout ce que tu as pu vivre quand tu étais dans le monde extérieur ?! Est-ce que tu as sérieusement l’intention de tout foutre en l’air après avoir été sauvé, après avoir été accepté, recueilli, et par-dessus tout, affectionné ? Ce ne serait pas injuste, pour Marisa, pour Yukari, voire même tout ceux qui te portent dans leur cœur sans que tu ne le saches ?
Luke sentait ses bras perdre leur sens du toucher. Il ne les sentait presque plus, et son champ de vision se rétractait implacablement. Il ne le savait pas … Mais il était sur le point de s’évanouir. Il était trempé de sueur, pris de vertiges, et peinait encore à rester debout sur son appui. Pourtant, la terreur était passée … Il n’avait plus réellement peur, maintenant qu’Atsuko avait disparu. Non, ce qui le rongeait de nouveau, c’était la crise de souvenirs qui était en train de déferler à l’intérieur de son esprit. Avec ce qui lui restait de force vitale, il essayait tant bien que mal de colmater le trou, la voie d’eau par laquelle tout s’écoulait. Mais ça continuait quand même. Il ne comprenait pas. Ce n’était pas le moment de penser à des choses pareilles.
Tout a basculé, quand tu es passé d’un côté de la barrière à l’autre. Tu as eu le temps de récupérer. Tu as eu le temps de te reposer. A présent, il faut réparer tes erreurs. Est-ce que tu pourras le faire depuis la tombe ? Je ne pense pas, non. Tu as encore bien trop de mentions dans ta liste de choses « à faire » pour pouvoir goûter au sommeil éternel.
La voix avait changé. C’était la sienne, maintenant … C’était un fiasco total, aussi bien dans sa tête que tout autour de lui. La balle de lave, tout en continuant de s’illuminer, enflait. Dondéo avait l’air désespéré, il lui parlait de loin … Enfin, il devait sans doute lui hurler. Mais il n’entendait rien … Et bientôt, il ne verrait plus rien non plus. Son champ de vision s’était réduit à celui que l’on aurait en regardant le monde par un trou de serrure. Luke produisit un effort phénoménal pour essayer de se réveiller, de sortir de cet état … Mais il avait mal. Vraiment très mal, à la tête, aux jambes, au cœur …
… Tu ne peux vraiment plus bouger ? Tu n’arrives vraiment pas à te sortir de là ?
Bon écoute, t’es sympa la petite voix, mais tu ne m’aides pas vraiment. Tes paroles sont justes et j’y crois, en tout cas je veux bien y croire … Mais ce n’est pas ça qui va me permettre de me bouger. C’est depuis tout à l’heure, là, que j’essaie de remuer. Mes muscles ne me répondent plus … Même mes tympans affichent le message « hors-service ». C’est à peine si je peux essayer de maintenir mon équilibre sur ma planche, et encore, je le fais à l’instinct : mon sens de l’équilibre, lui, ça fait longtemps qu’il s’est fait la malle.
Les pouvoirs du fer ?
J’arrive à peine à les utiliser pour ne pas tomber de ma planche. Je ne sens même plus le métal que j’avais rassemblé tout à l’heure … A tous les coups, il a dû tomber dans les profondeurs du bain de lave. Si ça continue comme ça, ma planche va s’évaporer juste sous mes pieds …
Mais fais-la remonter, espèce de buse !
… J’arrive pas … Si seulement j’avais un peu de lucidité de plus … La plateforme est juste derrière moi, un mètre au-dessus. Y’a des mottes de lave à peine sèche dessus, je l’ai vu tout à l’heure, mais si je pouvais m’y poser … Merde, maintenant je suis aveugle …
C’est … C’est fini ?
Je pense encore, alors sans doute non. Mais il ne doit pas me rester beaucoup de temps … Je crois que ça va bientôt se terminer. C’est drôle … Je pensais que la mort serait plus pénible que ça, au final. Dire que je l’ai redoutée pendant autant de temps …
Tu veux mourir maintenant ?
Quoi ? C’est comme si j’avais le choix ?
Je ne sais pas, moi. Mais s’il y a bien une chose que sais, c’est que si tu meurs maintenant, tu ne pourras plus jamais t’excuser auprès de Reimu. D’ailleurs, s’il y avait bien une personne que tu aimerais voir tout de suite, maintenant, ce serait elle, non ?

La situation avait atteint un point critique, et Luke n’avait toujours pas bougé depuis tout à l’heure. Dondéo abandonna tout espoir de stopper Atsuko, et envoya dans le soleil de plus en plus gros au milieu de la salle ses ultimes offensives … Qui furent avalées aussitôt. La fille riait, riait d’un rire qui même imprimé de son timbre machiavélique, semblait suivre une partition de piano tellement il était modulé. Le jeune homme vêtu de vert se tourna vers son compagnon, debout et instable sur sa planche de fer, les yeux clos et les vêtements noyés de sueur. Ca ne faisait plus de doute, maintenant : il avait été englouti par un puissant coup de chaleur, et il avait peut-être perdu connaissance … Quoique, s’il était vraiment tombé dans les pommes, il serait sans doute tombé pour de vrai depuis longtemps. En tout cas, avec une veste pareille sur le dos, pas étonnant qu’il attrape chaud. Même Dondéo, lui, avait retroussé les manches de son kimono au bout d’un moment … Alors qu’il se chargeait déjà de climatiser l’air autour de lui, d’une façon tout à fait naturelle.
Quoi qu’on s’en dît, Atsuko était en train de charger une attaque que l’homme savait dévastatrice à l’avance. Ca ne servait plus à rien d’essayer de l’arrêter, cette fois il allait falloir passer sur la défensive. Il jeta un œil au manieur de fer groggy … Il était toujours en coup de chaleur, mais il commençait tout doucement à rouvrir les yeux. Bah, il n’avait pas le temps de le laisser se réveiller en douceur ! Dondéo se servit de ses pouvoirs d’air pour voler à toute vitesse en direction de son semblable, et sans lui demander son avis, le décolla de sa planche de fer en le saisissant sous l’épaule. La plateforme était juste là, et il remonta par-dessus, sur le point de s’y poser. Mais il avait une seconde de retard.
« ♪ Orchestre Symphonique : Concert Apocalyptique ♪ ! »
L’homme eut à peine cinq dixièmes de seconde pour agir : il fut contraint de lâcher sans ménagement son jeune allié, et se retourna immédiatement pour solidifier un puissant et large bouclier de protection qui les couvrirait tous les deux. Mais il n’eut pas le loisir d’en produire une large épaisseur ; le soleil de la grotte avait commencé à propulser des tonnes et des tonnes de balles plus ou moins grosses, qui allaient s’écraser dans les parois de toutes les directions, tandis que la mélodie était plus puissante et céleste que jamais. Le bouclier de protection de Dondéo n’allait pas tenir très longtemps face aux rafales à répétition qu’il subissait … et les chocs qui se succédaient faisaient dangereusement trembler la salle, dont des pierres commençaient à se détacher du plafond. Les pieds sur la plateforme, l’homme lutta pour ne pas laisser son bouclier se faire détruire. Mais la symphonie continuait, continuait, à l’approche du rideau qui allait se refermer. Le bouquet final fut explosif.
La boule de magma gigantesque se rétracta brutalement sur elle-même, ne devenant plus qu’un petit point émettant une lumière sans limite, derrière lequel se trouvait Atsuko. Puis, au final … L’onde de choc qui résulta de l’explosion traversa la salle comme un coup de vent cauchemardesque. Le bouclier de Dondéo vola en éclats, tandis que de nombreuses caillasses se détachaient de partout du plafond et que des éboulements se déclenchaient partout dans la zone. On aurait dit qu’ils étaient pris dans un cyclone, et le jeune homme habillé de vert ne put pas résister aux assauts de cette bise mélodique. Il disparut très rapidement dans ce tonnerre de vent, de roches et de musique, incapable de tenir le choc …

C’était un véritable chaos. Les murs de la salle, sous le choc de la Carte d’Incantation, avaient perdu de nombreux fragments de pierre. Mais malgré tout, la plateforme était encore là. Il y avait des bouts qui étaient partis, mais en tout cas … Elle avait tenu le choc, dans la globalité. Elle était aussi recouverte de pierres et de caillasses dues aux éboulements. Des grosses, mais aussi de très nombreuses petites roches : l’explosion avait soufflé pas mal de choses … Atsuko bailla d’un grand râle, puis reposa pied à terre, sur la surface de roche. Elle rejeta sa petite boule de magma d’un air ennuyé dans le bassin en-dessous, et s’approcha avec dédain vers un corps au milieu des cailloux, près du mur. Il avait apparemment été projeté après que le plus clair des pierres se soit éboulé, vu qu’il émergeait presque entièrement du tas de caillasses ; en revanche, il était tout près de la paroi rocheuse de la grotte. Il avait sans doute dû la percuter de plein fouet, et avait perdu connaissance … Si ça se trouvait, il était même déjà mort. La démone le regarda longuement, le mépris dans les yeux. Puis, elle se courba légèrement en avant, les mains tendues vers lui …
Un bruit siffla dans l’air, puis un son beaucoup plus équivoque retentit.
« Aaargh !!! »
Atsuko recula de plusieurs pas, tenant contre elle ses doigts endoloris. Elle leva un regard furibond vers l’homme qui était apparu, couvert de blessures, et s’était interposé entre elle et sa proie. Il avait vraiment l’air dans un piteux état : il tenait à peine debout, courbé en avant, et le sang maculait pas mal d’endroits de son corps, comme son front et ses bras. Si lui n’avait pas l’air d’avoir percuté une paroi de plein fouet, il avait été moins gâté niveau contusions … Il respirait à grandes goulées, totalement à bout de souffle, et semblait tenir un objet dans la main, comme une épée à l’envers. C’était sans doute une barre invisible … Comme tous les pouvoirs qu’il avait utilisés jusque là. Un temps de calme s’écoula, durant lequel elle regarda froidement son adversaire revenu tandis qu’il n’arrivait pas à lever la tête vers elle. Puis, il brisa le silence.
« Laisse-le tranquille … Les jeunots de sa trempe, ça ne court pas les rues ! »
Il eut un rire un peu bizarre, à la fois mal assuré et satisfait, puis trouva enfin la force de relever la nuque. Il plongea son regard dans les yeux d’Atsuko, un regard épuisé mais animé d’une volonté qui semblait à toute épreuve. Même si son corps n’avait pas l’air de vouloir suivre. La démone ne pouvait le considérer qu’avec tout le même mépris des humains qui était propre à son espèce …
« Et qu’est-ce que tu comptes faire ? Tu tiens à peine debout.
- … Héhéhé … »
Dondéo eut l’air d’avoir encore la force de faire un pas en avant pendant une seconde. Puis, il laissa retomber ses bras, et s’effondra à terre sans plus de cérémonie. C’était terminé …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mar 2 Aoû - 16:22

Luke produisit un effort phénoménal pour rouvrir ses paupières. Il avait eu l’impression que des milliers de grains de sable s’étaient glissés dans les mécanismes de ses muscles oculaires tellement il avait eu de mal à les ouvrir, et tellement il avait de mal à les laisser ouverts. Cet effort sembla se révéler inutile à première vue : son champ de vision s’était réduit à une tâche sombre et informe, qui masquait la quasi-totalité de ce qu’il aurait dû voir … Et son esprit était presque complètement vide, encore paralysé dans une mixture agglutinante. Il ne savait plus du tout où il en était … Et beaucoup de ses perceptions n’étaient pas encore redevenues opérationnelles. Dans le lointain, il avait en tout cas l’impression d’entendre un son filtré, étouffé. Quelque chose d’apaisant … Même s’il aurait été incapable de dire de quoi il s’agissait. Puis, autre chose se manifesta auprès de son ouïe. Une distorsion sonore, incompréhensible … A l’écoute de cette nouvelle perception, le jeune homme prit enfin conscience qu’il était en train de se réveiller d’un sommeil de plomb. La tâche sombre qui le rendait aveugle disparut presque tout de suite après que son esprit émergea.
« … Tu t’es enfin réveillé. Je commençais à m’inquiéter … »
Luke eut bizarrement comme une impression de Déjà-vu, alors qu’il se rendait compte seulement maintenant qu’il était allongé. Il remua légèrement, tandis que la tâche rémanente revenait l’espace de quelques secondes en endormant ses yeux comme un écho au sommeil. Il avait mal à la tête … Mais il parvint à se redresser, et buta contre une surface solide dans son dos. Il fut parcouru par un frisson de peur l’espace d’une seconde, puis se prit la tête dans la main gauche, tout en se laissant aller contre la paroi qui lui servait de dossier. Le réveil fut un peu pénible, mais après avoir longuement inspiré, les poids morts qui entravaient son cerveau furent peu à peu évacués par le sang qui y circulait lentement. Il retira sa main, soulagé de son mal de tête, et releva un regard exténué sur la personne qui se tenait devant lui. La vue de son visage provoqua un sentiment rare et aimé dans le cœur du jeune homme.
« … Yukari … Qu’est-ce qu’il se passe …?
- C’est fini, Luke. Tu n’as rien à craindre, ici. »
( ♫ ) Le jeune homme se laissa reposer contre le mur de bois derrière lui, regardant la youkai aux cheveux blonds avec l’expression d’un soldat revenu de la guerre. Cet endroit, comme le matelas dans lequel il était installé, ne lui était pas inconnu. L’intérieur du temple de Mayohiga, où il avait déjà séjourné pendant une certaine période, était resté le même … A l’exception du fait que le lit était cette fois complètement calé vers le fond du bâtiment, dans l’angle. C’était pour ça qu’il pouvait reposer son dos en arrière … Quant à la femme vêtue de blanc et de violet, elle était simplement assise sur le sol, les jambes repliées contre elle-même sous sa robe et les bras passés autour. Elle avait un petit sourire rassurant sur le visage, ce qui produisit largement l’effet escompté sur le garçon. Il était même presque content de la voir, sans raison particulière … Ce fut quand les souvenirs de ce qu’il s’était passé, et de cette terrifiante expérience de mort imminente, qu’il laissa de côté cette insouciance passagère. Luke mit un moment à trouver ses mots, encore secoué par les événements.
« … Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Écoute simplement. »
Le jeune homme ne comprit pas exactement où elle voulait en venir … Mais il reconnut alors le bruit régulier qui l’avait rassuré. Il se rendit également compte que l’intérieur du temple, malgré le moment de la journée qui aurait pu être à n’importe quelle heure, était relativement sombre. Dehors … Les gouttes de pluie tombaient régulièrement, même avec puissance et forte cadence, sur le toit protecteur du bâtiment. La mousson était là … Et il faisait frais. Vraiment très frais … C’était si agréable. Cela faisait un moment qu’il n’avait pas goûté à une température aussi douce …
« On dirait que cette année, nous allons avoir une troisième saison des pluies ! rit gentiment Yukari avec bonne humeur. Dehors, les nuages sombres ont recouvert tout Gensokyo. Un vrai temps d’automne, nul ne peut le nier … »
Ce fut à ce moment-là que Luke remarqua la présence de Ran et Chen, dans l’angle opposé de la pièce. La femme aux queues de renard lui jetait parfois des coups d’œil intrigués, mais sans animosité particulière … Ce qui n’était pas le cas de l’autre petite fille, qui semblait ne même pas vouloir le regarder avec un air borné. C’était tout à fait comme si elle le boudait, pour ne pas changer … A croire qu’elle était jalouse. L’adolescent ne leur prêta guère plus d’attention et réfléchit aux mots de la youkai. Ainsi donc, l’été éternel avait pris fin … Alors, Atsuko avait été battue ? Il ne se rappelait plus de rien, à part de ces musiques magmatiques complètement siphonnées … Et il y avait un gros blanc, dans sa mémoire. Il ne savait pas du tout comment ça s’était terminé.

Yukari fut prise d’un petit rire à la vue de sa mine toute songeuse.
« Ca me rappelle de quand tu as dormi ici, la toute première fois. A l’époque, si tu t’étais vu, je crois que tu aurais tellement pris peur que tu aurais préféré jurer que tu étais mort … A ton avis, combien de temps es-tu resté endormi, après que je t’eusse amené ici ? »
Le jeune homme ne s’était pas réellement attendu à ce qu’elle lui pose la devinette, même s’il s’était déjà de nombreuses fois demandé la question. Il fit semblant de réfléchir quelques secondes, puis attendit de voir le résultat.
« J’avais un peu pris de barbe, à mon réveil … J’ai dû rester endormi pendant au moins une journée entière, non ?
- Un peu trop court. Tu étais tellement épuisé que tu es resté plongé dans le sommeil pendant trois jours …
- Q-Quoi ? Trois jours ?! »
Ca faisait beaucoup. En même temps, ça expliquait aussi pourquoi il avait été aussi affamé, quelques heures à peine après s’être enfui du temple … Quand il se rappelait de ces jours vieux de trois mois, il se disait encore qu’à l’époque, il avait plus l’air d’une bête sauvage que d’un véritable être humain. Mais il préférait ne pas s’attarder éternellement sur ce qui appartenait au passé ; il voulait croire qu’il avait changé, qu’il n’était plus le même. Et pour ça, il fallait vivre dans le présent …
« … Alors, que s’est-il passé ? demanda-t-il de nouveau. Et, quelle heure est-il …?
- Ah, il devrait sans doute être presque quatre heures. Cette fois, c’est bien presque une journée entière que tu es resté endormi. Même si plus que du sommeil, c’était quelque chose comme … Une perte de connaissance. Tu as fait une crise d’hyperthermie …
- Oui, je vois … Mais pour la chambre magmatique, sous le lac ? Tu sais ce qu’il s’est passé ?
- Oh, j’ai été un peu mise au courant. Marisa t’a extirpé de là, hors du tunnel qui menait à la grotte. Tu étais, comme pour ne pas changer, dans un fâcheux état … Ne m’en veux pas, mais j’ai insisté auprès de ton amie pour veiller sur toi moi-même. J’ai eu un peu de mal à la convaincre, je t’avouerais … Mais au final, j’ai quand même obtenu mon droit de chevet. »
Elle eut un autre rire taquin, comme si elle était contente d’elle-même. Si Luke savait maintenant qu’il avait dû se faire écraser par leur adversaire, il n’avait toujours aucune idée de comment l’histoire s’était terminée … Yukari tournait autour du pot, et elle y arrivait fort bien, d’ailleurs. Et avant que Luke ne puisse la presser davantage de questions, elle aborda un tout autre sujet qui le prit au dépourvu.
« Mis à part tout ça, comment se déroule ton séjour à Gensokyo ? Nous n’avons guère l’occasion d’en discuter, toi et moi.
- Euh … Je ne sais pas trop comment te dire … Mais, je ne pense pas qu’on puisse parler de séjour, en fait. Je ne crois plus que je partirais d’ici, maintenant.
- Je vois.
- … Gensokyo était l’endroit que je cherchais, je crois … fit-il après avoir longuement hésité, pensif. J’avais fini par croire qu’un tel pays ne pouvait être qu’une chimère. Je pensais que j’étais le seul dans le monde à être « maudit » … Yukari, je ne te le répèterai jamais assez, mais depuis que je suis ici, tout a changé. Absolument tout … A part moi-même. Je t’assure que j’essaye de faire des efforts, mais je n’y arrive pas …
- Prends ton temps. Il n’y a pas de sagesse en la précipitation … Si tu estimes ne pas être encore bien intégré en cette contrée, alors laisse-toi simplement aller, et fais confiance à tes amis. Ils te seront d’un secours plus précieux que quiconque.
- Oui, je sais … Mais j’ai l’impression de ne pas mériter tout ce qu’il m’arrive … »

Luke avait un peu le sentiment de vider son sac, mais cela lui faisait du bien. Yukari était une personne à qui il pouvait facilement se confier, et il ne savait pas pourquoi il avait cette impression. Car ce n’était pas seulement parce qu’elle lui avait sauvé la vie : elle était plus que ça … Elle prenait soin de lui. En tout cas, elle avait pris soin de lui. Le jeune homme avait du mal à s’y faire, et encore plus de mal à se l’avouer, mais … Le sentiment d’avoir une mère qui veillait sur lui, et l’écoutait parler de ses craintes était la chose la plus rassurante qu’il n’avait pas ressentie depuis des années. En tout cas, il espérait vraiment qu’elle n’était pas capable de lire dans ses pensées, car si elle avait entendu ça, il mourrait de honte instantanément.
« … Luke. Je sais mieux que quiconque que tu portes un lourd fardeau au plus profond de ton être. »
Les émotions heureuses du jeune homme eurent l’air de vouloir s’envoler de son corps aussi rapidement qu’une nuée d’oiseaux paniqués. Il porta son regard sur Yukari, la regardant avec des yeux inquiets, mimant lamentablement l’incrédulité. Le bruit apaisant de l’averse au-dehors était soudain devenu comme plus sourd, plus désagréable qu’il aurait dû l’être.
« … Quoi ? Comment ça ? demanda-t-il.
- Je sais ce qu’il t’est arrivé. Enfin, je ne sais peut-être pas forcément tout, mais il y a bien plusieurs choses que j’ai vues de mes yeux. Tu le sais très bien, je suis consciente que je ne t’apprends rien : mais ce ne sont pas des choses à prendre à la légère … A mesure que tu gardes ces souvenirs pour toi, même en les enfouissant et les oubliant du maximum que tu le puisses, ton âme croule sous le poids de cette croix qui te courbe l’échine. »
Un très long temps de silence s’écoula, uniquement troublé par le bruit des gouttes sur l’édifice. On entendait à peine les respirations des personnes dans la pièce, et Ran se tourna une fois de plus discrètement vers les deux autres à l’autre bout. Luke se mordit la lèvre à l’intérieur, et prit un rythme respiratoire moins régulier qu’à la normale. Il agrippa également la manche droite de sa veste avec la main gauche, comme il avait l’habitude de le faire quand il ne se sentait vraiment pas bien. Il tentait aussi de garder les yeux ouverts, mais ils clignaient beaucoup trop fréquemment pour que ce fût normal. Il ne regardait plus Yukari, se contentant de fixer les couettes qui recouvraient ses jambes.
« … Est-ce que tu sais seulement pourquoi je ne veux jamais retirer ma veste ? »
Son ton avait été anormalement agressif, et tremblant. La youkai eut une expression un peu surprise sur le visage, apparemment prise au dépourvu. Elle ne s’attendait pas à cette question-là, manifestement.
« … Non. Je ne sais pas.
- Alors tu ne sais rien du tout. Tu ne sais absolument rien de ce qu’il m’est arrivé. Tiens-toi ça pour dit, que ça te contrarie ou pas. »
Yukari eut l’air de regretter ses paroles. Elle laissa le silence, oppressant et modulé par le tambourinement de la pluie, s’installer encore une dernière fois dans la pièce avant de reprendre la parole sur un ton doux. Un ton que Luke connaissait parfaitement d’elle.
« … Alors, pourquoi ne pas nous en parler ? Partager ton fardeau avec les autres pourrait apaiser tes douleurs. Les secrets sont comme le poison … Ils sont vicieux, et te rongent de l’intérieur sans que tu ne puisses lutter contre eux. Mais parfois, il te suffit simplement d’en parler à quelqu’un pour soulager tes peines … Ce sont des poisons très volatiles.
- … Arrête …
- Tu as des amies qui comptent sur toi, et qui t’aiment, Luke. Tu as beaucoup plus d’alliés que tu ne pourrais le croire … Je suis prête à parier qu’elles seront capable de t’écouter sur tout ce que tu pourras leur confier. Tu n’es pas un indésirable, ici … Personne ne te jugera en mal sur ce que tu es, ou ce que tu fais.
- ARRÊTE !!! »
Il avait crié comme un enfant battu, et s’était brusquement recroquevillé sur lui-même, contre le mur. Yukari cessa immédiatement son monologue, regrettant toujours plus d’avoir trop parlé. Elle eut franchement l’air de se sentir mal à l’aise … Luke ne pleurait pas, mais le fait qu’il était au bord de la crise de nerf était palpable dans l’air. Ca ne pouvait pas continuer comme ça … La youkai s’approcha doucement de lui. Sans le brusquer, elle lui posa une main sur l’épaule … Le garçon n’eut pas de réaction particulière, et se contenta de rester silencieux. Elle n’attendit pas son avis, et le prit sans plus de mot dans ses bras. Cette fois, il eut l’air surpris … Mais rassuré.
« Je suis désolée … murmura-t-elle avec sincérité.
- Non, je … C’est moi. Je … Je me suis emporté … »
Quand Luke fut définitivement calmé, Yukari le laissa tranquille. Il n’eut pas l’air de vouloir davantage lui poser de question …

Le jeune homme n’eut cependant pas longtemps droit à l’inactivité. La porte du temple s’ouvrit bruyamment, dans un vif grincement de jointures. Le bruit de la pluie s’amplifia, mais on pouvait voir une silhouette dans l’encadrement … Une seconde après l’ouverture, ce fut au tour d’une autre voix de s’élever. Une autre voix que Luke connaissait très bien aussi.
« Bon sang, mais je t’avais dit de me prévenir quand il se réveillerait, Yukari ! »
Le garçon sentit ses espoirs revenir. Cette fois … C’était bien Marisa, en chair et en os, qui venait d’entrer. Elle avait dû attendre dehors, à l’abri du toit, et être alertée par son cri … La jeune fille entra dans la pièce, lançant un regard noir à la youkai, qui eut un rire comme une enfant prise en plein mauvais coup. La femme se releva, laissant la sorcière arriver à proximité du lit.
« Bien, très bien. Dans ce cas, je suppose que je vais vous laisser, tous les deux. Ne faites pas trop de bêtises … ajouta-t-elle avec un ton espiègle. »
Et avant que Marisa ne puisse lui rétorquer au nez, elle se laissa tomber en arrière … Et traversa une barrière dimensionnelle qui l’engloutit juste avant de se refermer. Elle avait littéralement disparu dans un claquement de doigts … La jeune fille blonde considéra encore l’espace dans lequel elle se tenait quelques secondes plus tôt, puis se retourna vers son partenaire allongé dans le matelas. Elle eut un soupir, puis retira son chapeau, et s’assit en tailleur par terre, face à lui. Tous deux se dévisagèrent encore longuement, l’un ayant une expression penaude, l’autre souriante.
« … Alors, bien dormi ? finit-elle par demander.
- Mouais … Pas aussi bien qu’à la maison, mais oui, fit-il avec un effort d’humour.
- Tu nous as fait peur, reprit-elle avec son sourire. La prochaine fois, vient avec nous plutôt que de partir seul de ton côté …
- … Désolé. C’est ma faute, c’est vrai … »
Maintenant qu’il s’en rappelait, elle lui avait bel et bien demandé s’il voulait enquêter avec elle sur la chaleur persistante, la veille au matin. Il se retrouvait bien idiot, maintenant …
« … Tu pourrais me raconter ce qu’il s’est passé ? demanda-t-il.
- Bien sûr … C’est quand même étonnant, mais bon. Hier, nous sommes parties enquêter de notre côté, presque toute la journée. Reimu suspectait les habitantes du Royaume des Ténèbres … Après tout, c’était vrai que l’une d’entre elles avait volé le printemps quelques années avant. Cela a déjà pris pas mal de temps … Même à deux, nous avons eu du mal à aller jusqu’au bout. Au final, comme tu t’en doutes, Yuyuko n’était pas derrière ça.
- … Yuyuko ?
- Ah désolée, c’est la princesse de Hakugyokurô, ou la maîtresse des fantômes, si tu veux. C’est vrai que je ne t’en ai pas parlé en détail …
- D’accord … Et après ?
- Nous avons continué à enquêter, mais cette fois chacune de notre côté. Je me suis rendue à pas mal d’endroit pour interroger du monde, je ne vais pas t’en dresser la liste … Puis, quand le soir est venu, je suis rentrée à la maison. Et j’ai lu ton mot. Donc, comme tu le supposais, j’ai été faire un tour près du lac … Et j’ai vu le bout de tissu vert sur l’un des arbres, pour découvrir l’entrée de la grotte. Il était tard, malheureusement.
- … Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Quand je suis descendue tout en bas, c’était déjà terminé. Reimu avait battu cette nommée Atsuko. Elle avait dû arriver plusieurs trains avant moi.
- …
- Tu étais sur la plateforme, dans la grotte, avec Dondéo. Comparé à toi, lui était encore en assez bon état … Reimu m’a dit qu’il était tombé à terre juste au moment où elle était entrée dans la chambre. Elle est rapidement venue à bout d’Atsuko … A l’heure actuelle, on a réussi à trouver un accord avec l’Enfer des Brasiers Ardents pour la laisser vivre là-bas. Je ne pense pas qu’elle nous posera davantage de problèmes, maintenant. »
Elle marqua un temps de pause. C’était beaucoup à assimiler pour le jeune homme, et elle le comprenait … Il sortait depuis peu de l’inconscience, il fallait bien lui laisser le temps de comprendre.
« En tout cas, bien joué pour avoir compris d’où venait la chaleur. Après que Reimu en eut fini avec Atsuko, dans la chambre, je suis donc arrivée. Dondéo avait encore assez de force pour remonter de lui-même, mais … Héhé. Toi, j’ai dû te porter.
- Euh … Désolé.
- Non non, ce n’est pas grave. Tu étais bouillant, et tu avais une fièvre de cheval. Quand même, tu nous as vachement inquiétés … D’ailleurs, j’ai presque cru que tu avais une blessure à la tête. Heureusement, de ce côté, rien de grave. J’ai eu du mal à me séparer de toi quand Yukari a insisté pour veiller sur toi.
- Héhé … Je vois. Je l’ai échappée belle, alors.
- Je pense, oui. Atsuko était assez sérieuse. La prochaine fois, avant de te mesurer à des démons, tâche de t’assurer que je sois dans le coin.
- … Compris. »

La porte avait été refermée par Ran, quelques minutes plus tôt. Vu que Marisa n’avait pas pris la peine de le faire, en entrant … A présent, la femme aux queues de renard vint auprès des deux partenaires, et s’adressa à la sorcière.
« Il me semble que Dame Yukari m’a ordonné de veiller sur ce jeune homme en son absence. Non pas que ta présence me dérange, Marisa, mais … Je crois que Luke a besoin de repos. Ce n’est pas très sain de le maintenir éveillé ainsi.
- Laisse tomber Ran, ça va très bien, répliqua le garçon. De toute façon, je crois bien que je vais m’en aller. »
Sur ces mots, Luke se releva de son lit en titubant légèrement, mais il fut capable de tenir sur ses deux jambes. La femme qui aurait dû lui faire office de grande sœur le dévisagea sévèrement, mais haussa les épaules. Après tout, il faisait ce qu’il voulait, et Yukari ne souhaitait pas le contraindre à faire des choses qu’il ne voulait pas faire. Elle ne s’opposa pas plus à son départ prématuré, et partit rejoindre Chen – toujours à bouder – après avoir demandé à Marisa de veiller sur lui. Ce à quoi la sorcière répondit :
« Je m’en charge déjà depuis plus d’un mois, ça ne devrait pas me poser de problème ! »
Et ce qui eut le don de recolorer la face de Luke en rouge écarlate, vu le ton qu’elle avait employé. On aurait presque dit qu’il était incapable de se débrouiller seul, et qu’il avait besoin d’une nourrisse … Ce qui était, objectivement parlant, quasiment le cas. C’était d’ailleurs pour cette raison qu’il n’avait pas préféré répliquer.
« … En tout cas, c’est fini, reprit la sorcière en se tournant vers lui. On va enfin avoir droit à de la météo normale … Je crois que je n’ai jamais autant aimé voir la pluie tomber.
- Moi non plus. Je ne supporte vraiment pas la chaleur … Bon, on rentre ?
- Ouais, ne perdons pas de temps. Dès qu’on passe le seuil de la porte, je te traine de force jusqu’à la salle de bain, t’as vraiment besoin d’une sacrée douche avec la sueur qui te colle à la peau !
- Ah euh … Oui, je suppose. »
( ♫ ) Ils échangèrent alors, pour la première fois depuis vingt-quatre heures, leur habituel éclat de rire. Cette fois, tout était bien terminé, pour de vrai. Ils allaient pouvoir revenir à une vie normale … Enfin, normale, entre guillemets. Pour Luke, une chose était certaine : tant qu’il vivrait et serait en Gensokyo, peu importait les jours qui passeraient, peu importait que le soleil brillât ou que la pluie tombât, la vie serait fantastique. Et elle l’était d’autant plus aux côtés de Marisa … La sorcière lui avait appris quelque chose d’important, et ça n’avait rien à voir avec tous les principes de magie que de toute façon, il n’était pas capable d’appliquer : elle lui avait fait comprendre qu’on n’avait qu’une seule vie, et que tant que c’était possible, il fallait en profiter au maximum. Maintenant qu’il avait enfin compris … Les réflexions qu’ils s’étaient faites lors du combat contre Atsuko prenaient tout leur sens. C’était une sensation assez étrange, comme un sentiment d’accomplissement. Et avec ça, il se sentait un tant soit peu plus léger qu’il ne pouvait l’être avant …
Très vite, Marisa et lui sortirent en trombe du temple de Mayohiga, déboulant sous l’averse diluvienne qui s’abattait sur tout Gensokyo à cet instant. Après avoir saisi son balai, la sorcière se redirigea en pleine direction de la forêt, talonnée par le manieur de fer sur son éternelle planche volante. Même en allant à toute vitesse, il fut inévitable au bout de quelques minutes de traversée aérienne qu’ils furent trempés jusqu’aux os … La troisième mousson de l’année, celle qui provenait tout droit des tonnes de mètres cubes d’eau évaporés du Lac ondin, était particulièrement intense. Les récoltes du village humain allaient sans doute s’en prendre un coup dans la tronche, pensait le jeune homme avec amusement. Même si ça signifiait qu’ils allaient avoir des problèmes … Mais c’était toujours mieux que de crouler sous quarante degrés à l’ombre.
Il était encore légèrement préoccupé par sa confrontation avec Atsuko, mais … Maintenant qu’elle était partie dans l’Enfer des Brasiers Ardents, il espérait sans doute à juste raison qu’il ne la reverrait plus. Il n’avait plus à s’en inquiéter … En revanche, une leçon était à en tirer aussi. Ce n’était pas maintenant qu’il pourrait s’aventurer à Makai, très loin de là. Vu les propos qu’elle avait tenu, il y avait fort à parier qu’elle ne faisait pas partie des plus puissantes : là-bas, ce serait sans doute bien pire. Il ne reverrait sans doute plus jamais Impera non plus, et c’était tant pis. De toute manière, il avait assez pérégriné comme ça. Par ailleurs, sur le chemin du retour, Marisa ne manqua pas de lui demander qu’est-ce qui l’avait poussé à enquêter lui aussi, finalement. Il inventa une excuse n’ayant rien à voir avec ses tentatives de recherches sur les pouvoirs du fer. Il n’avait plus envie de la préoccuper avec ça non plus. Lui non plus n’avait plus envie d’y réfléchir, au fond.
Les jours repassèrent lentement, tranquillement, avec leur lot de rebondissements et de surprises quotidien après ça. L’automne s’écoula bien rapidement, sans embuche. La vie avait repris son train normal … Et Gensokyo allait alors enfin connaître une période de calme après ces temps si agités qui avaient suivi l’arrivée de Luke dans la région. Les temps seraient encore paisibles pour un long et doux moment …


FIN DU DEUXIÈME CHAPITRE.

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Lun 22 Aoû - 23:09

Indice IX : A la fin de l’automne

( ♫ ) Le village devint finalement invisible depuis la butte, englouti par le nappage insondable de la brume. Le voile de gouttelettes minuscules semblait également avoir grimpé la moitié de l’escalier géant, et continuait son escalade en devenant de plus en plus profond. Yukari resta plongée dans la contemplation de Mayohiga avalé par ce brouillard à couper au couteau, adossée dans l’embrasure de la porte coulissante du temple au sommet de la colline. Cela faisait un moment que les habitations recluses avaient commencé à subir le joug de ce climat aveuglant, mais c’était la première fois que ses effets étaient si forts … Le paysage en était empreint d’une remarquable teinte mélancolique, qui se fondait avec la nature du creux des montagnes. La youkai observait le panorama avec une mine faiblement souriante, perdue dans ses pensées. L’humidité allait sous doute finir par pénétrer dans le petit édifice si la porte restait ainsi grande ouverte …
« … Vous allez bien, dame Yukari ? »
La femme à la chevelure blonde se tourna lentement vers l’intérieur de la pièce principale, d’où s’était élevée la voix inquiète de Ran. La shikigami avait reçu la visite de sa maîtresse un bon moment plus tôt, mais celle-ci ne s’était pas révélée particulièrement loquace … A part deux ou trois mots qu’elles s’étaient échangés, la youkai millénaire n’avait fait que regarder avec fascination l’aura humide qui avait recouvert le village de Mayohiga. La kitsune pensait qu’il valait mieux engager la conversation, vu le mutisme dont sa maîtresse faisait preuve.
« Si je puis me permettre … commença-t-elle avec prudence. Ce jeune humain. Vous y semblez particulièrement attachée. »
Yukari la considéra pendant quelques secondes sans la moindre expression, comme si elle rêvait … Puis elle laissa un petit sourire mystérieux se dessiner sur son visage, mêlant espièglerie et bienveillance.
« … Je n’en aurais pas le droit ? demanda-t-elle en réprimant un rire.
- Ce n’est pas ce que je veux dire … reprit Ran. Je sais que c’est impoli de ma part et que vous n’êtes pas censée répondre, mais j’aimerais savoir. Quels sont vos sentiments, à propos de lui ? »
La youkai des barrières continua de soutenir le regard de sa subordonnée, sans répondre. Ran tenta de ne pas ciller, ce fut inutile ; au bout de plusieurs secondes de silence à peine troublé par les faibles échos de divers bruits, sa maîtresse tourna la tête, fixant le vide devant elle … Elle n’avait pas jugé bon de répondre, il ne fallait pas réfléchir plus loin. La femme aux queues de renard y était suffisamment habituée pour déchiffrer ses mimiques.
« Excusez-moi, je ne voulais pas vous offenser …
- … Oh, il n’y a pas de reproche à te faire. A vrai dire, moi-même je suis partagée sur la question … »
La kitsune reprit un air intéressé. Finalement, Yukari ne semblait pas si réticente à s’exprimer sur le sujet. La subordonnée laissa sa maîtresse continuer, sans l’interrompre.
« … Je sais que les habitantes de Mayohiga ont du mal à tolérer la présence d’humains sur leur territoire. Amener Luke ici, et l’abriter parmi nous n’était pas un acte à prendre à la légère, je le reconnais … Mais essaie un peu de le comprendre. Au final, il est comme vous toutes … Rejeté par le reste du monde. Pire encore, banni par ceux qu’il considérait comme les siens … La race humaine peut parfois se révéler bien cruelle, je ne peux pas le nier. C’est peut-être pour ça que je l’ai sauvé alors qu’il ne semblait guère plus qu’un cadavre ambulant. Même si je me dois de t’avouer que j’avais d’autres raisons, que je ne peux pas t’avouer en revanche. »
Ran acquiesça en signe de compréhension. La youkai millénaire n’avait pas sa pareille pour conserver des parts de mystère. Celle-ci demeura silencieuse encore quelques instants avant de poursuivre ses éclaircissements.
« … Quant à ce que je ressens envers lui … C’est assez étrange. Au départ, je n’avais pas grand-chose de plus que de la pitié, tout au mieux de l’empathie. Après tout, pour moi, il n’était jusqu’alors qu’un simple humain éreinté qui avait vécu de nombreux rendez-vous avec la frontière entre la vie et la mort. Je n’avais aucune raison particulière de m’attacher à lui … »
Elle marqua un nouveau temps de pause, retombée au plus profond de ses songes. La kitsune avait presque l’impression de voir, de loin, les images fantomatiques de ses souvenirs dans les reflets de ses yeux plongés dans le vague.
« … Mais je ne m’attendais pas à la tournure que les choses ont fini par prendre. Beaucoup de mes prévisions à propos de comment agirait Luke se sont révélées inexactes, voire totalement erronées. J’ai été prise au dépourvu sur bon nombre de ses actes … Et petit à petit, d’autres sentiments se sont dévoilés en moi. Je n’ai plus eu besoin de cacher mes pensées sous un visage factice : au final, sans que je ne m’en rende tout de suite compte, la tendresse que j’éprouvais à son égard … Était véritable. J’ai été très surprise en le constatant … Plus agréablement surprise que ce à quoi j’aurais pu m’attendre. Luke est quelqu’un qui a besoin de cette affection, car il lui en manque énormément, terriblement même. Alors, je n’ai pas renoncé à mes sentiments pour lui. Je crains que me sois bel et bien terriblement attachée à cet enfant … »
Yukari avait fini de parler. Ran n’avait pas besoin de davantage de mots pour le savoir : elle avait répondu à sa question. Le silence des montagnes revint, impérial, s’abattre dans l’atmosphère aveuglée par la brume autour du temple … La kitsune décida de ne pas prolonger son règne trop longtemps, et finit par adresser une courbette à sa maîtresse qui scrutait toujours le vide.
« Merci de m’avoir confié tout cela, fit-elle avec respect.
- De rien. J’espère simplement que tu ne te sentiras pas jalouse … ajouta-t-elle en lui adressant une mimique moqueuse.
- Je ne vois aucune raison d’être jalouse d’un humain. »
La youkai millénaire ne parvint cette fois pas à réprimer son petit rire, et retourna se plonger dans la contemplation des volutes de brouillard épais qui sévissaient un peu plus bas. Ran vint se mettre à côté d’elle, sur le seuil de la porte, et se joignit à son activité paisible … Jusqu’à ce qu’elle ait un sursaut de surprise contenu, venant de se rappeler quelque chose.
« Mais, dame Yukari … Vous n’hibernez pas, cette année ? »
La youkai se tourna vers elle, son sourire rêveur n’ayant pas quitté ses lèvres.
« Oh, non … Pourquoi le ferais-je ? répondit-elle joyeusement en fermant les yeux. »
Ran resta muette dans l’incompréhension, mais ne posa pas davantage de questions. L’automne resserra son drap de gouttelettes encore longtemps autour du village invisible, perdu dans les méandres paisibles de la Route de la Liminalité …

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Indice X : Bilan mensuel, extraits

( ♫ ) À l’intention de toutes les patrouilles d’investigation tengu : vous avez l’autorisation de cesser l’enquête à propos des incidents de la colonne de lumière.
Selon une source sûre – Aya Shameimaru, des patrouilles d’intervention et rédactrice du Bunbunmaru –, les événements ont été parfaitement maîtrisés et les choses sont rentrées dans l’ordre grâce à l’intervention de la prêtresse Hakurei, ainsi que de quelques autres humains venus lui prêter main-forte. L’information viendrait de Yukari Yakumo, gage absolu d’authenticité. L’enquête interne est close depuis très longtemps, mais l’affaire n’est pas mise sous prescription pour autant et le dossier reste consultable pour les équipes désireuses de chercher des précisions sur l’incident. Pour davantage d’informations, voir l’interview de Ningyô no Aijin, disponible dans les archives du Bunbunmaru. […]
À propos du problème de la chaleur persistante : Yukari Yakumo en personne est venue me rencontrer pour me signaler que les causes n’en étaient pas naturelles, et dues à un incident résolu en début de mois. Le prolongement de l’été, malgré le passage de la seconde mousson annuelle, avait pour origine la présence d’une antique chambre magmatique qui s’était remise en activité sous le Lac ondin. La responsable de cette remise en activité, Atsuko Kawayôgan, a été interpelée et neutralisée par la prêtresse Hakurei. L’affaire est classée. […]
La sécurité de la Montagne Youkai est toujours parfaitement assurée par les patrouilles de tengu que je remercie pour leur excellent travail.
Pour davantage de précisions concernant les affaires évoquées précédemment, consulter les dossiers qui leur sont entièrement dédiés.
Puisse la bénédiction de la déesse de la Montagne veiller sur chacune d’entre vous.

Bilan du mois sans dieu, Tenma

Post scriptum : Note à propos de la prophétie millénaire.
L’équipe d’élite chargée des recherches sur les vers manquants a fait chou blanc. Les quatre derniers vers demeurent un mystère complet et aucune piste, à ce jour, n’a été découverte pour remonter à la version intégrale de la prophétie d’extinction du peuple youkai. Affaire à suivre.

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Indice XI : Un véritable catalyseur d’énergie

Cela ne fait point longue période que le manoir a été transplanté dans la contrée des illusions. Je n’ai de cesse étudié l’environnement magique qui se plait à s’épanouir autour de nos pénates, et de nombreuses notes de ma main ont déjà été prises à ce propos. Je prédis que de nombreux ouvrages écrits par ma plume s’ajouteront aux rayons de Voile dans le futur. Ce livre en fait partie.
Afin de mieux cerner les possibilités qui me sont maintenant ouvertes, il m’apparait justifié de coucher sur le papier mes propres impressions concernant le monde magique de Gensokyo. Pour commencer, il est nécessaire de comprendre le leitmotiv de la fermeture d’esprit qui englobe le « monde extérieur » en général. Pour ce faire, étudions en profondeur le comportement sine qua non à la progression, dans tous les domaines : le scepticisme.
Le scepticisme est la clé de toute amélioration, la perpétuelle remise en question de ce qui a déjà été dit ou affirmé, de manière à confirmer ou réfuter ces dires. Il est présent partout, aussi bien dans l’étude de la magie que dans toute thèse imaginable : c’est avec son esprit que l’on découvre de nouvelles choses. Cependant, ce comportement a longuement évolué d’une manière divergente dans le monde extérieur. Y donnant naissance à la doctrine dominatrice, qui s’oppose directement au développement de la magie : la Science.
Le mode de pensée scientifique, qui a pour principale caractéristique la réfutation de toute intervention surnaturelle, provoque un effet néfaste sur la pratique de la magie. Aussi simplet et désuet que cela puisse paraître, les érudits de cette doctrine, du moins dans le monde extérieur, jurent tous par cette réplique : « La magie n’existe pas ». Paradoxalement, ils se donnent raison : un univers régi par ce mode de pensée est presque complètement insensible à l’influence incantatoire, voire même à toute forme magique quelle qu’elle soit. Or, ce comportement est celui qui tend le plus à se répandre à travers le monde, ce qui y rend l’épanouissement magique improbable. Mais au milieu de tout ça, Gensokyo demeure un îlot d’exceptions.
Ici, dans ce lieu-même, la magie n’a aucune difficulté à se développer. Il semble que ce soit dû à la présence de la Grande Frontière Hakurei, qui empêche l’hémorragie de pensée scientifique extérieure de se répandre sur la région. Je ne puis être sûre de rien à ce sujet, mais cela m’apparait comme l’hypothèse la plus vraisemblable. On pourrait également penser qu’en vérité, tout ceci n’est dû qu’à un banal syllogisme imposé aux habitants de la région : la pensée scientifique m’indique que la magie n’existe pas, or je vois de la magie tous les jours, donc la magie existe. A ce niveau-là, le rejet des thèses scientifiques pour les habitants de la contrée deviendrait fondamental, ce qui n’est pourtant point le cas ( voir à « Eientei » ).
Toujours est-il que. Gensokyo se comporte comme un véritable catalyseur d’énergie : toute forme de magie peut y être pratiquée aisément, infiniment plus aisément que dans le monde extérieur. Cela va même au-delà de ça : l’omniprésence de la magie permet jusqu’à de nouveaux pouvoirs de naître, de nouvelles personnes d’en révéler leur potentiel caché. Chacun peut avoir des capacités enfouies au plus profond de soi-même, mais il ne les dévoile que s’il en est capable. Gensokyo peut parfois donner un coup de pouce, mais il est nécessaire que la personne y mette du sien. Ce qui n’est point donné à tout le monde.
Il apparaît invraisemblable que des pouvoirs surnaturels puissent naître ou se développer dans le monde extérieur ; la magie innée n’est point chose courante. Certains cas de figure rares peuvent exister, mais ils ne se révèlent qu’à des endroits-clés du monde où des traces magiques restent persistantes au milieu des idées de la science. Moult facteurs sont à prendre en considération, même si de rarissimes exceptions à la règle ne sont point impossible.
Pour clore le sujet, j’estime avoir suffisamment d’expérience en la matière pour affirmer que la naissance de pouvoirs magiques en des lieux dépourvus de toute influence semblable ne sera jamais due à la chance ou au hasard. Il y aura toujours des explications occultes à fournir concernant des cas hautement particuliers.


Patchouli Knowledge


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Indice XII : L’envol

Marisa referma le livre qu’elle avait lu à voix demi-marmonnée. Assis à côté d’elle, j’avais également suivi le texte des yeux, mais je ne pensais à juste titre qu’on n’avait pas besoin d’aller plus loin. Et vu qu’elle avait mis fin à notre lecture, il devait sans doute en être de même pour elle …
Elle tourna la tête vers moi, et me dévisagea avec une expression inquiète. Je ne pouvais pas dire quelle tête je tirais à ce moment-là, mais en tout cas, c’était pas très ordonné à l’intérieur : ce que je venais d’apprendre n’était ni démoralisant, ni vraiment réjouissant. On progressait, mais … Il fallait comparer ça à la progression d’un escargot. Et les obstacles à nos recherches n’arrêtaient pas de se multiplier. Je ne savais pas quoi en penser … C’était décourageant. Le silence s’installa entre nous, dans l’atmosphère indifférente de la salle à manger. Il n’était pas spécialement tard, mais les épais nuages de dehors assombrissaient l’ambiance. Nous n’avions pas interrompu notre lecture pour allumer une lampe à huile … J’espère que Marisa n’a pas mal aux yeux à cause de l’obscurité. Les secondes s’écoulaient lentement quand mon amie s’étira les bras longuement, sans se lever de sa chaise, puis se frotta les paupières.
« … Au moins un mystère de résolu, positiva-t-elle. Maintenant, on sait pourquoi tu as réussi à maîtriser tes pouvoirs de transformation d’air en fer à ton arrivée en Gensokyo …
- Oui, comme je le pensais … Je croyais déjà à ta théorie bien avant qu’on n’essaie ce bouquin. »
Elle poussa un soupir. Pas besoin d’être un génie pour comprendre qu’elle aussi s’y était attendue : en même temps, ça coulait presque de source. Ce petit « mystère » avait été l’une des choses que l’on avait étudiées à propos de mes pouvoirs … Même si ça n’avait pas été notre préoccupation première. J’aurais sans doute préféré savoir pourquoi j’avais été maudit à ma naissance … D’où je tenais ces pouvoirs si difficiles à maîtriser quand j’étais encore dans le monde extérieur. Ça en revanche, on n’avait pas trouvé la moindre piste depuis tout ce temps. Et ce bouquin n’arrangeait pas les choses …
« Luke, tu te souviens d’où tu es né ?
- … Je ne me souviens même plus de mon vrai nom … Alors pour mon lieu de naissance …
- C’est vrai, désolée. C’était juste au cas où …
- Je peux au moins te dire que c’était un pays occidental. Un endroit beaucoup plus à l’Ouest de là où Gensokyo se trouvait au départ … Peut-être que si tu me donnais une carte du monde extérieur, je pourrais te le montrer.
- Je ne pense pas en avoir dans mes affaires … C’est dommage.
- Bah, pas grave. De toute manière, je n’ai jamais rencontré d’autres personnes comme moi avant Gensokyo … Je ne peux pas être né dans un de ces endroits-clé qu’elle évoque dans le livre. Il n’y a pas d’explication … »
Marisa baissa la tête, déçue. On était bloqués … Presque deux mois et demis qu’on planchait sur mes pouvoirs, et l’essentiel restait hors d’atteinte. On avait multiplié les tests, les séances d’entrainement, le feuillettement des bouquins, les recherches et l’étude de la magie … L’idée de me disséquer m’avait presque sérieusement effleuré l’esprit pendant une seconde, mais je n’étais pas assez débile pour m’y attarder plus longuement – de toute façon, je doute que ce mode opératoire soit le style de Marisa … En bref, on faisait du sur-place. Je savais très pertinemment que même si elle ne laissait rien paraître, mon amie commençait à se décourager. Et je n’avais pas envie de continuer à la tourmenter avec ça … Elle m’avait été d’une aide si précieuse. Il était peut-être temps d’arrêter.

« … Je suis content, finis-je par déclarer.
- Hum ? Comment ça ?
- On n’a peut-être pas réussi à trouver l’origine de mes pouvoirs, mais ce n’était pas le plus important … Grâce à toi, j’ai moins de mal à me faire à eux. Tu m’as vraiment beaucoup aidé, et je ne sais pas comment te remercier …
- Ça ne fait rien … Et puis, c’est loin d’être terminé. Je suis certaine que …
- Non, la coupai-je. Tu en as largement assez fait, Marisa … Mes pouvoirs ne me préoccupent plus tant que ça, maintenant. Ce n’est plus la peine de t’acharner autant là-dessus … J’aimerais qu’on en reste là. Tu n’es pas d’accord ?
- … Peut-être, mais … C’est frustrant quand même. »
Je ne pus retenir un éclat de rire, et elle se joignit très vite à moi. Malgré tout, je pouvais sentir la déception dans sa voix enjouée … Pour elle, ça avait aussi été un défi, cette recherche. Et il était temps d’y apporter la conclusion, en sept lettres : abandon. Ça me faisait son petit effet à moi aussi, remarque … En même temps, c’était aussi le petit projet qui avait engendré notre amitié. À moins que ce ne fût cet inoubliable coup de balai dans la mâchoire. Comme beaucoup de choses, en fait, je m’en fichais pas mal : j’avais vécu des jours vraiment intarissables en compagnie de Marisa, et c’était tout ce qui comptait. Mais il fallait que j’arrête de profiter oisivement de tout ça. Ça avait assez duré …
« Pareil pour la magie, repris-je avec le sourire. Tu sais bien que je ne serai jamais magicien … Je n’ai pas la force d’esprit et d’endurance que tu as pour devenir comme toi. Je ne pense pas appartenir à la catégorie des mages …
- Ça, c’est parce que tu as l’esprit scientifique, plaisanta-t-elle en tapotant le bouquin. Tu es corrompu, mon pauvre !
- Corrompu ? Jamais de la vie ! »
Hahaha ! … Oui. Depuis que je connaissais Marisa, je n’avais jamais autant ri de toute mon existence. Je ne savais pas si elle avait vraiment conscience de tout ce qu’elle avait fait … C’était une fille formidable, et très maligne surtout. Elle était souvent espiègle et savait quoi faire pour parvenir à ses fins, je pense aussi qu’elle avait un certain penchant pour la kleptomanie, mais il y avait plus que ça, je le savais mieux que quiconque. En fait, elle était extrêmement plus attentive aux autres qu’elle ne le laissait paraître … Elle faisait toujours très attention à ceux qui l’entouraient, et elle réagissait toujours en conséquence. Elle n’en montrait pas une miette … Mais elle avait un vrai cœur d’or. J’avais quand même mis longtemps à m’en rendre compte, moi qui avais habité chez elle durant plus de deux mois. Tiens, en parlant de ça … J’avais très vite appris que les règles de politesse nipponnes n’avaient pas d’autre place qu’à la poubelle, chez elle. Je n’énumérais pas le nombre de fois où elle s’était moquée de moi avec mes manières de sainte-nitouche. Ah, lala …
… Tout ça, ça allait me manquer. Ça allait terriblement me manquer, même. Mais il fallait bien que je me dise que toutes les bonnes choses avaient une fin … Quoique, pas besoin d’être aussi pessimiste. Ce n’était pas comme si nous ne nous reverrions plus jamais. On était amis, personne ne pouvait prétendre le contraire … Même si les choses ne seraient plus vraiment comme avant. Oui, c’était inévitable : tout ça allait sérieusement me manquer …

« … Ça va, Luke ? »
Je relevai la tête, tiré de mes songes. Marisa me regardait, incrédule. Maintenant que je m’en rendais compte, il y avait un sacré silence qui s’était installé entre nous … Un silence lourd. Je me sentis une douleur au cœur : c’était le genre d’ambiance qui s’instaurait quand quelque chose de grave, d’important ou de sérieux était sur le point d’être dit. Sauf que ce quelque chose, c’était moi qui devais le dire. Alors mon absence de réponse n’eut pas le don de la rassurer … Je me sentis mal à l’aise. Je pense que c’était le moment. Il allait falloir que je me lance. Allez, ce serait pas difficile … Comment je commence, par contre ? Ah mais tant pis, j’improviserai ! Allez, go.
« … Marisa, il faut que je te parle d’un truc, commençai-je avec hésitation. Ça va peut-être te paraître soudain, mais … Mais je n’ai pas voulu t’en parler tout de suite tant que ce n’était pas sûr.
- Quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Elle aussi, elle commençait à se sentir mal à l’aise. Il était trop tard pour reculer, de toute façon. Je devais continuer.
« Je … J’ai réglé quelques affaires au village humain. J’ai beaucoup cherché et réfléchi avant de prendre cette décision, mais … Maintenant, c’est fait. Dans quelques jours … J’aurai un logement, là-bas. Je vais devoir quitter la maison … »
Je ne sus pas exactement si la nouvelle fit l’effet d’une bombe chez elle, mais sa réaction ne se fit pas attendre.
« Que, qu- … Quoi ?! s’exclama-t-elle, paniquée. Tu t’es fait construire une maison ? Du jour au lendemain ?!
- Non non, pas du tout ! l’arrêtai-je, gêné. J’ai … J’ai simplement pris un petit appartement dans une auberge locale, pour un petit loyer. Je me suis également débrouillé pour trouver un p’tit boulot afin de subvenir à mes besoins. Je ne t’en ai pas parlé parce que je voulais le faire de moi-même … »
Merde … J’en étais sûr, j’ai été trop brusque. Là, Marisa était en train de me regarder avec des yeux ronds, à réfléchir à tout ce que ma décision impliquait. En même temps, je la comprenais. Pour moi, c’était réglé, j’avais tout prévu, décidé, arrangé, bref … Il ne me restait plus qu’à m’y installer. Mais elle ? Je ne lui avais fais part de rien … J’avais prévu le coup : si je lui en avais parlé plus tôt, elle aurait forcément voulu m’aider à m’établir, me donner des conseils, m’en parler longuement … Et elle aurait encore alourdi la dette que j’avais envers elle. C’était pour ça que je m’étais occupé de tout sans lui demander son avis, peu de temps après la rencontre avec Atsuko. J’avoue que c’était très déplacé de ma part, mais je ne pouvais pas faire autrement …
« … Mais enfin, Luke ! se reprit-elle finalement. Pourquoi faire ça ? Tu as toujours été le bienvenu chez moi, tu sais …
- Oui Marisa, je le sais et je te remercie … Mais tu sais toi aussi que je ne pourrais pas éternellement squatter ta maison ! Il faut bien que je commence à me débrouiller tout seul un jour ou l’autre …
- Mais tu n’as jamais squatté ma maison … Tu as vraiment eu ce sentiment depuis tout ce temps ?
- Non, pas réellement … Mais j’ai toujours dépendu de toi, quand même. Je ne pouvais pas continuer comme ça, tu peux bien me comprendre … »

En apparence, elle avait l’air choquée … Mais au fond, je savais bien qu’elle était contente. Aussi, je décidai de jouer le jeu. Elle continua de me regarder longtemps, comme si elle faisait l’inventaire de mes capacités, et comparait avec la nouvelle vie que j’allais bientôt commencer … Puis, elle reprit la parole. Je sens que ça va être drôle …
« … Tu sais à peine te faire cuire du riz et te préparer de la soupe miso. Tu es sûr que tu ne finiras pas par mourir de faim ?
- Oh t’inquiète, je sais lire et j’ai une bonne vue. J’apprendrai le nécessaire quand il le faudra. De plus, je connais un restaurant qui ne fait pas les choses à moitié, au village humain … »
J’avais aucune intention de prendre mes repas au Bol d’Air, mais ça faisait toujours un argument de plus dans la bataille pour convaincre Marisa. Surtout que sur le front culinaire, je savais que les pertes seraient énormes. Fort heureusement, je survécus à cet assaut et pus ainsi débloquer la suite de l’examen d’aptitudes !
« Et pour faire les courses ? Je ne suis pas certaine que tu aies encore la notion des aliments qui périment le plus vite et ceux que tu peux conserver. »
Merde ! Sur ce coup, elle marquait au moins deux points ! Je n’avais presque pas d’expérience sur le sujet … Les céréales comme le riz et le blé, ça se conserve plus longtemps que les légumes et les fruits je crois, non ? Euh, pas sûr, c’est peut-être l’inverse en fait … Tant pis, il faut que je trouve un truc … C’était vite fait bien fait, mais au moins ce ne serait pas une hécatombe totale.
« Je n’aurai qu’à demander aux marchands combien de temps ça se conserve. Tout s’apprend …
- Je vois … Mais il n’y a pas que l’alimentation. J’espère au moins que ton appart’ possède une réserve d’eau, pour l’hygiène ?
- Ha hah !! m’exclamai-je, triomphant. Pardonnez-moi, mademoiselle Kirisame, mais ce n’est pas sur ce sujet que vous pourrez m’avoir ! J’ai tout le matériel de douche nécessaire et même le petit fourneau au charbon de bois en prime ! Je ne suis pas idiot à ce point. »
Elle sourit. Les modèles de douche au Gensokyo étaient assez rudimentaires, mais ils fonctionnaient très bien … Quoique, en ce qui nous concernait, c’était quand même déjà pas piqué des hannetons. Pour résumer ça vite-fait, celui de mon futur logis était le même que celui de Marisa : une cabine avec un pommeau fixé en haut du mur du fond, qui laissait couler l’eau quand on tournait une manivelle sur le côté – j’imagine qu’il y avait un système mécanique permettant de l’apporter jusqu’en haut. L’eau provenait d’un réservoir à côté de la cabine, et il y avait un petit compartiment en-dessous pour y placer du charbon de bois afin de la chauffer. Bien sûr, un conduit reliait ce fourneau à la cheminée, pour en évacuer les vapeurs. Quant à l’eau qui avait servi au nettoyage, elle retournait grâce à un réseau de tuyauteries dans les entrailles de la terre. Diaboliquement simple.
« Et ton boulot ? Tu es sûr que tu auras de quoi te débrouiller tout seul ?
- … Ça ira. De toute manière, je demande pas grand-chose … Juste à manger, à boire, de quoi me laver, un lit … Et un toit fait avec autre chose que du fer. Je devrais survivre. »
Elle me jaugea longuement du regard, avec un simple et faible sourire pour toute expression. Je crois que j’avais gagné. Je l’avais convaincue … Moi-même, j’avais une bizarre impression. Alors … Alors, ça y est, c’est fini ? Elle n’allait pas essayer de me retenir davantage ? Je ne savais pas exactement ce que je devais en penser … Devais-je être content qu’elle reconnaisse que je sois capable d’être indépendant ? Ou … Triste qu’elle ne fasse rien de plus pour essayer de me convaincre de rester chez elle ? Dans tous les cas, ça ne changerait rien … Mon logement était prêt, et j’aurais un mois pour réunir la somme du premier loyer. Ma vie allait beaucoup changer, du jour au lendemain …

Finalement, mon amie posa les avant-bras sur la table et poussa un long soupir, fixant la surface de bois sans plus me regarder. Je restai interdit, et attendis ses prochaines paroles. À son sourire, je devinai qu’elle n’avait pas mal pris ma décision … À mon avis, elle s’y était même attendue. Elle avait peut-être redouté ce moment, mais elle s’y résignait … Si ça se trouvait, elle avait déjà compris mes intentions depuis longtemps. Je ne savais jamais à quoi m’attendre, avec elle.
« … Je suppose qu’il est inutile de te demander à propos des tâches ménagères … Tu es suffisamment informé à ce propos.
- …
- Luke … Est-ce que ça veut dire que, toi et moi, partenaires, c’est fini ? »
Hein ? Qu-Quoi ? Mais qu’est-ce qu’il lui prend de poser cette question ?!
« Mais non, bien sûr que non ! rétorquai-je après deux secondes d’incompréhension. C’est pas parce que nous vivrons dans des habitations différentes que c’est fini ! De toute façon, que serait ma vie sans nos séances d’entrainement ?
- … Il faut toujours que tu exagères. C’est tout toi, ça ! remarqua-t-elle en riant gaiement. »
J’eus de nouveau un rire, cette fois plus gêné qu’autre chose. Je m’étais douté qu’elle me poserait cette question … Mais je ne pensais pas, ou du moins je n’espérais pas qu’elle la formulerait comme ça. Vu comme elle me l’avait posée, on aurait dit que je l’avais blessée … Heureusement que j’avais rattrapé le coup, sinon, je m’en serais voulu pour l’éternité. Marisa avait retrouvé son sourire, et me regardait de nouveau.
« J’espère au moins que tu viendras me rendre visite ?
- Toutes les semaines, au moins. Même tous les jours, s’il le faut ! On continuera de s’entrainer ensemble à toute heure, et si t’insistes, je voudrai même me battre contre toi pour te mettre ta raclée !
- Hah ! Voilà qui est bien présomptueux de votre part, monsieur Yakumo ! »
C’était vraiment comme d’habitude … On aurait dit que rien n’avait changé, que cette discussion n’avait pas eu lieu. Nous continuâmes de discuter joyeusement de tout et de rien, en riant … J’avais moi-même du mal à croire que bientôt, je ne me réveillerais plus le matin dans le même lit. Que je ne pourrais plus dire bonjour à ma partenaire après m’être levé … Que je ne pourrais plus passer mon temps à dévorer des bouquins, à lui en piquer dans sa bibliothèque, ou encore à étudier la magie avec elle. De toute manière, je n’étais pas fait pour ça … Mais ça n’empêchait pas que j’allais sans doute m’ennuyer. C’était aussi pour ça que j’avais l’intention de lui rendre visite le plus souvent possible. Après tout, elle était bien ma seule amie …
L’obscurité était devenue plutôt gênante quand Marisa tourna la tête vers la fenêtre de la salle à manger, en face de nous, de l’autre côté de la table. À mon tour, j’y apportai mon regard. Nous restâmes silencieux un petit moment, à contempler le spectacle à l’extérieur …
« … Les premières neiges commencent à tomber … murmura-t-elle avec sérénité. »



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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Sam 1 Oct - 21:52

L’ombre de l’aiguille d’un cadran solaire surpassa enfin l’encoche de onze heures et demies du matin. Il ne faisait pas spécialement chaud, dans l’air frais de cette fin de matinée, mais le ciel empreint d’une teinte pastel, comme si on y avait mélangé une pinte de lait, arborait un soleil brillant généreusement sur les toits du village humain. Et malgré les températures peu clémentes, l’activité battait son plein dans les rues de la bourgade éveillée. En-dehors des murs, le paysage avait été recouvert par une épaisse et éblouissante couche de neige d’au moins cinquante centimètres d’épaisseur, qui étalait sa candeur gelée au-delà des plaines, sur les champs moissonnés des bordures, et jusque dans les branches de la Forêt Magique prises dans la glace. Il y en avait partout, issue des récentes giboulées qui s’étaient lentement déposées sur Gensokyo, sans se presser … Et avaient marqué le plein départ à l’hiver, paisible et somnolant.
( ♫ ) L’agitation dans les rues n’avait cependant rien de somnolant, même si elle fut particulièrement paisible, dans tout le village ; les chemins auparavant enneigés avaient été dégagés, et des paquets de poudreuse froide mêlée de terre humide s’entassaient au bas des murs sur les côtés. Les allées au sol mouillé laissaient circuler une multitude de personnes, qui se promenaient tantôt sans but, tantôt auprès des nombreux étals de marchands qui bordaient les rues : c’était un jour de bonne affluence, et la bonne humeur régnait sans souci au-dessus des humains oisifs du village jovial. Parmi la petite foule éparse, un chapeau de sorcière plutôt proéminant s’immobilisa, puis pivota de quatre-vingt dix degrés sur la gauche. Marisa, les mains prises sur les sangles de cuir qui enserraient ses épaules, jeta un bref coup d’œil au cadran solaire et reprit aussitôt sa route, l’expression pleine d’entrain. Il allait falloir qu’elle se dépêche, sa liste de course était encore longue et les coups de midi allaient sonner dans une demi-heure … Ça faisait déjà quelques dizaines de minutes qu’elle allait et venait dans les ruelles du quartier marchand, et elle revenait tout juste de la place principale. C’était surprenant : malgré la saison ingrate, les vendeurs proposaient toujours un stock varié, presque abondant même … Si ce n’était pas autant que l’été, ça avait au moins le mérite de remplir sans mal les moindres recoins du garde-manger. Après tout, le coup du « qui dort dîne », c’était de la connerie, et Marisa n’en était que plus contente de ne pas être la seule à le penser ; les autres, ils préféraient hiberner …
L’œil de la sorcière fut distrait quelques instants par une silhouette qui ne lui était pas tout à fait inconnue, et qui la tira momentanément de ses pensées : la tenue d’une servante qui sélectionnait quelques aliments dans un étal de légumes secs, pour les y ranger dans un grand panier en osier qu’elle tenait de l’autre main. Ça ne devait pas être facile de faire régulièrement les courses pour les habitantes du Manoir du Démon Écarlate … Quand elle ne fut plus très loin, la jeune fille aux cheveux d’or lâcha une des sangles et adressa un bref signe de main à celle qu’elle avait remarquée.
« Yo, Sakuya ! »
Toujours de son ton décontracté : en voilà un qui ne lui faisait pas défaut ! En entendant son apostrophe, la jeune femme se retourna vers elle … Et lui sourit. Enfin, sans doute. La sorcière ne pouvait être sûre : la servante portait quelques vêtements chauds en plus de sa tenue, et en outre un cache-nez qui lui couvrait le nez et tout le bas du visage. C’était assez bizarre de la voir ainsi barricadée, mais l’expression que donnaient ses yeux suffisait pour dire qu’elle était de très bonne humeur.
« Bonjour, Marisa, répondit-elle sous son écharpe en inclinant la tête en addition de salut. Venue pour les emplettes, toi aussi ? »
Sa voix trahissait également ce que disaient ses yeux. La sorcière lui rendit son sourire dissimulé, et acquiesça. Elles n’étaient pas de grandes connaissances, mais une fois que Sakuya en eut fini avec les transactions, elles continuèrent toutes deux un bout du chemin ensemble … Apparemment, Marisa n’était pas la première personne que la servante rencontrait ce matin ; en même temps, c’était la première fois qu’il s’était arrêté de neiger depuis plus d’une semaine de chute sans interruption. Les tombées de neige avaient été fréquentes ces derniers temps, mais c’était la première fois que ça avait duré si longtemps … Le manteau blanc qui recouvrait Gensokyo n’allait sans doute pas fondre avant un certain moment. Du coup, profitant de l’accalmie, beaucoup de monde s’était sans doute rendu au village pour remplir d’urgence leurs paniers de course. Malgré la température assez basse.
D’ailleurs, en guise de vêtements d’hiver, Marisa s’était contentée de troquer son habituel habit blanc sous sa tenue noire pour une même version à manches plus longues, qui lui recouvraient les bras. Et aussi une écharpe, nouée autour du cou … Le reste, rien n’avait changé. À part ce qu’elle portait sur le dos, bien entendu.
« … Je vais devoir te laisser, finit par signaler Sakuya. Dame Rémilia m’attend pour que je prépare le déjeuner. Je ne peux pas t’accorder davantage de temps …
- Ça va, je comprends. Bonne journée ! »
La servante hocha la tête, et prit une ruelle oblique, laissant la sorcière derrière elle. Celle-ci la fixa des yeux quelques instants, la regardant s’éloigner … Pour la voir disparaître, très rapidement, engloutie elle et son panier rempli de victuailles par le passage hors du temps. Marisa resta à cet endroit, songeuse, sans bouger, tandis que les gens continuaient de passer à côté d’elle. Il y avait quelque chose lui avait paru bizarre. À un moment de la discussion, Sakuya avait brusquement éternué … Ça aurait été un détail sans importance, qu’elle aurait vite oublié. Si son cache-nez ne s’était pas baissé de quelques centimètres à ce moment-là, l’obligeant à le remettre aussitôt en place. Cependant, la jeune fille avait vu quelque chose durant cette fraction de seconde, qui lui avait fait comprendre autre chose. Le nez de la servante avait été teinté de rouge …

Marisa avait continué ses courses de son côté, après la brève rencontre avec Sakuya. Côté nourriture, c’était pleins compteurs, elle était suffisamment blindée pour tenir un mois sans sortir de chez elle, pourvu que tout veuille bien rentrer dans le garde-manger … Elle repassa mentalement en revue tout ce qu’elle avait prévu de se procurer, et adapta son trajet dans le village en conséquence : elle quitta le quartier marchand, par quelques autres ruelles qui menaient à des zones plus calmes et moins peuplées. Il était temps de passer à l’utilitaire … En revanche, si l’affluence s’était un peu estompée, la moyenne d’âge avait bien baissé de plusieurs années : les rues un peu déblayées, voire pas du tout, regorgeaient de plusieurs groupes de mômes qui s’amusaient sans souci dans les étendues gelées sur la route. La sorcière ne put s’empêcher d’avoir un rire bienveillant à leur vue : il n’y avait pas de distinction d’âge entre eux, il y aurait aussi bien pu y avoir des gosses à peine capable de compter le total de leurs anniversaires sur une main, que des pré-ados en phase d’atteindre la fin de leur première douzaine d’années. Manifestement, ce n’était pas un jour d’école … Et même si ça avait été le cas, Keine Kamishirasawa aurait eu du souci à se faire.
C’est dans cette ambiance bon enfant, où cris de joie et fumets de repas se mêlaient dans l’air, que Marisa marcha sans empressement dans les rues du village. Vu les odeurs alléchantes, il devait maintenant être midi : des vapeurs s’élevaient des cheminées des maisons orientales, entre lesquelles l’enseigne de quelques boutiques éloignées du centre d’activité marchande subsistait. La sorcière devait être arrivée près des bordures de la bourgade … Elle en aurait sans doute bientôt terminé, après ses derniers achats. Maintenant qu’elle était en périphérie extérieure du village, elle n’aurait qu’à tourner à gauche à la prochaine bifurcation de chemin pour en sortir. La plus à proximité n’était d’ailleurs plus qu’à vingt mètres … Elle n’avait bien entendu pas l’intention de quitter la ville tout de suite. Et ce fut le contraire qui se produisit : quelqu’un entra par cette route. Un jeune homme, vêtu d’une veste noire à moitié en lambeaux vigoureusement fermée jusqu’au col, qui marchait à vive allure les mains dans les poches de son jean. La jeune fille prit une expression très intéressée, comme si elle venait de voir un magnifique plateau d’argent où reposait un appétissant volatile grillé, qui lui aurait été servi sous le nez. Elle ne le lâcha pas des yeux tandis qu’il s’engageait dans la rue, prenant la même direction qu’elle et lui tournant ainsi le dos … Il ne l’avait pas remarquée. C’était absolument typique de lui ! Marisa augmenta un peu l’allure, se rapprochant de l’adolescent insouciant sur le chemin couvert de neige qui arquait progressivement vers la droite. Ça allait, elle n’était maintenant plus qu’à cinq mètres derrière lui, et il n’avait même pas l’air de l’avoir entendue et encore moins de soupçonner sa présence. Elle fit attention à son chargement, puis se baissa doucement vers le sol … Où tout en marchant, elle gratta vivement la neige durcie de ses doigts nus et récolta une petite quantité d’eau cristallisée. Elle se redressa avec précaution, puis moula vite-fait une boule de neige entre les mains … Avant de s’arrêter, et de prendre deux secondes pour viser sa cible qui s’éloignait. Elle le prit bien en mire, puis leva en arrière sa main chargée … Et balança de toutes ses forces son projectile, déjà en cours de fonte. La boule de neige décrivit un bel arc en l’air, laissant voler derrière lui un filet d’eau comme un panache de comète … Puis, trois sons se succédèrent, les uns après les autres.
La boule se scratcha sur la nuque du jeune homme dans un « splatch » sonore, projetant des éclats de neige dans tous les sens … Puis, un cri de surprise s’éleva presque aussitôt, alors qu’il baissait la tête par pur réflexe. Enfin, ce fut un bref et mémorable juron qui retentit, et eut le don de faire exploser le fou-rire chez la sorcière. Elle avait bien fait mouche, là ! Le pauvre, totalement désœuvré, avait stoppé sa route et se frottait l’arrière du cou avec précipitation …

« Ce n’est pas avec ta veste extra-fine que tu vas te protéger du froid, Luke ! s’exclama-t-elle joyeusement en le rejoignant. »
Au son de sa voix, il s’était brusquement retourné, l’expression pleinement alerte. Il avait tout l’air de quelqu’un qu’on venait de tirer d’une rêverie, en lui envoyant un grand seau d’eau en pleine figure … Et à proprement parler, c’était exactement ça. La surprise qui peignait son visage se défit très vite au profit d’un sourire, peut-être un peu forcé à cause de la sensation glaciale qui lui courait sur la nuque.
« Ah, salut Marisa ! fit-il en essayant d’adopter le même ton qu’elle. Tu m’as pas manqué …
- Désolée, c’était trop tentant … Alors, comment ça va, partenaire ? » ( ♫ )
Maintenant que le choc était passé, Luke avait l’air de se sentir beaucoup mieux, et réveillé surtout. Il la gratifia d’un bien plus franc et amical sourire, et se reprit.
« Et bien comme tu le vois, je reviens de la chasse … J’étais en route pour la réserve, quand tu m’es tombée dessus. Je m’ennuyais un peu, mais tu m’as bien remis les idées en place … »
À côté de lui, depuis le début, un grand filet de fer refermé sur lui-même flottait dans les airs. Entre les larges mailles, on voyait plusieurs dépouilles de gibier sauvage fraîchement traqué … Les bêtes étaient assez variées, en provenance de la Forêt de Bambou des Égarés. En tout cas, certaines avaient le don d’en imposer, mais elles n’excédaient pas le nombre de quatre. Ce qui restait un honorable butin.
« Ce sont des espèces qui ne peuvent pas être élevées … expliqua-t-il. C’est difficile de trouver des chasseurs qui veulent bien partir les traquer, surtout avec les youkais. Leur viande est parfois très recherchée.
- Surtout en hiver ! Je parie que tu es le seul idiot à partir chasser ce genre de créature, hein !
- Hé mais …! »
Elle éclata de rire pour la deuxième fois. C’était également la deuxième fois qu’elle faisait mouche … Luke était décidément trop facile à toucher. Ça lui ferait sans doute grandement défaut, dans les duels d’enfer de tirs ! Le malheureux ne savait même plus où se mettre …
« … Oh allez, ne me fais pas cette tête de chien battu ! Au moins c’est bien payé non ? Et puis tu rends service au peuple, c’est pas rien !
- … Ouais, sans doute. Enfin, j’évite quand même de chasser deux fois la même bête, par prudence … »
Elle acquiesça, compréhensive. Le respect du chasseur, à tous les coups … Voilà le petit boulot que le jeune homme s’était trouvé récemment. Enfin récemment, ça faisait quand même déjà plus d’un mois. Plus d’un mois qu’il avait quitté la maison de Marisa … Comme promis, les deux partenaires s’étaient revus fréquemment après cette séparation. Sauf durant la période de quarantaine provoquée par les chutes de neige de la semaine passée … Cela faisait sept jours qu’ils ne s’étaient pas vus, avec aujourd’hui.
Luke vivait donc du gibier, souvent varié et demandé, qu’il rapportait régulièrement de la chasse. Marisa, elle, tenait sa boutique d’objets magiques chez elle-même – le jeune homme avait déjà eu l’occasion de la voir marchander durant son séjour dans sa demeure –, et se débrouillait aisément avec la vente occasionnelle de ses nombreuses potions … À vrai dire, en venant ici, c’était la première chose qu’elle avait faite : vendre des antidotes chez l’apothicaire du coin. Le stock de la sorcière avait toujours le don de surprendre la proprio.
« … Ça va aller, avec ce que tu portes ? s’inquiéta l’adolescent. Si tu veux, avec mes pouvoirs du fer, je peux …
- Nan, laisse, coupa-t-elle. Je fais toujours comme ça ! »
Ce que la sorcière avait sur le dos était une hotte de bois tressé, qu’elle portait grâce à deux sangles de cuir qui lui enserraient les épaules. Une hotte particulièrement énorme, qui devait bien faire plus d’un mètre de haut et d’où dépassait même le manche de son balai. Elle semblait déjà très remplie, et Luke se demandait presque si elle ne faisait pas le même poids que sa porteuse tellement elle était chargée …

Marisa réajusta son écharpe, et reprit ses mains sur ses sangles qui s’enfonçaient dans ses épaules. Le jeune homme n’était pas vraiment habillé comme on devrait l’être en hiver : toujours même veste, même jean, même tee-shirt sans doute … À moins que non, la sorcière vit du coin de l’œil le bout d’une longue-manche de polo blanc sous celle de l’habit noir. Au moins Luke avait pensé à ça, mais le col de sa veste suffisait à peine à couvrir son cou. Elle se demandait limite si ses cheveux noirs, toujours en bataille et dressés sur sa tête dans un bazar indescriptible, n’allaient pas finir par geler …
« Bon, c’est comme tu veux, reprit-il. Il faut que j’aille livrer mon gibier à la réserve des chasseurs. Tu as encore quelque chose à faire ?
- Oui, il faut que je passe à la verrerie pour me payer de nouveaux flacons et des bouteilles. Je crois qu’on a le même chemin, comme par hasard !
- C’est ça. Dis-le-moi tout de suite si tu m’attendais là depuis tout à l’heure !
- Ho ho, et bien pas du tout figure-toi. C’était à cent pour cent fortuit !
- Ouais, ben ça me paraît un peu gros quand même, surtout que tu t’es fait plaisir … commenta-t-il en se massant la nuque. »
Elle fut une énième fois prise d’un rire diabolique, et lui donna une tape dans le dos pour le charrier. À force, Luke commençait à être habitué … Ce fut sur ces derniers mots que les deux joyeux lurons reprirent leur chemin, ensemble cette fois. La discussion était animée : malgré les chutes de neige incessantes des jours passés, le jeune homme était fréquemment sorti pour aller chasser. Et il avait toujours été déçu de rentrer bredouille … Marisa quant à elle avait mis au point de nouveaux antidotes et s’était entraînée comme d’habitude, même si par ce temps, elle serait volontiers restée au fond de son lit ; ce à quoi Luke ne croyait pas une miette. Après avoir un peu marché dans les rues parsemées de flaques de givre et de plus rares bonshommes de neige, les deux partenaires parvinrent très vite devant une baraque en contreplaqué. C’était un bâtiment qui se démarquait fortement du reste de par sa rudesse … L’adolescent ne se fit pas prier pour entrer seul dans la réserve avec son gibier, tandis que la magicienne préféra patienter à l’extérieur – prétextant avec une expression malicieuse que ce qui se passait au coin des chasseurs ne la regardait pas ! En tout cas, elle n’eut pas à attendre bien longtemps : il ne fallut pas plus de cinq minutes à Luke pour ressortir de son lieu de travail, délesté de son chargement et alourdi de quelques poignées de yens … Les deux amis n’eurent pas besoin de davantage de cérémonie pour reprendre leur route, tournant cette fois vers l’intérieur du village, sous l’indication de la sorcière.
« Dis-moi, commença alors celle-ci, tu as l’intention de rester chasseur pour longtemps ?
- … Bof, admit-il. Je ne suis pas très mauvais pour traquer des animaux sauvages, mais je ne suis pas sûr que ce métier me plaise vraiment. Je fais surtout ça pour survivre, je dois dire …
- J’en étais sûre. Tu ne te vois pas faire ça toute ta vie, hein ?
- … Non. Mais pour l’instant, je n’ai pas trop le choix … J’attendrai d’avoir économisé un peu avant de voir si je ne pourrais pas faire autre chose. A vrai dire, je n’ai pas beaucoup d’idées …
- Ça va, te presse pas. Tu as encore le temps … »
Il acquiesça, content d’avoir quelqu’un qui le soutenait. Trouver un travail n’avait pas été une mince affaire pour Luke, en tout cas un travail dans lequel il aurait été efficace et qu’il aurait pu commencer à appliquer rapidement : il n’était ni un manuel, ni un artisan. C’était pourquoi, ses pouvoirs du fer aidant, il avait pu trouver une place à la réserve des chasseurs … Quelque chose qui ne demandait pas de force surhumaine ni de doigté expert, ou en tout cas que ses capacités pouvaient compenser. Cependant, ce n’était pas le métier qui pouvait lui plaire le plus ; et pas seulement parce que c’était quelque chose de très irrégulier, qui dépendait beaucoup des circonstances de la journée. Ça ne lui plaisait pas, point final. La chasse n’était tout simplement pas faite pour lui … Mais tant que ça lui permettait de se payer à manger et le toit qui l’abritait la nuit, il n’allait pas s’en plaindre. En revanche, il avait déjà des idées pour l’année prochaine : quand la saison nouvelle pointerait le bout de son nez, il pensait aller tenter sa chance auprès de quelques agriculteurs locaux, pour voir s’il ne pouvait pas aider aux plantations ou aux récoltes dans les rizières et les champs. Ce ne serait sans doute pas de tout repos, mais à vrai dire, tout était bon à essayer.

La sorcière et le jeune homme étaient légèrement retournés vers le centre de la bourgade quand ils atteignirent l’allée aux artisans. C’était à quelques pas du quartier marchand : Luke était toujours méfiant à propos de Marisa, car elle aurait très bien pu rejoindre cette rue sans passer par la périphérie. Mais elle prétexta simplement qu’elle avait voulu emprunter un chemin plus calme, et moins fréquenté … Prétexte qui ne fit qu’accroître les soupçons de l’adolescent, au final. Après être passée devant quelques enseignes, la sorcière trouva enfin la boutique qu’elle recherchait, et s’y procura ses fournitures en quatrième vitesse. Le garçon dut attendre encore moins de temps qu’elle l’avait attendu précédemment ; quand elle sortit trois minutes plus tard, des goulots de flacons vides bouchés de liège jaillissaient de sa hotte énorme … De quoi stocker plusieurs dizaines de litres de liquide magique. Par contre, le sac de bois tressé de Marisa était maintenant plein à craquer, affichant une surcharge évidente ; quand elle lui annonça que sa liste de course était terminée, Luke ne put s’empêcher de ressentir un certain soulagement. Quelques kilos de plus, et il aurait eu peur qu’elle ne se rompe la colonne vertébrale.
Midi était sans doute dépassé de loin à présent, mais cela n’empêcha pas les deux partenaires de continuer leur promenade sans but précis à travers les rues des divers quartiers. Ça avait un peu désempli, mais l’activité était toujours légèrement présente ; en revanche, des nuages assez sombres pouvaient être vus commençant à s’accumuler dans le lointain, tranchant avec le ciel bleu de lait.
« Alors ça va, tu t’ennuies pas trop tout seul dans la journée ? demandait la sorcière avec son habituel ton moqueur.
- Ça va, ça va … Je me familiarise peu à peu au village, et à la vie ici. C’est beaucoup plus paisible que ce à quoi je m’attendais, à vrai dire.
- C’est tout le temps comme ça, chez les humains. Sauf en cas d’incident, par moments. »
Luke eut un petit rire assez rare, très différent de ceux qu’il échangeait habituellement avec Marisa. Celle-ci le dévisagea avec incrédulité, tout en marchant à côté de lui. Le jeune homme avait l’air tout pensif, d’un coup. Cela faisait maintenant une demi-année qu’il était ici … Et il était en train de repasser tout ce qu’il avait vécu, en mémoire, durant ces six mois dans le pays des illusions. Des souvenirs bons, comme des souvenirs moins bons, mais dans tous les cas, des souvenirs impérissables. Ils étaient gravés dans sa tête comme des écrits dans la pierre dure, et inaltérable.
« … Oui, c’est vrai. Quand tout va bien, c’est normal que la vie quotidienne soit simple et tranquille … Mais depuis que je suis arrivé en Gensokyo, j’ai vécu des trucs complètement dingues. J’ai pu combattre une mage noire et affronter une démone, alors que je pensais que leurs existences n’étaient réelles que dans les légendes … En fait, c’est presque comme si je rêvais éveillé. Quand pourrais-je terrasser un dragon ? »
La sorcière, par contre, n’eut pas réticence à rire de bon cœur.
« T’en fais pas, ça fait belle lurette qu’on n’en n’a plus revus dans la région. Tu peux oublier !
- … Je n’y pensais pas sérieusement au départ, mais à la réflexion, je ne suis plus exactement sûr de ce que je devrais considérer comme vraisemblable ou pas, par ici … »
Redoublement du fou-rire de la sorcière, et apparition marquée du sourire du jeune homme. Il avait sans nul doute encore beaucoup à apprendre de Gensokyo, mais ça ne l’inquiétait guère : ici, il avait l’impression d’être chez lui. Là il avait un foyer, et là où personne ne le pourchassait …

Les lèvres de Luke se détendirent et son sourire retomba, laissant place à une expression neutre sur son visage tandis que la jeune fille continuait de lui parler joyeusement à côté de lui ; cependant, il ne l’écoutait plus. Il plissa légèrement les yeux, comme pour affiner sa vision incertaine. Puis, ses sourcils se froncèrent lentement, et son regard devint progressivement aussi tranchant qu’une lame de rasoir … Alors qu’elle s’approchait, et par pur principe de réciprocité, en faisait illico autant. L’expression du jeune homme était devenue totalement opposée à celle qu’il arborait quelques secondes plus tôt, affichant à présent une franche contrariété non dissimulée. Puis il s’arrêta sèchement, en pleine marche.
Marisa continua d’avancer d’un pas lorsqu’elle remarqua son brusque arrêt, et regarda alors devant elle : quand elle prit conscience de la personne qui venait de les rencontrer, elle prit un grand sourire qui aurait presque pu paraître déplacé à côté des éclairs que se lançaient les yeux des deux autres. Alors qu’ils n’avaient même pas encore ouvert la bouche.
« Hé, salut Reimu ! lança-t-elle avec le ton le plus faussement surpris qu’elle était capable de produire. Fait pas chaud, hein ?
- … Bonjour, Marisa. »
Elle ne lui accorda pas un regard, trop occupée à soutenir celui de Luke. La prêtresse semblait revenir du quartier marchand, et elle avait un petit panier de provisions relativement peu rempli dans une main … Ainsi qu’un visage capable de terroriser les enfants en bas-âge. La sorcière fit la moue pendant quelques instants, et regarda tour à tour Luke, puis Reimu. Ils se dévisageaient réellement comme de véritables chiens de faïence. Même pas le moindre mot, juste deux regards sinistres qui se plongeaient mutuellement l’un dans l’autre … Marisa resta plusieurs secondes sans comprendre – ou du moins, elle donna l’air de ne pas comprendre. Puis, elle se tourna de nouveau vers son partenaire devenu muet, tandis que le silence entre eux commençait à ressembler à celui d’avant l’orage. Une étrange émotion indéchiffrable, peut-être de l’amusement, embellit son visage aussi vite que si l’on avait donné un rapide coup de pinceau dessus.
« Ah, excuse-moi Luke ! Je viens de me rappeler que je dois aller rendre visite à mon père de toute urgence. Je vous laisse tranquille, amusez-vous bien !!
- Hein ?! Hé, attends ! »
Reimu et Luke avaient rompu en même temps l’affrontement des regards au moment-même où Marisa avait fini sa phrase, mais c’était trop tard : elle avait déjà décampé à toute vitesse, malgré son lourd chargement, et les avait tous les deux laissés en plan derrière elle. Les gens se retournaient en la voyant traverser la rue, mais elle fut hors de vue en moins de deux. La panique passagère qui s’était emparée des deux autres, plantés sur place, s’évanouit lentement. Dans l’état actuel des choses, il n’y avait qu’eux deux, sans personne pour s’interposer si jamais ça devait déraper. Le pire, c’était que Luke en avait conscience … Et ça lui foutait les jetons. Il était d’un naturel calme et réfléchi, mais quand c’était avec Reimu …

Les deux continuèrent de se regarder longuement, sans briser le silence qu’ils s’étaient tacitement imposés. Puis, d’un commun accord qui semblait avoir résulté de cet échange, ils se tournèrent mutuellement le dos en même temps. La raison était simple : s’ils n’étaient pas capables de tenir une conversation sans que ça parte en vrille, autant s’ignorer en bonne et due forme. Et attendre le retour de Marisa. Cependant, Luke avait l’impression aussi inexplicable qu’inextricable que la sorcière n’était pas prête de revenir de sitôt … Et de même, Reimu n’avait pas l’air de vouloir repartir de son côté. Le jeune homme commençait à sentir des tremblements dans son corps, envahi par un sentiment de malaise. En vérité, les paroles étaient là, sous-jacentes, et attendaient patiemment que la discussion s’engage … Sauf que rien ne se passait, et que tout restait au point mort. Luke, sentant ses jambes devenir flageolantes, commença à réfléchir. Enfin, il prit tout son courage et tenta de courir le risque. De là au départ de Marisa, il s’était déjà écoulé deux minutes de vide.
« … Merci de m’avoir sauvé.
- Oui c’est ça, et puis … Quoi ? »
Reimu s’apprêtait à dire quelque chose de désagréable, mais elle s’était brusquement coupée dans son élan. A son dernier mot, elle s’était retournée vers lui, une expression totalement prise au dépourvu sur le visage. Elle le vit se retourner à son tour, le regard fuyant et n’osant pas se poser sur elle. Elle ne s’était pas du tout attendue à ce qu’il venait de dire, si bien que sur le coup, elle avait presque interprété ça comme une raillerie. Mais ça ne l’était pas du tout, et vu le ton sincère que le jeune homme employait, il n’avait aucune intention de reprendre les hostilités. En fait, se rendait-elle compte … C’était exactement l’inverse.
« Pour Atsuko, continua-t-il sans la regarder. Si tu n’étais pas intervenue, je … Je ne serais peut-être plus là pour t’en parler. Alors, je te remercie.
- … C’était toi, le message sur la porte du temple ?
- … Oui. »
Luke ne sut pas exactement si c’était une étincelle de courage ou un simple coup de tête, mais il se résolut à relever la tête et la regarder dans les yeux. Il avait au départ eut l’intention de fuir derechef, mais il se rendit compte que ce n’était pas nécessaire. Toute agressivité avait disparu du regard de Reimu, et à son insu, de son propre regard aussi. La glace venait d’être brisée. Du moins momentanément …
« … Dans ce cas, c’est plutôt à moi de te remercier, reprit-elle. Sans ton indice, je n’aurais peut-être jamais découvert la cachette sous le lac. Je me demande comment tu as pu la trouver.
- De vieilles connaissances … répondit-il vaguement.
- Si tu le dis. Et si tu veux quelqu’un à remercier, va plutôt t’adresser à Dondéo. C’est lui qui t’as sauvé la vie, pas moi.
- … Tu le connais ?
- Un peu. C’est une vieille connaissance … Mais pas au même sens que toi. »
Le ton semblait celui de la conversation, mais la tension entre les deux était encore présente. Ce n’était pas du jour au lendemain qu’ils allaient pouvoir se parler comme de simples connaissances. Déjà qu’ils ne se voyaient pas très souvent.
« … Ça t’arrive souvent, de régler des incidents ? relança Luke, changeant de sujet.
- Oui. C’est mon rôle, à Gensokyo, d’enquêter sur les événements étranges et de punir les malfaiteurs.
- … Les prêtresses ne sont pas censées simplement prier et entretenir le culte de leur divinité, ici ?
- C’est la théorie. Mais je suis en charge de beaucoup plus de choses que ce que tu as l’air de croire, tu sais. »
Oui, il le savait. Et il l’avait su beaucoup trop tard, en fait. C’était bien l’une des choses qui l’accablaient encore. Ce qu’en revanche il ne savait pas, c’était que Reimu exagérait un peu. Parce qu’une partie de ces fameuses choses dont elle était en charge, c’était elle-même qui s’en était autoproclamée responsable …
« … Il y a eu beaucoup d’incidents avant ma venue, n’est-ce pas ? demanda-t-il. Marisa m’a raconté pas mal de vos exploits.
- … Et où veux-tu en venir ? fit-elle avec toujours autant de froideur dans la voix.
- Écoute … Je sais que c’est pas le sujet le plus simple qu’on peut aborder, mais … »
Luke s’interrompit plusieurs secondes. Sa langue n’arrêtait pas de faire des tours et des tours dans sa bouche, cherchant désespérément les bons mots et tentant vainement d’éliminer ceux qu’il ne fallait pas dire. Ses jambes commençaient sérieusement à flageoler, maintenant. Il avait par contre l’esprit trop préoccupé pour s’en soucier.
« … J’ai six mois de retard, mais … je … Je tenais vraiment, je tiens vraiment à m’excuser. Pour toutes les choses que j’ai pu faire … Avec la montagne. Et pour ce qu’il s’est passé … Pour tout. Je voulais te présenter mes excuses … Je regrette vraiment ce que j’ai fait … Alors, je … Je te demande pardon. S’il te plait … »
Son rythme cardiaque lui tambourinait férocement contre les tempes, et il se sentait fébrile. Ça avait été beaucoup plus dur que ce qu’il aurait pu s’imaginer. Rien qu’évoquer ces souvenirs ne provoquait que colère ou remords chez lui, alors en parler aussi ouvertement n’avait pas été une mince affaire … Surtout qu’il avait parlé d’un ton presque misérable, maintenant qu’il s’en rendait compte. Il avait continué de soutenir le regard de Reimu, lui offrant des yeux presque implorants, mais les siens étaient restés de marbre. Elle le dévisageait avec presque du mépris, même si ça n’allait pas jusque là.
« … Je ne sais pas si c’est avec des excuses que tu pourras te racheter, Luke, finit-elle par dire sévèrement. Est-ce que tu sais seulement ce qu’il se serait passé si je n’avais pas survécu ?! »
Cette fois, c’en était trop. Luke détourna le regard, le plantant dans le sol enneigé avec résignation. Que pouvait-il répondre à cela ? Elle avait raison. S’il avait terminé son geste, six mois plus tôt … Reimu serait morte. Si rien que cette perspective avait de quoi le faire culpabiliser plus que ce n’était possible, il y avait pire. La barrière Hakurei se serait retrouvée sans descendant de son clan fondateur, et à terme … Personne ne pouvait dire ce qui aurait pu se passer. Personne … Et Luke ne voulait pas savoir. Surtout pas savoir …
La prêtresse continuait de le fixer avec austérité. Mais cette expression se perdit très rapidement, au profit de quelque chose qu’elle n’avait que très rarement ressenti, et qu’elle ne parvint pas à nommer tout de suite. Elle vit que les yeux de Luke, tournés vers le sol … brillaient. Ils brillaient d’une lueur étrange, d’un éclat indéfinissable … Puis, elle comprit.
C’était des larmes. Elle venait de le faire pleurer.
« … Luke, je … »
Culpabilité.
« … Attends … Ne … »
Elle ne parvint pas à trouver d’autres mots. Elle était confrontée à une situation qui la dépassait totalement, tout simplement. Elle ne comprenait pas … Elle ne se comprenait pas elle-même. Désemparée, elle ne put que le regarder ne pas réagir, et attendre que quelque chose se passe. Ce fut un brusque reniflement qui déchira le silence entre les deux, couvert par le bruit de la rue et des gens qui passaient autour, alors que le jeune homme s’essuya vivement les yeux en balayant toute trace lacrymale de son visage. Puis, il la regarda de nouveau, pour la dernière fois.
« … Je comprends, annonça-t-il avec difficulté. Alors … Je trouverai autre chose … »
Il avait essayé de se montrer ferme et résolu, mais le résultat fut plutôt pathétique. Il baissa une troisième fois les yeux, puis se retourna la tête basse … avant de se joindre au reste de la foule, reprenant sa route. Reimu continua de le regarder s’éloigner, d’une manière irréelle à ses yeux. Elle avait les lèvres entrouvertes, comme si elle voulait dire quelque chose … Mais le jeune homme était déjà loin quand elle parvint à peine à murmurer trois mots d’un air dans le vague et déstabilisé.
« … Au revoir, Luke … »

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mar 11 Oct - 15:05

Le jeune homme marchait au hasard des rues, sans réellement savoir où il allait. Tout autour, l’agitation s’était calmée, et le paysage s’était assombri, mais c’était à peine s’il s’en rendait compte : il avait la tête penchée vers le sol, et ses yeux regardaient la boue des chemins sans la voir. Les mains dans ses poches de jean, il avançait sans en avoir conscience, l’esprit embrumé dans des questions et des pensées sans queue ni tête … Il avait la vicieuse et terrible impression d’être reparti à zéro. Comme si tout ce qu’il avait vécu à Gensokyo avait décidé de s’échapper de sa mémoire, ne laissant qu’un trou béant derrière … Comme si tout ça n’avait jamais existé. C’était si idiot. Il avait été de si bonne humeur ce matin, et voici que tout dégringolait comme une avalanche … Comment avait-il pu croire que Reimu le pardonnerait aussi facilement que Marisa ? Il s’était montré lamentable … Comme d’habitude, pour ne pas changer. Il n’en avait pas fallu plus pour qu’il se fasse rattraper dare-dare par la déprime … Et qu’il erre comme un fantôme dans les allées boueuses ou enneigées du village humain.
« Re-salut, Luke !! »
Le jeune homme n’eut pas le temps de se retourner qu’il sentit une météorite s’abattre avec fracas sur son épaule gauche, et manqua de se la déboiter sous le choc qui le fit détaler en avant en glapissant de surprise. Marisa déboula de nulle part, apparue comme par magie à côté de lui, après lui avoir administré une magistrale tape sur son articulation renflée et l’avoir soudainement extirpé de ses pensées … Toujours sa hotte sur le dos et son sourire inébranlable sur ses traits.
« Hé bien alors, t’as essayé de me fausser compagnie ? lui demanda-t-elle alors qu’il s’en remettait à peine.
- Aïe … C’est l’hôpital qui se fout de la charité ou quoi ?! grogna-t-il, se massant l’épaule douloureuse.
- Haha, mais non enfin … »
Contrairement à lui, l’humeur de la sorcière n’avait pas l’air d’avoir changé d’un pouce depuis tout à l’heure. Il la revoyait dans le même état qu’il y a vingt minutes : joyeuse, énergique et malicieuse … Beaucoup trop malicieuse, justement. Les lèvres de la jeune fille prirent cette fois la forme d’un sourire intéressé, alors qu’elle lui posait déjà une nouvelle question.
« Alors, comment ça s’est passé ?
- … Tu n’as pas été voir ton père, toi, hein ?
- Non ! répondit-elle sans ambages. »
Luke ne put qu’être surpris par une réponse aussi directe. Elle l’avait vraiment délibérément fait … Et elle n’essayait même pas de jouer les innocentes, par-dessus le marché ! Marisa l’avait intentionnellement planté sur place, avec Reimu … Mais pourquoi ? Il n’arrivait pas à comprendre … En tout cas, une chose était certaine : même s’il n’avait toujours pas répondu à sa question précédente, elle avait rudement l’air satisfaite de son coup. Et avant qu’il ne puisse poursuivre sur le sujet, la sorcière surenchérit sur celui qu’il venait d’ouvrir … Ils s’étaient remis à marcher, sans but et sans destination dans les rues alentour, et la discussion continua dans l’air frais du début d’après-midi.
« Pourquoi irais-je voir ce vieil homme sénile et complètement gâteux ? fit-elle avec un large humour. Ça fait longtemps qu’il n’arrive plus à me suivre, de toute façon ! Il est complètement dépassé et ne sait même plus où se mettre quand je suis là … Faut dire, je lui en ai fait voir de toutes les couleurs, quand j’étais petite !
- Je vois … Tu dois beaucoup l’aimer.
- Haha ! … »
L’air de joyeuse drille de Marisa s’évanouit soudain de son visage, aussi rapidement qu’une flamme de bougie soufflée par le vent. A la place, on pouvait à présent y lire une profonde expression nostalgique. Elle souriait toujours, mais un peu tristement … Le sourire que l’on prenait en évoquant de très bonnes et lointaines mémoires.
« … Oui, avoua-t-elle avec la même nostalgie. C’est vrai, je n’ai pas souvent été très gentille avec lui durant mon enfance … Mais c’était vraiment un père irremplaçable. En y repensant, j’ai parfois un peu honte de moi-même …
- … Tu ne lui parles plus ?
- Oh t’inquiète pas, nous sommes toujours en très bons termes ! C’est vrai que je ne lui rends pas souvent visite, mais quand je le fais, nous nous entendons vraiment très bien, entre père et fille. J’étais une gamine plutôt turbulente … Enfin, je suppose que tu t’en doutes ! Je ne te cache pas que j’ai fait pas mal de conneries, que je t’ai toujours pas racontées d’ailleurs, et que j’en fais toujours actuellement.
- Ça, j’avais remarqué ! dit-il en riant bienveillamment.
- … Il a mal vieilli, en tout cas. Il n’est qu’à la moitié de la quarantaine, et il fait déjà vingt années de plus. Il ne s’est jamais très bien porté depuis que maman est partie … »
Luke perdit le peu d’enthousiasme qu’il avait réussi à récupérer à ces dernières paroles. Il tourna la tête vers sa partenaire, tout en continuant de marcher, la dévisageant en affichant une incrédulité anxieuse.
« … Que s’est-il passé ? demanda-t-il prudemment.
- Ma mère est morte, quand j’étais en bas-âge … Je ne l’ai jamais vraiment connue, alors je … Je n’ai pas de raison particulière d’être triste, mais mon père, si. Je ne m’en suis rendue compte que très tard, mais en fait, s’il y avait bien une raison pour qu’il vive, c’était moi … »
Elle marqua un temps de pause, replongée dans ses souvenirs. C’était la première fois que Luke la voyait comme ça, et il l’écoutait avec une attention et une fascination étrange qui l’hypnotisaient.
« En tout cas, ça doit être à cette époque que j’ai connu Kourin’, poursuivit-elle. Le magasin de mon père se tenait encore dans notre demeure … Kourin’ était alors un de ses employés, si l’on peut dire. C’est comme ça que nous sommes devenus amis, même s’il était beaucoup plus âgé que moi … Puis, un jour, j’ai fugué.
- Tu as … fugué ?
- Ouaip’. Sans raison particulière, enfin, pas à cause de mon vieux. Quand je te dis que j’ai fait des conneries, je ne le prends pas à la légère … Je suis certaine que j’ai dû beaucoup le blesser quand j’ai fait ça. Je m’éloignais déjà beaucoup de lui en étudiant la magie dans son dos … »
Le jeune homme eut une image plutôt comique dans sa tête, celle d’une petite Marisa en train de se faire prendre à dévaliser des bibliothèques, tandis que son père devait payer les pots cassés. Mais il la bannit bien vite de son esprit, bien décidé à ne pas rire en ce moment.
« … J’ai poursuivi ma formation auprès d’un vieil esprit frappeur, encore plus gâteux que mon père ne l’est actuellement, continua-t-elle. Une certaine Mima. Enfin, à l’heure actuelle, personne n’a la moindre idée de ce qu’elle a pu devenir, mais je me souviens très bien de ces vieilles mémoires. Je la considérais comme ma maîtresse … Et elle me considérait comme sa subordonnée. Héhé … Qu’est-ce que je pouvais être idiote, à l’époque. »
Nouveau temps de pause. Le sourire de Marisa ne s’était pas dépareillé, au contraire, elle semblait prendre plaisir à relater ces vieux souvenirs.
« D’ailleurs … C’est à cette époque que j’ai rencontré Reimu.
- … Ah oui ?
- Oh, oui. Nous étions vraiment très jeunes, deux vraies gamines ! Je ne me rappelle même plus de si on avait la dizaine … Et rien qu’à cet âge, elle était déjà terriblement forte. Elle m’a mis ma première et ma plus pénible déculottée que je n’avais jamais reçue !
- Elle a beaucoup tendance à se battre contre les autres pour les rencontrer … remarqua le jeune homme d’un ton amer.
- Haha, c’est peut-être vrai … Mais sur ce coup-ci, elle avait une bonne raison. Mima avait maudit le Sanctuaire Hakurei en l’envahissant de créatures, et moi, j’étais là pour la protéger. Enfin, en théorie.
- Et comment ça s’est terminé ?
- Reimu lui a fait mordre la poussière. J’en n’avais pas cru mes yeux. En tout cas … Les années se sont petit à petit écoulées, jusqu’à ce que je finisse par me séparer de Mima. »
Marisa avait abrégé, Luke venait de le sentir. Le mot séparer avait été assez brusque … En fait, il avait plutôt l’impression qu’elle avait voulu dire libérer plutôt qu’autre chose.
« Puis, elle a disparu … Peu de temps avant les incidents du Manoir du Démon Écarlate. Nous ne l’avons plus jamais revue … Pour tout te dire, quand je disais « esprit frappeur » tout à l’heure, c’est surtout parce qu’elle s’amusait à hanter les terres du Temple Hakurei. C’était un sacré numéro, et une sacrée esclavagiste ! »
Elle eut un rire. Jaune …
« … Après avoir définitivement coupé les ponts avec elle, je suis retournée vers mon père. C’est là que j’ai pris conscience du point où il avait besoin de moi … Mais bon. La boutique ne tournait déjà plus très bien … En voyant à quel point j’avais grandi, il a décidé de me laisser les clés de la maison et de s’installer quelque part dans ce village, pour ouvrir un commerce plus stable. Quant à Kourin’, il a ouvert son propre magasin à la lisière de la Forêt Magique … Et voilà. C’était l’histoire de Marisa Kirisame, la petite idiote qui ne savait pas la chance qu’elle avait !! »
Elle se remit à rire, de bon cœur cette fois. Le jeune homme en fut soulagé, constatant que toute cette histoire ne lui était pas restée en travers de la gorge. N’empêche, si ce qu’elle racontait était vrai, elle devait avoir bien changé depuis le temps …

Luke jeta un œil vers le ciel, puis se frotta les bras en recevant une petite rafale de vent glacial de front. La voûte céleste commençait à être parcourue de nuages menaçants, mais le bleu de lait restait visible encore à de nombreux points. La météo allait sans doute se dégrader, mais ce ne serait pas pour tout de suite.
La marche ne s’était pas arrêtée, et le coup d’une heure de l’après-midi devait s’approcher beaucoup plus rapidement que ce qu’ils escomptaient. Bizarrement, sans qu’il ne s’en rende compte, le jeune homme constata qu’il avait commencé à prendre un chemin particulier, qu’il connaissait bien depuis quelques temps. Il ne resterait sans doute plus beaucoup de répit avant qu’ils n’atteignent la destination que son subconscient lui avait fait choisir durant la conversation qui se rallongeait.
« … Au fait … Pourquoi tu me racontes tout ça maintenant ? demanda-t-il, curieux.
- Pour aucune raison en particulier, répondit-elle. Je te signale que c’est de ta faute si on a dévié sur mon père !
- Oui, mais je demandais pas autant de détails …
- Et si j’avais envie de t’en parler, tout simplement ? rit-elle à ces propos. Après tout, tu es un ami, j’ai bien droit de t’ennuyer avec mes histoires inintéressantes, non ? Ha ha ha !! »
Tu as des amies qui comptent sur toi, et qui t’aiment, Luke. Je suis prête à parier qu’elles seront capables de t’écouter sur tout ce que tu pourras leur confier.
« Hein ?! s’exclama-t-il soudainement.
- Hé, quoi ? fit-elle avec un air faussement outré. Si mes histoires sont vraiment ennuyeuses, il suffit de me le dire, je …
- Non, non rien ! J’ai juste pensé à un truc pendant deux secondes … C’est sans importance. Bien sûr que ce que tu as à me dire m’intéresse, Marisa … Je suis juste un peu étonné que tu me racontes tout ça sans prévenir, alors que nous nous connaissons depuis tant de temps.
- J’allais pas te noyer sous ce discours au moment où tu t’apprêtais à gober un cèpe venimeux, argua-t-elle avec ironie. Et je te le dis, je n’avais pas de raison vraiment spéciale de te parler de tout ça ici et maintenant … Je sentais juste que c’était peut-être une bonne occasion d’aborder le sujet, c’est tout. Pas la peine d’en faire une obsession. »
Le garçon acquiesça, satisfait. Il s’était méfié l’espace de quelques secondes, sans réellement savoir ni en quoi ni pourquoi. Mais vu l’air de Marisa, ces suspicions se révélaient tout à fait absurdes, ridicules même.
« Alors, Luke ? Tout ce que je t’ai révélé, ça ne te choque pas ? demanda-t-elle.
- … Franchement Marisa, je ne sais pas si je suis bien placé pour te juger. A côté de ce que j’ai pu faire, ton passé ne me semble pas si mauvais que ça …
- Hé ! Mes conneries étaient au moins du même acabit que les tiennes, d’abord ! Je refuse cette sous-estimation injustifiée ! »
C’était reparti pour un affrontement de fou-rires sacralisé. Il n’y avait pas à dire : la sorcière avait vraiment réussi à lui remonter le moral. Elle ne se prenait vraiment pas au sérieux … A quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps. Car pour une raison puissante et inconsciente, Luke était absolument certain que tout ce qu’elle lui avait dit était vrai. Elle n’avait pas plaisanté durant cette période : elle avait raconté la vie antérieure d’une petite gamine ingrate et égoïste, d’une époque qu’elle voulait mettre loin derrière elle. Même si elle ne laissait jamais ça se manifester dans ses apparences bucoliques, elle était beaucoup plus mature et avait largement plus de recul que ce qu’elle pouvait montrer. Les preuves de cette maturité étaient extrêmement rares, et insaisissables, mais depuis que le garçon y faisait attention … A présent, ça lui en crevait les yeux. Elle était infiniment plus adulte que lui … et infiniment plus humaine.
Luke s’arrêta, très vite imité par Marisa qui s’arrêta juste à côté de lui. Elle le dévisagea d’un air interrogé, battant des cils dans une expression tout à fait mignonne. Ils venaient d’arriver près d’un croisement en patte d’oie : la rue continuait tout droit, mais une autre pouvait être empruntée à droite … Et, dans le coin de rue ainsi formé, un bâtiment légèrement plus grand et apparemment solide que les autres s’élevait de plusieurs étages. Il était surtout fabriqué de briques brunes et ternes, de nombreuses fenêtres de verre s’alignaient sur sa façade à paliers multiples, et une assez volumineuse cheminée d’où s’échappaient plusieurs volutes se dressait sur son toit de tuiles bleues en pentes concaves. Des rideaux étaient tirés derrière la plupart des carreaux, d’autres laissaient filtrer une légère lumière intérieure, mais dans tous les cas, on pouvait sentir l’activité dans cette auberge.
« … Marisa, ça ne te dérange pas si je t’invite à déjeuner ? proposa le jeune homme, un peu nerveux.
- Bien sûr que non ! s’enthousiasma-t-elle. Tant que tu ne m’empoisonnes pas, ça m’ira, ne t’en fais pas, je ne suis pas difficile ! »
La sorcière était surtout contente, car Luke avait beau lui rendre visite chez elle, elle n’avait jamais vu à quoi ressemblait son logis. L’idée de visiter l’endroit où il vivait désormais lui plaisait beaucoup, pour ne pas dire qu’elle en était vachement curieuse. A ses dernières paroles, il illumina son visage d’un grand sourire et s’inclina en symbole de remerciement.
« … D’accord. Allons-y, alors. »

Marisa eut beau donner de la tête un peu partout lors de leur entrée dans l’auberge, il n’y eut pas grand-chose à dire sur l’endroit en lui-même : l’accueil était constitué d’un simple comptoir sur la gauche, dans une salle avec un coin où se trouvaient deux ou trois petits fauteuils ainsi qu’une table de salon. La plupart du mobilier, comme les murs d’intérieur, était fait de bois travaillé et soigné. On pouvait également « admirer » – un bien grand terme – quelques tableaux de peinture à l’huile, accrochés à divers endroits ou près des fenêtres de verre. Luke ne perdit pas son temps dans le hall d’entrée, et après avoir adressé un signe au proprio de l’auberge qui était installé à son bureau devant un panneau de crochets à clés, il prit la direction des escaliers dans le coin arrière-gauche de la pièce d’accueil. La sorcière le suivit au petit trot, enthousiaste et observant les lieux autour d’elle. Le garçon grimpa très vite au deuxième étage, empruntant les cages d’escalier toujours côte à côte. Une fois arrivés en haut, l’adolescent guida sa partenaire à travers le couloir qui s’offrait à eux. A l’image du rez-de-chaussée, il n’offrait pas de décoration particulièrement opulente et restait dans la sobriété : sur le plancher de bois fin étaient disposés quelques petits meubles d’ornement le long des murs, sur lesquels se trouvaient parfois un ou deux vases garnis de fleurs fraîches. D’autres tableaux qui valaient difficilement le coup d’œil étaient également accrochés, sur le mur de gauche notamment. Les portes menant aux différents appartements s’alignaient sur celui de droite, et le couloir était éclairé par une fenêtre à son début, proche des escaliers. Il ne fallut que quelques secondes de plus à Luke pour atteindre la deuxième des cinq portes du couloir, et de fouiller dans ses poches. Il resta un long moment à chercher dans une de son jean, puis, prenant une drôle d’expression, se ravisa et fouilla dans l’autre. Au bout d’un moment, il fut pris d’un tressaillement, écarquillant les yeux. Marisa continuait de le regarder, sa hotte énorme et bourrée sur le dos, et … se retenait de rire. Elle plongea la main dans son tablier, et en ressortit un petit objet suspendu à un anneau de métal qu’elle mit bien en évidence.
« C’est ça que tu cherches ? »
Le jeune homme se retourna vers elle, et une petite symphonie d’expressions traversa son faciès. D’abord, surprise. Puis, réflexion. Enfin, désabusement …
« … Quand est-ce que tu me l’as volée ? demanda-t-il, amusé.
- Tout à l’heure, pendant qu’on parlait de mon père. Mais avec quelqu’un d’aussi tête-en-l’air que toi, jouer les pickpockets n’est même plus marrant … Trop simple.
- C’est ça, va. »
Il lui reprit la clé des mains, et ouvrit sans plus de temps la porte de son logis. Il semblait avoir des gestes plutôt frustrés, mais c’était un large sourire qui recouvrait son visage … Avec elle, c’était certain, il n’avait pas le temps de s’ennuyer. Ce fut la première fois que Marisa entra dans l’appartement de Luke.

La première chose qui lui sauta aux yeux fut la pénombre marquée qui investissait l’endroit. Il ne faisait vraiment pas spécialement clair, dans la pièce : les rideaux gris étaient fermés, ne laissant passer qu’une faible lumière depuis l’extérieur. Le jeune homme alla les tirer, permettant à la sorcière de mieux distinguer à quel lieu elle avait affaire.
( ♫ ) Tout restait dans le thème général de l’auberge : c’était petit mais efficace. La pièce ne faisait que cinq mètres sur quatre, toujours avec le même style de plancher que précédemment … Les murs et le plafond, quant à eux, étaient couverts d’une couche régulière et impeccable de peinture blanc cassé. Niveau mobilier, c’était assez spartiate, mais le nécessaire était là : dans le coin avant-gauche de ce qui devait être la salle de séjour, calé dans l’angle des murs, un lit surélevé à l’occidentale était paré d’une fine couverture terne qui se fondait avec le bois du sol. Accompagné d’une petite commode, il était situé à proximité de la fenêtre à côté de laquelle Luke se tenait, elle-même composée d’un battant qu’il était possible d’ouvrir et de fermer, donnant sur la rue du village dans laquelle ils se tenaient quelques temps plus tôt. Un mètre à droite de cette fenêtre, cependant, on devinait la présence d’une autre pièce elle-même imbriquée dans l’actuelle ; le coin avant-droit était occupé par deux cloisons qui jaillissaient des murs, délimitant un autre espace clos rectangulaire et beaucoup plus petit encore. Marisa y devina presque immédiatement la salle de bains … Sur le mur de droite, on pouvait également voir plusieurs meubles de bois, notamment un buffet qui devait faire office de garde-manger, ainsi que quelques placards. Enfin, sur le mur de gauche et à plusieurs mètres du lit, une cheminée de pierre abritait un petit tas de bûches brûlées, derrière une grille étroite qui prévenait des projections de tisons et d’étincelles sur le parquet. Il s’y trouvait naturellement une petite crémaillère, avec un chaudron et quelques ustensiles de cuisine – vraisemblablement peu utilisés – accrochés à côté. Pour finir … Une table assez spacieuse pour le reste de la pièce se trouvait en son centre, avec deux chaises de part et d’autre. Un minuscule dessous-de-plat bleu était disposé au milieu, et rien d’autre n’était sur cette surface de bois poli et impeccable. Vu l’état des lieux, ils étaient régulièrement entretenus et leur propriétaire en prenait soin … Il y régnait une agréable atmosphère de calme, et de simplicité.
« C’est pas le grand luxe … avoua Luke, un peu gêné. Mais voilà, c’est chez moi. Maintenant, j’en ai un.
- C’est mignon, dis donc ! »
Il eut un rire doublement plus embarrassé, puis hocha la tête. C’était vrai, il aimait l’endroit. Il n’avait pas besoin de quelque chose de démesurément grand ni de confortable au possible : tant qu’il avait de quoi survivre, ça lui suffisait. Il avait perdu l’habitude et l’envie de coucher dehors, mais à vrai dire, le petit appartement qui lui appartenait désormais lui plaisait réellement beaucoup … Enfin, lui appartenait était un bien grand mot : il devait régulièrement payer le loyer. Mais ce logis de vingt mètres carrés, franchement, il n’avait pas à s’en plaindre : c’était son chez-lui, et il le considérait comme son doux foyer, comme il se devait. Le seul reproche qu’il avait peut-être à faire, mais là n’était pas vraiment la faute à qui que ce fût … C’était qu’il s’y sentait vraiment très seul, dans la journée. Vivre indépendamment, loin de la maison de sa partenaire, avait quelque chose d’un peu ennuyeux. Il avait parfois des moments inexplicables d’insatisfaction fondamentale, mais … Dans l’ensemble, ça restait une chouette maison. Enfin, un logement.
Marisa quant à elle, continuait de contempler l’endroit avec un mélange de fascination et de surprise. Comparé à sa maison à elle, ici, c’était quand même déjà beaucoup plus ordonné. Elle n’aurait jamais cru que Luke fût capable de faire preuve d’autant de rangement et de soin dans ses affaires … Enfin, le fait qu’il n’avait pas beaucoup d’affaires jouait peut-être aussi un peu dans l’équation !
« Je ne savais pas que tu avais un certain sens du Feng-shui, constata-t-elle. Tout est vraiment très bien disposé …
- Euh … En fait, je n’ai rien bougé. Tout était déjà comme ça quand je me suis installé.
- Hé bien ça explique tout ! Je savais bien qu’il y avait quelque chose ! »
Elle fut prise d’un petit fou rire coloré, tandis que le jeune homme se contentait de sourire en regardant le parquet pensivement. Une situation qui ressemblait étrangement à une autre qui s’était déjà déroulée, une demi-année plus tôt, avec des personnes différentes. Le destin avait parfois de ces ironies …
« … Bon, si, j’ai quand même enlevé deux ou trois trucs pour faire de l’espace, avoua-t-il. J’aime bien la sensation de liberté.
- Alors tu devais te sentir comme en prison chez moi, hein ? C’est pour ça que tu t’en es évadé, gredin …
- Et en corrompant la gardienne, en plus ! plaisanta-t-il. Je n’ai même pas eu besoin de lui voler les clés de ma cellule, elle m’a gentiment ouvert la porte et m’a laissé partir avec mes affaires …
- C’est ça, va ! Dans ce cas, je te déclare officiellement en état d’arrestation, mon vieux ! »
Ils étaient repartis dans la digression. Une fois empêtrés dedans, il était difficile de sortir du délire … Mais finalement, Luke reprit son sérieux et revint plus à sa hauteur. Il tendit les bras vers elle, lui présentant les mains d’un gentleman. La pose, combinée à sa dégaine et ses habits, donnait un résultat particulièrement improbable et presque grossier.
« Si tu veux bien me laisser te débarrasser de ça … »
La sorcière sourit d’un rictus presque moqueur, puis défit l’une des sangles de la lourde hotte qu’elle portait toujours sur le dos.
« Attention, c’est pas rempli de plumes ! avertit-elle.
- T’inquiète, j’avais remarqué. Et mainten- houf ! »
Il avait été brusquement coupé dans sa phrase quand elle lui avait transmis son chargement, le faisant se courber sous le poids. Il ne s’en était pas attendu à autant, manifestement. C’était même carrément lourd, oui ! Contractant au maximum les muscles et l’expression prise dans l’effort, le garçon se déplaça et posa dans le coin arrière-gauche de la salle, non loin de la cheminée, la hotte chargée de pas moins de soixante-quinze kilogrammes de matériaux magiques et de provisions. Sa partenaire avait fait l’effort de se retenir de rire, heureusement.
Une fois l’avoir débarrassée de son fardeau, Luke ne perdit pas plus de temps et invita Marisa à prendre place dans l’une des chaises de la salle de séjour, la faisant s’installer à la table unique. Comme elle l’avait fait pour lui, quand ils s’étaient rencontrés … Cette inversion des rôles avait le don d’amuser la jeune fille qui ne se fit pas prier pour se mettre à l’aise, confortablement assise dans la chaise rustique de la pièce. Elle défit son chapeau et son écharpe, les disposa sur le dossier, croisa les bras, puis attendit. Luke se mettait à fouiller dans les placards du garde-manger, désespérément à la recherche de son équipement pour la fastidieuse et terrible expédition qu’il allait mener pour préparer un « manger » comestible …

Dehors, les nuages avaient recouvert la voûte céleste. Une légère pénombre, malgré le début d’après-midi, était imprimée sur les habitations et les chemins du village humain : à l’extérieur, les gens qui étaient encore dans la rue ne traînaient plus d’un pas flânant, mais semblaient se dépêcher de rentrer chez eux au vu de la dépression qui allait sans doute retomber prochainement. Mais cette inquiétude n’était pas partagée par Marisa ou Luke, qui étaient confortablement installés à la table dans la pièce bien isolée, abrités du froid extérieur. Un plat fumant de riz, accompagné de quelques tranches de charcuterie et de viande crue, ornait à présent le centre du meuble. Quelques petits légumes secs étaient également disposés avec le tout … Les deux amis, de part et d’autre de la table, s’étaient respectivement servis et mangeaient de leurs baguettes. Le plat en lui-même, si déjà était une apogée et un exploit inconditionnel de la part des qualités culinaires de Luke, ne signait pas de réelle appartenance à un style ou l’autre : c’était une pure improvisation … Et si le jeune homme désespérait de son manque de talent, la sorcière en semblait relativement satisfaite.
« Humm … goûta-t-elle lentement après plusieurs bouchées variées. Hé bien, c’est pas trop mal ! Je me suis faite de fausses inquiétudes …
- Mouais … répondit-il après avoir dégluti. On peut dire ça, en voyant large. Désolé, franchement je ne fais pas de la haute-gastronomie …
- Mais non, va ! Je suis sûre que si tu essayais, tu arriverais sans problème à faire un truc vraiment délicieux …
- … L’autre jour, j’ai essayé de préparer du curry. »
Il s’arrêta de manger quelques secondes, puis eut un rire nerveux.
« Je ne sais pas comment j’ai fait mon compte, mais j’ai réussi à faire flamber la viande … et les épices avec. Tout a été carbonisé. Je ne te raconte pas l’odeur après … Même en aérant tout le temps la pièce, ça a empesté encore pendant deux journées entières. Une vraie cata’ …
- Hahaha hahaha !! explosa-t-elle de rire. Ça ne m’étonne pas de toi, franchement ! »
Tel qu’elle le connaissait, Luke aurait été capable de se trancher un doigt avec un cure-dent, sans le faire exprès. Alors cet exemple n’avait pas eu d’autre don que de lui agiter violemment les zygomatiques. Et il ne pouvait pas vraiment tenter de se défendre … Parce qu’il n’y avait rien à défendre, à proprement parler.
La suite du repas se fit agréable, ils discutèrent gaiement de tout et de rien tout en mangeant le frugal plat « cuisiné » – encore un enjolivement – par le jeune manieur de fer. Il n’y eut pas de restes, à la fin. Quand vint l’heure de la fatale question « le dessert est-il prêt ? », Luke sentit sa gorge se serrer et attendit avec angoisse que s’abatte sur lui le châtiment suprême. Mais une fois de plus, Marisa avait compris. La question ne vint jamais. A la place, ce fut la phrase à laquelle le jeune homme s’attendait le moins venant de sa bouche qui fut prononcée.
« C’était super bon et copieux ! chantonna-t-elle. »
Il prit une expression interloquée. Puis, il se redressa sur sa chaise et la regarda avec de l’amusement dans le regard.
« … Depuis quand tu t’es mise aux règles de politesse japonaise ? questionna-t-il avec un grand sourire heureux.
- Depuis que j’ai remarqué que tu mettais des efforts dans ta cuisine. Tu mérites bien ça, pauvre petit ! »
Luke ne sut pas s’il devait se sentir flatté ou insulté, et encore moins si elle était ironique ou pas. Dans tous les cas, la remarque n’avait rien eu de méchant : elle le gratifia d’un de ses inimitables rires guillerets, toute joviale. Le jeune homme se joignit à elle, tout content de ce petit moment agréable qu’ils étaient en train de passer. Finalement, ça n’avait pas été un désastre … Du moins, pas complètement.

Ils discutèrent encore pendant un moment. Les sujets qu’ils avaient abordés dans les rues du village humains trouvèrent vite leur conclusion, et progressivement, les deux partenaires n’eurent plus rien à se dire … Sur quoi, Luke débarrassa vite fait la table, rangeant la vaisselle sale dans une bassine reposant dans l’un des placards. Il la laverait tôt ou tard … Marisa quant à elle était retournée auprès de sa hotte surchargée dans le coin de la salle de séjour, après avoir remis son chapeau et son écharpe autour du cou. Elle remit prestement son chargement sur les épaules, tandis que son hôte la rejoignait.
« … Tu es sûre que tu ne veux pas un coup de main ? demanda-t-il, inquiet.
- Je t’ai déjà dit que je fais tout le temps comme ça, Luke, répéta-t-elle. Il n’y a pas de problème.
- … Tu veux que je passe te voir un jour, pour une séance d’entrainement ?
- De ce temps-là ? rit-elle. Laisse tomber, c’est plus la saison à lire des bouquins plutôt qu’à s’agiter sous les vents glaciaux. On attendra que le printemps revienne …
- Ok … Comme tu veux. »
Il avait l’air un peu déçu. La sorcière lui adressa un clin d’œil.
« Et pense à t’acheter des vêtements plus chauds que ça. Tu vas attraper la pneumonie.
- Avec le nombre de maladies que j’ai pu contracter, je peux te dire que mon système immunitaire est vachement rôdé, alors t’en fais pas pour ça.
- Ouais mais … Je ne sais pas si la pneumonie est une maladie dont on peut être immunisé.
- Moi non plus, à vrai dire. Et je m’en fous … »
Il eut un rire ironique, aussitôt imité par Marisa. Luke avait vraiment sa propre religion, à en croire les innombrables sujets dont il n’avait cure, en apparence.
« … Bref. Je file Luke, à plus !
- Ouais, à plus Marisa ! »
Elle eut une petite inclinaison de tête à la japonaise, un peu forcée, puis se dirigea très rapidement vers la porte d’entrée de l’appartement. Mais avant d’atteindre le seuil et de poser la main sur la poignée, elle s’arrêta soudainement, et se retourna lentement vers le garçon qui l’avait légèrement suivie. Elle le dévisagea de profil, une expression malicieuse sur le visage.
« … Si j’étais toi, je fouillerais mes poches.
- … Pardon ? »
Luke obéit, et plongea les mains dans ses poches de jean. Il ne lui fallut que quelques secondes pour se rendre compte du problème.
« … Mais … C’est pas vrai, j’ai réussi à perdre mon argent !
- Mais non, triple buse. Je te l’ai simplement volé avec ta clé, tout à l’heure. »
Elle plongea une nouvelle fois la main dans son tablier, et la ressortit avec une poignée de pièces sonnantes et trébuchantes entre les doigts. Le jeune homme prit un air déconfit, complètement laminé, roulé par terre, et battu à plate couture par sa propre amie. Quand elle lui avait rendu sa clé tout à l’heure, il ne s’était même pas aperçu de la disparition de sa paye journalière.
« Tu devrais faire attention à tes affaires, fit-elle en lui rendant littéralement la monnaie. Ici, n’importe qui serait capable de te soutirer tes yens sans que tu ne t’en rendes compte …
- Sans doute … D’habitude j’ai toujours les mains dessus, mais je suppose que j’ai dû baisser ma garde quand tu étais avec moi. Je ne me ferai plus avoir !
- C’est dans ton intérêt ! Allez, à bientôt, partenaire ! »
Sur ces derniers mots, Marisa lui adressa un dernier sourire étoilé et se retourna vivement comme si la hotte sur son dos avait un poids proche de zéro. Elle sortit alors de l’appartement, après quelques derniers aux-revoir de la part du jeune homme, et s’en fut vers les étages inférieurs de l’auberge … Laissant Luke derrière elle, désormais seul dans son logis.



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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 19 Oct - 23:11

Le jeune homme s’était lourdement allongé sur son lit, le dos reposé contre le dur matelas plaqué sur le sommier du meuble. Ce n’était pas encore trop gênant, mais il commençait à grincer. En général, le mobilier avait un certain âge, dans cet appartement. Et par extension, dans toute l’auberge.
Fixant le plafond avec des yeux voilés, les mains derrière la nuque et appuyées sur le maigre oreiller, Luke laissait ses pensées vagabonder. Il n’avait aucune envie de repartir à la chasse, alors à proprement parler, il n’avait rien d’autre à faire que de méditer. Le court moment qu’il avait passé avec Reimu tout à l’heure lui revenait fréquemment pour s’immiscer dans le fil de ses réflexions … Mais même s’il n’arrivait pas à se débarrasser des mauvaises sensations qu’il avait ressenties, il savait que ça ne servait à rien de s’enfoncer là-dedans et de continuer à se lamenter. Alors il balayait toujours dès que possible ce souvenir rémanent, et se concentrait sur les autres choses qu’il avait apprises aujourd’hui.
Le sujet du jour restait Marisa, dans tous les cas. Six mois … Six mois qu’il la connaissait, et elle lui balançait soudain en pleine face le portrait de ce qu’elle était – ou prétendait être – plusieurs années plus tôt. Si ça l’avait déjà pas mal étonné sur le coup, maintenant qu’il y repensait à tête reposée et dans le calme, ça le bouleversait encore plus. Pour de multiples raisons : pas seulement parce qu’elle ne lui en avait pas parlé plus tôt, mais aussi parce que l’image de ce passé lui semblait surréaliste. Bon, elle n’était pas non plus totalement contradictoire avec la sorcière énergique, voleuse et généreuse qu’il connaissait dorénavant, mais … N’empêche que ça le turlupinait.
« … D’un côté, il n’y a que moi qui sait qui elle est réellement … pensa-t-il. Enfin, il y en a sûrement d’autres, mais … Ou si ça se trouve, c’est peut-être moi qui la connaît mal ? »
Il n’était plus sûr de rien … Mais au moins, une seule chose était certaine : peu importait ce qu’elle avait pu faire par le passé, Marisa restait son amie et une jeune fille hors du commun. La gentillesse dont elle faisait preuve ne pouvait pas être de la comédie … Sinon, pourquoi l’aurait-elle hébergé sous son propre toit pendant plusieurs mois ? C’était débile de penser comme ça … Scandaleux, même. C’étaient des pensées à bannir, à ne même pas y accorder la moindre attention. Des pensées de démon.
« … Alors, pourquoi est-ce que je m’attarde sur ça ? en conclut-il. »
Il dut réfléchir encore un bon moment pour avoir la réponse.
C’était tout simplement parce qu’il s’ennuyait. Il n’avait rien à faire, cloîtré dans son vingt mètres carré, à attendre avec nonchalance que la journée se passe. C’était pitoyable … Il roula de côté, s’allongeant sur le flanc droit et commença cette fois à fixer le mur, à trente centimètres de son nez.
Tergiverser pendant des heures sur son amie n’était pas rendre service à cette dernière. Mais il se rendait compte qu’en fait, il n’était pas du tout au courant sur elle … Oui, à proprement parler, il ne connaissait personne en détail à Gensokyo. Il ne s’était intéressé à personne, et était resté dans son coin durant tout ce temps, à se cacher du monde … Et avec ça, comment pouvait-il prétendre avoir changé, avoir trouvé sa place dans la contrée des illusions ? Luke resta encore un bon moment allongé dans son lit, au-dessus des couvertures, à réfléchir.
Puis finalement, au bout d’une durée qui lui semblait indéterminée, il se leva finalement et réenfila ses chaussures qu’il avait enlevées au pied de son lit. Le sentiment dévorant d’ennui solitaire avait pris fin, car il avait finalement décidé de ce qu’il allait faire de son après-midi. Même si c’était pas d’aller à la chasse.
« Kourin’, Kourin’ … répéta-t-il mentalement. J’ai souvent entendu ce nom, mais au fait, je ne l’ai jamais vu ce type, en vrai. Il est peut-être temps d’aller faire quelques courses … A Kourindou. »

( ♫ ) Quelques minutes plus tard, le jeune homme était au pied de son auberge, reparti dans les rues du village humain. Il y avait certes beaucoup moins de monde comparé à tout à l’heure, mais les allées couvertes de neige dure et souillée n’étaient pas désertes pour autant : en revanche, dans le ciel, les nuages sombres restaient au statu quo. Il faisait froid … Mais le vent n’était pas particulièrement agressif, et c’était tant mieux. C’était un classique après-midi d’hiver … Luke n’était pas très dérangé par des températures aussi basses, en fait, il y était même habitué. Il préférait même ça largement à des chaleurs estivales complètement intenables. Tant qu’il ne se prenait pas le blizzard en pleine figure, bien entendu.
Le garçon marchait doucement en périphérie de la ville, prenant la direction de la forêt : il savait que Kourindou était une boutique en lisière de la sylve magique. Il y avait d’ailleurs même un sentier qui y menait, assez peu fréquenté – du moins pas plus que celui qui menait au temple Hakurei. Cependant, il avait encore un bout de chemin à parcourir avant d’atteindre cette petite route de terre battue, sans doute couverte de neige à cette période de l’année. Tout ce qu’il avait à faire était de faire le tour du centre du village, et il y arriverait rapidement … Il progressait dans l’une des allées en bordure de la bourgade, d’un pas assez rapide mais sans précipitation. Comme la plupart des bâtisses, le style des maisons était oriental, ici … Quant au peuple, il n’y en avait pas énormément. En même temps, par une température pareille, il n’y avait pas grand-monde qui sortait dehors …
Luke, la tête dans les nuages, marchait sans y penser vers le sentier menant à Kourindou. Mais il sortit de son état de semi-torpeur quand son regard croisa soudain une silhouette qui était loin de lui être inconnue. Il reprit consistance, secouant la tête pour agiter ses cervicales engourdies par le froid. Non, pas inconnue du tout : il ne l’avait vu que deux ou trois fois, mais impossible de l’oublier. D’ailleurs, il n’était pas seul : il y avait encore une autre personne, avec laquelle il parlait, mais que le jeune homme n’avait pas tout de suite remarquée. Et pour cause : elle était à l’abri d’un petit stand, dans une boutique pourvue d’une grande ouverture par laquelle on pouvait distinguer son occupante. Une boutique également pourvue d’une enseigne où était inscrit « Pharmacie » en grands caractères. Luke s’approcha, parvenant à la hauteur de l’homme et de la pharmacienne qui s’échangeaient quelques brefs mots. Puis, profitant d’un fugace temps de silence, il éleva la voix.
« Bonjour tout le monde, salua-t-il à la cantonade. »
Les deux se tournèrent dans sa direction, l’un debout près de la pharmacie, l’autre à l’intérieur et accoudée dans l’ouverture. Les deux lui adressèrent un sourire, ne s’attendant visiblement pas à son apparition-surprise.
« Ça alors, bonjour Luke ! répondit l’homme jeune. Je ne m’attendais pas à te revoir ici …
- C’est exactement ce qui me semblait, pensa le concerné avec cynisme. »
Le jeune garçon soupira, se trouvant lui-même bien aigri tout d’un coup.
« Je passais faire un tour quelque part … expliqua-t-il vaguement. »

Luke observa un peu son interlocuteur, qui, même s’il reconnaissait très bien son visage, avait pas mal changé niveau tenue vestimentaire. Dondéo avait certes gardé l’essentiel de son kimono vert, aux parures dorées et rouges, mais pas mal d’autres habits venaient le compléter. Beaucoup d’habits chauds, notamment. En voilà un qui n’aimait pas faire baisser sa température corporelle en-dessous des trente-sept degrés Celsius, c’était certain. Quant à Reisen, de l’autre côté de la paroi protectrice, elle avait adressé une petite courbette au nouvel arrivant, et commencé à s’affairer de l’autre côté.
« Je vois, reprit l’homme chaudement vêtu. Ça va, sinon ? La dernière fois que je t’ai vu, ce n’était pas brillant …
- Très bien, ouais. Je m’en suis remis … Et toi, du coup ?
- Pas de problème. D’ailleurs, excuse-moi pour ce coup-ci … Si j’y avais été un peu plus sérieusement, je ne pense pas que ça se serait terminé comme ça. Et puis combattre sous terre, ce n’est pas l’idéal pour moi …
- Je crois que je peux comprendre, acquiesça le jeune garçon. »
C’était lors du combat contre Atsuko qu’ils s’étaient tous deux revus pour la dernière fois, alors forcément, c’était sur ce sujet que le début de discussion s’était orienté. Dans l’agitation de la pharmacie, Reisen laissa un peu de côté son activité, et passa la tête quelques secondes à l’extérieur.
« Il faudra que vous me racontiez, déclara-t-elle. Je n’ai pas tout suivi.
- C’est une assez longue histoire, signala Dondéo. »
Ce à quoi Luke hocha la tête, confirmant ses dires. Une assez longue histoire qu’il n’avait pas forcément envie de raconter sous de lourds nuages noirs, dans un froid hivernal parcouru par quelques brises occasionnelles qui lui gelaient la peau sous sa veste. Ce serait pour plus tard, ou jamais si possible. A moins que l’homme ne s’en charge lui-même.
Ce fut à ce moment-là que Luke remarqua que Dondéo tenait quelque chose dans sa main gauche. Une petite boite en bristol, où étaient notés quelques indications, un nom étrange … Et notamment l’inscription « médicament contre la grippe ». A moins d’être vraiment idiot, il n’était pas difficile de deviner l’endroit où l’homme en kimono vert avait fait son plus récent achat.
« … Tu n’as pas l’air très malade, remarqua cependant le jeune garçon en désignant la boîte.
- Oh, euh, ça ? Non, ce n’est pas pour moi. »
Sur ce, il rangea sans préavis le médicament dans sa tenue, d’un geste précipité. D’ailleurs, en l’observant bien, ça se voyait qu’il avait l’air assez pressé. Luke reçut soudain quelque chose sur la tête, et n’eut pas le temps de s’y attarder davantage : il tourna son regard vers le ciel. C’était parti : il s’était mis à neiger. Des flocons commençaient à tomber tout autour, se déposant par-dessus les couches glacées des chemins pris dans le verglas. Dondéo se frotta les bras.
« Bon, il va falloir que je vous laisse, s’excusa-t-il. Merci pour tout, Reisen.
- De rien. N’oublie pas que si ça s’aggrave, il faudra aller consulter Eirin. Les symptômes que tu m’as décrits ne sont pas encore trop avancés, mais si rien n’est fait, la maladie risque de prendre de l’ampleur. Il faut faire vite, et si la fièvre monte au-dessus de trente-huit et demi, force-la à rester couchée s’il le faut. C’est compris ?
- D’accord. J’y vais, au revoir ! »

La lapine le salua d’une courbette, puis l’homme chaudement vêtu s’éloigna d’un pas rapide. Luke continua de le regarder un petit moment, tandis que les bruits reprenaient dans la boutique pharmaceutique et que les flocons tombaient de plus en plus drus. Puis, le jeune garçon se tourna vers l’intérieur de la petite bâtisse, d’où l’on entendait des bouteilles et d’autres flacons s’entrechoquer. Il vit alors Reisen ranger une bonne quantité de boites semblables à celle que tenait Dondéo un peu plus tôt, dans des cageots de bois. Les mêmes que celui avec lequel il l’avait vu, quelques mois plus tôt, durant les incidents de l’été éternel. C’était donc ça, alors …
« … Ça fait un sacré paquet de médicaments, tout ça, remarqua-t-il. Ça vient d’où ?
- Du Eientei, répondit-elle en plaçant un quatrième cageot sur une pile de trois. Mais … Excuse-moi, je suis pressée moi aussi. »
Elle eut un rire nerveux, et continua de remplir le quatrième bac compartimenté de ses marchandises médicales.
« Il faut toujours que tu me tombes dessus au mauvais moment, avoua-t-elle. Je dois rentrer le plus rapidement possible là-bas. Eirin a besoin de moi …
- Ah … Vous fabriquez des médicaments, alors ? Pourtant, il me semblait qu’il y avait un apothicaire dans le village …
- Tu sais, il existe certaines maladies contre lesquelles il vaut mieux passer par des moyens naturels que magiques … Nos produits sont très différents des potions et autres préparations. »
Elle parlait tout en rangeant le matériel autour de gestes aussi précis que précipités, sans le regarder. Mais après avoir fini sa tâche de remplir le dernier cageot, elle s’arrêta quelques instants et lui accorda un regard.
« Tout ça est préparé par Eirin Yagokoro, au Eientei. C’est un médecin exceptionnel, et je suis son apprentie. Elle donne des cours de médecine de temps en temps, là-bas, en plus d’y vendre des traitements … »
Elle avait l’air particulièrement fière de ce qu’elle disait. Visiblement, elle plaçait non seulement une grande dévotion, mais aussi un immense respect envers la personne dont elle parlait. Luke ne tarda pas à être très vite intéressé lui aussi, pour une raison inconsciente qu’il n’identifia pas tout de suite. En tout cas, il sentait que quelque chose l’attirait dans ce qu’elle venait de lui raconter, même s’il ne savait pas exactement quoi.
« … Tu pourrais m’en parler un peu plus ?
- Ah, désolée, franchement pour le moment je ne peux pas … Attends deux secondes. »
Sur ce, elle recula de quelques pas et sortit un petit objet de sa poche, dans l’obscurité de la pharmacie. Les flocons tombaient de plus en plus fort, et le jeune garçon dut s’avancer légèrement pour se mettre à l’abri de l’auvent qui s’avançait en-dessous de la grande pancarte. Reisen tenait ce qui ressemblait à une espèce de portefeuille, et avait également sorti un stylo. Elle griffonnait quelques mots sur quelque chose que l’adolescent ne pouvait voir … La pénombre était particulièrement prononcée, dans la pièce intérieure. On pouvait y voir de nombreux tiroirs et autres étalages, ainsi qu’une lampe à huile éteinte. Au bout d’un petit moment, la lapine revint vers lui, et lui tendit une petite carte en carton.
« Tiens, prends-ça. Il faut vraiment que je file, à bientôt ! »
Luke prit la carte d’un geste interrogé, puis, au moment où sa main sortait de l’ouverture, celle-ci se condamna brusquement par le passage d’un solide rideau de bois qui s’abaissa. Reisen manipula quelques taquets derrière, puis ajouta au rideau de bois une forte plaque rigide pour isoler la pharmacie du reste de la rue. Elle avait ce faisant disparu … Et la mention « Fermé » ornait à présent la fenêtre par laquelle s’effectuaient les transactions. Luke entendit encore deux ou trois clics derrière le panneau condamné, puis quelques bruits de déplacement, et enfin une porte latérale à la boutique s’ouvrit. La jeune fille aux longues oreilles sortit de là, chargée de ses quatre caisses de médicaments. Luke se demandait si elle allait vraiment réussir à porter tout ça, parce que c’était sacrément bancal … Mais elle lui adressa un sourire, inclina légèrement la tête, avant de partir au petit trot dans la direction opposée à là où il allait. Elle n’avait apparemment aucun mal, ce qui était étonnant … A moins que ce ne fût l’habitude, peut-être. Après tout, elle faisait ça depuis au moins cet été, et sans doute encore beaucoup avant. Il la regarda partir dans le lointain, ses cheveux ondulant sous sa course et frappés par la neige qui tombait … Puis baissa la tête, regardant ce qu’il avait dans la main.
C’était une carte de papier bristol, un peu semblable à celui des boîtes de médicament. Il la pivota, voyant qu’elle était à l’envers ; c’était apparemment la carte de visite d’une enseigne dans le village. Le papier était violet clair, et dessus, quelques mots étaient imprimés de manière un peu archaïque, notamment une adresse ainsi qu’un nom.
« Salon de thé, Fleur de Lavande ? »
Il continua de scruter la carte, un peu perplexe, puis la retourna. Il remarqua alors, à l’encre bleue, d’autres mots calligraphiés. C’était ce qu’elle avait écrit il y a quelques minutes, dans la pharmacie.
« Demain à 14 heures, table 6 »
Il resta quelques temps sans savoir quoi penser, avant de glisser rapidement la carte dans sa poche et de décider d’y réfléchir plus tard. Il jeta un œil à la rue, depuis l’auvent : la météo battait l’endroit, en bien plus violent que les légères précipitations qu’il y avait eu les jours précédents. Tempête de neige … Le jeune homme soupira. Juste au moment où il décidait enfin de sortir, les éléments se déchaînaient …
Il matérialisa rapidement une petite plaque de fer au-dessus de sa tête, et s’en servit comme parapluie pour s’abriter de la neige et sortir de sous l’auvent. Les flocons s’écrasaient en moucherons survoltés contre cette protection, alors il força le pas et se mit à courir vers la fin du village. Très vite, il atteignit le début du sentier qui menait vers Kourindou, et s’extirpa de la bourgade frappée par les giboulées. Il ne perdit pas davantage de temps et convertit un peu d’air en une autre planche de fer, qui allait cette fois lui servir de moyen de transport. Il ne lui en fallut pas plus pour filer droit vers la boutique du fameux Kourin’, en direction de la Forêt Magique …

Le sentier aurait été long s’il l’avait parcouru à pied, mais à planche de fer, c’était déjà beaucoup plus rapide : en moins de quelques minutes, à vitesse de pointe, il fut en vue de la lisière de la forêt. La neige renouvelée avait renforcé le manteau blanc qui s’étendait sur les champs de Gensokyo, en plus d’instaurer un certain brouillard qui lui bloquait la vue au-delà de cent mètres. Mais après la traversée du sentier qui se distinguait à peine du reste, seulement par le fait que la neige y était plus basse, Luke reposa pied à terre – enfonçant ses semelles dans une poudreuse de déjà quelques centimètres – et s’avança. Il vit alors, pour la première fois, la fameuse boutique de Kourin’. Et là, il ouvrit de grands yeux à cette vision.
Le premier truc qui le frappa, c’était que le bâtiment était en assez piteux état. Quelques petites fissures lézardaient sa façade, signe que la boutique avait pas mal vécu. Pour le toit quant à lui, recouvert de neige, il ne pouvait pas juger si ce n’était qu’il était du genre oriental. En-dessous de celui-ci, une vieille pancarte de bois imposante proclamait « Kourindou ». Et bien évidemment … Il lui fut impossible de passer à côté de la quantité d’objets farfelus et sans rapport immédiat qui s’entassait au pied des murs. C’était assez impressionnant : la plupart, à l’abri du toit, étaient très bien visibles malgré les conditions. Armoire en métal, planche de surf, machine à coudre à pédale, matériel de jonglage … Au sens premier de l’expression, il y avait de tout et de n’importe quoi. Luke resta un petit moment en contemplation, avant de se rendre compte qu’il était toujours sous la neige, à s’abriter de sa frugale planche de fer en suspension au-dessus de sa tête. Malgré ça, il y avait pas mal de flocons qui s’étaient collés à sa veste … Il se hâta en direction de l’entrée, et atteignit la porte à panneau pivotant. Sur quoi il frappa quelques coups dessus, ayant fait disparaitre son parapluie de fortune.
A l’intérieur, deux ou trois bruits évocateurs résonnèrent. Sur le coup, le jeune crut avoir réveillé quelqu’un. Il commença à reculer, s’attendant à recevoir des insultes dans la face, quand une voix tout à fait calme et accueillante s’éleva depuis l’autre côté.
« Entrez ! »
Une voix masculine, oui. Luke revint auprès de l’entrée, rassuré, puis tourna la poignée.
Quand il entra, la quantité de marchandises qui s’accumulait dans l’endroit lui sauta aux yeux encore plus que ce qu’il y avait dehors. Il n’y avait pas de comparaison, le véritable stock se trouvait bien à l’intérieur. Il ne savait toujours pas quel genre d’objets on vendait à Kourindou, et il n’avait toujours pas d’indication pour en tirer une quelconque idée : c’était simplement beaucoup trop varié. Pourtant, la pièce n’était pas spécialement grande … Petite, même. Et tout au fond, se trouvait un petit comptoir avec une personne installée derrière. Un homme aux cheveux blancs, et aux yeux ambre. Il portait même une paire de lunettes, c’était la première fois que Luke voyait quelqu’un qui en portait en Gensokyo. Les deux se fixèrent longuement, tandis que la porte se refermait derrière le nouvel arrivant. L’adolescent regardait l’homme d’un œil intrigué, attendant une réaction de sa part, mais celui-ci n’esquissait pas la moindre expression sur le visage. Il avait même l’air pris au dépourvu, sans savoir comment réagir. Cela ne dura pas très longtemps, cependant : il finit par prendre un grand sourire, et reprit la parole.
« Bienvenue à Kourindou, annonça-t-il avec politesse. C’est surprenant …
- … Quoi ? Il y a un problème ? demanda le jeune homme, inquiet.
- Non, rien. C’est juste que j’ai l’habitude de n’avoir qu’une rare clientèle exclusivement composée de filles … Alors j’ai été un peu étonné, c’est tout. »
La première pensée que Luke eut à ce moment-là fut courte, irrationnelle, mais aussi particulièrement drôle quand il y repensa un peu plus tard :
« C’est qui ce vieux pervers ?! »

D’un pas un peu mal assuré, il s’avança dans la boutique, frottant ses manches de veste pour en évaporer la neige qui s’y trouvait encore. D’ailleurs, il faisait bien bon à l’intérieur, comparé à dehors. Il ne cessait de jeter des coups d’œil un peu partout, étant toujours incapable de mettre un nom sur le genre de commerce qui pouvait bien se dérouler ici. La seule chose qu’il remarqua, c’était que la plupart des objets qui s’y trouvaient étaient anciens, datant d’époques relativement éloignées, et plutôt cosmopolites par ailleurs. Il y avait même des objets qui, au bas mot, ne servaient à rien. Surtout de la déco’ ou alors pour de vieux collectionneurs d’antiquités … Oui, on pouvait peut-être dire que c’était une boutique d’antiquité. C’était fort probable.
Luke arriva bientôt au comptoir, et décrivit son interlocuteur du mieux que la semi-pénombre dans la salle lui permettait : il portait un kimono bleu et noir, avec quelques motifs blancs dessus. Le jeune homme ne savait pas encore comment différencier les humains des youkais, mais bizarrement, il sentait que celui à qui il avait affaire n’était pas exactement de la même espèce que lui. C’était un youkai, alors ? Impossible de le savoir …
« Bonjour, dit-il un peu en retard. Vous … Vous êtes bien Kourin’ ? »
L’homme prit une expression un peu stupéfaite, se redressant lentement sur sa chaise. Un petit temps de silence s’écoula.
« … C’est Marisa qui m’appelle comme ça … expliqua-t-il avec incrédulité. Mon vrai nom est Rinnosuké Morichika. Et vous ?
- Euh, Luke Yakumo. Désolé, je ne savais pas … »
Le jeune garçon se trouvait bien idiot, maintenant. Marisa ne lui avait pas précisé, ça. Enfin, en voyant le bon côté des choses, maintenant il savait qu’il avait affaire à la bonne personne. Par contre … Rinnosuké le regardait à présent d’une drôle d’expression, encore plus stupéfaite qu’elle ne le semblait déjà. Le silence se prolongea encore, tandis que Luke attendait que l’autre reprît la parole. Il dut attendre encore un moment, avant que l’homme – youkai ? – ne se reprît effectivement, avec de nouveau un grand sourire accueillant.
« Ah, je vois ! Dans ce cas, merci de ta visite, Luke. Tu es venu pour acheter quelque chose ?
- Hum … Je ne sais pas trop, à vrai dire, mais tant que je suis là … Pourquoi pas.
- Si tu as besoin de mon aide, n’hésite pas à venir me consulter. Au fait, pourras-tu dire à ta mère que j’ai besoin de quelques piles de type triple A ? Mes réserves sont tombées à sec …
- Pardon ? »
Luke se répéta mentalement ce que Rinnosuké venait de lui dire. Quelque chose n’allait pas, pas du tout même. Il y avait un gros malentendu, il avait l’impression. Un grave quiproquo, même. En voyant son air interloqué, l’homme parut comprendre, et se raidit un peu. Les joues du jeune homme se teintèrent de la couleur de la gêne.
« Yukari n’est pas ma mère !! s’exclama-t-il en agitant les mains, embarrassé.
- Ah, pardonne-moi ! Désolé, en voyant quelqu’un d’aussi jeune que toi porter le nom de « Yakumo », j’ai pensé que … Bref. Oublie-ça …
- Bon, à vrai dire … Ce n’est pas tout à fait faux, avoua l’adolescent. Mais pas biologique, en tout cas. Tu peux un peu me considérer comme son fils si tu veux … Ou son neveu, si tu préfères. De toute manière, je ne la vois pas souvent … »
Rinnosuké acquiesça, paraissant comprendre. Apparemment, il connaissait Yukari de près ou de loin. Il avait cependant l’air un peu déçu, et soupira.
« C’est dommage … Je pensais en avoir rencontré un autre …
- … Un quoi ? demanda Luke, perplexe.
- Un autre métisse. Semi-youkai, semi-humain. »
L’adolescent avait réponse à une de ses questions, manifestement. Ainsi donc, ça n’avait été ni l’un ni l’autre au sens strict … Par contre, s’imaginer fils de Yukari et d’un humain, ça avait de quoi l’embarrasser au possible. Dans tous les cas, jamais il n’aurait renié ses parents.

Luke oublia ces drôles de pensées, puis se recentra sur le moment présent : Kourin’, ou plutôt Rinnosuké, s’était replongé dans la lecture d’un livre qui se trouvait sur le comptoir. Même s’il n’en avait pas l’air, le jeune homme savait qu’il n’attendait que qu’il se décidât à se balader dans la boutique, et à faire son choix parmi les articles proposés. Ce n’était pas pour ça que le jeune homme était venu à l’origine … Mais bon, ce n’était pas très poli de se pointer comme ça, tombé du ciel, et de commencer à presser quelqu’un de questions. Autant jouer le jeu. Il discuterait avec lui après avoir acheté quelque chose.
Ainsi, le garçon commença à parcourir la première pièce de Kourindou, observant les différents objets du coin. Il y avait vraiment de tout : dés à coudre, cadres de photo, grigris de bonne fortune, cartes à jouer, stylos à bille, tapis de souris, ballons de baudruche à gonfler, amulettes étranges, ardoises à craie, carnets à mémo, pièces de monnaie étrangères, services à thé ou à café, casseroles en laiton, oreillers à plumes, masques de déguisement, revues d’électronique, piles de CD-ROMs, trousseaux de clés, limes à ongles, tabatières anciennes, mais aussi beaucoup d’autres objets plus gros. Comme des appareils électroniques imposants, des armures des temps anciens, des armes rouillées et hors d’usage de toute époque et toute espèce, des meubles de bois ou de métal, une machine à laver, de larges porte-bouteilles, des outils de jardinage comme une pelle, des vases proéminents, et beaucoup d’autres trucs et babioles sur lesquelles Luke aurait été incapable de mettre un nom. C’était hallucinant … On aurait presque dit que tout ce qui avait été fabriqué ou inventé jusqu’à présent se trouvait entreposé dans cet endroit. Tout particulièrement, la plupart étaient des objets que le jeune homme avait déjà vus, mais jamais à Gensokyo.
Des objets du monde extérieur.
« … Ça fait longtemps que je n’ai pas revu des trucs pareils, pensa-t-il tout haut après plusieurs minutes d’observation.
- Hm ? Comment ça ? demanda Rinnosuké depuis son comptoir.
- Tout ça, ça n’a pas été fabriqué ici, n’est-ce pas ?
- Oui. Tout ces objets viennent du monde extérieur. On ne peut trouver la plupart nulle part ailleurs, mais je ne sais pas comment m’en servir …
- J’en viens, du monde extérieur. C’est pour ça que ça m’est un peu familier. »
Quand il prononça ces mots, le demi-youkai referma soudain son livre et leva les yeux vers lui. Luke se retourna également vers le propriétaire de la boutique, un peu étonné par cette attitude. Rinnosuké se leva brusquement de sa chaise et posa les mains sur son bureau, fixant intensément son client.
« … Tu n’es pas amnésique, j’espère ?
- Euh, non. Pourquoi ça ?
- Alors … Peut-être que tu pourrais beaucoup m’aider. Enfin, si ça ne te dérange pas, bien sûr.
- Je ne comprends pas … hésita le jeune homme. Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Hé bien, je possède beaucoup de ces objets comme tu peux le voir, et pour ne pas te mentir … Beaucoup ne sont pas à vendre, en réalité. Je préfère le troc, mais ce n’est pas le plus important. C’est plutôt que j’aime toujours découvrir à quoi sert un objet avant de m’en séparer … Alors, si tu pouvais m’éclairer …
- … Écoute, désolé de te décevoir, mais … En fait, moi-même je ne connais pas trop le monde extérieur. Je ne m’y suis pas attardé, alors je ne sais pas beaucoup de choses … »
Rinnosuké ne réagit pas. Il baissa légèrement la tête, puis se laissa retomber dans sa chaise. Il avait la mine visiblement déçue, très déçue même. Luke se reprit.
« Bon, je ne suis pas totalement ignorant, bien sûr. Par exemple, le gros appareil là-bas, ça s’appelle un téléviseur.
- Oui, je le sais. Je peux déduire le nom de n’importe quel objet en y jetant un coup d’œil, mais ce n’est pas le problème …
- … D’accord. Tu vois l’écran qu’il y a dessus ?
- Oui ? »
C’était un écran très plat, en plastique. Il était également très étendu de larges dimensions, visiblement issu de récente technologie extérieure.
« Cet appareil est capable de montrer des images lointaines sur cet écran. Il peut aussi émettre des sons avec la vidéo … Dans le monde extérieur, tout le monde en a un.
- Et comment le faire fonctionner ? Quel genre d’image montre-t-il ?
- Il faut de l’électricité. Tu vois le cordon, avec le dispositif à deux branches au bout ? C’est la prise : il faut l’insérer dans un branchement sur secteur. Une fois que c’est fait cependant, il faut aussi relier le tout à une antenne : c’est comme ça que les images et les sons y sont envoyés. Mais je doute qu’on puisse le faire fonctionner avec ce qu’on a à Gensokyo. »
Rinnosuké acquiesça. Effectivement, il n’était pas équipé pour. Luke n’avait jamais vu la moindre prise électrique dans un bâtiment, dans la région.
« La plupart de ces objets ont besoin d’électricité, d’ailleurs. Sans ça, tu ne peux pas les faire fonctionner.
- Je vois … Il me semble pourtant que certaines youkais, au pied de la montagne, soient capables de produire ce genre d’énergie. Je devrais leur demander … »
Le jeune homme haussa les épaules. Selon ce qu’il savait, Rinnosuké devait faire référence aux kappas. Comme il ne l’interrogeait plus sur d’autres objets, Luke repartit à l’exploration du magasin, serpentant entre les étagères exposant les produits. Très vite, il entra dans une nouvelle salle, à laquelle on pouvait accéder par le mur de gauche.

C’était une extension de la boutique originelle : il y avait toujours autant d’objets provenant d’ailleurs, de toutes sortes, dans tous les coins. Rien de très intéressant à l’opinion de Luke, qui n’en ressentait qu’un las et douloureux sentiment de Déjà-vu. Bien sûr, il y avait des trucs qu’il n’avait encore jamais croisé, mais … Pas quoi que ce soit qu’il aurait envie d’acheter. Il se promena néanmoins encore un peu, histoire de faire plaisir au propriétaire. Cependant, en explorant, il repéra alors un coin qui semblait légèrement différent du reste. Il était surtout un peu plus ordonné, en fait. Luke s’approcha, animé d’une curiosité nouvelle. Et il vit alors, en entrant dans cet espace au sol vierge, une petite fille assise sur un tabouret qui tenait un livre entre les mains. Au moment où il s’approcha, celle-ci releva la tête, et lui adressa un petit sourire enfantin. Le jeune homme ne fut pas démesurément chamboulé par la présence de l’aile miniature à l’arrière de la tête de la fille, mais ça eut quand même le don de l’impressionner. ( ♫ )
« Bienvenue dans mon aire de lecture ! lui adressa-t-elle joyeusement. Tu aimes lire ?
- Hum … Oui, un peu. »
Luke regarda un peu à quoi ressemblait la prétendue aire de lecture : c’était simplement un petit coin aménagé dans la boutique, d’à peine quatre mètres carré, délimité du reste par deux étagères d’un mètre et demi de haut, formant un carré avec l’angle du mur. Des livres en tout genre y étaient entreposés, exhibant des titres de toutes sortes, de tout auteur et de tout genre. La petite fille le regardait avec intérêt, assise sur son tabouret, son livre ouvert sur les genoux. Le jeune homme la regarda, se demandant qui elle pouvait bien être. Ce fut elle qui prit la parole en premier, à peine eut-il reposé le regard sur elle.
« Comment tu t’appelles ? demanda-t-elle.
- Luke, répondit-il simplement. Et toi ?
- Tu peux m’appeler Tokiko si tu veux. Je viens souvent ici pour lire quelques livres. »
Elle avait l’air relativement jeune, mais l’adolescent sentait dans sa façon de parler qu’elle était plutôt du genre cultivée. Elle avait une voix assez aiguë, une voix d’enfant. En plus de l’aile qu’elle avait derrière la tête, elle possédait également une paire de toutes petites cornes saillant de ses cheveux beiges à mèches bleues. Et aussi, une paire d’autres ailes plus grandes, repliées dans son dos. Elle était assez craquante, d’ailleurs. Elle portait une robe noire et bleu marine, ainsi que des bottes de cuir aux pieds. Sa ressemblance avec Rinnosuké n’était pas frappante, mais il y avait quelques drôles de similitudes, surtout niveau tenue vestimentaire … Mais vu ce qu’elle avait dit, Luke déduisit qu’elle ne pouvait pas être sa fille. Elle venait ici souvent, mais elle n’habitait peut-être pas les lieux.
« Tu as lu tous les livres qui sont ici ? demanda-t-il, curieux.
- Oui. Généralement, ce sont des livres venant d’ailleurs que je prends pour passer un peu de temps ici. C’est calme. »
Elle lui montra la couverture de celui qu’elle avait sur les genoux. C’était un ouvrage sur la magie.
« Mais je préfère les livres qu’il y a ici, avoua-t-elle. Ils racontent parfois des histoires très passionnantes. Mon préféré, c’était L’île au Trésor de Stevenson. »
Elle se leva, et trotta jusqu’à l’une des étagères qui délimitaient la place. Luke la regarda faire, un peu sous le charme. C’était une enfant très épanouie, visiblement. Elle atteignit l’étagère, et prit l’un des petits livres au format de poche qui se trouvaient dans le compartiment horizontal intermédiaire. Elle lui montra la quatrième de couverture, abîmée et écornée, lui présentant le texte amorce. Le jeune homme lui prit des mains, et lut mentalement ce qu’il y avait d’écrit.
Tout va changer dans la vie du jeune Jim Hawkins le jour où le « capitaine », un vieux forban taciturne et grand amateur de rhum, s’installe dans l’auberge de ses parents, à « L’Amiral Benbow ». Jim comprend vite que cet étranger n’est pas un client ordinaire. En effet, lorsqu’un effrayant aveugle frappe à la porte de l’auberge isolée, apportant au marin la tâche noire symbole des pirates et synonyme de mort, la chasse au trésor a déjà commencé !
Une histoire de pirates, très manifestement. Et un roman assez connu dans le monde extérieur, Luke en avait déjà ouï-dire. Mais il ne l’avait jamais lu.
« Tu connais ? demanda-t-elle après un moment.
- Oui. Enfin, je n’ai jamais lu quand même …
- Alors tu devrais. Le style d’écriture est un peu difficile, mais l’histoire est très prenante.
- … D’accord. »
Elle prit un grand sourire, contente, puis se tourna vers d’autres livres encore dans les rangées. Il y en avait vraiment pas mal, même si c’était loin d’être suffisant pour être qualifié de bibliothèque.
« Il y avait aussi Robinson Crusoé de Defoe, qui était pas mal. Mais Rinnosuké l’a vendu il y a un moment, maintenant.
- … Tu aimes beaucoup les livres d’aventure, toi, non ?
- Beaucoup, oui. Ils parlent souvent de la mer. Je ne l’ai jamais vue, il n’y a que des lacs et des rivières à Gensokyo. J’aimerais beaucoup la voir, un jour. »
Luke se sentit un peu désolé pour elle. La mer ? Lui, il l’avait vue. Il l’avait même traversée, en fait. Juste une fois, la première et la dernière, il y avait maintenant bien longtemps.
« Il y a aussi des mangas dessus, reprit-elle. Mais il manque énormément de volumes. C’est difficile à suivre …
- … Je vois. Merci bien de m’avoir parlé de ça, Tokiko. Je vais acheter ce livre, dans ce cas.
- Merci. Il mérite vraiment d’être lu. Les écrivains du monde extérieur ont parfois beaucoup de talent. »
Il acquiesça, et elle repartit s’asseoir sur son tabouret, lire le bouquin sur la magie. Elle était vraiment sage comme une image … C’était impressionnant, pour une gosse de son âge. Luke repartit donc, L’île au Trésor de Robert Louis Stevenson entre les mains, vers la salle principale de Kourindou. Il avait surtout choisi ce livre pour faire plaisir à Tokiko, mais au moins, il n’aurait maintenant plus l’embarras du choix pour prendre un objet de la boutique. De toute manière, c’était vrai : il aimait lire. Il avait lu énormément d’ouvrages quand il logeait encore chez Marisa. Mais là, ce n’était pas des romans d’aventure, c’était plutôt des encyclopédies inutilement compliquées sur l’usage et la pratique de la magie. Le changement lui ferait sans doute le plus grand bien.

« Alors, tu as fait ton choix ? »
Luke hocha la tête, posant le livre sur le comptoir d’un geste uniforme. L’ouvrage en lui-même ne semblait pas particulièrement vieux, en tout cas il n’avait pas été imprimé il y a une longue période, mais il était dans un état laissant un peu à désirer. Les pages, jaunies par le temps, étaient reliées entre elles sous une couverture qui en avait vu des vertes et des pas mûres. Il n’y avait pas d’illustration. Rinnosuké le prit dans les mains, l’observant un peu, puis réajusta ses lunettes d’un coup d’index.
« J’ai vu qu’il n’y avait pas de prix, remarqua Luke. Il est à vendre ?
- Oui, confirma le boutiquier. Les livres en général, je n’y suis pas très accroché. J’ai d’ailleurs beaucoup de collections de tomes incomplètes.
- Dis, cette fille, là … fit-il en lançant un signe de tête vers l’arrière-salle. Qui est-elle ?
- Tokiko ? C’est une jeune youkai qui est férue de lecture. Je parie que c’est elle qui t’a proposé d’acheter ce vieux livre, n’est-ce pas ? demanda-t-il avec un air amusé.
- Hum, oui …
- Elle vient presque tous les jours ici pour bouquiner. Je lui ai aménagé un petit coin dans la boutique, pour qu’elle puisse être au calme. Elle est très discrète alors ça ne me dérange pas de la laisser là.
- Je vois … Elle a l’air plutôt du genre littéraire, cette gamine.
- Gamine ? Ahah … Détrompe-toi Luke, Tokiko est un peu moins jeune qu’elle n’en a l’air. Enfin, si on parle niveau youkai, c’est vrai qu’elle n’est encore qu’une enfant. En passant, ce n’est pas son vrai nom : personne ne le connait … »
Le jeune homme acquiesça, mettant un terme à la discussion sur la petite fille aux livres. Rinnosuké reposa le livre sur la table, le repoussant dans la direction de son client.
« Il n’est pas dans un état exceptionnel, alors je vais te faire un prix. Ce sera pour cinq cent yens.
- Ça marche, accepta le garçon. »
Il extirpa quelques pièces de monnaie de ses poches, et les déposa sur le comptoir. Le vendeur les attrapa et les rangea dans une petite boîte au bord du bureau, tandis que Luke s’appropriait le livre qui lui appartenait désormais. Il aurait un peu de lecture, pour les jours à venir. Il glissa l’ouvrage ni trop fin ni trop épais dans la poche révolver de son jean, puis se tourna en direction du propriétaire toujours installé au comptoir. Un petit temps de silence s’écoula, durant lequel il réfléchit à ses prochains mots.
« … Tout à l’heure, je t’ai appelé Kourin’, finit-il par prononcer. Tu connais bien Marisa, donc ? »
Rinnosuké le regarda, un peu déboussolé. Puis, il se leva, et partit ouvrir une porte dans le mur du fond sans piper mot. Il était parti dans l’arrière boutique … Luke eut peur d’avoir dit quelque chose qu’il ne fallait pas, mais ses inquiétudes ne durèrent pas longtemps : sa nouvelle connaissance revint très rapidement. Avec une chaise en bois.
« Un peu de thé, peut-être ? invita le demi-youkai. »

Peu de temps plus tard, le jeune homme était installé en face du bureau de Rinnosuké, dans la chaise qu’il lui avait rapportée. Afin de ne pas abîmer L’île au Trésor davantage, il l’avait ressortie de sa poche et posée sur un coin de ses genoux. Le vendeur de Kourindou avait également ramené une lanterne à bougie qu’il avait allumée, et disposée sur le bureau, éclairant un peu mieux l’intérieur qui souffrait du manque de lumière. Dehors, on voyait encore la neige tomber par les petites fenêtres : le ciel était toujours couvert et le soleil absent. Deux pots à thé étaient présents, remplis de liquide fumant, que le proprio avait fait réchauffer. En parlant de ça, il faisait toujours aussi bon dans la boutique : maintenant qu’il y faisait attention, Luke entendait effectivement un léger son de ventilateur, quelque part. Il y avait un appareil en fonctionnement, par ici. Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’il remarqua le chauffage à carburant qui ronronnait tranquillement dans un coin, caché dans Kourindou. Au moins un truc qui pouvait marcher, ne nécessitant pas d’électricité.
Rinnosuké prit une gorgée de son thé, puis s’éclaircit la gorge. Il regarda son interlocuteur, de l’autre côté du comptoir, croisant les doigts sous son menton.
« Alors comme ça, tu connais Marisa ? demanda-t-il avec curiosité.
- Oui, nous sommes amis. Nous nous connaissons depuis plusieurs mois. Elle m’a appris deux ou trois trucs et m’a aidé à m’installer ici …
- Tu es un nouvel arrivant, comme on en a souvent par chez nous ?
- Un peu, ça fait maintenant une demi-année que je suis entré en Gensokyo. C’est comme ça que j’ai connu Yukari d’ailleurs, si tu veux savoir …
- Tes vêtements me semblent très occidentaux … remarqua Rinnosuké. Tu dois venir de loin. Tu as traversé la barrière, ou tu as été transporté ici ?
- J’ai traversé la barrière. Mais j’avais déjà beaucoup voyagé. Enfin, si ce n’est pas trop te demander, on pourrait changer de sujet ? Je n’aime pas trop parler de ça …
- Bien sûr, excuse-moi. »
Luke acquiesça, reconnaissant.
« J’aimerais te parler de Marisa, en fait. Je sais que la question est un peu bizarre, mais … Dis-moi, comment tu la décrirais, toi ?
- Euh … Hm. »
Le surnommé Kourin’ releva un peu la tête, fixant le plafond d’un air rêveur. Il avait l’air de se replonger dans de vieux souvenirs … Et c’était très certainement ce qu’il faisait. Il réfléchit encore un petit moment, tandis que le jeune homme attendait, sans avoir encore touché à son pot de thé. Finalement, Rinnosuké sortit de ses réflexions, et focalisa son attention de nouveau sur Luke.
« Déjà, il me semble évident que c’est une jeune fille pleine d’énergie. Elle a énormément de ressources, et elle se donne tout le temps corps et âme dans chaque action qu’elle entreprend. Elle peut avoir parfois l’air un peu distante, un peu cassante dans ses propos quand elle s’y met … Et aussi, quand elle a une idée en tête, c’est assez difficile de la lui en sortir. Mais s’arrêter là, ce serait mal la connaître. Peu de personnes le savent, mais en réalité, Marisa est quelqu’un de beaucoup plus altruiste qu’on pourrait le croire. C’est une âme généreuse et bonne, et elle profite de la vie dans ses moindres aspects. Ce faisant, elle est naturellement une amie pour tous ceux qui l’acceptent telle qu’elle est. »
Le jeune homme releva un peu la tête. Rinnosuké prit un air interrogé l’espace d’une seconde : une ombre venait de voiler les yeux de l’adolescent, à la fin de sa description. Luke reprit vite des traits plus normaux, ayant vivement réfléchi aux propos qu’il venait d’entendre : visiblement, ses pensées à propos de la sorcière se révélaient exactes. Il savait bien qu’il n’avait pas eu raison d’en douter.
« … Tu la connais de longue date, hein ? demanda-t-il.
- Oui. Elle était encore une toute petite fille quand je l’ai connue. Je travaillais avec son père, il y a longtemps.
- C’est ce qu’elle m’a raconté, effectivement. Mais … Elle n’était pas comme ça, à l’époque ?
- La Marisa d’il y a dix ans n’est pas la même que celle d’aujourd’hui, confirma Rinnosuké. Elle a énormément mûri en une décennie. Le changement en surprendrait plus d’un, s’il ne l’avait pas vue durant la longue période où elle a grandi … Et étrangement, à commencer par son père. Il m’a déjà confié, quand je lui rendais visite de temps en temps, qu’il n’arrivait pas à croire que ce petit bout de femme était bien sa propre fille ! »
Le demi-youkai eut un léger rire, bienveillant. Luke resta stoïque, fasciné. L’autre poursuivit.
« C’était presque une petite crapule, à l’époque, confirma-t-il. Elle et moi nous entendions très bien, mais elle menait la vie un peu dure à monsieur Kirisame. Mais je suis certain que son père l’aimait beaucoup, en tout cas. »

Rinnosuké commença à raconter pas mal d’anecdotes à propos de Marisa et de son paternel. L’essentiel, Luke le savait déjà. Le propriétaire de Kourindou avait manifestement beaucoup à lui raconter, en tout cas : la conversation dura encore un long moment. De toute évidence, Rinnosuké avait passé beaucoup de temps avec la sorcière par le passé : il la connaissait vraiment de très près. Au bout d’un moment, Luke finit par l’interrompre, signalant qu’il avait très bien compris la relation qui liait Marisa à son père.
« Mais, au fait … Alors, elle a vraiment changé d’un point à l’autre, en dix ans ? s’interrogea-t-il à haute voix.
- Tu sais, en même temps ce n’était qu’une gamine. Mais dans tous les cas, n’importe qui peut changer si on l’en lui laisse le temps. C’est quelque chose qui est propre à chacun d’entre nous. Encore faut-il que la personne se rende compte qu’elle doit le faire … Avec Marisa, c’était sans doute au moment où elle a compris à quel point son père l’aimait. A partir de ce moment, tout le monde est capable de changer, pour devenir meilleur. Ça demande beaucoup d’efforts, et du temps aussi. »
Le boutiquier continua son petit discours, mais Luke ne l’écoutait plus. Non pas que le baratin philosophique de son interlocuteur l’ennuyait ou était particulièrement redondant, mais plutôt parce que mine de rien, ça le faisait réfléchir. Et il était incapable de réfléchir tout en écoutant quelqu’un, c’était clair et net.
Les bavardages du proprio s’éternisaient quand le jeune homme l’interrompit enfin, mettant fin à ses paroles semblant illimitées.
« Merci Rinnosuké, je crois que j’ai compris, coupa-t-il. Je vais sans doute bientôt m’en aller.
- Mais, tu n’as pas touché à ton thé … remarqua celui-ci.
- Tant pis, donne-le à Tokiko. Je n’ai pas soif. »
Il se leva, rangeant son roman de flibustiers dans sa poche révolver. L’homme se leva également, et partit ranger la lanterne dans son arrière-boutique. Luke avait ses réponses, à présent. Marisa avait donc bien évolué, durant les années qui avaient précédé sa venue en Gensokyo … Mais, comme il l’avait pensé, sa gentillesse et sa générosité étaient sincères et sans reproche. A vrai dire, il n’en avait jamais douté : même quand elle lui avait raconté son passé qu’elle jugeait « peu glorieux », son opinion à propos d’elle n’en avait pas nécessairement été affectée. Elle était son amie. Ça se résumait à ça, et à rien d’autre.
Maintenant que ses questions n’avaient plus de raison d’être, Luke se dirigea vers la sortie de Kourindou, également content d’avoir pu faire connaissance avec le fameux « Kourin’ » dont son amie lui avait tellement parlé. C’était quelqu’un de bien sympathique, au final.
Et pas un vieux pervers.
« Il neige encore violemment, dehors, signala Rinnosuké en revenant de l’arrière-boutique. Ça ira pour repartir ?
- Sans problème, répondit le jeune homme sur le pas de la porte. J’en ai vu d’autres. »
Sur quoi le demi-youkai haussa les épaules, puis adressa un au-revoir à son client. Luke ressortit à l’extérieur, affrontant le froid et le vent gelé mêlé de flocons, sous une atmosphère balayée par la violence des éléments. La tempête de neige faisait rage … Rentrer chez lui n’allait pas être une promenade de santé. Prenant son courage à deux mains, le jeune homme matérialisa de nouveau la combinaison parapluie et planche volante, et fila aussi vite qu’il le put vers les habitations à l’écart et hors de vue du village humain. Le sentier qui y menait avait cette fois complètement disparu sous la couche de neige épaisse qui s’y était déposée.

Une vingtaine de minutes plus tard, Luke ouvrit d’un geste fatigué la porte de son appartement, poussant un long et profond soupir. Il était éreinté, et sa veste trempée de neige fondue. Le blizzard avait soufflé avec force tout du long de son trajet de retour, et il soufflait encore violemment à l’extérieur contre la fenêtre. Être enfin de nouveau au calme et à l’abri eu le don de faire remonter une boule de chaleur dans le ventre du jeune homme.
Il rangea la clé dans sa poche, puis s’avança dans la pièce de séjour de son logis. L’impression de sécurité qu’il ressentait à l’intérieur était apaisante … Il fit quelques pas en direction d’une chaise, avec la ferme intention de s’y laisser retomber lourdement, et piquer un roupillon si nécessaire. Il dut cependant oublier cette idée, brutalement interrompu dans son élan.
« HNGH !!! »
( ♫ ) Il retint un cri de douleur, et se courba brusquement sur lui-même, portant ses deux mains à sa jambe gauche. Il avait soudain l’impression qu’on venait de lui enfoncer une grande lance incandescente dans l’aine, brûlant son articulation d’une douleur inconcevable. De ses doigts, il enserra compulsivement sa cuisse, enfonçant avec une profondeur surnaturelle ses pouces dans ses muscles. La souffrance qu’il éprouvait était vive, intense, comme si on lui avait criblé le haut de la jambe d’aiguilles à tricoter … Des larmes se formèrent aux coins de ses yeux, alors qu’il ne cessait d’inspirer entre les dents, dans des sifflements morbides, les yeux exorbités. Il tituba, perdant son équilibre …
« Ah … Aaaaargh … »
Il se traîna tant bien que mal jusqu’à la chaise la plus proche, celle qu’il avait utilisée un bon moment plus tôt avec Marisa. Relâchant soudainement une de ses mains de son aine, il attrapa tant bien que mal le dossier, et tira à lui le meuble qui grinça désagréablement contre le parquet d’un geste précipité. Il ne prit pas le temps de bien s’installer et s’affaissa alors difficilement dans la chaise, s’inclinant en arrière, sans même réussir à caler son dos sur le dossier. Le meuble oscilla dangereusement, hors de contrôle … Mais Luke parvint à le stabiliser dans sa déchéance, ses deux mains reparties serrer sa cuisse comme un fou-furieux.
Ça lui faisait abominablement mal. Et ça ne se calmait pas.
« Hmmpppph … Bordel … C’est de pire en pire …! sanglota-t-il, désespéré. »
Une pulsion de folie lui effleura l’esprit. Il eut envie de matérialiser un pieu de fer, et de l’enfoncer de toutes ses forces dans sa jambe, comme pour y tuer une bête sauvage qui lui bouffait les muscles de l’intérieur. Fort heureusement, sa raison lui somma que c’était impossible, et que son geste ne servirait à rien si ce n’était qu’empirer l’état des choses, si toutefois c’était encore possible. Le temps s’écoula lentement, un temps qu’il passa dans le martyre à masser compulsivement son aine meurtrie. Puis, finalement, la douleur partit. Subitement …
« Haah … Haaaaaah … haleta-t-il, à bout de souffle. Fais chier, merde … »
Il relâcha sa cuisse encore brûlante, et agitée par moments de spasmes incontrôlés. C’était la première fois qu’il avait à subir une crise aussi violente. Évidemment … Ce genre d’attaques survenait toujours après qu’il eut fait de trop gros efforts. La traversée sous la neige battante, additionnée à la marche qu’il avait faite ce matin, ça n’avait pas été de tout repos. Sa cuisse en avait pris cher … Et lui aussi, du coup. Mais jamais ça n’avait été aussi terrible depuis qu’il avait à en subir …
Complètement harassé, Luke se releva péniblement de sa chaise, sa jambe gauche trainant misérablement derrière lui comme un membre atteint de gangrène ou de lèpre. Il s’aida des meubles présents dans son petit appartement pour y prendre appui de ses mains, et boita avec sa jambe valide jusqu’au lit. Là, il s’appuya aux murs, et jeta plusieurs coups d’œil paranoïaques autour de lui … Avant de saisir un pan de sa veste, et de commencer doucement à la retirer. Une manche, puis l’autre, et il déposa le vêtement rapiécé sur le sol de la salle, encore humide des éléments extérieurs. Il s’assit rapidement sur le matelas surélevé, s’effondrant lourdement dessus, et commença à retirer ses chaussures, ses chaussettes, puis son jean en oubliant L’île au Trésor qui s’y trouvait encore. Il était toujours en tee-shirt quand il tira les rideaux de la chambre, plongeant celle-ci dans la pénombre profonde, et se glissa sous les couvertures dans une démarche tremblotante.
Quand il fut couché, recroquevillé sur lui-même, des larmes coulaient sous ses paupières fermées.

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 28 Oct - 20:06

Lorsque le jeune homme se réveilla, l’esprit embrumé et meurtri, tout élancement avait déserté sa jambe. Il se redressa dans son lit, se frottant les yeux tout en faisant attention à ne pas solliciter son aine gauche instable. Il s’était endormi sans s’en rendre compte, et ses joues étaient encore humides … Il renifla maladivement, puis s’essuya le visage d’un geste agacé. L’obscurité était devenue profonde, dans son appartement silencieux. L’auberge n’était pas très peuplée, alors il n’entendait que très peu de sons venant des autres loges tout autour, et en très lointain et étouffé. Le vent qui soufflait violemment à l’extérieur couvrait tout, de toute façon.
Il se releva précautionneusement, puis s’habilla en toute hâte de ses vêtements laissés au sol, à l’exception de sa veste qui était encore mouillée. Il enfila son jean, ses chaussettes, et replaça sa paire de chaussures au pied du lit avant de boucler de nouveau sa ceinture, encerclant de la bande de cuir son maigre bassin décharné. Il alla ensuite ouvrir les rideaux fermés depuis tout à l’heure. Dehors, il faisait beaucoup plus sombre : la nuit était quasiment tombée. Quand il était rentré chez lui, il devait être encore entre quinze et seize heures … Il avait donc sommeillé pendant quatre heures à peu près. Et ça lui avait fait du bien, mine de rien …
Ce fut pendant qu’il regardait d’un air rêveur les nuages sombre de dehors, dont les chutes de neige avaient cessé, qu’il sentit de nouveau l’objet dans sa poche et que sa visite à Kourindou lui revint en mémoire. D’un geste las, il extirpa le livre de Stevenson de sa poche révolver, et l’observa dans la pénombre de la nuit précoce. Il eut une grimace de dépit lorsqu’il constata que l’état de sa récente acquisition venait encore de s’en prendre un coup, comparé au moment de l’achat. Le bouquin était légèrement courbé, et la tranche de sa couverture s’était déchirée au milieu … C’était tout à l’heure, durant la crise de douleur, qu’il l’avait encore plus abîmée. Il avait dû s’asseoir dessus sans s’en rendre compte …
« J’espère que c’est encore lisible … pensa-t-il tout haut. »
Il feuilleta rapidement les pages de l’ouvrage écorné, constatant que ses craintes se révélaient injustifiées. L’écriture était en excellent état, même malgré l’obscurité, il pouvait lire. N’empêche, il aurait quand même pu vérifier sur place …
Il eut un petit rire, puis déposa L’île au Trésor sur sa commode de chevet. Puis, il eut un regard pour sa veste laissée en désuétude à terre. Quand il la reprit dans les mains, elle laissa derrière elle une tâche informe et humide sur le parquet, et il l’accrocha sur un dossier de chaise de manière à la faire sécher. Il pouvait maintenant réutiliser sa jambe gauche sans problème, aucun de ses mouvements ne lui faisant mal. Par curiosité, il ressortit de sa poche le petit rectangle de carton que Reisen lui avait donné plus tôt, et l’observa : « Fleur de Lavande » … Il en avait déjà vaguement entendu parler. C’était un salon de thé qui se trouvait un peu éloigné du quartier marchand, dans une allée en bordure également. Un endroit assez chic, mais qui était idéal pour discuter simplement autour de quelques biscuits. Luke n’y était jamais entré, cependant. Il y réfléchirait plus tard …
Il n’avait pas envie de faire grand-chose pour cette fin de journée. Aussi, il décida simplement d’aller prendre une douche, dans la salle de bain miniature qui était à sa disposition. Une fois sorti de là, débarrassé de la crasse accumulée sur ses membres, il alluma une lampe à huile sur sa commode, et s’installa de nouveau sous les couvertures comme tout à l’heure. Il passa le reste de la soirée à lire les premiers passages du livre que Tokiko lui avait vivement conseillé, trop exténué et découragé pour se préparer à manger.
Quand il fut très tard, Luke ouvrit la fenêtre de sa chambre, puis referma les volets de bois qui bordaient l’ouverture à l’extérieur. Le vent s’était très légèrement calmé, mais soufflait toujours aussi bruyamment. Quant aux rues, elles étaient de nouveau couvertes de neige immaculée. Une fois que les panneaux de bois furent solidement coincés entre eux et bloquaient complètement l’accès à la fenêtre depuis l’extérieur, le jeune homme referma celle-ci et tira les rideaux de nouveau. Il rangea son bouquin dans son meuble de chevet, éteignit la lampe à huile, et mit un temps assez conséquent avant de s’endormir sous les draps chauds et accueillants de son lit.
Il se réveillerait tôt, le lendemain matin.

La nuit fut courte et ennuyeuse. Dehors, les premiers rayons du soleil pointaient à peine quand Luke se leva, réveillé déjà depuis un bon moment. Sa sieste de la veille avait écourté significativement son temps de sommeil … Il ne passa pas plus de temps à rester inactif, se sentant amorphe, et ouvrit la fenêtre puis les volets à l’extérieur. L’aurore aux doigts de rose se peignait dans le lointain, tranchant dans un profond contraste avec le blanc aveuglant des étendues de neige sur les toits et les champs au-delà du village. Le silence matinal était complet … Un silence que Luke ne se rappelait jamais avoir entendu. Il ne savait pas si cette impression était fondée ou pas, mais en tout cas, l’effet était impressionnant. Un effet qui eut pour secondaire de lui remonter le moral aussi rapidement que décolle une fusée.
Sans perdre de temps, il fouilla un peu dans sa commode à la recherche de vêtements propres – sa garde-robe n’était constituée que de sa vieille veste, deux tee-shirts, deux polos, une demi-douzaine de sous-vêtements, trois paires de chaussettes et deux jeans – et sélectionna de quoi repartir sur de bons rails. Puis, il se rendit aussitôt à la salle de bain, en emportant sa veste qui était à présent sèche. Quand il ressortit une dizaine de minutes plus tard, il avait renouvelé son haut et bien entendu, ses sous-vêtements. Ce fut à ce moment-là qu’il se rendit compte qu’il avait une dalle monstrueuse. Son estomac protesta très vite énergiquement.
Après s’être vite-fait préparé un petit déjeuner, et l’avoir englouti tout aussi rapidement, Luke rangea rapidement son petit appartement en mettant ses vêtements usagés dans le bac qui leur était réservé dans la salle de bain, ainsi que la vaisselle qui continuait de s’accumuler dans l’autre. Il en profita également pour faire son lit, tirant les draps vigoureusement sous le matelas. C’était le quotidien tout à fait banal … du moins tant que les gens ne changeaient pas brutalement de comportement sans crier gare, que des colonnes de lumières ne s’élevaient pas dans le ciel dans de puissantes déflagrations, que les magiciennes ne se mettaient pas à perdre les pédales en tentant de ressusciter des concepts occultes, que l’été durait bien trois mois au lieu de six, qu’il n’y faisait pas quarante degrés à l’ombre … Bref.
Le jeune homme avait fini de mettre de l’ordre dans tout ça quand il ouvrit la porte de son appartement, décidant d’aller faire un tour dehors. Le vent s’était totalement calmé et le ciel était dégagé, ce qui était idéal pour une petite promenade matinale. Avant d’aller à la chasse, sans doute. Cependant, après avoir descendu les deux étages et être entré dans le hall d’accueil, le proprio qui était déjà installé à son bureau lui fit signe. Intrigué, le garçon se dirigea vers le comptoir, en direction du maître des lieux. Bizarre, ce n’était pourtant pas cette semaine qu’il devait régler le loyer …
« Bonne matinée, Luke, salua l’homme sur un ton un peu archaïque. Tu t’es levé en même temps que le coq ?
- Aucune idée, répondit le jeune avec nonchalance. Qu’est-ce qu’il y a ?
- Nous avons retrouvé quelque chose sur la table de réception voici une heure, expliqua-t-il. De toute évidence, ceci t’es adressé. »
Le maître fouilla quelques instants dans un tiroir de son bureau, et en ressortit une feuille. Non, une enveloppe plus précisément : elle était scellée par un cachet de cire, ce qui la rendait un peu extravagante. Il la tendit à l’adolescent, qui la prit ainsi qu’une expression interrogée. Il observa un peu le sceau de matière rouge qui fermait l’enveloppe, puis la retourna. Les seuls mots écrits, d’une calligraphie particulièrement soignée et agréable, étaient ceux-ci :
« Pour Luke. »
Le destinataire de la lettre n’en fut que de plus en plus étonné, et regarda de nouveau l’aubergiste d’un air perplexe.
« Qui pourrait bien m’écrire ?
- Comment le saurais-je ? Personne n’a été aperçu dans cet accueil avant toi et moi-même, ce matin. Je suppose que la réponse se trouve possiblement à l’intérieur. »
Luke acquiesça, puis remercia l’homme de l’accueil qui n’ajouta rien de plus. L’adolescent oublia son projet de promenade, puis remonta aussitôt vers son appartement deux étages au-dessus. Franchement, qui pouvait bien lui avoir adressé cette lettre ? Marisa ne lui avait jamais écrit, et si c’était elle, elle serait venue le voir en personne un peu plus tard plutôt que de procéder ainsi. Quant à l’écriture de son nom sur l’enveloppe, elle suffisait à comparer pour dire que ce n’était pas de Reisen. Alors, qui ?

De retour dans sa chambre, le jeune homme détacha le sceau de cire de l’ouverture de l’enveloppe, et extirpa son contenu de celle-ci. Il n’y avait qu’une feuille simple, tout aussi petite que son contenant et pliée en deux, d’aspect ancien et aux bords lissés. Il reposa l’enveloppe vide sur la table du séjour, puis déplia la lettre. L’écriture de celle-ci, à l’image de l’indication du destinataire, était propre, impeccable et soignée, comme calligraphiée à l’encre de Chine et au pinceau. Il lut le message, qui se révéla plutôt court.
« Cher Luke,
Je viendrai te rendre visite un peu plus tard dans la journée, vers quatre ou cinq heures de l’après-midi. Comme je ne connais pas ton emploi du temps, pourras-tu me signaler ta présence en ouvrant les rideaux de ton appartement ? Ainsi, je saurai quand je pourrais venir te voir.
A bientôt, en espérant pouvoir très vite te rencontrer de nouveau.
»
Signé … Signé personne, en fait. La lettre était complètement anonyme.
Luke relut plusieurs fois le contenu de celle-ci, comme si le sens de ce message n’arrivait pas à lui remonter au cerveau. En fait, si, il avait compris ; mais ce qu’il n’arrivait pas à comprendre, c’était pourquoi on lui avait écrit ça. Il allait donc avoir de la visite, cet après-midi ? Mais de qui, enfin ?
Pour Marisa, c’était impossible : ce n’était strictement pas son écriture, et jamais elle ne lui demanderait son avis avant de débarquer chez lui. Reisen non plus : il avait beau comparer les quelques mots de la carte de visite avec ceux de la lettre, ça ne correspondait pas, et puis ça n’aurait pas de sens qu’elle lui écrive ça ! Sans compter qu’elle ne savait même pas où il habitait … Ce problème-là éliminait bien des gens de la courte liste des connaissances du jeune homme, en tout cas. La seule personne qui connaissait son adresse, à part le maître des lieux bien sûr, c’était son amie sorcière.
… Peut-être que Marisa en avait parlé à d’autres personnes, de son côté, aussi. Après tout, le jeune homme ne lui avait jamais demandé de garder le silence là-dessus – et ça ne le gênait pas, de toute manière. Alors, était-il possible que … Elle en ait reparlé avec …
Luke sentit une déferlante d’émotions contradictoires s’entrechoquer brusquement comme deux icebergs titanesques à l’intérieur de lui-même. Rien du tout n’était joué, ce n’était même pas certain, mais il avait déjà l’impression de perdre tous ses moyens. Si c’était bien ce qu’il pensait … Il aurait bien toutes les raisons d’angoisser, aujourd’hui. Pourquoi diable lui rendrait-elle visite ? Qu’est-ce qu’elle aurait bien à lui dire, après la scène de la veille ?! Il avait peur … Et il se sentait énervé, aussi. Ça se déroulait toujours comme ça, de toute manière … Peur et colère, c’étaient les deux seuls sentiments qu’il ressentait, mécaniquement, rien qu’en pensant à elle. Et même aujourd’hui, il se demandait encore … pourquoi.
Le jeune homme posa la lettre à côté de l’enveloppe vide, sur la table, puis poussa un soupir de nervosité. Quatre heures de l’après-midi, c’était dans encore longtemps ; il aurait tout le loisir de réfléchir à ça plus tard. En hiver, le soleil se levait tard … Actuellement, il flottait légèrement au-dessus de la ligne d’horizon. Il était sans doute aux alentours de neuf à dix heures du matin. Luke quitta une nouvelle fois son appartement, refermant la porte derrière lui, puis sortit de l’auberge très rapidement sans se faire interpeler de nouveau. L’activité reprenait tranquillement dans le village, les premières boutiques commençant à s’ouvrir, les enfants étant conduits par leurs parents vers l’école. Quand l’aiguille des cadrans solaires surpassèrent l’encoche de dix heures, l’adolescent était déjà parti à la chasse vers la Forêt de Bambous, et une légère et agréable agitation s’était déployée dans les rues de sa bourgade.
Cet après-midi, il ne lui faudrait pas oublier son rendez-vous à Fleur de Lavande.

La journée passa rapidement. Après une chasse assez vaguement fructueuse et un repas du midi préparé et dégusté sur le pouce, ainsi que deux ou trois tâches ménagères effectuées, Luke avait attendu l’approche des deux coups de l’après-midi. A présent, il se trouvait dans les rues du village, marchant en direction de l’adresse indiquée par la carte de visite obtenue la veille. Il jeta un coup d’œil à un des cadrans solaires disposés régulièrement sur les façades des maisons.
« Deux heures passées … marmonna-t-il. »
Il était légèrement en retard, mais il parvint très bientôt à destination. La neige craquait allègrement sous ses semelles quand il aperçut l’enseigne du salon de thé, au milieu d’un pâté de maison. C’était un bâtiment qui différait sensiblement du reste : il était déjà plus large, mais aussi un peu moins haut, dépourvu d’étage. Une longue baie vitrée, s’étalant sur toute la façade, laissait voir un intérieur aux apparences luxueuses et confortables … Il avait déjà à peu près vu à quoi ce salon ressemblait, mais il ne s’en était jamais approché, et encore moins n’y était entré. Le nom de l’enseigne confirmant sa présence au bon endroit, Luke se dirigea vers la porte située à la gauche de la façade, et entra.
Première constatation : fragrances d’encens et de petits gâteaux entremêlées flottant dans l’air. Deuxième constatation : clientèle monopolisée par la gent féminine. Troisième constatation : qu’est-ce que je fous là ?
« Bonjour, vous désirez ? »
Luke sursauta, un peu déboussolé. L’apparence tape-à-l’œil de l’intérieur du salon avait eu le don de le laisser pantois plusieurs secondes, sans qu’il ne sache réellement ce qu’il devait faire ou dire. Un serveur, l’un des rares représentants du chromosome Y présents dans cette salle, venait de se présenter à lui.
« Euh … non, rien, répondit le jeune homme maladroitement. Je voulais juste m’installer à une table, si c’est possible …
- Faites donc, ne vous gênez pas. Si jamais vous voulez passer commande de boissons ou de gâteaux, n’hésitez pas à m’appeler. »
Le serveur s’inclina légèrement, puis repartit aussitôt avec son plat serti de friandises vers les tables du salon de thé. Luke en profita pour détailler un peu plus l’endroit : le sol était recouvert d’un plancher somptueusement entretenu et ciré, et de véritables canapés de bois aux coussins tissés de violet et de jaune d’or étaient disposés autour de tables rondes pour la plupart. Le plafond était éclairé par des lustres comportant de longues bougies allumées, présentant une surface d’un blanc sans défaut. Les différentes tables comportaient plus ou moins de places, certaines n’étant réservées que pour deux personnes, d’autres pour une dizaine. En tout cas, elles étaient toutes séparées entre elles par des cloisons amovibles et pliantes, en bois et charnières. Relativement parlant, comparé au reste du village humain, cet endroit était d’un luxe disproportionné. C’était bien pour ça que l’adolescent s’interrogeait encore sur l’objet de sa présence ici.
Il s’avança dans le salon, d’un pas mal assuré, jetant des coups d’œil timides autour de lui. Les tables étaient effectivement numérotées, il en était à la deuxième … Les premières longeaient la grande baie vitrée, en fait. Il ne tarda pas à apercevoir, derrière l’une des cloisons, une chevelure se pencher soudain de côté et se retourner. Le visage de Reisen lui était apparu, et lui adressait un sourire accueillant tandis qu’elle lui faisait signe quelques mètres plus loin. Il la rejoignit rapidement, un peu rassuré, et atteignit la sixième table.

Luke s’assit précautionneusement dans le petit fauteuil aux accoudoirs de bois devant le guéridon numéroté six. Sur le côté gauche, il pouvait encore voir la rue du village humain à travers la vitre, et en face de lui, la silhouette de la lapine qui était également installée face à lui. Reisen semblait de bonne humeur et souriait en silence, les mains reposées sur sa jupe d’étudiante. La minuscule table entre eux deux aurait à peine été assez grande pour accueillir un grand plat de cuisine, maximum. Elle ne comportait actuellement rien d’autre qu’un rond de dentelle blanche, soigneusement cousu et disposé dessus.
( ♫ ) Les discussions allaient bon train autour d’eux, et le jeune homme commençait déjà à se sentir un peu nerveux, au grand amusement de la lapine.
« Euh, salut, commença-t-il. Désolé, je suis en retard.
- Ce n’est pas bien grave, répondit-elle. Moi aussi, je ne suis arrivée qu’il y a deux minutes à peine. »
Il acquiesça vivement, content de ne pas l’avoir trop fait attendre. Puis, il s’éclaircit légèrement la gorge, croisant les bras en s’appuyant contre le dossier du fauteuil.
« Tu voulais me parler en particulier ? demanda-t-il.
- J’aime bien ce salon, tout simplement. Je pensais que c’était le bon endroit pour qu’on puisse discuter en privé … Désolée, la mise en scène est un peu opulente, mais au moins nous sommes tranquilles. Si les murs ont des oreilles ici, elles sont sacrément bouchées.
- Je vois … Hum.
- Bref, il me semble que tu voulais en savoir un peu plus sur le Eientei ? »
Il hocha la tête, reprenant un air intéressé. La lapine rapprocha un peu son fauteuil de la table ronde, puis posa ses coudes dessus. Ses yeux d’un rouge vif et lumineux donnaient une certaine impression de malaise à Luke, mais il fit mine de ne pas prêter attention à ce sentiment irrationnel. La conversation débuta, au milieu de toutes les autres qui prenaient leur cours dans le salon de thé …
« Le Eientei est un manoir qui se trouve au plus profond de la Forêt de Bambous. Comme il est assez isolé, à moins de s’aventurer dans la bonne direction ou de savoir exactement où aller, il n’est pas facile de le retrouver. Il est habité par de nombreuses personnes, surtout des lapins, mais aussi par des lunariens comme Eirin, maîtresse Kaguya ou moi-même.
- Des lunariens ? répéta l’adolescent, intrigué.
- Oui. C’est une histoire un peu compliquée … Tu voudrais que je te la raconte ?
- Pas nécessairement, mais à ce que je peux comprendre … Vous venez de, enfin, de la lune ?
- En un mot, oui. »
Luke resta stoïque. Reisen prit un air renfrogné.
« Tu ne me crois pas ? fit-elle avec déception.
- Si. »
L’air renfrogné se renforça.
« Et c’est tout l’effet que ça te fait ? »
Le jeune soupira, accompagné d’un rire nerveux mais franc et amical.
« Tu sais, j’ai vécu des trucs tellement dingues et absurdes au cours de la précédente année de ma vie qu’à l’heure actuelle, je serai vraiment prêt à croire n’importe quoi. Et entre nous … Vivre sur la lune ou pouvoir transformer l’air en fer, je ne sais pas lequel des deux semblerait le plus improbable.
- … Transformer l’air en fer ?
- Attends, je te montre. »
Il leva légèrement la paume de la main, la mettant à hauteur de visage. Une seconde après, une sphère de fer de la taille d’un pamplemousse se forma ex-nihilo dix centimètres au-dessus. Pour la fantaisie, Luke créa également un petit satellite du gabarit d’un calot autour de cette boule, et le fit tourner autour comme la lune tourne autour de la terre. Reisen regarda le phénomène, affichant sur ses traits un mixage d’étonnement et de fascination.
« Amusant … commenta-t-elle, subjuguée.
- Ça dépend de comment on l’utilise. »
Luke referma le poing sur son dispositif, le faisant retourner à l’état d’air et donc disparaître comme un prestidigitateur. Un peu de mise en scène, de l’entraînement, de quoi jeter de la poudre aux yeux, et il ferait un bon magicien au bout du compte. Avec deux ou trois trucs.

« Bref. Je peux faire ce genre de trucs depuis mon arrivée à Gensokyo, il y a six mois … Si tu veux un récapitulatif de mes pouvoirs, je peux aussi te dire que je sais manipuler le métal à l’état naturel. Enfin, le fer bien entendu.
- Je vois. Beaucoup de monde par ici possède des pouvoirs un peu semblables.
- J’avais remarqué ! »
Reisen acquiesça, puis reprit un sourire sur le visage. Le jeune homme se tut, la laissant poursuivre sur sa précédente lancée.
« Pour en revenir au Eientei … continua-t-elle. C’est un lieu qui possède notamment de nombreux équipements de médecine avancée. Le genre de chose que l’on ne peut pas retrouver sous le sabot d’un cheval, si tu vois ce que je veux dire. Nous disposons en outre de pas mal de salles d’opération, d’appareils d’analyses, d’un laboratoire … Et bien évidemment, des chambres d’hôpital. Il y a tout un secteur hospitalier qui est réservé et géré par Eirin Yagokoro, ma maîtresse. C’est ça qui t’intéressait le plus, n’est-ce pas ?
- C’est ça, oui ! confirma Luke avec un sourire de plus en plus grand. Tu pourrais m’en parler un peu plus ? Si ça te dérange pas, bien sûr …
- Aucun problème. D’abord, il faut que je te … »
La conversation fut momentanément interrompue par une intervention impromptue. Une voix s’éleva à côté d’eux, dans l’allée du salon de thé, alors que Reisen s’arrêtait de parler.
« Votre commande, mademoiselle. »
Le serveur de tout à l’heure … Luke le reconnaissait. La lapine le gratifia d’un grand sourire de remerciement, puis lui prit le plateau des mains qu’il lui présentait. Sur ce, l’homme d’un âge assez jeune mais mature reprit son service, repartant dans les méandres du salon de thé. La jeune fille aux oreilles de lapin posa la grande assiette sur le guéridon. Elle était parée de nombreux petits gâteaux, dont des macarons et d’autres sucreries à l’apparence très appétissante. De plus, deux tasses de thé fumantes d’une délicieuse senteur y étaient également présentées. Reisen prit l’une des friandises, et la croqua sans plus d’état d’âme en adressant un clin d’œil à son interlocuteur.
« Tu peux te faire plaisir ! invita-t-elle. »
C’était effectivement des portions pour deux : il y avait bien une trentaine de biscuits là-dessus. Luke acquiesça en remerciement, puis se servit également. La lapine parlait tout en trempant quelques gâteaux dans sa tasse, et s’en régalant par moments.
« Il faut que je te parle d’Eirin avant toute chose, reprit-elle avant d’enfourner une bouchée. C’est une grande sage issue d’une longue lignée de médecins exceptionnels, qui possède des capacités intellectuelles absolument hors du commun. Elle est un véritable génie de la science médicale, dans tous ses domaines, et elle fabrique régulièrement de nouveaux médicaments que je vends parfois au village humain. Même si le plus gros de la pharmacie se trouve dans le manoir.
- Mais … Si c’est tellement difficile de retrouver ce manoir, pourquoi établir tout ça là-bas ?
- Oh, nous n’y pouvons trop rien … Maîtresse Kaguya préfère rester dans l’isolement, disons. Dans tous les cas, certaines youkais de la Forêt de Bambous indiquent parfois le chemin menant au Eientei aux blessés. Et si jamais quelqu’un est atteint d’une grave maladie ici, au village humain, je peux toujours venir l’y conduire pour qu’il reçoive des soins intensifs là-bas. »
Luke acquiesça une fois encore. Un point restait obscur dans son esprit, cependant.
« Qui est cette Kaguya, au juste ?
- Il faudrait que je te raconte toute l’histoire pour que tu comprennes … Mais pour te résumer, disons que c’est elle, la vraie maîtresse du manoir. Même si le terme de princesse conviendrait mieux.
- Hm …
- En gros, voilà. Je t’ai raconté l’essentiel … Tu as des questions ?
- Oui. Enfin, non, mais … Je ne sais plus. L’autre jour, tu avais dit quelque chose, mais … Je ne m’en rappelle plus … »
Luke s’appuya contre le dossier de son moelleux fauteuil, puis prit un petit biscuit de l’assiette sur la table. Il ne s’en rendit pas compte, mais le nombre d’entre eux avait déjà pas mal baissé. Il réfléchit longuement, plongé dans ses souvenirs … Puis prit une petite gorgée de thé. Comme si la chaleur de la boisson aromatisée avait eu le don de lui rafraichir paradoxalement la mémoire, il se redressa aussitôt et reposa la tasse sur le guéridon.

« C’est ça ! Tu disais qu’elle te donnait des cours, non ?
- Tout à fait, je suis un peu son apprentie. Je ne suis pas encore assez expérimentée pour lui servir d’assistante, à part pour de petites opérations, mais je suis ses techniques de médecine depuis un petit moment maintenant.
- Ce sont des cours … particuliers ?
- Non, pas réellement. Quelques youkais des environs, intéressées par la médecine, viennent parfois pour suivre ses méthodes et ses enseignements. Régulièrement, il se tient une petite classe dans le Eientei, mais … Je suis la seule à y assister réellement. Ses cours sont tellement difficiles et rapides que la plupart des étudiants se découragent en moins de deux jours et ne reviennent plus jamais.
- Heu … Je vois. Hum …
- … Ça t’intéresse ? »
Reisen n’avait pas montré d’émotion particulière en posant cette question. Il n’y avait eu ni surprise, ni moquerie, ni curiosité, ni crainte … Juste un ton simple et interrogateur. Luke se mit à réfléchir, un peu désorienté par ce qu’il venait d’entendre. Au bas mot, il venait d’être bien cassé dans son élan.
« … C’est vraiment si difficile que ça ? demanda-t-il.
- Non, pas vraiment … Mais il faut avoir des notions de base. Les raisonnements d’Eirin sont parfois si rapides qu’il est compliqué de les suivre et d’y adhérer si l’on n’a pas un minimum de connaissances, en sciences biologiques.
- Ah … Je vois.
- Ce serait difficile d’essayer de suivre ses cours sans la moindre idée de ce à quoi ça peut ressembler … Mais dis-moi, alors, ça t’intéresse réellement ? »
Le jeune homme resta dans le mutisme un petit moment, ne sachant quoi répondre exactement. Bien sûr, ça l’intéressait. Mais rien que ce fait l’étonnait déjà au plus haut point. La magie et la science, il l’avait lu depuis pas si longtemps, c’étaient deux choses complètement contradictoires. Pourtant, l’une l’intéressait autant que l’autre … Était-il possible de trouver un compromis, ou un équilibre entre les deux ? C’était une question bien compliquée. En apparence, Luke était capable de dire pas mal de « je m’en fous » ou de « qu’est-ce que j’en ai à faire ? », mais à la vérité, il était aussi curieux qu’un enfant nouveau-né. Et pour une raison qui était encore inconnue de sa conscience, la médecine était un domaine qui l’attirait d’un étrange magnétisme. Il finit par acquiescer, résolument.
« Oui. La biologie m’a toujours passionné, d’une certaine façon … Et j’ai certes quelques petites bases à ce propos. Des petites.
- Très bien. Vérifions ça. Interro-surprise ! »
Luke ne put s’empêcher de laisser échapper un rire. Reisen s’y croyait vraiment.
« Qu’est-ce que l’acide désoxyribonucléique ?
- Euh, l’ADN ? Hum … Attends … C’est une macromolécule, qui euh … contient le génome des êtres vivants ?
- Correct. Plus précisément, on dit que c’est le support de l’information génétique. Une espèce de plan minuscule qui se trouve dans chaque cellule du vivant. Et si je te dis … Qu’est-ce que la transcription ?
- Hum … Il me semble que c’est un procédé engendré par un complexe enzymatique qui … Qui consiste à recopier les … séquences de l’ADN sous forme d’ARN messager. C’est bien ça ?
- Effectivement. Et la traduction ?
- … Je … Je ne sais pas. Mes connaissances s’arrêtent ici … »
Luke tenta de ne pas le montrer, mais il commençait à se sentir mal. A l’intérieur de sa tête, ça se bagarrait. De très mauvaises réminiscences étaient en train de remonter, en parallèle avec les notions qu’il était en train de ressortir après tout ce temps … Il espérait que ça ne durerait pas trop longtemps. Tous les souvenirs liés au monde extérieur avaient le don de le mettre dans de sales états. Il ne voulait pas y penser … Mais pour passer l’interrogation improvisée de Reisen, il allait bien être obligé de passer par là. Ravalant sa salive et ignorant le mal au cœur qui s’immisçait au niveau de son estomac, il continua de répondre aux diverses questions scientifiques que la lapine lui posait les unes après les autres.

Cela dura encore un bon moment. Les domaines qu’elle abordait étaient divers et variés, parfois des choses dont Luke ne soupçonnait même pas l’existence. Il y eut parfois des cafouillages monumentaux, des réponses complètement à côté de la plaque, mais dans l’ensemble, il répondait correct à pas mal de questions. A la fin, Reisen poussa un petit soupir, neutre.
« Alors … Effectivement, tu as de petites bases. C’est déjà ça de gagné, mais ce n’est pas encore suffisant pour te frotter aux cours d’Eirin. Il faudrait que tu approfondisses.
- Il y a un moyen, pour ça ?
- Hum … Je doute que tu puisses trouver beaucoup de bibliothèques proposant des livres de science bio, ici. Je pourrais peut-être te passer quelques vieux ouvrages de ma possession, si tu veux. Mais il faudra que tu te débrouilles tout seul pour étudier ça. »
Le jeune homme s’inclina respectueusement envers elle, la remerciant profondément de son offre. La lapine se reprit.
« Voilà. Si un jour tu te sens prêt à attaquer les cours de médecine, reviens me voir. Mais je te conseille quand même de prendre ton temps.
- Oui … Ce ne sera sans doute pas pour tout de suite. Je vais encore y réfléchir …
- Bon. Et si maintenant, tu me parlais un peu de toi, plutôt ? changea-t-elle de sujet et d’expression faciale. La première fois qu’on s’est vus, c’était avec Reimu et Marisa …
- Oh, ça ? »
Ainsi, la discussion se poursuivit encore, bien longuement. Luke raconta à Reisen comment il avait rencontré la sorcière, s’était lié d’amitié avec elle … Comment ils étaient devenus partenaires. Il lui relata également les fameux événements de la colonne de lumière, c'est-à-dire le combat contre Aijin et Impera, sur lesquels la lapine ne savait pas tout. La conversation s’orienta sur de nombreux sujets, petit à petit, puis l’adolescent en vint aux incidents de l’été et au combat contre Atsuko. Maintenant qu’il était bien installé, confortable et un peu plus à l’aise qu’au départ, il se sentit plus enclin à raconter cette confrontation à sa nouvelle amie. Celle-ci comprenait à présent un peu mieux ce dont le jeune homme et Dondéo parlaient face à la pharmacie locale, la veille. Durant tout son récit, Luke ne prononça pas une seule fois le prénom de Reimu Hakurei.
Très vite, Reisen fut informée sur la plupart des choses que le jeune homme avait vécues à Gensokyo au cours des derniers mois. Eux qui s’étaient rencontrés depuis un petit moment déjà, c’était pourtant la première fois qu’ils faisaient réellement connaissance. En deux jours, Luke avait déjà beaucoup élargi son cercle de relations …
« … Et c’est comme ça que j’ai fini par m’installer ici, termina-t-il. Enfin, j’aurais sans doute bien d’autres choses à te dire, mais c’était l’essentiel.
- Je vois. Personnellement … Cela fait déjà un long moment que je vis à Gensokyo. »

Le jeune homme acquiesça simplement, laissant penser qu’il comprenait ce qu’elle voulait dire. Sauf que Reisen ne semblait pas de cet avis. Alors que la discussion semblait s’être déroulée si simplement et insouciamment, voilà qu’un silence brutal et surnaturel s’abattait comme le vent sur les deux jeunes gens. Les bruits tout autour n’avaient pas cessé, mais … Le mutisme s’était emparé de Luke, qui ne savait plus quoi dire à présent. La lapine, en face de lui, avait baissé la tête et contemplait ses genoux dans une absence de parole plus expressive qu’autre chose. Ses traits s’étaient creusés de rides effrayantes, celles de la peur et du regret. N’importe qui, et surtout Luke, aurait compris que quelque chose la tracassait profondément. Apparemment … Elle aussi, elle transportait de mauvais souvenirs. Le jeune homme connaissait cette sensation si poignante. Il secoua la tête.
« Tu n’es pas obligée de m’en parler, tu sais. S’il y a des choses que tu veux garder pour toi …
- Non, non. Il faudrait vraiment que je t’explique cette histoire, à propos de la lune. »
Elle redressa la tête. Les traits de la peur y avaient été gommés, et à présent, c’était surtout du sérieux que l’on pouvait lire sur ce visage. Le garçon lui rendit cette expression, montrant qu’il était prêt à écouter.
« Je t’ai parlé de maîtresse Kaguya, tout à l’heure. Tu sais … Attends, non, je vais te demander plutôt. Je suis certaine qu’ils disent tous que la Lune est inhabitable, dans le monde extérieur, non ?
- Oui. A cause de l’absence d’atmosphère, d’oxygène, d’eau … Tout ce qui est obligatoire à la vie.
- Hé bien, si c’est le cas, c’est seulement pour la face visible depuis la Terre. Je résume beaucoup, mais si je me mettais à te raconter toute l’histoire de la Lune, nous en aurions encore pour demain. Ce qui est certain, et ce que tu dois savoir, c’est qu’il existe un empire peuplant réellement la face cachée de notre satellite. Là où je suis née. »
Luke acquiesça fermement, prêtant crédit à ses paroles. C’était certes un peu difficile à avaler, même pour quelqu’un ayant vécu des choses complètement extraordinaires, mais il voyait à son air sincère qu’elle ne lui racontait pas des bobards.
Enfin, il l’espérait.
« Il y a fort longtemps, continua Reisen, Kaguya et Eirin furent exilées de l’empire lunaire jusque sur la Terre, parmi les humains. C’était il y a des siècles, peut-être un millénaire, même. C’est ainsi qu’elles ont fondé le manoir dans la Forêt de Bambou des Égarés, ici-même, à Gensokyo, bien avant la création de la barrière.
- Elles ont été exilées ? répéta le jeune homme, sceptique. Pourquoi ?
- Tu ne me croirais pas si je te le disais. Et tu perdrais le fil … Tu peux bien comprendre ?
- … Oui. Excuse-moi … »
Reisen acquiesça, puis poursuivit. Luke savait qu’elle avait résumé ou ignoré beaucoup de détails dans ce qu’elle venait de dire, mais il se doutait que ce n’était pas plus mal.
« Elles sont longtemps restées ici, au Eientei, dans la paix et l’insouciance. Les habitants de la région ont fini par les connaître, malgré l’isolement du manoir et leur discrétion. Avant toute chose, elles voulaient rester éloignées de la Lune et de ses dirigeants, et ne plus avoir affaire à eux. Puis, un beau jour … Un certain lapin a réussi à traverser la Frontière Hakurei, et à les retrouver. Un lapin venu de la Lune, qui avait déserté pour leur délivrer un important message. »
Le garçon n’eut pas le temps de lui demander pourquoi elle avait employé le mot déserter, car elle continua après ces deux secondes d’arrêt. Ses réponses viendraient sûrement tôt ou tard. ( ♫ )
« … Les humains avaient commencé à envahir la Lune. L’état de siège était signalé partout, dans l’empire lunarien.
- … Hein ? Comment ça ? questionna Luke, soudain perdu.
- Je parie que c’est raconté dans tous les livres d’histoire du monde extérieur, expliqua Reisen. Tu devrais connaître cette histoire de drapeau planté, sur la face visible de la Lune ?
- Oui … Il me semble qu’un pays occidental avait réussi à envoyer des astronautes sur notre satellite, il y a des décennies. Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire d’invasion ?!
- … C’est compliqué, avoua la lapine. Mais le gouvernement lunarien était furieux. Ils sont tous toujours été stupides … Arrogants et plein de vanité. »
On sentait la véhémence dans ses propos. Reisen avait pris un visage effrayant, maintenant, et Luke préféra ne pas intervenir.
« Ces vieux débris du gouvernement ont pris cette action des humains comme une provocation de guerre, continua-t-elle. Ils ont cru qu’ils étaient là pour s’approprier la Lune, et que leurs intentions n’étaient qu’hostiles. Ils ont entamé des négociations … Mais tu parles de négociations, oui. Ils n’ont fait que jeter de l’huile sur un feu qui n’était même pas encore allumé. Et les humains ne se sont pas démontés. »

Elle se calma. Visiblement, évoquer ces vieilles mémoires avait le don de l’agiter émotionnellement. Un temps de silence s’écoula, puis la lapine prit une profonde inspiration. Le jeune homme la laissa se reprendre.
« … Crois-le ou non, même moi ça me semble totalement hors de propos à tel point c’est aberrant. Mais il y a eu conflit, entre les deux nations.
- Que … Comment ça ?! répéta le garçon pour la deuxième fois en moins d’une minute.
- La patrie lunaire a finalement déclaré la guerre aux humains. Sur la Lune … Deux armées se sont confrontées. C’était peut-être quelque chose d’une envergure qui n’était pas démesurée, mais nombre des troupes lunaires ont été … massacrées.
- C’est pas possible … fit Luke. A l’époque, les technologies du monde extérieur pour voyager dans l’espace devaient encore être toutes nouvelles. Et même, du passage de la Terre à la Lune, il y a quand même une sacrée différence niveau gravité ! Comment des humains ont-ils pu …
- Ils avaient l’arme nucléaire, trancha Reisen. »
Luke se tut. Les yeux écarlates de la lapine exprimaient quelque chose de nouveau. Un sentiment étrange, et épouvantable. Quelque chose qui contenait à la fois de la consternation, de la colère … Mais aussi une terreur froide, insidieuse et sans nom. Quelque chose capable de paralyser sur place.
« … Les quelques soldats qu’ils avaient se promenaient doucement sur la surface de la Lune, équipés de technologies et de véhicules que même les lunariens auraient trouvé obsolète … Et malgré tout ça, quand les bombes ont commencé à exploser sur les rangs dispersés de l’armée de la Lune, ça a été le carnage total. Et pourtant, les déesses savaient que l’empire avait largement de quoi tenir le coup, puisqu’ils avaient d’innombrables atouts que les humains ne possédaient pas. Suite à cette terrible défaite … L’empire est resté dans l’ombre, et a préféré ne plus jamais entrer en contact avec les humains. Je parie que même eux n’avaient pas conscience de ce qu’ils avaient fait. Ça avait été extrêmement rapide.
- Je n’ai jamais entendu parler de cette histoire … murmura Luke. C’est complètement dingue …
- Je ne peux qu’être d’accord. Et si tu veux mon avis, les humains du monde extérieur ne devaient pas savoir ce qu’ils faisaient. Ils ont dû voir un ennemi inconnu installé sur leur satellite, voir que cet ennemi leur adressait des intentions hostiles, et ils ont donc dû essayer d’agir en catastrophe avant que cet ennemi n’attaque leur propre planète. Crois-tu que qui que ce soit aurait prêté crédit à une histoire pareille, dans le monde extérieur ?
- … Non. C’est trop … improbable. »
Elle acquiesça, approuvant sa réponse. Le silence se prolongea, durant lequel le jeune homme se mit à réfléchir à ce qu’il venait d’apprendre. Aussi alambiqué et perché que cela pouvait paraître. Puis, il poussa un soupir, et posa son coude sur l’accoudoir de bois. Il reposa alors son menton sur sa paume de main ouverte.
« … Ce lapin qui avait déserté, tout à l’heure … C’était toi, hein ?
- … Oui. J’y étais, à cette bataille. Je … Je suis l’une des rares, à y avoir survécu.
- Tu me racontais tout ça comme si tu y étais … expliqua le jeune homme. Ça devait être terrible. Tu as réussi à t’enfuir ?
- Oui. C’était …
- Attends, juste deux secondes. Je sais que c’est un peu indiscret, mais … Tu as quel âge, au juste ? »
Reisen marqua un temps d’hésitation. Puis, elle eut un petit sourire nerveux.
« Tu m’en donnerais combien ? demanda-t-elle avec appréhension.
- Une vingtaine, à tout casser, répondit Luke sans trop hésiter. Mais ton histoire, elle remonte à des dizaines d’années au moins …
- C’est exact. En vérité, pour ne pas trop te donner d’information précise, disons que je fais plus du double de ce que tu crois. »
Luke se redressa, un sourire cette fois un peu salace sur le visage. En apparence, la lapine avait vraiment tout d’une jeune lycéenne qui n’aurait même pas terminé ses études. Le fait de penser que derrière ça se cachait quarante à cinquante ans d’expérience et de vie rendait la chose particulièrement paradoxale. Dire qu’il l’aurait même crue plus jeune que Marisa …

Maintenant que le jeune homme avait réponse à sa question, Reisen continua son récit.
« J’ai réussi à m’enfuir du champ de bataille, quand tout fut terminé. A l’époque, j’étais encore très jeune, et j’étais extrêmement accrochée à ma vie … Et le pire, c’est que j’avais tout bu du discours idéologique et arrogant de mes supérieurs. Je suis tombée de bien haut, ce jour-là. Malgré tout, j’ai quand même réussi à trouver un moyen de quitter la Lune, et me suis réfugiée sur Terre … Où, après de nombreux voyages, j’ai fini par entendre parler de Gensokyo. Un endroit où, selon les légendes, des personnes non-humaines existaient. »
Elle eut un petit sourire. Les mémoires qu’elle allait évoquer étaient sans doute plus agréables que celles qu’elle venait de raconter.
« Je ne sais moi-même pas trop comment j’ai réussi à entrer. Je ne savais même pas que la Frontière Hakurei était censée m’empêcher de passer … Et pourtant, j’ai quand même réussi à entrer en Gensokyo, à force d’errance. Je croyais m’être perdue quand les terres de la région se sont ouvertes à moi … Puis, peu de temps après, j’ai fini par retrouver le Eientei, perdu au beau milieu de la Forêt de Bambous. La suite de l’histoire n’est pas très intéressante, si ce n’est qu’Eirin et Kaguya m’ont acceptée parmi les leurs. Elles n’ont pas voulu que je retourne là-bas, pour me battre contre les humains qui envahissaient prétendument la Lune. Elles m’ont vraiment protégée … Et c’est comme ça que j’ai fini par m’installer ici, à Gensokyo. »
Elle poussa un soupir, signalant que son récit était terminé. Luke ne montra pas de réaction particulière, les yeux dans le vague. Il réfléchissait, visiblement. La lapine comprit très rapidement là où il venait en venir.
« … Et, à propos des événements de la lune incomplète ? demanda-t-il. Marisa m’a raconté cette histoire il y a un moment, mais je n’ai jamais vraiment su à quoi ça rimait … C’était bien vous, les responsables, non ?
- … Effectivement. Mais là, c’est une autre histoire. Même si elle est dans la continuité de la précédente … Je crois que nous en avons assez discuté. Je te remercie de m’avoir écoutée. »
Elle se leva soudain, repoussant sa chaise derrière elle. Mais avant de partir, elle se pencha sur la table, et y posa ses mains.
« Ça ne fait que quelques années que je suis les cours d’Eirin, rassure-toi. Si jamais tu es intéressé par mes livres de bio, reviens me voir à la pharmacie, un autre jour. Je te les passerai. »
Sur ce, elle lui adressa une petite courbette en guise d’au-revoir, puis se dirigea d’un pas assez pressé vers la sortie du salon de thé, laissant Luke derrière elle. Le jeune homme resta assis dans son fauteuil, l’esprit embrumé. En deux jours, cela faisait déjà deux fois que quelqu’un lui racontait son passé … Il était un dépotoir à souvenirs, ou quoi ?
Quand la porte claqua, à l’entrée de Fleur de Lavande, les discussions autour du garçon eurent l’air d’être plus fortes. En vérité, elles n’avaient pas varié du tout, mais il n’y avait pas fait attention tout du long de sa conversation avec Reisen. Et à présent … Ça faisait beaucoup de choses, beaucoup de pensées qui se bousculaient et tintinnabulaient dans son crâne. Jamais il n’aurait cru une histoire aussi farfelue, sur la Lune. Enfin … Ça aurait été le cas s’il vivait toujours dans le monde extérieur, à l’heure actuelle. Mais maintenant … Luke ne savait vraiment plus quoi penser. La lapine lui avait-elle vraiment dit la vérité, ou tout ceci n’était qu’une histoire racontée pour voir s’il était capable de gober n’importe quoi ? Il n’en savait trop rien … A Gensokyo, il était impossible de faire la part des choses. L’empire lunaire, la guerre humains contre lunariens … C’était énorme, tout ça. Tellement énorme, et jamais, au grand jamais, il n’avait eu vent de tout ceci … Il avait certes toujours cru que, comme sur Mars, Vénus ou même Saturne, la vie était impossible, sur la Lune. Cependant, depuis un certain temps, tout ce qu’il était censé croire impossible se révélait l’inverse. Ça n’avait ni queue ni tête …
De toute manière … Réfléchir à tout ça ne servait pas à grand-chose. Autant admettre ça pour vrai, et voir ce qu’il en serait plus tard … Autant oublier cette histoire pour le moment, ça ne lui servait à rien de se torturer l’esprit avec ça. Ce fut au moment où Luke décidait de rentrer chez lui qu’une voix qu’il avait déjà entendue, récemment, s’éleva à côté de lui.
« Monsieur aurait-il fini ? »
Le garçon sortit de ses songes, puis vit le serveur debout à côté de lui. Puis, il regarda le guéridon, pour constater que l’assiette de gâteaux était dorénavant vide. La tasse de thé de Reisen était également finie, et la sienne … n’était qu’à moitié vide, et froide. Il haussa les épaules, puis revint sur son interlocuteur.
« Oui, je crois que c’est bon. Je ne vais pas tarder à y aller, de toute façon.
- Je vous en prie. Voici le montant de la dégustation, si vous vouliez bien le régler à votre sortie du salon … »
Sur ce, le serveur déposa une petite feuille où quelques chiffres étaient écrits, puis reposa les deux tasses dans l’assiette pleine de miettes et de gouttes de crème. Luke le regarda partir avec des yeux ébahis, se rendant compte avec horreur de ce qui était en train de se passer. L’homme était déjà reparti quand il prit avec appréhension le papier sur la table, et lit le prix qui y était indiqué.
Deux mille cinq-cents yens.
« C’est pas vrai … marmonna-t-il, ramené sur terre. Elle a réussi … Elle vient de me claquer sur place avec l’addition !! »
Et en plus, c’était elle qui en avait mangé le plus, de biscuits ! Lui n’en avait goûté qu’un ou deux, et avait à peine touché à son thé … Il venait de se faire avoir, comme un vrai bleu !
Tu devrais faire attention à tes affaires. Ici, n’importe qui serait capable de te soutirer tes yens sans que tu ne t’en rendes compte …
« … Merde, noooon … soupira le jeune homme, dégoûté. »

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 2 Nov - 22:56

Il était déjà quatre heures moins le quart. Mine de rien, la discussion avait duré beaucoup plus longtemps que ce que Luke aurait imaginé. Après s’être fait roulé dans la farine et avoir gaspillé près de la moitié de ses économies dans le prix exorbitant de l’addition au salon de thé, le jeune homme était revenu d’un pas las à l’auberge. Il était déjà monté au deuxième étage, l’esprit embrouillé, quand il sortit la clé de sa porte et ouvrit son appartement. L’impression d’être de retour chez lui provoqua un immense soulagement après cette désagréable désillusion au salon, et il poussa un profond soupir de fatigue. Il entra dans la chambre, son foyer, pour se rendre compte que l’obscurité y était particulièrement prononcée. Intrigué, il jeta un œil aux fenêtres … Pour se rappeler soudain de la lettre qu’il avait reçue ce matin.
Il marcha lentement jusqu’à sa commode, puis prit l’enveloppe et son message qu’il avait laissés sur place, ce matin. Il relut rapidement le message, l’impression de soulagement s’effaçant lentement, mais pas complètement. Oui … Il avait oublié, ça. Ainsi, Reimu allait lui rendre visite … Maintenant qu’il y repensait, une légère anxiété revint s’immiscer dans ses pensées. Il respira un grand coup, évacuant ses émotions, et reposa la lettre sur la commode. Il n’arrivait toujours pas à comprendre pourquoi elle viendrait lui rendre visite … Même si, logiquement, c’était la seule qui en était susceptible.
D’un pas lent et un peu répréhensif, il se rendit face à la fenêtre, un mètre sur le côté. Les rideaux étaient fermés. Il les avait clôt il y avait quelques heures de ça, juste avant de partir pour le salon de thé … Pour signaler son absence. Logique … Il posa doucement les mains sur le bas des coupes-vue, s’apprêtant à les ouvrir, mais hésita un peu. Elle n’était pas encore là, et il se sentait déjà stressé … Si on ne comptait pas le coup de la veille, ça allait peut-être être la première fois qu’ils se parleraient pour de vrai, en essayant de ne pas s’emporter. Et il ne savait toujours pas de quoi. Si jamais il cédait à son énervement ou à sa peur, durant la conversation … Ça recommencerait, encore. Et Luke ne voulait pas que son appartement devienne le théâtre d’un champ de bataille.
Bien que ce ne fût pas l’envie qui manquât.
Il étira les bras. Les rideaux s’ouvrirent vivement sur un ciel bleu à peine morcelé par quelques nuages clairs, et le soleil brillait de ses faibles rayons sur le paysage enneigé de dehors. La vision aveugla le jeune homme quelques secondes, et il ferma vigoureusement les paupières pour s’habituer à la nouvelle luminosité … Avant de pousser un petit soupir, et de rouvrir les yeux. Il contempla encore quelques secondes la vue de Gensokyo couvert par les neiges, puis se retourna vers l’intérieur de son appartement. Deux secondes s’écoulèrent durant lesquelles il resta statique, incapable de comprendre qu’il avait alors sous les yeux.
« Coucou ! fit une voix accompagnée d’un petit sourire. »
Luke poussa un hurlement de frayeur, et se jeta en arrière en percutant l’embrasure de la fenêtre. La douleur lui taillada le bas du dos, et manqua de lui arracher un autre cri … Il aspira brutalement de l’air, puis commença à respirer à grandes goulées, le cœur improvisant un rythme de batterie au tempo presto dans sa poitrine. On aurait dit qu’il venait de voir un fantôme … Et c’était quasiment ça, une fois de plus. L’estomac retourné, le souffle court, le jeune homme releva la tête et dévisagea son interlocutrice qui eut un petit rire un peu moqueur. Celle-ci le regarda avec bienveillance.
« À ce que je vois, tu es en bonne santé … remarqua-t-elle en souriant. Ça change un peu, pour une fois.
- Yukari … haleta le garçon. Ça ne te viendrait pas à l’esprit de frapper avant d’entrer ?! »
Elle reprit un petit rire, se montrant malicieuse.
« Désolée, ce n’est pas ma façon de procéder, avoua-t-elle. J’espère que je ne t’ai pas trop surpris ?
- Hé bien … J’ai frôlé la crise cardiaque, mais à part ça, non, tout va bien … »
Il eut un faux-rire complètement jaune et amer, exposant toute son ironie. Ce qui n’eut le don que d’amuser la youkai des barrières, apparemment très contente d’elle.

Luke avait invité Yukari à s’asseoir dans l’une des chaises de la salle de séjour. Ce qui étonna le jeune homme au plus haut point, ce fut que celle-ci retira son chapeau à ce moment-là. Il ne l’avait jamais vue sans, auparavant … Les cheveux blonds de la youkai se déroulèrent dans son dos, ses nombreuses mèches retenues par des rubans rouges chutant comme des filets d’eau de cascade parmi le reste de sa chevelure. Elle avait également son éternelle ombrelle, qu’elle posa sur ses genoux et son imposante robe lorsqu’elle s’assit. Maintenant que le jeune homme y réfléchissait, oui, c’était bien le style de Yukari d’envoyer ce genre de messages. Ni signé, sans aucune indication … Il aurait dû s’en rendre compte plus tôt. Quand même, débarquer comme ça, à peine avait-il tiré les rideaux … Au final, ça n’était pas la personne qu’il pensait qui lui rendrait visite. Il aurait dû se sentir rassuré dans un certain sens, mais … Étrangement, il se sentait aussi un peu déçu. Il ne savait pas exactement en quoi.
« … Alors, comment tu as trouvé où j’habitais ? questionna-t-il, étonné.
- Voyons, mon petit … À force de sortir tous les jours de ta maison pour te rendre dans la forêt, on finit par te remarquer, tu sais. Je n’ai pas eu de mal à retrouver ta trace …
- Ouais … Tu m’as espionné, en gros. »
Elle eut encore un rire. Un rire qui voulait dire : « Oups, démasquée ». Le jeune homme posa les bras sur la table, blasé. Il s’était attendu à une réaction du genre …
« Et qu’est-ce que tu me voulais, alors ?
- Oh, rien du tout en particulier … répondit-elle en souriant. Juste prendre de tes nouvelles. Alors, comment se déroule ta petite vie, ici ?
- Hum … Bah, je m’en tire bien. J’ai un petit boulot, un toit, et de quoi manger. Je m’ennuie pas mal ces derniers temps, mais à part ça, tout va bien … Et toi, alors ?
- Légèrement fatiguée.
- … Dixit-elle avec un grand sourire éclatant sur le visage … soupira Luke. »
Yukari ne put s’empêcher un éclat de rire, cette fois. Non, effectivement, elle n’avait pas l’air fatiguée le moins du monde. Au contraire, elle avait même l’air bien contente. Le jeune homme n’arrivait pas à ne pas trouver ça suspect. Malgré tout, la discussion continua comme si de rien n’était …
« Te sens-tu mieux, depuis la dernière fois ? demanda-t-elle.
- … Oui. C’est bon, j’ai récupéré … Mais, à vrai dire, je ne pensais pas que tu viendrais me voir aujourd’hui.
- Je t’ai pourtant envoyé une lettre …
- Oui, mais généralement, une lettre, ça se signe … »
Remarque, maintenant qu’il y pensait … Qui d’autre que Yukari aurait pu utiliser un papier à l’apparence aussi vieille, et un sceau de cire pour fermer l’enveloppe qui allait avec ? En fait, il était bien passé à côté … Il n’avait même pas envisagé cette possibilité. Pourtant, ça tombait sous le sens. Et maintenant qu’elle était là … Ils allaient pouvoir parler, pour une fois depuis un bon moment. En fait, mine de rien, elle lui avait pas mal manqué. Trois mois qu’il ne l’avait plus revue … Qu’il n’avait plus parlé à celle qui l’avait sauvé. C’était peut-être le moment ou jamais. Luke prit une profonde inspiration, puis dévisagea la youkai avec une inquiétude qui n’était pas nouvelle, chez lui.
« … Dis, Yukari.
- … Oui ?
- Il y a une question que je t’ai posée, il y a longtemps … Mais tu n’y as jamais répondu. »
Elle ne répondit rien, se contentant de le regarder avec son vague et envoûtant sourire. Le jeune homme prit ça comme une invitation à continuer, puis reprit une deuxième inspiration.
« … Pourquoi est-ce que tu m’as sauvé, il y a six mois ? demanda-t-il enfin. Je n’avais rien demandé … Tu n’avais aucune raison de me porter secours. Je … »
Il fut brusquement interrompu dans ses courtes paroles. Yukari venait de lui porter la main à la tête … Et s’était mise à la lui caresser gentiment, un sourire maternel sur le visage, ébouriffant ses cheveux plus qu’ils ne l’étaient déjà. Luke resta totalement muet, ne sachant comment réagir. Il attendit nerveusement que la youkai s’arrête, et le regarde dans les yeux d’un regard adouci.
« Ne te pose pas ce genre de questions, répondit-elle. Le temps n’est pas venu … Et il faudra encore attendre longtemps pour avoir tes réponses.
- Mais …
- Pour le moment, tout ceci n’a aucune importance. Tu ne dois pas te torturer sur ces sujets, Luke … Profite simplement de la vie. De la vraie vie, ici, où personne ne te veux de mal. »

Il se tut encore, se sentant de plus en plus nerveux. La chaleur de la main de Yukari l’avait atteint d’une certaine manière, qu’il était incapable de nommer et encore moins d’expliquer. Dans tous les cas … Ça n’avait été que bénéfique.
« Tu comprends, Luke … Même si je te donnais la réponse maintenant, tout ceci n’aurait aucun sens. Peut-être que tu la découvriras par toi-même … Dans très longtemps, sans doute. Mais dans l’état actuel des choses, je ne te rendrais pas service en te le disant. Alors oublie tous ces soucis … et apprécie les choses que tu vis, sans te tourmenter. »
Le jeune homme resta toujours coi, incapable de répondre. Il prit une mine un peu dépitée, puis enfin, reprit la parole.
« Mais … Je n’y arrive pas …
- Ne t’en fais pas. Tu finiras par reconnaître cette vérité par toi-même, un jour … Je le sais. »
Sur ce, elle prit un très étrange sourire. Quelque chose qui étonna le garçon encore plus que tout ce qu’il avait pu voir d’elle, jusqu’à présent. C’était … très paradoxal. Elle avait dit ça d’un ton calme, heureux même … Mais son sourire exprimait quelque chose comme un peu de crainte. L’air de quelqu’un qui, alors qu’il pensait avoir tout contrôlé jusqu’à présent, se rendait compte que les choses lui échappaient, et qu’il ne savait pas comment y réagir. Et qui avait peur de comment cela pourrait terminer. Cette simple expression, bizarrement parlante, effraya un peu le jeune garçon. Elle s’effaça cependant bien vite, alors que Yukari se relevait et remettait ses cheveux dans sa coiffe laissée sur le dossier de la chaise.
« Je crois que je vais te laisser … fit-elle. Tu as sans doute besoin de repos. Désolée de ne pas pouvoir rester plus longtemps …
- Non, ça va … Ah, au fait. Rinnosuké aurait besoin de piles AAA. Si tu vois ce que je veux dire ?
- Oh ? Hé bien, je ne m’attendais pas à ce que tu m’en informes … avoua-t-elle avec un rire. Très bien, je vais m’en occuper.
- Et … Yukari, tu es capable de passer de l’autre côté de la barrière, non ? »
Elle se tourna vers lui, ayant fini de renfiler sa chevelure dans son chapeau. Elle le dévisagea quelques secondes, puis hocha la tête.
« Pourquoi cette question ? demanda-t-elle.
- … À Kourindou, il y a une gamine qui s’appelle Tokiko, commença Luke. Tu devrais facilement la reconnaître, elle a une aile derrière la tête … Et elle passe son temps à lire des livres.
- Oui, je l’ai déjà vue … Et que veux-tu à son propos ?
- … Si tu pouvais l’emmener dans le monde extérieur, rien que pour une journée … Et lui montrer la mer. Ça ne te dérangerait pas ? »
La youkai resta sans rien dire un long moment, visiblement troublée. Puis elle haussa les épaules, avant de répondre par la positive.
« Si tu me le demandes … accepta-t-elle. Mais ta requête est assez curieuse. »
- Pas grave … répliqua-t-il avec un faible sourire. Merci beaucoup. »
Elle le gratifia à son tour d’un de ses sourires bienveillants, puis ouvrit une nouvelle brèche spatio-temporelle … Dans laquelle elle s’engouffra, laissant Luke derrière elle. Le jeune homme continua de contempler l’endroit où elle se trouvait quelques secondes plus tôt, puis poussa un dernier et fatigué soupir de mélancolie. Il marcha lentement jusqu’à la fenêtre, et regarda au-dehors. Ça s’était assombri, durant sa discussion avec la youkai. Les nuages sombres avaient recouvert le ciel naguère si bleu, même s’ils ne semblaient pas prêts à relâcher leurs précipitations immédiatement. Ces nuages illustraient bien l’état d’esprit actuel du jeune homme. Las, embrumé et mélancolique … La vie à Gensokyo, même quotidienne, n’était décidément pas de tout repos. Mais c’était la sienne. Et comme l’avait dit Yukari … Il devait profiter de ce cadeau, et arrêter de se torturer avec ses questions existentielles. C’était très certainement pour cette raison qu’elle lui avait rendu visite. Elle savait presque tout de lui … Elle savait même comment il pensait. Et elle arrivait, du moins la plupart du temps, à le soulager de ses peines …
Luke repartit vers l’intérieur de son appartement, s’asseyant lourdement sur l’une des chaises. Il avait envie de dormir, mais à cette heure-là … Tout ce qu’il pouvait faire, c’était flâner, ou rêvasser. Ou lire son livre, mais il n’en était pas d’humeur. À la place, il se demanda ce qu’il se serait passé si effectivement, la destinatrice de cette lettre avait été Reimu. Se poser de telles questions ne servait plus à rien désormais, mais il n’avait rien d’autre à penser … De toute façon, cela aurait été improbable, se rendait-il compte. Elle n’avait rien à lui dire … Tant qu’il n’aurait pas fait ses preuves, tant qu’il n’aurait pas montré qu’il avait réellement changé depuis le temps, la situation resterait bloquée au point mort. Reimu n’était pas son amie, loin de là. Elle était son ennemie jurée, et ils n’avaient pas à se parler. Ils étaient faits pour s’affronter, rien de plus. Et dans l’état actuel des choses … Rien n’y changerait. De toute manière, franchement, de quoi aurait-elle envie de parler avec lui ?
Luke continua de mêler ses réflexions indéfiniment, dans un ennui perpétuel, partant dans de vastes et diverses digressions qui ne le mèneraient jamais nulle part … Et qui l’accompagneraient encore un long moment, jusqu’à la fin de l’hiver glacial, perdu dans une spirale sans début ni fin de pensées inexplicables d’un noir psychique.

Le vent s’était levé, à présent. Les nuages avaient commencé à couvrir la voûte céleste, faisant de l’ombre dans la cour, et tout autour. Tôt ou tard, il allait se remettre à neiger … Et dehors, il faisait sacrément froid. Les souffles légers de la brise n’y arrangèrent rien.
Reimu frissonna, assise sur le perron du Temple Hakurei. La porte coulissante était ouverte derrière elle, elle n’avait pas pris la peine de la refermer. Une petite planche de bois était appuyée sur ses genoux, que sa tenue de miko n’arrivait à protéger du froid qui retombait sans pardonner sur le sanctuaire. Malgré tout … La jeune prêtresse n’arrivait pas à retourner à l’intérieur. Elle se contentait de fixer le paysage, couvert de neige et de givre, des arbres dépourvus de feuilles qui auréolaient la cour de son temple. Elle contemplait cette vision, les yeux dans le vague, la planche toujours sur les jambes … Et un pinceau à encre dans la main. Un petit flacon était présent à côté d’elle, sur les marches, ainsi qu’une feuille de papier posée sur son support de bois. Deux mots étaient écrits en haut de cette feuille, d’une écriture assez soignée, mais des tâches d’encre s’étaient formées juste en-dessous, la jeune fille ayant laissé son pinceau au-dessus de la feuille sans rien y noter de plus.
« Cher Luke, »
Elle resta ainsi, sans rien ajouter depuis plusieurs minutes, son outil gouttant de l’encre sur la feuille de papier. Puis finalement, elle poussa un soupir de rage, et posa le pinceau avant de prendre la feuille à deux mains et de la rouler en boule, le visage déformé. Elle serra la lettre inachevée entre ses mains, puis la jeta sur le côté. La boule de papier alla rejoindre six autres semblables, plus ou moins tâchées d’encre, qui avaient roulé dans la terre et s’étaient dispersées sous le toit du temple … Un total de sept lettres, que Reimu n’avait jamais réussi à finir. Jamais …
La prêtresse remporta ses outils d’écriture, puis rentra de nouveau dans le temple, frigorifiée. Elle referma difficilement la porte derrière elle, exténuée … Laissant la cour du temple vide, tandis que les premiers flocons de neige recommençaient à tomber, sur le sanctuaire Hakurei plongé dans un terne sentiment, tout comme la prêtresse qui y résidait. Le froid durerait encore un long moment … Et la mélancolie de Reimu tout autant, jusqu’à ce que les premiers rayons du printemps n’illuminent de nouveau la surface endormie de Gensokyo, à l’aube d’une année nouvelle, et d’événements nouveaux.


FIN DE L’INTERLUDE.

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 13 Nov - 0:01

Une légère brise parcourut l’atmosphère. L’appel d’air, traversant la pièce, fut bref et à peine perceptible … mais fit ployer plusieurs dizaines de tiges et de feuilles multiples sur son passage. Les bruissements végétaux, caractéristiques, résonnèrent comme le chœur d’un orchestre en harmonie dans la pièce imposante … À demi-plongée dans l’obscurité, n’étant éclairée que par les faibles lueurs de bougies suspendues au plafond. La couleur dominant le tout était le noir : le sol était carrelé de cette couleur de jais, en alternance avec un gris très foncé qui s’en approchait grandement. Quant aux murs, leur couleur était impossible à déterminer : la lumière des flammèches semblait ne pas y parvenir, ou alors ils étaient d’un noir tellement profond qu’ils ne la reflétaient pas du tout. Mais ce qui tranchait immédiatement avec tout le reste de cette salle, c’était les nombreux bacs, pots et vases tous remplis de terre humide, où s’épanouissaient des espèces florales de genre et de variété insoupçonnés … Plantes grimpantes, ligneuses ou à épines, toutes étaient là, et éclataient de leurs palettes comme tout autant de feux d’artifices dans cette nuit obscure.
Au fond de la salle, quelque chose s’élevait. Un siège haut … Semblable, de très près, à un trône moelleux et confortable, paré d’accoudoirs et de coussins. Une femme y était installée, la tête reposée contre le poing, et fixait des yeux un objet qu’elle avait à la main. Le temps passa, entre les pétales des innombrables fleurs qui peuplaient les lieux, tandis qu’elle continuait d’examiner ce qu’elle tenait … Alors, elle releva la tête, et posa deux doigts au niveau de sa gorge, dans son cou. Le son de sa voix s’éleva, fort et autoritaire …
« Elly, j’ai à te parler ! »
L’ordre traversa l’espace, semblant défier les lois de la propagation sonore comme dans un rêve. Elle attendit … Et quelques secondes plus tard, une réponse lui vint : le même genre de courant d’air que tout à l’heure se reproduisit, plus fort cette fois, et refit bruisser les nombreuses plantes de la salle du trône. Elle apprécia ce petit rafraîchissement, closant les paupières, non sans une certaine expression un peu tendue sur le visage. Puis, quand elle rouvrit les yeux … La porte coulissante de l’autre bout de la pièce, déjà entrouverte, s’ouvrit plus largement en grand, laissant passer la silhouette sombre et inquiétante d’une fille vêtue d’une longue robe mortuaire. Une faux à hast flexible était rangée sur son épaule, la longue lame courbée luisant à la lueur des bougies du plafond, tandis qu’elle avançait d’une démarche solennelle vers le siège de la femme assise. Ses yeux brillaient d’un jaune canaris, en phase avec ses cheveux d’un blond froid qui se courbaient à hauteur des épaules … Elle dévisagea avec attention celle qui l’avait appelée, de l’autre bout de la pièce, et continua sa progression jusqu’à arriver à trois mètres d’elle. Elle s’arrêta là.
« … Vous m’avez appelée, maîtresse ? demanda-t-elle, d’une voix placide.
- Lis ceci, ordonna l’autre pour toute réponse. »
Elly porta son regard sur la feuille de papier que sa maîtresse tenait à la main. Son arme toujours sur l’épaule, elle s’approcha, et arriva à la hauteur de la youkai … Pour prendre la lettre de ses doigts, et se reculer un peu, avant d’exécuter l’ordre qui lui avait été donné. Une minute passa. La faucheuse releva alors la tête, la feuille dans une main et la faux dans l’autre, l’incrédulité se lisant clairement sur son visage.
« Quand avez-vous reçu cette lettre, maîtresse Yuuka ?
- Voici cinq minutes, répondit la concernée. Tu n’as pas croisé la messagère ?
- Non … Personne n’est passé par la barrière. Je n’ai laissé entrer personne. »
La youkai florale, vêtue de son habit rouge à carreaux, rabattit son dos contre le dossier du trône, songeuse. Son regard perdu au plafond sembla traduire une réflexion amusée l’espace de quelques secondes, avant qu’elle ne reprenne la parole …
« … C’est vraiment tout son style, apparemment … J’aurai dû m’en douter.
- Pardonnez-moi si j’ai failli à mon devoir …
- Non, ce n’est pas bien grave. Ce n’est pas de ça dont je veux te parler, Elly. »
La faucheuse attendit les prochains mots de sa maîtresse, qui continua de réfléchir dans la pénombre durant une petite période.
« … Entre nous. Qu’en penses-tu, de cette lettre ?
- Je n’en sais trop rien … répondit-elle honnêtement. Ce n’est pas à moi de juger, ou de prendre la décision à votre place. J’ai simplement beaucoup de mal à croire son contenu …
- Voilà qui me satisfait. »
Yuuka eut un geste de la main suivi d’un claquement de doigt : la faucheuse s’en retourna vers le trône, où elle rendit la feuille soignée à sa destinataire. Sur quoi, elle reprit ses distances de respect envers elle. La maîtresse des lieux reprit ses paroles, sans lâcher le contenu de la lettre des yeux.
« C’est quelque chose d’extrêmement culotté. Et de très ambitieux, surtout. J’ignore si de telles ambitions sont réalisables … Je ne sais même pas si ce qu’elle dit est seulement plausible.
- Sans vouloir vous offenser, madame … Êtes-vous vraiment intéressée par cette proposition ?
- Hmmm … »
La youkai se replongea, une fois de plus, dans ses réflexions. Visiblement, elle semblait très partagée. C’était bien pour ça qu’elle avait sollicité sa subalterne … Il était rare qu’elle confie des affaires personnelles de ce ressort, mais l’enjeu était ici si grand et incalculable qu’une réflexion unique n’y aurait pas suffi. Yuuka avait besoin de discuter, d’être sûre avant de prendre une décision.
« … Accepter une telle chose serait l’équivalent de haute trahison de ma part envers le peuple youkai tout entier, finit-elle par dire. Cependant … Je me dois d’avouer que tout ceci est vraiment, très intéressant. Passionnant, même … Aussi folle soit l’envergure de ce projet insensé. Nul ne peut imaginer les choses qui seraient possibles si cela venait à se réaliser …
- Êtes-vous sérieuse ?
- Hé, à vrai dire, je ne sais pas réellement. Tout ceci dépasse même l’imagination … Un tel concept, c’est quelque chose de nouveau, qui va peut-être au-delà des choses que nous connaissons déjà. Mais c’est peut-être aussi quelque chose de complètement dénué de sens, qui n’a aucune signification, et qui ne mènera nulle part si ce n’est qu’à la déchéance. Mais … La notion et la volonté du progrès qui se ressentent de ce texte suffit à montrer tout le sérieux qui s’en dégage. Je ne prendrais pas de décision, je pense. Je préfère encore m’abstenir, et ne me décider qu’en présence de preuves tangibles … Ou après une plus mûre réflexion. Je ne me sens pas capable de trahir les miennes de sitôt, tout de même. »
Elly acquiesça, semblant approuver les propos de sa maîtresse. Celle-ci, satisfaite, leva les yeux au plafond. Un étrange sourire se dessina sur ses lèvres, un peu malsain, qui découvrit ses canines même sans qu’elle n’eût à ouvrir la bouche.
« Je pense que … Gensokyo risque de pas mal bouger, dans un futur très proche … »
Un rire aussi suave que sinistre retentit doucement dans la pièce, se répercutant et zigzaguant sournoisement entre les tiges, les feuilles, et les spores des fleurs en prolifération en tout point des lieux …



Reimu releva doucement la tête, et ouvrit les yeux avec difficulté. Elle se sentait dans le vague, comme si ses sens n’arrivaient plus à lui répondre, et aurait été incapable de dire comment elle en était arrivée là. Ses pensées étaient obscurcies par une brume indissociable, et elle se sentait complètement perdue, livrée à elle-même … Elle ne savait même pas où elle était. Sans savoir réellement ce qu’elle faisait, elle baissa les yeux, et se mit à regarder ses pieds. Ils étaient nus, sans même de chaussettes … Et ils flottaient. Elle se rendit soudain compte qu’elle était droite debout sur une surface d’eau totalement immobile, à peine troublée de quelques ondulations dues au contact de ses plantes de pied. ( ♫ )
Comme si elle venait de se prendre une décharge électrique, Reimu sursauta sur elle-même, et sortit de son état de torpeur. Un sentiment de peur inexplicable, vrombissant au fond d’elle-même, commençait à l’envahir. Intimidée, elle jeta des regards autour d’elle, observant les lieux avec une angoisse grandissante. Elle était debout … Sur une gigantesque étendue d’eau infinie, qui s’étalait partout, jusqu’à tous les horizons que ses yeux étaient capable de discerner. Un océan calme, plat et obscur. Elle leva les yeux : le ciel était d’un noir d’encre, totalement insondable, et seul un soleil irradiant une lumière blanche et froide y était visible. Pas le moindre nuage, juste cette teinte de jais indescriptible … Et cette tâche de luminosité aveuglante qui l’ornait en haut point.
Reimu détacha son regard de ces cieux inquiétants, pour le replonger dans l’eau sur laquelle elle se tenait debout. Elle vit son reflet sur la surface peu troublée, et bizarrement, sa peur ne fit que s’amplifier. Il lui manquait sa manche droite.
Se rendant compte de son absence, elle se tâta compulsivement le bras. Elle ne sentit rien, même pas le contact de ses doigts contre sa peau nue. Elle était en tenue de miko, comme d’habitude … Mais sa manche droite manquait. Et elle se sentait mal … Très mal. La douleur n’était pas physique : elle était au fond d’elle-même, et étreignait son cœur sauvagement, dans l’ombre, sans se montrer. C’était comme si elle allait s’évanouir, d’une seconde à l’autre … La respiration de la prêtresse commença à se faire chevrotante. Elle éprouvait maintenant une terreur insidieuse, la terreur d’être perdue et prisonnière d’une présence invisible. Ce fut à ce moment-là que Reimu se rendit compte de quelque chose. Son sang sembla soudain se cristalliser dans ses veines, lui provoquant cette fois une douleur aussi bien physique que morale.
( ♫ ) Elle coulait. Doucement, progressivement, mais elle coulait. Le niveau de l’eau qui autrefois se trouvait sous la plante de ses pieds venait de monter à ses chevilles, et commençait déjà à grimper le long de ses mollets. Elle aurait dû avoir l’impression que c’était le niveau qui montait, mais elle savait que c’était elle qui coulait. La vision était totalement surnaturelle. Parcourue par des frissons d’horreur et écarquillant les yeux, Reimu hurla de détresse et se mit enfin à bouger. Elle n’avait réussi à mobiliser aucun de ses membres jusqu’alors, et le fait que ses jambes se missent à courir la rassura dérisoirement. Ses pieds tranchèrent l’eau qui l’attirait par le fond, faisant voler des vaguelettes à sa surface, tandis que Reimu fuyait. Elle ne savait même pas ce qu’elle fuyait : tout ce qu’elle savait, c’était qu’elle avait atteint un niveau de peur qu’elle n’avait jamais connu auparavant. Elle se sentait seule, perdue et condamnée, plus terriblement que jamais. Elle avait beau courir de toute son énergie, rien n’y faisait : elle continuait de s’enfoncer dans l’eau, comme si le sol invisible sur lequel elle marchait jusqu’à présent se baissait, l’entraînant avec lui envers et contre tout. L’eau léchait le haut de ses mollets et le bas de ses cuisses, à présent, et elle continuait de s’enfuir sans savoir où dans ce monde sans fin. Dans sa course, elle regarda au plus profond de l’abysse : il n’y avait que du noir, là-dessous. Un noir aussi profond et insondable que celui du ciel, et qui l’appelait. Il n’y avait rien d’autre. Elle était seule. Totalement seule. Et elle ne voulait pas y aller. Elle ne voulait pas …
Exténuée, Reimu s’arrêta de courir. Mais elle s’enfonçait toujours. Elle avait l’impression que son cœur allait exploser d’une seconde à l’autre … L’océan ne montrait toujours aucune échappatoire, aucun îlot de terre sur lequel elle pourrait se réfugier pour échapper à la noyade. Elle était condamnée à couler, couler dans ce monde de vide et sans repère qui l’engloutissait petit à petit, sans empressement …
Puis, au moment où le niveau avait déjà englouti une partie de sa jupe et atteint la mi-hauteur de ses cuisses …

Tout prit fin. Reimu se redressa à toute vitesse, noyée de sueur. Ses tempes bourdonnaient dans un rythme frénétique, à l’unisson de son cœur dans sa poitrine, et elle respirait à grandes goulées à une fréquence hors du commun. Un voile masquait ses yeux … Elle ne voyait plus rien. Elle paniqua affreusement pendant une seconde, le temps que sa vue ne revienne à elle. Enfin … Les sons lui revinrent également, en même temps que sa vision et tous ses autres sens. Elle venait tout juste de se réveiller de cet épouvantable cauchemar.
Les oiseaux chantaient, dehors. Une douce lumière, tamisée par les fins murs de papier de la porte du temple, éclairait l’intérieur de la pièce principale avec un ton apaisant. Reimu se prit les jambes, toujours repliées sous les couvertures, entre les bras. La transpiration avait trempé les draps, mais elle se sentait terriblement rassurée que ce soit fini. Jamais un rêve ne lui avait fait si peur … Tout cela avait paru si réel, si poignant. La jeune fille, encore sous le choc, prit son temps pour revenir à elle-même. Le chœur des oiseaux, dehors, l’aida particulièrement.
« … Qu’est-ce que c’était que ça … marmonna-t-elle, la tête dans la couverture. »
Elle n’eut pas à réfléchir très longtemps pour se rendre compte que ça n’avait pas été un rêve ordinaire. Dans les cas classiques, même les pires cauchemars, on n’en gardait que des bribes après un certain temps. Même à peine réveillé, on commençait déjà à oublier ce que l’on avait vu. Mais là … Ce n’était pas seulement voir. Reimu ressentait encore tout ce qu’elle avait ressenti, elle voyait encore cet océan sans fin d’eau obscure, ce ciel mort, et ce soleil irréel. Elle voyait encore avec un détail d’une précision mortelle la manière dont ses jambes coulaient dans l’eau, inexorablement, et la sensation de solitude mortelle qui l’avait envahie tout du long du cauchemar. C’était comme si tout cela avait vraiment été réel … Et pas seulement un rêve. Comme si, si elle ne s’était pas réveillée, elle aurait réellement pu mourir noyée sous cette mer onirique …
« … hmmmf … »
Découragée, la prêtresse secoua la tête et rouvrit les yeux. Le jour était là … Enfin là. Il était inutile de continuer à remuer ces sensations effrayantes, maintenant que tout était fini. Après tout, ça n’avait été … qu’un rêve …?
Plusieurs dizaines de minutes plus tard, la jeune fille ouvrit la porte coulissante du Temple Hakurei. Elle s’était vêtue de sa tenue de miko comme à l’accoutumée, et avait récité ses prières habituelles pour l’équilibre de Gensokyo, entamant une nouvelle journée. Elle regarda d’un œil morne le ciel, qui, fort heureusement, n’avait rien en rapport avec celui qu’elle avait vu dans son lit. Un beau bleu, parcouru de nuages, dans lequel brillait le soleil chaud et éclatant d’un début de printemps …
Tout était normal. Il n’y avait rien d’inhabituel. Rien qui ne puisse signaler quoi que ce soit de préoccupant … Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. Pourtant … Reimu était prise d’un certain malaise. Elle avait un très, très mauvais pressentiment. Son instinct lui disait que quelque chose n’allait pas, quelque part. Mais le pire dans tout ça, c’était que ce n’était pas n’importe quel instinct qui le lui soufflait à l’oreille.
C’était son instinct de survie …
« … »
Excessivement fatiguée alors qu’on n’en était qu’au matin, Reimu se traîna misérablement jusqu’à l’intérieur du temple, où elle prit le manche de son balai. Bien décidée à oublier tous ces tracas, elle s’attela à la tâche redondante de balayer la cour du temple, toujours autant couverte des poussières ramenée des montagnes. Mais elle savait, au plus profond d’elle-même, que cette prétendue insouciance ne pourrait plus durer bien longtemps. Elle avait déjà joué la comédie trop longtemps … Le point de fracture était tout proche, jamais elle ne s’en était autant approchée depuis ces lointaines années. Elle le sentait venir.
Elle sentait que Gensokyo risquait de beaucoup s’agiter, dans les temps qui allaient suivre. Et pas dans la bonne direction …

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 7 Déc - 18:57

Ca aurait pu être une journée tout à fait normale … Sauf que s’il y avait bien une chose que Marisa ne supportait pas, c’était la norme. Cela faisait maintenant trois heures et quarante-six minutes exactement qu’elle était penchée sur le même grimoire, à lire et relire les mêmes concepts de la nouvelle magie qu’elle essayait de développer, comme pour se les enfoncer dans le crâne sans rien y comprendre. Son visage était déformé par une expression de fausse-profonde concentration, où s’immisçait de manière crescendo une bouffée de frustration. Cela faisait maintenant vingt minutes qu’elle avait fini cette page, et elle ne l’avait toujours pas tournée.
« … »
Une teinte de rouge irritée commençait à embellir son faciès, transformant sa tête en tomate blonde. Elle était assise dans sa chambre, toujours autant en bordel – voire même plus qu’à l’habituelle –, face à son bureau oblique. Dehors, il faisait beau … Il faisait encore frais, mais beau. Après tout, le printemps venait à peine de commencer, mais le froid mordant était parti depuis belle lurette. Et les neiges avaient fondu également.
« … Et puis merde ! craqua-t-elle. »
Excédée, Marisa referma subitement son grimoire, et le balança à l’aveuglette vers son futon, où il atterrit dans le désordre des couvertures chiffonnées. Elle se releva de sa chaise d’un mouvement énervé, puis se dirigea d’un pas rapide mais précautionneux vers la sortie de sa chambre, histoire de ne pas écraser les éventuels artefacts qui jonchaient le sol. Au passage, elle jeta un œil au calendrier. Mois du lièvre, à mi-chemin. Bon, ça ne faisait que deux semaines que le printemps était officiellement là, mais c’était pas une raison. Sortant de la pièce, la jeune fille se saisit de son chapeau dans un coin et se le jucha sur la tête, avant de s’emparer de son balai et de filer dehors sans attendre une seconde de plus.
Elle qui n’avait plus rien volé depuis des temps immémoriaux, elle avait maintenant la ferme intention d’organiser le casse du siècle. Elle ne ferait pas dans la dentelle, à s’être retenue trop longtemps. Refermant la porte de sa maison derrière elle, et chevauchant son balai, Marisa décolla de son jardin où toute trace de champignon s’était évanouie, ne laissant que des restes épars de plantes et d’herbe ayant mal passé l’hiver. Elle s’agrippa à son manche de balai et remonta en piqué, la cible qu’elle était partie dérober bien en tête, en route pour le village humain. Elle allait kidnapper Luke, mort ou vif, de son gré ou non, par tous les moyens possibles et imaginables, contre vents et marées s’il le fallait.
« La saison des bouquins est révolue, partenaire … murmura-t-elle avec une excitation presque malsaine. J’ai bien des choses à tester sur toi, alors si tu ne viens pas de toi-même me voir, j’irais te tirer de ton trou moi-même ! »
Sur ce, elle fila comme une étoile filante en plein vers les bordures de la Forêt Magique …
C’était vrai. Depuis qu’elle avait visité l’appartement du jeune homme, celui-ci n’avait donné plus aucune nouvelle, et cela faisait un bon moment qu’ils ne s’étaient plus revus. Pas même pour la récente contemplation des cerisiers en fleurs ! Elle n’avait aucune idée de ce qu’il avait pu devenir depuis le temps … Ce faisant, elle avait passé tout l’hiver cloîtrée chez elle à bouquiner et à s’ouvrir à un nouveau type de magie, passant la vitesse supérieure parmi ses choix de livres en libre-service à Voile. Mais sans pratique, c’était complètement rébarbatif … Il était temps de passer à l’action, et pour cela, il lui fallait kidnapper cet endormi de manieur de fer au rabais !

L’excitation vibrant à son comble et l’air sifflant entre ses cheveux, Marisa fonçait vers la bourgade recluse des humains. Par temps d’hiver, ce n’était jamais très agréable de sortir et de filer ainsi à toute vitesse dans les cieux. Maintenant que les températures étaient de nouveau plus douces – louées soient les déesses qu’on n’ait pas encore volé le printemps cette fois ! –, la sorcière n’avait même plus besoin de se couvrir chaudement pour pointer le nez dehors. C’était un renouveau … Comme chaque année. Chaque année, les nuages d’hiver se faisaient la malle pour laisser place aux éclaircies qui bombardaient de photons les paysages ensommeillés de Gensokyo. Et la contrée des illusions sortait de son carcan de glace, pour ressusciter dans toute sa splendeur et sa beauté.
En chemin, la sorcière ne manqua pas de tomber sur quelques petits groupes de youkais qui eurent l’audace d’exprimer un peu trop librement leurs ardeurs. Visiblement, le soleil n’avait pas nécessairement bon effet sur tout le monde … Les créatures de la Forêt recommençaient à attaquer les gens qui passaient. Bah, au moins, c’était un signe de bonne santé dans l’équilibre de Gensokyo … Que serait la vie sans quelques petites mesures d’extermination, parfois ? Maintenant qu’elle y pensait, Marisa se demandait si le terme ne devait pas être un peu changé, parce que dit comme ça, ça faisait vachement cru …
Débarrassée de ses agresseurs d’un jour, la sorcière continuait de filer tranquillement au-dessus des cimes bourgeonnées de la Forêt Magique. L’air était doux, et faisait voler sa chevelure allègrement dans sa course. Le soleil, dans le ciel, décroissait déjà lentement vers l’horizon … Les jours se rallongeaient, cela se faisait sentir. Il devait être quelque chose comme quatre à cinq heures de l’après-midi ? La nuit ne risquait de tomber que dans plusieurs heures, mais la position du disque de lumière suffisait à comprendre que le temps filait. En attendant d’arriver à destination, Marisa se mit à flâner un peu, volant sans y penser. Marisa pensa à …
Marisa s’arrêta brutalement, nette dans sa course. Son balai produisit un bref son magique, protestant contre la brusque interruption de sa trajectoire, alors que la sorcière se cabrait dessus sous l’impulsion de vitesse … Son chapeau manqua de se renverser, tellement le choc de l’arrêt fut violent. Un peu déstabilisée, la sorcière se redressa légèrement, troublée. Elle réfléchit quelques instants, puis commença à regarder tout autour d’elle, l’étendue de feuilles naissantes et de bourgeons qu’était devenue la Forêt Magique. Son regard perplexe et inquiet pivota en circulaire autour d’elle … Elle vit le Lac ondin, dans le lointain, ainsi que la percée dans les arbres qui avait été pratiquée par Aijin, une année plus tôt. Rien de plus extraordinaire.
C’était bien elle qui avait ordonné l’interruption de sa course … Mais pourquoi avait-elle fait ça ? Elle remua sa mémoire à court terme. En vérité, ça avait été une espèce de réflexe … Comme quand on se pique sur quelque chose, et que l’on s’en éloigne sur le coup, mais que lorsqu’on y revient de plus près, on n’arrive pas à voir sur quoi on s’est piqué. Et la fameuse chose qui avait provoqué cette réaction chez Marisa n’avait duré qu’une fraction de seconde, fugace comme un flash lumineux.
( ♫ ) Elle avait ressenti comme une incroyable source de magie, quelque part et partout à la fois. Une montée en puissance exponentielle, qui s’était embrasée l’espace de trois centièmes de seconde et s’était propagée dans Gensokyo, pour s’éteindre instantanément. La jeune fille n’avait jamais été confrontée à un phénomène du genre … Du moins, pas avec une telle intensité. Ça avait été si rapide qu’elle ne savait même pas si ça s’était réellement produit …
« … J’ai dû rêver … soupira-t-elle, incrédule. »
A mesure qu’elle y pensait, elle avait de plus en plus l’impression qu’effectivement, ça n’avait rien été du tout. C’était bizarre … Sur le coup, ça lui avait semblé suffisamment important pour qu’elle s’interrompe immédiatement dans sa course, tout oublier et se focaliser dessus. Mais maintenant … Elle pensait que ça n’avait été qu’une hallucination. Qu’est-ce que c’était que cette histoire …? Marisa eut beau fouiller dans sa mémoire à la recherche de tous les précieux détails qui lui étaient apparus durant ces trois centièmes de seconde, il n’y avait rien à faire. Ça avait été trop vite … Elle n’en avait rien retenu. Au final, elle avait vraiment rêvé, ou quoi ?
Le vent se leva. Les bras nus de la sorcière s’agitèrent de spasmes hérissés, surpris par le courant de basse température. Elle secoua la tête, se sentant mal-à-l’aise. Elle avait à présent bien oublié le phénomène fugace qui l’avait fait s’arrêter, car une nouvelle impression s’était emparée d’elle : celle d’être observée. Elle avait l’impression injustifiée mais effrayante que quelqu’un d’insaisissable se cachait dans l’ombre, et l’examinait dans le moindre de ses faits et gestes. Elle se remit à regarder un peu partout, anormalement paniquée et alerte. Puis, sans se poser davantage de question, elle prit la fuite illico en reprenant sa course. Son balai se remit à foncer à toute vitesse, l’emportant loin de cet endroit au-dessus de la forêt, où elle était restée suspendue à réfléchir pendant presque dix minutes.
Marisa préféra essayer de tout oublier de ce qu’il s’était passé, alors qu’elle fonçait droit vers le lieu de domicile du jeune homme …

La sorcière posa pied dans le village humain, prenant garde à ne pas atterrir dans une flaque de boue. En fin de journée, les gens étaient encore nombreux dans les rues, et les chemins de terre étaient gonflés d’humidité. Le bleu du ciel commençait tout doucement à se dorer, dans le lointain, signe de l’approche du crépuscule … La jeune fille mit son balai sur son épaule, poussa un soupir, puis se mit en marche sans plus tarder. Elle s’était posée dans une rue en périphérie de la bourgade, plutôt tranquille et peu fréquentée pour ne pas brusquer trop de monde par son apparition tombée du ciel. Après tout, même si les humains insensibles à la magie étaient habitués aux phénomènes étranges, ce n’était pas une raison pour s’abattre sur eux comme une météorite … Quoique ?
Oubliant vite ces pensées sans intérêt, Marisa fut en vue de l’auberge où résidait son partenaire. Pas changé … Toujours le même vieux et accueillant bâtiment de briques à toit bleu. Elle se hâta en direction de la porte double d’entrée, dont l’un des battants était ouvert.
« Pourvu que cet idiot n’ait pas déménagé, manquerait plus que ça … se dit-elle. »
Le proprio ne fit pas de remarque particulière lorsqu’elle lui expliqua qu’elle était simplement venue rendre visite à quelqu’un ; elle grimpa alors quatre à quatre les marches de l’escalier principal, balai toujours sur l’épaule, et fut sur le deuxième étage en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Elle parcouru le petit bout de couloir qui la séparait de la deuxième porte, et se plaça devant elle, s’arrêtant soudain dans son élan de rapidité. Elle réfléchit l’espace de deux secondes, un rictus malicieux sur les lèvres, puis flanqua sa main sur la poignée. Elle tourna brusquement, et ouvrit la porte en grand d’un seul coup.
« Hé bien alors partenaire, tu croyais t’être débarrassé de moi ?! lança-t-elle aussitôt. »
Trois mètres plus loin, assis sur une chaise, un jeune homme exécuta un sursaut sur place de pas moins de vingt centimètres de dénivelé. Marisa avait un grand sourire bien énergique sur le visage … Qu’elle perdit alors progressivement, retombant finalement pour laisser place à une expression incompréhensive. Un ange passa, semant un silence embarrassé derrière lui. Puis, quelques secondes plus tard, Luke se releva enfin de sa chaise et vint à sa rencontre, un grand sourire à son tour sur le visage.
« Ah, salut Marisa ! Excuse-moi, je ne t’ai pas entendu frapper …
- Je … C’est parce que je n’ai pas frappé, en fait, répondit-elle vaguement. »
L’adolescent eut un petit rire désabusé. Il s’en était douté.

Un peu plus tard après cette entrée par effraction, Luke avait débarrassé son invitée de son chapeau et son balai. Marisa ne s’était pas gênée et s’était assise sur le lit fait de son ami, tandis que celui-ci avait pris place dans l’une de ses chaises, alors que la discussion s’apprêtait à reprendre après tout ce temps. L’appartement de Luke n’avait pas beaucoup changé depuis la dernière fois, si ce n’était les draps du matelas qui avaient été renouvelés. Et aussi, un autre détail. La table principale était recouverte d’une trentaine de bouquins à l’apparence scolaire et ornée de titres divers et variés … Au moment où la sorcière avait ouvert la porte, le garçon était penché sur l’un d’eux, et griffonnait des notes sur une feuille de papier avec un crayon de bois. Elle ne s’était pas du tout attendu à le retrouver comme ça … Ça avait eu le don de l’étonner au plus haut point. Encore plus quand elle avait lu les titres des bouquins en question.
« … Tu as trouvé ça où, alors ? demanda-t-elle, encore sous la surprise.
- C’est Reisen qui me les a passés, expliqua le jeune homme avec bonne humeur. Je m’intéresse beaucoup à la biologie, en ce moment. Alors euh … C’est vrai, j’aurai dû te prévenir, désolé. J’ai arrêté d’étudier la magie … »
Marisa resta quelques instants sans réaction, puis croisa les bras avec un air faussement boudeur.
« Mouais, j’aurais dû m’en douter. Si ça avait été le cas, tu aurais été me voir dès les neiges fondues …
- Héhé … Oui, peut-être. Je suis désolé, j’ai pas vraiment eu le temps de te rendre visite ces derniers temps …
- Menteur. »
Luke resta sans réagir, perturbé. La sorcière le regardait d’un œil mauvais, franchement contrarié. Il commença à se sentir vachement mal-à-l’aise, quand elle explosa soudain de rire, se courbant sur elle-même dans les éclats. Un peu choqué mais rassuré, il s’essuya le front …
« … Désolé, oui … Je t’ai oubliée. J’espère que tu ne m’en veux pas trop …
- T’as toujours été incapable de mentir, toi ! rigola-t-elle joyeusement. Mais bon, c’est pas grave, je trouverais bien quelqu’un pour te remplacer en tant que punching-ball. Je suis sûre qu’Alice voudra sûrement … »
Il eut un léger rire à son tour, contaminé par la joie de la jeune fille. Il avait déjà entendu parler de la marionnettiste et l’avait déjà vaguement aperçue, à l’époque où il logeait encore chez Marisa, mais il ne la connaissait pas en profondeur. Ainsi, la discussion dura encore un petit moment entre les deux amis, comme au quotidien … La sorcière était quand même un peu surprise, au fond. Comparé à presque un an plus tôt, le jour où elle l’avait rencontré, Luke avait pas mal changé. Il était moins … Moins fragile, on aurait dit. Plus posé et serein … Cela se sentait encore dans sa voix qu’il avait vécu des moments difficiles, mais c’était seulement si on y prêtait vraiment attention. Dans tous les cas, le changement avait été positif. Voir le jeune homme aussi évolué et épanoui avait le don de faire sourire la sorcière plus que jamais.
« Au fait, Luke … Ça fait un an que tu es à Gensokyo, non ?
- … Presque, sans doute. Je ne sais pas quand Yukari m’a amené ici exactement, mais … C’était bien au printemps. Mais bon, je crois qu’il faudra bien encore un petit mois ou deux pour que … la boucle soit bouclée, ajouta-t-il avec un sourire.
- C’est bientôt ton anniversaire, alors … Va falloir que je réfléchisse à quoi t’offrir ! »
Luke ouvrit la bouche pour répondre quelque chose, mais ne put laisser échapper qu’un simple son sans signification. Il ne savait pas quoi dire. En fait, il n’avait jamais réfléchi dans cette optique … Marisa le regardait avec un sourire, très sérieuse dans ce qu’elle disait. Et au fond, elle n’avait pas tort …
« Tu ne te rappelles plus de ta date de naissance, alors … Pourquoi ne pas prendre celle de ton arrivée parmi nous ? s’expliqua-t-elle. Il t’en faut bien une, quand même …
- … Oui, pourquoi pas. Ça me plairait …
- Alors, ça te fera quel âge ? demanda-t-elle soudain, curieuse.
- Dix-neuf ans, je crois. Ça m’étonne que j’ai retenu mon âge plus que mon nom, alors ça doit pas être exactement ça, mais bon … »
C’était plus de la supposition qu’autre chose, en fait. Mais il pensait quand même que c’était bien ça. Il ne pouvait être parfaitement sûr, mais il le croyait quand même. D’ailleurs, la question lui donna une idée.
« Et toi, alors ? C’est quand le tien ?
- Tu l’as loupé, c’était il y a trois mois. Je suis née en hiver.
- Ah … Désolé …
- Arrête un peu avec tes excuses, ça devient lourd, tu sais ! rétorqua-t-elle avec amusement. Tu ne pouvais pas savoir, je ne te l’ai jamais dit …
- Héhé … C’est vrai, désolé.
- … Ça t’arrive de m’écouter quand je te parle ? »
Un petit silence s’écoula. Puis, ils éclatèrent de rire. Cela faisait longtemps … La conversation dura encore un bon moment, alors que dehors, le soleil continuait de tomber progressivement. Poursuivant sur ce sujet, Luke apprit que Marisa avait également eu ses dix-neuf ans cet hiver. À vrai dire, concernant la contemplation des cerisiers en fleurs, il n’était même pas sorti de chez lui cette période-là … Il avait commencé à bûcher sur les bouquins de bio une semaine après s’être fait arnaquer au salon de thé – mais il n’avait pas de rancune particulière envers Reisen, après tout elle lui rendait un fier service. La conversation se passa tranquillement, …

Les teintes orangées du crépuscule se profilaient dehors, quand les deux finirent par tomber à court de sujets à aborder. En se fiant à l’astre qui disparaissait déjà sous la ligne d’horizon, on aurait pu dire qu’il était dans les alentours de six à sept heures du soir. Le froid devait retomber, dehors … Marisa se tourna vers la fenêtre, puis retourna sur son partenaire en soupirant. Luke pensait qu’elle allait se lever et repartir, mais il n’en fut rien.
« … Dis, tu n’as pas senti un truc, tout à l’heure ? »
Le jeune homme resta coi, ne s’étant pas du tout attendu à une question du genre. Il attendit un peu, fit mine de réfléchir, puis secoua la tête.
« Je ne pense pas, non … De quoi tu parles ?
- Je … Je ne sais pas si j’ai rêvé ou quoi que ce soit, mais sur la route pour venir chez toi, j’ai senti un truc bizarre. Comme si … Je ne sais vraiment pas, en fait. Tu es sûr que tu n’aurais pas senti une puissante source de magie, tout à l’heure, pendant une seconde ?
- Non … Rien du tout. J’ai passé toute la journée à bosser sur mes bouquins … Rien ne m’a semblé bizarre. »
Un long temps de silence s’écoula. L’intérieur de l’appartement devenait sombre … La lumière rouge du soleil couchant se projetait à travers la fenêtre, mais la luminosité avait fortement baissé. Luke eut un petit geste derrière lui, et apporta une lampe à huile à soi ainsi qu’un paquet d’allumettes par ses pouvoirs de fer. Le calme ne fut troublé que par le craquement de l’objet et l’allumage de la lampe, avant que le jeune homme ne reprenne la parole avec perplexité.
« … Tu as vraiment l’air troublée.
- Oui. J’ai l’impression d’avoir halluciné, et je ne supporte pas ça. Je suis certaine qu’il y a un truc qui tourne pas rond, quelque part …
- Où est-ce que tu as senti ça ? Ça avait l’air de provenir de quelque part en particulier ?
- Non, justement … On aurait dit que ça avait lieu partout dans Gensokyo, et pendant une fraction de seconde à peine. Je suis franchement sceptique … C’est pas normal, j’en suis sûre.
- … Tu crois qu’on devrait partir voir ce qu’il en est ?
- Nan … Pas tout de suite. Je ne peux pas être parfaitement sûre de si c’est vraiment arrivé ou pas … Et si c’est vraiment arrivé, alors ce n’était sans doute qu’un signe.
- Un signe …?
- Luke … Tiens-toi sur tes gardes. Je crois qu’on va effectivement avoir à enquêter, tôt ou tard. Si jamais tu remarques un truc étrange … N’hésite pas à venir me le dire, ok ?
- D’accord. Fais attention toi aussi, hein … »
Marisa haussa les sourcils, surprise par le ton qu’il avait employé. C’était de l’inquiétude, et rarement aussi profonde.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.
- Depuis un moment, en fait, moi aussi j’ai une impression bizarre. C’est sans doute pas grand-chose, mais ça m’arrive parfois quand je sors du village … »
Il prit une inspiration, visiblement un peu gêné par ce qu’il allait dire. Comme s’il était sur le point d’énoncer des craintes d’enfant qui avait peur du noir.
« … J’ai l’impression qu’il y a quelqu’un qui se cache parmi les arbres, et qui m’observe dans mes gestes. D’habitude, les youkais attaquent directement leurs cibles, mais là … C’est vraiment comme s’il y avait un truc qui attendait, dans l’ombre, dans mon dos. Sans agir, juste pour me regarder … C’est sans doute rien mais bon, ça me perturbe quand même … »
Les yeux de Marisa s’écarquillèrent soudain à l’écoute de ces mots. Il n’en fallut guère davantage pour que l’expression un peu embarrassée de Luke s’évanouisse, laissant derrière elle un visage plus sérieux et grave. Manifestement, ce n’était pas simplement des craintes d’enfant qui avait peur du noir.
« … Moi aussi j’ai ça … lâcha la sorcière, dans le vague.
- … Alors je crois qu’on sait à quoi s’attendre, conclut Luke. On va enquêter tout de suite, oui.
- Je suis d’accord. Tout ça ne me dit rien qui vaille … On se fait peut-être des idées, mais vaut mieux découvrir qu’il n’y avait rien et en rire plutôt que de ne rien faire et se taper tout sur la tête juste après. Même si je sais pas comment on pourrait commencer …
- Réfléchissons à tout ça, et revoyons-nous demain, proposa-t-il. Il se fait tard … Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de sortir comme ça de nuit, les youkais risquent de nous gêner. Qu’est-ce que tu en penses ?
- J’en pense que je n’aurai pas dit mieux moi-même. Retrouvons-nous demain chez moi, en début d’après-midi. Je crois qu’on aura du pain sur la planche.
- Comme tu veux. Tu veux que je te raccompagne chez toi ?
- Pour que tu fasses l’aller-retour ? Allons Luke, je ne suis plus une gamine sans défense ! rigola-t-elle. Et, entre nous … Je crois que le plus en danger de nous deux, dans une situation donnée, c’est bien toi et pas moi … »
Il fut pris d’un rire autodérisoire, amusé. Le pire, c’est qu’elle avait raison.
Marisa se saisit ainsi de son chapeau et de son balai puis, après avoir été escortée par son ami jusqu’à la porte de l’appartement, se remit en route vers son chez-soi. D’ailleurs, elle savait déjà ce qu’elle allait faire, le lendemain matin avant d’attendre Luke. C’était bien pour ça qu’elle lui avait dit de ne venir que l’après-midi : avant de commencer l’enquête, elle avait une petite chose à faire … Ou du moins, une idée pour donner un début à ça. Et de préférence, il lui faudrait faire ça sans le jeune homme. Valait mieux.
La sorcière sortit de l’auberge alors que le ciel devenait progressivement sombre, tandis que l’astre s’était enfin entièrement couché. Elle enfourcha son balai, puis décolla vers la Forêt Magique, bien décidée à tirer ce mystère au clair …




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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Jeu 22 Déc - 21:09

Les aurores étaient dépassées depuis bien longtemps quand Marisa sortit de chez elle, balai à la main. Elle avait passé pas mal de temps cette nuit à cogiter, et surtout à être aux aguets au cas où un nouveau pic énergétique se produirait … Mais au final, elle avait fini par tomber endormie, sans que rien de bizarre ne se passe. Son sommeil non plus n’avait pas été troublé par quoi que ce fût … Et elle s’était réveillée ce matin avec l’esprit plus sceptique que jamais.
Marisa prit son envol sitôt la porte de sa maison fermée à clé, décollant à vive allure en direction du Sanctuaire Hakurei. Première chose à faire, avant toute autre : informer et en discuter avec Reimu. S’il y avait bien une personne avec qui elle devait en parler, c’était bien la prêtresse … Car il y avait quelque chose qui la troublait. En partant du principe qu’elle n’avait pas halluciné, la veille, comment se faisait-il que Luke n’avait rien ressenti ? Elle était pourtant certaine que tout Gensokyo avait été traversé par cette espèce de … d’onde fantomatique … La seule explication était que le jeune homme n’était sans doute pas assez sensible à la magie, du moins pas autant qu’elle ne l’était. Il n’était pas magicien après tout, comme quasiment tous les autres humains du village … Surtout qu’il s’était collé à la science ces derniers temps, alors ça marcherait sans doute encore moins. N’empêche … Il fallait qu’elle demande à Reimu si quelque chose s’était passé, à Gensokyo. Si c’était le cas, elle serait sans doute la première informée. Et accessoirement, il fallait qu’elle sache si la miko aussi se sentait observée ces derniers temps, quand elle se retrouvait seule …
Marisa survolait déjà les courtes plaines au-delà du village humain, celles traversées par les sentiers effacés menant au temple. Le soleil éclairait joliment les étendues d’herbe naissante et les groupements épars d’arbres sans feuille … Au loin, elle voyait déjà les montagnes près du sanctuaire ainsi que la butte où se trouvait l’escalier de pierre. Méfiante, elle jeta des coups d’œil autour d’elle, s’attendant à ce que l’impression d’être observée se déclenche de nouveau. Mais il n’y avait rien … Non, vraiment rien. Son balai allait rudement lentement, dites donc. Un peu surprise, la sorcière resserra son poignet autour du manche, le visage légèrement consterné. Il était … il était vachement lent, le bougre !
« Hé …? Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? pensa-t-elle, déboussolée. »
La consternation fut vite dégagée par un sentiment de frustration. D’habitude, son appui volant allait au moins deux fois plus vite ! Pourquoi elle n’arrivait pas à le faire accélérer, tout d’un coup ? Dans une impulsion irritée, Marisa puisa un grand coup dans ses ressources et transféra ça à l’intérieur de son balai. Celui-ci se remit alors en marche et tourna à plein régime, comme à l’habituelle, et fit une brutale accélération qui la fit glapir de surprise. Cramponnée à son manche, elle défila à toute vitesse en direction du sanctuaire, le paysage défilant sous ses yeux de manière tout à fait normale. Mais il y avait un truc qui clochait. Un sale truc, même.
Quand la jeune fille fut au-dessus de la cour du temple, elle y atterrit rapidement, ne ralentissant qu’à la dernière seconde. Pied à terre, elle épousseta un peu son tablier, puis observa son balai d’un œil critique. Pour atteindre sa vitesse habituelle, elle avait dû mettre deux fois plus d’énergie que de coutume … Qu’est-ce que ça voulait dire, à la fin ?! Rien de l’artefact magique n’avait l’air de montrer quoi que ce fût d’anormal … Il semblait en parfait état. Il n’avait aucune raison d’être aussi gourmand en énergie. Il était aussi propre et solide qu’en temps normal …
« … Je perds la main, ou quoi ? »
En gros, dans cette optique, le problème ne pouvait venir que d’elle. C’était complètement absurde … Elle s’en servait depuis qu’elle était gamine, c’était limite plus un jouet qu’un outil pour elle. Alors pourquoi, bordel, du jour au lendemain, elle n’arrivait plus à s’en servir ?
« … Hé, Reimu ! Reimu, t’es là ?! »
Elle préféra ne pas s’attarder davantage sur ce problème passager, et commença à marcher d’un pas rapide vers la porte de l’édifice un peu plus loin. La cour était baignée de lumière, et les arbres autour avaient commencé à rebourgeonner … Marisa fut rapidement à la hauteur du perron, pour constater que les portes coulissantes du temple étaient fermées. Elle ne sentait également la présence de personne dans les alentours … Mais jouant le tout pour le tout, et y allant au culot comme elle savait bien le faire, elle ne se gêna pas pour ouvrir les panneaux coulissants et regarder à l’intérieur du temple.
« … »
Toujours personne. Juste la table basse, sur le plancher de bois, sans rien dessus … Le petit mobilier de la salle principale qui servait également de chambre à la prêtresse semblait également déserté. Le balai et les coussins qui servaient pour la table étaient rangés dans un coin, la commode à côté du futon n’exposait rien, d’ailleurs, même à l’entrée la boîte à don avait été écartée et n’était plus en évidence … Et aussi, le lit n’était pas fait, et la couverture était dans un sacré désordre. Ça ne ressemblait pas beaucoup à Reimu, ça … Partir sans laisser de mot, et en laissant le temple aussi négligé sans même prendre la peine de le verrouiller ? Elle avait beau être insouciante, c’était quand même pas son genre …
« Elle n’aurait quand même pas disparu ? Ah, c’est bien ma veine … »
Déçue, Marisa referma la porte derrière elle, espérant que personne ne viendrait voler quoi que ce fût pendant l’absence de la prêtresse. Remarque, non pas qu’il y eût quelque chose à voler … Elle fouilla encore quelques instants aux abords du sanctuaire, pour être sûre que Reimu n’était vraiment pas là, mais rien à faire : elle restait introuvable. Elle était de sortie, apparemment … Mais pourquoi ? Elle était peut-être déjà sur le coup ? La sorcière jeta un œil au cadran solaire : il était à peu près onze heures, bientôt. Elle n’aurait pas pu attendre d’en discuter avec elle, avant de se lancer dans une nouvelle enquête ?
« … Nan, là c’est encore moins son style … pouffa Marisa, ironique. »
Mais maintenant, elle avait confirmation. Il se passait bel et bien quelque chose de louche, en Gensokyo … Et visiblement, Reimu était déjà partie pour voir ce qu’il en retournait. Elle ne perdait pas son temps … Mais c’était pas une raison pour partir sans fermer son temple, quand même. Ça restait bizarre, au fond …
Ses espoirs non satisfaits, la sorcière enfourcha son balai de nouveau. Cette fois par contre, il n’y eut étrangement pas de problème particulier. Le rythme était revenu à la normale … Toujours aussi sceptique mais bien déterminée à trouver une explication à tous ces phénomènes un peu bizarres depuis ces quelques temps, la jeune fille fila de nouveau vers son chez-soi, où elle attendrait Luke avant de commencer les investigations.

L’œil monotone, Marisa planait indolemment au-dessus des arbres en refloraison de la Forêt Magique, en attendant sans enthousiasme d’apercevoir la clairière de sa demeure. D’habitude, quand elle se lançait dans une nouvelle aventure, elle frétillait toujours d’excitation mais là … Bizarrement, elle ne trouvait pas ça très amusant. Cela s’expliquait sans doute par le fait que là, l’odeur de l’aventure, elle ne la sentait pas du tout. Pas la moindre piste, et à peine de quoi soupçonner quelque chose de louche … C’était pas bien folichon. En même temps, il fallait rêver pour s’imaginer qu’un adversaire allait jaillir du dernier des buissons en hurlant « Coucou, c’est moi qui fait tout ficher le camp !! » juste avant de se faire pulvériser. Si jamais il y avait un adversaire, pour commencer …
Après un temps dont elle ne prit même pas la peine d’estimer la longueur, elle fut finalement en vue de la trouée dans les troncs où se trouvait sa maison. Mécaniquement, elle orienta le manche de son balai dans cette direction … Avant que son œil ne décèle quelque chose. Cent mètres à côté de sa destination … Une autre clairière. Carrée, avec une maison de style occidental aux murs blancs impeccables dans l’espace délimité. Ce matin, plus tôt, elle était passée à côté sans même y faire attention …
« … J’me demande si Alice s’y connait en objets magiques, pensa-t-elle. Merde, c’est pourtant moi la spécialiste, en théorie ! »
Sur ce, elle bifurqua et fila vers la demeure de la marionnettiste.
Moins d’une minute plus tard, elle posa pied dans la cour, et accourut vers la porte de la maison. Il ne semblait pas y avoir d’activité à l’intérieur … Marisa eut une hésitation – si jamais elle me refait le coup de l’année dernière, j’explose – avant de frapper, puis donna trois-quatre coups contre le panneau. Plusieurs secondes plus tard, la poignée tourna et le loquet cliqueta. Quand la porte s’ouvrit, la première chose que la sorcière vit fut la bouille d’une poupée tout à fait adorable et souriante.
« Bonjour, mon nom est Sh-
- Shanghai, je sais ! rétorqua la jeune fille au quart de tour. Et si tu me balances des lames de rasoir à la figure, c’est un Master Spark que tu te prendras en retour, alors conduis-moi à ta maîtresse illico presto avant que je ne m’énerve !
- Euh … Tu sembles bien contrariée, Marisa … »
Le visage de la poupée semblait s’être décomposé. Pendant une seconde, la sorcière eut l’impression non pas de s’être emportée contre celle-ci, mais contre sa confectionneuse … Elle se détendit un peu, radoucissant les traits renfrognés de son visage.
« … Désolée. Je dois parler à Alice, tu peux me mener à elle ?
- Bien entendu. Mais, mes mouvements sont limités au hall d’entrée pour … le moment. Tu la trouveras dans la tour, à l’étage. Et si tu pouvais éviter de, euh … laisser trainer tes mains baladeuses, elle t’en serait reconnaissante ….
- Et moi, je lui en serais reconnaissante si elle comprenait que moi et la kleptomanie, c’est fini. Je crois. Enfin, euh … J’espère, disons. Merci. »
Shanghai eut une légère courbette, puis ouvrit complètement la porte pour laisser la sorcière entrer dans la demeure. Quand elle fut de nouveau installée dans l’étagère au milieu des nombreuses autres poupées créées par Alice, Marisa était déjà à l’intérieur et avait refermé derrière elle.

Quelques instants plus tard, la sorcière avait fait coulisser la porte noire menant à la tour octogonale et s’était engagée dans l’escalier en colimaçon, balai sur l’épaule. Quand elle atteignit le plafond, elle ouvrit la trappe qui s’offrait à elle et grimpa à l’intérieur de la sombre pièce d’étude. Contrairement à un an plus tôt, quand elle était venue avec Reimu dans cette salle, le matériel magique, les potions, les flacons et autres substrats aux propriétés magiques étaient rangées sur des étagères et des meubles dans un ordre irréprochable. Et surtout … La marionnettiste était juste là, assise de côté sur une chaise, et la regardait avec un peu d’incrédulité mais de bonne surprise. Au moins cette fois, elle n’avait pas l’air prête à l’expulser de chez elle. Marisa laissa tomber la trappe derrière elle, qui claqua bruyamment sur son chambranle.
« Ça faisait longtemps, salua Alice avec un léger sourire. Tu as besoin de quelque chose ?
- Oui. Que tu répondes à trois questions ! »
La jeune fille au tablier avait dit ça avec un ton enjoué et un grand sourire, balançant sa main libre en avant avec le pouce, l’index et le majeur levé. Une pose particulièrement décalée avec l’état d’esprit plus inquiet et ennuyé qu’elle avait sur le coup … La marionnettiste se contenta d’acquiescer, et attendit qu’elle se reprenne.
« Numéro un : est-ce que tu pourrais m’examiner ceci ? »
Sur ce, Marisa tendit son balai magique à son amie youkai. Celle-ci se releva de sa chaise et le prit par le manche, commençant à le regarder de près avec perplexité. La confectionneuse de poupées procéda à quelques vérifications incertaines quant à l’artefact, l’observant sous pas mal de coutures et interagissant légèrement avec de temps à autres, laissant la sorcière dans l’expectative un petit moment. Ce n’était pas dans ses habitudes d’examiner des objets magiques : elle était beaucoup plus spécialisée dans l’art marionnettiste, alors son analyse ne serait sans doute pas extrêmement pointue … Mais Marisa voulait vraiment que quelqu’un d’autre qu’elle-même regarde son balai de plus près, pour être sûre de ne pas être passée à côté d’un détail qui lui aurait semblé anodin en tant qu’utilisatrice de tous les jours. Finalement, Alice arrêta d’examiner l’objet et lui rendit en haussant les épaules.
« Je ne vois vraiment rien d’anormal … avoua-t-elle. Qu’est-ce qu’il a ?
- Ben … Non, c’est pas grave. Je suppose que je me suis fait des idées …
- Il est défectueux ?
- Apparemment non, vu ce que tu viens de me dire. Je voulais être sûre, c’est tout … »
La marionnettiste n’avait pas l’air de bien suivre son interlocutrice. Celle-ci haussa les épaules à son tour en voyant son expression dubitative, puis poursuivit.
« Question numéro deux. As-tu l’impression d’être observée, quand tu sors de chez toi, ces derniers temps ? »
Alice redressa légèrement la tête, puis se tint le menton entre l’index et le majeur. Elle parut réfléchir un moment, dans la légère pénombre de la pièce, puis répondit en secouant négativement la tête.
« A vrai dire … Je ne suis pas sortie de chez moi, ces derniers jours, en fait. Je ne peux pas t’être d’une grande aide à ce propos …
- Je vois … Bon, tant pis. »
Marisa s’éclaircit la gorge, un peu déçue par les résultats de l’interrogatoire improvisé jusque là. Ça ne l’avançait pas beaucoup … Elle n’avait pas encore de preuve vraiment tangible que quelque chose se tramait en ce moment à Gensokyo. Alors pour dénicher des pistes, c’était pas gagné … Mais il fallait bien creuser dans le sujet. Sinon, elle risquait sans doute de passer à côté de quelque chose de capital.
« … Troisième et dernière question, reprit-elle après un temps de réflexion. As-tu remarqué quoi que ce soit de bizarre, hier ?
- Euh … Comment ça, bizarre ?
- Oh je ne sais pas, une montée en puissance démesurée dans toute la région, par exemple ? Ou une autre entourloupe du genre, tellement rapide qu’on croit avoir halluciné ? Un truc comme ça, quoi …
- … Non. Rien de tel … Je ne suis pas sûre de bien comprendre.
- Hé bien les enfants … On n’est pas dans la merde … soupira la sorcière. »
Elle baissa la tête, plongeant son visage dans l’obscurité de son chapeau. Ça devenait vraiment problématique. A part Luke et elle, pour le moment … Sauf dans l’hypothèse où tous deux avaient choppé un virus ou une autre saloperie du genre qui les aurait rendu fous à lier, ils étaient les seuls à avoir pressenti quelque chose de louche. Si Alice avait elle aussi senti cet inquiétant pic d’énergie, la veille, elle aurait immédiatement percuté. Ce qui était loin d’être le cas. Qu’est-ce que ça voulait dire …?
La marionnettiste regardait son amie d’un drôle d’œil, ne sachant comment réagir face à son état taciturne. Comme le temps passait et que plus rien n’était dit, elle éleva de nouveau la voix.
« Au fait, j’ai eu de la visite, hier soir.
- … Hein ? De qui ?
- C’était Reimu. Elle était à l’origine venue pour te voir, mais apparemment tu n’étais pas chez toi … »
Marisa resta deux à trois secondes sans rien dire. Puis, comme si le sens des paroles de son amie lui était d’un coup monté au cerveau, elle se redressa soudainement et resta bouche bée.
« Que … Qu’est-ce qu’elle voulait ? demanda-t-elle, à la fois troublée et inquiète.
- Te parler, répondit son interlocutrice du même ton mais moins prononcé. Je ne sais pas de quoi, en revanche. Vu son état, ça devait être important …
- A quelle heure c’était ? Est-ce que tu as remarqué quelque chose, chez elle ? »
La sorcière s’était mise à poser beaucoup de questions, au grand étonnement de la marionnettiste. Celle-ci se contenta cependant d’obtempérer.
« Elle est passée vers cinq heures, à peu près. Tout ce qu’elle m’a demandé, c’était si je t’avais vue récemment, et si je savais où tu te trouvais. J’ai répondu non aux deux questions.
- … »
Marisa leva les yeux vers le ciel, comme pour y chercher une réponse. Ses yeux ne virent que le sombre plafond de bois, découpé en octogone de la tour d’étude de la magie. Vers cinq heures … C’était l’heure à laquelle elle s’était rendue chez Luke ! Et accessoirement … Ça devait être vingt à trente minutes après qu’elle eut ressenti le pic d’énergie, au-dessus de la Forêt Magique. Ça concordait parfaitement.
« Marisa ? Il y a un problème ?
- Hum … Merci beaucoup de m’avoir dit ça, Alice. Je crois que c’est tout ce que j’avais besoin de savoir.
- Très bien … Merci de ta visite, dans ce cas. »
La jeune fille en tenue noire hocha la tête, puis se tourna vers la trappe et s’y dirigea lentement. Ainsi donc … La prêtresse s’était rendue hier chez elle, ayant apparemment d’importantes choses à lui parler. Mais elle avait trouvé porte close. Et comme elle le faisait souvent dans ces moments-là, elle avait demandé conseil à la voisine … Sauf que cette fois, elle n’avait rien fait d’autre que demander où la sorcière était passée. En d’autres termes, Reimu avait voulu lui parler personnellement, et le plus tôt possible … Mais elle avait sans doute été déçue.
A présent, la miko devait être en train d’enquêter aux quatre coins de Gensokyo. Marisa pouvait toujours partir à sa recherche, mais … Elle attendait quelqu’un, chez elle, dans moins de deux heures. Elle ne pouvait pas vraiment lui poser un lapin … Au pire, ils la retrouveraient sans doute en cours de route. Il était temps de se bouger, preuves ou pas. Quand la sorcière se baissa pour ouvrir la trappe, et qu’elle commença à redescendre les escaliers en colimaçon, la voix de la marionnettiste l’arrêta néanmoins quelques secondes.
« Au fait.
- … Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle en se retournant.
- "Bonjour" quand même, Marisa.
- Euh … Ouais, bonjour … »
La magicienne se gratta la nuque, gênée. Décidément, Luke avait raison. Elle avait d’énormes progrès à faire, dans la catégorie des bonnes manières …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 4 Jan - 20:43

Marisa battit les Cartes qu’elle avait rassemblées, puis les fourra dans une poche de son tablier. Parmi celles-ci, il y en avait quelques nouvelles depuis la dernière fois qu’elle les avait utilisées, c’est-à-dire quelque chose comme neuf à dix mois. Elle ne pensait pas que ce serait déjà utile pour aujourd’hui, mais savait-on jamais …
Une fois prête, elle jeta un œil à l’horloge dans la salle à manger. Elle avait changé les piles cet hiver et en avait même profité pour la remettre à l’heure ; à présent, les aiguilles accusaient l’approche du coup d’une heure de l’après-midi. Dire que ça faisait tellement de temps que Luke avait quitté la maison … Tellement de temps qu’ils n’avaient pas réellement partagé quelque chose comme les bons vieux partenaires qu’ils étaient. Il fallait dire qu’ils commençaient tous deux à prendre des voies divergentes … Le voir plancher sur des bouquins scientifiques avait fait son petit choc, chez la sorcière. Elle s’en rappelait pourtant encore, le jour de leur rencontre, qu’il lui avait dit que la science était ce qui l’intéressait le plus … Elle savait bien qu’il était inutile d’essayer de le reconvertir en mage ; lui apprendre à synthétiser les Cartes d’Incantation avait bien été la seule chose qu’elle avait réussi à faire, et c’était pas mal. Si elle ne l’avait pas éveillé à la magie, il n’en serait sans doute pas là aujourd’hui … Contrairement aux êtres les plus ouverts aux arts incantatoires, l’apprentissage de ce système si universel n’était pas inné chez les personnes comme lui.
Trois coups secs résonnèrent soudain dans le hall d’entrée, la faisant sursauter, tirée de ses réflexions. Elle secoua la tête, puis se dirigea vers la porte d’entrée après avoir jeté un fugace coup d’œil à l’horloge. Une heure pile … Le moins qu’on pût dire, c’est qu’il était ponctuel.
« Salut Marisa ! Bien dormi ? »
Luke avait l’air en pleine forme, aujourd’hui. La jeune fille eut un léger sourire à la vue de son évidente bonne humeur, et chercha vite une vanne à lui balancer pour le refroidir ou le faire rire, au choix. Mais bizarrement … Cette fois-ci, elle ne trouva rien. Elle resta silencieuse plusieurs secondes, puis se résigna à son manque d’inspiration, un étrange sentiment se dépeignant en elle.
« … Bof, pas terrible, répondit-elle. J’ai connu de meilleures nuits.
- … Qu’est-ce qu’il y a ? »
Elle redressa légèrement le visage, un peu surprise. Le sourire de son partenaire s’était légèrement effacé, ses traits exprimant plus de l’interrogation, à présent. Elle se rendit compte qu’effectivement, tout d’un coup, elle avait vachement manqué de peps dans sa voix, par rapport à l’habituelle … On aurait dit qu’elle était déprimée.
« … Non, rien du tout. »
Et elle ne l’était pas vraiment, même si ce n’en était pas loin. Plus précisément, elle était nostalgique. Elle se rappelait encore du jeune homme maladroit et timide qu’était Luke, il y avait si longtemps … Entre cette période et le jour actuel, le changement n’avait pas été fulgurant, mais il lui apparaissait toujours plus saisissant à mesure qu’elle passait du temps avec lui. Bien sûr, elle aimait bien cette évolution, cela lui faisait même plaisir que l’adolescent lui paraisse plus fort et sûr de lui à présent … Mais elle avait aussi l’impression de moins bien le connaître. Bah … Cette petite aventure lui permettrait sans doute de renouer quelques liens, non ? Et puis, même si Luke avait un peu changé … Au fond, il restait le même imbécile heureux qu’il était si facile de faire rire, et de rire avec lui. Voilà bien une chose qui était, et qui serait inaltérable chez lui. Marisa oublia toutes ces pensées pleines de rétrospection, et s’éclaircit la gorge, bien décidée à aller de l’avant une bonne fois pour toutes.

Le jeune homme commençait à s’inquiéter face au mutisme prolongé de la sorcière, qui n’avait pas vraiment réussi à le rassurer par sa réponse laconique. Mais ces craintes s’évanouirent très vite, quand Marisa reprit son habituel sourire pétant et enthousiaste. On aurait dit que rien ne s’était passé, si bien que Luke oublia très vite ce court moment de relâchement de sa partenaire.
« Bon, alors t’es prêt ? entama celle-ci. J’espère que tu as de nouvelles Cartes en stock, dans ton deck ?
- Euuuh … A part une de plus, non … Je n’en ai pas plus de cinq.
- C’est pas sérieux, ça … se moqua-t-elle. M’enfin, c’est pas grave. »
Alors que la discussion commençait, la jeune fille avait refermé la porte derrière elle, balai sur l’épaule et s’avançait dans la cour avec Luke. Comme d’habitude, le jeune homme ne quittait pas sa veste noire recouvrant son buste, et était toujours habillé de ses vieux vêtements de style occidental. De ce point de vue-là, en revanche, rien n’avait changé …
« Alors … Tu as une idée, pour commencer quelque part ? questionna-t-il.
- … D’abord, il faudrait que je sache exactement. Depuis combien de temps as-tu cette impression d’être observé ?
- Hum … Ça fait un moment en fait, même si c’était à intervalles très irréguliers. Je ne sais plus exactement, mais … Je pense que la première fois, c’était il y a une ou deux semaines, au tout début du printemps. Ça m’a repris de temps en temps quand je partais à la chasse, mais au total, je crois que ça ne m’est pas arrivé plus de quatre fois. Cinq, au pire … Je pensais toujours que c’était mon imagination qui se fichait de moi, mais bon …
- … Je vois. Nos pistes sont vraiment très floues, franchement …
- Qu’est-ce qu’on fait, alors ? Tu fais comment, toi, d’habitude ?
- … Hé bien, d’habitude, je m’envole et je fais le tour de Gensokyo jusqu’à ce que je trouve la coupable ou le truc qui se cache derrière les événements. Sauf que là, je ne saurais même pas par quel coin de Gensokyo commencer …
- Peut-être par l’endroit où tu te trouvais quand tu as ressenti ce truc, hier ?
- … Non. Je ne pense pas que ce soit une bonne piste. En fait, je ne sais toujours pas où ce pic d’énergie s’est déclenché … C’était trop rapide. Mais je suis persuadée que ce n’était pas là où je me trouvais.
- Si tu le dis … Et donc, on fait quoi ?
- On fonce vers le Lac ondin, et on paye une visite aux habitantes du Manoir du Démon Écarlate. Je connais quelqu’un qui pourrait beaucoup nous aider.
- Euh, quoi ? Qui ça ?
- Une certaine Patchouli Knowledge ! »
Elle lui adressa un clin d’œil, puis enfourcha son balai aussi sec et décolla vers les cieux. Luke resta quelques secondes sans comprendre, choqué par ce qu’il venait d’entendre, puis matérialisa vite-fait une planche de fer sur laquelle il bondit avant de s’envoler aux trousses de sa partenaire, qui défilait déjà haut dans le ciel de la Forêt Magique …
« Attends, tu as dit Patchouli Knowledge ? cria-t-il en essayant de la rattraper. La Patchouli Knowledge ?!
- Et oui, Luke ! répondit-elle en se tournant vite vers lui. La Patchouli Knowledge ! »

Tout au long du trajet vers le Manoir des vampires, Marisa avait fait exprès de voler à célérité décuplée pour faire galérer Luke à la suivre. Le jeune homme avait dû maintenir un rythme presque épuisant, le visage fouetté par le vent de la vitesse, pour rester à moins de cinq mètres d’elle. Ils avaient tracé dans le ciel de printemps, fendant les brises de saison sans même les ressentir, au-dessus de la Forêt Magique, puis du Lac ondin couvert de brume, avant d’enfin atteindre le bout de terre herbeuse et arborant de conifères sur lequel se trouvait le fameux manoir. Quand le jeune homme atterrit très difficilement sur le chemin de terre battue, déjà bien avancé dans la topographie des lieux, il était en nage et avait manqué de se scratcher. La sorcière avait une dizaine de secondes d’avance sur lui et l’attendait tranquillement …
« Haaa … T’aurais pas pu … me dire plus tôt que Patchouli Knowledge vivait à Gensokyo ? haleta Luke d’une voix enrouée, complètement hors d’haleine.
- Oh, mais je pensais que tu aurais été suffisamment intelligent pour le déduire … lui répondit-elle avec un clin d’œil malicieux.
- Qui est censé deviner ça …? Bon sang, mais qu’est-ce que tu as mangé ce matin pour aller aussi vite … »
Marisa ne répondit rien, se contentant de le regarder courbé sur lui-même, mains contre genoux, à reprendre son souffle dans de grandes inspirations. Il n’avait très manifestement pas l’habitude de voler à cette allure. Même si son état la faisait sourire, elle le laissa se reposer encore un petit moment, jusqu’à ce qu’il soit de nouveau en forme.
« En fait, si la plupart des bouquins que je possède ont été écrits par elles, c’est parce que je la connais personnellement, expliqua-t-elle. J’ai l’habitude de venir la voir pour lui prendr-emprunter quelques livres. Tu n’imagines même pas tout ce qu’elle a pu rédiger …
- Ouais … Pas étonnant qu’elle vive ici du coup, s’il y a une grande bibliothèque … »
Quand Luke eut repris tous ses moyens, ils se mirent de nouveau en route pour les portes du manoir, cette fois. C’était la deuxième que le jeune homme venait ici, d’ailleurs. Il était un peu inquiet … Si rien n’avait changé durant cet hiver, alors ça voulait forcément dire que …
Quand ils furent en vue de la grille d’entrée, Marisa en avant et son partenaire deux mètres derrière elle, la silhouette inébranlable de Hong Meiling se détacha du décor pour bien s’interposer entre eux et le portail. L’adolescent se raidit et manqua de laisser échapper une exclamation traîtresse, limitant la casse à un visage alarmé, tout en continuant de suivre son amie qui avait l’air de n’en avoir strictement rien à fiche. La gardienne croisa les bras et regarda Marisa de loin, ne la lâchant pas des yeux à mesure qu’elle s’approchait. La sorcière parut n’en avoir toujours rien à fiche. Meiling s’éclaircit la gorge alors qu’il ne restait plus que cinq mètres entre elle et la future intruse. La future intruse continua de marcher, ignorant royalement la youkai aux cheveux écarlates. ( ♫ )
« Bon, halte ! Je n’ai pas dit que tu pouvais entrer, Marisa ! »
La jeune sorcière s’arrêta enfin, cessant de contrarier la chinoise comme elle en avait si bien le secret. Luke l’imita, préférant rester en retrait et le plus discret possible. Il ne restait à présent guère plus de deux mètres entre les deux filles, l’une parée d’un grand sourire amusé et plein d’espièglerie, l’autre d’un visage un peu contrarié et passablement irrité. Meiling n’avait pas l’air d’apprécier énormément le fait que Marisa se moque éperdument d’elle, et encore moins qu’elle ne pénètre dans le Manoir du Démon Ecarlate comme s’il se fût agi d’un vulgaire moulin …
« Bah, t’énerve pas Hong, Patchy m’a juste invitée pour une petite séance de lecture intime …
- Tiens donc … Elle t’aurait donc donné rendez-vous … Il y a un mois ? Tu n’es pas revenue ici depuis des semaines, et tu as encore le culot de me présenter des excuses pareilles ?!
- Roh lala … »
Comme tout cela ne les avançait pas énormément, la gardienne jeta un œil derrière celle qu’elle avait interpelé. Son visage changea d’un coup, passant de l’agacement à la surprise.
« Mais c’est … »
Luke réagit illico à ces propos, faisant un bond en arrière. Il agita alors les bras dans des gestes grandiloquents, se gardant bien de dire la moindre chose qui aurait pu faire se retourner sa partenaire. Elle ne devait surtout pas savoir. Il essaya tant bien que mal de faire comprendre à Meiling de ne rien dire, faisant par plusieurs fois le mouvement du doigt sur les lèvres, mais il gesticulait tellement qu’elle n’y comprenait rien du tout. Pendant ce temps, Marisa continua sur la lancée de son interlocutrice.
« C’est Luke, mon partenaire depuis un bon moment maintenant. Si tu veux que je fasse les présentations …
- … Euh … Ce ne sera pas nécessaire, je crois …
- Tant pis. Désolée ma vieille, mais tu m’embêtes, là. »
Meiling se recentra vite sur Marisa, mais il était trop tard. Elle eut à peine le temps de voir un étrange vase bleu décrire une parabole dans les airs, chutant vers le sol … Puis entrer brutalement en collision avec la terre. Il vola soudainement en éclats, tout en libérant une effroyable explosion de lumière qui aveugla la chinoise et la prit par surprise. Elle se protégea vivement les yeux et recula de plusieurs pas, décontenancée, mais n’eut pas l’occasion de faire quoi que ce fût de plus. Elle se prit la brosse du balai de la jeune fille en plein sur le sommet de la tête, puis sentit quelque chose lui balayer les tibias. Meiling se vautra lamentablement à terre, complètement hors de ses moyens, tandis que le pied de Marisa se posait avec une élégance insolente sur son dos.
« Pan, j’ai gagné ! déclara cette dernière triomphalement. Et maintenant, excuse-moi, mais j’ai deux mots à toucher à une certaine magicienne. Tu viens, Luke ? »
Sur ce, elle laissa Hong tranquille et utilisa son balai pour passer par-dessus la grille. Le jeune homme lui répondit rapidement par l’affirmative, mais s’approcha d’abord de la pauvre gardienne totalement désœuvrée qui avait été mise à terre. Les coups de Marisa à proprement parler ne lui avaient quasiment rien fait, mais la détonation du vase magique avait fait un peu plus que l’aveugler, lui drainant temporairement une bonne partie de ses forces. Meiling émit un petit gémissement consterné, puis toujours vautrée à terre, bras étendus devant elle, leva difficilement la tête vers l’adolescent qui la regardait.
« Fais attention avec cette gamine, jeune homme … avertit-elle. Tu ne sais vraiment pas de quoi elle est capable.
- … Oh, si justement, je le sais … »
Elle le dévisagea d’un œil interrogé, mais Luke ne répondit rien de plus. Il matérialisa de nouveau une planche de fer, grimpa dessus en un bond, puis partit rejoindre sa partenaire déjà avancée dans le jardin du manoir …

La façon dont ils étaient entrés dans le bâtiment avait le don d’épater Luke alors que la sorcière lui ouvrait les portes du Manoir du Démon Ecarlate. La facilité avec laquelle ils avaient passé le portail … Quand il repensait à ses affronts contre Meiling, qui remontaient maintenant à un bon bout de temps, il était partagé entre de l’admiration pour Marisa et un sentiment de dépit. C’était décourageant de voir à quel point sa partenaire était quand même largement plus douée que lui sur autant de fronts … En deux coups de cuillère à pot, pour ainsi dire, ils s’étaient à présent introduits à l’intérieur de l’édifice. Quand le jeune homme vit pour la première fois ce qui était le hall d’entrée de la noble propriété, il reçut un choc qui manqua de le faire reculer d’un pas. Marisa venait de refermer les portes derrière lui alors qu’il balayait le périmètre du regard, allant de surprise en surprises.
« C’est dingue … souffla-t-il. Marisa, est-ce que je me trompe si … Ce manoir a l’air plus grand de l’intérieur que dehors ?
- Tu as l’œil, avoua-t-elle. C’est vrai que si l’espace ici n’était pas aidé d’un coup de pouce magique, rien que ce hall prendrait le tiers du rez-de-chaussée. On est toujours un peu déboussolé, la première fois qu’on entre … »
Luke continua de scruter les environs, béat face au brusque changement de dimensions. Rien que le hall d’entrée était imposant : si on comparait sa superficie à celle du bâtiment à l’extérieur, il ne restait que peu de place pour le reste des pièces. Mais comme il venait de le comprendre, à force de voir des choses et des phénomènes défiant les lois de la physique en Gensokyo, l’espace intérieur du manoir était décuplé comparé à son apparence extérieure. Toutes sortes de choses, comme des armures, tapisseries somptueuses et autres vieux tableaux d’une netteté impeccable, s’alignaient irréprochablement contre les murs et les coins de la pièce énorme, encadrant des issues et des débuts de couloirs adjacents qui s’enfonçaient encore plus profondément dans les méandres de ce manoir gigantesque. Tapis rouges et escaliers s’élevaient également vers les étages supérieurs, au-dessus d’un plafond surnaturellement haut. Partout où l’on regardait, même si la carence en fenêtres rendait l’endroit assez sombre, les lieux respiraient la noblesse.
« … Dis, tu crois que Meiling va nous poursuivre ? demanda le jeune homme, anxieux. »
Marisa ne lui répondit pas tout de suite. Elle s’avança un peu dans le hall, puis tourna la tête vers l’un des nombreux couloirs qui en partaient. Aussitôt le coup d’œil jeté, elle revint vivement en arrière et se saisit soudain du bras de Luke. Le jeune homme, avant qu’il n’eût compris quoi que ce fût à ce qu’il se passait, se retrouva soudain plaqué dans un coin entre deux armures, la sorcière lui ayant plaqué la main contre la bouche.
« Fées ! chuchota-t-elle. »
Quelques secondes plus tard, un léger bourdonnement résonna dans le hall d’entrée. Les deux camouflés virent alors un petit groupe d’êtres volants, accoutrés de tenues de travail, traverser la pièce sans même regarder autour d’eux. Depuis leur cachette improvisée, même si elle n’était pas très efficace, Marisa et Luke attendirent que la patrouille s’éloignât … Ce qui fut le cas au bout de quelques dizaines de secondes. La sorcière laissa son ami respirer, revenant dans le hall d’entrée suite à ce fugace moment de danger.
« Tu as compris ? demanda-t-elle.
- … Oui, je crois … »
Pas besoin que Meiling revienne à leur poursuite : le manoir en lui-même était déjà rempli de gardes. Il allait falloir faire attention.

Le Manoir du Démon Ecarlate, comme l’avait pressenti Luke, était effectivement constitué d’un nombre impressionnant de pièces. Même si au fil de leur progression, le jeune homme avait l’impression qu’ils étaient perdus, Marisa connaissait parfaitement le chemin. Il ne leur fallu guère de temps pour atteindre la grande bibliothèque, sans s’être confrontés à de quelconque groupe de fée : pour une fois, la sorcière avait préféré opter pour la discrétion. Quand ils pénétrèrent dans Voile, la bibliothèque magique, l’adolescent eut de nouveau un choc, halluciné par la taille encore plus démesurée que tout ce qu’il avait vu jusqu’à présent. Ce à quoi Marisa fit semblant de ne pas prêter attention, et lui demanda gentiment de forcer un peu le pas. Ils parcoururent silencieusement les longues et labyrinthiques allées d’étagères, remplies d’ouvrages, tandis que Luke observait les alentours avec son habituelle fascination. La jeune fille marchait en avant, et ne put s’empêcher de laisser échapper un soupir en le regardant donner de la tête partout.
« Tu sais que tu me ressembles beaucoup, quand tu t’y mets ?
- Euh … Pourquoi ?
- Rien, laisse tomber. »
Elle ne dit rien de plus, amusée par sa réaction interrogée. Le jeune homme prit une mine un peu dépitée, et s’arrêta de regarder tout autour, se contentant de suivre sa partenaire au fil des rangées. Peu après ce court échange, l’éclairement dans le sombre labyrinthe bibliothécaire se mit à augmenter légèrement. Ils s’approchaient de la zone recherchée par Marisa : l’éternelle aire de lecture. Une dizaine de secondes plus tard, ils sortaient enfin des étagères de livres, et entraient dans la clairière de Voile. Marisa, toujours en tête de file, s’avança d’un pas décidé dans l’espace libre, son grand sourire espiègle peint sur le visage. Elle perdit néanmoins cette expression, en voyant ce qu’il se passait en ces lieux.
Luke lui emboita le pas. Sa partenaire s’était déjà bien avancée, et s’était arrêtée au milieu de l’aire de lecture, sans bouger. Il fronça les sourcils, puis partit la rejoindre. Il se rendit alors compte qu’une autre personne était là, debout devant une table surchargée de livres dont un était encore ouvert. Il s’arrêta à son tour, arrivé à la hauteur de Marisa, regardant la fille aux cheveux mauves avec incrédulité. Elle et son amie se fixaient l’une l’autre, dans un profond échange empreint d’un sérieux inégalé … Le silence continua de régner un bon moment, dans la bibliothèque du manoir. Puis, enfin, la lectrice ouvrit la bouche et le brisa.
« … Vous aussi l’avez perçue, n’est-ce point ? »


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 4 Jan - 20:45

Marisa écarquilla les yeux. Luke aussi eut un mouvement de recul. Il ne connaissait cette personne que de nom, pour être l’auteure de nombreux ouvrages qu’il avait lus … Mais il n’avait pas besoin d’en savoir davantage pour comprendre ce qu’elle avait dit. La sorcière se reprit très vite, abandonnant toute forme de familiarité avec la bibliothécaire. Chose rare.
« … Qu’est-ce que c’était, Patchouli ?
- Excellente question. Je crains que, en ma qualité de magicienne, je puisse affirmer que nul ne le sait. »
Sur ces mots, Patchouli Knowledge fit un signe à Marisa, l’invitant à s’asseoir avec elle à la table. La jeune fille ne se fit pas prier davantage, et prit place devant le meuble recouvert de livres. Le garçon, qui avait jusqu’à présent l’impression parfaitement fondée d’être ignoré, se contenta d’imiter sa partenaire et s’assit dans la troisième et dernière chaise libre autour de la table. L’éclairage de l’endroit, contrairement aux traditionnelles lampes à huile que la lectrice utilisait de nuit, était assuré par un ensemble de sphères lumineuses suspendues au plafond par de longues cordes dont l’autre extrémité était trop lointaine pour qu’on puisse la déceler dans les ténèbres de l’altitude. Des chandeliers étaient également présents sur les murs, mais la lumière qu’ils apportaient était bénigne. Quand tous furent en place, et le silence revenu, ce fut la jeune fille blonde qui lança la discussion.
« Alors … Tu savais qu’on viendrait ?
- A dire la vérité, je m’attendais plutôt à ce que ce fût toi et Reimu qui viendriez me rendre visite. Il est navrant de constater qu’il est coutume, désormais, pour vous de venir me consulter quand d’inexplicables événements surviennent en notre contrée … »
Elle poussa un petit soupir. Le rendu avec son visage blême rendait le tout particulièrement maladif, mais avec beaucoup de perspicacité, on pouvait également y déceler une forme d’amusement … Pour sa part, Luke était un peu surpris du registre linguistique qu’il avait à mobiliser pour comprendre les propos de cette personne nouvelle. Non pas qu’il avait du mal avec le niveau soutenu, mais la première fois avec Patchouli, ça faisait toujours un peu bizarre. Surtout qu’elle ne prêtait royalement pas attention à lui, et c’était tant mieux dans un sens …
« Bon, ne tournons pas autour du pot … reprit Marisa. Hier, je n’ai pas halluciné en ressentant cette décharge d’énergie, non ?
- Je ne pense point. Ou alors, il est à croire que nous ayons toutes deux halluciné. »
La sorcière esquissa un sourire. Elle était sur la bonne voie.
« Alors … Tu n’as vraiment aucune explication à ça ?
- … Malheureusement, je me dois d’admettre n’avoir jamais été confrontée à un phénomène de ce type. Ce qui, pour ne point mentir, tend à m’angoisser un tant soit peu. Je me suis permis d’interrompre toutes mes recherches actuelles sur les propriétés de la Pierre Philosophale afin d’ouvrir une nouvelle enquête personnelle à ce propos. Tous ces livres que vous pouvez voir, sont un recueil de ce que j’ai pu glaner comme pistes. »
La jeune fille jeta un coup d’œil rapide à la pile imposante d’ouvrages qui recouvrait la table. Vu leur nombre, effectivement, cette enquête avait dû être sérieuse. Il était temps que Patchouli entame ses explications à propos de l’énigmatique pic d’énergie …
« Tu pourrais me faire un résumé en abrégé, si possible ?
- Je pense que c’est préférable, certes. Mais, afin de ne point nous engager dans un débat sans début ni fin, je souhaiterais simplement parler des choses que je sais sûres plutôt que des innombrables spéculations que j’eus pu faire jusque maintenant.
- Fais-toi plaisir. Alors, c’était quoi, ce truc ?
- Le point sur lequel tu ne t’es point trompée, c’est qu’effectivement, la nature de ce phénomène était énergétique. Laquelle, ensuite, je ne saurais dire. Mais pour produire une telle ampleur, il est nécessaire d’admettre que ce n’était point quelque chose d’ordinaire … Rien de commun avec ce que l’on puisse retrouver en Gensokyo, en des temps habituels.
- … Et donc ?
- C’est tout pour ceci. Je suis navrée, mais je ne pense point pouvoir affirmer quoi que ce soit de plus à ce propos. En revanche, ça n’avait rien d’une décharge. C’était même, diamétralement opposé à cela. Le contraire.
- …
- Une charge, en d’autres termes. Laisse-moi te montrer. »

( ♫ ) Patchouli se saisit d’une feuille. Un encrier trainait sur la table, avec une plume dedans qui avait l’air d’avoir bien servi. Sous les yeux interrogatifs de Marisa, la magicienne se mit à dessiner un schéma. Elle traça une croix au milieu du vieux parchemin, puis se mit à esquisser quelques cercles concentriques autour de ce point. La représentation classique d’une onde à la surface de l’eau.
« Tu t’imagines que l’énergie s’est déplacée depuis le point vers l’extérieur, n’est-ce point ? »
Elle traça une flèche en conséquence, depuis la croix vers les bords de la feuille, à travers les cercles. Marisa acquiesça.
« Oui, comme ça. Sauf que tout se serait produit en un claquement de doigts …
- En ce cas, figure-toi que tu es dans l’erreur. En réalité, voici ce qui s’est produit. »
Cette fois, Patchouli traça une nouvelle flèche. Depuis le bord de la feuille, vers la croix. Par là, elle insinuait donc que les ondes d’énergie ne se seraient pas dispersées à partir de cette source, mais au contraire … Auraient convergé vers elle. C’était donc ça, ce que Marisa avait ressenti au-dessus de la Forêt Magique ?
« Comment peux-tu en être aussi sûre ? demanda-t-elle, surprise.
- J’avoue que je ne puis rien affirmer avec une exactitude absolue, concéda-t-elle. Mais c’est ce qui me paraît le plus probable … Comme je l’ai dit, il s’agit d’un phénomène rare, dont je n’ai point encore eu l’occasion d’observer en Gensokyo. Si cela avait été une simple dispersion de magie, cela n’aurait point été aussi rapide. Il s’agit du moins de ma théorie. »
La sorcière hocha de nouveau la tête, moyennement convaincue mais prêtant crédit à ces paroles. Généralement, quand Patchouli élaborait des théories, elles s’avéraient la plupart de temps vérifiées.
« … Quelque chose m’inquiète également, reprit cette dernière. Je ne sais point si cette question t’est venue à l’esprit, mais …
- Si. D’où peut provenir, et où est passée toute cette énergie volatile ?
- … Je vois que tu restes perspicace. Je n’ai guère d’hypothèse à ce sujet, néanmoins. La question de sa provenance, et de sa destination, n’est malgré tout point à prendre à la légère. Si vous avez l’intention d’enquêter là-dessus, avec Reimu, gardez-la à l’esprit.
- Evidemment. »
Par moments, Marisa avait l’impression que son interlocutrice la prenait pour une idiote. Cette pensée la fit pouffer de rire, bien malgré elle. Cela suffit toutefois à détendre un peu l’atmosphère, qui était assez tendue jusqu’à présent. La sorcière se rappela vite d’autre chose.
« Par contre … J’ai été demander à Alice aussi. Mais elle, elle n’a rien senti … Tu sais pourquoi ?
- Je ne pense point qu’il faille chercher midi à quatorze heures, pour ainsi dire, répondit Patchouli. »
Elle fit alors quelque chose qu’elle n’avait encore jamais fait depuis le début : elle se tourna vers Luke, et l’observa un court moment. Le jeune homme, un peu effrayé par ce brusque revirement de comportement, resta dans le mutisme et se fit tout petit. Il dut cependant bien se résoudre à répondre, quand elle lui posa la question quelques secondes plus tard :
« Et vous alors, l’avez-vous sentie ?
- … Euh, non. Rien ne m’a semblé bizarre, hier … »
La magicienne acquiesça, puis repartit sur Marisa comme si de rien n’était.
« Je suppose que seuls les êtres les plus sensibles à la magie ont pu la ressentir. C’était quelque chose d’extrêmement subtil, mais incisif si l’on y prêtait attention. Cela vous a fait un choc, n’est-ce point ?
- Oui. J’étais en train de voler sur mon balai … Ca m’a coupé dans ma course.
- Alice est certainement trop spécialisée dans l’art marionnettiste pour avoir pu ressentir ce phénomène évasif. Quant à moi … J’ai eu l’impression que le manoir volait en éclats. Koakuma peut témoigner de … mes réactions à ce sujet, mais ne nous éternisons point là-dessus. »
La jeune fille manqua de rire de nouveau, imaginant la lectrice dégringoler de sa chaise en hurlant. Cette fois, elle parvint à se retenir. Ca n’aurait pas été sympa, d’ailleurs : maintenant qu’elle y prêtait attention, Patchouli semblait plus fatiguée que d’habitude …

« Très bien, je pense que nous en avons terminé, déclara Patchouli. A présent que je sais que vous êtes sur l’affaire, je puis dormir en paix. J’espère vous avoir apporté le peu que mon aide puisse offrir.
- C’est parfait, assura Marisa. On va s’occuper de ça. Tu ferais mieux de te reposer d’ailleurs, tu as des valises sous les yeux …
- Certes … L’hiver a été rude pour nous. Après Sakuya d’être grippée, Rémilia de ne plus vouloir sortir de sa chambre, maintenant ces phénomènes saugrenus de se déclencher par chez nous … Tout ceci n’est guère réjouissant. »
Deux détails interpelèrent soudain deux personnes différentes. Mais seule la jeune fille eut le loisir de poser davantage de questions à propos de ce qui la turlupinait dans les derniers mots de la magicienne. Après plusieurs secondes de réflexion, elle reprit, l’expression attentive.
« … Comment ça, Rémilia ne sort plus de sa chambre ?
- Depuis deux semaines, ce me semble. Une dizaine de jours, tout au moins. Ce jour-là … Rémilia avait quelque chose d’étrange. Je me remémore encore qu’au dîner, elle n’avait rien dit du tout, et se contentait de relire les lignes d’une mystérieuse lettre. Elle n’a parlé de son contenu à personne …
- … Une lettre ? De qui ?
- Aucune de nous ne le sait. Il est rare que Rémilia nous cache quoi que ce soit, même à Sakuya. Nous ne savons point même comment elle en est entrée en possession, encore moins qui lui a livrée. Mais depuis, elle ne dit plus rien, reste complètement silencieuse à chaque repas, et n’a plus aucun contact avec nous. Même quand nous lui posons des questions … Elle nous ignore totalement. J’ai de multiples raisons de m’inquiéter …
- Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire … marmonna Marisa, déboussolée.
- Je souhaiterais bien le savoir … Mais ce n’est point un luxe que je puisse m’accorder. Rémilia reste la maîtresse du manoir : même en tant qu’amie proche, je ne puis me permettre de la contraindre à m’en parler. A elle de juger ce qu’il est bon ou mauvais de faire …
- … »
Il s’écoula encore un bon moment de calme, avant que la sorcière ne recule sa chaise et se lève. Luke l’imita, ayant suivi la conversation malgré son absence presque totale d’intervention. Il se posait de nombreuses questions par ailleurs, mais la plupart n’ayant pas de lien immédiat avec l’enquête, il les laissa de côté. Les autres, il les poserait à sa partenaire une fois qu’ils seraient sortis.
« Nous repartons, Patchouli, prévint Marisa. Je ne t’emprunterai pas de livre, cette fois.
- Comme toujours. J’espère que vous saurez tirer le fin mot de cette histoire.
- Compte sur moi. Tu sais bien que je n’abandonne jamais ! ajouta-t-elle avec un grand sourire.
- … Soyez prudente, Marisa … »
Elle acquiesça une dernière fois, nonobstant l’air réellement anxieux de la magicienne. Il ne lui en fallut pas plus pour tourner les talons, et se diriger de nouveau vers le labyrinthe de la bibliothèque, tandis que Luke restait à proximité de la table. Il se tourna vers elle, et la vit s’éloigner. Il hésita quelques instants … Avant de se retourner vers Patchouli, et de s’adresser à elle d’une voix timide.
« Excusez-moi … Dites, Sakuya, c’est …
- Luke, tu viens ? résonna la voix de Marisa dans le lointain. »
Il sursauta ; décidément, la sorcière n’était pas patiente. La lectrice le dévisageait d’un air interrogé, moins indifférent que ce dont elle avait pu faire preuve tout du long. Le jeune homme n’eut néanmoins pas la chance de continuer sur sa lancée : il s’excusa de nouveau envers Patchouli, puis s’en alla à la poursuite de sa partenaire, après avoir adressé une dernière courbette à la magicienne. Il rattrapa très vite son amie, et sortit peu de temps après de la bibliothèque qu’il avait tant convoitée une demi-année plus tôt. L’enquête ne faisait que commencer …

( ♫ ) Les deux partenaires n’avaient pas gaspillé beaucoup de temps dans les alentours du manoir. Ils furent sortis de l’édifice très peu de temps après leur conversation avec Patchouli Knowledge, sans rencontrer de quelconque autre difficulté, et s’éloignèrent du bâtiment mystique par la voie des airs, sans remarquer le soupir de Hong Meiling qui s’était relevée et renonçait à les poursuivre. Au-delà des terres, arpentant les routes invisibles du ciel, Luke et Marisa surplombaient Gensokyo en attente de leur prochaine étape.
« Que fait-on, maintenant ? demanda le jeune homme, alors qu’ils volaient à allure réduite.
- Je ne sais pas trop … avoua la sorcière. Même si Patchouli nous a confirmé que quelque chose clochait dans la contrée, nous n’avons pas réellement d’autres indices. Cette histoire de charge, cette énergie qui vient d’on ne sait où … J’ai l’impression d’avancer les yeux bandés.
- Il y a aussi cette histoire de lettre … Dis-moi, qui est Rémilia ?
- La maîtresse du manoir. Un conseil, Luke, ne t’approche pas trop d’elle si tu la croises un jour. Tu ne sais pas ce que cette vampire est capable de faire.
- Mais oui, tant que tu ne me le diras pas … »
Il prit un air un peu boudeur et blasé à la fois, lassé par toutes les choses que Marisa prétendait qu’il vivrait mieux sans les savoir. Comme par exemple, cette histoire avec la Montagne de la Foi. Et comme elle le faisait à chaque fois face à cette réaction, la jeune fille esquissa un sourire narquois, amusée par l’ignorance de Gensokyo dont Luke pouvait encore faire preuve, même après y avoir vécu aussi longtemps. Ignorance is bliss, voilà le genre de proverbe qu’elle lui sortait à chaque fois.
« … Je crois que nous sommes dans une impasse, finit-elle par reprendre. D’ordinaire, quand nous passons faire un tour au manoir, nous trouvons de quoi rebondir pour donner une orientation à l’enquête … Mais là, plutôt que de réponses, on a surtout trouvé des questions.
- Hmm … Tu as une idée, toi ?
- Honnêtement dit, non. En voyant le côté positif des choses, même si c’est pas vraiment positif, on sait à présent qu’il y a bel et bien quelque chose sur quoi enquêter. »
Un temps de silence s’écoula de nouveau. Depuis les frasques aériennes, ils avaient maintenant surpassé les nappes brumeuses qui couvraient le Lac ondin et planaient sans but au-dessus des étendues primaires de la forêt. On distinguait également, plus loin, les cheminées du village humain ainsi que la course du soleil dans le ciel à l’approche des deux heures de l’après-midi. D’autres groupes de créatures virevoltaient parfois ça et là, même si leur nombre était étrangement plus petit qu’à l’habituelle. Dans tous les cas, aucun d’entre eux n’était assez audacieux pour s’attaquer aux deux partenaires ; du moins tant que Marisa était dans le groupe.
« Dis … relança Luke. Tu crois que cette histoire de charge d’énergie et l’impression d’être observé, c’est lié ?
- … Je ne peux vraiment pas dire avec certitude, mais admettons. En tout cas, je ne vois vraiment pas dans quelle mesure ça pourrait l’être …
- C’est vrai … Mais c’est quand même ce qui nous a poussé à agir, et on a bien fait, visiblement. Il y a de quoi se méfier …
- … Franchement Luke, je la sens mal, cette histoire. J’ai un sale pressentiment. Mais bizarrement, je ne sais pas en quoi … J’ai l’impression d’oublier quelque chose. »
Il y avait beaucoup trop de choses à prendre en compte, beaucoup trop de trucs sortant de l’ordinaire qui s’étaient produits dernièrement. En récapitulant mentalement, Marisa dressait une liste des choses à retenir pour l’enquête, et ça commençait à faire beaucoup. Le pic d’énergie, l’impression d’être observée, l’absence de Reimu, la théorie de Patchy, la lettre de Rémilia … Comment pouvait-on relier tout ça ? Est-ce que tout avait vraiment un rapport ? Ou alors certains éléments de la liste n’étaient que fortuits et il ne fallait en garder que quelques-uns ? C’était à n’y rien comprendre …

« Que fait-on, alors ? »
La question du jeune homme tira la sorcière de ses pensées. Décidément, elle s’attardait trop dans ses réflexions, ces derniers temps. Elle secoua la tête, et posa son regard sur lui. Luke avait vraiment l’air désespéré quant à la suite des événements … Ca se voyait nettement que côté idée, il était en panne sèche. Pas un bon Sherlock Holmes, hein ? Marisa commençait à comprendre ce qu’il voulait dire … Même si sur le coup, elle ne valait pas mieux que lui.
« … On ne peut pas continuer comme ça, répondit-elle. Gensokyo est bien trop grand pour qu’on ne ratisse chaque centimètre carré … Il faut qu’on trouve un moyen ou un autre de poursuivre les recherches. Mais pas comme ça, à l’aveuglette.
- Un jour, j’ai lu quelque part que quand on était bloqué face à une énigme, il fallait parfois réfléchir sous un angle différent. Tu crois qu’il y a quelque chose que nous aurions pu négliger ? »
Marisa redressa la tête. Réfléchir … Sous un angle différent ? Avoir négligé quelque chose ?
« Attends voir … »
Il y avait un élément. Un élément, un seul, dans la liste. Tous les autres menaient à des sans issue, mais celui-là, on pouvait bien y faire quelque chose. Bien sûr … Comment avait-elle pu oublier ? Patchouli aurait déjà dû lui rappeler depuis longtemps …
« Je sais ce qu’on doit faire, Luke, déclara-t-elle. Il y a encore quelqu’un qui peut nous apprendre des choses sur ce qu’il se trame sous nos pieds, en ce moment.
- Ah oui ? Qui c’est ?
- Une certaine Reimu Hakurei, répondit-elle avec un ton détaché. »
Elle se tourna vers lui, jaugeant sa réaction. Tout ce qu’elle put voir, néanmoins, ne fut rien qui allait au-delà de ce qui semblait être de l’inquiétude. Voire de l’appréhension. Elle soupira de rassurement en son for intérieur : tant qu’il ne réagissait pas mal, ça devrait aller.
« D’après Alice, elle me cherchait hier soir, développa-t-elle. Je pense qu’elle a des choses à me dire, et ça coïncide drôlement avec le moment où j’ai ressenti la charge d’énergie. A mon avis, il vaudrait mieux écouter ce qu’elle a à nous dire, si on veut continuer.
- … Mouais. On … On va au temple, alors ?
- Malheureusement, je me suis déjà rendue chez elle ce matin, et elle n’était pas là … Je doute qu’elle soit déjà de retour. Elle est déjà sur le coup : il faut simplement qu’on la rejoigne.
- Tu veux qu’on se joigne à elle pour poursuivre ?
- Oui, pourquoi ? Ca t’embête ? »
Luke ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais se ravisa. Cela faisait plusieurs mois qu’il n’avait pas revu la prêtresse, et le souvenir de leur dernière rencontre ne suscitait chez lui qu’une honte froide et effrayante. Comment réagirait-elle, quand ils seraient de nouveau face à face ? Est-ce qu’elle le dévisagerait avec le même mépris dont étaient imprégnés ses yeux, dans les rues du village humain ? Son regard aurait été capable de le tuer … Il ne voulait pas la revoir. Il n’avait pas encore fait ses preuves. Cette enquête avec Marisa était la première, et serait peut-être la seule occasion qu’il aurait pour s’acquitter de ses crimes. Mais si Reimu s’en mêlait … Ca n’avait plus aucun sens ! Il fallait qu’il résolve ce mystère sans son aide coûte que coûte, sinon tout ceci ne servirait à rien !
« De toute façon, nous n’avons pas le choix … reprit Marisa en constatant son absence de réponse. Reimu est la prêtresse Hakurei, et s’occuper des incidents de Gensokyo est son devoir. Enfin, selon elle. Si nous ne sommes pas capables de faire son propre boulot à sa place, le moins qu’on puisse faire, c’est aller lui prêter main-forte …
- … Ouais, si tu le dis. Mais j’étais plus tenté par résoudre cette enquête à deux, entre partenaires … »
Marisa soupira intérieurement, de lassitude cette fois. La mauvaise foi de Luke était tout bonnement évidente. Il n’y avait pas besoin d’être Patchouli pour deviner qu’il n’était pas motivé du tout par l’idée de se joindre à Reimu …
« … Tu sais Luke. Je suis bien consciente qu’il est des choses qui te tiennent à cœur, et que tu peux te montrer sacrément têtu quand tu t’y mets. Mais dans certains moments, il vaut mieux ouvrir un peu son esprit, et laisser de côté sa fierté personnelle.
- Et pourquoi je ne devrais pas faire ce dont j’ai envie ? J’ai des sentiments, je te signale !
- Mais Reimu aussi a des sentiments, Luke. Ce serait bien que tu t’en rendes compte … »
Le jeune homme s’arrêta net dans ses propos. La sorcière s’était tournée vers lui, et le fixait avec un regard … indescriptible. Elle venait de le prendre au dépourvu, et il ne trouvait rien à répondre. Il n’y avait rien à répondre.
Marisa tourna de nouveau son regard face à elle, laissant Luke méditer sur ce qu’elle venait de dire. Puis, sans lui demander son avis, elle obliqua légèrement à gauche et se dirigea ailleurs, prenant la direction des montagnes du Sud de Gensokyo. Le garçon dut accélérer légèrement sur sa planche de fer pour la rattraper.
« Où va-t-on ?
- Je pense qu’on ferait mieux de demander conseil à Yukari. Même si je doute sincèrement qu’on puisse la trouver là-bas, au moins on pourra demander l’avis de ses shikigamis … »
Le garçon acquiesça, n’ayant ni l’envie ni la nécessité de contredire et encore moins contrarier sa partenaire. Il avait la désagréable impression d’avoir gaffé quelque part, et ce ne serait pas quelque chose de nouveau chez lui. Déconfit, il resta muet tout du long de la traversée, jusqu’à ce qu’ils arrivent à la Route de la Liminalité …


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