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 [Fiction] L'avènement du Fer

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Lukeskywalker62
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 18 Jan - 22:24

Marisa eut beau scruter toutes les directions durant leur voyage, Reimu demeurait introuvable dans le ciel qui commençait à se voiler. Des nuages passagers, clairs et inoffensifs, commençaient leur passage devant le soleil alors qu’ils approchaient des habitations de Mayohiga. Ils avaient traversé la Forêt Magique par au-dessus, enjambant par la même occasion la longue mais discrète rivière d’eau douce qui serpentait tout du long de Gensokyo, avant de rejoindre sans perdre de temps le sentier qui devenait Route de la Liminalité. Malgré le printemps, la plupart des arbres qui peuplaient les paysages de la contrée avaient du mal à recouvrer tout leur feuillage, sans être dégarnis pour autant. Mais cette impression se faisait plus ressentir alors qu’ils entraient dans le domaine montagneux, en approche du village, là où les feuillus se faisaient de plus en plus dispersés.
Le silence était toujours présent entre les deux partenaires alors qu’ils avançaient en direction des habitations. Le ciel projetait à présent une sombre atmosphère sur le paysage rocailleux, et ils durent chercher un petit moment avant d’apercevoir les maisons recluses de Mayohiga. Luke s’apprêtait à dire quelque chose pour apaiser l’ambiance mais avant qu’il ne pût ouvrir la bouche, la sorcière s’arrêta et lui intima de faire de même d’un geste. Perplexe, il suivit le conseil et se tut. La jeune fille observa les alentours, vive et alerte, le bras toujours tendu sur le côté. Mayohiga était visible à deux cent mètres de là.
« Qui qu’on soit, Luke, nous ne sommes pas les bienvenus ici.
- … Comment ça ?
- Prépare-toi. Il y a un truc qui cloche, par ici. On va être reçus par le comité d’accueil dans pas longtemps … »
Le jeune homme déglutit difficilement, puis acquiesça d’un air mal assuré. Cela faisait des mois qu’il ne s’était plus entrainé autre que pour la chasse, donc ça n’allait pas aider s’ils devaient se faire prendre en embuscade.
« … Décale-toi de quinze centimètres sur la droite.
- De quoi ?
- Ce que t’es désespérant … »
Elle eut un rire un peu bizarre, puis tendit la paume de la main ouverte vers lui. Il eut une expression interrogée l’espace de quelques dixièmes de secondes, sans comprendre l’attitude inexplicable de sa partenaire, avant d’être brutalement ramené à la réalité.
La paume de main de Marisa s’illumina soudain d’une vive lueur. Par réflexe, Luke se protégea les yeux de ses avant-bras, mais c’était trop tard et peine perdue. La seconde suivante, plusieurs choses se passèrent simultanément. La sphère de lumière dans la main de la sorcière déflagra, le jeune homme fut brusquement expulsé en arrière, Marisa plongea vers le bas et une nuée de projectiles colorés fendit l’air à l’endroit exact où le jeune homme se trouvait la seconde précédente … Complètement largué, le garçon virevolta sans aucune grâce dans les airs, ayant perdu son appui volant, avant de parvenir à se créer une barre de fer à laquelle il se rattacha dans la confusion. Et pendant ce temps, son amie était déjà partie à l’assaut, pour faire face à ce qui leur barrerait la route.

La jeune fille redressa son chapeau d’un geste en poussant un juron. Une douzaine de cercles magiques, arborant le sceau de Salomon, faisaient progressivement leur apparition dans les airs entre elle et Mayohiga. Des nuages de projectiles sphériques, de couleurs et de formations variées, gravitaient autour en se rapprochant rapidement du centre des hexagrammes étoilés. Marisa connaissait ces techniques, et elle savait aussi comment les esquiver.
L’adolescent s’était enfin remis sur un surf de fer, après avoir esquivé de justesse l’attaque qui lui était fondu dessus. Il leva le nez, et distingua Marisa qui filait comme une danseuse aérienne entre des filets de projectiles extrêmement rapides. Il resta apathique, le regard vide, complètement incapable de réagir pendant plusieurs secondes … Puis remua précipitamment la tête, avant de partir à son tour au front. Les tirs que la sorcière venait d’éviter se dispersaient peu au fil de leur progression, mais cela suffit au jeune homme inexpérimenté pour ne pas se faire toucher lui non plus ; il parvint à passer la vague sans trop de problèmes, et mit le cap vers Marisa qui avait une quinzaine de mètres d’avance sur lui.
La sorcière sentait déjà les prochaines attaques venir. Au loin, des troupes de sphères étranges se regroupaient, fonçant plein gaz vers elle. Elle fronça les yeux, et enclencha deux orbes étoilés à ses côtés. Il ne fallut que deux secondes de plus pour qu’elle leur ordonne de tirer sans retenue, alors que les sphères ornées de motifs yin-yang ne se mettent à leur tour de lui envoyer des rafales de sphères semblables aux précédentes. Ce genre d’ennemi n’avait rien à voir avec les attaques habituelles de Reimu, et se retrouvaient fréquemment dans tout type d’endroit. Alors que ses flèches d’énergie émeraude atteignaient et exterminaient les sphères offensives qui tentaient de la descendre, de nouveaux cercles magiques aux hexagrammes apparaissaient légèrement plus loin … Marisa serra les dents, n’étant pas sûre de pouvoir tout esquiver sans faire usage de Carte d’Incantation. Ce qui serait dommage …
Puis tout d’un coup, quelque chose jaillit de derrière les rangs des ennemis mitrailleurs. Désespérée, la sorcière se saisit de sa carte Stardust Reverie, sûre et certaine de ne pas pouvoir gérer autant d’adversaire en même temps. Elle se rendit toutefois vite compte qu’elle pouvait la ranger dans son tablier, et termina de vaincre la cohorte qui lui tirait dessus avant de ralentir drastiquement. Tous les projectiles que les sphères lui avaient balancés étaient derrière, et des successions de sons brefs et aigus retentissaient à moins d’un mètre devant elle.
Luke était juste là, la main droite tendue en avant, poignet maintenu par sa main gauche en renforcement. A moins de trente centimètres de sa paume ouverte, un écran de métal d’au moins trois mètres sur deux essuyait de multiples tirs, dans un charivari d’éclats et de dissonances dues aux impacts. Un bouclier … qui les protégeait tous deux avec une efficacité redoutable, se déformant un peu plus à chaque salve. Quelques secondes plus tard, les rafales cessèrent, et le jeune homme évapora cette plaque défensive avec un soupir de soulagement et une légère fatigue. Ils l’avaient échappé belle, tous les deux. Plus aucun ennemi n’était visible, dans le lointain, et ils purent récupérer un peu de cette attaque surprise.
« Une bonne vue, une bonne vue … rumina Marisa avec un ton légèrement rieur. Tu parles ! Heureusement que j’étais là, sinon tu te mangeais tout dans la face avant même d’y comprendre quoi ce soit !
- Je comprends pas … J’ai vraiment rien vu venir ! Tu es franchement douée …
- Ou alors c’est juste toi qui a un sens de l’observation totalement défectueux. Mais … Merci quand même, pour m’avoir filé un coup de main.
- Je n’allais quand même pas te laisser rafler tous les honneurs, non mais ! »
Elle eut un rire amusé, qu’il partagea avec elle aussitôt. Au final, ils faisaient toujours aussi bien la paire. Mais l’heure n’était pas exactement aux réjouissances.

« … Pourquoi ils nous ont attaqués comme ça ? demanda Luke, sceptique. On était assez discrets pourtant, non ?
- … Luke, dépêchons-nous d’atteindre le village. Je suis certaine que nos réponses nous attendent là-bas.
- Je ne l’entends pas de cette oreille. »
Tous deux se tournèrent en sursaut vers le son de la voix nouvelle. Ils n’eurent autre choix que de s’écarter vivement l’un de l’autre, dans des directions opposées, alors qu’une volée de kunai transperçait l’air à l’endroit où ils se trouvaient à l’instant ; même la sorcière ne put éviter l’un d’eux de percer un trou dans un pan de son tablier. Quand ils se furent stabilisés, sur le qui-vive prêts à réagir, ils préparèrent respectivement leurs Cartes d’Incantation favorites, prêts à les enclencher au moindre stimulus. La personne qui les avait interceptés … C’était Ran Yakumo. Et elle aussi semblait prête à engager le combat, sur le point d’utiliser une Carte à son tour.
« Qu’est-ce qui te prend ?! lança la sorcière, fiévreuse. Pourquoi est-ce que tu nous attaques aussi soudainement ?
- Donnez-moi une seule bonne raison de votre présence ici ! ordonna la kitsune pour toute autre réponse. Si je ne juge pas votre motif valable, je ne retiendrai pas mes coups pour vous chasser de ces lieux !! »
Marisa et Luke se jetèrent un discret coup d’œil, éloignés de plusieurs mètres suite à l’assaut de Ran. Au son de sa voix et aux traits acérés de son visage, leur opposante semblait franchement sérieuse, et méfiante au possible. La sorcière fit vite comprendre à son partenaire que c’était à lui d’intervenir : Ran n’accordait quasiment aucune confiance à la jeune fille, et seul Luke pouvait espérer se faire entendre, dans la situation actuelle. Il suffisait même de voir le regard perçant que la kitsune adressait à Marisa pour comprendre que c’était surtout avec elle qu’elle n’avait pas l’intention de plaisanter …
Un peu nerveux, le garçon ravala sa salive et se tourna de nouveau vers la shikigami, les doigts toujours sur le point de dégainer une certaine Carte parmi le lot qui était caché dans une poche intérieure de sa veste.
« Nous … Nous sommes venus pour mener une enquête, commença-t-il maladroitement. On aimerait voir Yukari, pour lui demander conseil … On se demandait si elle pouvait se trouver ici.
- Développe. Quelle enquête, à propos de quoi ?
- Hé bien, à propos de tout un tas d’événements bizarres qui se déroulent depuis quelques jours … Marisa et d’autres magiciens ont ressenti un étrange phénomène énergétique, et nous avons aussi l’impression d’être observés depuis quelques temps. De plus, il semble que …
- C’est bon, ça va, le coupa-t-elle soudain. Je suppose que vous pouvez venir, si c’est ça. »
Ran avait eu l’air extrêmement agressive jusque là, mais depuis la dernière phrase de Luke, elle semblait s’être tout d’un coup radoucie – relativement parlant. A en juger par ce changement de comportement, le jeune homme semblait avoir fait mouche sur quelque chose, par pur coup de chance … Il interrogea Marisa du regard, mais celle-ci n’eut autre réaction qu’un haussement d’épaules muet. Finalement … Ran rangea sa Carte dans sa tenue, perdant toute attitude hostile envers les deux nouveaux arrivants. Ceux-ci l’imitèrent, replaçant respectivement Irondust et Stardust Reverie dans leurs decks, rassurés de ne pas avoir eu à employer leurs Cartes Couplées contre la kitsune. Cela aurait sans doute marqué un point de non-retour, entre eux et elle.
« … Suivez-moi, demanda-t-elle une fois la tension retombée. Dame Yukari n’est pas présente en ce moment, mais je pense que votre visite à Mayohiga se révèlera forte instructive pour vous deux …
- Comment ça ? s’étonna la sorcière. Il y a un problème ?
- Vous constaterez bien une fois arrivés sur place … Nous pensions que la prêtresse Hakurei serait la première à se rendre sur les lieux, mais vous l’avez sans doute devancée. A présent, ne posez pas plus de questions et contentez-vous de me suivre … »
La confusion était clairement lisible entre les deux jeunes amis, mais aucun ne se montra assez irrespectueux pour ignorer la requête de Ran. Celle-ci était devenue très calme, mais une grave inquiétude se discernait dans le son de sa voix, qu’elle n’allait sûrement pas utiliser pour discuter de la pluie et du beau temps avec eux. Ainsi, Marisa et Luke suivirent leur interlocutrice silencieusement, alors qu’elle les guidait sans tarder davantage vers les étendues faiblement peuplées du village perdu dans les montagnes …

Au départ perplexes par le comportement lunatique de leur escorte, les partenaires prirent leur mal en patience et se laissèrent mener vers le village qui n’était vraiment plus très loin. Ran volait lentement, scrutant les horizons avec une méfiance inquiétante, comme si elle s’attendait à ce que des ennemis ne surgissent de nulle part pour les intercepter. Les nuages qui obstruaient les rayons du soleil n’arrangeaient pas l’ambiance … Mais celle-ci se dégrada nettement plus alors que les trois personnes atteignaient les abords de Mayohiga.
( ♫ ) Marisa serra nerveusement le manche de son balai, l’expression de plus en plus crispée. Les traits de son visage étaient tendus, et des tendons saillaient de son cou, alors qu’elle se sentait soudain comme prise d’un malaise. Il y avait quelque chose qui n’allait clairement pas. De son côté, Luke non plus n’avait pas l’air de se sentir à l’aise : il semblait pris de sueurs froides, stressé plus que de coutume, et commençait à adopter la même conduite que Ran. Non, décidément, il y avait quelque chose qui ne tournait désespérément pas rond, dans les parages. Et ça leur en donnait la nausée.
Quand la kitsune s’arrêta enfin, tous trois se trouvaient à présent face à l’entrée du temple de Mayohiga, surplombant le reste du village désert sur la butte. Ran s’approcha de la porte coulissante de l’édifice : Marisa et Luke purent alors remarquer la présence d’un étrange verrou qui condamnait l’endroit, un verrou empreint d’une puissante magie qui maintenait le panneau résolument fermé. La femme-renarde tendit alors le doigt vers la serrure du cadenas, marmonna quelques incantations inaudibles, puis un cliquetis retentit dans le silence assourdissant des lieux. Le verrou tomba, et Ran fit coulisser la porte en les invitant à entrer ; les deux jeunes gens ne se firent pas prier, étouffés par l’atmosphère pleine d’angoisse qui sévissait dehors. A l’intérieur, on se sentait un peu plus en sécurité, mais l’aura sombre et empoignante qui tenait l’air de l’extérieur sous sa férule n’était pas près de disparaître de leur mémoire.
« C’est quoi ce bordel, Ran ? souffla la sorcière, une fois la porte refermée. Depuis quand est-ce que c’est comme ça, ici ?
- Hier soir, répondit-elle en remettant le verrou en place à l’intérieur. Plus personne n’ose sortir de chez soi depuis que cette atmosphère nocive s’est abattue sur notre village.
- … »
Luke s’assit à terre, proche de la table de la salle principale du temple. Marisa et leur hôte ne tardèrent pas à faire de même, visiblement tourmentées par ce qui se passait autour d’elles. Ran craqua une allumette, et s’en servit pour allumer une chandelle sur le meuble central, l’intérieur de la pièce étant inhabituellement sombre à cause des nuages qui passaient dehors.
« … C’est le paroxysme, déclara le jeune homme. Jamais je n’ai eu une impression aussi forte que quelqu’un se planque dans l’ombre pour me poignarder dans le dos dès que possible … Alors comme ça, tout le monde a l’impression d’être observé, ici ?
- Vulgairement dit, oui, acquiesça la kitsune. C’est le sentiment qui domine depuis que cette aura est apparue. C’est comme si nous n’étions en sécurité nulle part … »
Depuis qu’ils étaient entrés dans le village, cette sensation de malaise les avait submergés comme une vague gigantesque. Comparé aux précédentes impressions qu’il avait eues, celle-ci était beaucoup plus harcelante au ressenti du manieur de fer. Et ça lui en donnait des sueurs froides …
« C’est pour ça que tu nous as attaqués ? demanda-t-il. Tu croyais qu’on avait quelque chose à voir avec ça ?
- A vrai dire … Récemment, avant que cette aura ne s’abatte sur le village, j’ai reçu plusieurs témoignages étranges, et ouï de nombreuses rumeurs circulant dans nos rues. J’ai tout de suite fait le lien avec ce qui se passe à présent, voilà pourquoi je suis si suspicieuse.
- Des rumeurs ? A propos de quoi ?
- Je ne sais pas si tout est vrai, mais … D’abord, ce n’est pas la première fois que ça arrive. Je veux dire, ça faisait déjà deux fois que les habitantes de Mayohiga ressentaient cette impression de surveillance. Moi y compris. »
Luke se redressa, visiblement troublé par ces nouvelles. Le phénomène prenait de l’ampleur, malgré son aspect toujours aussi intangible.
« Et ça a commencé quand ? La première fois, je veux dire …
- Il y a à peu près une semaine … Et ça s’est reproduit quelques jours plus tard. Généralement, ces moments ne duraient jamais très longtemps, et disparaissaient de nos souvenirs aussi rapidement. Jusqu’à ce que hier soir … La chose ne se reproduise, et s’installe cette fois sur le long terme. Mayohiga est paralysé dans la peur, à l’heure actuelle.
- … Ca me fiche la trouille …
- Ce n’est pas terminé. J’ai également entendu plusieurs personnes me dire qu’elles avaient aperçu une ombre étrange dans les environs, lors de ces passages angoissants. Mais nulle n’a pu me dire à quoi elle ressemblait exactement. Le bruit court qu’une silhouette suspecte rôde aux alentours de Mayohiga … Quelqu’un qui ne ferait pas partie du village, et qui aurait même été aperçu près de ce temple.
- … On a essayé de s’introduire ici ?
- Je n’ai aucune preuve, mais beaucoup d’éléments semblent converger vers cette hypothèse. Dans tous les cas, rien n’a été dérobé … Mais depuis que l’on m’a dit que quelqu’un avait été vu au sommet de la butte, près de ce bâtiment, je le ferme constamment à clé. Et je redouble de prudence en ces temps troublés … »
Luke acquiesça, affermi par la découverte de ces nouveaux indices. Comme l’avait prévenu Ran, leur étape au village se révélait bel et bien fort intéressante pour le déroulement de leur enquête. Donc … Maintenant, ils apprenaient qu’un individu non-identifié hantait les parages de cette zone recluse de Gensokyo. Un individu manifestement lié à l’impression d’être observé … Tenaient-ils enfin le bon bout ?

L’adolescent s’éclaircit la gorge. La kitsune n’avait sans doute pas encore tout dit, et à son avis, il allait falloir la questionner un peu plus pour obtenir d’autres informations. Mais d’abord, il voulait savoir quelque chose
« … Et Yukari, alors ? Elle n’est pas là ?
- … Le cas de Dame Yukari m’inquiète, concéda la shikigami. Nous ne l’avons plus revue depuis un long moment, à présent. Contrairement à ce qu’elle peut dire ou ce que l’on peut croire, sa véritable résidence n’est pas le temple de Mayohiga … Et cela fait déjà plusieurs semaines que nous ne l’avons pas vue. Si nous avions pu lui demander ce qu’elle pensait de ce phénomène, nous l’aurions fait depuis longtemps …
- Hm. Je vois … Et, sinon, vous n’avez pas d’autres indices à propos de cette mystérieuse personne ?
- Tu veux parler de celle qui aurait été vue, rôdant près du village ? Hé bien, à vrai dire … Elle aurait aussi été aperçue près du bosquet qui se trouve un peu plus au sud-ouest d’ici.
- Un bosquet ?
- Les torrents qui dévalent les basses-montagnes locales ne sont sans doute pas comparables à ceux de la Montagne Youkai … Mais l’un d’entre eux termine sa course dans un lac, non loin de Mayohiga. C’est autour de ce lac qu’ont poussé de nombreux arbres, qui forment un grand bosquet d’où nous tirons notre source d’eau potable. Et … je pense qu’il s’agit d’une bonne piste, si vous désirez trouver le fin mot de cette histoire.
- Ah oui ? Pourquoi ?
- Parce que je m’y suis fait attaquer. »
Luke sursauta, surpris. La dernière phrase n’avait pas été prononcée de la bouche de Ran … Mais d’une autre personne, qu’il n’avait pas remarquée depuis son entrée à l’intérieur. A présent, à la lueur de la bougie, le visage inhabituellement tendu de Chen était apparu aux yeux du jeune homme. La kitsune eut l’air de la regarder d’un air réprobateur, comme si elle aurait préféré ne pas avoir à en parler. Connaissant le caractère protecteur de la femme-renarde, Luke se doutait que cet épisode ne devait pas faire partie des bons souvenirs pour l’une comme pour l’autre. Malgré le regard de Ran, la nekomata s’assit à son tour à la table basse sur un coussin, puis poursuivit son récit.
« C’était pas quelque chose de normal, assura-t-elle. Je voulais juste m’amuser un peu, alors je suis allée au bosquet de Mayohiga pour attraper quelques rats qui se baladent parfois là-bas. Mais avant que je n’aie pu atteindre le lac … Bam, plein de projectiles m’ont foncé dessus !
- Tu as vu qui t’as attaqué ?
- Nan, juste cette ombre bizarre que j’ai pu voir à travers les branches d’arbre … C’était il y a quelques jours, alors je ne me souviens pas trop. Mais je n’ai rien pu faire, à part m’enfuir … Il y avait beaucoup trop d’enfers de tirs, c’était du haut niveau. Cette malotrue m’a chassée de là en deux coups de cuillère à pot …
- … »
Le jeune homme se mit à réfléchir, indécis. Chen n’avait pas l’air spécialement affectée par cette attaque, mais ça se sentait à son ton qu’elle était plutôt vexée de ne pas avoir pu y réagir convenablement. Et même Chen qui n’était qu’une gamine en apparence avait de quoi donner du fil à retordre en de nombreuses situations, alors pour être boutée aussi aisément, son adversaire n’avait pas dû être quelconque …
Marisa était restée muette durant tout ce temps de conversation, bras croisés et figure aiguisée par les traits du scepticisme. Ce ne fut qu’après le court silence qui s’installa une fois le récit de la nekomata terminé qu’elle prit enfin la parole, s’adressant à son partenaire.
« Luke, je crois qu’il est temps d’arrêter de dire "impression d’être observé". On ne fait que se leurrer depuis le départ.
- … Hein ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Vu le point jusqu’auquel ce phénomène peut s’élever … Je ne pense pas que cette prétendue impression soit limitée à "être observé". A mon avis, ce n’est qu’un symptôme, une façade qui cache quelque chose de plus précis derrière. Cette aura, qui recouvre le village entier de Mayohiga … Elle est chargée d’une magie qui n’a rien de naturel, et qui nous perturbe parce que nous ne sommes pas habitués à la ressentir. C’est dire à quel point c’est malsain.
- … Je ne te comprends pas beaucoup …
- Ce n’est pas grave, du moment que moi-même je me comprends. Mais si tu veux mon avis, nous devrions aller faire un tour du côté de ce fameux bosquet. Je pense qu’on aurait des choses à y découvrir.
- Je suis d’accord. Ran, où se trouve-t-il exactement ?
- Survolez le village en suivant la Route de la Liminalité, répondit-elle. Vous le découvrirez normalement à quelques centaines de mètres de chez nous, par le grand groupement d’arbres qu’il constitue. Un peu comme le bois derrière le temple, vous ne devriez pas avoir de mal à le repérer. »
Il hocha la tête, reconnaissant envers la kitsune, puis se leva de son coussin. Marisa le suivit bien assez tôt, et se dirigea à pas rapide vers la porte tandis que la femme aux queues de renard se levait à son tour. Quand elle enclencha de nouveau le verrou, et que celui-ci permit à la sorcière d’ouvrir le panneau coulissant et de sortir à l’extérieur, Ran se tourna une dernière fois vers le protégé de sa maîtresse Yukari. Elle lui adressa un regard avant-gardiste.
« Sois bien prudent, Luke. Je ne sais pas si le reste des habitantes du village aurait été d’accord avec moi de placer ma confiance envers des humains, mais … Je compte vraiment sur vous pour mettre fin à cette tourmente. J’espère que votre enquête se passera sans mal.
- … Tant que Marisa est là, il n’y a pas de souci à te faire, affirma-t-il. Je joue plus le rôle de l’assistant que d’autre chose … »
Il lui adressa un sourire en coin, puis s’extirpa de la pièce à son tour, aux trousses de la jeune fille qui était déjà partie et le narguait de loin. Laissée derrière, Ran le regarda s’éloigner sur sa planche de fer encore un petit moment … avant de refermer la porte, et de la verrouiller de l’intérieur.

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 1 Fév - 19:50

L’air était toujours aussi pollué. Physiquement non, mais on avait quand même l’impression qu’un gaz étourdissant flottait malaisément dans l’atmosphère qui bordait Mayohiga. Quelque chose qui empêchait clairement Marisa et Luke, en route pour le bosquet, d’avoir l’esprit tranquille. La sorcière était partie précipitamment dans le but de presser le jeune homme à la suivre : mais une fois qu’il l’avait rejoint, elle avait repris un bas rythme de croisière sur son balai volant, décidant de se montrer alerte et réactive au maximum. Elle avait l’impression que tout pouvait arriver dans cette ambiance ternie par la tourmente, et alors que tous deux passaient les derniers toits du village par la voie des airs, ils se mirent à suivre la mystique Route de la Liminalité à allure réduite.
« Dis Marisa, tu as une idée de ce qu’on va pouvoir trouver là-bas ? questionna le garçon.
- … Strictement aucune, répondit-il après deux secondes d’hésitation. Je ne pensais à rien en particulier quand je disais qu’on y découvrirait sans doute quelque chose d’intéressant. Justement, j’aimerais bien tomber sur une bonne surprise … Ou une mauvaise, peu importe.
- Hum … En tout cas, je crois qu’on va devoir se préparer au combat. »
Elle acquiesça, l’air grave et préoccupé. C’était rassurant dans un sens que Luke s’en soit rendu compte tout seul, mais elle n’avait aucune idée de comment son style de combat avait pu évoluer depuis le temps. Si le conflit devait s’engager, se battre en coordination ne serait sans doute pas chose aussi aisée qu’au début de leurs entrainements …
Marisa serra un peu plus fort le manche de son balai, mal-à-l’aise. Il faisait toujours une ambiance désagréable, qui la perturbait avec malveillance. Elle commençait à en avoir mal à la tête …
« Si l’ombre que les habitantes de Mayohiga ont vue a rapport avec les incidents, alors c’est fort possible qu’on la retrouve tôt ou tard … Tu as des suspicions, à ce propos ?
- … Luke, franchement … Je ne sais pas du tout …
- C’est vrai qu’on n’a pas beaucoup d’informations sur elle … Si ce n’est que c’est quelqu’un de puissant. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien fabriquer à cet endroit … »
Le manieur de fer se mettait à marmonner tout seul, réfléchissant à voix haute. La sorcière se prit la tête dans une main, son mal devenant progressivement une sale migraine. Elle ne savait pas si c’était les élucubrations de son partenaire qui la mettaient dans cet état, mais elle n’eut pas le manque de tact de lui demander de se taire. Il faisait toujours sombre à cause des nuages qui masquaient le soleil, et son chapeau pesait de plus en plus lourd sur sa tête. Et … Luke commençait, doucement, à parler bizarrement.
« … près du temple de Mayohiga. Si elle s’y trouvait effectivement, elle devait sans doute vouloir parler à Yukari … En tête-à-tête. Elle a sans doute été déçue … »
Son langage était intelligible, mais quelque chose avait changé. Quelque chose de très inhabituel. Marisa redressa la tête, retirant légèrement sa main, et fixa le jeune homme avec un visage qu’elle n’avait encore jamais porté. Un visage déformé par une confusion énorme, soulignée par une espèce de peur sous-jacente. Comme si elle était en train d’assister à un phénomène aussi incompréhensible qu’effrayant, qu’elle était incapable d’expliquer.
« … J’avais jamais remarqué que tu parlais avec cette espèce d’accent bizarre, Luke … souffla-t-elle, déstabilisée. Tu … Tu le fais exprès, là ?
- Euh, hein ? De quoi tu parles ?
- Je sais pas, j’ai du mal à te comprendre … Je ne t’avais jamais entendu accentuer autant tes « r », auparavant … Tu … es sûr que ça va ?
- H-hé, oh, c’est bon, je sais quand même parler japonais, hein ! rit-il nerveusement. Bon d’accord, il y a des mots que je connais pas, mais … c’est la première fois que ça semble te gêner. Je t’assure que je parle … Comme d’habitude, là … »
Elle resta stoïque, avec le même faciès qu’au départ. Maintenant, elle n’avait quasiment rien compris à ce qu’il venait de dire. Les mots avaient été comme détachés, ayant chacun leur signification propre et claire, mais leur association en phrases n’avait donné aucun sens à ses paroles. C’était … Du grand n’importe-quoi. Pourtant, Marisa était intimement convaincue que Luke n’était pas en train de le faire exprès. Ce n’était pas son genre de se moquer d’elle comme ça … Et surtout pas en cet instant, alors que tout allait mal. Qu’est-ce qu’il se passait, à la fin … Tout partait de travers, ces derniers temps … Et cette foutue céphalée, qui ne se déracinait pas de sa cervelle …
« … Ca va, Marisa ? »
Elle se redressa brusquement, surprise. La migraine venait soudain de s’évaporer, en réaction aux paroles du jeune homme. Cette fois, elle les avait parfaitement comprises. Elle secoua la tête, et le regarda, déboussolée. Il avait franchement l’air inquiet, et … tendait les bras vers elle, s’étant rapproché par sa planche de fer. Elle le dévisagea avec des yeux interrogateurs.
« Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda-t-elle, perplexe.
- … Tu étais sur le point de tomber de ton balai … répondit-il, grave. »
Elle regarda son appui. Et elle se rendit soudain compte qu’elle était effectivement à moitié penchée de côté, déséquilibrée, comme si elle avait glissé quelques secondes plus tôt et venait tout juste de se rattraper. Elle se sentit d’un coup happée par une vague de désarroi, mais n’en montra pas une miette. Ce n’était pas le moment.
« … Je … Non, ce n’est rien, une fatigue passagère. Continuons. »
Son air inquiet ne fit qu’empirer, mais la sorcière ne répondit plus rien à son partenaire. Alors qu’ils volaient doucement vers le bosquet de Mayohiga, le silence fut la seule chose qui accompagna Luke et Marisa. La jeune fille s’efforçait de garder des traits détendus et sérieux, mais en son for intérieur, c’était une toute autre chanson.
Pour la première fois, véritablement, elle avait peur. Qu’est-ce qu’il lui arrivait … D’abord son balai, maintenant ça … Elle était en train de dérailler complètement. Elle avait l’impression de revenir en arrière inexorablement, de perdre des choses qui étaient pourtant encrées en elle. Qu’est-ce qui avait déclenché ça … Qu’est-ce qui la faisait régresser comme ça ? Etait-elle en train de devenir folle, ou alors n’était-ce vraiment que passager ? Comme aucune de ces questions n’avait de réponse, Marisa demeura sans mot dire pendant encore un très long moment, en attendant d’atteindre la prochaine destination et de poursuivre l’enquête qu’ils avaient commencée …

( ♫ ) Il devait être aux alentours de deux heures et demies quand les deux jeunes gens parvinrent enfin en vue d’un imposant groupement de troncs et de branches bourgeonnantes. Comme les arbres des montagnes de Mayohiga, les feuillus du fameux bosquet n’étaient que légèrement fournis en chlorophylle, ne formant qu’un tapis vert-marron visible depuis les cieux. Et au milieu de cette peinture végétale, une imposante trouée d’eau sombre était alimentée par les derniers filets d’eau découlant des montagnes basses, en provenance des légers glaciers qui devaient s’être développés au sommet de celles-ci l’hiver passé. Dans peu de temps, il y avait fort à parier que ces torrents vestigiaux disparaîtraient totalement.
Marisa et Luke se posèrent sur un sol de terre dure, après avoir traversé les feuillages naissants des arbres du bosquet. Contrairement à ce qu’ils s’étaient peut-être attendus, rien ni personne ne les avait attaqué à leur arrivée. Cela avait été le calme plat, mais une chose était sûre : l’impression d’être observé, ou plutôt l’aura ténébreuse qui emplissait les airs, n’avait pas du tout décrut. Pire, on avait l’impression qu’elle était encore plus puissante qu’à Mayohiga-même. Luke jeta un œil aux alentours : ils s’étaient arrêtés près du grand lac du bosquet, lac qui faisait bien un rayon d’au moins cinquante mètres. Celui où reposait le Manoir du Démon Ecarlate n’avait rien à lui envier, mais ce n’était pas non plus un simple étang. Quant aux arbres du coin, ils étaient relativement proches les uns des autres, et l’absence de sentier ne rendait pas les lieux plus éclairés.
« Tu es sûre que ça va aller ? demanda le jeune homme à sa partenaire. Si tu veux te reposer, n’hésite pas à …
- Je t’ai dit que c’était passager, Luke ! rétorqua-t-elle. Ne perdons pas de temps avec ça, ça n’en vaut pas la peine.
- … Si tu le dis … »
Elle s’éclaircit la gorge, signalant nettement son envie de ne pas poursuivre sur ce sujet. Elle allait effectivement bien mieux depuis quelques minutes, son mal de tête s’étant définitivement dissipé et son esprit de nouveau lucide. Il n’y avait plus lieu de se préoccuper de ça.
« Pour le moment, il nous faut retrouver des traces de la personne qui a attaqué Chen, décida-t-elle. Si elle se tenait dans ces bois il y a quelques jours, il y a fort à parier qu’elle ait laissé des indices quelconques sur ce qu’elle a pu y faire …
- … Qu’est-ce qu’elle irait faire ici, surtout ? Cet endroit a quelque chose de particulier ? »
Marisa scruta les alentours. Les arbres étaient d’espèces et de tailles diverses et variées, même si la grande majorité restait de feuillus. La terre quant à elle restait de la terre normale, pas sableuse, mais il n’y avait pas d’herbe. Et le lac … Il semblait profond, au vu de l’obscurité qui envahissait son fond. Très différent du Lac ondin, sur ce point. En général, les lieux ne dégageaient aucune magie particulière, du moins qui soit suffisante pour qu’on la perçoive par-dessus l’aura maléfique qui emplissait l’air.
« … Non, justement, répondit-elle. Ce n’est rien de plus qu’un groupe d’arbres concentré qui s’est développé autour d’une mare d’eau. Il ne doit même pas y avoir énormément de youkais par ici, en temps normal … »
Parce qu’à l’heure actuelle, le problème était vite réglé : il n’y en avait aucune. Hormis les deux partenaires, les lieux étaient déserts.
« Comment on s’organise, alors ?
- Je pense que nous devrions nous séparer, proposa la sorcière. Nous devons passer cet endroit au peigne fin et retrouver le moindre détail qui pourrait nous aiguiller. Si cette "ombre" est vraiment à l’origine de tout ce bazar, il y a fort à parier qu’elle soit précautionneuse. Parce que jusque là, on n’a franchement rien trouvé de concluant …
- C’est vrai. J’imagine qu’elle a dû effacer les preuves, s’il y en a …
- Il doit forcément y avoir quelque chose en rapport avec l’aura sombre qui recouvre Mayohiga, ici. Je sens la présence d’une source d’énergie peu commune … Et je n’arrive franchement pas à déterminer ce que c’est. Il va falloir chercher.
- Très bien. Je vais m’occuper de fouiller le secteur en amont, suggéra le manieur de fer. Si jamais je trouve quoi que ce soit, je te préviendrai avec une de mes Cartes d’Incantation.
- Hé bien, tu vois que tu peux prendre des initiatives parfois ! rigola-t-elle, un sourire taquin saillant de ses lèvres. »
Il eut une mimique blasée, détournant le regard quelques secondes. Comme quoi, le rôle "d’assistant" pouvait finir par lasser, si Marisa décidait de tout à sa place. Ces derniers temps, il n’avait fait que s’en remettre à elle.
« Si c’est comme ça, je resterai aux alentours du lac, annonça-t-elle. N’abandonne pas trop vite si tu ne trouves rien, hein ?
- T’inquiète. Au pire, donnons-nous une limite. Vers quelle heure on se retrouve, si on fait chou blanc ?
- Pas trop tard, on ne va pas s’éterniser là non plus. Prenons quatre heures, donc quand le soleil commencera légèrement à se coucher. Ca devrait nous laisser le temps de bien fouiller tout ce qui se trouve ici.
- Ca roule. »
Sur ce, les deux jeunes gens se séparèrent. Luke prit sans tarder la route pour partir vers les hauteurs de la montagne, suivant le petit torrent qui se déversait dans le lac depuis le sommet, dont les pentes présentaient également d’autres arbres dispersés. Marisa quant à elle débuta dans ses investigations, examinant de son œil de sorcière les éléments notables de la zone. Les nuages commençaient à se disperser, ramenant un peu de lumière dans les parages, mais l’impression d’être observé demeurait et s’imposait plus que jamais. Les deux amis étaient déterminés à tirer tout ce mystère au clair …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 2 Mar - 20:44

Marisa retira son chapeau de sa tête, lasse et découragée. Elle s’assit lourdement dans un soupir, sur une grosse racine noueuse qui jaillissait de terre juste à côté de son arbre. Elle leva le nez, l’esprit embrouillé et douloureux : le ciel arborait maintenant un soleil descendant, qui ne mettrait guère de temps avant de laisser place au crépuscule. Et l’air commençait à se rafraîchir.
Les coups de quatre heures étaient largement passés. Et Luke n’avait toujours pas donné le moindre signe. Cela faisait presque deux heures qu’elle lambinait ici, maintenant, deux heures qu’elle inspectait les lieux tout autour du lac sans mettre la main sur quoi que ce soit de réellement concluant. A part deux ou trois traces de pas sans intérêt près des berges de boue séchée, rien du tout n’avait permis à la sorcière de tirer la moindre conclusion, sans compter les fausses pistes. Et l’aura de mal-être qui planait au-dessus de la région n’avait pas varié du tout, tout au long de ces épuisantes heures de vaines recherches.
« … »
Elle poussa un nouveau soupir, puis tendit la main vers le haut. Une légère gerbe d’étincelles vertes s’éjecta de là comme un geyser, et franchit la limite des quelques feuillages naissants. Dans le ciel, une explosion lumineuse remarquable se produisit …
Plusieurs minutes plus tard, la jeune fille entendit des bruits de pas. De course, plus précisément ; elle releva la tête, et vit son partenaire qui revenait des sommets des montagnes locales. A sa vue, elle se releva et vint à sa rencontre, laissant son chapeau sur la racine derrière elle.
« Tu as trouvé quelque chose ? demanda Luke alors qu’il s’arrêtait.
- … Non, rien du tout, répondit-elle en faisant de même. Et toi ?
- Pareil … Il n’y a que des cailloux et des arbres morts, là-haut. J’ai aussi examiné le lit des maigres torrents qui s’écoulent dans le lac : il n’y avait strictement rien à voir …
- On perd notre temps. La personne qui était ici n’a rien laissé derrière elle … A part ça. »
Le manieur de fer n’eut pas l’air de comprendre pendant quelques secondes, avant que Marisa ne lui montre du doigt les traces de pas dans la boue séchée près du lac. Comme Luke avait l’air incrédule, la sorcière et lui s’approchèrent plus près de cet indice peu parlant. Les traces laissées étaient floues, rares, et aucune semelle n’était reconnaissable dedans en aucune façon. La seule chose qui semblait vraiment étrange, c’était qu’elles étaient très proches de la rive, et que la personne qui s’était tenue ici aurait pu manquer de glisser et tomber dans l’eau.
« … C’est bizarre, annonça Luke après un long temps de réflexion. Si elle tenait tant à effacer les traces de son passage, pourquoi avoir laissé un indice aussi évident ?
- Parce qu’on ne peut en tirer aucune conclusion, Luke … Chen est témoin, on sait très bien que quelqu’un se trouvait ici à ce moment-là. D’ailleurs, on ne sait même pas si ces empreintes appartiennent bien à la personne qu’on cherche …
- … Attends … Regarde, on dirait que … »
Le jeune homme se baissa pour examiner les empreintes de plus près. Marisa l’observa sans trop comprendre, étonnée par l’intérêt qu’il portait à ce qu’elle avait considéré comme dérisoire tout au long de son investigation. Il n’y avait que deux traces identifiables ; l’une d’entre elle était un fatras de boue incompréhensible, comme si on avait glissé sur place à cet endroit. L’autre était un peu plus convaincante, étant donné qu’on reconnaissait presque la forme d’une semelle. On pouvait même en distinguer l’avant de l’arrière, en d’autres termes, l’endroit où devaient se trouver talon et orteils.
« … Cette empreinte … C’est comme si la personne venait d’émerger du lac quand elle s’est faite …
- Quoi ? Euh … Hein …?
- Ca ne te parait pas bizarre, au fond ? C’est le seul endroit où il y a des empreintes, sur tout le tour du lac … Enfin, sauf si tu en as repérées ailleurs ?
- Non … Il n’y en avait qu’ici.
- Le sol n’est pas boueux, pourtant. L’eau qui a formé cette boue doit donc venir forcément du lac, et a dû être déplacée … En gros, ce n’est pas en venant simplement ici que cette personne a laissé ces traces. Et surtout … »
Luke se releva et regarda Marisa dans les yeux. Il avait un air grave sur le visage, comme s’il venait de comprendre quelque chose d’essentiel, mais qu’il était incapable d’expliquer. La sorcière entrouvrit légèrement la bouche, une lumière de compréhension éclairant petit à petit son visage ridé par la fatigue. Le manieur de fer termina sa phrase.
« … Vu les traces … Elles ont été faites alors que la personne se tenait dos au lac. »

Un silence s’écoula. Marisa continuait de soutenir le regard de Luke, celui-ci lui transmettant une certaine information qu’elle devait déchiffrer. Le jeune homme, lui, ne savait pas exactement ce qu’il fallait conclure … Mais il savait que la jeune fille, elle, le pourrait. C’est pourquoi il attendit simplement, le temps que la sorcière comprenne ce qu’il voulait lui dire, qu’elle décide enfin de ce qu’il fallait faire pour tirer le fin mot de l’histoire.
La personne qu’ils cherchaient venait d’émerger du lac. C’est en émergeant du lac qu’elle avait fait ces traces. Que fallait-il en déduire ?
« … »
Marisa porta doucement la main à son tablier, et commença à le déboutonner. Très vite, elle retira l’habit noir qu’elle portait toujours par-dessus sa chemise … Qu’elle commença également à dégrafer, sous les yeux incrédules du jeune homme.
« H-hé !! Qu’est-ce que tu fais ?! »
Elle était déjà en soutien-gorge quand elle lui fit un geste rapide de la main pour lui ordonner de se retourner. Luke ne se fit pas prier et fit volte-face, embarrassé par le soudain délestage vestimentaire dont faisait preuve sa partenaire. Les yeux rivés sur un arbre, il entendit par la suite plusieurs vêtements tomber au sol les uns après les autres dans des bruits mous, de froissements de tissus, puis quelques craquements articulaires résonnèrent. Il n’eut pas le temps de dire ou de faire quoi ce soit de plus qu’un grand bruit d’eau retentit, le faisant se retourner vers le lac par réflexe …
Des vagues d’eau se dessinaient en ondes, et la sorcière venait de plonger.
« Marisa !! »
Il lança un regard vers l’abysse, et constata que la jeune fille était déjà partie bien profondément dans l’eau. Très vite, elle disparut de ses yeux, engloutie par la noirceur des eaux sombres. Il eut une expiration nerveuse, jugeant la décision de son amie un peu … précipitée et expéditive. Il ne s’était pas attendu à ce qu’elle se jette à l’eau aussi vite …
Il jeta un bref œil vers les vêtements que Marisa avait laissés derrière elle. Tout son tablier était là, ainsi que la chemise qu’elle portait par en-dessous. Encore heureux qu’elle n’avait pas non plus retiré sa culotte ou son corsage … Indécis, Luke resta au bord de la rive en scrutant le fond du lac obscur, prêt à aider sa partenaire à remonter quand elle reviendrait, ou plonger à son tour si jamais elle ne réapparaissait pas.

L’eau était glaciale. En y repensant, Marisa se demanda pourquoi il avait été nécessaire de se déshabiller avant de s’immerger tête baissée dedans. Il était cependant trop tard pour y penser maintenant, et à moitié dénudée, elle s’enfonçait lentement dans les ténèbres du lac profond.
A grands mouvements de bras et de jambes sous l’eau, elle nageait en brasse coulée vers les profondeurs que ses yeux ne parvenaient plus à voir. D’un rapide geste, elle fit apparaître une petite sphère de lumière devant elle, et observa les abysses tout en relâchant périodiquement de petites quantités d’air de ses poumons.
« … »
Le fond n’était plus très loin. La lumière apportée par son sortilège lui permit en outre de distinguer plusieurs poissons qui se déplaçaient en groupe dans cette nuit sous-marine, dans laquelle elle avait inopinément apporté le soleil. L’eau froide et assez impropre lui faisait mal aux yeux, aussi elle tentait difficilement de les garder ouverts. L’oxygène deviendrait très vite une denrée rare si elle restait trop longtemps loin de l’air ; cela faisait déjà une minute et demie qu’elle avait plongé, ça devenait déjà dur de rester calme alors que des réflexes tentaient de lui faire inspirer de grandes bouffées d’air. Et la pression n’arrangeait pas les choses. A ce rythme, elle était déjà sans doute à cinquante mètres sous la surface …
Enfin, elle atteignit le fond. Elle tenta de poser pied à terre sans succès ; les caillasses qu’il y avait au fond faisaient glisser ses pieds. Elle observa très vite autour d’elle, sachant qu’elle ne pourrait rester ici trop longtemps. Les poissons fuyaient à sa lumière, et les saletés dans l’eau installaient un brouillard assez malsain qui réduisait sa vision malgré son sort. C’était sans doute à cause de ça que l’eau était si sombre, vue d’en haut. Il serait sans doute difficile de trouver quoi que ce soit, dans de telles conditions. Toutefois, Marisa put enfin sentir quelque chose … Quelque chose qui lui donna l’impression que, plus que jamais, elle s’approchait de la cause de tout ce qui s’était déroulé à Gensokyo dernièrement.
La source était là. Celle de l’impression de malaise qui avait recouvert Mayohiga, et qui tenait ce bosquet sous sa férule : c’était définitivement là. A cet endroit, il y avait quelque chose, quelque chose qu’elle était incapable d’identifier, mais quelque chose sur quoi elle mettrait la main par tous les moyens avant de remonter. Encore devait-elle le trouver … Alors qu’elle sentait le manque de respiration se faire de plus en plus inquiétant, Marisa nagea légèrement devant elle. Elle avait mal aux poumons, et elle ne voyait pas grand-chose. Cependant, désespérée, elle n’abandonnait pas : elle sentait qu’elle s’approchait toujours plus, encore et encore, de ce truc malsain qui déployait l’aura de tourmente. Elle voulait l’avoir à tout prix, et nageait frénétiquement face à elle en luttant contre l’envie d’inspirer de toutes ses forces. La situation commençait à devenir critique. Elle sentait son cœur battre la chamade dans sa poitrine, tandis que ses yeux s’injectaient de sang, vaisseau par vaisseau.
Puis enfin, elle distingua une ombre. Elle écarquilla les yeux, et ne stoppa pas son avancée. C’était là.
La chose était là, tapie dans les ténèbres, siégeant dans un silence impérial au milieu des eaux profondes.

Luke commençait à paniquer. Cela faisait trois minutes que Marisa avait disparu. Il avait vu des bulles remonter à la surface, y éclater, mais maintenant il n’y avait plus rien. Plus aucun signe de vie.
« Marisa !! Marisa, remonte si tu m’entends !!! »
C’était stupide et il le savait : à une telle profondeur, Marisa ne l’entendrait jamais. Son rythme cardiaque commença à s’emballer, imaginant déjà sa partenaire inerte au fond du lac, noyée, sur le point de remonter à la surface pour y flotter sans vie … Les poumons emplis d’eau et en insuffisance respiratoire. Il secoua vite la tête, et rassembla son courage. Au bout de quelques secondes, il prit un peu d’élan en arrière. Il commença à s’avancer d’un pas rapide, sur le point de plonger à son tour dans le lac.
Mais ce qui se produisit juste à ce moment-là l’empêcha de se jeter à l’eau.
Luke tomba à la renverse, basculant d’un coup sur le côté. Le sol venait de s’agiter sous ses pieds en une puissante et unique vibration, comme si la terre venait de subir un coup de fouet gigantesque. Eberlué, il se remit vite sur ses mains, regardant autour de lui à quatre pattes. Il tourna la tête dans toutes les directions, le phénomène qui venait juste de se produire demeurant un mystère total pour lui. Puis … Il sentit soudain un changement radical.
L’atmosphère tout autour de lui sembla s’apaiser en flèche. La dévorante sensation d’être observé, qui les envahissait sournoisement depuis tout à l’heure, se levait avec une vitesse hors du commun. En quelques secondes, il n’y avait déjà presque plus rien. Et dix secondes plus tard … Tout était fini.
Le soleil avait pointé de nouveau ses rayons dans le ciel. Le jeune homme se releva, les yeux fixes et indécis. Il se sentait … merveilleusement mieux. Tous ces tourments s’étaient dissipés comme un nuage de vapeur … Il n’aurait jamais cru qu’avoir l’esprit au repos pouvait faire autant de bien. Et la clarté du jour éclaircissait aussi bien les lieux que ses pensées …
Puis Luke se souvint que Marisa était toujours au fond du lac.
« A-ah !! laissa-t-il échapper, affolé. »
Il se retourna vivement vers la rive, pointant son regard vers les abysses. Mais avec le retour du soleil … il semblait également que les fonds de la poche d’eau se fussent éclaircis. Elle était infiniment plus limpide … Et le jeune homme put distinguer une forme onduler sous la surface. Elle remontait vers celle-ci à toute vitesse, s’agitant comme une diablesse. A cette vue, Luke se mit à genoux aussi vite qu’il put près du bord, et attendit, prêt à plonger ses mains dans l’eau. Quelques secondes plus tard … Il le fit, et agrippa fermement les deux poignets que lui présentait sa partenaire exténuée. L’instant qui suivit, Marisa fut extirpée du lac, dans une colonne d’eau jaillissante, son corps et ses cheveux complètement trempés. Le jeune homme la fit s’allonger à terre, faisant de son mieux pour garder son calme, alors qu’elle inspirait profondément et avec ardeur un air qui lui avait visiblement manqué.
« Ca va ? demanda Luke, angoissé. Tu n’as pas aspiré d’eau ?! »
La jeune fille continua d’aspirer de l’air à toute pompe, sa poitrine demi-nue se soulevant furieusement à chacune de ses inspirations saccadées. Se rendant compte qu’elle était sacrément découverte, le jeune homme détourna le regard, gêné. Même quand il logeait chez elle, jamais, au grand jamais, il ne l’avait vue aussi peu habillée.
Tandis qu’il regardait ailleurs, à genoux à côté d’elle, le manieur de fer sentit néanmoins une prise s’affermir autour de son avant-bras. Interloqué, il se tourna vers le visage de Marisa, qui continuait toujours de souffler dans une cadence infernale. Elle le tenait, réclamant son attention. Et elle agita son autre main, brandissant un objet dans celle-ci au-dessus d’elle. Luke leva le nez, et aperçut alors ce qu’elle avait ramené des profondeurs de ce lac.
« L’ai … l’ai eu … siffla-t-elle avec un large sourire, entre deux inspirations. »

Le garçon vit, au bout de son bras qu’elle tendait triomphalement vers le ciel, l’artefact qu’elle avait trouvé. C’était … une corne. Un des sourcils de Luke se releva, et il plissa les yeux, incrédule. Non, ce n’était pas une corne … Mais ça y ressemblait, de loin. L’objet en lui-même était très difficile à décrire, et ne semblait réellement apparenté à rien de connu. C’était une espèce de solide géométrique très particulier, comme ceux qu’il avait peut-être déjà vu dans de vieux livres de mathématiques quand il se trouvait encore dans le monde extérieur … et qu’il aurait spontanément pu appeler octaèdre s’il avait pu poursuivre de telles études. Mais encore, cet octaèdre n’était pas régulier : long d’environ trente centimètres, il était beaucoup plus étiré d’un côté que de l’autre. Son aspect était étrange, et provoquait un certain malaise intérieur quand on le regardait … Fait d’une matière minérale foncée, il luisait d’un sombre éclat violet. Et il semblait paré de glyphes et de runes sur la plupart de ses faces triangulaires …
Luke remarqua que le bras de la sorcière tremblait sous son poids. Pour la soulager de ce fardeau, il n’hésita pas à lui prendre l’artefact cabalistique de la main. Il ressentit effectivement toute la masse de la chose, comme si elle était faite de plomb … Il en profita également pour détailler plus profondément cet octaèdre singulier. La plus longue extrémité était à vue d’œil trois fois plus grande que la plus courte, et la base carrée qui séparait l’une de l’autre ne devait pas excéder les sept centimètres de côté. Quand il faisait bouger l’artefact entre ses doigts, le soleil se reflétait dessus, révélant en son intérieur une espèce d’ombre impalpable. Les idéogrammes sans signification apparente qui se profilaient sur les faces ne correspondaient à absolument rien que Luke n’avait déjà vu. Même dans tous les livres de la bibliothèque de Marisa …
« … Qu’est-ce que c’est que ce truc …? »
La sorcière avait très certainement réponse à la question, mais le jeune homme préféra attendre qu’elle se repose pour lui demander. Le temps passa, laissant place au silence et aux halètements de la jeune fille pendant quelques minutes. Durant celles-ci, Luke préféra s’affairer à regarder ailleurs pour laisser un minimum de pudeur à sa partenaire.
Enfin, quand elle eut récupéré, Marisa se redressa, et poussa un profond soupir. Elle se rendit de nouveau au lac, histoire de se nettoyer le peu de terre qui avait souillé sa peau, avant de retourner à ses vêtements et de se rendre dans un coin intime du bosquet pour s’habiller de nouveau. Leurs recherches semblaient enfin porter leurs premiers fruits.

Un quart d’heure plus tard, Marisa revint à Luke, cette fois totalement équipée de sa panoplie de sorcière. Il préféra ne pas faire de commentaire sur les instants précédents où elle avait été moins couverte, ce n’était pas le moment de discuter de choses aussi futiles. En tout cas, elle semblait aller beaucoup mieux, maintenant. Le soleil déclinait lentement vers l’horizon, et l’atmosphère était à présent totalement revenue à la normale ; Moyahiga, à quelques centaines de mètres de là, devrait bientôt reprendre une vie sereine.
« Ne te jette pas à l’œil aussi précipitamment la prochaine fois, somma le manieur de fer alors qu’elle revenait vers lui. Tu va finir par faire de l’aéroembolisme.
- Oh, c’est bon, c’est pas pour une fois … »
La jeune magicienne se sentit un peu surprise : d’ordinaire, c’était elle qui lui faisait le sermon. L’adolescent la regarda un peu sévèrement encore un moment, avant de reprendre un ton de conversation plus normal.
« Bon … Alors, qu’est-ce c’est, cet objet ? »
Marisa regarda l’octaèdre qu’il avait gardé dans ses mains jusque là. La tête soutenue par la main, elle commença à réfléchir.
« Tu sais quoi, Luke ? finit-elle par dire. Honnêtement dit, je n’ai jamais vu ou entendu parler d’un truc pareil. Dans aucun livre, ou quoi que ce soit.
- Toi aussi …?
- Ca ne correspond à rien de ce que ma connaissance englobe. Je ne savais même pas que de tels objets pouvaient exister … En fait, je l’ai trouvé caché tout au fond du lac, reposé sur une espèce de piédestal. Il était orienté d’une façon bizarre, d’ailleurs …
- Bizarre ?
- Le piédestal le tenait de façon à ce que la pointe de la petite pyramide soit orientée en diagonale, entre le ciel et l’horizon. Enfin, j’imagine, je n’avais pas de repère en profondeur. Une chose est sûre par contre : c’est à cause de ce bidule que tout est parti en vrille, ici.
- Et maintenant ? Il a arrêté … d’émettre cette aura de malaise ?
- Visiblement oui, mais je ne peux être sûre de rien. Ma magie n’arrive pas à cerner parfaitement ce truc … Je ne sais même pas ce qu’il a fait, exactement. »
En fait, ils n’étaient pas plus avancés. Quand elle faisait l’inventaire de ce qu’ils savaient, à quoi pouvaient-ils relier cet artefact ? La charge d’énergie, peut-être ? En quoi l’impression d’être observé pouvait y être liée, si elle était générée par cet octaèdre ? D’ailleurs, est-ce que c’était vraiment ce machin qui avait déclenché ces impressions, à travers tout Gensokyo ? Maintenant qu’elle y pensait, c’était juste après avoir ressenti le pic d’énergie qu’elle avait eu ce symptôme … Alors, peut-être ? Non … Tout ça, ce n’était que de la supposition. Ca ne servait à rien, à part à les faire tourner en rond davantage. Au juste, ils ne savaient vraiment pas ce que faisait exactement l’artefact ; ils ne savaient même pas comment ça s’appelait.
« Quelle galère … soupira le jeune homme. Il faut qu’on sache ce que cet objet faisait exactement, sous le lac. Ca devait bien servir à autre chose que d’instaurer cette aura de tourmente, non ?
- Oui. Ca ne fait aucun doute …
- Je pense qu’on va devoir retourner voir Patchouli Knowledge … Elle saura sans doute mettre un nom sur ce que c’est. »
Marisa cligna des yeux. Pendant quelques secondes, la scène fut comme gelée. Luke s’était attendu à ce qu’elle approuve sa suggestion, mais il fut pris au dépourvu face au mutisme qu’il obtint à la place. Puis, un grand sourire se dépeignit sur le visage de sa partenaire.
« … Ma parole, tu es un génie, Luke !
- Hein ?
- Je sais qui peut nous aider ! Et pas besoin de retourner au manoir pour ça ! Suis-moi !
- Hé !! »
Elle venait de lui piquer l’artefact des mains. Elle le rangea vite fait dans son tablier tout en prenant la fuite, enfourchant son balai. Luke dut réagir assez vite pour ne pas la perdre de vue : il grimpa de nouveau sur une planche de fer matérialisée, suivant tant bien que mal sa partenaire décollée au quart de tour. Décidément, elle ne perdait pas de son entrain … Il eut un léger rire alors qu’il disparaissait dans le ciel à la suite de Marisa, laissant le bosquet tranquille et serein derrière eux. Les teintes orangées de fin de journée commençaient déjà à couler sur le tableau céleste …

La sorcière avait le vent en poupe quand elle décida enfin de se poser. Elle atterrit sur un sol herbeux, tout près de la rivière qui traversait Gensokyo. Elle souffla un coup, puis jeta un œil au ciel : en arrière, un point sombre grandissait progressivement. Peu de temps après, Luke posa enfin pied à terre, toujours aussi en retard. Ils se trouvaient dorénavant dans la Forêt Magique, de nouveau, entourés des arbres dont le feuillage repoussait doucement.
« Hé bien … soupira le jeune homme. Retour à la case départ. Où veux-tu m’emmener, au juste ?
- Nous ne sommes plus très loin. Il ne nous reste qu’un petit bout de chemin à parcourir à pied, après … Tu peux bien marcher, non ? ajouta-t-elle avec un rire narquois.
- Ouais, et heureusement … Je commence à fatiguer, moi … »
Il semblait effectivement assez lent et manquant d’énergie. La journée avait sans doute été rude … Lui qui n’était fait que de chair et d’os, bouger autant dans tous les sens n’avait pas été reposant. Malgré tout, il semblait encore de bonne humeur et d’attaque à résoudre ce mystère.
« Bon, tu viens ? l’apostropha la jeune fille.
- Oui, oui, j’arrive … »
Elle était déjà partie en avant, marchant d’une allure pas trop rapide pour qu’il puisse la suivre. Luke fit plusieurs pas à sa suite, mais s’arrêta quelques secondes. Les traits du visage contractés, il baissa le regard … Et compulsivement, se prit l’aine gauche dans la main, la douleur aiguë surgissant d’un seul coup. Il serra les dents, l’expression déformée.
« Gnnn … »
Il serra comme un forcené sa jambe douloureuse. Encore, ça recommençait. C’était moins intense que la dernière fois, qui remontait à bien longtemps mais … Ces pics de douleur inexplicables devenaient de moins en moins supportables. Cette fois, il parvint à rester debout, mais au prix d’un gros effort. Finalement, l’inflammation s’éteignit progressivement, laissant la jambe du jeune homme tranquille … C’était passé assez vite, pour une fois. Il se redressa, respirant un grand coup. Voyant que la sorcière s’était déjà éloignée d’une dizaine de mètres, il se remit doucement en marche. Heureusement que ça ne s’était pas éternisé …
( ♫ ) Le sang de Luke s’explosa soudain contre ses tempes. Le garçon fut pris d’un brutal tressaillement, un spasme vicieux traversa tout son corps depuis les pieds jusqu’à la tête. Il s’arrêta net dans sa marche, ouvrant grand ses paupières. Une sensation fraîche, froide, glaciale, lui coulait le long de la nuque. Incapable de réagir, il resta statique, les yeux écarquillés. Il n’esquissait plus le moindre mouvement, et respirait à demi-étouffée.
Marisa était déjà bien en avant quand elle remarqua que les pas de son partenaire s’étaient arrêtés. Inquiète, elle se retourna vers lui, et le dévisagea. Elle eut un léger sursaut à la vue de son visage, qui, une expression qu’elle n’avait encore jamais vue de sa part, exprimait une terreur sans limite. Même à dix mètres de lui, elle pouvait le voir. Il était littéralement tétanisé par la peur. Qu’est-ce qu’il lui arrivait ?!
« Luke ?
- … M-… M-Marisa … murmura-t-il, à peine audible. »
Il était dans un état indescriptible. Il avait commencé à trembloter de tout son être, sans changer de position depuis tout à l’heure, et adoptait un rythme respiratoire anormalement saccadé. Sa peau, déjà très claire, était devenue totalement livide. Ses yeux, où les pupilles s’étaient rétractées jusqu’à ne devenir que des points, étaient cernés de tranchées surnaturelles. Jamais elle n’avait vu ça. Anxieuse, elle s’avança vers lui sans hésiter. Il n’y avait pourtant aucun danger aux alentours …
« Non !! Ne viens pas près de moi !!! hurla-t-il soudain en levant le bras.
- Luke, du calme ! Dis-moi ce qu-…
- VA-T-EN !!!!! »
Marisa ne compris pas immédiatement ce qu’il se passa alors. Elle vit un éclat argenté, l’espace d’une fraction de seconde, puis … Un grand bruit de fracas retentit. Sous ses yeux vides, elle regarda sans la voir la nuée de lames de fer, de briques et d’autres objets métalliques, qui fonçait sur elle à une vitesse incalculable. Ce ne fut que de manière irréelle qu’elle semblait s’approcher d’elle, fendant l’air comme du vide, dans un sifflement aigu. Puis enfin, quand elle réalisa, il était trop tard.
Une brique s’enfonça profondément dans l’abdomen de la magicienne, lui coupant le souffle sous le coup. La seconde suivante, un boulet tamponna son épaule et la décolla en arrière, son chapeau tombant à la renverse. Elle écarquilla les yeux, et plongea à terre, pour éviter les lames de fer qui l’auraient tranchée comme du beurre si elle était restée debout. Les armes allèrent s’écraser dans des troncs d’arbres, les coupant quasiment net, et le reste des objets martela le terrain en soulevant des mottes de terres éparses. La tête nue, elle se mit les mains dessus en protection, et leva le nez vers Luke. Elle se rendit soudain compte que le paysage autour de lui avait été ravagé, sous une force métallique incontrôlée. Et il se tenait, au milieu de tout ça, paralysé par ce qu’il voyait.
« … Non … non … »
Marisa eut un déclic. Paniquée, elle se releva subitement, et s’éloigna à regret le plus vite possible de Luke. Ce réflexe lui sauva peut-être la vie.

( ♫ ) Une gigantesque cacophonie déchira avec une puissance inexplorée la quiétude de la forêt. Immédiatement, des quantités bien plus impressionnantes de fer, agglomérées en un fatras métallique indescriptible, apparurent partout autour du jeune homme. Et elles se mirent en mouvement, partant dans toutes les directions, traversant et détruisant tout sur leur passage. Des lames énormes découpèrent à la volée des arbres par paquets, des masses innommables s’écrasèrent à terre en pulvérisant l’herbe qui y poussait. Très vite, la catastrophe prit de l’ampleur. Du sol jaillissaient des estafilades de fer géantes, qui fendaient la terre en de nombreuses coupures longues et profondes. L’air continuait, incontrôlable, de se transformer en fer autour du garçon et d’anéantir tout ce qui se trouvait à sa portée. Dans sa fuite, Marisa échappa de peu à une balle perdue, et dut finir par se vautrer à terre, derrière un arbre, pour éviter les morceaux ferriques qui traversaient l’air en rafales sans faire de discrimination.
Ca continuait, encore. Très vite, les innombrables formes de fer délétères commencèrent à se mettre en orbite autour de Luke, formant comme une espèce de tornade meurtrière dont il était l’œil immobile. La terre volait en parcelles entières, des nuages de poudre naturelle se soulevaient, et les plantes qui allaient avec se faisaient broyer pour ne plus devenir que de la poussière inidentifiable. L’écorce des troncs d’arbres, dans un rayon de dix mètres autour du garçon, volait en charpie et en sciure de bois dans la tourmente de ce tourbillon de destruction. Les anciens et vénérables feuillus furent, les uns après les autres, déracinés et réduits en copeaux par les charges dévastatrices, voyant leurs vies de végétaux réduites à néant. Les formes de fer, de plus en plus effilées et tranchantes, poursuivaient leur prolifération d’ex nihilo en gagnant de plus en plus de terrain, comme si elles étaient mues d’une volonté propre, d’une volonté de tout détruire, d’une volonté de tout anéantir.
« Non … Non, non, non, NON !!!!! hurlait Luke au milieu du chaos. »
L’intensité grimpa d’un cran. L’agglomérat de métal transformé se mit à tourner de plus en plus vite, éjectant de plus en plus de projectiles mortels hors de l’orbite annihilatrice. D’autres arbres, plus loin, se faisaient toucher par ces attaques et vacillaient sous leur violence. La terre était continuellement malaxée par cette furie sanguinaire, et très vite, il n’y eut plus la moindre trace de végétation dans le rayon de dix mètres autour de Luke. Le jeune homme ne semblait pas capable de faire quoi que ce soit pour enrayer ces ravages, assistant totalement, impuissant, à ce phénomène d’oblitération subit. Il ne s’arrêtait pas de crier les mêmes mots déchirants, les poussant avec désespoir vers le ciel, vers ce ciel où il n’y avait plus de dieux. Tout était en train de se démanteler. Tout s’effondrait. Tout coulait, tout disparaissait, tout se terminait pour ne plus jamais revenir. C’était … la fin …

Enfin, après un temps qui parut interminable pour les deux partenaires, tout se calma. Les innombrables projectiles de fer disparurent, retournant au néant, comme s’ils n’avaient jamais existé … Laissant derrière eux ruines et désolation. Le phénomène prenait fin.
Marisa jeta un œil de l’autre côté de son arbre. A vingt mètres, Luke était toujours debout, et avait arrêté de crier. Il regardait, anéanti, la dévastation qu’il venait de provoquer. A l’exception d’un mince cercle d’herbe sous ses pieds qui avait été épargné, tout ce qui se trouvait autour de lui avait disparu, massacré, pulvérisé. Il n’y avait plus qu’un énorme et stérile disque de terre ravagée, au centre duquel il se tenait. Le regard vide de vie, il balaya le paysage … Puis, il comprit que tout espoir était perdu. Alors, il se prit la tête entre les mains, s’enfonça les ongles dans la tête, et s’égosilla à s’arracher les cordes vocales …
« NOOOOOOOOOOOOOOOON !!!!!!!!! »

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 1 Avr - 1:27

La tête dépourvue de son chapeau, Marisa se releva aussi vite qu’elle put, et sortit de sa cachette en courant. Luke était pris de soubresauts et de hoquets spasmodiques, et était tombé à genoux, le crâne toujours comprimé entre les mains. La mâchoire grande ouverte, il respirait bruyamment en aspirant à un rythme saccadé, comme s’il faisait une crise d’asthme … La sorcière retourna aussi vite qu’elle put auprès de lui, rongée par l’angoisse. Jamais elle ne l’avait vu dans un état pareil … Elle s’agenouilla vite à côté de lui, sur le cercle d’herbe.
« Luke …? »
Le jeune homme se libéra soudain la tête de ses mains et bondit maladroitement en arrière, prenant la magicienne au dépourvu. Elle vit alors son visage, et prit de plus en plus peur : il était blême, exsangue, et les yeux d’ordinaire si sereins du garçon étaient dorénavant encastrés dans des paupières trop ouvertes. En sueur, il la dévisageait, avec l’insistance d’une proie qui voit un monstre sur le point de la dévorer. Posé sur le sol dans une position absurde, assis et les mains derrière, il secoua soudain la tête de droite à gauche.
« Non, non, non !!! répéta-t-il misérablement. C’est pas moi ! J’ai pas fait exprès !! C’est pas ma faute, c’est pas ma faute c’est pas ma faaaaute !!! »
Et ni une ni deux, il se précipita en arrière en claudiquant de ses jambes et de ses bras comme une araignée privée de quatre pattes. Il s’était mis à pleurer à ses derniers mots, et les larmes déformaient déjà son visage. Marisa se redressa à nouveau, serrant les dents, et courut encore dans sa direction. Luke n’allait pas bien vite ainsi, mais il était clair que son intention était de la fuir. Très vite cependant, il sortit du disque de terre que ses pouvoirs avaient réduit en cendres, et son dos percuta violemment un arbre hors de portée du déluge précédent. Il eut un hurlement à ce choc, un hurlement de douleur, et tenta pourtant de continuer à fuir malgré l’obstacle qu’il ne sentait même plus. Adossé au tronc, quand il vit la sorcière s’approcher de lui, il leva ses bras en protection face à son visage.
« Pitié, laissez-moi partir !!! J’ai pas voulu, j’ai pas voulu, je voulais pas !!! C’est pas ma faute … c-c’est p-pas ma faute …
- Luke, c’est bon … murmura doucement la jeune fille. Je ne veux pas te faire quoi que ce soit. Allez, viens … »
Elle se baissa face à lui, alors qu’il restait appuyé contre l’arbre rescapé. Il continuait de psalmodier des litanies d’excuses, encore et encore, en boucle, sans jamais s’arrêter. Les bras toujours en protection, il avait détourné le regard … Il était crispé sur lui-même, presque recroquevillé, et tremblait comme une feuille, comme un animal sans défense. Marisa le regarda avec insistance, essayant de donner un sourire à son visage pour le rassurer. Le résultat n’était pas très convaincant mais il était là quand même. Cependant, comme Luke ne réagissait pas et s’enfermait sur lui-même, elle hésita un moment, puis décida de lui prendre les épaules. La réaction fut aussi violente qu’immédiate. Le jeune homme se débattit soudain follement, se dégageant de sa prise, et recommença à pousser des cris. Des cris surchargés de souffrance et d’épouvante.
« Non, arrêtez !! ARRÊTEZ !!!! LAISSEZ-MOI TRANQUILLE, PAR PITIÉ !!! J’ai rien fait j’ai rien fait j’ai rien faiiiit !!! J’veux pas !! Aaarrgh … PITIÉÉÉE !!!! »
Soudain, Marisa comprit. Luke … n’était plus avec elle. Il délirait, il était en proie à une vision qui sans doute le traumatisait. Ou pire encore, qui l’avait traumatisé. Quoi que ce fût, il se sentait en ce moment au bord de la mort, et vivait un cauchemar éveillé. Si ça continuait à ce rythme, il allait devenir complètement fou … Elle ne pouvait pas le laisser tomber, ça reviendrait à le tuer ! Prenant tout son courage à deux mains, la sorcière inspira un grand coup puis les plaqua avec force contre les épaules du garçon. Il se mit alors à hurler encore plus fort, martelant le tronc derrière lui de sa tête, tout en implorant miséricorde. Marisa tenta de le regarder dans les yeux, se mettant à un niveau légèrement plus élevé que lui.
« Arrête, Luke !! Je suis là ! Je suis là avec toi !! Reprends-toi, bon sang !!! »
Ses plaintes étaient entrecoupées de sanglots douloureux. Malgré tous les efforts de la sorcière pour le ramener à elle, cela semblait aller de pire en pire. Depuis tout à l’heure, la crise qui le possédait allait crescendo, et il se débattait de plus en plus fort à tel point que ses yeux se révulsaient lentement dans leurs orbites. A force de crier, sa bouche avait l’air de se dessécher, perdant toute humidité naturelle. Son corps, continuellement agité de spasmes agressifs, libérait une énergie physique qui paraissait même contradictoire avec sa constitution fragile. Marisa continua de le soutenir, de lui parler pendant des minutes qui lui parurent longues comme des journées entières. Et finalement … La crise parut retomber.

Les yeux encore tremblants, Luke la regarda en respirant comme un infirme. Il avait arrêté de s’égosiller, et de se débattre aussi. Totalement patraque, il se laissait appuyé contre l’arbre et le sol, tel un pantin désarticulé. La jeune fille le regarda droit dans le regard, n’ayant pas lâché ses épaules une seule seconde.
« … Tu vas bien …? demanda-t-elle prudemment. »
Il resta sans réaction pendant plusieurs secondes. Puis, il grimaça et ravala sa salive avec grande difficulté.
« Ça … Ça a recommencé … gémit-il, la voix fébrile. »
Marisa resta sans comprendre, laissant à son tour un temps de silence et lâchant enfin son partenaire. Puis, elle se rappela de vieilles discussions, des mots qu’ils s’étaient échangés il y avait fort longtemps, quand ils étaient partenaires et qu’ils vivaient dans la même maison. Des mots dont elle n’avait jamais vraiment saisi l’étendue, qu’il n’avait pas souhaité développer plus que ça, et qu’elle comprenait maintenant. Bien trop tard.
« … Luke … C’est … C’est ce qu’il se passait dans le monde extérieur, n’est-ce pas …? »
Il serra les lèvres, puis renifla bruyamment. Son regard, embué, était pendu vers le sol d’une manière presque honteuse, mais surtout pleine de chagrin.
« … O-… oui … répondit-il. Jamais ça … Ça ne s’était reproduit depuis mon arrivée à Gensokyo … Je croyais que c’était fini pour toujours … Mais ça a recommencé … Cette malédiction … elle est toujours là … Je suis maudit, maudit, maudit !!! »
A chacun de ses mots, il semblait se détruire lui-même toujours un peu plus. Quand Luke était entré à Gensokyo, il avait spontanément appris à maîtriser son pouvoir de transformation d’air en fer. Mais, tout le temps qui avait précédé cette venue … Marisa n’avait su de ce pouvoir qu’il ne s’était manifesté que sous forme d’impulsions dévastatrices. C’était un sujet à propos duquel le jeune homme, même à elle, n’avait jamais voulu se confier. Et maintenant, du jour au lendemain … La tragédie se répétait.
« Je … Je peux pas rentrer chez moi … bafouilla-t-il. Si jamais ça se reproduit encore, je vais blesser des gens … Je peux pas m’approcher du village, je suis un danger maintenant pour eux …
- Alors … Rentrons chez moi, Luke. Ça suffit pour aujourd’hui, tu as besoin de te reposer.
- N-non !! protesta-t-il. Je … Je ne veux pas te blesser toi non plus !! Pas toi ! Si …
- Arrête avec tes « si » !! trancha-t-elle sévèrement. Bordel, Luke, mais où tu vas aller si tu te fais une comédie en permanence ?! Tout ira très bien, je te dis ! Alors arrête de toujours imaginer la catastrophe, sinon tu ne vas jamais avancer de toute ta vie !!! »
Elle lui avait de nouveau flanqué les mains sur les épaules, et le fixait avec un regard flamboyant. Le garçon se tut, ébahi par tant de force mentale. L’échange oculaire qui se tint entre eux dura longtemps, bien longtemps, avant qu’il ne le rompe en acquiesçant, comme résigné.
« … D’accord … accepta-t-il. D’accord … M-merci …
- Rappelle-toi bien une chose, Luke. Peu importe ce qu’il puisse arriver, ou ce que tu puisses faire, je suis ton amie. Tu peux me faire confiance, et moi, j’ai confiance en toi. Tu te souviens, de ce que je t’ai dit, ce jour-là ? S’il y a quoi que ce soit, je dis bien quoi que ce soit qui te tracasse, tu ne dois pas hésiter à m’en parler. Si tu m’avais parlé de ce … De cet horrible phénomène, peut-être que le moment que tu viens de passer aurait été moins pénible. Tu comprends ça, à la fin ? »
Le jeune homme écarquilla les yeux. Ces mots … Cette force d’esprit, cette clarté sereine … Marisa dégageait une aura des plus puissantes, encore plus impressionnante que tout ce qu’il avait pu voir d’elle. Elle était dure et sèche dans ses propos, mais incroyablement, elle parvenait à lui faire remonter la pente. Alors … Peut-être … Peut-être que Yukari avait raison, au final …? S’il s’était déchargé de ses fardeaux bien plus tôt … S’il avait confié tout ce qu’il avait sur le cœur à ses amies … Vivrait-il plus heureux qu’il ne l’était aujourd’hui, en proie au doute et à la fatalité ? Le poison des secrets circulait toujours dans ses veines, et le brûlait de l’intérieur, le rongeait, et il attaquait dorénavant encore plus sournoisement que son passé refaisait brutalement surface. Il avait voulu le fuir, il y était presque parvenu, mais au final, tout s’était libéré et l’avait happé avec une telle force qu’elle aurait pu le faire mourir sur place. Et maintenant …? Était-il trop tard ? Ou pouvait-il encore se reconstruire, continuer la vie qu’il voulait vivre à Gensokyo ? Peut-être qu’enfin, le temps était venu … Le temps était venu d’ouvrir son sac, et d’en extirper ce qu’il avait à tout prix cherché à cacher durant cette merveilleuse année passée dans la contrée des illusions. Oui … Tout cela avait été enfoui trop longtemps au fond de lui-même. Il ne pouvait s’en défaire … C’était absolument impossible. Même avec toute la volonté du monde …
La sorcière commençait à s’inquiéter de l’absence de réponse de son partenaire meurtri. Mais il finit par hocher la tête longuement, signe qu’il avait très bien entendu ce qu’elle avait voulu lui dire.
« … Je comprends, affirma-t-il. Mais, je … Je ne me sens pas encore prêt … Pas encore prêt à tout te dire … Il faut que je me … repose, surtout … Et que je réfléchisse …
- Bien sûr … approuva-t-elle. Prends bien ton temps Luke, nous en reparlerons sans doute une fois que cette histoire sera terminée. En attendant … Assure-toi de bien récupérer de tout ça, pour repartir sur de nouvelles bases, bien plus solides qu’avant.
- Oui … Oui, d’accord. Je … J’y arriverai … »
Marisa se releva, maintenant que le jeune homme semblait libéré de ses tourments. Enfin, ce n’était qu’en apparence … Avec ce qu’il venait de se passer, elle n’en montrait pas une miette, mais la vision qu’elle avait en ce moment du jeune homme lui faisait un choc terrible. Elle se repassa à l’esprit les réflexions qu’elle s’était faites, le matin-même, sur ce qu’il était devenu depuis qu’elle l’avait connu. Cette force, et cette confiance en soi qu’il avait acquises au fil du temps … Tout cela semblait être parti en poussières, comme soufflé par le vent, comme si cette évolution n’avait jamais eu lieu. Il était là, face à elle … Aussi frêle, maladroit et dépendant qu’au tout début. Tout s’était volatilisé …

( ♫ ) Le soleil, dans le ciel, en était arrivé au crépuscule. Le ciel était nappé de rose et d’orange, dépeignant son habituelle toile safran au-dessus des paysages de Gensokyo. Mais cette couleur, d’ordinaire si apaisante, n’exprimait que tristesse et mélancolie pour les deux partenaires perdus dans la Forêt Magique, près de la rivière. La fin de journée arrivait à grands pas, et elle marquerait avec un peu d’espoir un terme aux tourments de ceux-ci.
Marisa alla récupérer son chapeau, laissé plus loin en désuétude, et se le remit sur la tête dans un geste las. En arrière, Luke était toujours affalé contre son arbre, épuisé et à bout de force, qu’elle soit physique ou mentale. La vision voilée, il regarda la sorcière revenir vers lui, équipée de son balai et de son couvre-chef qu’elle avait perdu précédemment.
« Dis … commença-t-il. Marisa … Pourquoi … Pourquoi ça a recommencé ? On avait pourtant lu que grâce à la magie qui arpentait Gensokyo, je n’aurais plus de problèmes à maîtriser mes pouvoirs … Alors, pourquoi ? Pourquoi ça a recommencé ?
- … Tu te rappelles, Luke ? Selon Patchouli … Gensokyo se comporte comme un catalyseur d’énergie. C’est grâce à cela que, ici, nous pouvons pratiquer tous ces arts magiques facilement alors que dans le monde extérieur, ce serait presque impossible …
- Oui … C’est après avoir lu ça que je suis parti vivre seul …
- Hé bien … La seule explication à tout ça, Luke … C’est que, au moins pendant quelques secondes avant que cela n’arrive … Gensokyo ne se soit plus comporté comme un catalyseur d’énergie. »
Il eut une mimique incrédule, pas certain de bien saisir ce qu’elle impliquait.
« … Qu’est-ce que tu veux dire …?
- Je commence à y voir plus clair, dans cette histoire … continua-t-elle. C’est comme tout ce qui est arrivé dernièrement, avec moi-même. Mon balai … Je n’arrivais plus à le maîtriser. Tout à l’heure aussi … J’ai failli en tomber, tu as bien vu !
- … Alors … Alors ça veut dire, que …
- … La magie est en train de disparaître. »
Apathique, le jeune homme considéra son amie avec une insistance incomprise. La magie … disparaître ? Cette phrase lui semblait dénuée de sens, et pourtant, au fond de lui-même … Il savait, et il craignait qu’elle soit juste. Marisa soutint son regard, semblant tout aussi indécise quant aux mots qui venaient de sortir de sa propre bouche. Cela faisait des années et des années qu’elle vivait à Gensokyo, et jamais, au grand jamais un tel événement ne s’était produit. C’était une première. Si elle espérait en son for intérieur être totalement dans l’erreur, les arguments qui venaient s’ajouter les uns après les autres pour confirmer cette hypothèse émoussaient beaucoup trop vite cet espoir …
« C’est impossible … finit par lâcher Luke. La magie ne pourrait pas disparaître comme ça, du jour au lendemain … Après tout, la barrière … La barrière est censée maintenir l’ordre, non ?
- … C’est ce que j’aurais pensé aussi … mais … Il faut croire que ce n’est plus le cas désormais. »
Luke eut l’air de réfléchir, fixant le ciel légèrement nuageux de ses yeux de déterré. Ce fut à ce moment-là que Marisa se rappela soudain de quelque chose.
Reimu … Reimu avait voulu la voir, hier. Hier soir, lors du premier pic d’énergie … Une affaire urgente. Bien sûr … Cela expliquerait sans doute énormément de choses … L’incident avait-il été assez étendu pour frapper la barrière elle-même ? L’équilibre de la contrée était-il vraiment menacé à ce point ? Les proportions de tout ceci prenaient des mesures aberrantes. Ils n’avaient rien vu venir …

La sorcière soupira profondément, dans un long souffle fatigué. Elle aussi, elle se rendait compte, la journée l’avait épuisée. Après tous ces voyages, ces pertes d’énergie ponctuelles et cette plongée sous-marine improvisée … La situation lui semblait urgente, et si ça ne tenait qu’à elle, Marisa aurait enfourché son balai de nouveau et serait repartie pour toute la nuit trouver le fin mot de l’histoire s’il le fallait. Cependant, Luke l’inquiétait.
Elle n’osait plus trop le regarder alors que les mots s’étaient tus, ne voyant à chaque fois qu’elle croisait son corps qu’un garçon démantibulé et au bout du rouleau. La perte de contrôle de son pouvoir, même si elle avait été très brève, l’avait sans doute choqué au plus profond de son âme. Il n’était plus capable de rien pour le moment, comme une marionnette à laquelle on aurait coupé les fils … Et elle savait que, dans l’ordre des choses, le laisser seul dans cet état risquait de l’aggraver encore plus. Il était temps de tirer un trait et de se poser, du moins pour le moment …
« Allez Luke, rentrons … dit-elle. Ma maison n’est pas si loin d’ici. Tu as bien droit de profiter d’une bonne nuit de sommeil …
- … Merci … »
Elle l’aida à se relever du pied de l’arbre, agrippant son poignet décharné. Il fut un peu difficile de le remettre sur jambes, ses forces le trahissant à cause du malaise, mais le jeune homme fut tout de même capable de marcher sans l’assistance de sa partenaire après quelques pas. Le temps défila, la nuit se rapprochant progressivement de l’heure de Gensokyo … Ce fut une demi-heure plus tard, alors qu’ils progressaient plutôt lentement et dans une autre direction que celle qu’ils étaient censés prendre au départ, que les deux amis furent en vue du bercail. La maison envahie de lierre et de plantes grimpantes devant laquelle ils s’étaient réunis ce matin-même … Et qui avait été un véritable asile pour le manieur de fer autrefois.
Marisa le fit entrer chez elle, alors que le soleil s’était couché. Elle n’eut pas vraiment besoin de le forcer pour qu’il aille se doucher, ce qu’il fit presque immédiatement après que la sorcière lui ait suggéré. Tandis que Luke allait se délester de ses plaies sous les jets d’eau, la jeune fille s’installa dans la salle à manger, chapeau retiré, et posa sur la table l’objet qu’elle avait dans la poche. Cet artefact mystérieux … Qu’avait-il à lui dire ? En y repensant, cela devait être une espèce de cristal. Elle prit une feuille de papier qui ne trainait pas loin, ainsi qu’un pot d’encre et une plume, et commença à écrire de manière désordonnée ses observations sur la chose. Observations qui n’étaient pas très pertinentes, au vu de sa forme morale. De toute manière, ce truc ne semblait plus émettre la moins perturbation d’énergie depuis qu’elle l’avait retiré du piédestal …
Marisa nota aussi, au dos de la feuille, le résumé intégral de la journée. Ceci comprenait l’absence de son amie Reimu, la théorie de Patchouli sur la charge d’énergie, la lettre qu’aurait reçu Rémilia, l’aura de dépression qui avait envahi Mayohiga, et qui avait été révoquée par l’obtention du cristal sombre … Avec la suspicion d’une étrange personne rodant autour du village tourmenté, et finalement, la disparition de la magie à Gensokyo. La sorcière reconsidéra l’ensemble, cherchant désespérément des liens entre ses différents composants. Mais tout ce qu’elle obtint fut un galimatias à fendre le crâne …
Elle finit par relever la tête, entendant du mouvement non loin. Luke revenait de la salle de bain, l’expression toujours aussi terne, et toujours vêtu de sa veste noire qui recouvrait son torse comme une carapace. Il s’avança d’un pas lent dans la pièce, s’approchant de la table.
« Tu te sens mieux ? demanda-t-elle.
- … Je ne sais pas … répondit-il vaguement. »
Elle l’examina d’un regard inquisiteur, puis établit très vite un diagnostique.
« Va te coucher, ordonna-t-elle presque. Ton esprit a besoin de méditer, et la nuit porte conseil.
- … Ok … »
Et il se traîna docilement jusqu’à la chambre d’ami, connaissant le chemin. Marisa le regarda partir avec un œil désolé, le contraste la frappant toujours autant à chaque fois qu’elle posait le regard sur lui. C’était à peine si elle pouvait croire qu’il avait évolué depuis leur rencontre ; il semblait n’y avoir aucune différence entre ce à quoi il ressemblait l’été précédent, et ce à quoi il ressemblait maintenant. Sur le visage enthousiaste et posé de Luke était revenu le reflux de la mélancolie …
Quand la porte de la chambre se referma, la résidente des lieux poussa un profond soupir en regardant sa liste de choses glanées la journée passée. Ce n’était franchement pas gagné. Le lendemain, il allait falloir trouver quelque chose pour accélérer l’enquête, sinon … Il serait peut-être trop tard. Il ne fallut guère davantage de temps pour que la sorcière succombe à sa fatigue à son tour, et se rende dans sa propre chambre, plongeant dans un sommeil troublé par l’inquiétude de ce qui arrivait à sa terre natale …

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 18 Avr - 20:19

Les oiseaux chantaient dehors, et une agréable mélodie de gazouillements ondulait dans l’air frais de la matinée. Une fois de plus, en ce début de printemps, il faisait un temps radieux. Aucun élément dans le ciel ne laissait prévoir une dégradation de la météo dans un futur proche, et il y avait fort à parier que le soleil déjà un peu élevé restât au beau fixe pour tout le reste de la journée … Ce fut sous cette vision que Marisa se réveilla dans sa chambre, dos contre futon, le visage éclairé par la lumière de la fenêtre dont elle n’avait pas tiré les rideaux. Elle se redressa bien vite, se frotta les yeux, puis leva les bras dans un intense mouvement de pandiculation. La nuit avait été bien reposante … Et elle avait les idées bien plus claires. Le temps qu’il faisait dehors l’encourageait même à recouvrer son pep habituel : ce qu’elle fit très rapidement, et bondit hors de son lit avec une forme physique détonante. C’était bon … Avec cet afflux d’énergie, nul doute qu’elle allait casser des briques aujourd’hui ! Le pas bondissant, elle serpenta habilement au milieu du bordel précieux qui recouvrait son plancher, puis sortit de sa chambre après avoir emporté sa tenue de sorcière qu’elle avait retirée la veille. Plusieurs minutes plus tard, sa toilette était déjà faite. Elle revint alors dans la salle à manger de la maison, prête à en découdre.
Luke venait tout juste de faire son apparition, dans cette même pièce. Il referma une porte derrière lui, puis leva la tête vers sa partenaire. Celle-ci le regarda avec un grand sourire déterminé, comme si elle voulait lui faire passer toute la motivation qu’elle concentrait en elle. Ce fut apparemment une réussite : la figure encore décomposée du garçon sembla se dérider, alors qu’il traçait ce qui n’était guère plus qu’une esquisse de sourire sur ses lèvres. Visiblement, la nuit aussi lui avait fait du bien … Même s’il avait toujours l’air secoué par son expérience de la veille, le jeune homme était maintenant debout, et prêt à repartir sur le pied de guerre. Luke était de retour …
« La forme ? demanda-t-elle avec vigueur.
- … Ouais, ça peut aller. C’est passé …
- Hé bien, il en aura fallu du temps ! T’es toujours d’attaque pour résoudre ce mystère ?
- … Plus que jamais, partenaire. Je veux mettre un terme à tout ça. »
Il était toujours un peu las dans ses gestes et sa façon de parler, mais sa motivation ne faisait pas de doute. Marisa laissa afficher un grand sourire, puis lui adressa un pouce-levé. C’était l’esprit, et il le savait.
« Bon, par quoi on commence ? demanda-t-il.
- Hé bien, je suppose que l’on va reprendre où on s’est arrêtés hier, répondit-elle en baissant le bras. Nous ne savons toujours pas à quoi correspond ce truc, et il faudrait en savoir plus. »
Elle alla prendre le grand cristal sombre reposé sur la table depuis la soirée précédente, la feuille où elle avait consigné ses notes étant toujours là aussi. Dans la main, le truc était assez lourd, et peu commode à porter au vu de sa forme.
« Tu l’as étudié, hier ? s’enquit le manieur de fer.
- Ouaip’, mais je n’ai pas pu en dégager quelque chose de concluant. Déjà, il n’émet pas d’énergie … Il n’en absorbe pas non plus, à proprement parler. On pourrait presque dire que c’est une simple babiole ordinaire … S’il ne créait pas un mouvement magique bizarre autour de lui.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- J’ai l’impression que, même si ça ne se ressent plus beaucoup, il donne un certain influx à l’énergie autour de lui. Sans la perturber pour autant … Et en y repensant, Luke, ça ne te fais pas penser à quelque chose ?
- … Hm nan, je ne vois pas trop … Je n’ai pas pris la peine d’y réfléchir, en fait …
- J’ai l’impression que cet artefact est lié à la charge d’énergie dont nous parlait Patchouli, hier, expliqua-t-elle. Je ne suis pas vraiment sûre de ça pour l’instant, mais j’ai l’intuition qu’il aurait pu … « participer » à ce que l’énergie converge brusquement vers le même point. Et puis, tu te rappelles de ce qu’elle avait dit ? Il faut se questionner sur la provenance, et la destination de l’énergie qui s’est déplacée lors de ce phénomène.
- … Tu as une hypothèse, alors ?
- Oui. A tête reposée, j’ai pu élaborer une chose. Je pense, qu’en fait … L’énergie qui s’est déplacée n’était autre que la magie de Gensokyo. Quand j’ai ressenti ce truc … C’était le signe qu’elle était en train de disparaître. Enfin, elle ne disparaît pas, je crois. Elle est plutôt … acheminée vers un autre endroit. La fameuse destination à laquelle il faut prêter attention.
- Ca devient compliqué …
- Pour résumer, ce bidule fait partie du processus qui vampirise la magie hors de Gensokyo. Ça te parait plus parlant ?
- Dit comme ça, c’est tout de suite plus simple ! »
Ils rirent légèrement. Ce n’était pas aussi explosif que les éclats qu’ils échangeaient de coutume, mais c’était déjà ça. Marisa avait parfois franchement des problèmes, quand il s’agissait d’exprimer ses idées.
« Je suppose qu’on doit donc le détruire, proposa Luke. Si on coupe le mal à la racine, on pourrait peut-être stopper le processus ?
- C’est une bonne idée, mais je préfère pas le faire avant d’être sûre de ce que c’est. En attendant, mettons-nous en route. »
Il acquiesça, et la jeune fille rangea le cristal dans son tablier avant de remettre sur sa tête son immortel chapeau de sorcière. Ce fut sur ces dernières paroles que les partenaires se dirigèrent vers le hall d’entrée, puis sortirent de la maison sans plus de palabre. Marisa ferma la porte derrière elle, puis jeta un œil au ciel dégagé. La journée était idéale pour un nouveau départ.
« Où nous emmènes-tu ? interrogea le jeune homme à la veste noire.
- Il est temps que je te présente à un de mes amis, raconta-t-elle pour toute réponse. Il nous sera d’une aide bien précieuse. Je ne sais pas si tu te rappelles de Kourin’ ? »
Luke réfléchit pendant à peu près une seconde. Puis, les différents détails dont il devait se souvenir lui apparurent comme le nez au milieu de la figure, avec la puissance d’un poing reçu au même endroit. Bien sûr, ce type dont elle lui avait parlé … Ce même type, qui s’appelait en fait Rinnosuké, qui tenait un magasin dans la forêt et à qui il avait parlé l’hiver passé … D’ailleurs, maintenant qu’il se faisait la réflexion, il avait justement parlé d’elle au commerçant. C’était pas vrai … Si elle apprenait ça, elle risquait sans doute de lui en vouloir ! Ça ne se faisait pas de parler de ses amies dans leur dos, et en l’occurrence … Si Rinnosuké racontait tout à Marisa, ce n’était pas bon pour lui !
La sorcière sembla perplexe devant la réaction statique de son partenaire, qui restait muet face à la question, embarrassé. Il finit par se reprendre.
« Ah, en fait, je l’ai déjà rencontré ! expliqua-t-il. Oui, je vois très bien qui c’est.
- Ah bon ?
- Oui, j’ai fait un tour dans son magasin. Et j’y ai même acheté quelque chose … Comme tu m’avais dit qu’il tenait son commerce dans la forêt, j’ai décidé de m’y rendre cet hiver. C’est un mec plutôt sympa, je trouve. »
La magicienne sourit, puis acquiesça. Elle ne s’était pas vraiment attendue à ce que Luke connaisse déjà Kourin’, mais c’était tant mieux dans un sens. Quant au jeune homme, il eut une pensée pour l’île au Trésor qui se trouvait à l’heure actuelle dans un placard de son appartement. Il l’avait fini cet hiver, et avait trouvé ce livre un peu long, mais … Il ne regrettait pas vraiment cet achat. Ce n’était néanmoins pas le moment d’en déblatérer.
« Ok, en route pour Kourindou alors ! entonna Marisa.
- Je te suis. »
Il n’en fallut pas davantage pour que la sorcière ne commence à marcher d’un pied décidé, et qu’ils partent vers leur prochaine destination, vers le magasin hétéroclite qui se trouvait plus loin dans la Forêt Magique …

Au même moment, à plusieurs dizaines de kilomètres de là …
Ran fit tomber le verrou magique qui barrait l’entrée du temple. Elle posa la main sur le côté du panneau coulissant … Et d’un geste vif, unique, ouvrit la porte de sa maison pour admirer le paysage du village depuis la butte. C’était si agréable … Si reposant de voir que le groupement d’habitations recluses s’était regorgé d’une activité renaissante. Du haut de son promontoire, elle put voir de nombreuses personnes petites comme des fourmis sortir de chez elles, marcher dans les rues, parler et échanger leurs craintes et soulagements à propos de la disparition de l’aura de tourmente. Tout était rentré dans l’ordre la veille même … Bien entendu, ce n’était pas pour autant que l’activité était immédiatement revenue à la normale, les gens suspectant sans doute une rechute de ce qui était appelé l’impression d’être observé. Néanmoins, aux aurores de cette journée nouvelle et fraîche, le train des habitudes semblait s’être de nouveau calé sur ses rails. Au grand soulagement de la femme-renarde …
Un miaulement retentit dans le bâtiment, et la seconde suivante, une petite silhouette féline bondit de l’intérieur pour rejoindre le grand air. Ran laissa passer Chen avec bienveillance, la regardant dévaler avec une grâce agile la longue volée de marches vers Mayohiga … que surplombait une voûte céleste d’un bleu sans bavure, annonce d’une journée ensoleillée. Et dire que tout ceci n’était possible que grâce à ces deux jeunes humains … Qui avaient résolu le mystère sans même revenir la prévenir. Ces créatures étaient souvent pressées, avait constaté la kitsune à force de les connaître … Mais maintenant que Luke et Marisa avaient mis un terme aux lourds sentiments des habitantes de la ville, Ran n’avait plus de raison de s’inquiéter, à part peut-être celle de se rappeler de les remercier la prochaine fois qu’elle les croiserait. Tout de même, elle se demandait toujours pourquoi …
Un soupir vint la tirer de ses pensées. Surprise, elle se retourna vers l’intérieur du temple, dont la lumière n’était jamais très prononcée. Ce qui ne l’empêcha pas du tout de voir la robe blanche et violette qui venait d’y apparaître, sortie du néant, qui habillait une youkai au visage soucieux.
« Dame Yukari, c’est vous ! laissa-t-elle échapper, surprise. Soyez la bienvenue au temple …
- … Je te remercie, Ran, répondit-elle d’une voix monocorde. Pardon de m’être absentée tant de temps … »
Il ne fallut guère plus de temps pour que la shikigami comprenne que l’esprit de sa maîtresse était obscurci par de bien inquiétantes pensées. Perdant progressivement son sourire, Ran vit la youkai millénaire s’approcher de la porte ouverte du temple, pour y contempler à son tour l’étendue des rues et maisons du village de Mayohiga. Un rituel qu’elles deux avaient coutume de faire, quand il s’agissait de discuter de diverses choses … Mais le sujet de conversation d’aujourd’hui n’était sans doute pas des plus simplets, prédisait la kitsune.
« Que s’est-il passé ici durant mon absence …? demanda Yukari, toujours préoccupée.
- Hé bien … Le village a subi un phénomène des plus étranges, narra la subalterne. Nous avons toutes eu, pendant un long moment, l’impression d’être observées partout dans la ville … Avant le jour d’hier, nous étions toutes enfermées chez nous, à attendre que ça s’arrête.
- Et comment cela s’est-il terminé ?
- … Luke et cette humaine, Marisa, sont venus pour arranger le problème. Peu de temps après, la menace était levée …
- Fort bien. Ils se sont donc mis en marche … »
Ran fronça les sourcils. Sa maîtresse savait … Elle le savait déjà, tout ça. Elle ne lui apprenait rien du tout. Elle aurait dû s’en douter … Cette question qu’elle avait posé à son arrivée n’avait sans doute été que pour la forme, inutile de réfléchir plus loin.
« Vous semblez soucieuse, aujourd’hui … fit-elle remarquer. Quelque chose vous perturbe ?
- … Bien des choses me perturbent, répondit directement la femme au parasol. Je crains que bon nombre de mes pressentiments ne commencent à se révéler fondés … Des pressentiments que j’aurais bien préféré voir relégués au rang de superstitions irrationnelles. Et cela m’inquiète … »
La femme-renarde serra les lèvres. C’était rare que Yukari se montre aussi anxieuse … Sur son visage, ses yeux étaient penchés vers le pied de l’immense escalier du temple, et rendus immobiles par les pensées troublées qui devaient prendre cours derrière eux. Et ses traits étaient détendus, mais leur expression était loin d’exprimer du calme et de la sérénité …
« … Tout va beaucoup plus loin que je ne l’imaginais, reprit-elle comme se parlant à elle-même. Si cela continue à ce rythme, j’ai peur de me rendre compte que je suis dans l’erreur depuis le début, et que je risque de ne plus pouvoir rectifier le tir avant qu’il ne soit trop tard. Me voilà bien embarrassée …
- De quoi parlez-vous ?
- De nombreuses choses qui sont en train d’échapper, peu à peu, inexorablement, à mon contrôle … Moi qui croyais que tout pourrait se dérouler sans incident, je crains que j’aie malheureusement encore fort à apprendre. Le futur est une de ces choses capricieuses, si tu savais … Et plus nous avançons vers lui, plus celui que je souhaite obtenir me semble éloigné.
- … Que se passe-t-il, alors ?
- … Il faut que tu saches que ce que tu as ressenti, ce que vous avez ressenti à Mayohiga, n’était qu’un simple fragment de ce qui se passe dans la totalité de Gensokyo … Il existe une lourde menace qui plane à l’heure actuelle au-dessus de notre tête, et qui pourrait changer radicalement la face de notre monde, tel que nous le connaissons. Et en conséquence … Des personnes se sont déjà mises en route pour empêcher l’impensable … de se produire.
- Parlez-vous de Luke et Marisa ?
- Bien sûr … Mais pas seulement. Quoi qu’on s’en dise … Ces personnes, même animées d’un courage des plus nobles, n’ont encore que trop peu conscience du danger qu’elles encourent dans cette entreprise … Tiens-toi sur tes gardes, ma chère. Peut-être que de sombres heures s’annoncent en perspective pour nous toutes … Pour nous tous. »
Ran considéra sa maîtresse d’un œil plus alarmé que jamais, profondément heurtée par la gravité des propos qu’elle tenait. Néanmoins, faisant passer le respect de Yukari avant tout, elle ne la pressa pas davantage de questions et laissa le silence s’installer entre elles deux …

( ♫ ) Le chemin avait été plus long que ce que Luke pensait, tout de même. La traversée de la Forêt Magique, depuis la maison de Marisa à Kourindou, avait tout même constitué une sacrée trotte. Mais cette marche avait au moins eu le don de lui oxygéner l’esprit …
Le jeune homme était en tête, maintenant qu’ils étaient en vue du magasin. Marisa l’avait un minimum guidé pour qu’ils aillent dans la bonne direction, après quoi il avait décidé de prendre les devants en accélérant un peu le pas. Divers objets s’accumulaient toujours au bas des murs du magasin ancien, qui était maintenant visible à une cinquantaine de mètres.
« Et nous voilà arrivés, annonça la sorcière.
- Ca n’a pas beaucoup changé depuis la dernière fois, remarqua Luke. J’ai l’impression qu’il a du mal à faire partir tous ces objets …
- C’est vrai que son commerce n’est pas des plus florissants. Il pensait qu’en s’installant à la bordure entre la forêt et le chemin qui mène au village, cela augmenterait sa clientèle, mais … En fait, presque aucune personne du village humain ne vient jeter un coup d’œil … »
C’était vrai que quand le garçon était venu, si on oubliait Tokiko qui ne faisait que lire, il avait été la seule personne à se tenir dans sa boutique avec le proprio. Il fallait dire que si le gérant ne savait pas à quoi servait la plupart de ses articles, ça n’allait pas aider …
Luke s’avança, contournant l’arrière-boutique qui protubérait du flanc latéral du magasin. Ils étaient arrivés par derrière, et de l’autre côté de Kourindou, le chemin vers la bourgade était effectivement visible. La forêt s’arrêtait là aussi, d’ailleurs … Avant de passer près de la façade avant du bâtiment principal, le garçon se tourna vers sa partenaire.
« Je vais frapper, signala-t-il. »
Elle acquiesça, ayant un petit rire. Il voulait sans doute éviter le même genre d’entrée par effraction comme celle qu’il avait pu subir l’avant-veille quand elle était venue le voir.
L’adolescent marcha à côté des articles exposés devant la façade du magasin, lesquels lui évoquaient une impression de Déjà-vu. Il se présenta alors devant le perron de quelques marches qu’il gravit d’une seule foulée, et leva le poing dans l’intention de donner quelques coups dans le bois. Il ne put cependant jamais compléter ce geste.
Sous son œil incrédule, alors qu’il avait à peine levé la main, un cliquetis résonna et la porte commença à s’ouvrir d’elle-même, sans qu’il n’ait eu le temps de faire quoi que ce fût. Sur le coup, il ne comprit pas et resta statique, baissant simplement sa main en attendant que le panneau ne se dérobe complètement … Ce qui révéla une silhouette rouge et blanche de l’autre côté de la cloison une seconde plus tard, alors que la personne qui venait d’ouvrir avait toujours la tête tournée vers l’intérieur de Kourindou.
« Encore merci pour m’avoir aidée, Rinnosuké. Je m’en vais. »
Luke sentit soudain une sensation glaciale lui parcourir l’échine de bas en haut. Cette voix …

Reimu se retourna vers l’extérieur pour sortir de la boutique, mais à peine avancée, elle vit que quelque chose lui bloquait la route. Pendant une demi-seconde, elle resta sans trop comprendre, intriguée par cette ombre qui lui barrait le passage alors qu’elle était sur le point de faire un pas en avant. Puis, elle discerna son visage, et un puissant réflexe la fit sursauter en arrière. Comme si sa première envie avait été de s’éloigner le plus vite possible de cette personne devant laquelle elle se tenait définitivement trop près.
A présent à distance d’au moins cinquante centimètres, ce qui était quand même plus acceptable que la proximité précédente, la jeune prêtresse considéra le visage effaré du garçon d’un œil soudain ennuyé.
« Qu’est-ce que tu fais là, toi ? »
Luke se reprit bien vite. A la vue de la figure de Reimu, il s’était brusquement figé, puis avait également eu un mouvement de recul quand elle avait soudain pris ses distances. Même s’il n’avait pas changé de place contrairement à elle. A l’écoute de cette question posée d’un ton des plus désagréables, la surprise laissa très vite place à du mécontentement. Trop vite, même.
« Je fais usage de ma liberté, répondit-il froidement.
- C’est ça. Les gens comme toi devraient être enfermés de toute façon, c’est ce que je me suis toujours dit. »
Une veine pulsa dangereusement près de la tempe du manieur de fer, qui sentit soudain une colère inexpugnable remonter dans son torse. En quelques secondes, tout venait de basculer d’un seul coup, sans qu’il ne réfléchisse. Et les mots sortaient tous seuls. ( ♫ )
« Et enfermés où, alors, hein ??! Dans ton temple, peut-être ??? Essaie un peu pendant deux secondes et je te le réduis en charpie comme t’as démoli le mien !!! »
Elle l’énervait. Oh que oui, bon dieu, elle l’énervait. Il en avait par-dessus la tête qu’elle le traite comme une pourriture. Elle ne comprendrait jamais qu’il s’était écoulé près d’un an depuis tout ça ? A ces pensées, des rets de feu envahissaient l’esprit du jeune homme, poussé à bout. Sa voix éructait ses paroles violentes d’un ton rêche et sans retenue, évacuant une frustration qui le tenaillait depuis bien plus longtemps qu’il ne le croyait.
Très vite, en à peine une dizaine de secondes, les visages des deux ennemis jurés s’étaient déformés par les traits de la fureur. Ils se hurlaient presque dessus, leurs échos résonnant dans les arbres de la Forêt Magique autour d’eux comme pour donner plus de violence à leurs voix. Pour l’un comme pour l’autre, il n’y avait à présent que l’ennemi.
« Qu’est-ce que j’en ai à faire d’un bâtiment construit à partir de matière volée ?!! répondit la miko avec autant d’agressivité. Si tu tenais à ton maudit toit, tu n’avais qu’à t’en faire un sans déranger tout le monde !!!
- Mais ouais, de toute façon t’aurais bien trouvé une excuse pour venir me casser la gueule dès que t’en avais l’occasion ! Ca te fait plaisir, hein ? C’est amusant de frapper les plus faibles que soi, c’est tellement simple et facile !!
- Je … Je ne te permets pas !! Et qui va te rappeler que c’est TOI qui a manqué de me voler la vie, en plus de tout le fer de la montagne youkai ??? T’en as pas marre de te faire passer pour une victime ?!
- J’ai jamais eu cette prétention, et maintenant que je me le dis, c’est vrai que je comprends franchement pas ce qui m’a retenu d’en finir avec toi quand j’en avais encore l’occasion. Si j’avais su que je le regretterais plus tard, j’aurai même balancé ton corps par-dessus bord s’il le fallait pour me débarrasser de toi !!
- Ca y est, tu te révèles enfin ? Hé bien, on pourra dire que tu auras bien joué ton jeu, espèce de sale d-… »

Un gigantesque claquement retentit dans l’espace, et Reimu se sentit brusquement décollée en arrière. La seconde suivante, ce fut Luke qui eut à peine le temps de voir un poing entrer en brutale collision avec sa tête, en plein entre les yeux, et alla s’écraser par terre alors que l’explosion de douleur secouait l’intégralité de son crâne. La prêtresse resta hébétée, plusieurs secondes, à frotter sa joue qui venait de s’enflammer suite au choc. Qu’est-ce qu’il venait de se passer ? Comment avait-elle pu dire des choses pareilles, tout d’un coup …? Elle était en totale incompréhension, comme si elle venait tout juste d’émerger d’un cauchemar qui n’avait pas duré plus de vingt secondes. Puis, elle se rendit enfin compte que ce qui l’avait réveillée était une gifle. Et qui n’avait pas du tout été retenue.
( ♫ ) Reimu releva la tête devant elle, regardant à travers l’ouverture de la porte. Un chapeau de sorcière était largement visible, et quand sa vue fut très vite habituée à la lumière, elle put être effrayée par le regard haineux que lui tirait Marisa. Un regard empli de colère, de reproche … et surtout de déception. La sorcière la dévisageait, avec ces yeux indescriptibles, qui pourtant traduisaient une expression parfaitement compréhensible.
« J’ai honte de toi. »
Elle n’avait pas besoin d’ouvrir la bouche pour que le message passe. La prêtresse avait pertinemment compris, et n’avait rien à répondre. Rien du tout. Elle baissa la tête, la main toujours sur la joue, à frotter, ayant aimé tout donner pour disparaître purement et simplement en cet instant. Comme elle fuyait son regard, Marisa roula des yeux, puis descendit du perron sur lequel elle était montée.
Elle s’intéressa très vite à Luke, qui était toujours à terre, se massant le front et le nez qui avaient été tamponnés par les phalanges de la magicienne quelques secondes plus tôt. Elle arriva très vite à sa hauteur … Et shoota avec une force incroyable dans ses côtes. Le garçon poussa un cri de douleur, alors qu’elle recommençait, impitoyable, à enchainer les coups.
« Non mais tu te sens pas bien ?! vociféra-t-elle, hors de ses gonds. VA T’EXCUSER TOUT DE SUITE !!! »
Elle arrêta de lui distribuer des coups de savate dans le torse, alors qu’il essayait tant bien que mal de lui faire comprendre qu’il voulait le faire bien avant qu’elle ne lui ordonne. Alors que Marisa le scrutait avec le même regard vipérin qu’elle avait adressé à Reimu, Luke se redressa tant bien que mal, la main cachant sa figure tant qu’il le pouvait. Car au bout d’un moment, la sorcière put le voir … Des larmes coulaient en abondance sur son visage déchiré par les remords. Il était pris de soubresauts et de hoquets, respirant difficilement, et les yeux fermés d’où continuaient de s’écouler sans s’arrêter les larmes au goût amer. Face à sa piètre position, la magicienne détendit légèrement les traits agressifs de son visage, ressentant ses regrets véritables mais toujours offusquée de son attitude. Luke essayait tant bien que mal de cacher ses émotions, de ne pas flancher totalement, mais il avait du mal.
Il s’en voulait. Son être lui-même, en soi, le dégoûtait. Un misérable vaurien, voilà tout ce qu’il était … Et dire qu’il avait fallut attendre ça pour qu’il s’en rende compte. Plus les secondes s’écoulaient, plus il pleurait, et plus il se demandait comment il avait pu en arriver là. Il n’avait rien mérité de tout ça. Rien du tout. A quoi avait servi tout ce bon temps passé en Gensokyo, au final ? Au fond, il était resté le même animal. La même bête. Le même démon que tous scandaient en chœur à sa poursuite …
Là, tout de suite, il aurait voulu mourir. Mourir, tout oublier et ne plus être un poids pour ce foutu monde … Que tous soient ses ennemis passait encore, mais si en plus il était l’ennemi de lui-même, il savait bien que ça ne serait plus viable. Il ne pouvait pas vivre avec l’idée qu’il était un monstre. Si c’était ça, autant se laisser tomber d’une falaise tout de suite et arrêter les frais. Ou transformer en fer l’air de ses poumons. Ou encore se vider de son sang entièrement, globule par globule …
Mais c’était une solution de lâche. C’était la solution de facilité. S’il voulait vraiment se purger de ses peines … Il devait se relever et réparer toutes les choses qu’il avait brisées derrière lui. C’était bien ce que Marisa lui avait appris … Il ne pouvait pas renier tout ça aussi simplement. Il avait encore … des choses à faire …
Luke ravala ses sanglots, et se releva après avoir essuyé ses larmes. Ses lamentations avaient bien duré plusieurs minutes. La sorcière le dévisageait toujours d’un regard froid, alors qu’il marchait doucement, les yeux rouges, vers l’intérieur du magasin. Reimu, à cet endroit, n’avait pas bougé du tout depuis qu’elle s’était pris la claque de son amie. Quand le garçon entra, elle n’osa pas lever la tête vers lui, un sentiment de honte l’empêchant de faire le moindre geste et encore moins envers lui. Cette attitude était partagée par l’adolescent, qui même s’il s’était arrêté à proximité d’elle, au milieu des articles de Kourindou, ne parvenait pas à la regarder même en essayant de prendre tout son courage à deux mains. Il ouvrit la bouche plusieurs fois, sans que rien n’en sorte, une boule s’étant formée dans son larynx. La tête penchée vers le sol du magasin, il mit un certain temps avant d’enfin réussir à articuler.
« … Je … Je suis désolé …
- … Ce n’était pas de ta faute … Ce … c’est moi qui ai commencé … Alors ne t’excuse pas. »
Reimu avait mal dans la poitrine. Jamais elle n’avait eu autant de difficulté à parler à quelqu’un. Elle pensait qu’elle avait dit les mauvais mots, mais contre ce qu’elle attendait, Luke laissa simplement échapper un murmure inaudible qu’elle put interpréter comme un acquiescement. Elle poussa un profond soupir, et attendit que quelque chose se passe. Ce fut Marisa qui, après être entrée et avoir examiné les deux d’un regard critique, posa les mains sur les hanches.
« Je préfère ça. »


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 27 Juil - 20:58

La tension était retombée aussi vite qu’elle était grimpée, mais le climat qui enveloppait Kourindou et tous ses articles exposés entre ses murs était d’une neutralité pas plus réjouissante. Reimu et Luke s’étaient mutuellement détournés du regard, penchant vers le plancher ou des babioles à utilité variable, sans prononcer le moindre mot. La sorcière poussa un soupir de lassitude et s’avança, passant entre eux deux, vers le comptoir qu’occupait un demi-youkai des plus dépaysés. Rinnosuké avait toujours les yeux ronds, encadrés de métal, quand son amie d’enfance parvint en face de lui.
« Excuse-les, ils ont une légère tendance à exprimer leurs ardeurs un peu trop vertement … expliqua-t-elle. Un plaisir de te revoir, Kourin’.
- … Ce n’est pas vraiment la joie entre ces deux-là, à ce que je vois … »
Elle eut un léger rire sans ouvrir la bouche. S’exprimer en euphémismes avait une consonance particulière, même si l’humour en était plutôt noir.
« Oublie-les et écoute-moi. Je suis venue ici pour te demander quelque chose de vraiment important.
- Ah ? De quoi s’agit-il ?
- Tu pourrais me dire ce que c’est, ça ? »
Marisa fouilla dans son tablier, et ressortit le cristal sombre de sa grande poche. Qu’elle posa sur le bureau, dans un bruit sourd. Ce truc pesait son poids.
Rinnosuké sembla alors, dès la vue de l’artefact, profondément surpris. Les yeux attentif, il réajusta ses lunettes sur son nez, et s’approcha, examinant l’objet inconnu d’un œil expert et chargé d’une espèce de stupéfaction. La sorcière attendit, rendue perplexe par tant d’expressivité … Puis le demi-youkai, tout en observant le cristal, prononça son verdict.
« Ca alors … Encore un canalisateur à fusion ? »
Marisa fut parcourue d’un frisson. Ce nom …? Elle n’avait absolument aucune idée de ce à quoi il correspondait, mais une chose était sûre, c’était pas une bonne nouvelle. L’air grave, elle posa ses mains sur le comptoir et s’appuya dessus, regardant Kourin’ intensément. Elle ne se rendit pas compte que l’évocation du terme avait fait réagir quelqu’un, derrière.
« Comment ça, "encore" ? Et c’est quoi, cet objet ?
- Je ne sais pas, justement … Mais c’est le deuxième exemplaire du genre que je vois en moins de cinq minutes …
- Pardon ?! »
Quelques pas retentirent derrière la sorcière.
« Marisa … Est-ce que ton objet ressemblerait au mien …? »
La magicienne retira ses mains du comptoir et se retourna vers la voix de Reimu, laquelle se trouvait maintenant à quelques pas devant elle. Et ce ne fut qu’à ce moment-là qu’elle se rendit compte que, depuis tout à l’heure, la prêtresse portait un sac de cuir en bandoulière autour de l’épaule gauche, qui retombait sur sa hanche droite. Sans doute un article que Rinnosuké lui avait gracieusement prêté pour transporter un objet encombrant. Elle ouvrit alors la pochette de cuir, dans laquelle elle plongea la main …
« … C’est quoi ce délire ? laissa Marisa échapper quelques secondes plus tard. »
Entre les doigts de Reimu se tenait à présent l’exacte réplique de son cristal sombre. La sorcière se retourna, et regarda l’artefact qui se trouvait sur le comptoir, puis se retourna de nouveau vers celui que la jeune miko transportait … Elle répéta ce cycle deux ou trois fois, pas sûre de bien voir ce qu’elle voyait, avant de se rendre à l’évidence : il existait plusieurs cristaux octaédriques de ce genre ! Mais où diable Reimu avait-elle pu trouver le sien ?!

« Marisa … commença la prêtresse. Enfin je te retrouve. Je suis désolée d’avoir …
- Ouais ouais, c’est bon c’est bon, j’ai compris ! interrompit la magicienne, dont la voix laissait transparaître sa perte de patience. Pas le temps de se plaindre ! Alice m’a prévenue. Qu’est-ce que tu voulais me dire, avant-hier soir ?
- … C’est en rapport avec la barrière. Elle a réagi très violemment à un phénomène magique qui s’est déclenché en Gensokyo. Je pense que tu n’en es pas inconsciente. »
( ♫ ) C’est ainsi que commença une longue séance d’explications cartes sur table. Si les retrouvailles avec Reimu ne figuraient pas parmi les moments les moins pesants que la sorcière avait eu à vivre jusqu’à maintenant, elles apportaient une grande avancée à leur situation. Et elle se rendit également compte qu’elle avait vu juste, la veille : la prêtresse Hakurei savait quelque chose sur le terrible événement qui prenait cours à l’heure actuelle.
Tout avait commencé il y a deux jours, c’est-à-dire lors de la gigantesque charge d’énergie. Reimu avait, tout comme Marisa et Patchouli, perçu le phénomène au même moment. Elle se trouvait au temple à ce moment-là, lequel était toujours aussi damné de sa carence en visiteurs. Néanmoins, quelque chose de grave s’était produit juste après le pic énergétique, en ricochet à cet événement majeur.
« Comment cela, la barrière a réagi violemment ? répéta la magicienne, perplexe.
- Hé bien, elle n’a pas été affaiblie à proprement parler mais … Comme tu le sais, un de ses rôles est de maintenir la cohésion à l’intérieur de Gensokyo. Immédiatement après le pic d’énergie, elle s’est soudain mise à s’agiter, comme si ce qu’il s’était passé sollicitait sa fonction. Et en fait … Elle continue encore maintenant, sans s’arrêter.
- Ouais, et elle ne fait que brasser de l’air, apporta la sorcière. La magie disparaît malgré son action protectrice envers elle. Ce qui signifie … Que ce qui est responsable de sa disparition est situé un cran au-dessus d’elle, question puissance.
- J’en suis arrivée à la même conclusion. Et, Marisa … Pour tout t’avouer … Ca m’inquiète.
- Dis tout de suite que ça te fait peur, Reimu. Cela se lit sur ton visage !
- … Oui. J’ai peur. »
La sorcière aurait bien éclaté de rire en temps normal, mais là, ça ne s’y prêtait pas. Au fil de sa discussion avec son amie de toujours, elle sondait peu à peu son visage, sa façon de parler, ses tics et ses gestes … Et il y avait quelque chose de bizarre. Et ça n’avait rien à voir avec la prise de bec monumentale qu’elle s’était faite avec Luke, une dizaine de minutes avant.
Reimu n’était plus du tout détendue. Oh bien sûr, elle avait toujours cette idée du sens du devoir qui l’accompagnait au fil de ses enquêtes, mais elle conservait un calme et une certaine capacité à faire la part des choses qui la rendaient si redoutable lorsqu’un incident frappait la contrée. Ainsi, tout en restant aussi assidue qu’inflexible, elle parvenait à garder un sang-froid et une décontraction qui étaient caractéristiques de sa façon de faire. Cependant … Ici, c’était une autre chanson. La prêtresse semblait moins relâchée, extrêmement plus tendue. Et pas à cause de Luke – car elle avait bien remarqué entretemps qu’être dans un rayon de vingt mètres autour de lui la mettait dans tous ses états. Non … Il y avait vraiment de la peur, chez Reimu. Une inquiétude qui la rongeait, et qui transperçait jusque dans ses traits. Comme si ses nuits étaient hantées par de sombres pressentiments, qui la pourchassaient encore maintenant, dans la journée. Elle ne s’était jamais montrée comme ça … Qu’est-ce qui pouvait bien avoir fissuré sa confiance en soi d’antan ?
« … Bien, je vois que tu es quand même au courant de pas mal de choses, annonça Marisa. Tu avais donc compris que la magie était aspirée en-dehors de Gensokyo bien avant nous ?
- Oui. Je l’ai senti à travers la barrière … Ou plutôt, je l’ai deviné. Si on laisse les choses continuer ainsi, Gensokyo va devenir un endroit totalement vide de surnaturel. Mais je doute même que ça s’arrête là … Si la magie est acheminée vers autre part comme tu me l’as appris, alors c’est qu’un coupable doit se cacher derrière le rideau pour en profiter.
- Ouais, l’ombre qui trainait près de Mayohiga, à savoir la malotrue qui a attaqué Chen. La même qui a planqué le cristal … Enfin, le canalisateur à fusion au fond du lac du bosquet. D’ailleurs, et si tu me disais où et comment tu as trouvé le tien ? »

Luke était resté un peu en retrait, écoutant silencieusement le dialogue. Il s’était un peu remis du choc qu’il avait encaissé suite à son accès subit de colère, et faisait de son mieux pour reprendre un fil normal de pensées. Il avait aussi remarqué que Rinnosuké, derrière, fixait les deux filles en pleine discussion avec un air tout à fait largué. Ce n’était pas étonnant qu’il n’y comprenne pas grand-chose …
« Depuis avant-hier, le jour-même de la charge d’énergie, une aura malveillante s’est déposée sur cette zone de la Forêt Magique, expliqua Reimu. D’après les dires de Rinnosuké, il avait l’impression d’être observé durant tout ce temps.
- Bordel ! s’exclama soudain la sorcière. Moi aussi, la première fois que j’ai ressenti ce truc, j’étais juste au-dessus de la forêt ! Alors …
- … J’ai trouvé mon cristal perdu dans la forêt, pas très loin du magasin. C’était lui le responsable de cette aura de malaise. Après l’avoir délogé de son piédestal, tout est revenu à la normale en quelques secondes. »
Tout s’éclaircissait. Quand Marisa s’était brusquement arrêtée dans les airs, stoppée par le pic d’énergie, elle avait dans la foulée perçu l’effet secondaire généré par l’octaèdre occulte : l’impression d’être observée … Et s’était tout de suite mise en route pour l’appartement de Luke. Alors ça voulait dire que … Depuis tout ce temps … Un indice pour l’enquête se trouvait proche de Kourindou ? Bon sang, si seulement ils étaient revenus à cet endroit plus tôt … Néanmoins, peut-être qu’ils n’auraient pas trouvé celui du bosquet de Mayohiga. Parce que quelque chose était définitivement louche dans le fait qu’il y avait plusieurs de ces cristaux sombres. Y en avaient-ils encore d’autres, d’ailleurs ? Pour l’instant, ils en avaient réuni deux. Marisa reprit le sien pour le ranger dans son tablier, tandis que Reimu en faisait de même en le plongeant dans sa sacoche de cuir.
« Je t’ai à peu près résumé, reprit la sorcière, mais je pense que ces cristaux ont rapport avec la charge d’énergie, et par extension, avec la disparition de la magie.
- Oui. Par ailleurs, cette fameuse charge d’énergie devait sans doute être l’amorce de cette disparition. Ca doit être le moment où l’incident a commencé, avec la mise en fonction de chacun des cristaux dispersés à travers Gensokyo.
- Toi aussi tu penses qu’il y en a plus, maintenant, hein ?
- Absolument. Et je pense qu’il faudrait être aveugle pour ne pas voir le rapport entre ces … canalisateurs et ce qui nous arrive. Maintenant qu’ils ont été sortis de leur emplacement, la magie n’est quasiment plus affectée autour d’eux … Si l’on retrouve donc chacun des cristaux et qu’on les désactive ainsi … Nous réussirons sans doute à enrayer une catastrophe. »
Luke s’éclaircit la gorge, comme pas convaincu.
« Attends une minute. Gensokyo est gigantesque … Du moins, trop grand pour que l’on puisse y chercher à l’aveuglette. Si on ne sait même pas combien il faut en trouver, comment on va s’y prendre ?
- T’as déjà oublié qu’ils génèrent une aura maléfique autour d’eux, tête de mule ? répliqua Reimu, irritée.
- Je sens que les baffes vont pleuvoir … articula Marisa, débordante de frustration. »
Elle avait fait craquer ses phalanges et assombri son visage d’une expression meurtrière. Comme rappelés à l’ordre, la prêtresse et le jeune homme sursautèrent sur place et cessèrent immédiatement de chercher à se crêper le chignon. C’était vraiment mission impossible de les empêcher de s’entredéchirer sans les tenir en laisse, ces deux-là.

« Hem, plus sérieusement … se reprit l’adolescent. On ne sait pas du tout de quoi il s’agit, de ces cristaux. On ne sait même pas à quoi ils servent concrètement. On peut toujours penser que ce sont eux les responsables de la disparition de la magie, mais … On n’a pas de réelle preuve …
- Il a raison, approuva la sorcière. D’ailleurs, ils ne sont plus tout à fait inactifs, à l’heure actuelle. L’influx qu’ils donnent à l’énergie autour d’eux n’est pas dissipé.
- Nous devrions les détruire, alors ? supposa la prêtresse. »
Marisa esquissa un sourire. Quelle ironie … Par moments, elle pensait exactement comme son ennemi juré.
« Non. Je ne pense pas qu’il soit si simple de détruire de tels cristaux, et je doute même que ce soit la solution. Il faudrait d’abord en apprendre plus sur eux.
- Alors rendons-nous à Voile. Patchouli saura sans doute nous éclairer sur ce que sont ces canalisateurs à fusion.
- Je n’en suis pas sûre … déclina-t-elle étonnamment. Si c’était le cas, elle nous aurait déjà mis sur cette piste hier quand nous avons été la voir. Si ces cristaux sont responsables de la charge d’énergie et de la disparition de la magie, elle nous en aurait forcément parlé. Il ne doit pas y avoir quarante objets capables de provoquer de tels phénomènes.
- Elle nous avait dit qu’elle ne nous parlerait pas des hypothèses qu’elle avait pu élaborer à ce sujet … rappela néanmoins le jeune homme.
- … Certes, mais j’ai une meilleure idée.
- Et quelle est-elle ? interrogea Reimu, sceptique. »
La sorcière esquissa un sourire. En fait, cela faisait un moment qu’elle y songeait. L’artefact si étrange qu’ils avaient retrouvé n’appartenait à aucun genre de magie qu’elle connaissait, et par extension, que Patchouli devait connaître. C’était le motif principal pour lequel elle préférait éviter d’y retourner, parce que ça leur ferait perdre du temps … mais aussi parce qu’elle ne voulait pas essuyer la honte de ne savoir absolument rien concernant ces cristaux et leur constitution. Franchement, ça la mettrait dans un de ces embarras que Reimu et Luke s’en rendent compte …
« Elle s’appelle : Palais des Esprits de la Terre ! déclara-t-elle fièrement.
- Euh, hein ? laissa échapper le manieur de fer, surpris.
- Tu veux qu’on aille dans les mondes souterrains ? s’étonna la prêtresse. Pour aller demander conseil à Satori ?
- Yep, et aller fouiller un peu dans sa bibliothèque à elle aussi ! Tu sais très bien pourquoi, pas vrai ? »
La jeune fille à la sacoche de cuir acquiesça. Oui, elle savait, et d’ailleurs, elle avait eu recours à cette méthode pour l’incident des Arts Maudits. Les mondes souterrains … Satori et ses habitants étaient des créatures qui avaient été mis au ban de la société, à cause de leurs pouvoirs effrayants ou leurs pensées incomprises. Néanmoins, elles avaient fini par s’y accommoder … Et contrairement au reste du monde, avaient conservé de nombreuses reliques des temps anciens qui auraient été perdues si elles étaient restées en surface, exposées à la variabilité perpétuelle du monde en ébullition. Il y avait donc de fortes chances que, si la quantité de connaissances contenue dans le Palais des Esprits de la Terre était moins lourde que celle du Manoir du Démon Ecarlate, elle était bien plus spéciale et apte à répondre à leurs exigences. C’était un peu le duel de la quantité contre la qualité … Et en l’occurrence, c’était d’information de qualité dont ils avaient besoin.
« Allons-y, alors. Ne perdons pas de temps …
- On te suit ! acquiesça Marisa.
- Je suis sur vos talons, ajouta Luke. »
Et ce fut sur cette dernière décision que le trio qui avait un jour triomphé des Arts Maudits se mit en marche, vers l’extérieur de Kourindou, après avoir salué une dernière fois le proprio qui n’avait presque rien suivi de ce qu’il s’était passé dans son magasin. Pauvre Rinnosuké … Mis à l’écart des événements qui agitaient la contrée, il n’avait rien pu comprendre aux élucubrations des trois jeunes gens. Après leur départ, il poussa un petit soupir, puis se leva.
Et alla refermer la porte qu’ils avaient laissée ouverte en partant …

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 3 Aoû - 1:52

Marisa, dorénavant accompagnée de Reimu en plus de Luke, avait traversé les espaces célestes de Gensokyo à allure réduite en pleine direction de l’ouverture vers les mondes souterrains. Ils s’étaient dirigés vers l’ouest, comme pour se rendre au Sanctuaire Hakurei, mais avaient dévié leur course vers les montagnes. Et ce, sans qu’aucune incartade entre la prêtresse et le jeune homme ne se déclenche à nouveau. Néanmoins, malgré le tempérament de la magicienne, la miko avait réussi à rester en tête du groupe, ouvrant le cortège. Par la suite, ils avaient donc entamé leur descente sous la surface, droit vers l’Ancienne Cité … Alors que la température commençait à monter à cause de la profondeur, et que l’obscurité était bannie par une grande étoile de lumière générée par la sorcière, le manieur de fer remarqua qu’une bien triste expression s’était dépeinte sur son visage. Il observa le « paysage » alentour, si l’on pouvait oser cette qualification ; les parois granitiques du boyau dans lequel ils s’étaient engouffrés étaient assez larges, et Reimu était à quelques mètres devant, volant tout du long en faisant attention aux éventuelles menaces qui pouvaient se tapir dans l’ombre. Il y avait le problème de l’écho, par contre. Toutefois, cela n’empêcha pas au jeune homme monté sur sa planche de fer s’approcher de sa partenaire. Marisa avait la paume de sa main droite tendue vers le haut, maintenant ainsi l’étoile éclaireuse à quelques dizaines de centimètres de celle-ci, et agrippait son balai de l’autre main en gardant la tête basse. Luke parvint juste à côté d’elle et murmura très discrètement, de manière à éviter que celle qui ouvrait le vol n’entende quelque chose.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? questionna-t-il.
- … Je vais au ralenti … soupira-t-elle pour toute réponse. »
Il fronça d’abord les sourcils, puis … comprit. A cette réalisation, il sentit un sentiment dur et poignant le prendre à la poitrine. C’était la première fois qu’il la voyait dans un tel état qu’il aurait pu désigner par faiblesse … Inquiet, il tenta de capter le regard de son amie, lequel était pendu vers le bas sans réagir. Comme il n’arrivait à rien, il décida de lui tapoter l’épaule.
« T’en fais pas. Tout reviendra à la normale quand nous aurons ramené la magie à Gensokyo.
- J’espère bien … Plus le temps passe, plus j’ai l’impression de m’affaiblir, comme si je revenais en arrière … »
Elle laissa deux secondes en suspension, puis secoua vivement la tête. L’occasion était mal choisie pour déprimer, et elle releva le nez en conséquence.
« Rah, c’est pas le moment de s’apitoyer ! J’ai juste besoin d’un ou deux derrières à botter, et ça n’y paraîtra plus !
- Hahaha ! Tu sais vite reprendre du poil de la bête, toi !
- Bon, vous venez, vous deux ? s’impatienta Reimu plus loin. »
En effet, la prêtresse était allée encore un peu plus en avant suite à leur court échange de paroles. Distancés, les deux partenaires y mirent un peu plus de vigueur, et la rejoignirent tant bien que mal. Mine de rien … Marisa avait raison. Luke pouvait le sentir : elle comme lui étaient en train de régresser. Elle faisait un usage de moins en moins correct de son énergie incantatoire, et lui sentait que les transformations d’air en fer devenaient de plus en plus pénibles … Et surtout, il craignait qu’une nouvelle impulsion se déclenche … Le phénomène était irrégulier et il pourrait sans doute tenir un bon bout de temps avant que ça ne se reproduise, mais uniquement au prix d’une énorme part de chance. C’était pas bon du tout … A ce rythme, il allait redevenir aussi faiblard que dans le monde extérieur … Déjà qu’il n’était pas spécialement fort, à Gensokyo … Résoudre la situation était devenu un objectif d’urgence, pour tout le monde. Ils n’avaient peut-être déjà plus beaucoup de temps …

( ♫ ) Volant aussi vite qu’ils pouvaient pour suivre la prêtresse en tête, les deux partenaires moins rapides qu’à l’accoutumée débouchèrent dans des cavités bien plus étendues que les boyaux étrécis menant aux profondeurs. Là, des brumes verdâtres et stagnantes peuplaient les espaces lacunaires laissés vacants des nombreuses stalactites royales, coulées par l’égouttement incessant de l’eau condensée aux parois d’un plafond de roches grenues. Symétriquement assurées par la présence de leurs sœurs stalagmites poussant sur le sol de pierre irrégulière, elles ne constituaient cependant pas d’obstacles sérieux à la progression du groupe vers l’Ancienne cité souterraine. Même, elles étaient tellement dispersées et hors de sa route que l’étoile radiatrice de la sorcière suffisait à peine à en révéler la majorité parmi les ténèbres vert de Hooker. Par ailleurs, surgissant de l’ombre de temps à autre, certains esprits mal placés trouvaient l’audace d’attaquer la troupe à vue, et se faisaient bannir immédiatement par Reimu qui semblait toujours aussi tendue. La progression fut relativement sans grande encombre, et bientôt, ils allaient être en vue d’un certain pont sous terre … A cette pensée, la prêtresse eut une idée, et se tourna vers les deux à la traîne en les regardant d’un air narquois. L’un en particulier, en fait.
« Dis donc, Luke, ça te dirait de passer devant ? questionna-t-elle avec ce qui semblait être de la raillerie.
- Hmn ? Et pourquoi tu voudrais que je fasse ça ?
- Il y a une personne qui va bientôt se dresser face à nous pour nous barrer la route. Vu que tu ne fais pas grand-chose depuis tout à l’heure, j’ai pensé que tu aurais voulu t’en occuper …
- Reimu, sérieux, ne commenc-…
- Ce sera avec joie, concéda impudemment le jeune homme en coupant Marisa. »
Reimu fut surprise de cette réponse. Pas à propos de sa nature-même, mais plutôt par le ton que Luke avait employé. Elle s’était imaginée qu’il allait s’emporter de nouveau, et répondre de la même façon à ce qui n’avait été ni plus ni moins qu’une provocation … Mais en lieu et place de cela, il avait simplement accepté avec la grâce de quelqu’un qui voulait se rendre utile. Et c’est ainsi que l’ironie de la prêtresse s’était retournée contre elle … Assez mécontente de ce service raté, elle s’effaça et laissa son ennemi juré prendre la tête. Au moment-même où Luke doubla la jeune fille, un grand sourire d’intense satisfaction se profila sur sa figure. Il avait enfin trouvé le moyen de triompher de ses brimades, et il ne comptait pas s’arrêter en si bon chemin !
Néanmoins, quand le trio arriva enfin en vue du fameux pont, un moment de stase s’installa. Sans trop comprendre, Luke s’arrêta à dix mètres de la construction souterraine, laquelle enjambait une rivière à l’écoulement silencieux. Les deux filles qui le secondaient en firent de même, l’air stupéfait. Quelques secondes passèrent, sans que rien ne se dise, puis …
« … Parsee n’est pas là ? laissa échapper Reimu, dubitative.
- C’est bizarre, je l’avais jamais vue ailleurs que sur son fichu pont, à croire qu’elle y restait plantée en permanence, ajouta Marisa.
- On peut m’expliquer ? s’enquit le manieur de fer, qui était censé avoir engagé le combat.
- Nan, laisse tomber, répondit la sorcière. Pour une raison totalement inconnue, faut croire qu’on peut passer. Grouillons avant qu’elle ne revienne …
- Euh, ok … »
Luke n’y comprenait pas beaucoup et pour ainsi dire rien du tout, mais ce fut sur ces mots que le trio reprit sa route vers l’Ancienne Cité.

Plus besoin de lumière à partir de ce moment-là ; Marisa révoqua son étoile de lumière, et le groupe commença à suivre les longues allées de lampes de la cité où vivaient les onis. C’était toujours aussi impressionnant de voir qu’une telle population pouvait subsister sous terre, loin de toute autre civilisation. Même si Gensokyo avait toujours plus d’un tour dans son sac en matière de surprises, voir ce genre de choses pour la première fois faisait toujours son petit effet. Surtout envers ceux qui étaient fraîchement débarqués dans la contrée des illusions.
« Ainsi c’est à ça que ressemblent les mondes souterrains … songea Luke. »
Comme la plupart des lieux qu’il n’avait pas encore visité, comme celui-ci ou le Royaume des Ténèbres, il n’en avait jusque là qu’entendu parler par Marisa. Ou lu le nom et la description dans des livres. Mais avoir la chose devant ses yeux était quelque chose de bien plus frappant. « On ne devrait pas perdre de temps, annonça Reimu laquelle était revenue en première position. Le Palais des Esprits de la Terre est plus loin devant, ne vous laissez pas aborder par des onis belliqueuses …
- J’pense que ça va être dur ! remarqua la sorcière. »
Malgré ses dires, en passant en haute altitude au-dessus de la ville souterraine, le groupe d’eut aucune anicroche au passage de l’Ancienne Cité. Ce fut ainsi que, bon pied bon œil, tout le monde arriva sans le moindre problème à destination peu de temps plus tard …
Comme d’habitude, le hall d’entrée était paré de son dallage de rouge et de noir en alternatif, comme tout le reste du carrelage du manoir. Et il n’y avait pas âme qui vive … Pour le moment.
« Ho-héééééééé, coucou, on est làààà !! beugla Marisa en rangeant son balai dans son dos.
- Euh c’est bon, ça valait la peine de le gueuler sur les toits ? s’inquiéta Luke, pas très à l’aise.
- … Préparez-vous. La cavalerie arrive, signala Reimu. »
Il n’en fallut pas plus à la prêtresse pour sortir des liasses de sceaux de sa tenue, à la magicienne pour rassembler son énergie en deux orbes étoilés et au manieur de fer pour matérialiser le maximum de fer qu’il pouvait. Car de l’autre côté du hall, une tripotée d’esprits et d’animaux de compagnie féroces s’amenait pour leur faire la fête.
« Quelle est la stratégie ? demanda l’adolescent.
- On avance et on défonce tout !! répliqua sa partenaire avec un enthousiasme débordant. »
Aucun palabre ni tergiversation supplémentaire ne fut requise pour le jeune homme hésitant, lequel se jeta dans la bataille à la suite des deux combattantes largement habituées à ce genre d’accueil chaleureux …

Dix minutes plus tard.
« Bien. »
Satori scruta d’un œil inquisiteur l’étendue de ses petites créatures de compagnie semées comme des graines au vent, sur le carrelage de son palais. Toutes inconscientes et hors de combat, battues par des rafales de projectiles de trois natures différentes. Elle déporta ensuite son regard sur les humains qui venaient d’entrer dans son champ de vision, au milieu du chaos et vraisemblablement responsables de celui-ci. Reimu était encore tout à fait en forme, contrairement à Marisa et Luke qui haletaient de la confrontation qu’ils venaient de mener. Depuis leur entrée, ils avaient foncé sans la moindre retenue vers l’intérieur du palais, exterminant au passage une bonne centaine voire deux d’habitants de la noble demeure qui avaient tenté de les éloigner de leur maîtresse. Peine perdue car le trio avait presque sans le moindre problème menée sa percée à travers les salles éclairées de vitraux ou de lustres, et ce sans être ralenti le moins du monde. Ce n’était que maintenant qu’ils retrouvaient Satori, laquelle semblait passablement ennuyée de ce qu’il venait de se passer … ( ♫ )
« … Je suppose que je vais dépêcher des troupes pour soigner tous ces pauvres enfants, se dit-elle à haute voix. Bien, en attendant que la chose se règle, je pense que vous allez pouvoir me suivre dans un endroit plus prompt à la discussion. Et non, pas de combat, je devine que la situation est assez urgente pour que nous nous épargnions davantage de bagatelles. Je sais, ça ne me ressemble pas, mais je sais aussi être sérieuse quand le besoin s’en fait ressentir. A l’intention de Luke, qu’il ne s’étonne pas si je suis déjà au courant de presque tout, puisque vous ne dissimulez guère vos pensées. »
Le jeune homme manqua de faire un blocage cérébral face à ce qu’il se passait. Le troisième œil, appendice déjà particulier de la constitution physique de leur interlocutrice, ne l’avait presque plus lâché depuis qu’il s’était posé sur lui il y a une trentaine de secondes. Marisa réprima un éclat de rire, puis lui flaqua une grande tape dans l’épaule. L’effet fut tel qu’il suffit à le réveiller, au prix de lui arracher un cri de surprise.
« Elle est capable de lire tes pensées, alors t’avise pas d’imaginer un truc compromettant !
- … Ca me fait flipper … murmura-t-il. »
Quoi qu’on s’en dise, Satori avait commencé à se diriger vers un certain endroit du palais et enjoint les trois humains à la suivre. En chemin, ils croisèrent un loup au pelage noir de jais, auquel la maîtresse des lieux ordonna d’envoyer une équipe d’infirmiers venir en aide aux membres blessés de la population du bâtiment. Après qu’il ait filé vers les lieux du sinistre, la dame aux cheveux mauves mena ses convives dans la même salle de moquette pourpre dans laquelle elle avait reçu la prêtresse Hakurei il y avait un an de cela.

A présent dans le salon garni de fauteuils et de bibliothèques, Luke observa les lieux d’un œil intrigué. Surtout par les énormes tableaux des illustres personnages dont il ne connaissait pas le nom, accrochés sur les murs. Notamment celui d’un jeune homme aux cheveux noirs mi-longs qui faisait dans la vingtaine, vêtu d’un riche costume mariant des teintes sombres de bleu saphir et marine, qui mettait en valeur le regard sobre et rêveur avec lequel il regardait celui qui l’admirait de son œil châtaigne. Le plus frappant dans le tableau restait cependant les deux grandes ailes de plumes enflammées qui lui sortaient du dos, et illuminaient de leur lueur ardente le paysage nocturne qui se trouvait derrière lui, alors qu’il semblait s’appuyer de ses deux mains nues sur la poignée d’un épais sabre de feu. Le portrait s’arrêtait en lui coupant les genoux, et sa personne en occupait plus des deux tiers. Juste à côté de ce tableau majestueux, à deux mètres à peine à sa droite, était représenté dans le même style une fille qui avait le même âge d’apparence. L’air un peu plus froid et effrayant au premier abord, elle scrutait la salle de ses yeux rouges écarlate dont le visage aux traits fins était cependant rendu très joli par une chevelure noire entremêlée de mèches rouges, qui semblait descendre jusque sous sa nuque. Vêtue d’un long manteau sombre qui recouvrait une robe mauve, elle portait sur son épaule une longue et imposante faux noire à lame torturée, sous la lumière blafarde d’une pleine lune encrée dans le ciel étoilé. Il se dégageait de ces deux portraits, très similaires dans leur composition, une aura mystique qui avait immédiatement accroché l’œil du manieur de fer … Une aura presque grisante. On avait l’impression que les deux personnages allaient surgir de leurs toiles peintes d’une minute à l’autre …
« Ils sont admirables, n’est-ce pas ? »
Luke sursauta, ramené à la réalité par la voix de Satori. Marisa semblait avoir commencé à pêcher du côté des bouquins, visiblement très intéressée, tandis que Reimu trainait dans le coin en semblant attendre que la maîtresse des lieux se décide à dire quelque chose. Ce qui était enfin le cas, même si c’était à l’adresse du jeune homme. Qui n’eut pas le loisir de répondre à haute voix pour exprimer son approbation.
« Ils font partie des plus belles représentations du palais, concéda-t-elle. Mais l’heure n’est pas à la discussion à propos de l’art. Nous avons de sérieux sujets à aborder. »
La prêtresse parut satisfaite de cette prise de conscience de la fille aux trois yeux, et s’approcha d’elle d’un pas mesuré. Le manieur de fer était toujours un tant soit peu mal-à-l’aise, embarrassé par l’inexplicable distraction qu’avaient causé chez lui les deux peintures suspendues au mur. En parallèle, la dernière du trio infiltré se désintéressa des bouquins et alla rejoindre le groupe en trottant sur la moquette.
« Voyons voir ce que tu as à me dire, Reimu, déclara Satori d’un ton las. Hm … Des cristaux octaédriques … L’équilibre de Gensokyo rompu … Une silhouette mystérieuse maraudant dans l’ombre … La magie se dissipant petit à petit vers un endroit inconnu … Voilà qui n’est pas des plus réjouissants …
- En effet, approuva la jeune fille.
- Et que dire à propos de tes cauchemars ? »
La miko ouvrit les yeux en grand, l’expression blanche. Elle regarda alternativement Luke et Satori, et resta sur celle-ci alors qu’elle prenait un air outré.
« Ca n’a aucun rapport ! répliqua-t-elle nerveusement. Nous sommes venus te demander si tu pouvais nous éclairer quant à ce qu’il se passait dans la contrée, rien de plus ! »
Le manieur de fer haussa un sourcil, lèvres entrebâillées. Il venait de sentir dans la voix de Reimu quelque chose de suspect. Des cauchemars ? Pourquoi semblait-elle si réfractaire à en parler ? C’était si grave que ça ? Bizarrement, il avait la très nette impression qu’il y avait quelque chose d’inquiétant sous cette attitude précipitée de la prêtresse. Il y avait cette chose, là … Une chose qu’elle n’avait pas envie d’évoquer, mais non pas par crainte. C’était par fierté qu’elle avait l’air de vouloir éviter le sujet. Mais pourquoi ?
Pour toute réponse, le bruit vivace d’une explosion étouffée agita le petit salon. Provenant de sous leurs pieds, il fut accompagné de nombreux éclats de rire prolongés… qui glacèrent soudain le sang du jeune homme dans ses veines. Les sons avaient été largement atténués par la distance et les parois qu’ils avaient traversées, aussi peu de monde y avait prêté une réelle attention. Luke faisait partie de ces exceptions. Et alors que Marisa avait rejoint le quatuor depuis plusieurs secondes, le sang de sa figure sembla s’enfuir pour lui laisser des traits blêmes.
« A- … A- … Atsuko ?! murmura-t-il, à la limite de la tétanie.
- Oh, elle ? soupira Satori. Oui, on a tendance à beaucoup l’entendre ces derniers temps. Depuis qu’elle a obtenu l’accès à l’ancien enfer, elle nous rejoue l’Armageddon toutes les semaines avec Utsuho. L’avantage, c’est que Koishi a de quoi s’amuser.
- Je … Je vois … »
La maîtresse du palais esquissa un sourire où l’amusement était tellement perceptible qu’il semblait déborder de ses lèvres. Non, Luke ne voyait pas du tout, et elle le savait. Notamment parce que deux noms lui étaient inconnus dans les phrases qu’elle avait dites, et aussi parce qu’il avait avant tout une peur panique de la démone après l’incident qui s’était passé dans la grotte magmatique. Incident dont, vu ses pensées aussi agitées qu’un maelström déchaîné au cœur de l’océan, elle fut en quelques secondes au courant.
« Laisse-le tranquille, Satori, intervint néanmoins la sorcière. T’as des choses à nous dire, ou pas ? »
La fille au troisième œil ferma les trois qu’elle avait à disposition, et laissa un petit temps de concentration avant de répondre.

« Suivez-moi, et Reimu, sors le canalisateur à fusion qui se trouve dans ta sacoche. »
La prêtresse s’exécuta, n’ayant pas la moindre raison de protester. Le pesant octaèdre dorénavant captif entre ses doigts, elle se mit à la suite des deux autres que Satori précédait. Elle semblait se promener au hasard des quelques bibliothèques qui peuplaient ce vaste salon, à la recherche d’une étagère précise, ou d’un titre particulier. Ce ne fut que plusieurs dizaines de mètres plus loin, et au final pas très à l’écart de l’endroit où la sorcière avait été farfouiller, qu’elle s’arrêta enfin et leva les yeux vers l’immensité des rayonnages horizontaux. Ce après quoi elle sembla faire une flexion minuscule des jambes, et les étendit comme pour sauter. Ce fut cependant un envol qu’elle prit : et suspendue dans les airs, flottant jusqu’à la douzième étagère de la bibliothèque en question, elle alla s’emparer d’un gros ouvrage rouge bordeaux aux lettres d’or. Elle chuta alors fissa vers le sol, où elle atterrit après un ralentissement très suffisant. Elle ouvrit directement le grimoire sans avoir laissé le temps à son auditoire nouvellement attentif d’en lire l’intitulé.
« Canalisateur à fusion … répéta-t-elle en fouillant le sommaire, puis en commençant à tourner les pages. Je savais bien que cela me disait quelque chose … Une magie occulte venant d’ailleurs … Ah, voilà. »
Elle baissa le livre, les deux pages grandes ouvertes et exposées en son plein milieu, laissant le dessin qui était dessus apparaître de manière évidente aux yeux de tous. Ils se regroupèrent autour de l’ouvrage, l’observant avec incrédulité. Ils n’en comprirent le sens que les uns après les autres, alors que le rapport avec les canalisateurs à fusion s’établissait avec l’illustration tracée en droites marron et crasseuses.
Il s’agissait d’une étoile à cinq branches longues, esquissée sur la page jaunie de droite et débordant sur celle de gauche. Sur celle-ci était annotée une liasse d’apostilles fléchées qui détaillaient la composition de l’objet. Rien de bien compliqué, en vérité. C’était un faux-pentacle dont les branches étaient plus allongées que la normale. La figure centrale qui le composait, un pentagone régulier duquel partaient les cinq triangles isocèles à forte hauteur, était marqué en son intérieur par cinq segments qui partaient de ses sommets pour rejoindre son centre. De plus, cinq autres longs traits strictement droits partaient de ce même centre pour traverser le milieu des côtés du pentagone, et s’arrêter bien plus loin, à la pointe des triangles isocèles qui formaient les branches de l’étoile. Ainsi, le tout était entièrement décomposable en triangles aux propriétés diverses et variées. Cela aurait pu être une forme géométrique des plus banales et désuètes si des glyphes grossièrement esquissés n’étaient pas remarquables sur chacune de ces figures à trois côtés, et pointés par les flèches revoyant aux annotations d’un vocabulaire occulte.

Reimu fronça les sourcils, et ramena le canalisateur à fusion qui se trouvait dans sa main à hauteur de son buste, de manière mieux le regarder. Et à comparer.
« Mais … C’est …
- Exact, abrégea Satori. Vos cristaux font partie d’un ensemble de cinq similaires. »
( ♫ ) Chaque octaèdre … était en vérité un fragment de ce pentacle imparfait. Il en comprenait une branche, et un morceau de la base pentagonale. Un cinquième, plus exactement. A cette nouvelle, Marisa ouvrit de grands yeux stupéfaits, et Luke croisa les bras avec scepticisme. Si l’on se fiait à la fille au trois yeux … Ils avaient récupéré deux reliques d’un assortiment de cinq. Mais ce fut la sorcière qui sembla réagir le plus violemment, au vu de ce qu’elle lisait dans les notes incompréhensibles du commun des mortels.
« Satori, à quoi sert ce putain de truc ?! s’exclama-t-elle, effarouchée. De quelle magie est-ce que cette chose relève ?!
- … Marisa ? »
Reimu et Luke avaient presque prononcé cela d’une même voix, rare moment où ils pouvaient s’accorder sur une chose. La réaction de la jeune fille aux cheveux d’or avait été vraiment emportée, et elle semblait trembler sur place en regardant les termes suprasensibles qui s’entassaient sur la page à gauche. Satori aurait bien esquissé un nouveau rictus plein de divertissement, mais à vrai dire, le thème qu’ils allaient incessamment aborder ne s’y prêtait dans aucune mesure. Du moins, pour aucune des personnes présentes dans la pièce, elle comprise. Elle décida de s’éclaircir la gorge, et prendre la parole.
« Ce que vous avez sous les yeux est une représentation grossière d’un Pentacle de Croisée des Chemins. Il s’agit d’un artefact unique, aux propriétés sensationnelles qui défient toute réalité. Comme tu le penses, Marisa, il n’appartient à aucune magie conventionnelle, que ce soit à Gensokyo ou nulle part ailleurs dans notre plan d’existence. La sorcellerie que renferme cet objet presque jamais observé vient d’un ailleurs qui n’est pas si lointain que cela, mais nous y reviendrons plus tard.
- Abrège, coupa la magicienne. A quoi, sert, ce, putain de truc ?
- On se calme, soupira la fille aux cheveux mauves. La première chose à savoir, c’est que l’action du Pentacle de Croisée des Chemins n’est efficace que si les cinq fragments sont dispersés aux quatre coins, ou plutôt aux cinq coins, de la région cible. Leur agencement doit être bien naturellement en pentagone, de manière à ce que l’essence d’existence de la contrée soit collectée en le point central, puis qu’elle soit déportée vers la destination avec laquelle elle doit fusionner. En bref, si vous voulez retrouver les autres fragments, vous pouvez tenter de les localiser en vous servant d’une carte de Gensokyo et en tentant de tracer le pentagone de disposition des canalisateurs.
- Attendez deux secondes … reprit Luke avant qu’elle n’en replace une. Vous avez dit, euh, « destination avec laquelle elle doit fusionner » ? Ca veut dire quoi, ça ? »
L’intéressée eut un soupir las. Elle aurait bien put l’empêcher de poser cette question en anticipant à l’aide de son pouvoir de lecture des pensées, mais même si elle tentait de donner le change, elle ne pourrait pas indéfiniment esquiver le sujet attendu que les deux autres partageaient foncièrement cette interrogation. Ce fut donc, après avoir prit une profonde inspiration, que Satori répondit à l’objet de toutes leurs tourmentes.
« Le Pentacle de Croisée des Chemins … Est utilisé pour faire fusionner des régions entières, afin de n’en former qu’une seule et unique à la fin. »

Un gros silence, pesant et vicieux, s’empara du salon. Les trois humains se dévisagèrent à tour de rôle, le malaise étant clairement lisible sur leur visage. Et si l’on était capable de lire dans leurs pensées aussi, il devenait incontestable qu’ils comprenaient pertinemment ce que Satori avait dit, mais refusaient d’y croire. ( ♫ )
« Arrêtez de vous voiler la face, prononça soudainement la maîtresse du palais avec un ton bien plus dur que d’ordinaire. Ce qui se passe à l’heure actuelle est sérieux, infiniment plus sérieux que tout ce que vous avez pu vivre jusqu’à présent. Nous n’avons plus le temps de nous attarder en enfantillages, il faut se lever dès maintenant pour aller à l’encontre de l’ennemi, et l’arrêter avant que tout ne soit perdu !
- Alors ça veut dire que … Depuis que tout ceci a commencé … murmura la sorcière. Gensokyo est en phase de disparaître ?!
- C’est à moitié cela. Gensokyo ne disparaîtra pas complètement, mais tout ce qui lui appartient lui sera arraché pour être amené ailleurs, et réarrangé dans cet endroit. C’est comme si vous découpiez un rectangle d’herbe et de fleurs dans votre jardin, que vous l’extirpiez de terre, pour ensuite le broyer jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que du compost fertile, et alliez le déposer ailleurs. C’est un moyen d’enrichir un monde préexistant, en allant chercher du matériel ailleurs pour l’étendre et lui conférer de nouvelles propriétés.
- C’est démentiel … lâcha la prêtresse, abasourdie. Tu veux dire que quelqu’un a mis en place cet objet démoniaque pour nous arracher notre terre et s’en servir à ses propres fins ? C’est inacceptable !!
- Oh oui, on peut dire ça. J’avoue que ce genre de magie est relativement vicieux. Elle agit presque sans se faire remarquer, et le moyen d’endiguer son action est quasiment inconnu. C’est une aubaine que vous soyez passés ici pendant qu’il en est encore temps.
- Bon, pour résumer … reprit Marisa en tentant de garder son sang-froid. Là, le Pentacle de Croisée des Chemins est en place dans Gensokyo, et à commencé a aspirer son « essence d’existence » vers ailleurs. Je suppose qu’il a commencé par absorber la magie, et que, si on le laisse faire …
- Précisément. Bientôt, ce sera l’espace qui sera absorbé. La contrée toute entière disparaîtra d’un seul coup quand suffisamment de magie aura été vampirisée pour que le processus se mette en place. Et là, tout espoir sera perdu pour revenir en arrière.
- Nan mais attends, on a récupéré deux des cinq canalisateurs à fusion. Ils ne sont plus en place, ils ne contribuent plus à absorber la magie en-dehors de Gensokyo. On est venus foutre la merde dans ce putain de traquenard. Ca devrait suffire à empêcher toutes ces emmerdes, nan ?! »
La sorcière essayait de rester calme, mais ça ne marchait pas du tout. Elle était extrêmement tendue, sur les nerfs, et ça se ressentait aussi bien dans le langage qu’elle mobilisait que dans le ton qu’elle employait. Elle avait peur. Reimu également, même si elle ne montrait guère plus d’état d’âme qu’une expression plus sombre qu’une nuit sans lune sur le visage. Luke quant à lui restait bras croisés, suivant silencieusement la conversation, le cœur palpitant furieusement dans sa poitrine. Si la contrée qui l’avait sauvé, la seule contrée qui l’avait accepté en son sein disparaissait … Il perdrait tout. Absolument tout. Mais, au fait ?!
« Qu’adviendrait-il des êtres vivants de la région ?! demanda-t-il précipitamment. Seraient-ils écrasés, broyés comme vous dites, eux aussi ? Nous disparaîtrions tous ?
- Mmh … Une question à la fois, s’il vous plait. Pour commencer, Marisa, il est bien insuffisant de déloger les canalisateurs à fusion de leurs emplacements pour endiguer le phénomène. Même sortis de leur position de performance de pointe, leur action continue de s’effectuer, à certes moins grande échelle et beaucoup moins perceptible, mais elle existe. N’oublie pas qu’il s’agit d’un type de magie qui n’a presque rien de commun avec celui que vous utilisez de coutume. Seul ce qui est consigné dans ce livre saura vous guider. »
Et sur ces mots, elle referma le gros ouvrage intitulé : « Reliques et propriétés de niveau suprême » et le présenta à la sorcière, qui le prit non sans quelques hésitations. Et dire qu’elle transportait maintenant entre ses doigts ce qui était peut-être la clé de la survie de Gensokyo elle-même …

« Quant aux habitants de la contrée, reprit Satori en se tournant vers Luke, non, eux seront épargnés par la restructuration de l’espace. Même si le Pentacle de Croisée des Chemins est un artefact surpuissant qui semble n’avoir pas de limite dans son utilisation, il est incapable de manipuler la vie et lui porter atteinte. C’est une limitation qu’il est obligé de respecter, sans quoi son action est impossible.
- Je vois … Un peu comme mes pouvoirs du fer …
- Tout à fait. Par ailleurs, si vous êtes curieux de le savoir, la Vie est très souvent une limite à laquelle la magie est forcée de se borner. Les pouvoirs du fer qui sont les vôtres en sont un exemple parmi d’autres.
- Ah bon ?
- Oui, mais il n’est pas l’heure de s’éterniser en déblatérations sans début ni fin, reprit-elle en se tournant vers la sorcière. Ecoutez-moi attentivement. La seule chose que vous pouvez faire pour empêcher ce cataclysme de se produire, c’est de rassembler les cinq fragments dispersés à travers la contrée, et reconstituer le Pentacle originel. A partir de ce moment-là, toute son action sera stoppée, et il ne vous restera plus qu’à retourner chercher la magie manquante à l’endroit où elle a été déportée.
- Reconstituer le Pentacle originel ? répéta Marisa. Comment ?
- Regardez plutôt. »
Elle lui fit signe de sortir le canalisateur à fusion qui se trouvait dans son tablier. Faisant mine de comprendre, la sorcière plongea la main dans celui-ci, en profitant pour y ranger le grimoire que lui avait confié Satori. A présent en possession du dangereux octaèdre, elle le montra à son interlocutrice. La fille au troisième œil prit alors la relique de Reimu dans une main, et celle de Marisa dans l’autre. Elle les tenait comme des torches, mains prises sur les pyramides les plus hautes, et pyramides les plus courtes à hauteur de ses deux yeux. Elle sembla chercher un certain angle, puis … Après avoir fait tourner les deux cristaux sur eux-mêmes, elle approcha doucement deux arêtes des parties supérieures des solides géométriques. De manière à rejoindre le sommet des deux petites pyramides entre eux, sans qu’aucune face ne se touche.
Aussitôt les deux arêtes en contact, parfaitement assemblées sur toute leur longueur, une légère et obscure lueur violette émana du point de touche. Un trait de lumière noire, peu attrayante, se dessina à l’endroit où les deux octaèdres se joignaient. Cinq secondes passèrent ainsi, tandis que les quatre personnes contemplaient le spectacle en restant dans l’expectative. Puis, la lueur retomba. A l’endroit où précédemment, les deux cristaux se touchaient … Il semblait que tous deux étaient dorénavant liés solidement, sans pouvoir être séparés de nouveau. Pour preuve, Satori lâcha l’un d’entre eux ; et il se tint alors au bout de sa main gauche un artefact étrange composé de deux pointes saillantes, où toutes les faces triangulaires des deux cristaux de base étaient toujours visibles … Puisque bizarrement, ils étaient accrochés l’un à l’autre sur une ligne ridiculement étroite qui constituait la jonction de deux de leurs arêtes. Cet objet n’était clairement pas normal.

Marisa reprit celui-ci des mains de la fille aux trois yeux, dubitative.
« Ca va être un peu encombrant pour le transport, par contre.
- Il faudra faire avec, souleva-t-elle. N’oubliez pas tout ce que vous savez, tout ce que je vous ai appris au cours de cet entretien. Je compte sur vous pour résoudre le problème avant qu’il ne soit trop tard. J’aimerais vous accompagner afin de vous porter assistance, mais diverses obligations me retiennent ici …
- Ca va, ça va, on a compris, soupira la magicienne. De toute manière, on se débrouillera suffisamment bien pour s’en sortir. On a bien déjà résolu des incidents avant, c’est pas celui-là qui va nous faire peur !
- C’est ce que j’imagine. Bien. Sur ce, je vous souhaite toute la bonne fortune du monde … Rappelez-vous que le livre aura réponse à toutes vos questions.
- Okay ! Bon bah, à plus Satori ! Et merci ! »
Sur ce, la sorcière s’éloigna vers la porte, après lui avoir adressé un grand signe de la main accompagné d’un sourire à en rendre jaloux les plus grands brasiers des arts pyrotechniques japonais. Elle fut secondée sans perdre de temps par Reimu qui restait relativement silencieuse, tout comme Luke, suivant le groupe en n’ayant qu’une chose de sûre dans l’esprit : le temps pressait. Il n’y avait plus la moindre seconde à perdre, s’ils voulaient sauver la contrée qui leur était mère. Marisa, malgré son inquiétude des plus profondes, gardait une mine motivée et boute-en-train, qui arrivait sans mal à requinquer le moral des troupes. Ce fut ainsi que le trio partit dans les couloirs, vers la sortie du palais …
Dans le salon de discussion, près de la grande bibliothèque où elle avait été chercher le livre, Satori resta pensive. L’air fatigué, elle resta à regarder la porte d’où ses invités étaient sortis en toute hâte, emportant l’ouvrage avec eux. Elle prit une profonde inspiration après avoir laissé une minute entière d’inaction, et eut alors un soupir des plus las en commençant à marcher vers la petite table qui se trouvait plus au milieu de la grande pièce. Arrivant près de celle-ci et des quelques fauteuils qui s’y trouvaient, elle s’arrêta, et plongea une petite main dans l’une des poches de ses vêtements. Elle en ressortit alors un objet fin, plat et rectangulaire, néanmoins plié qu’elle défit pour le mettre face à soi.
Une lettre.

Elle admira longuement la feuille, la contemplant avec un faciès d’une lassitude rarement aussi poussée. Lisant et relisant les lignes qui la composaient, elle semblait ne pas pouvoir se décider quant à son contenu. Plusieurs bonnes dizaines de secondes s’écoulèrent ainsi, sans que puisse être prise la moindre décision. Ce ne fut qu’après ce temps que, la mine désabusée, elle ferma les yeux et replia la lettre.
« … C’est bon, tu peux sortir, Rin. Je sais que tu es là. »
Il n’y eut d’abord aucune réponse, puis … Un petit miaulement discret, presque craintif, retentit derrière la maîtresse du palais. Alors que Satori se dressait toujours debout, yeux fermés et lettre emprisonnée entre ses mains au niveau de la poitrine, trois mètres dans son dos était sorti de l’ombre un petit chat noir pourvu de deux queues, au ventre rouge écarlate tout comme l’étaient ses yeux. Un silence s’écoula de nouveau, alors que le petit félin restait ainsi sans agir.
« Nous avons à parler, Rin, reprit la fille aux trois yeux. Il y a d’importantes choses dont je dois t’entretenir. »
Réagissant à ces mots, le petit félin s’illumina soudain d’une irradiation pourpre qui émana de lui en une multitude de faisceaux vermillon. Peu de temps après … C’était une véritable jeune femme qui se tenait là, debout. Enfin, jeune, et femme, ce n’étaient peut-être pas les bons termes. Il s’agissait avant tout d’une kasha, comme l’attestaient les deux oreilles de chat qui se dressaient au sommet de sa chevelure d’alizarine. Coupée court, au niveau du front, et prolongée sur les côtés de son visage félin par deux tresses fermées par des nœuds noirs. Par ailleurs, ces mêmes tresses débutaient juste à côté de ses oreilles animales, et ce début était marqué par des nœuds semblables. Ses yeux de même couleur que ceux qu’elle arborait sous sa forme de chat reflétaient un sentiment manifestement préoccupé, alors qu’elle gardait une stature droite et respectueuse envers celle qui l’avait interpelée. Elle était également vêtue d’une grande robe noire ornée de motifs bleus et verts psychédéliques, dont les bords de l’encolure, extrémités des manches et bas de la jupe étaient cousus de bandes de tissu ondulées d’un coloris vert empire. Une corde de tissu noire assez étroite servait de ceinture pour maintenir le vêtement en place au niveau de ses hanches. On pouvait également apercevoir tout autour de son mollet gauche une lanière de cuir noire, sertie de cercles pleins blancs qui lui donnait une certaine élégance. Enfin, elle portait des chaussures noires simples, mais décorée de ces éternels nœuds de même couleur qui semblaient être un trait caractéristique de ses goûts vestimentaires. Chose à noter également, elle portant dans sa main gauche une espèce de crâne étrange, inhumain, imbibé d’une aura bleutée qui se comportait comme le panache d’une comète. Et dans l’autre main … Elle trainait derrière elle une espèce de brouette bizarre en bois, dont le contenu était masqué par une bâche blanche solidement arrimée. Enfin, vu les formes qui se dessinaient dessus, ce n’était pas dur de deviner le genre de marchandise que transportait Rin Kaenbyou.
« Que me voulez-vous, maîtresse Satori ? »

Celle-ci se retourna lentement, rouvrant les yeux. Néanmoins … Elle avait discrètement passé sa main gauche par-dessus son troisième œil. Ce dernier, à présent aveugle, n’était plus capable de lire les pensées, et donc, pas celles de Rin. La kasha était l’une des rares personnes sur lesquelles Satori refusait d’utiliser son pouvoir, par respect. Elle avait beau être l’une de ses animaux de compagnie, la chatte était une véritable confidente pour elle, et elle lui vouait une confiance qui dépassait celle de toute autre personne. Et pour cela, elle se refusait de sonder ce qu’il se passait dans son esprit. Une marque de politesse dont elle faisait preuve à de trop rares occasions pour qu’elle ne soit pas remarquable …
« Je suppose que tu as suivi toute la conversation que je viens d’entretenir … commença-t-elle. Une fois de plus, la prêtresse Hakurei est venue me consulter, même si elle était accompagnée de son amie sorcière ainsi que d’un singulier personnage, cette fois-ci.
- Pourquoi ne pas leur avoir parlé de la lettre ? Et de son auteure ?
- Parce que cela n’aurait rien changé, Rin. Même si je leur avais dit quelle personne se cachait derrière toute cette affaire, cela n’aurait rien changé. Ils ne sauraient pas à quoi s’attendre. La puissance de cet ennemi est bien trop imprévisible pour que les en informer joue un quelconque rôle dans les épreuves qu’ils auront à franchir. »
Elle pencha un nouveau regard sur la lettre, qu’elle tenait toujours dans sa main droite. Après avoir encore une fois vaguement parcouru ses mots, son visage se transforma en grimace.
« … Sans compter que je trouve parfaitement culotté de la part de celle-ci de nous faire parvenir une telle proposition. Ainsi, elle nous fait l’offre de conserver le palais dans le « Nouveau Monde » qu’elle escompte créer à partir de Gensokyo … C’est tout bonnement ridicule. Même si nous restons perpétuellement sous terre, nous savons bien que cette contrée est irremplaçable, et que nous ne ferons pas l’affront à notre terre de l’abandonner pour des projets aussi insensés. Koishi en aurait le cœur brisé … »
Elle marqua un temps de pause, puis soupira de nouveau. Décidément, même si la motivation du refus de la proposition trouvait son fondement dans l’attachement à Gensokyo que possédait Satori, sa petite sœur y jouait pour beaucoup également. Elle y était très attachée …
« Je devine que beaucoup d’autres personnes importantes dans la contrée des illusions ont reçu ce même genre de lettre, continua-t-elle. J’espère qu’il n’y aura personne de suffisamment fou pour accepter ces prétendues places aux premières loges dont elle vante les mérites. Et dire que nous avons été assez impertinentes pour penser que cette affaire ne prendrait jamais cours et tomberait dans l’oubli …
- Vous avez donc opté pour la voie de la résistance et avez guidé ces trois combattants dans leur quête pour endiguer cette catastrophe. Vous ne plaisantiez pas quand vous disiez que vous placiez tous vos espoirs en eux …
- Certes. Dans l’état actuel des choses … Notre seule et unique lueur d’espoir se nomme Reimu Hakurei. »
Satori s’arrêta. Le regard vide, comme si elle essayait de distinguer autre chose au-delà de la simple vision que ces yeux-ci pouvaient lui apporter, elle plongea dans un de ces états d’incertitude qui était une source d’angoisse, pour elle. Elle semblait réellement, pour une fois tout à fait inhabituelle, anxieuse. Ce sentiment était imprimé comme jamais dans ses traits creusés de fosses au coin de ses yeux, et dans ses lèvres tordues dans une flexion troublée.
« … Une lueur d’espoir qui pourrait tout d’un coup s’embraser, et exploser dans une déflagration qui illuminerait la nuit d’un spectacle de mille feux … avant de s’éteindre, et retourner au néant, à jamais …
- … Maîtresse Satori …
- Rin, le doute m’assaille. La prêtresse Hakurei s’est jetée dans cette quête de laquelle elle ignore encore bien trop de fondements. Fort heureusement, elle ne sera pas seule … Mais je ne sais pas si ces forces seront suffisantes. Ils auront besoin d’aide. Il faut que Reimu Hakurei sorte à tout prix indemne de cet incident, ou alors Gensokyo sera toujours aussi en danger qu’il ne l’est actuellement. »
La kasha acquiesça, comprenant et approuvant les dires de Satori. Celle-ci, heureuse de voir en elle le soutien qu’elle attendait, la regarda avec espérance.
« Je veux que tu ailles leur prêter main forte, Rin. Je sais bien que tu l’as compris. Je ne sais pas si tu seras en mesure de les aider efficacement, voire de faire réellement pencher la balance en leur faveur, mais tu es forte et sage. Tu pourras faire quelque chose, faire profiter de tes talents. Je compte sur toi, mon amie …
- Ce sera avec plaisir que j’irai me joindre à eux, accepta la kasha de bonne grâce. Je ne vous décevrai pas, maîtresse Satori.
- Je le sais bien, ma petite. Allez. Oh, et avant de partir … »
Elle agita la lettre entre ses doigts, bien évidence.
« Assure-toi de faire un détour par l’incinérateur pour faire disparaître cette immonde chose. »

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Lun 6 Aoû - 14:51

Le soleil était au beau fixe, en ce midi dans la contrée des illusions. La chaleur était aussi douce et fraîche que pouvait l’être une température printanière, malgré l’absence quasiment totale de nébuleuses lactées dans la voûte azurée. L’insouciance de la saison était telle qu’on en aurait presque pu ignorer le terrible mal qui frappait Gensokyo, ce qui était obligatoire si l’on n’était pas sensible à la magie qui l’habitait. Et ce fut sous ce climat que, entre les flancs escarpés et grisés des basses montagnes du sud de la région, trois silhouettes volantes s’extirpèrent d’une ouverture béante d’au moins cinquante mètres de diamètre donnant visiblement sur un conduit menant dans les entrailles de la terre.
« Tu ne vas jamais le lâcher ce bouquin, Marisa ?
- Silence, Luke ! J’ai besoin de me concentrer … »
Tout du long du voyage de retour, lequel avait été sans la moindre embûche, la magicienne n’avait pas quitté le grimoire de Satori des yeux. Même à califourchon sur son balai, même en maintenant une étoile de lumière pour éclairer et s’éclairer, elle avait constamment gardé son regard scrutant les pages et les lignes explicatives de l’ouvrage en le maintenant ouvert d’une main. Par ailleurs, elle et Luke étaient toujours autant ralentis dans leur progression, comparé à l’habituelle … Le jeune homme était obligé de s’économiser en vitesse de croisière pour éviter de tomber à plat en cas de conflit futur. La sorcière faisait sans aucun doute de même. Il semblait que seule Reimu était épargnée par la disparition de magie, en revanche …
« Cela s’explique par le fait que mon énergie est étroitement liée à la Barrière Hakurei, avait-elle mentionné. Tant que celle-ci est en place, je n’ai rien à craindre.
- Mouais, t’as pas grand effort à fournir … avait ruminé la sorcière à voix basse de telle sorte que seul Luke l’avait entendue. »
En tout cas, ça ne réglait pas le problème. Tel le sablier qui se vidait impitoyablement au cours du temps, le manieur de fer et la magicienne s’affaiblissaient à chaque seconde qui s’écoulait. Et puis, si la magie de la Grande Frontière suppléait à la puissance de la prêtresse, il ne s’agissait en revanche que d’un sursis. Car si elle laissait le processus allait trop loin, il était évident que la Barrière serait tôt ou tard affectée par la tournure des événements … Et il ne fallait en aucun cas qu’elle laisse cela arriver.
Le trio avait commencé à s’élever vers les sommets des montagnes, en route pour une nouvelle destination. Marisa avait toujours le nez dans les pages du grimoire, Reimu avait repris la tête et Luke suivait comme il le pouvait sur sa planche … Quand tous trois furent soudain interrompus dans leur élan, apostrophés par une voix claire et féline venant de derrière eux.
« Attendez !! »
La sorcière stoppa l’élan de son balai, s’arrêtant presque sur le coup, et ô miracle, quitta le livre des yeux. Elle se retourna alors, imitée par ses deux compagnons du moment, pour renvoyer son regard vers l’excavation minérale vers les Mondes Souterrains de laquelle venait de sortir une silhouette svelte vêtue d’une grande robe sombre. Elle s’était envolée, trainant sa brouette bâchée derrière elle dans les airs, partie pour les rejoindre. Marisa haussa un sourcil, et fit pivoter son balai de côté pour qu’elle puisse faire face à la nouvelle arrivante.
« Tiens, c’est Orin … »
La kasha en question arriva très vite à la hauteur de la petite troupe, son visage trahissant un air pressé. Quand elle fut cependant stationnée dans les airs, elle fit mine de reprendre son souffle qu’elle avait légèrement perdu en les poursuivant, puis les regarda tour à tour très rapidement. Tous la dévisagèrent avec des expressions diverses et variées, tantôt enjouée, tantôt intriguée, tantôt taciturne. Mais le sourire que Rin leur adressa suffit à faire comprendre à tous qu’elle avait quelque chose d’important et de potentiellement bon à leur annoncer. Néanmoins, Marisa exposa tout l’éclat de sa dentition et prit la parole avant que la fille aux oreilles de chat n’ait l’occasion de le faire …
« Ben alors, qu’est-ce qu’il t’arrive ? T’es tombée en rade de cadavres ?
- … Hein ? laissa échapper Luke, presque effrayé.
- Allons, pas du tout … contredit la chatte, toutefois amusée. Maîtresse Satori m’a simplement envoyée pour vous accompagner dans votre périple. Ma force et mon agilité sont vôtres … Je me permets de me joindre à vous, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »
Reimu eut un regard suspicieux, sans doute interpelée par le brusque bon vouloir de Rin à se proposer comme alliée dans leur enquête. Cependant, elle savait qu’elle était au service de Satori, et que celle-ci les avait déjà bien éclairés dans leur cheminement. La kasha ne pouvait donc que leur apporter une précieuse aide … Le nombre d’inconvénients que posait son intégration au groupe était proche de zéro. S’il n’était pas déjà à ce chiffre … Se jaugeant du regard, les trois compagnons se concertèrent tacitement l’espace de quelques instants, puis la prêtresse acquiesça après ce court temps de réflexion.
« Très bien, merci à toi, Orin. Ton soutien est le bienvenu. »

Ce fut donc non pas un trio, mais un quatuor qui quitta les montagnes qui bordaient le Sanctuaire Hakurei. Malgré son apparition subite et sa proposition envoyée sans ambages, Rin avait été acceptée presque sans la moindre hésitation par le petit groupe. La kasha volait en arrière de la troupe aux côtés de Luke, tandis que Marisa et Reimu ouvraient la marche – ou plutôt le vol. Le début du voyage fut relativement calme et silencieux, jusqu’à ce qu’ils arrivent en vue de la Forêt Magique, visible dans le lointain alors qu’ils survolaient les plaines. A ce moment-là, le jeune homme sur sa planche regarda la fille aux cheveux d’alizarine, ayant gardé ses interrogations pour lui jusqu’alors …
« Hm … Dites … Ah, excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Luke Yakumo.
- Enchantée. Je suis Rin Kaenbyou, mais tu peux m’appeler Orin, répondit-elle avec bonne humeur.
- Un plaisir de faire votre connaissance. Si ça ne vous dérange pas, est-ce que vous …
- Si ça ne te dérange pas, tu pourrais me tutoyer ? coupa-t-elle en souriant.
- … Hem, si ça ne te dérange pas, tu pourrais m’en dire un peu plus à propos de ta maîtresse ? se reprit le manieur de fer, inconsciemment contaminé par son entrain. A vrai dire, je n’ai pas tout compris ce qu’il s’est passé quand j’étais dans le palais … »
Cette question relativement bateau n’était en vérité qu’un prétexte pour l’adolescent afin d’engager la conversation avec Rin. Il avait bien vite remarqué que la kasha connaissait déjà les deux filles qui l’accompagnaient, mais lui et elle se rencontraient pour la première fois. Ce fut ainsi que tous deux en profitèrent pour faire plus ample connaissance, docilement à la suite de la paire d’amies qui était en tête de groupe.
Sans lier une relation aussi amicale qu’avec Marisa, Luke put trouver cette nouvelle tête fort sympathique. Rin avait gardé en tête les derniers mots inquiétants de Satori, mais elle s’efforçait néanmoins de garder une affiche joueuse et résolue. Ce qui la distinguait surtout de la sorcière avec laquelle le jeune homme s’était si bien entendu, c’était cette pointe de sérieux assidu que la kasha gardait dans ses airs de joyeuse drille. Elle n’était pas autant prétexte au rire et à la blague non plus, comme il put s’en rendre compte. Ce qui n’empêcha pas les deux jusqu’ici illustres inconnus de se comprendre et se résoudre à mettre leurs forces en commun pour endiguer la menace oppressante qui les tenait sous leur joug … Menace dont Rin était déjà au courant, ainsi qu’elle prétexta que sa maîtresse lui en avait exposé les tenants et les aboutissants.
« Je crois qu’on n’aurait pas pu rêver mieux que d’être aussi nombreux, finit par dire Luke comme s’il était rassuré en un sens. Au fait, c’est quoi ce que tu transportes depuis tout à l’heure ?
- Ah, ça ? pointa-t-elle en jetant un coup de menton en direction de sa brouette. Tu veux vraiment le savoir ?
- Euh … »
Il en avait marre de tout ce dont il ignorait à cause de sa partenaire qui voulait le préserver de connaissances qu’elle lui interdisait pour son bien. D’ailleurs, avec le souvenir de ce qu’elle avait dit en voyant la kasha tout à l’heure et les formes assez écœurantes qu’il devinait sous la bâche, il n’était plus si ignorant que ça et n’avait guère plus besoin que d’une confirmation.
« Ce sont les corps des morts, répondit-elle après qu’il acquiesçât. Mon travail est de les apporter à l’Enfer des Brasiers Ardents pour réchauffer le palais. C’est plus ou moins le rôle de l’incinérateur.
- … Et avec ça, Atsuko y réside … Jamais je n’y mettrais les pieds …
- Bon, vous avez fini ? les interpela Reimu alors que Rin laissait échapper un léger rire. On descend ! »
Luke prit une mine dubitative après ces quelques mots de la prêtresse, lesquels semblaient avoir été chargés d’une émotion qu’il ne comprit pas. Néanmoins, elle avait raison : il remarqua qu’ils étaient arrivés au-dessus d’une certaine clairière où siégeait une maison occidentale couverte de lierre et bordée des quelques plantes qui avaient survécu à l’hiver dernier. Reimu et Marisa avaient piqué vers le sol pour s’y poser sans perdre de temps, et il n’en fallut guère plus pour que les deux connaissances nouvellement liées ne les imitent. Dix secondes plus tard, la sorcière leur présentait la porte grande ouverte de sa demeure.

« Bon alors, quel est le programme ? s’enquit le manieur de fer en avalant un gâteau de riz. »
Ca faisait un moment que sa partenaire et lui n’avaient rien mangé, remués suite aux événements de la veille. En retournant au bercail, ils en avaient profité pour chopper de quoi se restaurer dans la foulée, tout en discutant de la marche à suivre. La prêtresse et la fossoyeuse s’étaient également vues proposer à manger, mais elles avaient refusé poliment, l’une habituée à ne pas se nourrir de grandes quantités, l’autre ayant déjà pris de quoi tenir la journée au préalable. Marisa avait sorti une carte de Gensokyo et, assise à la table de la salle à manger en avalant des quantités gourmandes du même met auquel goûtait le garçon, parcourait les lignes du grimoire en faisant défiler son doigt sous celles-ci.
« Bien, déjà, j’ai la réponse au pourquoi du comment d’un des trucs louches de l’affaire, commença-t-elle. Le Pentacle de Croisée des Chemins est marqué d’une magie occulte qui est caractéristique de son action, et s’immisce dans l’environnement à tel point que même les êtres insensibles aux arts incantatoires en sont affectés. En gros, c’est ça qui est responsable de « l’impression d’être observé », si vous voyez c’que je veux dire. Quand on retire les canalisateurs à fusion de leur position de performance max, la magie qu’ils diffusent se dissipe et du coup, leur action est amoindrie. C’est aussi à cause de ça que j’ai pas pu bien cerner à quoi servait le cristal en l’étudiant hier soir et ce matin.
- M’okay … soupira Luke. Ceci explique cela.
- Ensuite, comme on l’avait plus ou moins deviné, le pic d’énergie, la charge d’énergie, bref on l’appelle comme on veut, ça correspond au moment où le dispositif du Pentacle a été mis en marche. Il a déporté alors une énorme quantité de magie vers la destination avec laquelle Gensokyo doit fusionner, et a commencé à partir de là à vampiriser la magie plus softement. A mon avis, sans la Frontière Hakurei, on serait déjà tous ailleurs à se demander ce qui s’est passé. »
Une ombre passa devant le regard de Reimu, laquelle croisa les bras tandis que l’air grave qui altérait son visage ressortait plus que jamais.
« Ca ne présage rien de bon, fit-elle sombrement.
- Quelque chose semble bizarre, interpela Rin. Tu as dit que la magie s’est déportée vers la destination avec laquelle Gensokyo doit fusionner, mais comment est-ce que cela s’opère exactement ? La magie est directement « jetée » à cet endroit comme je jette mes cadavres dans l’incinérateur ?
- Hm, nan pas exactement. En fait, la magie est certes emportée à cet endroit, mais elle n’y est pas relâchée pour autant. Elle y est, si on veut, « stockée ».
- … Dans un autre Pentacle de Croisée des Chemins ? suggéra Luke.
- Même pas. Et c’est là ce qui fait de cet objet une relique de niveau suprême, comme l’indique le titre du bouquin : pour l’employer, il faut être à disposition d’une source d’énergie immesurable. Car en fait, toute la magie qui est absorbée est intégralement gérée par le mage qui met en place le Pentacle. Enfin, mage ou quoi que ce soit d’autre qui soit en mesure d’en faire usage.
- Attends deux minutes … intervint Reimu, soudain alerte. Tu veux dire que la personne responsable de tout ça est actuellement propriétaire de la magie manquante de Gensokyo, et qu’elle peut en faire ce qu’elle veut ?!
- … Je me suis peut-être un peu mal exprimée, s’embarrassa la sorcière. Non, tout ce qui est assimilé par le Pentacle n’est pas utilisable pour autre chose que sa fonction : fusionner les mondes. Mais par contre, la personne qui veut s’accaparer Gensokyo est la seule et unique qui soit capable de lancer le processus ultime d’absorption de l’espace, à partir de la magie collectée, laquelle sera du même coup déplacée dans la région cible. C’est assez technique, mais c’est ce qui fait toute l’ambiguïté de l’artefact, et la difficulté à en faire usage. »

Luke s’éclaircit la gorge. Marisa expliquait assez bien les divers aspects de l’objet aussi mystique que dangereux, mais quelque chose lui taraudait l’esprit et il n’arrivait pas à s’en débarrasser. Il avait limite l’impression que sa partenaire essayait d’éviter le sujet jusque là, ce qui était véridique.
« Donc si on tombe sur la personne derrière le rideau, on doit quand même s’attendre à une puissance démesurée ? »
Elle ravala sa salive, et il vit ses soupçons confirmés. La sorcière le savait, cependant : comme elle l’avait dit plus tôt, seul quelqu’un de terriblement puissant était capable de faire usage du Pentacle de Croisée des Chemins, et elle ne pouvait tout de même pas laisser suite à l’enquête sans avoir ouvertement prévenu ses coéquipiers du danger évident que la responsable constituait.
« Oui, répondit-elle sans faire plus de détour. C’est bien dur à dire, mais la personne qui se trouve sans doute encore à Gensokyo et qui se mettra en travers de notre route si elle apprend ce que nous tentons, sera bien plus puissante qu’Atsuko, Luke. En imaginant qu’il s’agissait bien de l’ombre au bosquet de Mayohiga, ce qui est quand même une probabilité proche de un, Chen n’aurait eu pas la moindre chance si elle avait attaqué de front.
- Il vaut donc mieux qu’on reste tous groupés, non ?
- … Je ne sais pas. Cela dépend. Nous sommes dans l’urgence, à vrai dire … Et pour trouver trois canalisateurs à fusion dont nous ne savons tout de même pas les localisations précises, je ne sais pas si on va pouvoir se permettre de rester groupés.
- … Combien de temps estimes-tu qu’il nous reste ? »
La magicienne ferma les yeux, et croisa les bras en s’appuyant contre son siège. Elle eut alors l’air de réfléchir très profondément, remuant les innombrables attributs du pentacle de leurs tourments dans sa matière grise. Puis, au bout d’une dizaine de secondes dont l’attente fut pesante pour tout le monde, elle rouvrit les paupières.
« Six heures. Ce soir, au crépuscule, il sera trop tard. »
La nouvelle eut l’effet d’une bombe sur l’intégralité de l’auditoire restreint. La surprise presque mêlée de terreur froide prit vie sur les trois qui écoutaient les explications de la sorcière, apparaissant dans les tics et les gestes que chacun fit ou non. Le sentiment partagé était on ne pouvait plus général …
« Six heures ?! répéta Reimu, accablée. Ce n’est pas possible, pas aussi vite ! La Barrière est parfaitement en place, il n’y a aucune raison que Gensokyo coure un danger aussi imminent !
- Reimu, enfonce-toi dans la tête qu’on touche à plus que de la magie noire, là ! rétorqua la magicienne, envahie à son tour par une légère panique. Alors excuse-moi, mais ta Frontière pleine de trous qui laisse passer plein de gens du monde extérieur vers Gensokyo en permanence, elle va pas nous servir à grand-chose sur ce coup-là ! »
Il était rare que Marisa s’exprime avec tant d’acidité dans ses propos, et c’était là le signe que l’affaire était définitivement sérieuse. La prêtresse la foudroya du regard à ces mots, ce dont elle ne se formalisa pas. Par contre, un des termes que la sorcière avait employé interpela Luke, qui avait commencé à réfléchir. Et tout doucement, se remémorait d’une vieille discussion venue de nulle part dans ses synapses …
« Marisa, apostropha-t-il. On n’arrête pas d’en parler depuis tout à l’heure, mais … C’est quoi, la destination avec laquelle Gensokyo doit fusionner ?
- … Il n’existe pas de moyen sûr de la déterminer avec les moyens que nous avons actuellement. Néanmoins, j’ai ma petite idée. Il n’y a pas quarante endroits où l’on peut trouver ou façonner des Pentacles de Croisée des Chemins, et si Gensokyo est la région qui sera absorbée, ça ne peut pas être elle. On peut également exclure plus ou moins le monde extérieur, vu qu’il n’y reste que trop peu de régions vraiment étendues où la magie peut subsister. Si j’ai raison sur ces points, alors ça ne nous laisse qu’une seule chose …
- Makai, répondit Reimu avant que la magicienne ne le dise. »
A ce mot, les yeux du jeune homme s’écarquillèrent d’un coup. Un coup de fouet sembla détonner dans son esprit, et alors qu’une pulsion cardiaque agitait sa poitrine, un nom glissa de ses lèvres sans qu’il ne s’en rende compte.
« Impera … »

La sorcière posa ses mains sur la table, et le dévisagea avec des yeux ronds à son tour. Reimu fit plus ou moins de même, surprise mais pas démesurément.
« Qu’est-ce que tu as dit ? interrogea la jeune fille en noir.
- Marisa, je ne t’en ai pas parlé, mais j’ai recroisé Aijin l’année dernière après l’incident des Arts Maudits ! D’après elle, Impera s’est exilée à Makai ! Cela va bientôt faire une dizaine de mois qu’elle doit y être !
- Quelqu’un peut m’expliquer ? se manifesta la fossoyeuse.
- Ah, désolée Orin, c’est une longue histoire … soupira la sorcière. En tout cas, si ce que tu dis est vrai Luke, alors nous avons une suspecte numéro un dans l’affaire. Avec son bordel sur les Arts Maudits et le niveau de connaissances en magie qu’elle avait l’air d’avoir, ça m’étonnerait pas qu’elle soit capable d’utiliser un Pentacle de Croisée des Chemins. Mais bon, faut pas oublier qu’elle était manipulée par ce foutu bouquin quand elle a accompli tous ses méfaits …
- Un être malfaisant ne se repent vraiment que devant le juge divin, Marisa, exprima Reimu avec une sombre solennité. Ca ne m’étonnerait pas qu’elle ait été de nouveau prise par un de ses accès de mégalomanie.
- C’est vrai que ça semble être son style d’échafauder des trucs aussi dantesques que dangereux, mais je sais pas, c’est bizarre … »
La prêtresse acquiesça, bien qu’elle aurait été tenté de défendre son opinion jusqu’au bout. C’était vrai qu’au fond, même si la mage noire faisait un coupable parfait pour l’horreur silencieuse qui était en train de se jouer, elle n’avait pas été réellement elle-même lors de l’incident de la colonne rouge. Si les dires de Yukari avaient été fondés, ce qui était fort probable. Cela n’excluait pas ses chances de réitérer ce genre de projets fous, mais c’était loin d’être une certitude absolue. Au final, la proposition de Luke n’avait servi à rien, pour ne pas changer. Il fallait vraiment qu’il fasse tout pour la contrarier, même sans s’en rendre compte.
« Peu importe celle, ou celui qui se cache derrière tout ça, finit-elle par dire. Ce qui compte vraiment, c’est que l’on reconstitue le Pentacle et qu’on récupère ce qui appartient à notre terre.
- Nous y venons donc, se reprit la sorcière. Tout à l’heure, je parlais de position de performance max … Hé ben, si j’ai bien compris ce qui est écrit dans le bouquin, les cinq canalisateurs à fusion sont dispersés à travers Gensokyo de manière à former un pentagone, ou un pentacle, c’est la même chose. Et on en a localisé deux. Ce qui fait … que l’on peut approximativement estimer la position des autres ! »
Les diverses figures se réjouirent à cette nouvelle, et se rassemblèrent autour de Marisa. Celle-ci leur avait fait signe de s’approcher et, armée d’une plume et d’un encrier – elle avait écarté le plat de gâteaux de riz, rassasiée –, traça deux ronds sur la carte de Gensokyo qu’elle avait à disposition. L’un dans la Forêt Magique, près de là où se trouvait Kourindou, et l’autre au bosquet de Mayohiga, au cœur des montagnes du sud et près de la Route de la Liminalité. Elle se rendit néanmoins vite compte qu’il y avait un problème.
« … Merde … Ils sont en plein cœur de la région … Il n’y a donc pas qu’une seule possibilité de disposition …
- Qu’est-ce que tu veux dire ? s’intrigua le manieur de fer sans comprendre.
- Regarde. »
Et sur ce, elle traça d’autres ronds, qu’elle relia entre eux de manière à former des lignes droites et brisées. Après quelques plissements de poignet et grattages de plume, six nouveaux cercles furent dessinés en mouchetant la carte … marquant la jonction entre de nombreux segments qui esquissaient deux pentacles sur la région. Deux pentacles qui avaient comme sommets communs les deux canalisateurs à fusion déjà découverts. Deux dispositions possibles des fragments de la relique de niveau suprême. Tous regardèrent d’un air dubitatif le schéma ainsi constitué, puis comprirent.
L’emplacement des canalisateurs qu’ils avaient trouvés était approximativement centré en Gensokyo de telle manière que les lois géométriques étaient formelles : de part et d’autre des deux ronds, il était possible de former deux pentacles distincts. Il y avait suffisamment de place pour que l’une ou l’autre structure soit possible, même si cela suggérait d’aller jusqu’aux limites de la contrée. Ainsi, six emplacements étaient à vérifier. L’un était dans la forêt de la Montagne de la Foi, au sud-ouest de celle-ci et en hauteur de sans doute plusieurs centaines de mètres. L’autre était très loin, au niveau de Muenzuka, le cimetière le plus reculé et le plus occulté de toute la région. Enfin, un troisième était perdu entre les monts de la chaîne sud de Gensokyo, loin à l’ouest de Mayohiga. Ces trois premiers emplacements étaient ceux de la première possibilité de pentacle. Concernant la deuxième … Si cette option-là était vérifiée, alors un canalisateur se trouvait près de la rivière qui traversait Gensokyo, à l’est au milieu des plaines, au sud des Jardins du Soleil. Un autre était tout proche de l’entrée vers le monde des rêves, lequel abritait le manoir de la youkai Yuuka Kazami. Enfin, le tout dernier se trouvait à la limite sud de la contrée des illusions, tellement proche de cette limite qu’il fallait franchir la chaîne de montagne sud pour y parvenir et oser s’aventurer près de la grande et terrible rivière Sanzu …
Tout un programme. ( ♫ )

« Donc, il faut qu’on aille vérifier à chacun de ces endroits s’il y a un canalisateur à fusion ? proposa Luke.
- C’est cela. L’avantage, c’est que si l’un des endroits est confirmé, alors on saura quelle disposition des canalisateurs est la bonne. Gensokyo étant quand même assez grand, ce sera une aide pas négligeable.
- Cependant, il y a six emplacements possibles et nous sommes quatre, souleva Rin. Comment allons-nous nous y prendre ?
- … Sérieusement, le temps presse. On ne doit pas perdre une seconde, et notre magie s’amenuise. On n’ira pas aussi vite que d’habitude pour se rendre aux endroits-clés, et pour fouiller, je ne raconte pas la galère. Heureusement, on a quand même l’indice de l’impression d’être observé pour se guider et savoir qu’on chauffe.
- Alors, on se sépare ? comprit le jeune homme.
- Oui. Nous allons chacun partir de notre côté, pour vérifier deux des trois emplacements de chaque disposition possible. »
Elle pointa les emplacements en question sur la carte, cherchant ceux qui seraient les plus commodes à vérifier. Bien sûr, ces points furent tous désignés : pour le pentacle est, c’était celui près de la rivière et celui aux alentours de l’entrée vers le monde onirique. Pour la structure de l’ouest, la forêt de la montagne et Muenzuka furent choisis. Quatre points pour quatre coéquipiers : si un seul d’entre eux trouvait un des objets de leur quête, alors l’espoir renaîtrait comme la flamme du phénix.
« Reste plus qu’à choisir qui prend quoi, remarqua la sorcière. Allez, faites vos jeux ! »
Rin scrutait attentivement la carte depuis tout à l’heure. Elle s’était efforcée d’étudier la position de chacun des emplacements et les rapports entre les différentes parties du paysage de Gensokyo, retenant la représentation quasiment par cœur dans sa mémoire. Après tout, elle n’était que rarement partie en surface : elle n’avait pas le droit à l’erreur, et surtout pas d’orientation.
« Je m’occupe de prendre celui de la Forêt Youkai, décida-t-elle.
- Très bien, Orin, enchaîna Reimu. Dans ce cas, je prendrai celui de Muenzuka. »
Luke émit un pfff imperceptible, regardant la prêtresse avec des pupilles blasés. Elle s’était précipitée de choisir sa destination juste pour être sûre ne pas aller vérifier le même pentacle que lui. Quelle gamine …
« Bien, il ne reste donc que le pentacle est, remarqua d’ailleurs Marisa. Luke, tu prends quoi ?
- Je ne sais pas et peu importe. Choisis, toi, je m’occuperai du dernier.
- D’accord … Alors je vais me charger de celui près de la rivière.
- Ce qui me laisse le cœur des montagnes du sud, près de l’entrée vers le monde des rêves.
- Parfait ! »
La magicienne esquissa un grand sourire satisfait et plaqua ses paumes sur la surface de bois de sa table. Elle se hissa debout en laissant sa chaise trainer par terre derrière elle alors qu’elle se relevait, et commença à contourner la table en prenant le hall d’entrée comme destination. Les trois autres la suivirent, débordants d’envie d’en découdre. Marisa retrouva son chapeau qu’elle avait posé dans un coin, ainsi que son balai, et se vêtit de son couvre-chef.
« On cherche à nos emplacements assignés, puis on se réunit tous ici avant trois heures impérativement ! décida-t-elle, motivée. Tout le monde sait à peu près situer l’heure en fonction du soleil ? »
Si Reimu acquiesça sans hésiter et avec sincérité, Rin et Luke le firent armés de moins de conviction, décidant en fait d’y aller au feeling. Pour l’une, vivre sous terre ne permettait pas vraiment ce genre d’exercice, et pour l’autre, rester cloîtré chez soi instruisait généralement peu quant à ce qu’il se passait dehors. Néanmoins, la troupe sortit de la maison de Marisa, d’une marche décidée, comme si rien ne leur paraissait insurmontable dans la suite des événements. Et ce fut ainsi que, après quelques derniers échanges verbaux et vœux de réussite, le quatuor prit son envol en se dispersant, chacun littéralement, aux quatre coins de Gensokyo …

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 10 Aoû - 23:16

Reimu Hakurei volait à pleine allure au-dessus des arbres noueux qui bordaient la Route de la Reconsidération. Sous son regard attentif comme l’eût été celui d’un aigle, les paysages obtus de cette région aussi insalubre que confuse semblaient encore plus inquiétants que d’ordinaire additionnées aux sombres pensées qui emplissaient sa tête. Un nuage de tourments embrumait son esprit, bien plus dense et houleux qu’à l’accoutumée.
Ses rêves ne s’étaient pas arrêtés. Ces cauchemars au creux desquels elle se retrouvait piégée sur un grand océan sans fond et noir comme l’encre ne la hantaient pas toutes les nuits, mais ils étaient récurrents et elle en avait fait l’expérience une bonne demi-douzaine de fois, déjà. A chaque fois, c’était la même chose. Il lui manquait toujours cette manche droite, et il n’y avait absolument personne pour lui venir en aide. Elle courait pour échapper à quelque chose dont elle ignorait tout, puis elle coulait. Chaque fois qu’elle était confrontée à cette vision, alors qu’elle pensait s’être débarrassée de ce genre de rêve après une période d’accalmie de deux à trois jours, l’horreur irrationnelle revenait la happer plus puissamment que jamais. Le pire … Ca restait qu’à chaque itération, elle s’enfonçait plus profondément. La dernière fois que Reimu avait rêvé, la nuit qui avait précédé le déclenchement de tous ces événements … Elle s’était retrouvée engloutie jusqu’à la poitrine. Comme dévorée par les eaux ténébreuses de la mer aux ondes de marbre.
« Muenzuka … pensait-elle. Je dois me concentrer. Je dois protéger Gensokyo … Peu en importe le prix ! »
A force d’avancée, elle survolait dorénavant les étendues peu boisées et couvertes d’herbes hautes, mauvaises comme sèches, dont les arbres étaient d’autant plus de brosses à branches décharnées dont le feuillage appauvri faisait peine à voir. Le lichen envahissant qui habillait les troncs ajoutait à cette atmosphère de perdition, dans laquelle on pouvait parfois voir des gens se balader sans but le long du chemin qui s’appelait Route de la Reconsidération. Là, plus que nulle part ailleurs, le passage sans pitié de l’hiver était perceptible, et la nature semblait avoir du mal à repartir sur des bases solides. Sans compter les esprits qui pouvaient parfois se manifester dans ces régions reculées de la contrée des illusions … Ou les youkais qui rôdaient dans les environs pour traquer les humains imprudents.
Mine de rien, Muenzuka était l’une des destinations les plus éloignées de la maison de Marisa. Comme Reimu disposait encore de toute l’énergie magique qui était sienne, elle pouvait voler à une célérité des plus impressionnantes en direction de son objectif. Inutile de préciser que quelques youkais osaient venir lui chercher des noises en cours de route, mais leur nombre était bien plus négligeable qu’il aurait dû l’être, vu qu’elles aussi étaient fortement affaiblies par la carence magique généralisée. La prêtresse n’eut aucun mal à franchir la distance qui la séparait du cimetière éculé, et commença à ralentir l’allure après trente minutes de vol.

( ♫ ) La jeune fille vêtue de blanc et de rouge fit claquer les semelles de ses chaussures sur le sol terreux et humide de Muenzuka. Tout autour d’elle, il n’y avait guère plus d’arbres, ils étaient bien plus clairsemés qu’aux abords de la Route de la Reconsidération, mais en contrepartie étaient en bien meilleur état. A commencer par le fait qu’ils étaient fruitiers, puisqu’il s’agissait de cerisiers. Et dire que si elle était venue plus tôt, elle aurait encore pu admirer les inhabituels pétales violets de ces feuillus reclus dans les limites ouest de la contrée … Sous les pampres dégarnis, ce n’était cependant que des sépultures isolées et des pierres tombales sans ornement qu’elle pouvait tristement contempler. Il ne semblait pas y avoir d’ordre prédéfini pour les dernières demeures des morts qui reposaient en ces lieux : la plupart était marquée au pied des arbres moussus, d’autres erraient statiquement au milieu des étendues ocres de terre. Et dans l’horizon, l’œil entrapercevait les cimes saillantes et éminentes de sapins séculaires – voire plus âgés encore. Il régnait dans cet endroit une atmosphère de calme bizarre, comme si quelque chose était enfoui sous la terre et remuait de temps en temps, menaçant d’en jaillir sans crier gare. Pourtant, la seule constatation possible dans ce cimetière erratique, c’était qu’il semblait pour le moment totalement désert …
Reimu marcha à pas lents entre les troncs aussi parasités que décharnés, observant continuellement ce qui l’environnait d’un mouvement de balayage des yeux. Tout ce qu’elle pouvait voir, et éventuellement détecter, c’était les tombes de pierre et les esprits qui flottaient sans but autour. Outre cela … Elle devait se rendre à l’évidence.
L’impression d’être observée était totalement inexistante.
C’était invraisemblable. Elle était venue jusqu’ici, pour ne rien trouver au bout de la course ? Le pentacle qu’elle avait choisi était le mauvais ? A bien y réfléchir au fil de ses vagabondages, Reimu se souvint d’un détail sur la carte de Gensokyo. S’il y avait un canalisateur à fusion dans le coin, alors il se trouvait en vérité plus au sud-ouest du cimetière. Ses pas la menaient sans trop y penser dans cette direction, mais honnêtement dit, elle doutait maintenant sérieusement que ce qu’elle cherchait se trouvait en ces lieux reclus. Pour commencer, si c’était le cas, elle aurait déjà eu l’impression d’être observée depuis un petit moment, vu que le rayon couvert par la magie des cristaux octaédriques était quand même assez étendu. Ensuite, elle voyait difficilement comment celui ou celle qui orchestrait cette combine scélérate dans l’ombre laisserait un indice aussi évident dans un endroit tellement à découvert comme l’était Muenzuka. Mais ce qui la confortait le plus dans cette hypothèse … Cela restait son intuition. Pour elle, c’était presque une certitude : ici, il n’y avait rien qui ne la ferait avancer, et elle ne faisait que perdre son temps alors que celui-ci était compté. La situation lui semblait déjà suffisamment intenable … Il ne lui restait plus que cinq heures et demies à tout casser !

Marisa Kirisame était juchée sur son balai et longeait à vitesse mesurée la rivière indolente qui serpentait dans les plaines orientales de Gensokyo. Cela faisait quarante-cinq minutes qu’elle était partie de sa maison après la séparation générale : et la lenteur exacerbée avec laquelle elle mobilisait la voie des airs avait le don de la mettre de plus en plus sur les nerfs alors qu’elle constatait à quel point son énergie magique s’épuisait comme neige au soleil. Et encore, l’emplacement qu’elle avait sélectionné était l’un des plus proches de sa maison, alors le temps qu’elle avait mis pour y parvenir était d’autant plus de coups de fouets portés dans son estime de soi … Elle y était pourtant enfin arrivée, et perdit des mètres d’altitude en approchant de l’endroit-clé qu’elle avait marqué sur la carte. La rivière faisait encore un coude à très légère pliure à cet endroit. Et …
« … Jackpot !! s’exclama-t-elle, serrant le poing et l’envoyant vers les cieux. »
Toute la mauvaise humeur et la déprime qu’elle avait emmagasinées sur le chemin sembla quitter son esprit comme l’eau du bain se déverse dans la terre pour y disparaître. Pétant presque la forme, la magicienne s’approcha de l’endroit approximatif ciblé, et engagea le mouvement d’atterrissage. Ca semblait presque trop beau pour être vrai … Mais le fait était là, indéniable : l’atmosphère de malaise était belle et bien présente dans cette zone ! Ce fut donc avec l’impression d’être observée que Marisa foula joyeusement la terre. Au bord de l’eau courante, et de ses clapotis ruisselants, le paysage était sacrément dégagé. L’herbe de printemps poussait bon train dans toutes les plaines, et quelques arbres épars étaient dispersés en petits groupements d’écorce à la volée. Si les temps avaient été moins troublés, nul doute que n’importe qui aurait souhaité s’asseoir un peu au bord de la rivière et ne plus rien faire pendant un moment de pause. Cependant, la sorcière reprit bien vite son sérieux.
Scrutant les environs, elle remisa son balai dans son dos et marcha lentement au bord du coude du lit d’eau. Ses traits étaient dorénavant plus acérés, plus incrédules, les sourcils froncés et les lèvres neutres ; alors certes, il y avait une splendide vue sur les étendues rases de Gensokyo, et la logique aurait donc voulu que repérer l’octaèdre fautif était tâche aisée. Et pourtant, Marisa ne voyait rien. Du moins, rien de plus que les étendues vertes qui tapissaient la région alentour. En longeant le cours d’eau, elle aurait cru que le canalisateur à fusion sortirait finalement de son angle mort et qu’il ne lui resterait plus qu’à lui mettre le grappin dessus, mais elle s’était sacrément leurrée, on aurait dit. Evidemment, comme si ça allait être si facile …
Marisa s’arrêta et se gratta les cheveux, passant les doigts à demi sous son chapeau. Où pouvait-il bien être ? Ca aurait pu être derrière un arbre, mais son exploration préliminaire balayait cette hypothèse. Alors, tout comme celui du lac, pouvait-il se trouver dans la rivière elle-même ? Attirée par cette possibilité, elle se rendit tout à la rive du cours d’eau, et regarda en son fond. Toutefois, ses espoirs furent vite déçus ; en effet, pour ainsi dire, on y voyait clair comme du cristal. Ce qui faisait que l’on pouvait voir parfaitement le sol à peine profond d’un à deux mètres sous les vaguelettes du courant. Et il n’y avait aucune relique enfouie sous les flots sur bien cinquante mètres de chaque côté qu’elle pouvait observer … Ce n’était donc pas là non plus. Ce n’était pas vrai … Il n’était pas enterré, à la fin ? Quand même pas ?

Soudain, la jeune fille entendit quelque chose derrière elle. Comme si une branche venait de craquer dans l’herbe. Elle se raidit d’un seul coup, écarquillant les yeux et prenant une grande inspiration. A partir de ce moment-là, sa respiration sembla se couper.
( ♫ ) Ce bruit … Il avait été à moins de trois mètres derrière elle. Il avait été tout, sauf naturel. Il n’avait pas été provoqué par n’importe quoi, quelque chose l’avait déclenché, à moins de deux pas dans son dos. Imperceptiblement, la sorcière sentit un terrible danger. Le temps semblait défiler au ralenti, à tel point la poussée d’adrénaline qui envahissait son corps avait été violente. C’était … quoi, ça ?! Une sensation glaciale, horripilante, parcourut son corps tout le long de son échine en moins d’une demi-seconde. Elle avait l’impression que si elle ne réagissait pas … Elle allait se faire abattre en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire par la présence invisible qui se tenait juste derrière elle. A tel point qu’elle en aurait pu sentir, juste contre sa nuque, la respiration froide et impitoyable d’un assassin qui s’apprêtait à lui trancher la gorge. Tout ceci défila dans son esprit en une seconde. Passé ce délai de stase mortifiante … elle fut prise d’un puissant spasme musculaire, qui la fit se retourner à toute vitesse en reculant d’un pas. L’espace d’un instant, seul un barbouillis de couleurs incompréhensibles se présenta à sa vue. Puis …
« Hey, salut Marisa.
- … Hein …? »
La jeune fille haussa un sourcil, et recula d’un autre pas, et se frotta les yeux. La rivière était juste derrière ses talons, maintenant. Elle regarda de nouveau devant elle. Elle ne s’y était pas du tout attendue.
« Luke ?! s’exclama-t-elle, déboussolée. Mais qu’est-ce que tu fous ici ?! T’étais censé aller voir du côté des montagnes du sud ! »
C’était bien le jeune homme, en personne. Aux dires de la sorcière, il sembla se parer d’un figure embarrassée, faisant mine de réfléchir, le menton entre deux doigts. Qu’est-ce que ce crétin était venu fabriquer là ? Elle ne savait pas s’il avait un mauvais sens de l’orientation ou quoi que ce soit, mais de là à confondre des montagnes et une rivière, fallait pas pousser le bouchon !
« Je suis désolé, je crois que je me suis perdu … s’excusa-t-il en se grattant la nuque. Je n’ai pas retrouvé l’endroit en question. Du coup, en volant sur ma planche de fer, je t’ai repérée de loin près de la rivière, alors je suis venu … Désolé.
- … Bah, c’est pas grave. Mais bordel, si tu avais du mal avec l’orientation, fallait me le dire plutôt que de partir sans savoir où aller ! sermonna-t-elle. Avec le temps qui file, il doit pas nous rester beaucoup plus de cinq heures pour trouver ces foutus canalisateurs à fusion ! On n’a pas de temps à perdre ! »
Il releva la tête. Etrangement, Marisa eut la sensation totalement insolite qu’une ombre lui était passée devant les yeux. Elle le dévisagea avec un regard qui trahissait clairement sa pensée : « A quoi tu joues, là ? ». Le garçon sembla comprendre, et fit alors des mouvements de mains ouvertes de gauche à droite pour signifier qu’il y avait un malentendu, et qu’il s’en excusait. Sérieusement, il se comportait bizarrement.
« Euh je comprends, désolé, je suis un peu dans la lune … marmonna-t-il. Tu crois qu’il y a un canalisateur à fusion ici ?
- Bien sûr, andouille, tu sens bien qu’il y a cette foutue impression d’être observée dans le coin ! C’est signe qu’on chauffe, il n’y a qu’à chercher !
- Ah oui, c’est vrai … Suis-je bête …
- Allez, cherchons un peu ensemble maintenant. On ira s’occuper de l’emplacement qui t’étais attribué après avoir trouvé le cristal qui se trouve ici … Car maintenant, on sait quel est le bon pentacle, et le canalisateur que tu étais censé trouver en fait partie.
- Je comprends. Bon, fouillons un peu les environs alors … »
Ce fut sur cette note que les deux partenaires se mirent à quadriller la zone à leur tour, à la recherche de l’artefact qui devait s’y terrer. Luke resta à côté de la sorcière, jetant des coups d’œil un peu partout, mais Marisa commençait à trouver quelque chose de vraiment louche. C’était … vraiment bizarre. Un truc clochait, avec le jeune homme. Soit il s’était passé quelque chose entretemps, soit …
« Luke. C’est quoi, le nom de notre Carte Couplée ?
- Hm ? Pardon ?
- Notre Carte Couplée. Le truc qu’on a bossé ensemble du temps qu’on était partenaires.
- Je ne vois pas de quoi tu parles. »

Une veine pulsa dangereusement au front de la sorcière, laquelle plongea soudain la main dans une de ses poches. Intrigué, Luke la regarda sans trop comprendre, avant de voir le vase bleu qu’elle avait au creux de sa paume … Cette même paume qu’elle avait brandie en arrière, bras levé, et qui l’avait en pleine ligne de mire. Quand il comprit, le vase avait déjà parcouru deux des trois mètres qui le séparait de son visage.
Le jeune homme exécuta un magistral et invraisemblable bond en arrière de trois mètres, ce qui lui suffit à éviter que l’objet ne lui explose à la tronche avant qu’il n’y comprenne quelque chose. Malgré l’absence de contact, et ce fut tout à fait anormal, le vase éclata soudain en libérant sa nuée d’énergie aveuglante au point qui était l’exact milieu entre les deux partenaires désormais séparés par une bonne distance. Tous deux avaient mis leurs bras en protection oculaire pour éviter de se prendre la lumière dans la vue, et quand celle-ci retomba, le manieur de fer dévisagea la jeune fille d’un air consterné.
« Mais t’es folle ?! s’outragea-t-il. Qu’est-ce qui te prend ?!
- Qui que tu sois, tu n’es pas Luke !!! s’écria furieusement Marisa pour toute réponse. Arrête de te foutre ouvertement de ma gueule, ton petit manège ne fonctionne pas !! T’es qui, toi ?! »
L’adolescent prit une mine totalement déboussolée l’espace de quelques secondes. Son regard exprimait une totale incompréhension des actes de sa partenaire, et il avait tout aussi l’air blessé par de telles accusations. Mais la sorcière soutenait son regard piteux sans ciller ni se montrer déstabilisée le moins du monde : elle savait pertinemment que ce n’était que du flan. Au bout d’un moment, Luke sembla s’en rendre compte. Sauf que, comme la magicienne n’en doutait plus, ce n’était pas Luke. C’était quelqu’un d’autre.
« … Hmmmfff … Hmmpfpfpfpf, haha hahaha … pouffa le corps du jeune homme. »
Son visage venait de se déformer en un rictus bourré d’un amusement totalement contradictoire avec l’ordinaire de sa physionomie. En voyant son partenaire ainsi défiguré, la sorcière aurait presque pu en prendre peur. ( ♫ )
« Héh. Pas mal, la petite sorcière, se reprit l’usurpateur d’un ton aussi pédant qu’amusé. Je n’aurais jamais cru être démasquée aussi vite.
- Trêve de bavardages, imposteur ! Montre-moi ton vrai visage, et qu’on en finisse !!
- Pfff, HAHAHAHAHA !!!! »
Le faux Luke se mit à rire à gorge déployée, littéralement mort de rire. Marisa eut un mouvement de recul, pas sûre d’avoir bien dit ce qu’il fallait. Ce n’était que maintenant qu’il lui revenait à l’esprit qu’elle avait moins de la moitié de son potentiel magique habituel. Pendant ce temps, le corps du jeune homme qu’elle connaissait si bien leva les yeux vers le haut, toujours dans son rire dément, et plaça ses bras de part et d’autre de lui en ouvrant les mains vers le ciel. Il se déroula alors sous ses yeux le spectacle le plus court, le plus inhabituel mais surtout le plus saugrenu qu’elle n’eut jamais l’occasion de voir. Les cheveux noirs et en épis innombrables du jeune homme devinrent blonds, puis roux, puis verts, gris, cendrés et écarlates, ils devinrent longs, puis mi-longs, en nattes, en tresses, en catogan, en couettes. Ses yeux bleu sombre tremblèrent pour devenir marron pur, vert d’émeraude, bleu azur, totalement noirs, ambrés, pastels. Les traits de son visage passèrent de masculins à féminins, en alternance, offrant des lèvres qui devenaient plus fines ou plus marquées de manière aléatoire, son nez s’allongeait, se déformait, rétrécissait, se recourbait en des lignes relâchées ou en des droites sévères, des fossettes apparaissaient ou disparaissaient dans de fugaces instants. Même sa taille et sa carrure changeaient ; tantôt grand tantôt petit, tantôt empreint de formes séduisantes tantôt de constitution costaude, le tout était couvert de vêtements qui suivaient le mouvement général de cette personne insaisissable. Elle était tout simplement en perpétuel changement, n’adoptant pas d’apparence fixe, modifiant perpétuellement ce à quoi elle ressemblait tous les quarts de seconde. Même sa voix n’était pas fixe, et subissait des variations qui la rendaient presque hantée.
« Et en finir avec quoi, gamine ?! se reprit la personne instable. Tu penses me faire peur en me montrant tes chicots émoussés ? Soit réaliste, tu ne peux rien contre moi ! La meilleure chose qui te reste à faire, c’est de te carapater tant que tu le peux encore et ne pas venir me chercher des noises, parce que je pourrais me mettre en colère … »
A ce moment-là, Marisa comprit.

Il n’y avait pas de canalisateur à fusion, ici. Ce qui provoquait l’impression d’être observé … Ce n’était nulle autre que cette personne qui n’avait pas d’apparence fixe. Pour la simple et bonne raison qu’elle avait maintenant affaire à la personne qui avait tout orchestré dans l’ombre, la silhouette qui avait été aperçue près de Mayohiga, la personne qui avait attaqué Chen … Et la détentrice actuelle des rênes qui régissaient l’action du Pentacle de Croisée des Chemins. La magie de cet artefact était de tout corps dirigée par elle. C’était elle-même qui avait lancé le processus, mis en place les fragments de l’objet et gérait la magie qu’il drainait en continu. Il était donc logique que la caractéristique principale de l’action du Pentacle se répercute autour de cette personne … qui distillait à son tour, autour d’elle, l’impression d’être observée. Bien sûr … Marisa aurait dû le deviner plus tôt. De toute manière, elle était déjà passée pas loin de cet endroit, et ce pas plus tôt que la veille, quand elle avait été au sanctuaire pour voir Reimu sans succès. Elle n’avait pas une seule fois senti l’aura de malaise qui bordait les octaèdres occultes au cours du chemin, malgré son passage pas si loin de la rivière. Comment avait-elle pu être assez stupide pour croire qu’ils étaient passés à côté d’un indice qui aurait été placé de manière aussi évidente …
« Bon hé bien, tu as tellement peur que tu n’oses plus bouger, gamine ? Allez, c’est pas compliqué de prendre ses jambes à son cou, tu sais. De toute façon, c’est tout ce qui te reste comme option. Ce que vous tentez de faire ne sert strictement à rien … Tout est prévu jusque dans les moindres détails, et vous vous y prenez trop tard pour empêcher quoi que ce soit, maintenant. Vous ne m’empêcherez jamais de parvenir à mes f- »
La pipelette fut tout d’un coup stoppée dans sa tirade par un rayon luminescent parcouru d’un kaléidoscope arc-en-ciel énorme. Son hakkero fermement maintenu dans la paume, Marisa avait balancé la sauce sur cette timbrée qui lui pétait les oreilles. Le Master Spark qui s’était expulsé de son objet fétiche n’avait pas pris la peine d’être engendré par une Carte d’Incantation, et ce fut dans ce moment-là que la sorcière maudit son impulsivité. A cause de ce léger détail, elle devait mettre énormément plus d’énergie que la normale pour lancer cette technique, et l’énergie lui manquait. Le rayon qui avait donc déferlé pendant pas moins de cinq secondes sur l’opposante n’avait pas été aussi frappant que d’ordinaire … De même qu’à la fin, Marisa haletait et suait à grosses gouttes, tenant toujours son hakkero en joue.
Mais quand la lumière retomba, la personne qui s’était tue était toujours debout. Cette fois, elle avait enfin arrêté de changer, et s’était stationnée sur une apparence fixe. Accompagnant ce brusque revirement d’attitude, c’était une expression aussi sombre que sérieuse qui avait obscurci son visage, remplaçant l’air de mégalomanie dont elle avait fait preuve jusqu’à maintenant. Sa voix nouvellement obtenue conforta la sorcière dans cette impression.
« Bien, je vois. Tu as donc bel et bien l’intention de te faire occire … Je suis déçue, Marisa. Si tu avais simplement coopéré sans faire de vagues, j’aurai sans problème fermé les yeux et fait un geste pour toi quand tout sera accompli. Une jeune fille aussi talentueuse que toi mérite une place de choix dans le Nouveau Monde que je conçois petit à petit …
- Mais j’en ai rien à carrer de tes foutus projets débiles ! rétorqua la magicienne. Tu piges pas que tous ceux qui vivent ici aiment et veulent protéger leur terre plus que tout ? Mais t’es complètement allumée ma pauvre, PERSONNE ne veut te suivre dans un truc pareil !
- Ahahah … Tu défends tes idées avec une conviction admirable, je dois l’avouer. Mais, désolée de briser tes maigres espoirs, je sais déjà qu’il existe quelques personnes qui hésitent à se rallier à ma cause. De toute façon, ça n’a pas d’importance … Car dans moins de cinq heures, tout sera terminé. Tout ce qui se trouve dans cette maudite région sera désormais sous ma domination totale, et plus rien ne m’empêchera d’accomplir mon dernier devoir.
- Ta domination …? Comment ça ? Et d’abord, bon sang, comment peux-tu connaître mon nom ?!
- Oh, cela n’a aucune importance. Je suis bien au courant de l’apparence de ton ami, et tu doutes que je connaisse ton nom ? Ne sois pas ridicule. »
Marisa était en position de combat, n’osant agir directement. Mine de rien, si cette fille avait raison, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il y avait quelque chose de bizarre. Elle l’appelait par son prénom comme si elle la connaissait … Pourtant, il semblait qu’elle avait enfin revêtu sa véritable apparence, et elle ne lui disait rien du tout …
Elle possédait maintenant des cheveux vert d’émeraude longs, qui lui descendaient jusque sous les omoplates et étaient regroupés entre eux tout à leur extrémité dans un large anneau de bois taillé. De cette chevelure, au niveau des tempes, deux longues mèches fines tombaient de part et d’autre de sa figure ombrageuse, et venaient se rejoindre sur sa poitrine en s’entrelaçant tels les deux serpents du caducée. Ses yeux étaient gris comme la cendre, iris encerclant des pupilles sournoises, et son visage était légèrement allongé. Elle portait une barrette ornée d’une étoile d’argent, qui retenait une frange dans ses cheveux, la faisant retomber sur son front. Elle était habillée de vêtements décontractés mais épousant les formes du corps, notamment d’une espèce de haut de kimono ample à manche-longues bleu pastel, et d’un pantalon de tissu fin de la même couleur. Les deux parties de la tenue étaient séparées et maintenues par une ceinture obi d’épaisseur importante, dix centimètres minimum, dont le tissu était d’une noirceur de charbon. Enfin, elle portait une paire de chaussures normales tout aussi de jais à ses pieds. Son visage était statique, perçant, insistant. Marisa avait du mal à le soutenir sans se sentir mal à l’aise.
« Fort bien, Marisa Kirisame ! prononça la fille anonyme d’une voix mielleuse. Voyons voir ce que tu vaux vraiment, quand la magie vient à te manquer ! »
La sorcière serra les dents, alors que la personne s’éjectait vers elle à une vitesse ahurissante.

Luke Yakumo, de son côté, ignorait tout de ceci. Il ne s’était pas perdu des moindres. Il n’avait pas rejoint sa partenaire suite à un égarement. Il volait depuis une heure sur sa planche de fer sans avoir remarqué la forme étrange qui, postée en altitude et l’observant dans le lointain, l’avait déjà aperçu et détaillé dans l’ombre quand il chassait dans la Forêt de Bambou des Égarés. A présent, cette forme était partie pour ailleurs et le jeune homme ne pouvait rien en savoir, ni même deviner que son amie courait un grave danger ; et c’est pour ça qu’il continuait sa route sans se douter de rien.
Tout comme la sorcière, il allait au ralenti. Contrôler du fer transformé lui coûtait une énergie bien élevée déjà, et plus la magie manquait autour de lui, plus il avait du mal à faire usage de ces pouvoirs. Il devait mobiliser une concentration monstrueuse rien que pour créer sa planche, et pour la faire bouger, il se vidait de ses forces en un temps alarmant. Si ça continuait à ce rythme … Très bientôt, il ne pourrait plus du tout maîtriser les pouvoirs de conversion du fer. Et à cette pensée, une idée de dernier recours lui venait à l’esprit, mais …
« … Quand je vois comment ça s’est terminé l’année dernière … »
Si récupérer un peu de fer naturel dans les montagnes qu’il survolait déclenchait le même phénomène de panique qu’il avait provoqué à son arrivée à Gensokyo, il n’osait imaginer ce qui pourrait se passer. Néanmoins, Marisa lui avait déjà très bien expliqué cette histoire de prophétie millénaire des youkais, et cela ne semblait avoir rapport qu’avec la Montagne de la Foi. Là, c’étaient des chaînes qui n’avaient rien à voir avec celle-ci, assez stériles et relativement peu garnies d’habitations isolées, lesquelles devaient appartenir à des ermites isolés de tout. On dominait beaucoup de Gensokyo à cette altitude : il était même possible de voir le Sanctuaire Hakurei, à plusieurs kilomètres de là. Toutefois, ce n’était pas ce qui intéressait le manieur de fer, lequel descendait progressivement dans le creux des pentes de deux monts antagonistes. Il avait remarqué quelque chose, en bas … Un truc bizarre.
Pourquoi y avait-il autant de fleurs colorées autour de ce petit lac de montagne alors que le printemps était à peine entamé ?
Curieux de cette découverte peu ordinaire, il descendit et comprit qu’il était arrivé à l’entrée du monde onirique. En gros, le point de repère à partir duquel il devait commencer à chercher. Tout autour d’un grand plan d’eau qui ne faisait cependant que pâle figure à côté du Lac ondin, les espèces florales de toutes sortes proliféraient. Il se trouvait également une petite île à peine émergée à sa surface, mais elle ne semblait rien comporter d’intéressant. En se posant à proximité des parterres de fleur, Luke put se rendre compte qu’il ne semblait y avoir aucune issue vers ce fameux monde des rêves dans le coin. Du moins, aucune issue visible … A moins, que …? Toujours sa planche de fer à proximité, il grimpa dessus et avança sur la surface de l’eau parcourue de nénuphars fleuris. Il voulait s’approcher de l’île qu’il y avait, mais … Alors qu’il n’avait même pas parcouru la moitié de la distance, une forme trouble bougea sous les eaux plus profondes. Quand il s’en rendit compte, il se stoppa net dans son élan, juste à temps pour éviter le geyser qui s’expulsa de la surface à deux mètres de lui, dans un grand bruit aquatique. Compulsivement, il eut un mouvement arrière, et put alors voir la trombe d’eau retomber pour laisser apparaître distinctement la forme bordeaux qu’elle déformait jusqu’alors. Une faux flexible sur l’épaule, cheveux blonds froid ornés d’un couvre-chef blanc noué d’un fin ruban rouge, une fille vêtue d’une grande robe mortuaire le dévisagea longuement sans expression, puis prit une mine déçue après ces quelques instants d’hésitation.
« Hm. Que venez-vous faire en ces lieux ? demanda-t-elle sans grande fermeté.
- Euh, bonjour … Qui êtes-vous ?
- Moi ? Mon nom est Elly, et ma fonction ne vous importe que peu. Répondez à ma question. »
Luke se demandait si c’était normal qu’elle n’avait pas encore utilisé sa faux pour le trancher, mais il préféra s’en réjouir que d’en pleurer.
« Hem, à vrai dire, je suis à la recherche d’un objet en forme d’octaèdre … Un cristal un peu bizarre, violet, expliqua-t-il en dessinant la forme avec ses doigts. Vous n’auriez pas vu un truc du genre ?
- Hmm … Non, je ne pense pas. Cela dit, je n’ai pas exploré la région ces derniers temps. Peut-être devriez-vous jeter un œil autour.
- Je vois … Merci beaucoup. Bonne journée … »

Il fit pivoter sa planche de fer, et retourna lentement vers la rive fleurie en rasant l’étendue d’eau placide. La fille qu’il avait promptement rencontrée l’apostropha néanmoins, alors qu’il ne s’était éloigné que de cinq mètres.
« Attendez une minute, s’il vous plait.
- … Qu’y a-t-il ? demanda Luke en se retournant.
- Cela fait très longtemps que je ne me suis pas un peu défoulé, commença-t-elle. Je cherche quelqu’un pour m’exercer un peu au combat. Peut-être accepteriez-vous ce challenge ? »
Le jeune homme la dévisagea bizarrement, le visage blême. Il avait paniqué quand elle avait répondu sa première phrase, et s’était attendu à ce qu’elle l’attaque à vue sans lui demander son avis … Mais heureusement, en vérité, elle avait quand même pris le temps de lui laisser le choix. Il soupira de soulagement, mais ne fut pas nécessairement plus rassuré quand il déclina l’offre qui aurait probablement été plus imaginable en d’autres circonstances.
« Hm, je suis désolé … Mais à vrai dire, je suis pressé, et je ne suis franchement pas au top de ma forme … Je ne vous poserais aucune difficulté si nous nous battions, et puis, je ne peux tout simplement pas me le permettre. Désolé. »
Elly le regarda avec insistance, la perplexité envahissant sa physionomie.
« … Je vois. Ce n’est pas grave. Bonne chance à vous pour trouver l’objet de votre quête.
- Merci … »
Il n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit d’autre, car la silhouette flottante de la faucheuse retomba comme une bouteille à la mer dans le lac. Sauf que cette bouteille aurait été lestée entièrement, car elle coula jusqu’au fond du plan d’eau, et y disparut une fois entrée en contact avec le sol peu profond. Et là, Luke se rendit compte de quelque chose, en plus de deviner où se trouvait l’entrée du monde onirique.
Elly n’avait pas été du tout mouillée bien qu’elle fut venue des profondeurs de l’eau …
Il secoua brusquement la tête, pour virer les pensées dans lesquelles il s’était perdu. Il n’était pas venu ici pour retrouver le monde des rêves, mais pour débusquer un éventuel canalisateur à fusion ! Ce fut sur ce qu’il accéléra l’allure, et sortit de la zone aquatique, vers les montagnes en chaîne. D’ailleurs, sa décision était prise. ( ♫ )
Franchement, qui est-ce que cela allait gêner qu’il prenne un petit mètre cube de fer avec lui pour se protéger et avoir de quoi répliquer ? Honnêtement, Reimu aurait beau gueuler, elle savait très bien que c’était pour la bonne cause cette fois. Et puis, ce n’était pas comme s’il en avait quelque chose à faire, qu’elle lui gueule dessus, ce n’était pas un problème. Pas du tout, même. Luke fut un peu surpris lui-même de ces pensées … Il était presque enjoué à l’idée de le faire, en fait, rien que pour l’énerver. C’était de l’effronterie, ou de la rébellion ? Lui-même ne le savait pas trop, mais une chose était sûre : s’il voulait se battre jusqu’au bout de ses forces pour sauver Gensokyo, son foyer, sa patrie, il devait s’en donner les moyens. Et s’il déclenchait une prophétie ou une quelconque autre malédiction, hé bien ce n’était pas grave, il réparerait les pots cassés tout seul une fois que tout ceci serait terminé.
Ouais, c’était pas mal. Il aimait l’idée. Elle avait beaucoup plus d’avantages que d’inconvénients, si seulement elle avait des inconvénients. Il allait s’armer jusqu’aux dents, avec le pouvoir qu’il utilisait depuis qu’il était tout petit. Non pas que ce concept lui était particulièrement enchanteur, mais plutôt qu’il se sentait déjà bien plus à l’aise à l’idée qu’il ne serait plus aussi inoffensif qu’un nouveau-né, une fois à disposition d’une quantité de fer respectable. Les pensées pleines de courage, il s’élança en ménageant un minimum ses forces vers les flancs rocailleux des monts, à la recherche d’un filon qu’il avait déjà détecté. Par contre, ce qui l’inquiétait tout de même, c’était qu’il n’avait toujours rien ressenti niveau impression d’être observé …

Rin Kaenbyou bondissait à pleines pattes d’arbre en arbre, dans la grande et étendue Forêt Youkai de la montagne dominante de la région. Elle ne s’en était rendue compte que trop tard, mais elle avait presque loupé l’indice le plus important pour retrouver l’objet de leurs préoccupations : le fait qu’il induise une impression malsaine autour de lui. Heureusement qu’elle avait bien écouté ce qu’avait dit Marisa au cours de la réunion d’avant-départ, car à part ça, aucun de ceux qui l’accompagnaient ne l’avaient prévenue ouvertement de ce fait. Par contre, en regardant sur le livre de la sorcière, elle avait parfaitement pu voir à quoi ressemblaient les canalisateurs à fusion qu’elle était censée trouver : et c’était ainsi que, depuis plus d’une heure qu’elle était partie de la demeure, elle avait commencé à farfouiller dans la forêt de la Montagne de la Foi en attendant d’être prise par cette « impression d’être observée ». Poussant des miaulements imperceptibles, elle sautait d’une branche à l’autre avec brio, évitant de capter l’attention des youkais qui vagabondaient dans leur habitat. Elle était sous forme animale, ce qui lui permettait de se déplacer beaucoup plus vite.
Néanmoins, cela faisait déjà plus de trente minutes qu’elle était arrivée sur place, à l’endroit qu’elle aurait juré exact de la position de l’octaèdre. Sans se démonter, elle avait courageusement continué ses explorations, sautant parfois dans le vide comme s’il s’y trouvait un escalier invisible … Qu’elle avait grimpé afin de gagner plusieurs dizaines de mètres d’altitude, afin de comparer avec ses souvenirs de la carte pour vérifier si elle était bien au bon endroit. Ce qui était, à chaque fois, plus ou moins le cas.
« Je n’ai pas pu me tromper, pensait-elle sans pouvoir parler. »
Son sens de l’orientation félin était plus redoutable que n’importe quel autre ; le problème ne pouvait pas venir de ça, il était presque impossible qu’elle se soit perdue. Donc, ça ne voulait dire qu’une seule chose : après plus d’une demi-heure de recherches infructueuses, il devenait évident qu’il n’y avait tout simplement rien à trouver ici. Le Pentacle qu’elle avait sélectionné devait faire partie de la fausse hypothèse … Si c’était le cas, alors c’était Marisa et Luke qui étaient sur la bonne piste. Elle s’arrêta sur une branche, et sentit les poils de son petit corps animal se hérisser soudain. Tout proche de là, deux youkais, deux fées plus exactement, s’étaient mises à parler. Son sens de l’ouïe était également tellement développé que sur le coup, elle aurait pu croire que les deux interlocutrices étaient juste à côté d’elle … Mais en vérité, elles étaient tout simplement au pied du tronc sur lequel elle était postée. ( ♫ )
« Hé Star, il parait que Sunny a trouvé un superbe truc dans l’Étang du Crapaud Géant ! Faut que tu viennes voir ça !
- Hm, ah oui ? Tu veux parler de l’endroit que plus personne n’ose approcher depuis hier ?
- Baaah, on s’en fout, allez faut qu’on y aille ! Sunny croit que ce machin peut faire des trucs magiques super amusants ! Alors faut qu’on le prenne avant que quelqu’un d’autre le trouve à notre place !
- Hé bien, allons-y dans ce cas, je te suis. Par contre, il faudra faire attention, le Crapaud Géant ne doit pas beaucoup apprécier qu’on fasse des bêtises sur son territoire.
- C’est pas grave, il n’aura même pas le temps de nous voir venir de toute façon ! Et puis s’il s’approche, t’auras qu’à nous prévenir ! »
Le petit chat posté dans l’arbre avait suivi la courte discussion et continuait de suivre les deux fillettes malicieuses de ses yeux écarlates. Ce binôme de fées, l’une vêtue d’une grande robe bleu marine et l’autre d’un même habit blanc dans l’ensemble, était parti en virevoltant vers les hauteurs de la montagne, dans l’objectif sans doute de quitter la forêt. Rin resta pensive en les regardant partir, réfléchissant quant à ce qu’elle venait d’entendre. Un endroit duquel plus personne ne s’approchait ? Un objet aux propriétés magiques amusantes ? C’était louche …
Décidant d’y accorder le bénéfice du doute, la chatte se contracta sur elle-même et exécuta un nouveau et formidable bond agile, qui la fit décoller dans les arbres à la poursuite des deux fées espiègles qui venaient de lui mettre la puce à l’oreille.

Star Sapphire et Luna Child avaient remonté la pente sud-ouest de la montagne, et se dirigeaient à tire-d’aile vers un point spécifique de celle-ci. Quand elles sortirent de la forêt à l’atmosphère pesante, riant joyeusement en direction d’un petit endroit verdoyant au milieu de la rocaille, Rin se tenait toujours dans les cimes bien portantes des étendues boisées. Là, il y avait à peu près deux à trois centaines de mètres à parcourir avant d’arriver à une espèce de petit bosquet qui marquait un îlot de verdure au milieu des étendues escarpées. Pas de doute, il devait y avoir un point d’eau là-bas. Cela se situait à peu près à mi-hauteur de la grande montagne … Alors c’était là que se trouvait ce fameux étang ?
Alors que le duo de fées était arrivé à mi-chemin de leur destination présupposée, le chat embusqué parmi les feuilles bondit de nouveau. Il rencontra le sol de roches et d’herbe clairsemée, atterrissant habilement sur ses pattes … Et fut alors frappé au plus haut point par quelque chose. Statique suite à cette détection inhabituelle de ses sens, même si aucun des cinq qu’elle avait à disposition n’en était responsable, elle comprit petit à petit.
« … Alors c’est ça, ce que les canalisateurs à fusion génèrent ? »
Cette sensation anormale que quelqu’un se cachait dans l’ombre pour l’examiner dans ses moindres mouvements … Après toutes ces investigations dans le vide, elle avait enfin repéré l’impression d’être observée au sortir de la forêt. Ce qui voulait dire, que … ? Comprenant qu’il était temps d’agir, Rin suivit discrètement les deux fillettes qui remontaient toujours vers le groupement boisé. La sensation devenait de plus en plus forte, en avançant. Il ne lui fallut guère plus d’une minute pour parvenir à proximité des premiers arbres relativement hauts, car celles qu’elle filait ne perdaient pas leur temps en route et ne semblaient prêter aucune attention à elle. Elle n’était qu’un petit chat inoffensif, après tout, et discret en plus de ça.
Rin finit par se faufiler entre les larges troncs qui poussaient librement dans cette petite zone végétale, pour fouler de ses coussinets l’herbe plus abondante du bosquet miniature. Ici, il faisait un peu plus sombre, comme dans la forêt … Les feuilles qui avaient bien repris bloquaient une partie du rayonnement solaire. Ce qui rendait l’atmosphère provoquée par l’aura malsaine d’autant plus oppressante. Le chat avança dans le coin de verdure avec toujours autant de précautions, ne lâchant pas les deux fillettes d’une semelle. Très vite, il arriva en vue d’un petit plan d’eau, et sortit ses griffes pour remonter à toute vitesse le long du premier arbre venu. Perchée sur une nouvelle branche à six mètres du sol, Rin put observer un trio de fées espiègles, au bord d’un petit étang couvert de fleurs de lotus. Juste au-dessus de cette mare, la légère dispersion des branchages permettait de filtrer plus de lumière … Ce qui laissait apparaître, dans la très légère pénombre, des faisceaux de rayon lumineux magnifiques qui éclairaient l’eau couverte de fleurs. L’endroit aurait presque put être qualifié de féérique, s’il n’y avait pas cette impression qui prenait au ventre plus que jamais. Ce à quoi les fées semblaient ne pas se formaliser, voire même l’ignorait presque totalement, sans doute habituées à attirer les foudres de nombreuses personnes.
« Vous voilà enfin ! s’exclama Sunny Milk en voyant arriver ses deux comparses. Les filles, je crois qu’on a mis la main sur le truc le plus intéressant de l’année !
- Hm, dépêche-toi de nous le montrer, demanda Star Sapphire. Il n’y a pas encore de mouvement autour de nous, mais j’ai l’impression que quelqu’un se cache ici pour nous regarder.
- C’est pas grave, tout ce qu’on a à faire, c’est prendre ce bidule et partir avec avant qu’on nous tombe dessus ! rétorqua Luna Child. Sunny, montre-nous le machin ! »
La petite fée en question, vêtue elle d’une robe rouge et blanche, acquiesça tout sourire et s’approcha en planant au dessus de la surface de l’eau. Elle était relativement claire et visible grâce à la lumière qui y venait, néanmoins, du point de vue de Rin, il n’y avait rien d’intéressant à y voir … A part tous ces nénuphars et fleurs de lotus qui parsemaient l’étang. En-dessous, c’était rien du tout, à part de la terre. Néanmoins …

Quand Sunny Milk fit quelques mouvements des bras, quelque chose changea. La réfraction de la lumière dans l’eau se modifia brutalement, et sous les yeux ébahis du félin qui observait, l’image subaquatique de l’étang sembla coulisser. Enfin, c’était bizarre à voir : l’angle de vue changeait, tout simplement. Et avec ça … Il fut possible de voir, aux yeux des quatre, la silhouette terne d’un piédestal de pierre cubique au sommet duquel se trouvait ... Un étrange octaèdre violet, allongé à l’horizontale, imprégné de glyphes imperceptibles et empli d’une énergie aussi sombre qu’instable. Rin n’avait plus le moindre doute, à présent : le troisième canalisateur à fusion de la quintessence se trouvait juste sous son museau.
« Waaah, pas mal ! s’étonna Luna Child en voyant l’artefact apparaître. Il était planqué sous les nénuphars, personne n’aurait pu le voir autrement qu’en plongeant dedans !
- Héhéhé, on est les meilleures ! s’écria la petite fille du soleil. Qui est-ce qui s’y colle pour le piquer ?
- Luna a un faible pour voler les objets, appointa Star Sapphire en souriant. A toi l’honneur.
- D’accord, c’est parti ! »
Et sur ce, la fée plongea en avant et piqua une tête dans l’étang que la lumière éclairait. En plein dans l’endroit où était visible l’octaèdre occulte. Rin s’apprêta à bondir à terre pour leur reprendre l’objet qu’il lui incombait de récupérer, néanmoins, ce ne fut pas nécessaire immédiatement.
La fillette vêtue de blanc, trempée, remonta presque tout de suite à la surface en nageant maladroitement.
« Peuaaaah, c’est quoi c’délire ? cria-t-elle, un peu paniquée. Le bidule n’est plus là !
- … Luna … Euh … »
C’était la fée vêtue de bleu qui avait commencé cette phrase, et qui semblait commencer à comprendre, ainsi que la chatte observatrice. Sunny Milk, quant à elle, restait à planer au-dessus de l’eau sans trop saisir la situation.
« La réfraction de l’eau modifiée par Sunny ne change pas l’emplacement de l’objet ! expliqua Star Sapphire. Même si tu peux le voir, là, il est toujours caché sous les nénuphars !
- Raaah, c’est malin ! pesta la plongeuse. Bon bah j’y retourne ! Prévenez si l’autre crapaud s’amène ! »
Illustrant ses dires, Luna Child prit une profonde inspiration et remis la tête dans l’eau. Sa silhouette fut alors visible sous la surface, mais … A bien plusieurs mètres de l’endroit où elle avait plongé. Décidément, le pouvoir de la fillette du soleil, bien que difficilement compréhensible, avait une utilité des plus spécifiques mais efficace dans ce cas précis. Rin se mit à réfléchir très rapidement : elle pouvait tout aussi bien attendre que Luna remonte avec l’octaèdre, et le lui ravir par la suite, mais il y avait quelque chose de peut être plus amusant à faire. En regardant l’endroit où les ondes de l’eau se propageaient encore suite à la plongée, et la silhouette apparente de la gamine qui nageait en apnée, il était possible d’évaluer la distance à laquelle se situait le canalisateur depuis la source des ondes. C'est-à-dire, au beau milieu d’un groupement de nénuphars qui prenait une bonne partie de l’étang. En tant que chat, la kasha n’aimait pas spécialement l’eau, mais ce n’était pas grave : récupérer le cristal était une priorité de première urgence. Motivée par cette raison, et décidant de ne pas laisser les fées mettre la main sur cet objet capital, Rin bondit sans plus attendre de sa branche en poussant un miaulement strident.

Les deux petites filles émergées levèrent d’un coup les yeux vers les feuilles des arbres, surprises par le cri félin. Elles purent alors assister, sous leurs yeux pris de court, à la chute d’une lumière pourpre qui étincelait en de multiples faisceaux écarlates. Quand la lumière retomba, la forme qu’elle laissa derrière elle n’était plus qu’à deux mètres de la surface verdoyante de la mare aux nénuphars. Une silhouette déformée par la vitesse, à la tête alizarine et au corps vêtu de noir, perfora d’un coup l’étendue de verdure aquatique en creusant un trou au milieu des plantes plates.
« Aaah ! s’écria Sunny Milk, paniquée. Luna, remonte, remonte !! »
Star Sapphire, quant à elle, semblait déjà sur le point de s’enfuir. Elle attendit néanmoins que son amie se décide à en faire de même, laissant un sursis à celle qui était sous les eaux et ne pouvait que difficilement les entendre … A moins d’utiliser justement ses pouvoirs à elle, ce à quoi elle ne pensait pas, immergée.
Une kasha sous forme humaine se retrouva à quelques mètres en profondeur, bien assez tôt, si bien qu’elle put se mettre pieds sur le plancher sous-marin juste après son immersion. Juste devant elle, à trois mètres, le piédestal était là, l’octaèdre fixé dessus et placé à l’horizontale. Il faisait sombre, d’ailleurs, à cause des nénuphars au-dessus d’elle qui ne laissaient apparaitre que des vaguelettes de lumière. Néanmoins, elle put aussi voir dans l’eau, en plissant les yeux, Luna Child de l’autre côté du piédestal qui nageait à toute berzingue vers celui-ci. En l’apercevant, la fée eut une expression contrariée, et sembla encore accélérer la cadence. Rin esquissa un sourire déterminé, puis se mit à nager à son tour, alors que sa brouette restait à la surface à flotter malgré son chargement. La kasha ne fut pas plus que embarrassée que ça par la sensation de l’eau, finalement, et put ainsi y aller en brasse maladroitement contrôlée vers l’artefact – il s’agissait plus d’un combat contre l’eau que d’une véritable nage. Elle était déjà bien plus proche de sa cible que la fée, et même si elle ne progressait pas aussi vite … Il ne lui fallut que quelques secondes pour étendre le bras au maximum, et refermer ses doigts sur le canalisateur immergé. Enserrant sa poigne au maximum sur l’objet, elle eut un mouvement d’une force terrible vers le haut, alors que Luna Child s’approchait dangereusement, montrant les crocs. Rin força tout en se laissant remonter à la surface par l’air de ses poumons, comme une bouée organique, et soudain le cristal fut délogé de sa fourche.
Une terrifiante secousse unique, comme si quelque chose d’énorme venait de s’écraser quelque part sur la terre, agita les flots avec une puissance inouïe. Même la petite fée obstinée, qui avait l’air de vouloir récupérer l’objet à tout prix, sembla se raviser soudain dans la panique. Elle remonta aussi vite qu’elle pouvait à l’air alors que la kasha faisait de même, sortant la tête à l’extérieur. Elle inspira de toutes ses forces l’oxygène qui ne lui avait pas encore spécialement manqué, tandis que Luna Child prenait la fuite avec Sunny Milk et Star Sapphire, qui malgré les avertissements de celle-ci comme quoi rien n’approchait, déguerpirent en moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire. Rin se saisit de sa brouette laissée en désuétude sa main libre, et nagea lentement vers le bord de l’étang parmi les plantes aquatiques plus mal que bien. Après tout, ses deux paumes étaient occupées … Elle parvint tout de même à la rive, et se hissa dessus à la force de ses bras. A présent de nouveau sur la terre ferme, elle poussa un petit soupir de soulagement, lequel était doublement fondé : l’impression d’être observée s’était également dissipée.

Rin avait passé un petit moment à essorer ses vêtements encore mouillés, ce après quoi, elle avait rangé le canalisateur à fusion dans une de ses poches. L’ambiance était revenue à la normale. Elle tenta d’oublier la sensation d’humidité désagréable qui englobait son corps, se disant que cela sècherait à terme, à raison. L’important était qu’elle avait mis la main sur un troisième cristal … qui n’avait pas du tout été comme indiqué sur la carte. Qu’est-ce que cela voulait dire ? ( ♫ )
Dubitative, elle se mit à réfléchir. Si un canalisateur à fusion se trouvait à un endroit qui n’avait pas été signalé par Marisa, alors cela revenait à dire que les deux possibilités qu’elle avait soulevées étaient fausses. Mais comment ça se faisait ? En revoyant le schéma dans sa mémoire, Rin essaya de trouver une explication. Non, ça tombait sous le sens : les deux pentacles que la sorcière avait dessinés étaient les seules hypothèses valables. Il n’y avait pas d’autre disposition possible pour former un pentagone avec les cinq canalisateurs … Le sens de l’orientation de la kasha avait beau être exceptionnel, elle n’était pas capable de recréer une carte mentale non plus, mais une chose était certaine : avec les trois emplacements découverts, former une figure à cinq côtés régulière sur une représentation de Gensokyo était impossible. Pas de pentagone, pas de pentacle.
… Mais alors, en fait … Peut-être que se fier à la carte était une erreur ? Et si le Pentacle formé n’était pas censé être « à plat » sur la contrée ? C’était vrai, après tout ; la possibilité qu’elle était censée vérifier présentait un problème. Si le canalisateur s’était bel et bien trouvé sur la pente de la montagne, il aurait largement été plus en hauteur que les deux précédents ; le plan ainsi formé par les trois points aurait été incliné vers le haut. Et pour que le pentacle soit correctement formé, il fallait que tous ses points soient sur le même plan. Ce qui aurait supposé que l’endroit où Reimu devait chercher était encore plus en hauteur que celui de la montagne … Etait-ce envisageable ?
Et là, Rin comprit. Les fragments du Pentacle de Croisée des Chemins … étaient tout simplement disposés non pas de manière horizontale, mais verticale. Le pentacle n’était pas couché sur la contrée des illusions, mais debout dessus.
« Mais alors, cela veut dire que … Le prochain canalisateur se trouve … »
Elle leva les yeux vers le ciel. Du moins, elle aurait aimé lever les yeux vers le ciel, mais elle ne put que voir les feuilles qui stoppaient le soleil au-dessus de sa tête. Elle était sûre que ses réponses l’attendaient plus haut. Prenant fermement sa brouette d’une main, elle plongea l’autre sous la bâche de toile blanche, et en extirpa alors une espèce de crâne déformé. Une boule d’os auréolée d’un halo bleuté, qui laissait trainer un panache derrière lui quand on le déplaçait. Elle brandit l’objet vers le haut, et il commença alors à s’illuminer dans une nuée de couleurs rouges … Peu de temps après, Rin était de nouveau un chat, petit et agile. Le félin né de cette transformation se mua de sa propre force, et plia les pattes. D’une détente phénoménale, il sauta en hauteur de plusieurs mètres, et sembla rebondir en prenant appui sur ce qui n’était autre que de l’air … Il était sûr et certain d’être sur la bonne voie.

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Lun 13 Aoû - 21:08

« AAARRGH !!! »
( ♫ ) Marisa vola violemment en arrière, désarçonnée de son balai. Son dos s’écrasa durement à terre, et elle rebondit de manière incontrôlable en effectuant une succession de roulades arrière involontaires. A chaque fois qu’elle percutait le sol, elle avait l’impression qu’un de ses os se brisait. Son chapeau avait été éjecté depuis longtemps du sommet de sa tête, et depuis les quinze minutes qu’elle avait commencé à combattre cette dingue, c’était la première fois qu’elle perdait son balai aussi. Fort heureusement, sa chute n’avait été que de quelques mètres, car elle s’était contentée de voler pas loin du sol pour combattre l’inconnue. A présent à terre, elle enfonça avec force ses doigts dans la terre herbeuse, et serra le poing comme pour la broyer. Elle avait mal. Très mal. Le corps endolori de partout, elle se recroquevilla sur elle-même et se hissa tant bien que mal pour se mettre à quatre pattes. A peine mise dans cette position qu’une quinte de toux violente agita ses poumons, et elle se porta la main à la gorge. Quelques stigmates meurtrissaient la peau de ses avant-bras, qu’elle n’avait que trop souvent utilisés comme dérisoire protection quand sa magie ne suffisait pas à encaisser les attaques ennemies. A quelques mètres de là, elle entendit le pas régulier et tranquille de la fille aux cheveux verts, et tourna la tête à gauche en lui adressant un regard haineux. L’attaquante n’en parut que davantage amusée.
« Décevant, décevant … déclara-t-elle. Je m’attendais quand même à plus de résistance de la part d’une des « championnes » de Gensokyo.
- VA CHIER !!! »
Celle qui était debout tendit une main ouverte vers celle qui était à terre, alors que celle-ci se relevait en précipitation et fonçait droit devant elle. Marisa n’était même pas encore totalement debout lorsqu’elle se mit à courir aussi vite que ses jambes fatiguées le lui permettaient, et ressentit le souffle puissant d’une explosion émeraude derrière elle qui manqua de la faire tomber à nouveau. Si elle s’était trouvée là plus tôt, elle aurait été réduite en charpie. Après avoir trébuché en essuyant la déflagration, elle se restabilisa et fit appel au peu de magie qui lui restait encore pour rappeler son balai à elle. L’inconnue ne la lâcha pas du regard, et d’un sourire meurtrier, susurra quelques mots.
« Ne songe même pas à t’enfuir. »
Elle plongea la main dans son kimono pastel, et en extirpa une Carte d’Incantation. Aussitôt dégainée, aussitôt enclenchée. Impitoyable.
« Fin d’un Monde : Grande Dévoreuse de Magie ! »
Marisa vit son appui volant filer à toute vitesse vers elle pour la secourir, tandis que l’ennemie s’immolait soudain d’une flambée de flammes bleues éthérées. A peine une quinzaine de mètres les séparait alors. La sorcière se jeta à pleines mains sur son balai quand il fut à proximité, et se cramponna dessus comme à l’énergie du désespoir alors que l’inquiétant feu se concentrait soudain entre le torse et le ventre de la fille aux yeux de cendre – au niveau de l’estomac. La fuyarde jeta un regard vers ce qu’il se passait, et ne put alors que voir avec effroi un terrifiant siphon de flammes azurées lui foncer dessus. D’une manœuvre précipitée, elle piqua d’un coup pour raser le sol et laisser passer le faisceau embrasé de cinquante centimètres de diamètre lui passer par-dessus. Elle esquiva ainsi l’assaut de justesse, et reprit de l’altitude peu après, tournant en orbite autour de l’ennemie pour conserver ses distances et réfléchir à un autre plan d’attaque.

La Carte de l’ennemie se désactiva, ayant raté sa cible. N’en démordant pas, elle scruta une Marisa qui lui tournait autour, et n’arrivait à trouver aucune opportunité d’attaque avec si peu d’énergie magique à disposition. Elle se para d’un rictus effrayant, puis ramena son poing droit fermé près de son oreille gauche d’un air goguenard. Une seconde fut nécessaire à ce qui se passa ; une pétrifiante énergie rougeoyante fut émise en vapeurs depuis le poing serré, puis l’inconnue lui fit décrire un grand mouvement de revers devant elle, ouvrant d’un seul coup sa main, et l’arrêtant en plein au milieu de son regard. La fumée rouge avait disparu.
Et un énorme cube de pierre était apparu dans les airs à deux mètres de Marisa. La sorcière n’eut même pas le temps de comprendre quoi que ce soit, comme si elle avait été un moustique écrasé par un coup de poing. Elle se scratcha dans une douleur indescriptible contre l’apparition subite, et poussa un hurlement venant de ses entrailles. Tombant vers le sol en même temps que le cube, lequel s’enfonça dans un bruit tonitruant, elle se ramassa à terre avec son balai alors qu’une grosse trace poisseuse commençait à couler le long de sa joue droite. Une chance que le manque d’énergie ne lui faisait pas aller à toute allure, car dans ce cas, elle se serait tuée toute seule.
Pestant autant qu’elle le pouvait encore, Marisa se releva avec difficulté, secouée dans tous ses membres par un tremblotement irrépressible. Elle avait mal. Elle était mal.
« Bordel, quelle puissance … pensait-elle, atterrée. »
Et encore, contre Impera, la sorcière avait eu toute sa magie. Là, elle était cruellement limitée dans ses possibilités. Si encore elle avait eu tout son potentiel à disposition, le combat n’en aurait été pas moins dur, mais possible. Là … Elle avait l’impression de subir un massacre à sens unique. Et le fait qu’elle ne pouvait rien pour s’en dégager lui mettait la peur au ventre.
L’inconnue observa une Marisa patraque et saignante se dresser encore debout contre elle, à vingt mètres, à côté du gros cube rocheux. Elle avait repris son balai en main, et la tête nue, la dévisageait en haletant à vitesse saccadée. Le sourire machiavélique n’avait pas quitté les lèvres de la fille.
« Toi sans la magie, c’est un peu comme un samouraï sans bras, n’est-ce pas ?
- Espèce de LÂCHE !!! »
La sorcière voyait ses nerfs mis à rude épreuve. Elle s’essuya la coulée de sang qui maculait sa joue droite, la blessure ayant éclaté près de son œil, et se précipita comme tête baissée vers l’ennemie. Celle-ci parut s’en amuser, et flanqua sa main droite de côté, laquelle fut de nouveau auréolée de ce halo rouge et instable en fumerolles. Marisa n’avait aucune envie d’abandonner. Quelles que soient les circonstances, elle gardait un esprit vindicatif à toute épreuve. Qui que soit cette fille dégénérée, elle allait avoir du souci à se faire !
La fumée rouge disparut, et aussitôt après, une lance longue de trois mètres et surmontée d’un fer obscur fut attrapée dans le poing de l’inconnue. Celle-ci se saisit de son arme à deux mains et fléchit légèrement les jambes, en position de combat, alors que la magicienne affaiblie courait vers elle en serrant les dents. La jeune fille arriva très vite à la hauteur de sa tortionnaire, et brandit soudain son balai comme d’une épée, le prenant à une main juste au-dessus de la brosse en se jetant sur elle. L’autre eut un grand sourire, et avança un pied en frappant d’un puissant coup d’estoc qui devait inévitablement perforer le ventre de la sorcière.
Néanmoins … Celle-ci esquiva adroitement le coup au dernier moment, tout en plaçant son bras gauche libre de manière à avoir son avant-bras horizontalement devant elle. Elle posa alors sur cet avant-bras le manche de son balai, l’autre main qui le maintenait reculée largement en arrière. Et tout en fonçant sur l’inconnue … Elle donna un incroyable coup d’estoc du manche, comme si elle avait expédié un coup de queue de billard gigantesque juste sous le front. N’ayant rien vu venir, la fille eut l’impression de recevoir une balle de révolver en plein entre les deux yeux, le bout du balai entrant en violente collision avec son nasion. La puissance accumulée par la course de Marisa et la brutalité du coup qu’elle avait donné explosa en cet unique point d’impact, et la fille aux cheveux verts décolla littéralement la tête la première en arrière. La sorcière exulta en voyant cette propre-sur-elle se faire laminer la gueule en beauté, et la regarder se vautrer lamentablement par terre suite à son coup.
« Les samouraïs, même manchots, ont toujours leurs pieds !!! »

Elle se redressa lentement, un regard froid et terne dans la physionomie. Mécaniquement, elle se massa sans y penser le coup qu’elle avait essuyé dans le nasion. Elle n’avait même pas crié de douleur quand l’attaque l’avait percutée avec une violence inouïe.
Marisa crut qu’elle hallucinait quand elle la vit se saisir de son arme à terre, toujours assise, et la brandir comme pour la lui balancer. La sorcière se jeta compulsivement sur le côté quand le javelot transperça l’air, et évita ainsi de se faire planter l’épaule. La longue lance blessa profondément le sol en s’y enfonçant d’au moins la moitié, tandis que sa propriétaire se relevait sans perdre davantage de temps et dégainait une nouvelle Carte d’Incantation.
« Désastre Astronomique : Chute d’Astéroïdes. »
La jeune fille s’arrêta pour faire face à son opposante, dix mètres les séparant à présent. Tout autour de l’inconnue venait d’apparaître un nuage de rochers cosmiques qui se mirent à fendre l’air à toute vitesse dans des trajectoires totalement imprévisibles. Marisa se retrouva bientôt au cœur d’un déluge de météores fulgurants, incapable de savoir quand est-ce qu’elle se ferait percuter ou pas. Piégée dans la tourmente de caillasses énormes, elle sortit à son tour une Carte de sa poche, décidant de jouer le tout pour le tout.
« Symbole Rituel : Orreries Sun !!! »
De nulle part, quatre gros orbes de couleur jaune, bleue, rouge et verte apparurent pour se mettre à tourner assez rapidement autour de Marisa. L’énergie qu’elle y avait mise était désespérément haute comparé à ce qu’elle avait à disposition, mais au moins ça avait marché ; elle put se mettre à courir au milieu du chaos, fonçant sur l’inconnue à une vélocité des plus grandes. A peine une seconde plus tard, un de ses orbes percuta violemment un roc, et le fit éclater sans préavis en libérant une puissante onde de choc. C’était vraiment intense, elle n’avait droit qu’à quelques erreurs. Quand elle fut à cinq mètres de son ennemie, l’orbe bleu connut le même sort que son prédécesseur rouge et protégea la sorcière d’un autre météore qui lui aurait éclaté au visage autrement. Néanmoins, Marisa était toute proche maintenant : le dernier rempart de pierres astrales était le plus concentré et le plus dangereux, et ce fut pour cela qu’elle lança d’elle-même la sphère jaune dedans pour se créer une ouverture. La déflagration fut effectivement suffisante pour engendrer une brèche dans le bouclier de rocs, et la sorcière s’engouffra dedans sans préavis, arrivant juste sous le nez de la fille aux yeux cendrés. Celle-ci parut à peine contrariée quand l’orbe de jade lui défonça le visage, s’écrasant sur celui-ci en libérant toute la force qu’il contenait. Elle fut propulsée en arrière alors que sa Carte se désactivait, glissant au sol comme s’il était recouvert de graisse.
Marisa inspira profondément, et retourna à l’assaut en rassemblant toute sa magie restante sans attendre qu’elle ne se relève. La fille put néanmoins amorcer un redressement, au moment où une flopée de grosses flèches d’énergie vertes convergeait vers elle à toute vitesse. De nouveau des fumerolles rouges apparurent, cette fois tout autour de l’avant-bras gauche de l’inconnue.

Les flèches d’énergie de Marisa rencontrèrent la surface courbe et inflexible d’un imposant bouclier rond, en métal. Déstabilisée, la sorcière continua de courir avec moins d’assurance vers la fille qui se relevait, désormais protégée. Elle aurait cependant dû s’arrêter, car il était maintenant trop tard pour le faire à temps, elle était trop près ; elle se protégea une énième fois le visage de ses deux avant-bras en X devant elle, alors que le dur matériau du bouclier la plaquait de plein fouet dans un « dong » retentissant. L’ennemie venait de lui asséner ce puissant coup d’un mouvement d’avant-bras. Marisa poussa un nouveau cri de douleur, l’entièreté de ses cellules parcourues d’une onde de choc remuante, et frappa le sol de ses pieds pour éviter de tomber à la renverse en reculant. Néanmoins, bien mal lui en prit : l’inconnue profita de ce moment de stase pour exécuter une soudaine rotation par la gauche, et balança d’une force inouïe son arme circulaire comme un disque olympique.
Le bouclier s’enfonça avec une puissance meurtrière dans le ventre de la jeune fille, laquelle sentit son souffle coupé instantanément. Elle sentit le contenu de son estomac chavirer dangereusement, et des contractions intérieures lui signalèrent avec horreur qu’elle était sur le point de vomir. Ce ne fut cependant même pas possible … Car la fille aux cheveux verts fondit sur elle comme un faucon à peine le bouclier envoyé sous ses côtes, et lui fracassa les phalanges de son poing en plein dans la joue droite. La paroi de métal ronde retombait à peine que Marisa fut éjectée à plusieurs mètres derrière, les yeux vibrant dans leurs orbites à tel point le coup avait été dévastateur. Une explosion sanguine, comme si une poche de liquide rouge venait de craquer, macula la joue touchée de la sorcière. La blessure à peine cicatrisée s’était rouverte.
« Arrrrrgggggh … Nnnnngh … »
Elle roula au sol, à demi-assommée, stoppant sa course à cinq mètres de celle qui semblait vouloir la tuer de sang-froid. Toujours mue par une énergie surnaturelle, Marisa se releva néanmoins. Son visage était maintenant ensanglanté, le coup de poing ayant été beaucoup plus puissant qu’un coup normal. Elle avait mal partout …
Sans montrer la moindre émotion, pas même de la jubilation, la fille s’approcha encore. Sa cible, tremblante, tenait à peine debout. Marisa n’avait clairement aucune chance, et pourtant, elle n’abandonnait pas. Ca allait faire trente minutes que ce combat durait, et elle était dans un sale état. Prenant fermement son balai à deux mains, la sorcière puisa dans ses ressources et s’agrippa à celui-ci de toutes ses forces. Elle décrivit alors une ligne droite en visant l’ennemie, avec l’intention de la percuter de plein fouet. En réaction, la fille en kimono se mit en position de garde et s’apprêta à réceptionner l’attaque sans broncher. La sorcière la percuta dans l’abdomen avec le maximum de puissance qu’elle pouvait y mettre, la faisant reculer de plusieurs mètres sous le choc.
Elle ne broncha pas. Elle ne grinça pas des dents. Elle flanqua ses deux mains sur le manche du balai qui s’enfonçait dans son ventre, juste devant celles de Marisa.
« Que … Hein ??! »
Et elle exécuta un nouveau mouvement de rotation par la gauche, emportant le balai avec elle. La sorcière se sentit ballottée dans les airs, et fut envoyée comme un marteau loin de l’inconnue, laquelle concentra deux halos émeraude autour de ses mains, parcourus d’étincelles vertes qui jonglaient entre ses doigts. Marisa reprit le contrôle de sa trajectoire et fit face à la fille aux yeux gris, pour la voir balancer ses deux paumes dans sa direction. Ce fut alors que deux sphères s’éjectèrent des lignes de ses mains, irradiantes de blancheur et auréolées également de ce halo émeraude, de la taille de pommes. Elles décrivirent deux trajectoires symétriques, partant largement sur les côtés, puis commençant à se rejoindre en deux paraboles ultrarapides. La sorcière comprit juste à temps, que c’était là où elle se trouvait que les deux balles allaient se rejoindre !! Elle partit donc en toute hâte vers le haut, quand les deux « grenades » se percutèrent et libérèrent une folle énergie qui remua violemment l’herbe sous la force du vent. Elle-même manqua d’être de nouveau éjectée, et dut se cramponner pour ne pas tomber. A mesure que le temps passait, le paysage essuyait les conséquences de l’affrontement violent : plusieurs cratères perçaient le sol de terre autrefois fertile, et les deux armes créées par l’ennemi étaient toujours présentes, sans compter les sillons que les météores avaient creusés à l’atterrissage. Nul doute qu’en regardant cela, on pouvait deviner qu’un combat terrible avait eu lieu.

Mais le combat n’était pas terminé, et alors qu’elle était montée en altitude, Marisa vit la fille apparaitre juste devant elle. La magicienne vêtue de noir s’arrêta et renvoya l’une de ses mains en arrière, tandis que l’autre la dévisageait d’un regard glacial qui ne trahissait toujours aucun sentiment. L’instant qui suivit, un faisceau lumineux de blancheur pure s’éjecta de la paume tendue de la sorcière, et s’opposa à une véritable boule d’énergie vert d’émeraude qui remonta très vite tout de son long. La jeune fille devait se rendre à l’évidence : trop faible, elle ne pouvait soutenir réellement les assauts de son adversaire. Elle renonça à essayer de repousser cette boule qui ne l’aurait pas impressionnée en temps normal, et fouilla dans sa poche pour en dégainer une Carte d’Incantation après s’être déportée de côté. Alors que son attaque défilait dans les airs après avoir manqué sa cible, l’inconnue prépara un nouvel enchainement en vue d’en finir avec Marisa quand celle-ci activa sa Carte. Et l’enclenchait dans la foulée, libérant toute la fureur qui l’animait en cet instant.
« Symbole Magique : ILLUSION STAR !!! »
Des cohortes d’étoiles colorées surgirent du néant pour graviter autour d’une sorcière qui avait jeté ce qui était ses dernières forces du moment. Réunies en quatre « rideaux » de projectiles qui défilaient autour de Marisa comme si elle était l’axe d’un mixeur, les étoiles envahissaient l’espace autour d’elle en la protégeant d’une nuée qui semblait presque impénétrable. Très vite, elles s’étendirent suffisamment pour venir lécher les abords de l’inconnue, laquelle resta encore et toujours de marbre, enfermée dans cette expression cryogénique depuis que la sorcière l’avait frappée au visage. Enfin, elle se décida à bouger.
« … Non … murmura Marisa. Putain, c’est pas possible … C’est pas vrai !! »
Elle savait bien que cette protection n’était pas aussi impénétrable qu’elle n’en avait l’air, mais … La fille en kimono bleu réussit sans la moindre difficulté à se faufiler à travers les rares failles de la formation magique, esquivant toutes les étoiles par paquets entiers. Aucune anicroche ne l’empêcha d’avaler l’espace qui la séparait de la magicienne, qui ne fut plus que de dix mètres, puis de cinq, puis de deux … Et elle sortit de la nuée étincelante, entrant dans la petite zone libre au cœur du déluge, le regard acéré comme un pieu de glace. La sorcière ne put pas réagir, totalement à plat et abattue par l’échec de ce qui avait été son dernier rempart contre l’ennemie. La main de celle-ci tamponna alors brutalement son visage, lui bloquant toute visibilité, et là, Marisa sentit quelque chose d’abominablement effroyable se répandre dans son corps. Elle voulut hurler ; la paume opposante l’en empêcha. En fait, elle n’était plus capable de bouger le moindre membre de son corps. Elle avait l’impression que ses bras, son buste, ses jambes, avaient été encaqués dans des rubans d’acier qui emprisonnaient le tout dans une position dont il était impossible de sortir. Tout naturellement, la Carte d’Incantation de la sorcière se dissipa juste au moment où la main avait couvert sa figure.
« Pauvre humaine … marmonna l’inconnue d’une voix aussi méprisante que cruelle. »
Elle la lâcha. Marisa était de nouveau capable de voir, mais son corps était toujours paralysé. Comme elle ne tenait plus le manche de son balai, elle bascula doucement sur le côté, et commença doucement à tomber vers le sol d’herbe fraîche près de la rivière. Par chance, son balai était toujours légèrement accroché à l’angle intérieur d’un de ses genoux, alors elle pouvait encore ralentir sa …
L’inconnue shoota d’un coup surpuissant dans le balai qui retenait la sorcière. Celle-ci, affligée, murmura une douloureuse plainte qui ne put être entendue que par elle-même. Elle chuta librement sur les cinq mètres qui la séparait du sol … Puis s’écrasa à terre, sans amortissement, sur le dos dans un craquement désagréable.
« Aaaah … Gnnnnh … »
Ainsi immobilisée, ses râles semblaient dignes d’une agonie. Elle pouvait encore parler, encore bouger la tête ; mais le reste était toujours prisonnier d’une force invisible. Elle tenta tout pour reprendre consistance, et y parvint plus ou moins. Mais même en possession de toute sa conscience, elle ne put rien faire pour recouvrer la mobilité de ses muscles. Devant elle, la fille aux cheveux verts atterrit souplement au sol, toujours intraitable. D’une démarche peu intéressée, elle s’approcha de la sorcière à sa merci, la toisant sans ciller.
« A présent … Tu vas disparaître. »
Marisa écarquilla les yeux, le visage déformé par une peur jamais vécue. Incapable de se libérer de ce foutu ligotage, elle tenta tout pour se débattre, dépensant ses forces dans le vide. La fille tendit une dernière fois la paume de la main vers sa victime, et l’énergie émeraude qui avait signé tant d’explosions dévastatrices au cours de ce combat commença à s’y condenser.
« Putain, non … murmura la sorcière. Merde, merde, MERDE, NON !!!!! »
L’inconnue brisa enfin la glace qui ornait sa figure, laissant apparaître sous les craquelures gelées un rictus meurtrier. La magie devint de plus en plus brillante et étincelante, signe qu’il ne faudrait guère plus que quelques secondes avant que le glas de la vie de Marisa ne sonne.
Néanmoins, le sourire dément de la fille retomba d’un coup, laissant place à une expression interloquée. Elle tourna vivement la tête à sa gauche. Un énorme boulet de canon la happant en pleine hanche l’empêcha de faire quoi que ce soit de plus.

« MARISA !!! »
( ♫ ) La sorcière fut de nouveau libre de ses mouvements, et bondit sur place alors que l’explosion détournée de la timbrée retentissait plusieurs dizaines de mètres à côté de sa cible. Depuis l’horizon, une forme debout sur un rectangle de métal et accompagnée d’un cortège de sphères de tailles variées fondait à pleine célérité vers les lieux du sinistre. Quelques secondes après avoir essuyé le coup et s’être relevée, l’inconnue dévisagea Luke d’un air surpris et aperçut les nouveaux boulets qui fusaient vers elle comme des missiles à puissance maximale. Elle prépara de nouveau son énergie verdâtre, et balança la sauce sur l’escadrille qui la prenait d’assaut. Toutes les sphères furent réduites en poussière sans problème par la déflagration émeraude, et elle fut satisfaite de voir le jeune homme détourner sa course pour éviter de venir au contact. Néanmoins, ce qu’elle ne prévit pas, ce fut que le précédent et gros boulet de canon plus volumineux qu’une pastèque revint lui fracasser le dos qu’elle lui avait tourné.
Une grimace de souffrance s’imprima sur sa physionomie, alors qu’elle était soulevée du sol et envoyée plus loin avec un dos meurtri. S’il s’était agi d’une personne normale, sa colonne vertébrale aurait sans aucun doute été endommagée. Il n’en fut cependant rien, et d’un geste rageur, elle envoya une nouvelle décharge verte sur le gros boulet de fer qui l’avait frappée par derrière. Tous les atomes de fer se désassemblèrent pour ne laisser que des vapeurs ferriques invisibles sous la surpuissance de l’explosion, et elle fit volte-face pour regarder l’adolescent qui tournait autour d’elle à vitesse bien plus haute que Marisa sur sa planche. Elle fit prise d’un sourire carnassier, et illumina son poing de fumerolles rouges de mauvais augure en le plaçant à son oreille opposée. Son bras commença à défiler dans l’espace, sur le point de placer un nouveau cube de pierre géant sur la trajectoire du manieur de fer … Mais elle ressentit soudain une brusque vibration dans tout son corps qui la stoppa net dans son élan. Avant qu’elle ne s’en rende compte, un sceau bleuté de plusieurs mètres carrés de surface venait de l’immobiliser. Et Luke en profita pour se ruer vers elle, les sphères restantes se muant en un énorme bloc de métal qui fut propulsé vers la fille aux cheveux verts à une vitesse improbable. Elle fut plaquée par la masse de fer qui la percuta avec une violence rarement atteinte, et le sceau qui la maintenait prisonnière vola en éclats dans une explosion sonore retentissante. La fille qui aurait dû tomber knock out sous l’impact se contenta pourtant de se libérer de l’inertie du bloc, et s’éleva dans les airs en paraissant à peine déstabilisée. Elle entendit quelque chose perforer l’air dans son dos, et se retourna vivement pour dévier d’un bras, la terrible estocade de sceptre que Reimu lui avait adressée en fusant sur elle. La prêtresse dévisagea l’inconnue d’un regard flamboyant, et continua dans sa course en basculant de côté et envoyant un fulgurant coup de pied circulaire dans le visage de l’ennemie. Celle-ci bloqua néanmoins sans le moindre mal, et même pire : elle attrapa la chaussure de la prêtresse. Ce fut alors qu’elle fut transpercée à l’épaule par une lance de métal qui lui brisa la clavicule, et lui fit lâcher compulsivement sa cible. La miko se dégagea très rapidement, alors que sous les yeux ébahis du jeune homme, la fille retirait d’elle-même le javelot qui lui avait traversé le sommet du bras droit. Pire encore : la blessure sembla se reboucher toute seule, dans une nimbée de fumerolles rougeoyantes. Au départ, le garçon n’avait fait ça que pour contraindre cette fille à lâcher prise et à se rendre, profitant qu’elle avait son attention portée sur la prêtresse, mais ça ne semblait servir à rien !! En parallèle, une Marisa blessée observait sur son balai le combat violent qui opposait Luke et Reimu à cette inconnues aux pouvoirs terrifiants. Ils étaient arrivés tous les deux presque en même temps pour lui porter secours …

La jeune fille en tenue rouge et blanche effectuait maintenant des tirs croisés en synchronisation avec son ennemi juré. Tous deux tournaient en orbite autour de l’inconnue aux yeux cendrés, la bombardant à l’aide d’orbes Yin-Yang qui maintenaient des rafales d’amulettes à tête chercheuse, et de formes métalliques à peine plus volumineuses que des graviers défilant à vitesse supersonique. Prise entre ces deux feux, l’inconnue ne semblait guère pouvoir faire grand-chose, et tentait d’esquiver les successions de tirs comme elle le pouvait. Ce qui faisait qu’elle se prenait au moins la moitié des myriades de petits coups, lesquels s’accumulaient contre elle et finiraient par l’avoir à l’usure sur ça continuait. Elle plongea alors la main dans son kimono, et en extirpa un nouvel atout.
« Terreur des Flots : Vague Scélérate. »
Aussi invraisemblable que cela paraissait, l’anonyme se retrouva au beau milieu d’une énorme sphère d’eau d’au moins cinq mètres de diamètre. Les tirs croisés des deux coéquipiers malgré eux furent amortis par leur plongée dans cette protection, ce qui ne les arrêta pas dans leurs attaques. Néanmoins, l’ennemie était efficacement protégée … Et la défense allait devenir l’attaque.
L’espace d’une fraction de seconde, la boule de liquide sembla se déformer. L’instant qui suivit, Luke et Reimu se sentirent percutés avec une force phénoménale par quelque chose de trop rapide pour qu’ils comprennent. Néanmoins, la sensation d’apnée qui suivit les fit comprendre que c’était l’eau elle-même qui leur avait foncé dessus en torrents.
Le jeune homme avait été écarté de sa planche de fer, et se trouvait dorénavant au cœur d’une sphère d’eau qui l’avait englouti, pieds au sol. Paniqué, il sentit une douleur aux yeux et dut faire un effort pour les garder ouverts sous la flotte : il vit très vaguement la silhouette de la fille dehors, ainsi que la présence d’une autre sphère d’eau plus loin. De toute évidence, Reimu se trouvait dans la même galère que lui. Il tenta d’avancer en marchant dans la bulle aquatique, mais force était de constater qu’elle se déplaçait en écho à ses mouvements et le maintenait toujours en son sein. Il … Il allait finir par se noyer s’il restait comme ça !!
La prêtresse n’était pas aussi dupe que Luke, pourtant : ayant inventé le système des Cartes d’Incantation, elle savait qu’elle ne mourrait pas même si elle aspirait l’eau censée la noyer. En revanche, elle risquait de se faire mettre hors combat, et elle préférait éviter à tout prix. Mais comment sortir de là ?!
L’inconnue jubilait en regardant ses deux proies en train de se débattre dans leurs sphères d’eau respectives, et auréola ses deux bras de la récurrente énergie émeraude qui balayait tout sur son passage. Elle étendit ces deux membres sur les côtés, à dix et deux heures, prenant en mire les deux humains prisonniers. L’énergie se concentra et …
Marisa détendit son pied avec une force absolue dans les vertèbres de la fille. Celle-ci fut une énième fois propulsée en avant, tandis que la sorcière se hissait sur son balai qu’elle n’avait toujours pas lâché des mains pour s’éloigner. Les deux explosions vertes détonnèrent largement à côté des cibles, tandis que les bulles d’eau se dissipaient comme si elles n’avaient jamais existé. Désormais libres de leurs mouvements, Reimu s’envola sans gaspiller son temps vers son amie, tandis que Luke rappelait sa planche et toutes les moindres particules de fer dispersées par terre et dans l’air des plaines. Peu de temps après, la prêtresse et le jeune homme vinrent aux côtés de la sorcière, de part et d’autre d’elle, rassemblés pour faire face à l’inconnue aux pouvoirs faramineux.
« Vous avez le chic pour débarquer à la dernière minute !! plaisanta la jeune fille blonde, néanmoins heureuse. Je peux savoir ce qui vous a fait venir ici ?
- Une intuition … répondit la miko.
- Ben moi, j’ai commencé à chercher un peu, et puis comme j’ai vu qu’il y avait rien, j’ai décidé de te rejoindre directement pour t’en parler … expliqua le manieur de fer.
- Haha ! Décidément, on peut pas vous remplacer, vous … Vous faites vraiment la paire !
- DANS TES RÊVES !!! s’exclamèrent-ils en chœur. »

L’inconnue était toujours debout, et bien qu’elle semblait commencer à en avoir marre, elle se tourna vers ses trois adversaires en les dévisageant de son regard tendant vers les températures négatives. La prêtresse la regarda d’un air incrédule.
« Marisa, qui est-elle ?
- J’en sais rien, justement ! Ce qui est certain, c’est que c’est elle la responsable de tout ce bordel ! Et elle est à la hauteur de ce qu’on s’imaginait, niveau puissance !
- Attends, il n’y a pas un canalisateur à fusion ici ? remarqua le manieur de fer. L’impression d’être observé est active !
- Non Luke, c’est elle qui la génère, là ! Rappelle-toi, cette aura est générée par l’action du Pentacle de Croisée des Chemins ! Et on a devant nous celle qui orchestre tout depuis le début !
- Faites attention, elle repasse à l’attaque ! signala Reimu en toute hâte. »
En effet, de nouveau les halos émeraude couvraient les bras de la fille, qui n’était pas prête d’abandonner. Tout autour du garçon, c’était les sphères de fer qu’il avait récolté qui s’étaient reformées ; même si l’ennemie avait pulvérisé ses boulets précédents, les atomes n’étaient pas détruits pour autant et il pouvait toujours les contrôler, les rassembler, les remodeler à volonté. Là était l’un des avantages des pouvoirs de manipulation du fer naturel : peu coûteux en énergie, et impossible à neutraliser. Dans cette situation précise, ils étaient une véritable aubaine. Et malgré ses pressentiments, la prêtresse ne semblait pas faire grand cas de cette utilisation ; de toute manière, il y avait bien fort autre chose à quoi penser. La miko et le jeune homme étaient d’ailleurs, du trio, les deux combattants les plus à l’aise avec la carence magique dont la sorcière souffrait le plus … Leur intervention avait été réellement salvatrice.
« Finissons-en !! cria le manieur de fer. »
( ♫ ) Les deux filles approuvèrent d’un même cri de guerre, et les trois guerriers se dispersèrent alors en empruntant un chemin différent pour approcher l’inconnue. Elle tendit les bras d’une pulsion ravageuse, et deux énormes projectiles ovoïdes furent propulsés depuis ses paumes. L’un fila vers Luke, l’autre vers Marisa. Compulsivement, le jeune homme qui était parti le plus en hauteur envoya une grosse quantité de métal en une imposante plaque épaisse qui intercepta la bombe adressée à son amie, tout en concentrant une grosse masse moins sophistiquée devant lui pour se protéger. L’œuf d’autruche visant la sorcière éclata à cinq mètres de celle-ci, l’obligeant néanmoins à dévier sa course pour ne pas essuyer le souffle dantesque de plein fouet … Tandis que celui du manieur de fer explosa beaucoup plus proche, n’ayant que le métal pour séparer le missile de sa cible. La déflagration réduit en charpie son agglomérat de matériel, et le propulsa en arrière, hors de sa planche. Il ne lâcha cependant pas l’affaire et rappela presque immédiatement son appui volant, pour le chopper au vol dans sa chute, et se hisser dessus en précipitation.

Reimu avait pu s’approcher sans mal, et tenait une liasse de sceaux qu’elle avait chargée au creux de ses doigts. Arrivée à cinq mètres, elle la lança brusquement dans les airs ; une dizaine de carrés rotatifs, jaunes parcourus de motifs en droites orangées, se mut dans l’espace et commença à converger vers la fille, leur vitesse et de rotation et de déplacement augmentant de manière exponentielle. Des fumées rouges enveloppèrent les poings de l’inconnue, qui décocha à la prêtresse un regard haineux l’espace d’une fraction de seconde.
« Quoi …? pensa soudain la miko, confuse. Ces pouvoirs … J’ai l’impression de les avoir déjà vus quelque part … »
Elle eut soudain un extrêmement mauvais pressentiment. Mais elle n’eut pas le temps d’y porter davantage réflexion : entre les poings de la fille aux cheveux verts se trouvait dorénavant un bâton d’un mètre de long … aux extrémités duquel étaient fixées deux lames de sabre de même grandeur, et dont les tranchants étaient dans des directions opposées. Et elle se mit à effectuer un ballet d’une grâce mortelle, tranchant et repoussant les sceaux les uns après les autres dans des mouvements circulaires enchaînés sans la moindre difficulté. La dizaine de sceau y passa sans problème, et une fois l’attaque de Reimu neutralisée, l’inconnue la regarda en chien de faïence.
« Te voilà enfin, prêtresse Hakurei … Le temps m’a semblé bien long depuis la dernière fois que j’ai pu avoir l’occasion de prendre notre revanche sur votre lignée maudite …
- … Que …? »
Un horrible frisson parcourut l’échine de la jeune fille, qui sentit son cœur se contracter avec une force terrifiante sous sa cage thoracique. Une peur indicible, effroyable, venait de la happer en moins d’une seconde. En plongeant ses yeux dans le regard de dévastation de l’inconnue, elle eut soudain l’impression de se retrouver immergée, jusqu’au cou, dans l’océan obscur de ses cauchemars. Et elle coulait. A toute vitesse.
Une grosse étoile irradiante de vert éclata soudain à la figure de la fille, libérant une détonation magique qui brisa l’échange oculaire entre elle et la prêtresse paralysée d’effroi. Reimu se sentit de nouveau en possession de ses sens, et revint à la réalité en sentant les sueurs froides qui avaient coulé en quelques secondes. Comme parcourue d’une décharge électrique, elle reprit une distance de sécurité envers cette fille angoissante, tandis que Marisa s’élevait d’une dizaine de mètres en hauteur et que l’inconnue s’élevait à son tour, partant à sa poursuite. La miko vit également que Luke, repartant à l’assaut, rasait la terre en suivant l’ennemie d’une distance respectable.
« Marisa !!! hurla-t-il. »
La sorcière fit pivoter son balai tout en allant à reculons, et remarqua alors ce qu’il se passait. L’inconnue, qui faisait tournoyer son arme tranchante entre ses mains … Se trouvait au milieu du segment incliné qui reliait Luke à Marisa. Ils n’allaient pas pouvoir maintenir cette formation longtemps, la fille se rapprochant très lentement mais sûrement de la magicienne. Il fallait agir, maintenant, et elle acquiesça résolument tout en extirpant une nouvelle Carte d’Incantation de sa poche. Le manieur de fer l’imita dans la foulée, et tous deux brandirent leur dernier atout de manière parfaitement simultanée …
La prêtresse sentit alors l’inhabituelle et fantastique connexion qui liait les Cartes de Marisa et de Luke. En moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire, des centaines de sphères de tous gabarits apparurent autour du jeune homme à partir de l’air, et il en fut de même pour la magicienne avec des étoilées multicolores. L’inconnue écarquilla les yeux, incapable de prévoir ce qui allait se passer … Puis, les deux partenaires se cabrèrent sur leurs appuis, et ignorant l’arme mortelle qui se tenait entre les mains de la fille, se propulsèrent à une vitesse vertigineuse en plein sur elle. Les deux fusées qu’ils étaient devenus, auréolées de leur cortège de projectiles respectifs, se rencontrèrent … Entrant dans une collision furieuse de chaque côté de l’inconnue totalement désœuvrée. Les étoiles explosèrent, brûlant la fille à une chaleur démesurée, tandis que les sphères du garçon l’empêchaient d’être éjectée sous la force du recul tout en martelant son dos avec une violence sans limite. Les deux partenaires, après avoir massacré l’inconnue sans le moindre scrupule, passèrent de part et d’autre de celle-ci dans la suite de leur course effrénée …
« CARTES COUPLEES : OMNIDUST REVERIE !!!!! »

L’inconnue, le visage couvert de suie, tremblota dans les airs. Elle avait la tête relevée vers le haut, les yeux révulsés et la bouche entrouverte, et une partie de son kimono avait été consumée. Les bras sur les côtés, légèrement pliés et vibrant comme si elle s’était soudain transformée en automate cassé, elle avait été touchée de plein fouet par l’attaque dévastatrice du manieur de fer et de la sorcière. Celle-ci était retournée vers le sol, à proximité de la prêtresse, tandis que son partenaire d’autrefois décrivait une courbe dans les airs pour contourner largement l’ennemie carbonisée et retrouver sa sœur d’armes. Reimu, elle, ne lâcha pas l’ennemie des yeux, la scrutant d’un regard aigu pour prémunir d’une éventuelle riposte-surprise. Elle ne bougea néanmoins pas tout de suite quand les prunelles de la fille revinrent à leur position initiale, et quand elle referma lentement la bouche en rabaissant la tête en station normale.
( ♫ ) Très doucement, comme si la gravité n’avait qu’un effet mitigé sur son corps, elle retomba au sol dans un mouvement ralenti. Posant pied à terre, elle prit alors une profonde inspiration, et serra les mains à sa droite et à sa gauche. Elle exhala un râle inquiétant, exhibant ses dents serrées encadrées par des babines retroussées. La miko se tint sur ses gardes quand un panache de fumerolles écarlates enveloppa soudain la totalité de la fille, provenant d’elle-même en vapeurs rubis. A travers la fumée translucide, Reimu put alors voir que toutes les traces noires de suie qui maculaient le visage de l’inconnue disparaissaient très vite, en fondu. Mais ce n’était pas tout. Tous ses vêtements brûlés, ses contusions, ses blessures quelles qu’elles fussent se régénéraient à une vitesse fulgurante. Le nuage rouge finit par retomber après cette guérison accélérée, qui plus que jamais, frappait la prêtresse d’une impression de Déjà-vu dont elle ne parvenait pas à se débarrasser. Sans parvenir à mettre le doigt sur ces souvenirs enfouis qui devaient tenter de remonter à son esprit.
L’inconnue aux cheveux verts était de nouveau en pleine santé physique … Néanmoins, elle se contenta de soutenir le regard attentif de la jeune fille de ses pupilles qui ne trahissaient aucune émotion. L’échange dura un long moment, dans le silence le plus absolu. Même les clapotis de la rivière semblaient s’être tus. Puis, soudain, un éclair de haine sembla passer dans le regard de l’ennemie, qui reprit immédiatement son air imperturbable.
« Vos efforts seront totalement vains, énonça-t-elle inconditionnellement. Peu importe tout ce que vous entreprendrez, jamais vous ne serez en mesure d’enrayer le processus. C’est trop tard, maintenant. Plutôt que de vous laisser envahir par l’agitation, profitez donc des derniers instants de votre contrée. Je vous aurais prévenus … »
Et sur ce, elle tourna le dos à la miko et s’envola vers le ciel à toute vitesse. Renfrognant son expression, la prêtresse se mit à marcher à pas rapides dans sa direction.
« Reviens ici … intima-t-elle sévèrement.
- Reimu, attends. »
Elle s’arrêta net dans son élan, alors qu’elle avait été sur le point de s’envoler. Elle se retourna alors vers la personne qui l’avait apostrophée, son visage oscillant entre la surprise et le mécontentement. Néanmoins, en voyant que Luke lui adressait un regard sérieux qui ne trahissait aucune intention de la contrarier, elle mit cette vieille animosité de côté et le regarda avec attention. Il était accroupi à côté du corps étendu par terre, étalé sur le ventre et les bras lancés négligemment en avant, d’une jeune fille blonde à la chevelure en pagaille. Elle ne bougeait quasiment plus, son dos se soulevant à peine à chacune de ses inspirations.
« … Marisa a besoin de répit, signala-t-il gravement. »




Dernière édition par Lukeskywalker62 le Lun 13 Aoû - 23:46, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Lun 13 Aoû - 21:09

Au même moment, loin au-dessus des nuages …
( ♫ ) En voyant tant de liberté de mouvement s’offrir à elle, Rin aurait pu croire qu’elle rêvait. Jamais elle n’avait autant outrepassé les limites du Palais des Esprits de la Terre, et jamais elle ne s’était imaginé qu’elle pourrait se mouvoir aussi haut dans le ciel. L’étendue de bleu infini était toute entière à elle, depuis qu’elle avait commencé à sauter vers les hautes altitudes. En ce moment onirique, elle aurait pu avoir tout oublié de la mission qui l’avait menée ici … Cependant, elle savourait ce plaisir d’être jetée dans le monde sans contrainte, tout en gardant à l’esprit qu’elle avait quelque chose de précis à faire et que le temps pressait. Petit à petit, la chatonne avait fait son bonhomme de chemin …
… Et avait découvert, à force de gravir l’escalier invisible qui la conduisait vers les cieux, un amoncellement de nuages qu’elle aurait juré ne pas avoir vu auparavant. C’était vraiment très particulier. Elle avait la curieuse impression que ces épaisses nébuleuses ne lui étaient apparues que parce qu’elle les cherchait précisément, alors qu’elle ne soupçonnait même pas de leur existence … Intriguée, elle s’y était donc rendue, arrivant presque exactement à la même hauteur que le point culminant de la Montagne Youkai. Et là, la vision du monde qu’elle avait sembla changer du tout au tout.
« … Quel est cet endroit …? pensa-t-elle, déboussolée. »
Gensokyo lui-même semblait avoir disparu sous ses pattes, et pourtant, elle avait l’intime conviction de s’y trouver toujours. Mais le lieu sur lequel elle était tombée – ou plutôt, sur lequel elle était grimpée – paraissait, d’une manière ou d’une autre, détaché de la contrée …
Une vive lueur rouge, étincelante en faisceaux émanant d’elle-même, illumina la chatte qui se transforma en deux temps trois mouvements en la kasha de forme humaine qu’elle était également. Trainant sa brouette derrière elle, après y avoir rangé le crâne auréolé de bleu, la fossoyeuse de l’ancien enfer découvrit avec fascination ce qui était le Paradis des Célestes. C’était … Très paisible. A perte de vue, une couche de blanc de lait à texture moussue s’étendait sur tout l’horizon. Les nébuleuses immaculées flottaient et offraient un paysage de petits vallons en échos à des mottes de vapeurs, sur lesquelles il n’y avait tout simplement … rien. A un certain endroit, néanmoins, un énorme roc saillait des nuages, revendiquant sans appel le titre de « sommet de la Montagne Youkai ». Rin n’en était pas si loin, debout sur un parterre d’herbes et de plantes exotiques qui dessinaient un chemin à travers le désert de blancheur. Malgré le fait qu’il n’y eût rien à voir, la kasha ne savait plus où donner de la tête. C’était incroyablement vide … Mais aussi très reposant. Comme coupé du monde …
Résolue à ne pas rester les bras ballants, la jeune femme aux cheveux d’alizarine s’avança à pas rapide en suivant le chemin de verdure. Si ses estimations étaient bonnes, alors elle était à la bonne hauteur pour trouver le sommet du Pentacle de Croisée des Chemins. En revanche, si elle avait faux sur toute la ligne, ce serait une étape ratée qui lui ferait perdre un temps plus que précieux. Elle devait quand même essayer, car c’était pour l’heure le seul espoir qu’ils avaient de collecter tous les fragments. En fait, le chemin de verdure menait à un endroit bien plus espacé d’où l’on dominait presque le point culminant de la montagne ; Rin se retrouva bientôt dans une grande zone praticable, comme une plaine de taille moyenne, où poussait tout un tas d’arbres fruitiers. Des pêchers, si la chatte avait su. Aussi invraisemblable que cela paraissait, il s’y trouvait également … Une petite rivière. Elle traversait l’étendue végétale en diagonale du point où la kasha se trouvait. Elle avait beau réfléchir, elle ne trouvait pas une explication raisonnable au fait que de l’eau coulait à cet endroit sans retomber sur la terre ensuite. Remarque, elle ne trouvait pas non plus une explication raisonnable au fait que de la neige tombait en hiver sur l’Ancienne Cité, alors que celle-ci se trouvait à plusieurs centaines de mètres sous terre …

( ♫ ) A la grande surprise de la jeune femme, à force d’avancer et d’explorer les environs, elle se rendit compte que l’endroit n’était pas si désert que ça. En effet, il y avait des personnes qui trainaient, à l’ombre des arbres et aux abords de l’eau courante – vu qu’ils étaient au-dessus des nuages, il tombait sous le sens que le soleil brillait sans discontinuité tout au long de la journée sur ces « terres ». Sans trop d’hésitation, la créature des enfers s’approcha près des quelques célestes nonchalants qui se prélassaient ici, sa brouette toujours roulant derrière elle.
« Bien le bonjour, messieurs dames ! se fit-elle remarquer. »
Le petit groupe de quatre personnes la regarda avec un air où la surprise venait de s’ajouter à la gaieté. L’une des célestes, une dame vêtue d’habits où étaient accrochées plusieurs fleurs de saison, s’approcha d’elle en souriant.
« Salutations, être des terres ocres. Quel bon vent vous amène en ces lieux isolés ?
- Hm, l’histoire est un peu longue à raconter, répondit Rin. Mais je suis très pressée, et j’ai besoin d’aide, je suis un peu perdue.
- Perdue ? Pressée ? Au Paradis ? Quelles idées … parut s’étonner la céleste. Bien, dans ce cas, je vous écoute. Quel est l’objet de vos tourments ?
- Je suis à la recherche d’un cristal octaédrique de ce genre, expliqua la kasha en plongeant la main dans une poche de sa robe. »
Et elle en sortit le canalisateur à fusion qu’elle avait trouvé précédemment. En voyant l’objet, la dame haussa un sourcil, clairement intriguée par ce que lui montraient ses yeux. En arrière plan, un autre eut également l’air de s’intéresser un peu à l’artefact d’un œil perplexe, tandis qu’une petite fille portait à sa bouche une grande gourde contenant du saké, et que le dernier se mettait à jouer d’un petit instrument à cordes dont les notes détendirent l’atmosphère …
« Voilà qui est fascinant, concéda la céleste sans lâcher le cristal des yeux. Et qu’est-ce qui vous fait penser qu’un objet similaire se trouve au Paradis ?
- … C’est très compliqué … Mais il est capital que je me mette la patte dessus. A tout hasard, y aurait-il un endroit dans le Paradis où l’on ressente une espèce « d’impression d’être observé » ?
- Quoi, comment ? Une impression d’être observé ? Hmmm … Le Paradis est bien trop paisible pour que l’on puisse s’y sentir paranoïaque …
- Si je puis me permettre, intervint l’homme d’âge très avancé derrière, il me semble que cela m’évoque quelque chose. Très récemment, j’ai ouï dire que nos shamans ont perçu la présence d’un mauvais karma dans une des régions de notre royaume. Les rumeurs courent que plus personne n’ose s’y rendre, et que les gens qui s’y aventurent fuient cet endroit comme la peste.
- Vraiment ? Et quelle est la région concernée ?
- Ce sont les ruines de Nahr Ahkah, répondit-il. L’incident s’est déclenché avant-hier. »
Rin sembla très intéressée par ces informations. Elle n’avait pas tous les indices dont disposaient les trois compagnons qu’elle avait rejoints récemment, mais ce dont elle disposait suffisait amplement pour lui faire penser qu’elle suivait la bonne piste. Il y aurait sans doute grand intérêt à explorer ces ruines, si le quatrième canalisateur à fusion se trouvait en ces lieux. Elle rangea celui qu’elle avait encore dans la main.
« Mais, comment pourrais-je m’y rendre ? interrogea-t-elle. Je ne connais pas du tout la région …
- Hm, Suika, tu pourrais accompagner notre amie à sa destination ? proposa la dame en se tournant vers la gamine cornue. Je suis sûre que tu lui seras d’une grande aide. »
Ce ne fut qu’à ce moment-là que Rin remarqua que la petite fille friande d’alcool de riz était rousse et portait de multiples chaînes sur son corps. Autour de ses poignets, et à ses cheveux rassemblés. Quand elle se retourna à l’écoute de son prénom, elle eut une expression ivrogne, puis quand son regard se posa sur la kasha, il sembla se faire plus brillant. La figure aussi vive que l’eut été celle d’une personne en parfaite intégrité sanitaire, elle afficha un grand sourire à une jeune femme surprise.
« Hééééé, salut ! Si j’me gourre pas, tu serais pas une créature des profondeurs, toi aussi ?
- … Hé bien, si, tout à fait. Et je peux savoir qui tu es, toi ?
- Suika Ibuki, oni, deva de la montagne, meilleure descendeuse de saké de tout Gensokyo et ex-habitante de l’Ancienne Cité ! Un plaisir !
- Hé bien, un plaisir à moi aussi ! Je suis Rin Kaenbyou, fossoyeuse de l’ancien enfer, sous les ordres de maîtresse Satori, et résidente du Palais des Esprits de la Terre. Mais appelle-moi plutôt Orin ! »
Il était assez ironique, quand elle y pensait, que deux créatures des mondes souterrains se rencontrent soudain au beau milieu des altitudes du Paradis.
« Très bien, fit la buveuse après la présentation, dans ce cas, en route !! J’connais parfaitement le chemin, j’espère que tu sais voler au moins ?
- Haha, pas de souci ! Hé bien, merci beaucoup pour votre aide !
- Je vous en prie, répondit la dame céleste. N’oubliez pas de vous relaxer un peu de temps en temps, et ne causez pas de grabuge à Bhava Agra, s’il vous plait. »
La kasha s’inclina envers celle qui l’avait si gentiment écoutée, puis se tourna vers Suika qui était déjà partie en avant en lui adressant de grands signes. Rin ne perdit pas davantage de temps, et toujours en faisant rouler sa brouette, partit à la poursuite de la petite fille hyperactive qui s’était déjà envolée dans les airs purs du domaine des cieux …

( ♫ ) L’oni allait bon train dans les airs, un peu trop même sans doute. Sous forme humaine, la jeune femme avait du mal à la suivre … Le manque de magie ne l’aidait pas non plus, pour voler à grande vitesse. Ce qui ne semblait pas incommoder sa guide …
Elles survolaient désormais de grandes étendues nébuleuses du Paradis, sans s’arrêter. Il n’y avait quasiment plus d’espace verdoyant praticable, à part cette blancheur qui s’étalait jusqu’où les yeux étaient capables de voir. Ah, et maintenant que Rin y prêtait attention, il se trouvait également une multitude de gros rochers qui parsemaient les nuages, sur tout le paysage. Des rochers gros comme plus petits, mais tous entourés par une épaisse corde de shimenawa qui couronnait leur partie supérieure. Et plus que tout, c’était calme … Le silence presque assourdissant n’était même pas troublé par de quelconques oiseaux. Sa brouette derrière elle, la kasha força l’allure pour rattraper la petite fille, et arriver presque juste à côté d’elle toujours en train de planer.
« Comment fais-tu pour aller aussi vite ? questionna-t-elle, sceptique.
- Je rassemble le peu de magie qu’il y a autour de moi grâce à mes pouvoirs ! Comme ça, même s’il manque de la magie, ben j’peux utiliser mes pouvoirs ! C’est un cercle vertueux !
- … Alors, tu es bien au courant de ce qu’il se passe en ce moment, n’est-ce pas ?
- Héhéhééé, bah oui, j’veux bien ! »
Elle prit une grande, longue, intense rasade de saké. Puis, s’essuya la bouche d’un large geste.
« J’suis pas totalement irrécupérable nan plus, je suis bien au courant quand il se passe une embrouille ! Même si bon, j’fais confiance à Reimu, elle saura quoi faire !
- … Soit. Et donc, tu arrives à te repérer dans ce gigantesque endroit ?
- Baaah, le Paradis, c’est pas si compliqué que ça en fait. Pour s’y rendre, suffit juste de le vouloir, ou de vouloir trouver un truc qui s’y trouve. Sinan, bah tu continues de monter dans les cieux sans le voir. Et une fois que tu l’as trouvé, suffit juste de regarder à quoi ressemblent les cailloux, et tu sais où se trouve quoi ! M’enfin, la première fois, c’est vrai qu’on se paume souvent. Heureusement les célestes sont des gens sympas, qui te donnent la direction, mais qui sont trop fainéants pour te montrer le chemin eux-mêmes …
- Hm. Et donc, c’est loin, Nahr Ahkah ?
- Y’a de la route à faire, mais c’est pas l’autre bout de Gensokyo, quoi. Dis-moi, ton bidule cristal chouette, ce serait pas ce qui serait responsable de tout ce bazar magique ?
- En partie. Je suis justement envoyée par maîtresse Satori pour porter assistance à la prêtresse Hakurei …
- Ahah ! Reimu t’as envoyé faire les courses à sa place, ou quoi ?
- … Non, pas du tout. Mais je crains bien être la seule à servir à quelque chose, dans cette joyeuse compagnie ! »
Rin semblait se gausser de ses coéquipiers, mais ce n’était pas tout à fait sincère. Elle savait bien qu’après tout, c’était un coup de pot en soi d’avoir trouvé le troisième cristal, ce même cristal qui allait la mener au quatrième. Et sans doute ainsi de suite. Au final, tout était dû à la chance … L’efficacité des trois autres n’y était pour rien. Suika rigola largement à cette dernière réplique, et s’enfila encore une descente d’alcool en continuant de voler.
« Nahr Ahkah, c’est les ruines d’un ancien village du Paradis construit avec des pierres. L’est totalement abandonné aujourd’hui, mais c’est devenu un endroit à regarder pour les curieux qui ont rien d’autre à faire et c’est idéal pour des parties de cache-cache ! Ou pour faire flipper les gens.
- Ca doit être un endroit idéal pour cacher un cristal aussi, effectivement. Mais je suppose que l’impression d’être observée me suffira pour savoir si je chauffe ou non.
- On verra, on verra ! »
Sur ces dernières bonnes paroles, Suika continua de voler librement à travers les étendues lactées de Bhava Agra, celle qui la suivait tentant plus ou moins de soutenir le rythme …

« … Oui. Le cristal se trouve bien là-bas … »
Tous les soupçons de Rin se confirmaient. Elle était bel et bien sur la bonne piste. Alors que, dans le lointain, un tas de vieilles constructions délabrées s’incrustait dans le paysage jusqu’alors jalonné de simples vapeurs et de grosses caillasses, une sensation bizarre s’était lentement immiscée dans les pensées des deux filles. Suika aussi pouvait le ressentir, et en paraissait passablement ennuyée : l’aura malveillante était de retour. Elles n’étaient plus qu’à une ou deux centaines de mètres du groupement de ruines quand cela se déclara.
La kasha observa d’un œil analyste les lieux qui venaient de se dévoiler : il y avait toujours cette teinte blanche infinie dans l’espace, néanmoins, les rochers cerclés de cordes étaient derrière elles maintenant. Il y avait de nouveau ces grandes étendues verdoyantes, par ailleurs, Nahr Ahkah se trouvait bâti dessus. Il s’agissait bien de ruines, d’un village pas bien grand de plus : il ne devait faire, à vue de nez, que cinq centaines de mètres de diamètre. Rien à voir avec l’Ancienne Cité, par exemple. Mais cela ne l’empêchait pas de faire un paquet de squelettes de maisons sur un sol d’herbe en prolifération.
Il y avait également un autre chemin de végétation qui semblait s’éloigner vers ailleurs, de l’autre côté du village abandonné. Sans doute un moyen d’y parvenir à pied. Rin se demandait si les célestes étaient tous capables de voler …
« Merci de m’avoir conduite ici, petite oni, annonça-t-elle. Je n’ai plus qu’à retrouver le cristal, et ce sera bon.
- Maaaais, euh, je t’accompagne moi !
- … Comme tu le souhaites. Allons-y !
- Ouaaais ! »
Toute contente, Suika continua donc de suivre sa nouvelle amie. Ou plutôt, elle s’arrangea pour ralentir et lui laisser un peu l’occasion de souffler et prendre la tête du mouvement. Ainsi en avant, Rin vola au-dessus des ruines de Nahr Ahkah en essayant de regarder un peu partout, à la recherche du fameux canalisateur à fusion …
Sauf que ça ne marchait pas très bien. La plupart des anciennes maisons étaient amputées de toit, mais il n’était pas possible de voir en détail d’en haut ce qui se cachait à chaque endroit. L’impression d’être observée était poussée à son paroxysme, néanmoins l’octaèdre restait hors de vue. Ca n’allait pas être … facile …?
« … Tiens ? Mais qu’est-ce que ? »
Il semblait y avoir une Grand-Place, au milieu du village ruiné. Les diverses rues envahies par les herbes folles se rassemblaient en quatre grands axes, qui partaient aux différents points cardinaux. Et à l’intersection de ces avenues, une clairière dans le rassemblement de constructions antiques était largement visible. Jadis, il devait y avoir eu de l’animation, ici …
Il y avait quelques pavés qui émergeaient de terre, ici. Et aussi, une grande fontaine était visible, offrant un grand bassin circulaire d’eau désormais vide, surmonté d’un deuxième bassin plus petit mais maintenu plus en hauteur par un fin pilier central. Inutile de dire qu’il n’y avait aucune trace de liquide … Mais le plus bizarre, c’était quand même cet énorme rocher qui trônait dans la place. Juste derrière la fontaine, il était encore couronné par une corde de shimenawa, et faisait bien trois à quatre mètres de long. Et surtout … Une jeune fille était assise dessus en tailleur, balançant son torse d’avant en arrière en de petites oscillations. Une jeune fille portant un drôle de chapeau, et aux cheveux bleus saphir.
« Rooooh, non … grinça Suika. Voilà encore cette enquiquineuse …
- Pardon ? »

A leur approche, les yeux carmin de l’enquiquineuse se posèrent sur leurs silhouettes volantes. Son visage s’orna d’un grand sourire facétieux, et elle décroisa les jambes. D’un souple mouvement du corps, elle bascula à terre et y posa pied, ses bottes de cuir brunes frappant l’herbe folle qui y poussait. Elle portait une grande robe bleue et blanche, accompagnée d’une espèce de chaîne à carreaux arc-en-ciel qui marquait la séparation entre les deux couleurs dominantes de la tenue. Quant à son chapeau étrange, il ne l’était que quant à la présence de deux pêches fixées dessus et à celle de feuilles de chaque côtés.
Suika fit une grimace, puis détourna le regard.
« Bon, j’te laisse t’occuper de l’autre, moi ça me regarde pas …
- Hé bien, je croyais que tu m’accompagnais ?
- Ouais mais … Ouais mais non, quoi ! Mais euh ! »
Elle n’avait franchement pas l’air de se battre contre cette fille. Car comme Rin l’avait deviné, la rencontre avec elle n’allait pas se solder sur la création d’une grande amitié. Enfin, du moins, pas sans passer par les armes. Suika, en fait, était réfractaire à cette idée pour le simple fait que c’était grâce à elle qu’elle avait pu obtenir une petite place dans le Paradis. Mais ça, la kasha ne pouvait pas le savoir …
Donc, la petite oni fit mine de s’éloigner quand elles arrivèrent au-dessus de la grande place, et alla s’asseoir docilement au sommet de la façade d’une maison dont le mur frontal était à moitié détruit par le temps. Là, elle put observer sa nouvelle amie descendre vers la terre, et se poser devant la fontaine, regardant la fille aux cheveux saphir qui se trouvait de l’autre côté. Et là, Rin put le voir.
Le canalisateur à fusion se trouvait là, juste sous son nez, son piédestal cubique caché sous le deuxième bassin en hauteur. Le cristal lui-même, cette fois debout, avait sa petite pyramide qui pointait vers le bas … Elle n’eut que quelques secondes pour penser que c’était bizarre. Le précédent qu’elle avait trouvé, le troisième, il avait été couché à l’horizontale …
« Héhé, voici enfin la venue que j’attendais ! s’exclama la fille descendue de son rocher. Enfin quelqu’un de courageux ose s’aventurer jusqu’à moi, au cœur de la tourmente !
- Qui es-tu ? demanda la chatte sans ambages.
- Mon nom est Tenshi Hinanawi ! répondit-elle sans détour. Et cela fait des heures que je patiente ici en l’attente de quelqu’un qui voudrait se battre pour obtenir mon trésor ! Maintenant que tu es là, tu ne peux plus revenir en arrière ! »
Elle agissait bizarrement, cette céleste. Rin n’en tint pas rigueur, et se contenta de hausser les épaules.
« C’est ce cristal dans la fontaine, ton trésor ? Bien, de toute manière, c’est exactement pour ça que je suis là. Je n’avais aucune intention de revenir en arrière, malheureusement pour toi !
- Peuh ! Heureusement pour moi, plutôt ! Un petit combat de temps en temps, voilà ce qu’il me faut ! Et donc, tu es qui pour venir me défier ?
- Appelle-moi Orin, soupira la kasha. Je suppose que si je te fais goûter à la racine des pissenlits, je pourrais repartir avec ce cristal dans la fontaine ?
- Ouais, c’est exactement ça ! Et si moi je te bats, tu devras repartir bredouille, en attendant qu’un nouvel adversaire se présente à moi ! Ca marche ? »
La challengeuse réfléchit. En fait, beaucoup de temps était déjà passé. Depuis qu’elle était partie de chez Marisa, il devait s’être écoulé une heure trois quarts, voire plus. Si elle trainait trop, elle allait surpasser l’heure de rendez-vous butoir qu’ils s’étaient fixée. A tout casser, il devrait lui rester à peu près une heure. Elle ne pouvait donc pas se permettre de perdre davantage de temps … Néanmoins, le jeu en valait largement la chandelle. Car si elle remportait le duel, ca leur ferait quatre canalisateurs sur cinq, et un pas de géant dans la résolution de l’incident capital.
« Ca marche ! accepta-t-elle.
- Excellent ! A présent, viens donc goûter à la puissance de cette Épée des Pensées Écarlates !! »

Du haut de son perchoir, Suika prit une nouvelle rasade de saké. Elle regarda ensuite d’un œil inattentif la scène qui se passait en contrebas, observant Rin se mettre en garde, sa brouette à côté d’elle. Du côté de Tenshi, plusieurs roches cerclées de cordes de shimenawa venaient de surgir du néant. Poussant un bâillement, la nouvelle gorgée qu’elle prit sonna le gong.
( ♫ ) Un rocher passa à trois centimètres de la tête de la chatte, qui s’était décalée compulsivement en poussant son chariot sur la droite. La céleste venait de se mettre à courir vers elle, contournant la fontaine, trois autres projectiles minéraux tournoyant autour d’elle et une espèce de cylindre à la main. Plongeant la main sous la bâche, la kasha en extirpa d’un geste un nouveau crâne auréolé de bleu, et bondit dans les airs pour y rester suspendue en levant en hauteur cet objet. Tenshi balaya l’air d’un mouvement de bras, celui qui tenait en sa main l’étrange cylindre en matière de couleur bois, et Rin fut surprise de constater qu’une étrange et imperceptible brume écarlate venait de jaillir de son propre corps pour converger vers ce bâton étrange. Elle n’y pensa néanmoins pas davantage quand les trois pierres restantes fusèrent sur elle sans crier gare, et serra les doigts autour du crâne immolé d’une aura bleutée. D’un seul coup, à une vitesse ultrarapide, des projectiles pointus par centaines apparurent dans l’espace en s’alignant sur des dizaines de trajectoires légèrement curvilignes et situées sur le même plan. La kasha était maintenant entourée par un disque de projectiles bleu cristal, qui pointaient tous vers l’extérieur, et Tenshi se trouvait en ligne de mire de plusieurs poignées d’entre eux. Les rochers percutèrent plusieurs pieux énergétiques sur leur passage, et sans être totalement détruits, finirent leur course en ratant leur cible et en ayant perdu au moins les deux tiers de leur volume de départ. La céleste tiqua, et alors que la brume écarlate finissait de se rassembler dans son cylindre, la nimbe de projectiles de Rin commença doucement à se mettre en mouvement pour partir vers les extérieurs. Doucement d’abord, puis beaucoup plus rapidement !! La créature des cieux dut esquiver adroitement les quelques pieux d’énergie qui lui passèrent à proximité, tandis que de nouveaux apparaissaient déjà. Les trajectoires curvilignes qui composait cette dentelle d’objets pointus étaient cette fois dans l’autre sens, et les projectiles étaient vert clair. Le crâne de Rin scintillait comme une étoile, alors qu’elle était suspendue dans les airs, et il commença alors à laisser échapper des nuées de sphères d’énergie bleu marine en un mouvement d’hélice lente. Tenshi s’était engagée dans une danse d’esquive pour éviter les nimbes de pieux énergétiques qui lui étaient adressés, mais cette nouvelle difficulté réduisit drastiquement son champ d’action. Un peu paniquée, elle décida de jouer le tout pour le tout et se lança à corps perdu vers la kasha volante. Elle sauta largement, se mettant à voler à son tour, filant vers la chatte en tenant fermement son petit bâton dans la main, et évitant tant bien que mal les diverses attaques de l’adversaire. Deux pieux la frôlèrent, l’un déchirant un léger pan de sa robe, l’autre lui éraflant la cuisse gauche. Mais Rin sut qu’elle avait réussi sa tactique d’approche quand une lame orangée jaillit soudain du cylindre qu’elle tenait depuis le début, et qu’elle n’était plus qu’à trois mètres d’elle. Elle se décala du mieux qu’elle put quand l’épée trancha l’espace de haut en bas à côté d’elle, dans un puissant mouvement descendant.

A ce moment-là, la kasha se rendit compte qu’elle avait fait une erreur. Elle y était allée trop vite, agissant comme d’ordinaire. Et elle avait carrément négligé le fait que la magie commençait à lui manquer.
Sa première offensive, qui était donc celle qu’elle adressait à la plupart de ses adversaires en début de combat, lui avait pompé une énergie faramineuse. Ce n’était même pas une Carte d’Incantation ; une chance qu’une partie de sa magie lui provenait des esprits qu’elle transportait également dans sa brouette. Toujours fut-il que Tenshi, après avoir loupé son assaut, envoya sa main droite près de ses côtes opposées et décrivit un splendide coup de taille vers la kasha qui se trouvait toujours à portée de main. Rin se sentit claquée par une violente vague jaune orangée, aussi dure que l’aurait été de l’acier, et décolla en arrière sans lâcher le chariot des mains … Après avoir décrit quelques tourbillons, elle se stabilisa, et posa pied à terre dans la Grand-Place près du mur d’une maison. Levant la tête, elle vit la céleste fondre sur elle comme un aigle, brandissant son sabre en arrière. La chatte posa sa brouette en arrière, et leva de nouveau le crâne ; cinq esprits apparurent alors ex nihilo en cercle autour de lui, et se mit à tourner à toute vitesse autour du point central de celui-ci. Rin balança ce disque tournoyant en face d’elle, juste au moment où Tenshi abattait sa lame dessus.
Ce fut alors qu’une confrontation dantesque eut lieu. L’épée de la céleste poussa fortement contre le disque spirituel de la kasha, lequel tournait tellement vite qu’il apposait une résistance presque infranchissable contre la lame. Tenshi, montrant les crocs, força autant qu’elle put pour passer cette protection, mais tout resta statique. Et des étincelles surpuissantes jaillissaient de la zone de conflit. Il s’écoula bien une trentaine de secondes ainsi, tandis que les deux opposantes se dévisageaient en chiens de faïence à travers les gerbes de lumière. Puis, Rin força à son tour tout d’un coup.
Le disque spirituel essaya de repousser la lame de la fille en bleu, qui ne lâcha néanmoins pas prise du tout. Et les cinq esprits rotatifs furent alors déviés sur le côté, décollant vers le ciel alors que Tenshi en profitait pour retomber vers la chatte et tenter de lui asséner un coup transversal. Cependant, Rin était bien plus agile que ce à quoi elle pouvait s’attendre. Elle lâcha le crâne bleuté qui tomba peu de temps après par terre et se consuma. Et ce fut alors qu’un intense échange physique eut lieu entre les deux combattantes …
La kasha se déroba de la trajectoire de la lame céleste, qui répliqua immédiatement en tentant de lui porter un coup de taille en revers. Le poignet de sa main qui supportait l’épée fut alors brusquement attrapée par la patte adverse. L’épéiste écarquilla les yeux en voyant que son opposante venait de la saisir, et cette vision fut soudain obturée par la paume contractée de celle-ci. Rin flanqua un formidable coup de paume au visage de Tenshi, qui recula sous le choc les yeux fermés et l’expression déformée par le heurt. Avant qu’elle ne puisse réagir autrement, la chatte s’élança avec une grâce féline sur elle et lui décocha un puissant coup de poing gauche dans le ventre.
« Peuarrrgh !!! »
Elle enchaîna direct d’un atémi de la droite dans le cou, qui percuta avec violence sa cible, les doigts s’enfonçant profondément dans la chair de celle-ci. La céleste serra les dents, et fut sur le point d’être envoyée à terre, quand elle frappa rageusement le sol de son pied et tint le choc. Elle balança alors un puissant coup droit de son épée dans les flancs de Rin, laquelle ne put rien faire pour esquiver l’attaque et se fit décoller en arrière sous la force qu’elle y avait mise. La créature des profondeurs vola sur une demi-dizaine de mètres, avant d’exécuter une roulade aérienne et de réatterrir sur ses pattes, relevant la tête d’un air hargneux.

Tenshi fondait sur elle en courant à toute vitesse, battant les quelques pavés qui émergeaient de l’herbe de la place. De multiples rochers tournoyaient de nouveau autour d’elle, et elle les expédia à toute vitesse sur son adversaire. Rin fit de nouveau appel à ses attributs félins pour éviter les attaques rapides, et attendit que la céleste arrive à sa hauteur pour la voir préparer un coup ascendant. Elle pressentit par instinct qu’elle allait lancer la même attaque qu’avant, la vague d’énergie jaune orangée qui l’avait claquée violemment. Ce fut pourquoi elle se décala en un éclair sur le côté quand la vague en question aurait dû la percuter de plein fouet, et envoya un poing en pleine direction du visage de la fille en bleu. Cette dernière n’eut pas le temps d’utiliser son épée pour cela, mais elle bloqua le coup avec ses deux avant-bras, presque par chance tellement la parade avait été expédiée. Rin en profita pour se saisir de la main qui tenait le cylindre, et la tira violemment à elle pour tout en la faisant tourner. Sans s’en rendre, Tenshi se fit soudain emporter dans un mouvement qui l’amena à tourner le dos à son adversaire, laquelle tenait fermement son membre en le maintenant dans son dos. Elle venait de lui faire une clé de bras extrêmement rapide, et la poussa violemment vers le sol pour la forcer à s’y mettre à genoux sans qu’elle ne put résister en quoi que ce soit.
« Rends-toi, intima-t-elle. Tu as déjà perdu.
- … Hahaha, que tu crois !! »
La poignée de l’épée de Tenshi, toujours dans la main du bras que Rin avait maîtrisé, se mit soudain à luire d’une intense lumière mystique. Un grand claquement retentit alors, dans les airs, alors que l’entièreté du paysage virait aux nuances de bleu marine. Deux secondes plus tard, alors que la kasha ne comprenait pas du tout ce qu’il se passait, il sembla que sa prisonnière s’éloigna d’elle alors qu’elle était censée être incapable de bouger. Elle était comme glissante au sol. Et incapable de comprendre ni d’agir contre ce qu’il se passait, la chatte finit par être contrainte de lâcher son opposante qui se libéra alors, deux mètres plus loin. La céleste se leva, et se retourna vers son adversaire. Et celle-ci remarqua alors que, malgré leur absence totale de mouvement, elles étaient en train de se déplacer au sol comme si elles étaient debout sur des plaques qui se déplaçaient aléatoirement à terre. Elles se rapprochaient, et s’éloignaient perpétuellement. Incapable de rester au même endroit plus de deux secondes.
« Brume de rivière … prononça Tenshi. Voilà une météo qui a le don de surprendre, haha !
- … Je ne comprends rien à ce qu’il se passe, mais on dirait que tout ceci est dû à l’action de ton épée … Soit ! Je te battrais sur ton propre terrain, et j’irais déposer ton cadavre dans l’incinérateur des enfers ! Prépare-toi à faire face à ta destinée, Tenshi Hinanawi !!
- Peuh, voilà qui est bien présomptueux ! Mais ça me plait ! TAÏAUT !!!! »
Au sommet de son mur, observant le spectacle d’un œil diverti, Suika leva sa gourde et absorba une nouvelle quantité d’alcool de riz invraisemblable. Elle rabaissa ensuite la tête sur la Grand-Place, au centre de laquelle la fontaine n’avait pris pas le moindre dommage, tout à l’exception des trois personnes présentes ayant tourné à des coloris bleus comme à travers un filtre. Elle s’essuya négligemment la bouche, puis levant sa gourde face à elle en un mouvement rapide comme pour porter un toast, elle prit une mimique amusée et enthousiaste.
« Round two, FIGHT !! beugla-t-elle comme elle en avait parfois entendu Marisa le dire. »

Les distances étant totalement brouillées, Rin n’était franchement pas aidée pour combattre Tenshi. Cela ne l’empêcha pas d’essayer de se déplacer jusqu’à sa brouette laissée en désuétude – celle-ci avait toujours ses couleurs normales –, ce qu’elle réussit à faire malgré ses déplacements imprécis. Après avoir repris son chargement, elle regarda de nouveau la céleste … Laquelle était déjà sur elle ?!
« SURPRISE !! »
Et elle balança un coup. La lame acérée de la céleste fendit l’air à toute vitesse vers elle, dans un coup de taille que Rin n’aurait jamais le temps d’esquiver. Inévitablement, donc, la couleur orangée de l’épée trancha l’espace bleuté en ne rencontrant rien du tout, dans le vide …
… La kasha regarda la céleste d’un air incompréhensif. Elle se rendit compte que celle-ci aussi n’avait rien compris à ce qu’il s’était passé. Et la chatte fut celle qui percuta en premier. Dans les deux sens du terme.
( ♫ ) La brouette de la chatte défonça la tête de Tenshi, laquelle s’était subitement rapprochée de son adversaire sans le vouloir. La céleste eut l’impression que sa mâchoire s’était déboitée tellement le coup circulaire que Rin lui avait adressé était puissant, et fut envoyée valdinguer dans les airs à perpète en tournant comme une vrille. La kasha reposa son chariot à terre et dévisagea son adversaire d’un regard satisfait. Au moment-même où elle était censée encaisser le coup d’épée, la bizarrerie qui frappait l’espace en ce moment-même avait brutalement écarté les deux combattantes l’une de l’autre, transformant pour ainsi dire l’attaque de Tenshi en coup d’épée dans l’eau. Et juste après, elle était revenue vers elle, statique dans l’incompréhension la plus totale. Rin en avait alors profité pour lui balancer de toutes ses forces sa brouette en pleine tête, dans un surpuissant mouvement circulaire.
Furieuse, la céleste se releva. Les deux se déplaçaient toujours aléatoirement dans cet espace aux nuances de bleu, et il était difficile de placer un coup efficace : néanmoins, les deux étaient toutes aussi désavantagées l’une que l’autre ! La kasha plongea la main sous la bâche, et en sortit un nouveau crâne bleuté, avant de dégainer également une Carte d’Incantation.
« Esprits Malveillants : Spleen Eater ! »
Moins d’énergie fut nécessaire pour lancer la technique, mais cela restait difficile avec la carence magique. Cette fois ce ne fut pas cinq, mais huit esprits vengeurs qui apparurent en cercle autour de Tenshi, et tournèrent autour d’elle tout en s’en rapprochant. Sur leur trajectoire apparurent alors des rangées entières de projectiles ovoïdes de taille moyenne, nimbés du même bleu auréolant le crâne, qui formèrent alors des lignes courbées menaçant dangereusement la céleste en la tenant en ligne de mire. Ce fut toutefois les esprits eux-mêmes qui la menaçaient le plus, car ils finirent par converger sérieusement vers elle après quelques secondes. Elle décida de s’élever en hauteur pour esquiver, mais pas de bol : non seulement ses mouvements étaient toujours brouillés, mais en plus cela n’empêcha pas les esprits de s’élever à leur tour à sa poursuite. Un peu paniquée, elle exécuta quelques gestes maladroits pour tenter de les éviter, ce qui fonctionna avec une grande part de chance. Mais elle n’était pas au bout de ses peines ; à peine les esprits s’éloignaient que les nuées de projectiles déposés dans les airs se mettaient en mouvement vers elle, en la prenant en cible depuis le bas. Elle se dégagea du point central vers lequel tout convergeait, et se dégagea ainsi de l’attaque massive, avant que huit autres esprits n’apparaissent.
« Rah, c’est pas vrai !!! »
Ca pourrait durer un moment comme ça, mais elle n’avait pas le choix : elle devait esquiver, jusqu’au bout, jusqu’à trouver une opportunité d’approcher Rin. Celle-ci s’était également élevée dans les airs, crâne brandi, et sautillait d’un endroit à l’autre avec sa brouette en maintenant la Carte d’Incantation. Le manège s’éternisa effectivement un petit moment, et Tenshi sembla finir par fatiguer : cependant, elle parvint au bout de nombreux efforts à esquiver une dernière flopée de projectiles et fonça sur la kasha, la rage au ventre. Celle-ci fut très surprise par autant d’ardeur, et avant de pouvoir agir, l’autre avait sorti à son tour sa propre Carte d’Incantation.
« Non-perception : Épée d’Extase !! »
Et elle abattit avec une force titanesque son épée dans le flanc de Rin. La lame sembla la traverser, et la chatte sentit une sensation douloureuse remonter en elle. Elle sembla paralysée l’espace de quelques secondes … Le temps qu’une déflagration rougeoyante n’éclate à partir du point d’impact, et alors qu’un idéogramme écarlate s’imprimait entre elle et Tenshi. Le temps semblait avoir été figé pour ces quelques secondes, et juste après alors que tout revenait à la normale, même le paysage bleuté reprenant ses couleurs réelles, la kasha fut propulsée à toute vitesse dans l’un des murs de la Grand-Place.

Un immense bruit de fracas, de pierres éclatées et de chute de pierres retentit à travers tout Nahr Ahkah. Un énorme nuage de poussière se souleva du mur où Rin avait été projetée avec une puissance affolante. La fumée soulevée fut si dense qu’il fut impossible de savoir précisément ce qu’il était advenu de la chatte après ce terrible coup … Tenshi reposa pied à terre, plantant le bout de son épée dans le sol. La brouette avait été renversée, mais son contenu était toujours scellé par sa bâche. Quant à la Carte d’Incantation des esprits, elle avait été désactivée au moment-même où la céleste avait porté son coup d’épée dévastateur. Et l’étrange pouvoir qui les faisait se déplacer aléatoirement avait enfin cessé.
Un silence pesant s’écoula. Ajouté à l’impression d’être observé qui emplissait les environs, il aurait été difficile de se tenir tranquille. Pourtant, c’était avec un sourire confiant que la céleste regardait le trou dans le mut par lequel s’échappait la fumée.
Un sourire qui retomba quand deux rangées d’esprits malveillants apparurent d’un seul coup de chaque côté. Interloquée, Tenshi retira son épée de terre et observa ce qui la cernait. A droite et à gauche, un total de seize âmes perdues était aligné en deux files et elle se trouvait entre les deux. Ce fut alors qu’une gigantesque et intangible onde de choc lumineuse bleutée jaillit du trou dans le mur, sans remuer en quoi que ce soit. A son contact … Les esprits devinrent tout d’un coup des fées ternes, grisâtres, dont les âmes décharnées étaient encore visibles et se tenant dans une position mortuaire.
« Résurrection du Petit Démon … »
A la grande horreur de la céleste, Rin sortit de la maison transpercée en brandissant le crâne qu’elle n’avait toujours pas lâché. Et alors que de ce crâne jaillissaient en hélice des escadrilles de petites sphères noirâtres, les fées zombifiées se mirent en mouvement droit sur Tenshi. Elle prit fermement sa lame et recula, débordée. Mais le pire, c’était que sur leur passage, les esprits incarnés laissaient des sphères d’énergie cyan bien plus grosses que celles de Rin. Ces mêmes sphères se divisaient en quatre autres similaires, néanmoins plus petites, qui partaient dans quatre directions différentes à partir de leur mère. Ces sphères-filles, en moins de quelques secondes, avaient envahi le terrain en avançant lentement mais sûrement, et noyant la céleste sous un océan de projectiles aux trajectoires rectilignes.
« Aaaaah, non !!! »
Elle distribua des coups dans ce qu’elle pouvait. Elle écartait ainsi des fées zombies de temps en temps, lesquelles se transformaient en légère brume pourpre, mais cela ne changeait rien à sa situation de débordement. Pire encore. Au bout d’un certain moment, les fées survivantes s’arrêtaient de se déplacer et émettaient des paquets entiers d’énormes bulles d’énergie écarlate. De plus en plus de projectiles s’accumulaient, et Tenshi était tout bonnement perdue au milieu de ceux-ci, incapable de gérer la situation. En fait, la situation était tout bonnement ingérable. Et bientôt, aux sphères-filles cyan et aux énormes bulles rouges, s’ajoutèrent les balles noires du crâne de Rin. La céleste n’y voyait plus rien, totalement perdue dans cet enfer de tir meurtrier d’où s’ajoutaient encore et encore, cette fois, des sphères rouges semblables aux sphères-filles. Elle tentait d’esquiver. Mais il y en avait trop. Mue par l’énergie de la dernière chance, totalement incapable de comprendre comment tout avait pu basculer en quelques secondes, elle esquiva, désespérément …
Et se fit percuter en plein torse par une sphère-fille. Immédiatement après, ce fut une sphère rouge qui percuta son mollet droit. Déstabilisée, elle plongea alors la tête la première dans une bulle d’énergie écarlate … Et commença alors à essuyer de plein fouet la Carte d’Incantation absolument sans pitié de la kasha. Ballottée dans tous les sens au cœur de la tornade de projectiles, elle finit par s’éclater par terre, inerte …

Rin ramassa sa brouette à terre. Poussant un soupir, elle jeta un regard moqueur à la céleste étendue par terre, laquelle était marquée de contusions partout sur son corps et aux vêtements déchirés à de multiples endroits. Elle était vraiment au bout du rouleau …
« C’est bon, j’ai gagné ? interrogea-t-elle après avoir rangé le crâne.
- … Ouais, c’est bon, c’est bon … répondit-elle. Formidable combat … Bon sang, je me suis pris une déculottée … »
Elle eut un petit sourire. Malgré ses airs boute-en-train et obstinés, butée comme une mule, Tenshi savait quand même perdre. Elle avait reconnu sa victoire, maintenant qu’elle était vautrée et incapable de reprendre le combat.
« Bon et bien, je vais prendre ce cristal. Tu as de la chance ! Je passe pour cette fois, et je laisse ton corps tranquille.
- Mouais, mouais … Ahahah … »
Elle tourna sur elle-même, pour se mettre sur le dos.
« Hésite pas à repasser un de ses jours pour que j’aie ma revanche. J’étais pas en forme, là …
- Moi non plus, Tenshi Hinanawi. A présent, excuse-moi, je suis pressée !
- C’est ça, Orin. On s’en arrêtera pas là !! »
La kasha lui fit un pouce-levé, puis trainant sa brouette derrière elle, se dirigea d’un pas décidé vers la fontaine centrale. Il était amusant de constater que, malgré l’ardeur avec lequel elles avaient mené ce court combat, elle avait été totalement épargnée. A croire qu’ils avaient subconsciemment attention à ne pas l’abîmer … Enfin, niveau patrimoine historique, le trou dans le mur de la maison avait fait son office.
Rin arriva devant le bassin inférieur de la fontaine, et enjamba sa paroi pour entrer dedans. Elle avança en laissant son chariot derrière elle pour rejoindre le piédestal à un pas de là, et s’abaissa pour être à sa hauteur. La fontaine n’était pas bien haute, à vrai dire. Plus que jamais, l’impression que quelque chose clochait s’empara de l’observatrice quand elle vit que le cristal était debout et que sa pointe la plus aigue était dirigée vers le haut, tandis que la petite pyramide pointait vers le bas. Comment ça se faisait que les dispositions changeaient d’un canalisateur à fusion à l’autre ? Ca avait rapport avec cette histoire de position de performance maximale ?
Une fois de plus, la chatte comprit. En vérité … Chaque canalisateur était disposé tel qu’il aurait dû l’être dans le Pentacle originel. Ainsi, le cristal qui était sur le toit de Gensokyo représentait la branche qui pointait vers le haut : il était donc logique que ce canalisateur soit disposé ainsi, de la même manière. Le sommet de la petite pyramide, quand à lui, pointait tout simplement vers le centre du Pentacle de Croisée des Chemins. Est-ce que c’était à cet endroit-là que toute l’énergie était acheminée, lors du processus, avant d’être administrée par la personne qui avait mis tout ça en place ? L’endroit que toutes les petites pyramides des cinq canalisateurs à fusion pointaient ?
Rin secoua la tête. Ce n’était pas le moment de se poser toutes ses questions ou d’élaborer toutes ces hypothèses farfelues : le fait était qu’elle avait retrouvé le quatrième fragment, et qu’il ne lui restait plus qu’à le sortir de son socle. Elle avança donc la main vers l’octaèdre … Et referma fermement ses doigts dessus, avant de tirer d’un coup sec.

Dans un bruit cristallin, le canalisateur fut retiré de la fourche qui le maintenait en place. La seconde qui suivit, tout Nahr Ahkah fut secoué par une brutale secousse qui renversa la chatte à terre. Elle se rattrapa sans mal de sa main libre grâce à ses réflexes d’acier, puis se releva sans rien ajouter de plus. Comme près de la mare aux crapauds, l’impression d’être observée retomba d’un coup, très très vite. Elle subsista encore, très légèrement, pendant une dizaine de secondes … Avant de disparaître totalement. Cette région du Paradis venait de retrouver sa sérénité. C’était terminé.
Rin enjamba de nouveau la rambarde du bassin après avoir rangé le cristal avec l’autre dans sa large poche, et récupéra sa brouette en avançant un peu dans la Grand-Place. Un sentiment de joie était en train de l’envahir, à l’idée qu’elle avait récolté deux nouveaux cristaux. Malgré les prédictions de sa maîtresse Satori … Elle avait pu se montrer très utile à ses compagnons. Elle avait ce qu’elle voulait … Et il était grand temps de partir !
Alors qu’elle se dirigeait vers l’un des grands axes qui partait de la place du village, Suika atterrit souplement à terre, pas loin d’elle. La kasha se tourna dans sa direction, étonnée par une chose.
« Tu n’es pas tombée à cause de la secousse ?
- Bwahaha ! Tu crois franchement que c’est ce genre de pichenette qui va faire peur à une oni ? »
Elle rigola. Et but une rasade de saké. Rin se demandait sérieusement combien de chiffres alignait la partie entière de son taux d’alcool dans le sang.
« Bon alors, t’as trouvé ce qu’il te faut ? interrogea la gamine ivre.
- Oui. Je n’ai plus rien à faire ici … Il faut que je rentre à la maison de Marisa, désormais ! Tu connais un endroit où l’on pourrait descendre rapidement du Paradis ?
- Connaître ? Nan. Mais pouvoir créer, ça, oui ! »
La kasha eut une mimique dubitative, puis haussa les épaules en voyant la gamine décoller du sol vers le haut. Rin partit à sa suite, rassemblant le peu de magie qui lui restait – cela devenait de plus en plus dur d’en faire usage –, et toutes deux survolèrent alors les ruines de Nahr Ahkah pour s’en éloigner. Très vite, elles atteignirent l’extérieur du village, et se posèrent sur le parterre d’herbes folles qui s’étendait encore un peu au-delà des lieux antiques. Suika s’avança un peu, laissant son amie en retrait. Elle sembla alors – quelle antithèse ! – se concentrer en état d’ivresse. Peu à peu, Rin put alors voir …
… Qu’un trou se creusait, en plein cœur des nébuleuses lactées qui mangeaient tout le paysage. A dix mètres de là où s’arrêtaient les plantes et la végétation, les nuages qui composaient plus ou moins le sol du Paradis semblaient se disperser pour former un disque de vide, qui se creusait encore et encore. Et au bout d’un moment … Ce fut un trou large de vingt mètres qui perfora la surface du royaume des cieux. La kasha le regarda, fascinée, et put alors voir que des kilomètres en-dessous étaient visibles les étendues verdoyantes de Gensokyo, ainsi que ses montagnes …
« … C’est avec tes pouvoirs que tu fais ça ? interrogea-t-elle.
- Haha, ouais ! C’est parfois pratique de pouvoir tout disperser ! Allez dépêche-toi de plonger, fais gaffe de pas te casser la gueule en bas !
- Pas de souci ! Merci beaucoup pour toute ton aide, Suika. Peut-être qu’on se reverra dans les mondes souterrains ?
- Ouais, autour d’une coupe de saké, nyahaha ! Et avec Yuugi, ce sera encore plus sympa ! D’ici là, occupe-toi de résoudre ce foutu incident avec Reimu qu’on puisse en rigoler ensuite ! »
Rin se prit à rire au ton désinvolte qu’employait la petite oni, puis acquiesça. Se dirigeant d’un pas lent mais assuré vers les étendues blanches qui la séparaient du trou, elle tenta alors de marcher sur les nuages. Elle fut assez surprise quand elle constata qu’en fait, la texture moussue se comportait bel et bien comme de la mousse : quand elle posa le pied à terre, elle s’enfonça d’un mètre dedans et manqua de tomber à la renverse. Suika s’esclaffa en la voyant, puis la kasha préféra prendre son envol que de se couvrir de davantage de ridicule, rouge de gêne. Ce fut ainsi que Rin s’éleva de quelques mètres, sa brouette dans les airs derrière elle, et s’engouffra par l’ouverture qui débouchait vers la forêt de bambous de Gensokyo …

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 17 Aoû - 4:15

( ♫ ) Il faisait bon, dans la maison de la sorcière. La température à l’intérieur était plutôt douce, et les murs protégeaient du léger vent qui soufflait dehors et pouvait apporter le froid. Et plus que tout, c’était calme et en sécurité. Du moins, pour le moment …
Luke et Reimu avaient transporté leur amie commune à sa demeure, en n’oubliant pas d’emporter son balai et son chapeau qui avait volé à une sacrée distance du lieu de conflit. Marisa n’était pas totalement évanouie, mais elle était à peine consciente, et incapable de marcher. Encore moins de voler. Après l’avoir ramenée chez elle, ses deux amis l’avaient assise sur une chaise, et le jeune homme avait commencé à s’occuper d’elle. Pour lui porter les premiers secours, en quelques sortes. Les très nombreuses plaies qui maculaient ses bras, et surtout celle sur sa joue droite, risquaient de dégénérer si on les laissait telles quelles. C’était pourquoi son premier réflexe avait été de sortir le désinfectant qui se trouvait dans un coin de la maison bordélique de la sorcière, ainsi que du coton pour nettoyer tout cela, sous le regard attentif de Reimu. La jeune fille blonde avait la figure lavée du sang qui l’avait mouchetée, et un gros pansement ornait maintenant l’endroit où la blessure avait éclaté. D’un regard las et vague, elle regardait sans trop le voir le manieur de fer lui éponger méticuleusement les bras avec l’alcool à quatre-vingt dix degrés. Ce n’était que maintenant qu’elle s’en rendait compte, mais il semblait vraiment très assidu à cette tâche. Presque comme si cela était un devoir pour lui. Elle eut un léger rire, le bras droit toujours tendu face à elle et soutenu par son ami qui s’occupait de ses plaies.
« C’est donc pour ça que tu lisais des livres de bio … soupira-t-elle. Je me demande si tu deviendras célèbre, un jour … Docteur Yakumo …
- … Héhé … Docteur Yakumo … Mouais, ça sonne moyen, je trouve. Repose-toi plutôt que de dire des bêtises, va. »
Elle aurait bien aimé rire à gorge déployée, mais pour le coup, Luke était bel et bien à sa place. Elle faisait moins la fière, maintenant. Aujourd’hui, les rôles étaient inversés … C’était à lui de prendre soin d’elle, comme pour lui rendre la pareille. Finalement … Le jeune homme s’en était bien remis, de cette crise avec ses pouvoirs. Il n’y avait plus qu’à prier pour que cela ne recommence pas … Même si, vu comme le temps filait, ils allaient finir par ne plus en avoir beaucoup …
En tout cas, pour le jeune homme, la santé de sa partenaire passait avant tout. Du moins, avant la recherche des canalisateurs à fusion – par ailleurs, il avait sorti les deux déjà trouvés et reliés du tablier de Marisa, et les avait posés sur la table. Même s’ils réussissaient à empêcher la catastrophe de se produire, il n’aurait plus pu se regarder dans un miroir en pensant qu’il avait laissé cette amie qui avait tant fait pour lui pourrir dans son dos. Reimu avait été du même avis et n’avait aucunement protesté à ce qu’ils s’occupent donc de la sorcière en priorité … Et à présent, les bras croisés et le dos contre un mur, elle regardait avec une espèce d’étonnement fasciné les gestes du manieur de fer. Comme si ce qu’il faisait ne collait pas avec l’image qu’elle avait de lui au départ. Ce qui était sans doute en partie vrai.
« Tu vas avoir de rudes hématomes, constata Luke assis devant sa pseudo-patiente. Cette folle aurait très bien pu te tuer … Qu’est-ce qu’il t’as pris de l’attaquer toute seule ?!
- Je n’ai pas eu le choix … Si j’essayais de m’enfuir, elle m’en empêchait aussitôt … Et puis bordel, j’aime pas cette impression que j’avais de la connaître …
- … Toi aussi, Marisa ? s’étonna la prêtresse.
- Ah, je vois que je suis pas la seule ? Hm, j’sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle … Mais sans magie, j’étais presque totalement désarmée contre elle … N’empêche, Reimu, t’as une idée de quand on aurait pu rencontrer cette dingo ?
- A vrai dire, elle me rappelait un peu Impera … Dans sa manière d’agir, je veux dire … Mais ce n’est pas du tout elle que j’avais l’impression de reconnaître. En fait, je ne sais moi-même pas où j’aurais pu la voir auparavant … »

( ♫ ) Ce qui inquiétait le plus Reimu, tout de même, cela avait été les mots de la fille au moment où elle s’était approchée d’elle. Le temps m’a semblé bien long depuis la dernière fois que j’ai pu avoir l’occasion de prendre notre revanche sur votre lignée maudite … Qu’est-ce que cela voulait dire ? Cette fille avait-elle eu des antécédents avec la famille désormais presque disparue des exorcistes de Gensokyo ? Et d’ailleurs, pourquoi « notre » revanche ? C’était un nous de majesté, ou bien y avait-il plusieurs personnes derrière ce qualificatif ? A toutes ces pensées, la jeune miko se sentait mal, néanmoins. Un ennemi de la lignée Hakurei. Cela ne pouvait rien lui apporter de bon … Et elle ne voulait surtout pas y penser … Sinon, tous les efforts qu’elle avait fait jusqu’à maintenant voleraient en éclats. Il fallait tourner la page.
Le pire, c’était ça, aussi. Ce cauchemar. Elle avait eu l’impression de le revivre encore plus loin que d’habitude, rien qu’en voyant la haine dans ce regard. Elle savait maintenant que c’était à cette personne que son instinct de survie lui disait de faire attention. Qu’il lui hurlait de faire attention, même. Et dire qu’elle avait failli se montrer vulnérable contre elle pendant quelques secondes …
Reimu était la dernière des Hakurei. Toutes les autres personnes de sa famille étaient mortes, la plupart dans des circonstances inexpliquées. Néanmoins … Il y avait une personne, une seule et la seule qu’elle ait jamais connue, dont elle connaissait plus ou moins la manière par laquelle la vie lui avait été ôtée. Et elle avait tout fait pour oublier ça, durant toutes ces années. Elle y était même parvenue. Mais malgré tout ça … On aurait dit que tout lui retombait dessus comme une vieille photo trainant dans un tiroir oublié, qu’elle venait de rouvrir suite à une faute d’inattention. Et maintenant, elle avait du mal à refermer le tiroir.
« Je commence m’inquiéter pour Orin … signala toutefois Luke. Avec cette folle qui traine dans la nature, elle risque d’être en danger, toute seule …
- Bah, t’en fais pas va, rassura la sorcière. Elle est pas aussi dépendante que moi niveau magie, et elle est bien plus rusée et habile. D’ailleurs, je te parie qu’elle va pas tarder à frapper à la porte. »
Comme en réponse à ses dires, trois coups secs retentirent soudain dans l’entrée. Le visage de la magicienne d’illumina d’un sourire béat, alors qu’elle laissait échapper un rire tout à fait nerveux. Jamais elle n’aurait pensé que ses mots fussent pris au pied de la lettre à ce point par le destin.
« Je vais aller ouvrir, décida Reimu se décollant du mur. »
Marisa acquiesça, tandis que Luke terminait de panser les dernières blessures les plus importantes sur ses bras. Au final, la sorcière se retrouva avec du sparadrap sur la joue, à deux endroits de son bras droit et à un de son bras gauche – les plaies les plus importantes étaient localisées sous les deux avant-bras. Elle avait l’air un peu plus dans son assiette, déjà.
« Luke, je devrais avoir une potion énergisante dans l’armoire apothicaire, signala-t-elle. Tu pourrais aller me la chercher ?
- Marisa, je ne pense pas qu’il soit raisonnable de te refaire partir à l’aventure, rétorqua-t-il. Tu devrais plutôt aller t’allonger dans ta chambre, pendant qu’on s’occupe de … »
Elle éclata de rire tellement fort que le jeune homme se demanda s’il n’avait pas jugé son état comme préoccupant un peu trop vite. Limite si elle était encore capable de péter la forme par à-coup.
« Et pour s’occuper de quoi, alors ? finit-elle par demander après s’être esclaffée. Vous n’avez plus aucune piste pour poursuivre les recherches, sans moi. Si je ne suis pas là, vous êtes foutus ! Et puis franchement, tu crois que je suis du genre à me tourner les pouces pendant que les autres s’amusent ? Ni la fatigue ni la maladie ne sont des excuses !
- … Bon, c’est comme tu veux. Ce que tu peux être têtue …
- Parle pour toi, bougre d’âne ! »

Il éclata de rire à son tour, puis accepta de se lever pour aller chercher la potion énergisante de la sorcière. Mais avant qu’il ne quitte la salle à manger, Reimu revint dans cette pièce accompagnée de leur quatrième coéquipière.
« Orin est rentrée, annonça la prêtresse. »
La kasha avait l’air d’excellente humeur en arrivant, néanmoins, en voyant le visage tuméfié de la magicienne, elle parut un peu moins enthousiaste. Sa physionomie exprimait une inquiétude marquée quand elle prit la parole.
« Que s’est-il passé ? demanda-t-elle. »
Reimu commença à détailler à Rin la confrontation qui avait opposé le trio à l’inconnue. En l’entendant faire, Luke esquissa un léger sourire puis quitta la pièce pour se rendre vers la salle de bain. Le temps avait beaucoup passé. Sans doute déjà deux heures … A cette pensée, un mauvais stress s’empara alors soudain de lui. Son passager sourire retomba comme peau de chagrin.
Cela ne leur laissait que quatre heures pour retomber sur leurs pattes. Ils n’avaient plus le temps. Ca urgeait, il était hors de question de trainer. Il se rendit donc très vite près de l’armoire dans la salle de bain qui contenait toutes sortes de potions et de médicaments, et chercha un contenant qui pouvait bien correspondre à une préparation énergétique. Il le trouva très vite en un gros flacon dont le verre était vert sombre, teinté, et abritait un liquide plutôt translucide. Il était marqué sur l’étiquette, bien gros et en évidence pour que les idiots comme lui le comprennent : « Préparation énergisante ».
Quand il revint dans la salle à manger, Marisa et Reimu en étaient au moment où le manieur de fer faisait une intervention héroïque pour sauver la sorcière d’une mort certaine. Il ne put que rire d’un tel enjolivement de la part de la magicienne, alors que la prêtresse rétorquait que s’il ne l’avait pas fait, elle s’en serait chargée de toute façon – et puis d’abord, elle, on ne la qualifiait pas d’héroïne. Luke préféra ne pas faire de commentaire et tendit le flacon à la jeune fille fatiguée.
« Et te surmènes pas trop, hein ! ajouta-t-il quand elle lui prit des mains. »
Marisa esquissa un sourire à cette remarque, puis déboucha la potion pour commencer à la boire en petites quantités régulières. Ainsi, ils racontèrent tous trois le combat qui les avait opposés à l’inconnue, l’ombre, celle qui observait, bref, la responsable de l’incident à rebours. Cela dura un petit temps, vu qu’ils abrégeaient quand même pour éviter de trop s’attarder. Au bout de quelques cinq minutes, c’était terminé, et l’horloge dans la salle à manger pointa l’heure de deux heures et demies.
« Bien, je vois, affirma la kasha. Dans ce cas, c’est à mon tour de vous raconter ce que j’ai vécu de mon côté. Et accrochez-vous, parce que c’est pas piqué des hannetons ! »
Ainsi commença le récit de Rin, à travers Gensokyo, cette contrée qu’elle ne connaissait pas comme sa poche.

Une minute plus tard.
« QUOI ?! s’exclama la magicienne. »
La narratrice venait de montrer le canalisateur à fusion qu’elle avait trouvé dans l’étang de la montagne, à la stupéfaction des trois membres de son auditoire. Elle aurait très bien pu sortir une pierre venue de la lune de sa poche que l’effet aurait été le même. Totalement incompréhensive, Marisa croisa les bras en fronçant les sourcils.
« Pourquoi y en avait-il un à cet endroit ? C’est bizarre … On avait pas du tout prévu ça, à la base …
- Justement, je crois avoir trouvé l’explication à ça, appointa la kasha. Mais tu comprendras sans doute bientôt … »
Luke suivait tant bien que mal le dialogue. C’était un peu … particulier. Tout avait été normal jusque là, mais depuis que Rin avait commencé à parler, il y avait quelque chose de bizarre.
Il n’avait pas appris la langue japonaise par cœur. Mais quand il avait été à Gensokyo, étrangement, ça ne lui avait posé pas le moindre problème pour communiquer. Alors pourquoi, tout d’un coup, un mot sur dix que la chatte employait lui échappait ? D’ailleurs, il n’y avait pas qu’elle. Quand Marisa intervenait, parfois Reimu aussi, c’était la même chose. Il saisissait le sens global des phrases, mais certains termes voyaient leur signification rester obscure auprès de lui. Voilà pourquoi, quand elle brandit son deuxième canalisateur à fusion de sa poche après quelques minutes supplémentaire, il fut de loin le plus abasourdi et laissa même échapper une exclamation de surprise …
« Attends … Un canalisateur au Tenkai en plus de celui dans l’étang ? réfléchit la sorcière. Ca veut dire quoi, ça ?
- Kangaete un peu, Marisa … Les deux haichi que tu nous as montrées ce midi sont incorrectes. Ca veut forcément dire qu’il en existe une troisième, non ?
- … Mais oui … Bien sûr … Alors en gros, le gobôsei est debout sur Gensokyo, hein ? Il est pas couché ? Bigre, ça explique tout !! Pourquoi j’y ai pas kangaenakatta plus tôt ?
- … Qu’est-ce que ça veut dire, Marisa ? interrogea Reimu, sceptique.
- Attends, regarde. Tu vas rikai suru, daze ! »
Et sur ce, la sorcière se saisit de la carte de Gensokyo qu’elle avait laissée sur la table, ainsi que du pot d’encre et de la plume. Par ailleurs, sur la surface de bois se trouvait dorénavant quatre canalisateurs à fusion dont deux liés. La jeune fille avait bu au moins la moitié de sa potion quand elle commença à tracer de nouveaux cercles sur la carte déjà bien amochée, ajoutant encore plus au bordel qui y était dessiné. Après avoir terminé son croquis, elle fit signe aux autres d’approcher, et les trois se réunirent autour de leur coéquipière.
C’était … Dur à appréhender. En fait, les nouveaux endroits que Marisa avait signalés étaient marqués un peu n’importe comment, aurait-on dit, et d’ailleurs l’un d’entre eux était un cercle beaucoup plus gros que les autres. En plus de lui, deux nouveaux avaient été tracés : l’un au niveau de l’étang dans la montagne, l’autre … Dans les nuages ? Luke ne pouvait pas savoir qu’il s’agissait du Paradis, même si la carte offrait une vue un peu en plongée ; en revanche, Rin et Reimu comprirent immédiatement. Mais alors, que signifiait le dernier gros cercle, qui entourait une grande partie de la forêt bordant la Route de la Liminalité sous Muenzuka ? Et en voyant alors que ces trois ajouts étaient reliés entre eux, et aux deux emplacements initiaux dans la Forêt Magique et dans le bosquet de Mayohiga, elles virent que les cinq cercles étaient les sommets d’un pentacle sciemment tracé en perspective fuyante. Un pentacle debout sur la contrée des illusions, et non pas allongé comme la sorcière avait pu l’imaginer au départ …
« Franchement, bien joué, Rin ! congratula Marisa. Alors ça veut dire que nous approchons enfin du but !
- Oui … Mais honnêtement dit, où va-t-on trouver le dernier fragment ? Vu comment tu nous l’as disposé, on dirait qu’il n’est nulle part sur la carte.
- … Ouais. Ca, c’est un problème. Si mes approximations sont bonnes, normalement, le cinquième cristal se trouve à la même hauteur que l’Étang du Crapaud Géant. Mais il y a rien à Gensokyo qui fasse cette hauteur à part la Montagne de la Foi, pas même les monts du sud. Et de toute façon, ils sont carrément hors champ. Le dernier canalisateur se trouve bien plus loin. Je dirais même carrément qu’il doit être à la limite sud-ouest de la contrée … La vache, si c’est le cas, il doit flirter avec la rivière Sanzû … »
Reimu prit alors une expression pensive. Ces mots l’intriguaient profondément. Et une hypothèse, certes bizarre mais possible lui était venue à l’esprit. La mine sombre, elle regarda ses compagnons, d’un air grave.
« … Et si … Le dernier fragment était directement fixé sur la barrière elle-même ? »

Tous trois se retournèrent vers elle d’un seul coup, une expression de stupéfaction imprimée sur la physionomie. Cette fois, tout était bizarrement revenu à la normale pour Luke, et c’était justement le fait qu’il avait compris ce qu’elle avait dit qui avait eu le don de d’agiter ses neurones. Marisa également semblait inhabituellement surprise par une telle suggestion, et Rin était dans le même cas. Ce fut le manieur de fer qui reprit la parole en premier.
« Attends … Tu es en train de me dire qu’il existe un moyen d’accéder à la barrière, comme ça ? J’imaginais qu’il était impossible de s’en approcher !
- Hé bien, ce n’est pas tout à fait faux. Quand l’on essaie de s’éloigner de Gensokyo, l’action primaire de la barrière est d’égarer la personne en question, et à partir de là, deux cas de figure sont possibles. Presque tout le temps, l’être qui s’est approché des limites de la contrée revient malgré lui sur ses pas, et ne parvient jamais à s’approcher réellement de la frontière. »
Elle prit un air un peu plus taciturne.
« … Mais dans des cas très rares, alors la personne s’est approchée d’une ouverture dans la barrière. Ce genre d’ouverture peut être provoqué par des youkais comme Yukari, ou tout simplement d’autres qui ont une connaissance plus étendue de cette barrière élevée depuis des siècles. Généralement, c’est pour cela que les youkais parviennent plus facilement que les humains à s’approcher de la Grande Frontière. Et pour répondre à ta question, c’est oui. Quand on sait s’y prendre, il est possible d’atteindre les ultimes limites de Gensokyo et de voir la barrière de ses propres yeux.
- Merde, je savais même pas ça, moi ! s’étonna Marisa. Alors, ta barrière pleine de trous, on peut vraiment aller la toucher de nos propres mains ?
- Ma barrière n’est pas pleine de trous, et oui, on peut aller la toucher de nos propres mains. Ce qui en fait aussi un lieu idéal pour cacher quelque chose. Et tu sais, plus j’y pense … Plus je me dis que l’action incessante de la Grande Frontière est peut-être justement liée à la présence d’un canalisateur à fusion sur elle. Si ça se trouve … C’était ce qu’elle essayait de me faire comprendre durant tout ce temps …
- Hé bah bordel, voilà qui est inattendu, avoua la sorcière. Si ce que tu racontes est vrai, alors il y a de fortes chances pour que ce soit le cas … J’arrive pas à croire que cette dingue ait été assez douée pour se frayer un chemin jusqu’à la barrière, quand même. Elle nous aura bien fait tourner en bourrique … »
Terminant son flacon de préparation énergisante, elle semblait de nouveau en pleine forme. Exit les pansements qui ornaient le dessous de ses avant-bras et sa joue, on aurait presque cru que rien ne s’était passé tout à l’heure. Ou alors, qu’elle avait passé des journées entières de repos entre deux.
« Alors nous devons nous rendre à la barrière pour en finir, n’est-ce pas ? suggéra Rin.
- C’est exact, acquiesça la magicienne. Une fois que nous y serons, il ne restera plus qu’à retrouver le canalisateur … Et d’assembler tous les fragments entre eux comme c’est décrit dans le bouquin. Faut s’aider des glyphes présents sur chaque face, elles permettent de savoir quelle arête doit être jointe à laquelle.
- Alors ne perdons pas de temps, décida le manieur de fer. Il nous reste encore quelques heures pour débusquer ce dernier octaèdre, mais nous ne devons pas traîner. »
Tout le monde approuva. Tandis que Reimu reprenait la sacoche de cuir qu’elle avait laissée sur place à leur première réunion dans la maison, et y mettait l’un des canalisateurs à fusion, Rin s’empara d’un autre et Marisa s’occupa de l’assemblage des deux premiers qu’ils avaient trouvés en le glissant dans son tablier. Luke était le seul imbécile qui n’avait pas de poche suffisamment grande ou de contenant pour le transport, à moins de faire usage de ses pouvoirs du fer, qui n’était pas suffisamment sûr. Et puis de toute manière, ils n’avaient pas trop le choix : seules trois personnes pouvaient transporter les quatre cristaux, vu que deux étaient collés.
Le jeune homme fut celui qui rouvrit la porte et sortit en premier, tandis qu’une énorme masse de fer située dans le jardin de sa partenaire se mettait en mouvement et venait graviter autour de lui. Reimu put respirer l’air de l’extérieur en seconde, suivie de près par la kasha qui trainait toujours sa brouette derrière elle. Vint alors la sorcière tant attendue, de nouveau sur le pied de guerre et armée de son balai, de son chapeau, de son sourire et de sa détermination. Et après avoir refermé la porte à clé, le quatuor prit son envol pour une prochaine destination qu’ils espéraient être la dernière …

Les altitudes de Gensokyo étaient illuminées par un soleil doux et frais qui répandait ses rayons à profusion sur la contrée des illusions. Il ne faisait pas chaud ni spécialement froid, hormis le vent qui soufflait parfois et hérissait la chair de poule sur la peau qu’il rencontrait. Le paysage de la région commençait à être plus morne, plus terne ; les monts devenaient invisibles dans le lointain, et la longue et incessante Route de la Liminalité semblait ne plus vouloir en finir. Elle serpentait au milieu des étendues stériles de terres et de rochers, loin de Mayohiga. Et bizarrement, malgré cette ambiance un peu sordide, il semblait y avoir de l’activité dans les environs.
C’était quelque chose de très paradoxal. Quiconque irait jusqu’au bout de ces lieux pour la première fois en serait extrêmement surpris : en effet, comment s’imaginer la route menant au jugement dernier autrement que solitaire, inhospitalière et désertique ? Ce sentier battu par les âmes sereines et les esprits dans le repentir devait avoir, de réputation, quelque chose d’effroyable. Et pourtant … Ce n’était pas du tout le cas. Car contre toute attente, quand l’on marchait à pied jusqu’au bout de la Route de la Liminalité, jusqu’à s’approcher de la rivière Sanzû, un spectacle aussi inattendu qu’improbable pouvait apparaître aux yeux des vagabonds du chemin. Des stands. Des boutiques. Un véritable petit festival qui se tenait comme étape intermédiaire, entre Gensokyo et le cours d’eau vers le repos des âmes.
Chose rarement sue par les potentiels clients de ces stands situés sur la limite entre la vie et la mort, tout ceci était œuvre d’un commerce des Enfers. Cette exposition de ventes à l’étalage pouvait être fréquentée aussi bien par les morts sur la voie de leur ultime destination, que par les habitants toujours en pleine forme et santé de Gensokyo. Ainsi, un tout petit peu d’agitation pouvait encore agrémenter les derniers instants d’existence de ceux qui étaient morts … Néanmoins, cette agitation était totalement ignorée par le quatuor qui se trouvait haut dans les cieux, et filait loin du sol vers un point précis des limites de la contrée.
Cela faisait un moment qu’ils volaient, depuis leur départ de la maison. Toujours accompagné de son cortège métallique, l’adolescent restait à côté de la magicienne sur son balai, laquelle était la moins rapide du groupe et l’obligeait plus ou moins à ralentir. La prêtresse quant à elle était en tête et montrait la voie, tandis que Rin fermait le vol en arrière. Dans le lointain, il était possible de commencer à voir une grande rivière qui serpentait dans le lointain, nappée de brumes. En fait, on n’en voyait pas grand-chose … Et le groupe des quatre personnes ne perdait pas d’altitude pour s’en approcher. Ils continuaient même de monter …
« Attention, avertit soudain Marisa. A partir de cet endroit, de nombreux faux chemins peuvent être empruntés. Ne vous éloignez pas de Reimu.
- De nombreux faux chemins ? répéta Luke d’un air intrigué.
- Ouais. Le Royaume des Ténèbres, le Paradis, les Enfers, bref, on peut s’y retrouver sans s’en rendre compte si on fait pas gaffe ! Sauf qu’on se rend nulle part de tout ça, alors reste à proximité. »
Il acquiesça, et se contenta de rester dans le sillage de la miko. Tout autour de lui, c’était … Inhabituel. Cette impression semblait également partagée par la kasha, qui n’était manifestement pas habituée à se rendre aussi proche de la barrière. On aurait dit … Que tout était incertain. Que ce que lui montraient ses yeux n’était qu’un trompe-l’œil. Quand il regardait d’un côté, puis de l’autre, il avait l’impression qu’il n’y avait plus de logique dans le paysage. Par ailleurs … La rivière Sanzû dont ils étaient censés approcher avait totalement disparu. Désormais, il n’y avait plus qu’une vaste étendue de terre ocre et sèche comme du blé à la fin de l’été face à eux. Et quand il regardait en arrière, il ne voyait même plus la moindre trace de ce qu’il connaissait de Gensokyo, pas même la Route de la Liminalité. Juste le désert, et les collines creuses … d’argile … bordées de sentiers effacés par le temps, jonchés de caillasses aussi coupantes qu’abondantes …
« Luke ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
- … Ah, euh … Non, rien … »
Elle le regarda avec inquiétude, à la vue de son visage qui s’était soudainement obscurci par la lassitude. Comme si le paysage stérile avait eu un effet sur lui, qui lui avait absorbé toute sa volonté et sa force de vie. Après son apostrophe, il sembla avoir un léger regain d’énergie, et secoua la tête de droite à gauche. Elle ne put rien savoir de plus quant à ce qu’il venait de se passer chez lui …

« … Nous sommes bientôt arrivés. »
Tout le monde fronça les sourcils à l’annonce de Reimu, qui était toujours devant. Dans la fresque du paysage stérile, le ciel bleu et ses quelques nuages semblait avoir commencé à se ternir. Ou plutôt, le bleu n’était plus exactement le « bleu ciel » dont on pouvait le qualifier : il était plus tendant vers le marron, tout d’un coup, comme pour s’uniformiser avec la terre desséchée. Ils continuèrent d’avancer, pas vraiment certains de ce qui était en train de se passer. Et peu de temps après … Il sembla que de gigantesques lignes translucides, formant des symboles semblables à ceux des trigrammes Yin-Yang, apparurent en un nombre incalculable sur le paysage qui leur faisait face. Tous, alignés et axés les uns par rapport aux autres, comme s’ils étaient placés à proximité selon un quadrillage géant. Ces symboles éthérés, qui n’étaient que de simples déformations de l’espace jusqu’à présent, devinrent cependant orangés emplis de rouge garance quand les quatre continuèrent de s’approcher. Et très vite …
L’entièreté de ce qui leur faisait face était devenue un mur semi-opaque qui couvrait plus que la totalité de leur champ de vision, s’étendant à perte de vue à droite, à gauche, en haut. Reimu s’arrêta, levant un bras sur le côté. Tous s’arrêtèrent, et contemplèrent alors devant eux ce qui était la fantastique et titanesque Grande Frontière Hakurei. ( ♫ )
Il n’y avait que peu de mots pour qualifier ce que c’était, de voir une telle chose. Elle s’était révélée à la fois progressivement, mais aussi très rapidement à mesure qu’ils étaient arrivés. Entièrement constituée de gigantesques sceaux ornés de trigrammes agencés dans une logique spirituelle, elle reluisait d’une profonde couleur jaune impérial, quadrillée de ses symboles rouge orangé sur la totalité de sa surface. Un seul de ces sceaux devait surpasser les cents mètres de côté. Et les trigrammes tracés dessus en étaient tellement massifs que rien que leur vue était terrifiante … Il était possible de voir, à sa base, la barrière s’enfoncer sans la moindre perturbation dans le sol de terre sèche, comme si elle y était simplement posée. Elle était courbée ; en prenant du recul, on pouvait voir le léger arc qu’elle formait horizontalement … Mais aussi verticalement : et ainsi, on comprenait qu’elle n’était pas un simple cylindre qui faisait le tour de Gensokyo, mais une véritable sphère qui l’englobait dans sa totalité. Etrangement, elle n’était pas parfaitement opaque : à travers les sceaux de titan à moitié translucides, il semblait que l’on pouvait distinguer la suite du paysage stérile de l’autre côté, comme l’on pouvait voir le fond d’une rivière à travers la surface réfléchie de l’eau. La résultat était à la fois majestueux et défiant toute imagination ; jamais un être normal n’aurait pu penser qu’une telle structure, d’une telle grandeur, pouvait exister. Et pourtant, la preuve était là, formelle.
« … Ce truc est … gigantesque !! laissa échapper Luke.
- Un peu de respect, trancha Reimu avec une pointe d’acidité. Ce « truc » est ce qui permet à Gensokyo d’exister. Sans la barrière, nous n’aurions jamais connu notre contrée telle qu’elle est aujourd’hui. »
Le jeune homme préféra fermer sa grande gueule pour une fois, et ne pas contredire la prêtresse le moins du monde. Ce sujet était sensible, surtout à son propre compte. Il n’était pas question d’en rajouter à la liste des griefs qu’il avait accumulée à son arrivée à Gensokyo en faisant preuve d’hérésie. Il resta donc silencieux, alors que la jeune prêtresse baissait le bras et reprenait le vol en direction de la barrière colossale. Le reste de la troupe la suivit, coite devant l’incroyable vision qu’elle avait des lieux.

Dans un calme religieux, Reimu, Marisa, Luke et Rin planèrent vers la surface infranchissable de la plus grande barrière de Gensokyo. A l’approche des centaines, des milliers de sceaux, il était maintenant même possible de voir les nettes séparations qui les liaient entre eux. En d’autres termes, le quadrillage qui déterminait la place de chaque parcelle de la Grande Frontière. La miko volait plus en avant des autres, à plusieurs mètres d’eux, suite à un accord tacite de laisser la prêtresse Hakurei en position de souveraineté en ces lieux sacrés. Puis finalement … Elle s’arrêta de nouveau, sans lever le bras. D’ailleurs, tout le monde l’imita, sans que le moindre mot ne dût être prononcé. Car tout le monde comprit.
« … »
L’impression d’être observé s’était une fois encore déclenchée, contre vents et marées. L’aura de malveillance disséminée par le Pentacle de Croisée des Chemins était indéniablement présente. Telle était l’ultime confirmation dont ils avaient besoin pour savoir que leur quête trouverait sa fin ici-même, jusqu’au bout de Gensokyo.
« Je le vois, signala Reimu à haute voix. Ne bougez pas d’ici, je m’occupe d’aller le chercher. »
Ils acquiescèrent en chœur, et prenant une profonde inspiration, la prêtresse Hakurei se mit à voler doucement vers la barrière qui se trouvait maintenant toute proche. Si l’on considérait deux à trois centaines de mètres comme « proches » … mais étant donné la taille colossale de la structure, oui, c’était proche, pour tout le monde. Ils étaient hauts en altitude d’ailleurs, sans doute de plusieurs kilomètres. Reimu s’éloigna des trois personnes qui l’accompagnaient, et devint très vite un petit point qui faisait à peine un dixième de l’épaisseur d’un des traits des trigrammes. C’était d’ailleurs vers l’un de ces traits, ou plutôt rectangles, qu’elle se dirigeait : à l’écart, il fut alors possible de la voir cesser de s’éloigner, sans doute arrivant au contact de la Grande Frontière. Elle était au beau milieu du rectangle central du trigramme concerné, lequel était complet : et elle eut l’air d’avoir un geste assez brusque. La seconde qui suivit, une vive et sempiternelle secousse agita les airs, remuant tout le monde. L’atmosphère dérangeante retomba alors, très vite, en même temps qu’un objet trop petit pour qu’on l’identifie chuta vers le sol en-dessous de la prêtresse …
Une minute plus tard, Reimu revint à proximité du groupe, brandissant le cinquième canalisateur qui viendrait compléter l’ensemble. A cette vue, le sourire de la victoire s’afficha sur le visage de Marisa, qui fit un grand et détonnant pouce-levé à l’adresse de son amie.
« La boucle est bouclée !! lança-t-elle fièrement. Plus que l’assemblage, et on en a fini !
- Sortez tous vos cristaux, demanda la prêtresse sans perdre de temps. »
Sitôt dit, sitôt fait. Très vite, les cinq canalisateurs à fusion du Pentacle originel furent visibles aux yeux de tous, qui s’étaient réunis en cercle dans les airs pour procéder à l’étape finale. Luke se sentait presque stressé à cette approche : ça allait être le moment de vérité. Quand le Pentacle serait reconstitué, alors ils sauraient s’ils avaient pu sauver Gensokyo à temps. Même s’il n’était sans doute même pas encore trois heures et demies, il ne pouvait s’empêcher d’avoir peur, dans une certaine mesure …

« Luke, tu peux me tenir ça ? » ( ♫ )
Il sortit de ses doutes, et opina du chef. Comme il était le seul à avoir les mains libres et que c’était Marisa qui avait besoin de cette aise, elle lui refila les deux canalisateurs à fusion pré-assemblés qu’elle transportait depuis tout ce temps. Debout sur sa planche de fer, il les prit donc tous deux en les tenant par les pointes, vrillant pas mal les poignets pour ce faire : l’écart entre les deux cristaux de trente centimètres de long était quand même supérieur à quatre-vingt dix degrés … Et c’était plutôt lourd, comme truc ! Il tendit donc les bras en avant, pour exposer au milieu du cercle formé par le quatuor l’assemblage et attendre la suite des événements, tandis que les formes de fer qui l’accompagnaient toujours se rangeaient sagement dans son dos. Marisa était face à lui, Reimu à sa gauche, et Rin à sa droite.
« Orin fais-moi voir le tien. »
Elle hocha la tête, et la sorcière couverte de pansements put commencer à analyser les glyphes qui étaient gravés sur les faces de l’octaèdre. A califourchon sur son balai, elle le fit tourner entre ses doigts, le plaça au-dessus de sa tête, regarda sous chaque angle de vision, le retourna et le re-retourna un bon nombre de fois … Avant de secouer négativement la tête, et de rendre ce canalisateur à une kasha perplexe.
« Celui-là est censé se placer entre les deux que Reimu tient, expliqua-t-elle. Normalement, ça doit donc être celui que tu as trouvé au Paradis. Donc, Reimu, ça veut dire que je peux placer les deux que tu as. »
C’était logique. Les deux pré-assemblés étaient ceux qui se trouvaient au bosquet de Mayohiga, et dans la Forêt Magique. Comme il n’était possible de joindre les canalisateurs que d’arête supérieure à arête supérieure, en considérant que celles de la petite pyramide soient supérieures, les seuls canalisateurs à fusion qui pouvaient être joints aux deux premiers étaient ceux de la mare du crapaud et celui que la prêtresse venait de récupérer sur la Grande Frontière. La magicienne rendit à Rin son cristal tandis que la miko lui donnait l’un des siens. Rebelote, Marisa se mit à l’observer sous toutes les coutures, et finit par sourire au bout d’un moment.
« Celui-là, c’est celui de l’Étang du Crapaud Géant, annonça-t-elle. Il se place … Sur celui que tu tiens dans ta main droite, Luke ! Enfin, si tu tiens l’assemblage comme je le crois. »
Ca dépendait de s’il le tenait dans un sens ou dans l’autre, en fait. Il pouvait très bien le retourner et le prendre ainsi, par exemple, ça inverserait l’ordre. Mais suite à un rapide examen de la magicienne, elle conclut qu’il le tenait dans le « bon » sens, et se plaça donc de manière à brancher le canalisateur de l’étang à la droite de Luke. Elle aligna convenablement l’arête supérieure de la petite pyramide de l’octaèdre avec celle qui devait la recevoir sur l’assemblage … Puis fit entrer les deux en contact. Au moment où les deux lignes se touchèrent, une lueur violette et vive éclata sur la zone de touche. Le trait de lumière noire suivit, comme pour symboliser la fusion des deux arêtes … Et cinq secondes plus tard, tout retomba. Désormais, les trois canalisateurs à fusion étaient prêts, et on devinait déjà l’ébauche du pentacle complet à cette vue …
« Je te le passe Orin, sinon Luke va jamais pouvoir porter ça tout seul ! »
Elle eut un rire goguenard alors que son partenaire prenait une mine désabusée, puis elle céda la troisième branche du pentacle incomplet à la kasha. Partageant ainsi le poids du total avec le jeune homme, elle lui soulagea un peu sa peine – qui n’était pas bien grande non plus.
« Au tour du tien, d’ailleurs. »
La chatte acquiesça, puis donna son fragment à celle qui reconstituait l’artefact. Encore une fois, Marisa examina dans tous les sens l’objet, puis trouva enfin quelle arête devait être jointe à laquelle. Ainsi, elle cala le quatrième canalisateur à fusion sur l’assemblage, et l’obscur phénomène lumineux se déclencha de nouveau pour sceller les quatre octaèdres entre eux. Cela ressemblait d’une manière presque frappante à un véritable pentagramme, maintenant : il ne manquait plus qu’une seule branche, qui devait se loger dans le creux formé dans le cœur de l’artefact. La sorcière sur son balai se tint d’une main au fragment qu’elle venait d’enchâsser tout en le soutenant, et tendit l’autre vers la dernière détentrice des canalisateurs.
« Reimu, à toi. »
La prêtresse, toujours équipée de sa sacoche de cuir dorénavant vide, acquiesça verbalement à son tour. Elle tendit son cristal à Marisa, qui s’en empara sans plus de palabre. Elle se décala un peu avec son support pour se mettre face au creux dans le cœur, et chercha encore le rapport sous lequel elle devait emboiter ce cristal dans l’assemblage. Enfin, elle le trouva, et tout en se tenant à la branche précédente, plissa légèrement les yeux.
« C’est maintenant que tout se joue. Que sonne le glas … »
Et elle ficha le dernier octaèdre dans l’encoche.

Deux traits de lumière noire se tracèrent, cette fois. Sous l’habituelle lueur violette exhalant des trois cristaux concernés cette fois, le V de noirceur persista pendant quelques secondes … Et, comme tous les autres qui l’avaient précédé, se dissipa dans le néant. Laissant derrière lui un dernier artefact, totalement intégral, entre les mains des quatre compagnons.
« … »
C’était enfin bon. Large de soixante centimètres de diamètre, le Pentacle de Croisée des Chemins se trouvait enfin reconstitué, offrant à la vue de tous l’assemblage complet des cinq canalisateurs à fusion. C’était assez bizarre, d’ailleurs. Comme ils étaient collés arête à arête, le cœur était constitué de creux et de bosses en pointes obtuses, et l’artefact dégageait une aura de malaise. Une aura de malaise …?
« Euh … Marisa, c’est vraiment bon, là ? interrogea Luke, tendu. C’est fini, hein ?
- … Ben, oui … répondit-elle, tout aussi confuse. La magie a totalement arrêté d’être vampirisée. Je ne ressens plus le moindre influx autour du Pentacle … Son action est stoppée. Nous avons réussi à endiguer le processus. »
Tout le monde poussa un soupir de soulagement plus ou moins perceptible. Néanmoins, on sentait que ce n’était pas encore terminé. Et les mots de Satori leur revenaient en tête : maintenant, ils devaient récupérer la magie qui avait déjà été vampirisée. Et pour cela, il fallait retourner voir dans le livre, et étudier les différentes possibilités. Marisa n’avait pas pris le temps de le faire, dans l’urgence. Ce qui ne l’empêcha pas de sourire largement, visiblement rassurée que le plus préoccupant eût été traité.
« Le plus dur est passé, déclara-t-elle. Maintenant, nous avons du temps.
- C’est quand même bizarre, remarqua Rin. Si son action est maintenant hors jeu, pourquoi y a-t-il de nouveau cette impression d’être observé ici ?
- Euh … C’est pas faux, ce que tu dis … Mais je vois pas pourquoi …
- Marisa … commença Luke. Attends, est-ce que ?! »
Il n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit de plus que Reimu releva brusquement la tête, et qu’un rire tonitruant retentit dans l’espace. Toujours en tenant le Pentacle de Croisée des Chemins, le manieur de fer, la sorcière et la fossoyeuse se retournèrent vers la source de l’éclat de voix que la prêtresse regardait déjà. Et d’un seul coup, avant qu’ils ne puissent réagir, l’artefact comme animé d’une volonté propre s’éjecta de leurs mains sous leurs cris de surprise, totalement pris de court.
« Je vous avais dit que vos efforts seraient vains !! »
( ♫ ) Le Pentacle tourna sur lui-même tel un shuriken gigantesque, et décrivit une courbe dans les airs pour s’éloigner d’eux à une vitesse fulgurante. Il se stoppa brusquement vingt mètres plus loin, plus haut que le groupe, aux côtés d’une fille aux cheveux verts d’émeraude et vêtue d’un kimono bleu pastel. A la vue de l’inconnue qu’ils avaient affrontée plus tôt, Luke, Marisa et Reimu se mirent compulsivement en position de combat, affichant une multitude d’expressions agressives. Rin comprit également de quelle personne il s’agissait en les voyant faire, et rejoignit leur formation une seconde plus tard. La fille ne sembla que s’en amuser, tandis que le Pentacle restait suspendu juste à côté d’elle, un peu plus loin.
« Toi !! vitupéra la sorcière.
- Il était déjà trop tard quand vous avez commencé à vous mettre en mouvement, annonça-t-elle froidement sans se déparer d’une pointe d’amusement. Vos derniers efforts ne feront que précipiter la chute de cette région maudite. Je vous avais prévenus …
- Hé bien, t’es complètement siphonnée ma parole ! contre-attaqua la magicienne avec véhémence. Ton joli Pentacle de Croisée des Chemins, il est complet, tu le vois pas ?! C’est plus la peine de compter sur l’absorption de la magie de Gensokyo, et sans ça, tu pourras JAMAIS le faire fusionner avec quoi que ce soit ! Alors arrête ton char !
- Hmpfpfpfpf, quel joyau de naïveté … pouffa-t-elle. Oui, c’est vrai, j’avoue que réussir à endiguer le drainage magique est déjà un exploit de votre part pour s’opposer à moi. »
Le peu d’amusement qui pouvait subsister dans son aura de glace fut alors exterminé. Désormais, seul un visage de marbre put être visible pour les quatre coéquipiers qui n’osaient pas attaquer pour le moment. Un visage dont les yeux sévères semblaient lire la dernière clause du contrat qui signerait la fin de ce monde. Reimu sentit un frisson horripilant traverser son échine à cette vision, et pressentit presque les prochains mots de l’inconnue. Des mots qui firent tous chuter les quatre compagnons de leurs tours d’ivoire.
« … Cependant. Même si la totalité de la magie n’a pas été absorbée, rien ne m’empêche d’utiliser ma propre réserve de magie pour compléter ce qu’il manque pour lancer le processus terminal. Et cela fait un petit moment que ce qui est à ma disposition peut suppléer à ce manque.
- Que … QUOI ??!!! hurla la magicienne, tombée des nues.
- Et oui. Juste une bonne petite partie de mon énergie magique, et le compte sera bon. J’aurais bien aimé ne pas avoir à en arriver là, mais vous m’avez donné pas mal de fil à retordre. Oh, mais je serai clémente, ne vous en faites pas ; de bonne grâce, je vous laisse la vie sauve … Il est du devoir des dieux de se montrer magnanimes, après tout. »

Condamnés. Depuis le début, ils avaient été condamnés. Tant de recherche et de surpassement de soi … Pour rien ?! Reimu serra les dents, habitée par une panique effroyable. Ce n’était pas possible … Impossible ! Ses efforts ne pouvaient tout de même pas n’avoir servi à rien ! Elle ne pouvait tout de même pas avoir failli à sa tâche, pas encore une fois !! Et pas pour quelque chose d’aussi capital !!! C’était un cauchemar … Il y avait forcément quelque chose à tenter !!
« Bien, si c’est tout ce que vous avez à dire avant le jugement dernier, j’en prends note, ironisa l’inconnue. Si vous voulez voir un joli spectacle avant de déménager, rendez-vous tout de suite au-dessus de la forêt de bambous pour assister aux derniers instants de votre contrée. Hahaha, enfin … Cela fait mille cents ans que j’attends ce moment !!
- Hein …? »
Marisa ne put jamais avoir réponse à cette question. La fille dont le visage venait de s’orner d’une joie sans fin se retourna d’un coup, et accompagnée de son Pentacle de Croisée des Chemins, se propulsa à toute vitesse vers les landes intérieures de Gensokyo. Reimu sentit un déclic retentir en elle-même, et fronça les sourcils. Elle se saisit alors brusquement de l’une des mains de la sorcière, qui la dévisagea d’un air ahuri avant de se sentir tirée en avant avec une force phénoménale. Tractant la magicienne totalement incompréhensive derrière elle, la prêtresse retourna la tête.
« LUKE !!!
- OUAIS !! »
Et se cabrant sur sa planche de fer, le jeune homme décolla à toute vitesse pour rattraper la miko. Dans la foulée, une masse de fer se congloméra pour former une espèce de semi-anneau épais et large de cinquante centimètres. Et Rin se sentit d’un seul coup poussée par une force ébahissante, qui s’apposa dans son dos. Sans lâcher sa brouette, elle resta dans l’incompréhension la plus totale pendant au moins une dizaine de secondes alors qu’elle progressait avec une vitesse délirante à la poursuite des trois autres, bien plus vite que si elle avait volé normalement. Puis, elle comprit.
Elle était poussée par le fer que le jeune homme avait sous son contrôle. Luke et Reimu étaient les deux seuls du groupe qui maîtrisaient encore pleinement une forme de magie : ils étaient pour cela les plus rapides, pouvant encore faire usage d’une vitesse de pointe surnaturellement haute. C’était pour ça que la prêtresse l’avait appelé : elle lui avait subtilement communiqué l’ordre d’emporter la kasha dans son élan, à l’image de ce qu’elle faisait pour la sorcière. Et ainsi, profitant du maximum de rapidité dont ils pouvaient faire preuve, les quatre coéquipiers pouvaient talonner la fille au pentacle qui était partie plus loin en avant. L’heure n’était plus à se perdre en enfantillages.
Il fallait la rattraper. A tout prix. L’empêcher de faire ce qu’elle s’apprêtait à faire. C’était sans doute leur dernière chance … Jamais Reimu n’avait senti son instinct l’alarmer autant. Elle n’avait plus rien à perdre, désormais. C’était le tout pour le tout …
Filant à toute vitesse à la poursuite de la fille, elle et Luke aidèrent les deux autres à tenir le rythme, guidés par l’énergie du désespoir …

Paysages stériles, rocailleux. Route sans fin, serpentant dans le désert de terre. Monts bas et peu couverts de végétation, village perdu au milieu de tout cela. Toutes ces fresques défilaient à une vitesse rare aux yeux des quatre compagnons, qui tentaient vaille que vaille de rattraper l’inconnue. Reimu serra les dents, montrant les crocs : ils n’arrivaient pas à gagner du terrain ! Marisa, qui avait compris la situation tout de même, s’accrochait du mieux qu’elle pouvait à la main de son amie en laissant l’autre sur son chapeau pour l’empêcher de s’envoler. Luke, de son côté, n’avait aucun mal à emmener Rin grâce à son contrôle du fer, mais même sa vitesse de vol ne parvenait pas à surpasser celle de l’inconnue aux cheveux verts. Il restait au même niveau que la prêtresse, incapable de gagner de l’avantage. C’était peine perdue …
La rapidité qu’ils employaient était tout bonnement exceptionnelle : même la prêtresse n’allait pas aussi vite en temps normal, et le jeune homme était bien en peine de rester à sa hauteur. Rien à faire … La fille avançait trop vite … Déjà la forêt de bambou était visible, dans le lointain … Et inévitablement, ils y parvinrent après quelques minutes à peine. C’était terminé.
La fille s’arrêta à plusieurs kilomètres au-dessus de la Forêt de Bambous des Égarés, là d’où l’on dominait une grande partie de Gensokyo. Elle se retourna alors, le pentacle gravitant docilement à ses côtés, vers ses poursuivants. Reimu et Luke s’arrêtèrent pas loin de là, totalement hors d’haleine, lâchant leurs « passagères » entre deux inspirations. Quelques secondes plus tard, une nués d’étoiles colorées, accompagnée d’un cortège de sceaux rotatifs, d’une myriade de particules de fer aiguisées et d’une escouade de mauvais esprits fondit sur l’inconnue comme autant de tirs croisés concentrés sur elle. Elle leva négligemment le bras … Et l’explosion émeraude fit son office. Acculés et au bout du rouleau, les quatre dévisagèrent leur ennemie avec désespoir.
« Quel courage … admira cette dernière. Néanmoins, c’est terminé. »
( ♫ ) Elle fit un geste vers le Pentacle de Croisée des Chemins. Reimu assista, à bout de souffle, au spectacle. En son for intérieur, c’était le branle-bas de combat : elle voulait se jeter sur elle et l’exterminer comme toutes les youkais qu’elle avait déjà affrontées, mais il était trop tard. Trop tard … Tout allait trop vite. Ces quelques secondes d’incapacité seraient fatales … Elle ne pouvait pas rester là, les bras ballants !! Il fallait qu’elle tente quelque chose, n’importe quoi !!! Ce fut à cette pensée-là, que la prêtresse sut. Qu’elle sut tout ce qui lui restait à faire. C’était son dernier espoir … L’espoir de la condamnée. Plongeant la main dans sa tenue de miko, ses doigts rencontrèrent la texture amère d’une Carte d’Incantation qu’elle n’aurait jamais souhaité utiliser de toute sa vie. Sans trop y penser, elle l’extirpa …
Le Pentacle se mit à tourner sur lui-même quelques instants, puis s’arrêta soudain, comme figé dans de la glace dans les airs. La prêtresse sentit une dernière énergie lui remonter le long de la colonne vertébrale, et donna une impulsion à ses jambes, qui la portèrent pour s’expulser à toute vitesse vers l’artefact tout en maintenant sa Carte …
« QUE CETTE CONTREE DISPARAISSE !!! »
Une lumière violette, aveuglante, illumina soudainement le pentacle. Compulsivement, la jeune fille aux poumons enflammés jeta son avant-bras devant ses yeux pour se protéger des radiations lumineuses, oubliant d’activer son ultime atout. Un réflexe qui, contrairement à ce que l’on aurait pu penser, lui sauva la vie.

Rin avait vu la prêtresse fondre vers le Pentacle à pleine vitesse et, imitée par ses camarades de combat, avait commencé à préparer une nouvelle offensive. Néanmoins, la lumière tout bonnement insoutenable qui émana de l’objet coupa court à toute tentative de riposte.
Un bruit d’énergie vive et cristalline emplit l’espace. D’entre les radiations de la lumière, qui nimbaient l’environnement de toutes parts, une sombre fumée noirâtre sembla se mettre en mouvement. Immédiatement après …
Quelque chose de terrifiant se produisit. Il sembla qu’un trou-noir venait de naître au beau milieu du Pentacle de Croisée des chemins, lequel commençait à tout rassembler autour de lui. Plus que d’assembler, il aspirait tout ce qui était autour de lui. Reimu elle-même, toujours aveuglée, se sentit bien malgré elle attirée par l’artefact qui déformait l’espace pour le faire converger en son sein, sous la supervision extasiée de l’inconnue. Tout le monde sans exception sembla être tiré vers ce point de l’existence, absorbé petit à petit sans pouvoir lutter par ce « trou-noir » dévorant. Et la force qui les y attirait devenait de plus en plus puissante, impossible à y résister. Un gigantesque mouvement de panique percuta les quatre coéquipiers, qui tentaient d’échapper à cette hécatombe, sans succès. L’espace commençait à être aspiré. Bientôt, tout Gensokyo allait en être affecté, et disparaître. Regardant tout cela sans être affectée, ni par la lumière ni par l’absorption, comme détachée du reste du monde, l’inconnue jubila. Elle fit jouer ses doigts entre eux, un plaisir infini exprimé sur le visage, et laissa échapper un dernier rire de victoire …
« Hahahahaha … Voyez la toute-puissance de Makai … Voyez ma toute-puissance ! Cette fois, c’est fini !! Plus jamais vous ne vous opposerez à moi, plus jamais vou- »
Le temps sembla se figer tout d’un coup. L’entièreté du monde, de l’univers, de l’existence, parut passer en couleurs négatives. Quelque part, dans l’immensité de l’espace, un son imperceptible sembla résonner. Incrédule, l’inconnue observa sans pouvoir bouger cet instant statique au cours duquel tout s’était stoppé, emprisonnant dans l’incapacité d’agir toute personne présente. Elle remarqua alors que les quatre autres, qui s’opposaient à elle, pouvaient bouger quand même … Et en fait, elle-même pouvait bouger aussi. Parce que le temps ne s’était pas arrêté du tout. Parce que les couleurs étaient tout à fait normales. En vérité, c’était juste le Pentacle de Croisée des Chemins qui avait cessé toute activité, comme si un rouage venait de se bloquer. Et comme toute l’attention tournait autour de lui ces derniers instants, son arrêt subit d’effet avait donné l’impression que le temps avait été suspendu.
Reimu sentit que tout s’était stoppé, et s’éloigna alors compulsivement de la zone que le Pentacle avait commencé à dévorer. Des gémissements de douleur, dus au mal oculaire provoqué par une telle intensité lumineuse, retentissaient de diverses bouches. Ce que la prêtresse, elle, ne saisissait pas, c’était pourquoi tout avait basculé d’un seul coup. Et alors …
Elle comprit. Un bruit de craquement détonna alors, couvrant tout autre bruit dans l’environnement, tandis que les râles de souffrance s’estompaient.
« … Que … Hein ? »
L’inconnue était médusée. Ouvrant légèrement les yeux, en tentant de soutenir l’intensité de la lumière, Reimu put voir de nombreuses fissures parcourir le Pentacle de Croisée des Chemins à partir de son centre, et créer des failles dans le violet irradiant qu’il projetait. Un autre son de craquement prolongé survint à son tour, propageant les fissures du cœur jusqu’au bout des branches du pentacle horrifique. Crac. De nombreuses ramifications s’ajoutèrent aux cinq canalisateur à fusions liés entre eux, marquant d’innombrables petits morceaux plus ou moins collés entre eux. Crac. Ces morceaux commencèrent à se disloquer …

Marisa n’y crut pas la moindre seconde. Une quantité d’énergie pharamineuse, incroyable, dantesque, formidable, inimaginable était sur le point de se relâcher. Elle le sentait. L’explosion serait imminente, et ne passerait pas inaperçu pour les initiés à la magie pure.
Un tonitruant bruit de bris de verre retentit dans l’espace, et percuta les tympans de ceux qui se trouvaient à proximité. La seconde suivante, toute la lumière violette disparut d’un seul coup, et obscurcit la vision de ceux qui y avaient été confrontés et habitués pendant quelques temps. Un instant plus tard … La déflagration apocalyptique d’énergie se libéra. La sorcière sentit toute cette force se déployer comme une onde de choc éthérée, qui pourtant, ne l’affecta pas le moins du monde en-dehors de sa perception. Aveugle, elle perçut cette onde de choc se répandre sur l’intégralité de Gensokyo, allant en décroissant, sans rien laisser au hasard. Et immédiatement après … Un gigantesque regain d’énergie dans son corps lui fit comprendre ce qu’il venait de se passer. Elle inspira un grand coup, juchée sur son balai. Seul le silence eut le droit de s’exprimer suite à l’événement majeur, qui ne laissa derrière lui que le calme plat et éternel de la contrée des illusions. Qui était toujours là, existante dans toute sa grâce.
Une minute après la libération, la vision de la sorcière commençait à revenir à la normale … Elle tourna la tête vers ses compagnons, et les vit plus ou moins reprendre leurs esprits à leur tour. Se tournant vers la miko, elle vola sans la moindre difficulté vers elle avec son support.
« Reimu, la magie est revenue !! Bordel de putain de merde, mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?!
- La barrière … répondit-elle. La barrière a totalement stoppé l’action du Pentacle … La puissance qu’elle y a mis pour conserver l’existence de Gensokyo s’est directement opposée à la puissance que le Pentacle a mis pour l’absorber … Et … Elle a remporté le duel !!!
- Hein, quoi ? T’es sérieuse ?! »
Marisa en était totalement pantoise. Depuis le début, elle avait cru que la Grande Frontière ne pourrait rien faire pour empêcher cet artefact défiant l’imagination d’accomplir son office. Et pourtant … Pourtant …? Il ne restait plus la moindre trace du Pentacle de Croisée des Chemins. Il avait été totalement pulvérisé lors de l’échec du processus terminal. La libération de la magie accumulée avait suivie, et cette magie était retournée à l’endroit qu’il lui incombait d’être : Gensokyo … Ce calvaire était enfin terminé. La magie était de retour. Plus jamais elle ne ressentirait cette terrible impression d’être revenue en arrière, d’avoir perdu le fruit de ses efforts et de ses entrainements. Marisa était de nouveau Marisa.
Reimu eut un petit rire.
« Peu importent les ennemis qui s’en prennent à Gensokyo, dit-elle avec un air heureux. Tant que la Grande Frontière sera en place, cette région n’aura rien à craindre. C’est pour cela que mon clan a perpétué la tradition Hakurei … Nous sommes et nous seront, à jamais, ceux qui protègeront notre terre des assaillants qui la menacent ! »
La sorcière sourit, contente de voir tant de conviction dans le cœur de son amie. Sacrée elle … Elle ne pouvait s’empêcher d’en rajouter, mais une chose était sûre. Elle et son culte venaient de les sortir d’un terrible pétrin au premier abord sans issue …
Luke n’était pas à l’heure des réjouissances, cependant. Un peu plus à l’écart, et toujours debout sur sa planche, accompagné de tout le fer dont il n’allait plus spécialement avoir besoin, il scrutait un point en altitude que les deux amies n’avaient pas encore pensé à regarder. De son côté, Rin aussi commençait à prendre conscience de la situation. L’air grave, le manieur de fer éleva la voix.
« Hé, regardez ! Elle a changé d’apparence ?! »
Ce fut à ce moment-là que Marisa et Reimu levèrent la tête à leur tour. Dans le ciel dégagé et éclairé par le soleil d’après-midi, une silhouette se tenait toujours debout et suspendue, l’air effarouché et regardant ses mains avec confusion. En croisant cette personne … Les deux amies sentirent soudain un battement de cœur exploser dans leur poitrine.

Tout au long de cette affaire, elles étaient allées de faits ahurissants en faits ahurissants. Une succession de choses plus improbables les unes que les autres s’était déroulée sous leurs yeux, durant ces trois jours d’incidents totalement dingues. Elles avaient découvert de nouvelles choses, appréhendé de nouveaux concepts qui pouvaient paraître inconcevables, connu des émotions remuantes, mais jamais elles n’avaient été aussi fortes que celle qui faisait trembler leurs entrailles sur le moment.
« Que … Quoi …? Hein ? balbutia la sorcière, paralysée. »
L’inconnue aux cheveux verts n’avait plus les cheveux verts. Ni son kimono bleu.
Elle était vêtue d’une grande robe rouge pourpre, bordées de bandes blanches aux extrémités, au bout de ses manches qui allaient en s’élargissant et au bas des multiples retombées de robes qu’elle semblait avoir. Comme si elle portait plusieurs tenues les unes par-dessus les autres, qui allaient de la plus petite en haut à la plus grande en bas, totalisant quatre pièces de vêtements dont la plus basse s’arrêtait sous les genoux en dentelle ondulée. Une partie de ses mollets était couverte par des bottines de cuir marron, le reste visible de ses jambes était nu. Ses mains vides émergeaient à peine des larges manches qui protégeaient ses bras, et dans son dos … Six ailes bleu nuit, relativement fines et terminées en trois pointes effilées, étaient ornées de motifs rouges en cercles et en lignes épaisses. Au niveau de son cou, la plus petite pièce de toile pourpre recouvrait ses épaules et descendait plusieurs dizaines de centimètres en-dessous, et formait un V bordé de noir juste au-dessus de son sternum. Son cou en lui-même était enroulé dans un foulard blanc-rose, dont les extrémités entraient sous la pièce de vêtement supérieure par le V suscité. Et au-delà de ces habits, on pouvait voir son visage.
Son visage, orné d’yeux bleu-argentés, et d’une longue chevelure de même couleur qui se déroulait, totalement libre, jusque dans le bas de son dos. Deux billes rouges cependant, sans doute liées par un élastique, retenaient une grande mèche sur le côté en haut de sa tête, la laissant retomber sur le côté de sa figure. La fille en question semblait à peine prendre conscience de son changement d’apparence, ainsi qu’elle se regardait, proprement stupéfiée. Sa véritable apparence, que Reimu et Marisa reconnaissaient à présent. Et que, provenant de lointains souvenirs de jeunesse qu’elles n’auraient jamais cru retrouver ici, elles avaient du mal à croire qu’elles revoyaient en ce lieu et place-même …
« Sh- … SHINKI ?!! »
Elle sursauta et regarda en bas, pour voir les paysages de Gensokyo et les quatre combattants de la dernière heure la regarder. Reimu et Marisa particulièrement, toutes retournées. A leur vue, le regard de la déesse de Makai s’assombrit comme le ciel à l’orage. Sa couverture était découverte … Et son plan venait de voler en éclats. L’échec était total.
« Hakurei … marmonna-t-elle. Hakureeeeei … »
Sa fureur était voilée. Mais elle était tellement forte, tellement palpable, que même sans changer d’expression faciale, Shinki la diffusait tout autour d’elle avec une puissance hors du commun. Tremblante de délire, elle serra les poings face à elle, et fut alors englobée de tout son corps de fumerolles rouges malsaines. Le symbole de son pouvoir de Création, et de sa toute-puissance de déesse des démons. Reimu, inconsciemment, prit peur. Elle n’aurait jamais cru que Shinki puisse faire preuve … d’autant de haine. Elle ne l’avait pas connue en profondeur lors de leur dernière incartade … Mais … Il semblait que la rancœur qu’elle lui portait, pour une raison qu’elle ignorait, défiait les limites de l’imagination.
« HAKUREEEEEEEEEI !!!!!!!!!!!! hurla-t-elle, hors de ses gonds. »

Et elle envoya soudain ses deux bras tendus vers la voûte céleste. Les fumées rouges se condensèrent en une fraction de seconde dans ses mains, formant pendant un centième deux boules écarlates … Et là, il sembla que les rayons du soleil furent obstrués par une pénombre soudaine. Comme celle qui marquait la tempête.
Deux éclairs gigantesques, surpuissants, jaillirent des mains de Shinki en carbonisant l’air autour d’eux. La foudre ascendante, large de presque un mètre et ramifiée à l’infini, grimpa en un clin d’œil jusqu’aux plus lointaines hauteurs que Gensokyo pouvait englober. Le tonnerre gronda avec une force absolue, tandis que Reimu ressentait quelque chose claquer brutalement en elle. Elle poussa une exclamation de douleur suraiguë sous le choc, comme si l’attaque de la déesse l’avait touchée elle et ne s’était pas perdue inutilement dans le ciel. La voyant se tordre sur elle-même, et ignorant la folle de rage, Marisa s’approcha en toute précipitation.
« Reimu, bon sang !! Qu’est-ce qu’il y a ?!
- M-… Mar…isa … Elle … »
La prêtresse leva le doigt vers le ciel, incapable d’en dire plus. Portant la main à son chapeau, la magicienne leva le nez et vit alors ce qui déformait la voûte céleste. Là-haut, tellement haut que l’ont aurait pu croire que c’était un effet d’optique, une grosse tâche jaune orangée parcourue d’une large fissure lumineuse était sertie dans le bleu sans fin. Stoïque face à cette vision qu’elle ne comprenait pas, Marisa reporta son regard sur Shinki qui ne bougeait toujours pas mais qui distillait une aura de fureur noire autour d’elle. Un éclair de mauvais augure traversa son esprit.
« Non … Tu vas pas me dire que … »
Luke et Rin s’apprêtèrent de toute évidence à contre-attaquer quand la déesse prit soudain la parole, exultant sa rage à travers sa voix.
« Si c’est ça, l’obstacle qu’il me faut abattre pour atteindre mon but, ALORS JE N’AURAI AUCUNE HESITATION A LE FAIRE !!! Disparaissez tous de ma vue !!!! »
Reimu releva la tête, crispée. La douleur était passée, mais elle savait que ça ne durerait pas éternellement si elle restait passive. Shinki était entrée dans une phase totalement incontrôlable, et semblait capable de tout détruire si cela était à sa portée. Et elle le ferait. Dans sa folie, elle détruirait la barrière Hakurei directement, sans le moindre scrupule.
Il fallait l’arrêter. A tout prix.
« Arrêtez-la !!! implora la jeune fille dans un hurlement. »
Simultanément, une prêtresse, une sorcière, un manieur de fer et une fossoyeuse se ruèrent à pleine vitesse sur la déesse hors de contrôle suspendue dans les airs.
Ainsi commença le combat le plus intense qui ait jamais été mené dans tout Gensokyo.


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 24 Aoû - 1:39

Ils étaient pourtant arrivés au bout de la course. Cette enquête qui avait duré presque trois jours, de loin la plus longue qu’ils avaient jamais pu mener, voyait enfin le point final y être apposé sans condition. Tous ces phénomènes improbables, la charge d’énergie, les auras de dépression, la disparition de la magie trouvaient maintenant leurs explications, et même leur résolution. Le Pentacle volé en éclats, la fin de leurs investigations était signée, et la course contre la montre remportée. Ils avaient évité une effroyable catastrophe, dont les proportions défiaient toutes les limites de l’imagination. Gensokyo ne disparaîtrait jamais sous leurs pieds, et le manque de magie ne les perturberait plus. Même le jeune homme n’avait plus à craindre la réitération des impulsions dévastatrices qui étaient source de ses cauchemars, même la sorcière n’avait plus à craindre de voir le fruit des efforts de sa vie lui être arraché inexorablement. Même la prêtresse n’avait plus à craindre d’avoir failli à sa tâche et d’être responsable de la condamnation de son monde, même la kasha n’avait plus à craindre de n’avoir été qu’une fourmi perdue dans la tempête. Et pourtant, malgré tout cela … Malgré la crevaison du cœur-même de l’affaire … Ils étaient revenus à la case départ.
Gensokyo courait à présent un danger non seulement capital, mais aussi imminent. Il restait encore, debout devant eux, inflexible comme un géant en fureur, la chef d’orchestre qui avait ficelé les tenants et les aboutissants de ce qui les avait menés jusqu’ici. Et encore, Reimu avait du mal à le croire. Durant le fugace instant où, tout lui semblant passer au ralenti, elle lui fonçait dessus en armant vigoureusement son bâton de miko. Shinki … Pourquoi ? Pourquoi elle, et pas une autre ? Pourquoi faire preuve d’autant de fiel ? Pourquoi avoir monté tout cela ? Pourquoi … Cette rancœur quand le nom de sa famille se formait sur ses lèvres ? De la rancœur … Le mot était bien faible.
Oui. Cela remontait à avant les incidents du manoir écarlate, mais Shinki avait bien de la raison d’avoir une certaine rancœur envers Reimu et Marisa. Après tout, leur dernier affrontement avait laissé derrière elles un Makai ravagé par les flammes. Et Shinki était la divinité créatrice de Makai. Ses pouvoirs de création, marqués par cette manifestation de fumerolles rouges si particulières, devaient être propices à de bien multiples usages. Mais justement. Pourquoi chercher à s’emparer de Gensokyo si elle était capable d’étendre son monde à elle selon son bon vouloir ? Ca n’avait pas de sens … Peut-être était-ce parce que son propre pouvoir admettait des limites ? C’était possible. Ou alors, peut-être qu’elle était totalement dans l’erreur. Et cela n’expliquait pas non plus cette … Cette haine pure et aveugle qu’elle ne cachait désormais plus à l’égard de la lignée Hakurei. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela signifiait ? A quoi ça rimait, à la fin ?! Qu’est-ce que la déesse de Makai pouvait bien avoir contre sa famille ? Ce fut durant l’unique seconde qui précéda le début des hostilités que Reimu put se poser une dernière fois toutes ces questions.
Car la violence du combat allait les rendre trop absurdes pour être dignes d’intérêt.

( ♫ ) Une volée de métal trancha l’air à célérité maximale. Accompagné d’un florilège de projectiles étoilés, le mastodonte de Luke et Marisa fonça de plein front sur Shinki, laquelle leva rageusement la main droite. Rin put apercevoir un éclat émeraude formidable obstruer sa vision, alors qu’elle avait répandu autour d’elle une nuée d’esprits vengeurs pour attaquer la divinité qui leur faisait face. Reimu fut la seule à comprendre à temps, et à renoncer à son assaut irréfléchi, prévenant verbalement ses camarades avant qu’il ne soit trop tard. Mais son avertissement se perdit dans l’explosion qui réduisit en charpie l’initiative des partenaires.
Le jeune homme n’y crut pas. Ce n’était pas … sensé ? D’instinct, il avait senti que la sorcière avait voulu coordonner son action avec la sienne, en ajoutant sa puissance nouvellement retrouvée à celle de ses pouvoirs les plus basiques, les plus maîtrisés … Les plus redoutables. Et ainsi, sur le coup, ils avaient créé en moins d’une seconde une attaque coordonnée qui aurait fait vaciller une montagne. Mais vaciller une montagne, en pensant ça, il le pensait vraiment. Et ce brise-montagne avait été balayé sans le moindre état d’âme vers la stratosphère, déformé et fragmenté à la déraison sous le tonnerre de la déflagration de jade.
Un sifflement retentit dans l’air, et Luke vit fondre vers lui comme un aigle … Shinki, étincelante comme si elle s’était recouverte d’étoiles émeraude, tourbillonnant sur elle-même comme une drille forant les masses d’air. Immédiatement, il sut que c’était un danger immense qui lui fonçait dessus, et sa partenaire était à moins de trois mètres de lui. Un signal instinctif, primaire, fut déclenché dans ses synapses.
La dixième de seconde qui suivit, Shinki enfonça son poing étoilé dans une paroi métallique de cinq mètres de côté, large comme l’aurait été un mur blindé. Luke aurait pu croire que cela absorberait le choc. Il n’en fut rien.
Marisa écarquilla les yeux quand elle vit un grand mur s’approcher d’elle à vitesse fulgurante, puis la percuter avec une violence abasourdissante. De même, le jeune homme fut happé avec la même percussion, et les deux furent envoyés valser avec la plaque géante, au moins à une trentaine de mètres plus loin suite à la détonation du poing de Shinki. A peine remise de l’explosion qu’elle venait d’administrer, la déesse vit un talon se diriger droit vers sa tempe à toute vitesse. Elle se tourna alors et refit la même chose qu’elle avait faite tout à l’heure : elle choppa sans broncher le pied de Reimu, le laissant se réceptionner au creux de sa paume, et enserrant ses doigts crispés autour de la chaussure. Et cette fois, le jeune n’était plus là pour planter une lance dans l’épaule ennemie … La prêtresse tenta de partir dans une autre direction pour se dégager, mais à sa grande stupeur, Shinki ne lâcha pas prise et tordit son pied vers le bas tout en décrivant une parabole descendante avec son bras. Si la miko avait continué dans la direction qu’elle avait choisie, sa cheville aurait été brisée sur le coup ; elle fut forcée de suivre le mouvement, et la déesse finit par la projeter vers le bas tout en la visant de sa paume ouverte. Elle était toujours sertie d’étoiles émeraude clairsemées.
La jeune fille dépaysée eut à peine le temps de se stabiliser qu’elle fit un grand filet de projectiles spirituels lui bloquer la vision du ciel. A cinq mètres au-dessus d’elle, ce filet éclata soudainement, soufflé par une nouvelle explosion émeraude qui repoussa sans le moindre mal aussi bien Reimu que Rin, qui l’avait protégée. En moins de quelques secondes, Shinki était parvenue à chasser tous ses adversaires avec une facilité déconcertante. Elle serra les poings, montra les crocs, puis releva la tête vers la fissure céleste dans la barrière Hakurei.

Marisa était à peine remise de l’impact métallique, qui avait salement remué ses blessures pansées – mais rien de grave. Luke avait abandonné la masse de fer naturel qu’il avait à disposition tout à l’heure, qui était maintenant trop lointaine pour qu’il songe à la récupérer. Désarçonné de sa planche, il avait généré un nouvel appui, et évaporé le blindage inutile qui avait manqué de les assommer tous les deux. Ainsi, la sorcière s’était précipitée comme une folle droit vers le lieu de conflit, où Shinki avait levé les mains vers le ciel. Pendant leur court moment d’incapacité, la déesse avait formé deux énormes balles d’énergie blanche, qui flottaient dangereusement au-dessus de sa tête. La magicienne écarquilla les yeux, et fondit aussi vite qu’elle le put vers l’ennemie.
« ESPÈCE DE MALADE !!!! hurla-t-elle, démente. »
Son juron ne servit à rien : les deux mastodontes énergétiques décollèrent soudain vers la voûte céleste, surpassant la célérité du son dans l’air. Dans l’éclair qui fut l’unique moment où Marisa put voir les deux coups de canon, il lui sembla que les boulets s’étaient divisés en une dizaine de projectiles semblables chacun … La sorcière alla tellement vite qu’une auréole bleutée engloba sa silhouette. Et elle voulut aller percuter Shinki de toutes ses forces … Ce qui ne fut pas possible.
La déesse déploya soudain ses ailes sur toute leur longueur, tendant les bras en avant. Aussitôt, quatre volumineuses sphères d’énergie pure, moins que les précédentes mais énormes quand même, jaillirent du néant sur les extrémités des ailes intermédiaires et à leur base. Ces sphères, auréolées de fumerolles rouges, se mirent à alors à soutenir une cadence de tir proprement hallucinante. Dirigeant chacune trois faisceaux ondulés de flèches d’énergie rouge, l’air fut bientôt submergé de trajectoires meurtrières qu’il fallait à tout prix éviter … Alors que Shinki se mettait soudain à voler en arrière, à reculons, distillant son parterre meurtrier dans les altitudes de Gensokyo.
Reimu était de retour également dans la partie, et avait convergé vers la trajectoire de Marisa. Les projectiles commençaient à s’afficher à ses yeux quand de nouveau, le claquement en elle retentit. Elle eut un soudain haut-le-cœur, et manqua de s’arrêter net dans sa course. Levant les yeux au ciel … Elle put voir que la tâche jaune orangée venait encore de prendre de l’ampleur. Telle une tumeur se développant inexorablement, l’auréole fracturée semblait même s’étendre !! Elle avait à présent les dimensions d’un nuage de taille moyenne, mais ça n’allait pas tarder à s’aggraver bien pire que cela si Shinki continuait comme ça !!
Rin et Luke, de leur côté, avaient tenté une autre approche, plus succincte. Alors que Marisa était toujours de front, partant à la poursuite de la déesse au cœur de l’enfer de tir, le manieur de fer et la kasha avaient opté pour la prudence et volaient à présent au-dessus et en-dessous de la zone balayée par les tirs en rafales. Depuis son perchoir, le jeune homme put voir que la prêtresse avait momentanément ralenti, et était à la traîne en arrière. Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Elle n’avait pas été touchée, quand même ?!
« Le ciel vous apportera des paroles de perdition !!! hurla l’ennemie, faisant divers mouvements dans sa fuite. »
Marisa était au cœur du conflit, pour ainsi dire. Elle savait que ses compagnons l’avaient suivie pour suppléer à son assaut, mais c’était elle qui le menait. Elle était le fer de lance … Actuellement, elle se trouvait à moins de cinq mètres de Shinki, et toujours fonçant sur elle cramponnée à son balai, elle la prenait en chasse. La déesse reculait inlassablement, tandis que les paysages de Gensokyo roulaient sous leurs silhouettes. Ils allaient vraiment, vraiment, très vite … Et tout en maintenant cette vitesse, Marisa devait faire gaffe aux deux faisceaux de flèches qui dardaient de leur énergie sur ses côtés. Si elle s’approchait trop de Shinki, elle se prenait deux autres faisceaux en chassé-croisé, et elle était morte. Mais si elle reculait trop, elle se prenait les ondulations des deux qui l’encadraient, et elle était morte aussi. Tu parles d’un choix … Et pas la peine d’escompter s’échapper par en haut ou en bas : il y avait encore d’autres trajectoires de flèches qui y passaient régulièrement, et la canarderaient comme une cible facile si elle tentait de s’expatrier de ce bourbier. Tout en avançant, elle rassembla une bonne partie de son énergie … Et deux orbes étoilés jaillirent ex nihilo juste à ses flancs. Ils se mirent à briller d’une lueur décapante … Et deux puissants rayons lumineux en jaillirent, prenant d’assaut la déesse acharnée. Néanmoins, ce ne fut pas suffisant pour rompre ses rafales ; les rayons furent insuffisants pour passer le chassé-croisé qui protégeait Shinki, et celle-ci finit par ajouter un autre type d’attaque à son enchainement.
Une grosse balle d’énergie mauve se forma, sur une de ses ailes supérieures. Immédiatement, elle s’approcha sans se presser vers la magicienne volante, dans le but de la toucher … Marisa fut obligée de se décaler légèrement pour l’esquiver, s’approchant dangereusement d’un des faisceaux de flèches rouge. Et elle se rendit bien vite compte que c’était loin d’être fini : très rapidement, un enchaînement de sphères violettes vint la perturber dans sa trajectoire, la forçant à esquiver en permanence pour ne pas se faire réduire en charpie. Elle était assaillie de partout !
Shinki esquissa un sourire goguenard en voyant sa proie prise au piège et acculée, et ne tarda pas à ajouter au tout une dernière touche très distrayante : imitant les rayons de la sorcière, les quatre sphères génératrices ajoutèrent soudain un nouveau type d’attaque à leurs rafales. Quatre rayons blanc pur se mirent à balayer alors l’espace qui environnait Marisa, l’acculant encore et toujours plus jusqu’au bord du gouffre.
« Bordel …! »

( ♫ ) La sorcière n’y tint plus. Elle sortit une Carte d’Incantation de sa poche au moment où l’une des sphères était à deux doigts de la percuter.
« Symbole Astral : Pluie de Météores !!! »
Une fois l’attaque enclenchée, elle tendit brusquement les deux bras en avant en lâchant son balai. La balle sur le point de la percuter fut instantanément détruite par une énorme étoile violette, alors qu’un véritable geyser de ces projectiles jaillissait des deux paumes de la magicienne. La pluie d’étoiles magiques et multicolores gicla sur les flèches d’énergie rouge qui la tenaient en respect depuis tout à l’heure, et transpercèrent le chassé-croisé protecteur. Shinki eut une grimace de désarroi quand la technique parvint jusqu’à elle … Et commença à la matraquer d’une puissance non retenue, l’obligeant à s’arrêter. Aussitôt, les rafales se stoppèrent, et les derniers projectiles perdus volèrent sans rien toucher dans les airs. La contre-attaque des quatre guerriers put alors commencer.
Rin jaillit du dessous, et avant que la déesse n’y comprenne quoi que ce soit une fois le pilonnage stellaire terminé, elle vint lui enfoncer brusquement son genou dans l’abdomen. Cabrée de douleur, Shinki ne put pas réagir alors que la kasha préparait un coup de coude circulaire … Puis, elle passa à l’action. L’olécrâne du coude de Rin décrivit un quart de cercle dans les airs, et vint percuter de plein fouet la mâchoire de la déesse. Celle-ci ne s’était pas totalement pliée sur elle-même, ce qui avait permis à la chatte de ne pas viser trop bas ; un craquement organique retentit, signe que la mandibule de Shinki venait tout bonnement de se décrocher. Ah ça oui, Rin ne retenait pas ses coups ; et ce fut pourquoi elle se saisit immédiatement à deux mains de sa brouette, alors que l’énergie cinétique la faisait tourner sur elle-même comme une toupie, tandis que l’ennemie poussait un borborygme plein de rage. Revenant face à Shinki, la chatte avait cette fois les deux mains levées vers le ciel … Et abattit, avec une force phénoménale, l’objet qu’elles maintenaient au-dessus de sa tête. La brouette chargée de cadavres fracassa le crâne de la déesse, comme une énorme massue, produisant un bruit de claquement hors norme.
Propulsée vers le bas, une vague de sang poisseux se mit à couler comme l’eau d’une cascade le long de son visage. Shinki, totalement sonnée, leva un regard brouillé sur ce qui lui faisait face. Un cri de guerre retentit, alors qu’une forme piquait depuis le ciel, droit vers elle.
« SYMBOLE TORTIONNAIRE : DIX PALS !!! »
Luke, le visage déformé par un enhardissement soudain, descendit des nues comme un rapace impitoyable. Entouré de ses dix lames aiguisées, effilées, tranchantes comme du rasoir et mues par sa volonté, il plongea vers leur ennemie et lança compulsivement un bras en avant. Telle une escadrille de missiles, chaque pal fendit l’air l’un après l’autre, droit vers Shinki dans la ferme intention de la planter. La déesse ne tenta même pas de manœuvre d’esquive ; d’un geste ennuyé, elle porta les mains à sa mâchoire, et tenta plus ou moins de la remettre en place. C’est alors qu’elle fut transpercée par une dizaine de pieux courbés gigantesques, qui lui rentrèrent dedans en file indienne, à de multiples endroits, déchirant ses vêtements …
… Mais ne la traversèrent pas de part en part. En voyant l’efficacité en demi-teinte de son attaque, Luke dévia légèrement de sa course, ne sachant trop s’il devait être rassuré ou pas. Tous ses pals avaient disparu en s’enfonçant dans Shinki, alors qu’ils auraient dû la perforer. Mais cette attaque était une Carte d’Incantation : elle était incapable de tuer, ni même de blesser mortellement. En revanche, la déesse avait maintenant de très profonds stigmates, visibles sous les pans de sa tenue déchirée en une dizaine de points. N’importe qui aurait abandonné le combat, ainsi poussé à bout.

Mais Shinki semblait à peine s’en soucier. Du sang coulait presque à flot de ses cheveux, formant des torsades poisseuses parmi ses mèches. Des plaies sans doute extrêmement douloureuses étaient imprimées sous ses vêtements, et elle avait la mandibule déboîtée. Dans sa déchéance à peine remarquée, elle vit du coin de l’œil la silhouette de la prêtresse lui foncer droit dessus. Elle n’eut pas le temps de réagir ; la seconde suivante, la semelle de Reimu venait embrasser sa face, s’enfonçant dans son visage … Et manqua de lui briser les os du nez. La force avait été telle qu’il était à se demander si elle n’aurait pas assommé un individu normal sur le coup. Mais la jeune fille ne s’arrêta pas là ; bien décidée à mettre cette femme hors d’état de nuire, elle la frappa sans vergogne d’un coup de son sceptre de miko à la base du cou, à peine qu’elle était remise de la frappe. Shinki ne réagit pas une fois de plus et se laissa happer par le bois résistant et douloureux de l’arme de la prêtresse, qui l’envoya voler sur le côté en imprimant une vive douleur à son muscle trapèze droit … Ils étaient, littéralement, en train de lui refaire le portrait. La seconde qui suivit, la déesse sentit une brusque vibration dans l’intégralité de son corps. Elle se rendit vaguement compte qu’elle se trouvait au cœur d’un sceau de blocage, avant qu’un gros tube d’énergie irradiante n’entre en collision avec son dos, et faisait voler en éclats la paroi bleutée. Elle fut de nouveau ballotée dans les airs, et son vol fut stoppé par la collision contre une grosse paroi de fer. Arrêtée et stabilisée, elle balaya la plaque grosse et épaisse d’un mouvement de bras, pour voir qu’un cercle entier de boules fumeuses se trouvait dans un rayon de deux mètres autour d’elle. Les esprits vengeurs reluisirent … Toujours en fureur, elle eut un mouvement circulaire du bras face à elle, ne serait-ce que pour créer une ouverture ; une petite flopée de sphères blanches, ridicules comparées aux mastodontes de tout à l’heure, fondit pour anéantir une dizaine de ces esprits, alors qu’elle tentait de s’élever vers le haut dans le même mouvement. Mais c’était peine perdue.
Au moment où les sphères touchèrent certaines boules de fumée, l’intégralité de celles-ci éclata sans crier gare en des rosaces de projectiles renflés au centre, pointus aux extrémités, partant dans toutes les directions mais surtout celle de Shinki. Elle eut beau essayer d’aller vers le haut, le bas de son corps se fit complètement toucher en des dizaines d’endroits par la marée de jets. Blessée de partout, la déesse eut le temps de voir la silhouette de Luke filer vers elle, surplombée d’un énorme cube métallique. Pas loin à côté de lui, Marisa avait réarmé ses orbes étoilés et s’apprêtait à rouvrir le feu. Elle ne la remarqua pas de visu, mais Reimu également était en approche, sans doute pour balancer d’autres sceaux dans le but de la paralyser, et permettre à ses camarades de la mitrailler sans autre forme de convention. Pareil pour Rin, qui répandait ça et là des esprits vengeurs dans le dos de Shinki, lui coupant toute retraite. La déesse sut à ce moment-là … Que laisser ces quatre-là combattre en coordination était désespéré. Il était temps d’arrêter de faire dans la dentelle. Elle avait suffisamment retenu ses coups.

« Marisa, à trois, on y va ensemble !! prévint le jeune homme.
- Cinq sur cinq, vieille branche ! »
Les orbes étoilés de la magicienne s’illuminèrent drastiquement, tandis que Luke plaçait son cube de métal d’un mètre de côté face à lui, et le faisait soudain tourner comme un dé tourbillonnant. Mais, à l’échelle. Ainsi, le décompte commença … Et à trois, le gros projectile hyper-cinétique fonça comme une fusée rotative droit vers Shinki, devant parcourir vingt mètres avant de la toucher. La sorcière devait donc toucher au bon moment pour que l’effet de l’attaque soit décuplé, et un nouveau sceau de blocage de Reimu était en route pour bloquer la déesse. Et même juste au cas où, Orin était derrière et assurait un barrage qui coupait toute possibilité de fuite à la déesse. Elle était piégée. Ils étaient au top de leur forme, et rien …
Une onde de choc démoniaque déflagra d’un seul coup. S’étendant en trois dimensions à la vitesse d’un aigle, teintée d’une lueur verdâtre, elle réduisit en limaille le cube de fer arrivé à trois mètres de sa cible, et eut tôt fait d’atteindre celui qui l’avait matérialisé. Luke, immédiatement suivi de Marisa, se sentit refoulé à l’arrière comme s’il avait été percuté par un rocher lâché du haut d’une colline. Reimu également, incapable de fuir l’attaque, fut repoussée sans ménagement à des dizaines de mètres en arrière, et tous les projectiles semés par Rin retournèrent au néant alors que la kasha était elle-même prise dans le mouvement. Shinki serra les poings, le sang maculant toujours son visage et son corps ; la mâchoire encore pendante, elle s’engloba d’une vaste et épaisse couche de fumerolles rouges, qui eut tôt fait de la faire presque disparaître sous le brouillard. Cinq secondes plus tard … les vapeurs retombèrent pour laisser reparaître une Shinki au sommet de sa forme, exempte de toute trace de sang, de contusion, ni même de déboîtage de la mâchoire.
Elle tourna un regard de prédateur à sa gauche, là où se trouvait auparavant la prêtresse ; celle-ci s’en remettait à peine, plus loin dans les airs, visiblement déboussolée par l’attaque aussi brusque que soudaine et inévitable. D’ailleurs, ce n’était que maintenant qu’elle le remarquait, mais le combat s’était déporté du dessus de la forêt de bambous vers la Forêt Magique ; on voyait le Lac ondin dans le lointain. Mais ça n’importait que peu. La déesse plia les jambes dans le vide, et se propulsa d’une détente vers son ennemie qui se trouvait plus bas. Elle tira le poing en arrière, et une lumière émeraude étincela sur celui-ci … Reimu releva les yeux, pour voir cet ange de la mort lui fondre droit dessus. Sentant le danger, elle balança à la va-vite une liasse de sceaux de purification vers l’ennemi, lesquels volèrent dans des trajectoires bien trop prévisibles. Shinki évita dans le moindre mal en se décalant, et …
Ne put que voir une énorme plaque de métal grossière se dresser sur son chemin. Mais elle allait trop vite pour la contourner. Pestant de rage, elle abattit son poing de toutes ses forces dans la paroi. Mais au moment où ses phalanges auraient dû d’y enfoncer …
Le fer s’évapora, la laissant frapper le vide. Reimu la vit écarquiller les yeux tout en fonçant vers elle, et profita de cet effet de surprise pour s’enfuir avant qu’il ne soit trop tard. Au moins la fausse protection avait fait échouer l’assaut … Mais Luke avait tout prévu : s’il avait laissé Shinki la frapper, alors la plaque aurait tamponné la prêtresse et ça n’aurait servi à rien. Il n’allait pas se faire avoir deux fois ! La prêtresse le vit pas loin, déjà remis sur une planche volante, visiblement pas tout à fait remis de l’onde de choc. Il lui lança un regard narquois.
« Hé ben, tu pourrais faire gaffe ? railla-t-il. C’est pas sur tes épaules que repose le sort de Gensokyo ?
- Boucle-la !! s’énerva-t-elle pour toute réponse. »

( ♫ ) Il ne servait à rien de commencer à s’engueuler dans un moment pareil, aussi Luke et Reimu en restèrent là alors que Marisa s’approchait. Rin était encore isolée du groupe et reviendrait les rejoindre, mais …
Shinki profita de la théorique vulnérabilité de la prêtresse et du manieur de fer pour leur foncer dessus à nouveau, répandant deux traces de balles blanches depuis ses ailes intermédiaires derrière elle. Les deux visés se mirent en garde, et se préparèrent au combat … Et s’écartèrent précipitamment l’un de l’autre, alors qu’une énorme boule d’énergie envoyée par la déesse passait entre deux. Mais c’était le but de la manœuvre de Shinki : à présent que ces deux-là étaient séparés, elle les maintenait occupés tout en se dirigeant vers la sorcière en approche. Celle-ci esquiva habilement le gros boulet magique qui lui filait dessus, et ses yeux croisèrent le vol de l’ennemie laissant ses lignes de balles derrière elle. Ses sourcils se froncèrent, et elle dégaina une Carte d’Incantation de sa poche. Elle n’eut cependant pas l’occasion de l’activer.
Shinki fendit l’air face à elle d’un mouvement de la main horizontal circulaire. En écho à ce geste, un gigantesque arc d’énergie tranchant apparut dans l’espace et déferla sur Marisa avant qu’elle n’ait le temps de lever la main. Au contact de la magie blanche qui la traversa et continua sa course derrière, la sorcière se sentit un haut-le-cœur et ralentit exponentiellement l’allure de son balai. La déesse en profita pour lui enfoncer soudainement le dessus de sa botte dans le ventre … L’impact fut surpuissant et sous la force cinétique du coup de pied circulaire, la sorcière ne put presque rien pour s’empêcher de lâcher son appui, et décolla dans les airs comme un fétu de paille pris dans l’aquilon. Shinki volait toujours vers elle après son coup physique dévastateur, et il commençait à se former des espèces de … Tubes d’énergie courbés d’une couleur jaune malsaine, jaillissant de ses ailes largement déployées. Ces tubes, larges comme l’auraient été ses sphères génératrices de flèches rouges, se mirent en mouvement en augmentant de vitesse proportionnellement à la distance parcourue. Et essayèrent de toucher la magicienne qui chutait toujours, essayant de se cramponner à son chapeau. Derrière la déesse, toutes les balles répandues par son vol avaient commencé à éclater en des nuées grouillantes d’autres balles. Plus petites, mais aussi cent fois plus nombreuses et rapides. En vérité, c’était un vrai enfer que Shinki semait dans les cieux derrière elle …
Marisa rappela son balai à elle, en mitraillant tandis que mal les tubes ennemis depuis ses orbes étoilés. Elle n’était pas capable de les esquiver, sans appui volant … Et malgré tous ses efforts, celui-ci ne parvint pas à temps et elle finit par se manger un des tubes de plein fouet. Il la tamponna sans état d’âme, et l’éjecta loin de là avec une vélocité brutale. Serrant les dents pour ne pas hurler de douleur, elle choppa le manche de son balai qui arrivait enfin, et s’en servit pour se dégager de ce merdier avant que Shinki ne puisse la toucher de nouveau.
Toujours plus de balles infernales se répandaient sur le passage de la déesse, et ne se dissipaient pas. Elle continua de filer la sorcière sans discontinuer, puis leva spasmodiquement le bras droit dans un geste d’abduction uniforme. Quand il s’arrêta, perpendiculaire à son buste et paume ouverte, doigts écartés … Un petit projectile vert, bien moins gros que les précédents, s’en éjecta et alla se ficher de plein fouet dans le ventre de Rin. La kasha avait tenté d’intervenir en contournant largement l’enfer de tir semé par la déesse, et fonçant à fond pour arriver à sa hauteur … Mais cette intervention fut rendue totalement inutile par l’explosion émeraude qui détonna au niveau de son abdomen, et qui la projeta en arrière sans plus de manière. Shinki avait repris le dessus …

La situation commençait à se dégrader, et ça se sentait. Toujours à esquiver les tubes flexibles de l’ennemie, Marisa zigzaguait dans les airs en prenant le Lac ondin comme cap. Paniquée, mâchoire crispée dans sa fuite, elle se sentait comme la poule pourchassée par le renard. Elle jeta un vif coup d’œil en arrière : il était presque difficile de voir ce qu’il se passait derrière Shinki, à tel point les millions de balles blanches qui apparaissaient dans son dos brouillaient la vision. Mais elle put toutefois y déceler que Luke et Reimu s’étaient déportés en altitude et tentaient de suivre l’ennemie de haut, en attendant une ouverture … Ouais, mais l’ouverture, elle allait pas venir de sitôt si ça continuait à ce train-là !
La poursuite continua, à une vitesse toujours aussi inhabituelle. Ca allait vraiment très vite, et Marisa devait rester au taquet pour esquiver les tubes dans son dos. Finalement … Elle finit par atteindre le dessus du bord du lac. Ils étaient beaucoup descendus, d’ailleurs ; le sol n’était guère plus qu’à trente mètres sous leurs pieds. Ne pouvant se résoudre à laisser ce petit jeu continuer, la magicienne exhala un souffle furieux de ses narines, et exécuta une brusque volte-face sur son balai pour regarder Shinki. Elle chargea une vive énergie au creux de sa main droite, portant celle-ci fermée, à sa hanche … Et l’envoya en avant, pour y relâcher un rayon énergétique extrêmement bien visé. La déesse n’eut autre choix que de repiquer vers le haut, et cessa par ailleurs tout enfer de tir dorsal. Même si les balles blanches persistaient au-dessus de la Forêt Magique, l’ennemie passée au-dessus du Lac ondin ne semait plus ses sphères à fragmentation derrière elle, et prit de l’altitude. Elle survola ainsi Marisa, laquelle se retourna de nouveau pour ne pas lâcher Shinki des yeux, et eut un sourire audacieux. Elle plongea les deux mains dans son tablier, pour en ressortir deux objets fétiches. Son hakkero, et une Carte d’Incantation.
« Symbole de l’Amour : MASTER SPARK !!!! »
Et elle tendit l’objet octogonal enserré dans sa main, visant Shinki qui était toujours à l’horizontale dans son vol au-dessus du lac. Elle était vulnérable. Immanquable. L’imposant et fabuleux rayon d’énergie arc-en-ciel, défiant les limites de l’imagination, jaillit du hakkero et fila vers la déesse plus haute en altitude. Elle fronça les sourcils, dans une expression de fureur … Et sans hésiter, tendit les deux bras face à elle en commençant à plonger vers l’avant, basculant son buste plus bas que ses jambes. Comme si elle voulait arrêter le rayon à pleines mains. Et … C’est ce qu’elle fit, à la surprise et l’horreur générale.
Marisa écarquilla les yeux, son cœur manquant d’éclater entre ses côtes en voyant ce qu’il advint de l’invincible rayonnement irisé. Comme percutant une surface courbée invisible, le rayon arrêta net sa progression à deux mètres de Shinki, tandis qu’il continuait d’être déversé depuis le hakkero vers elle. La déesse replia légèrement les doigts, lesquels devinrent crochus : l’énergie folle du Master Spark sembla se condenser en une imposante boule de magie dantesque, s’accumulant encore et encore à mesure que l’artefact de Marisa expédiait le rayon vers l’ennemie. Puis, quand le feu retomba … Les dernières quantités de magie s’ajoutèrent à la boule d’énergie condensée. La sorcière resta sans réagir, hébétée, tandis que la déesse se basculait de côté pour revenir tête en haut. Elle eut un geste des bras, les positionnant tous les deux sur le côté, tandis que la sphère gargantuesque suivait le mouvement. Et elle balaya l’espace face à elle des deux mains, comme pour balancer un marteau à pleine puissance. Sauf que le marteau, là, c’était la boule qui faisait au bas mot cinq mètres de diamètre.

« BORDEL DE ?!!! »
Luke venait d’arriver à proximité de Marisa, de laquelle il dut s’éloigner compulsivement tandis qu’elle se décalait également en catastrophe. De très près, presque trop près, la boule de titan les rasa en traversant l’espace comme s’il s’était agi d’une véritable fusée, passant entre les deux partenaires. Reimu s’était approchée par l’autre côté, et assista de visu à cette esquive de dernière seconde, incroyablement serrée. La boule d’énergie géante se scratcha avec une violence inouïe à une cinquantaine de mètres derrière la rive du Lac ondin, dans la Forêt Magique. Il se souleva alors une explosion aussi éblouissante que destructrice, qui recouvrit d’un halo blanc un dôme de trente mètres de diamètre au milieu des arbres, lesquels furent broyés et calcinés en cendres en moins de quelques secondes. La cacophonie qui en résulta déchira les oreilles de tout le monde. Les oiseaux qui se situaient dans les arbres alentours, et qui y survécurent, s’envolèrent alors dans des nuées volatiles paniquées, piaillant à tout va dans de grands cris de détresse. Le dôme finit par retomber, ainsi que le bruit, ne laissant derrière lui guère plus qu’un cratère carbonisé de terre meurtrie. Marisa observa le spectacle, atterrée, fébrile sur son balai.
« Je … J’y crois pas … Mon … mon Master Spark … »
Luke revint vers elle, extrêmement nerveux.
« Marisa, reste pas là !!
- … Elle l’a … dévié … »
Le jeune homme fut forcé d’envoyer une plaque de fer sur la sorcière pour l’obliger à se dégager, et éviter le fin faisceau meurtrier que Shinki venait de lui adresser. Ebahie par ce qu’il venait de se passer, et plus que jamais alarmée, Reimu fondit vers la déesse à allure supersonique, dans un grand bruit claquant.
« Même sans s’en prendre à la barrière Hakurei … Elle va finir par réduire Gensokyo en ruines si ce combat s’éternise !! pensa-t-elle, la peur au ventre. »
La déesse venait d’expédier un rayon de faible diamètre depuis la paume de sa main, visant le cœur de Marisa. Même à cette distance, si Luke n’était pas intervenu, elle aurait fait mouche. Constatant l’inefficacité de son assaut, Shinki se tourna vers la forme floue de la prêtresse ultrarapide. En même temps, des fumerolles rouges apparurent autour de ses bras.
L’instant d’après, le talon de Reimu s’enfonçait de plusieurs centimètres dans la surface pourtant rigide d’un bouclier, semblable à celui qui avait été utilisé contre la sorcière lors du tout premier combat. La déesse avait bel et bien bloqué la prêtresse, mais elle recula bien de plusieurs mètres dans les airs en subissant le recul. Cependant, la miko ne s’arrêta pas là ; s’éjectant du bouclier sur lequel se trouvait toujours son pied, elle se stabilisa dans les airs et dégaina une Carte d’Incantation. Qu’elle enclencha aussitôt.
« Esprits Divins ! »
Et elle lança son sceptre en l’air en portant l’autre main à son cœur, tout en faisant un tour sur elle-même. Shinki tiqua, et garda son bouclier plutôt que d’attaquer directement.
« Sceau Fantaisiste !!! »
Et Reimu laissa la puissance qui l’habitait, latente, se déchaîner sans limite. Tandis qu’elle écartait vivement les deux bras, se mettant presque en position de crucifix en psalmodiant des successions de mots aussi inaudibles qu’insaisissables, une lumière irisée l’engloba l’espace de quelques fractions de secondes … Puis se détacha d’elle en nimbées compactées, de lumières rouges, vertes et bleues, irradiant une lumière formidable et aveuglante. Une dizaine de ces nébuleuses se détacha et se positionna en cercle autour d’elle l’espace de quelques secondes, puis foncèrent les unes après les autres sur une Shinki en position totalement défensive. Il ne fallut guère de temps pour que le bouclier vole en éclats, et que la déesse se prenne encore six attaques d’énergie sans interruption …

Marisa avait repris plus ou moins ses esprits après le choc moral qu’elle venait de subir, et avait pris une trajectoire orbitale autour de Reimu affrontant Shinki pour réfléchir à une tactique d’approche. Elle tourna la tête dans toutes les directions, se rappelant un détail.
« Où est Orin ? interrogea-t-elle au vide. »
Luke était trop loin pour l’entendre et encore moins lui répondre, mais ce fut ses yeux qui lui livrèrent la réponse : la kasha venait d’arriver dans la zone, trainant encore et toujours sa brouette derrière elle, au-dessus du Lac ondin. Au vu des traces carbonées qui s’imprimaient en auréoles sur sa robe pourtant déjà bien sombre, elle avait l’air d’avoir morflé. Néanmoins, Rin volait dans les airs sans perdre sa hargne, vers Reimu qui assénait décharges magiques sur décharges magiques à la déesse de la création. Quand Shinki eut fini d’encaisser les Sceaux Fantaisistes, elle avait reculé de trois mètres sous les suites d’impact, mais sans décoller tous azimuts pour autant. Ses vêtements étaient de nouveau effilochés de partout, mais niveau intégrité corporelle … Elle s’en sortait bien. Trop bien. La sorcière vit, à la fin de la Carte de Reimu, que la chatte allait bientôt occuper la déesse à son tour. C’était peut-être une bonne occasion, et elle chercha son partenaire des yeux. Elle le remarqua très vite : il était resté en retrait, bougeant sans trop savoir quoi faire, en basse altitude. Elle lui fit quelques signes de la main, et sortit une Carte d’Incantation bien à elle. La voyant faire et comprenant à son tour, Luke acquiesça résolument et sortit une des siennes, puis commença à chercher un certain angle autour du lieu de conflit. Marisa quant à elle, continua de chercher une position adéquate, tournant autour et à distance de Shinki assaillie sur deux flancs …
La déesse n’avait pas pris la peine de relancer sa régénération qu’elle s’était de nouveau dotée de quatre sphères à génération de projectiles, lesquelles répandaient dans l’espace un nuage de boules épineuses rubis. La prêtresse s’était éloignée en conséquence, mais Rin ne l’entendait pas de cette oreille : bravant le barrage d’épines qui se dressait sur son chemin, elle se fraya un passage sans la moindre difficulté à travers le filet de la mort. Shinki ne la remarqua que trop tard … Quand les phalanges contractés de la chatte tamponnèrent sa pommette, et la firent détaler sur le côté sans le moindre contrôle. A peine le coup était porté que les sphères stoppaient leur génération de projectiles, même si ceux préexistants subsistèrent. L’expression déformée par la fureur de vaincre, Rin nagea dans la marée de sphères aiguillées et retourna à la hauteur de Shinki. Celle-ci avait, plantés sur tout son corps, une vingtaine de ces oursins aiguisés. Et ça n’allait pas s’arranger.
Car ni une, ni deux, la kasha lâcha sa brouette qui retomba mollement dans les airs pour saisir à deux mains les deux chevilles de la déesse pas encore redressée. Et d’un vif geste de rotation, mettant pour ainsi dire Shinki sur orbite autour d’elle … Elle la fit s’écorcher de force sur les projectiles qu’elle avait elle-même créés, en la faisant tourner autour d’elle, laissant l’énergie cinétique faire son office au contact des boules hérissées de pointe. La déesse n’émit aucun grognement, aucune plainte de douleur alors que des centaines d’épines s’enfonçaient partout dans sa peau. Elle était complètement à la merci de Rin, qui continuait de la faire défiler dans les airs en épongeant les projectiles-oursins … Et elle en eut par-dessus la tête. Une rage incommensurable déchira ses traits, alors qu’elle flottait toujours dans les airs, dans son mouvement de révolution incontrôlée.

Reimu écarquilla les yeux, mais il était déjà trop tard. Un fantastique éclat émeraude venait d’irradier du corps mutilé de Shinki, et elle n’eut que cet instant pour prévoir ce qui allait lui arriver. Car elle se sentit happée, avec une brutalité qu’elle ne se souvenait pas avoir connue, par une onde de choc verte qui l’envoya en arrière comme tout à l’heure. Mais cette fois, c’était bien plus intense. Presque insoutenable.
La violence fut telle que la prêtresse ressentit un craquement retentir à son épaule. Dans sa déchéance, elle sentit la sacoche de cuir qu’elle n’avait pas pensé à retirer se dérober de son buste. La lanière avait lâché à force d’essuyer des coups, mais celui-là avait été fatal. L’article de Kourindou chuta vers l’eau du lac tandis qu’elle fonçait en arrière en décrivant des saltos successifs et involontaires. Elle avait été littéralement soufflée par la déflagration … Et en reprenant peu à peu ses esprits, elle put voir que Rin avait subi le même sort, en sans doute pire : car elle se trouvait à encore plus grande distance de Shinki qu’elle, et avait été propulsé presque à la surface du lac où flottait d’ailleurs sa brouette. Dans le coaltar, Reimu tremblota puis vit que Marisa avait apparemment échappé à l’onde de choc en s’éloignant suffisamment ; et la sorcière était revenue à la charge, vers la déesse qui, englobée de fumerolles, se débarrassait des oursins rubis en se régénérant.
« LUKE, MAINTENANT !!! hurla-t-elle à pleins poumons. »
Diamétralement situé à l’opposé par rapport à Shinki, le jeune homme acquiesça en affichant une grimace qui montrait clairement son appréhension et son incertitude. Il leva néanmoins bien haut sa Carte d’Incantation, et l’activa sans plus de palabre tandis que Marisa faisait de même.
« Cartes Couplées ! retentit une même voix. »
La déesse laissa retomber ses fumerolles, désormais totalement guérie, et sembla réagir aux mots qui avaient été prononcés. Elle connaissait ça, maintenant. L’effet de surprise n’allait plus pouvoir être à l’œuvre. Leva la tête, elle vit le jeune homme accompagné d’un cortège de boules métalliques lui foncer dessus à planche de fer. Et elle pivota de quatre vingt dix degrés sur elle-même, pour se mettre de profil comparé à lui … Et également comparé à Marisa, qui arrivait de l’autre côté. Shinki leva les deux bras, dans leurs directions respectives, mains ouvertes, en position de croix. La rage ne s’était pas déparée de son visage.
Deux secondes après l’enclenchement de leurs cartes, Marisa était sur la déesse.
« OMNIDUST REV- »
Elle sentit un contact dans son dos. Et, se coupant net dans l’annonce de la technique …
Elle percuta avec une violence inoubliable le manieur de fer, qui arrivait par l’autre côté. Le choc fut aussi terrible qu’il était psychologique. Les sphères de Luke s’enfoncèrent horriblement en différents points du corps de la sorcière, tandis que les étoiles de celle-ci lui éclataient au visage et au buste … Puis, les deux partenaires rebondirent tout bonnement l’un contre l’autre, en effet ricochet, incapables de hurler de douleur tellement celle-ci était forte.
Et elle l’était aussi bien dans leur corps que dans leur fierté. Leur Carte Couplée, symbole de leur travail conjugué et perle de leurs efforts. L’Omnidust Reverie, ainsi qu’ils le réalisaient petit à petit, avait été dominé puis retourné contre eux …
Shinki s’était dégagée de la zone de danger après avoir fait rentrer les deux partenaires l’un dans l’autre, faisant échouer leur assaut coordonné. Elle tendit une paume ouverte vers Luke, qui tombait vers l’eau en se cabrant sur lui-même, malgré s’être cramponné à une barre matérialisée par réflexe en catastrophe. Une énergie émeraude se concentra entre les lignes palmaires de la déesse, qui chargea sa prochaine explosion suffisamment pour qu’elle soit mortelle en cas de mouche …

Luke expulsa un râle d’agonie depuis ses bronches, et tenta d’ouvrir les yeux. Il se tenait à une barre de fer coincée sous une aisselle et maintenue par l’autre main, comme s’il voulait se hisser dessus sans succès. Il avait beaucoup chuté, et l’eau ne se trouvait plus qu’à cinq mètres sous ses jambes, oscillant dans les airs. Il entrouvrit les paupières, légèrement ébloui par le soleil d’après-midi en altitude, pour voir la silhouette sombre et lointaine de Shinki où luisait l’éclat émeraude. Eclat qui commençait à devenir pharamineux. Hébété, le jeune homme ne comprit que trop tard qu’il allait sans doute y passer s’il restait planté là comme un idiot. Mais il était toujours étourdi par le choc dont la douleur ne s’était pas estompée …
Prenant sa cible en joue, la déesse tira. Un énorme projectile vert, surpuissant, s’éjecta de sa main en déchirant l’air sur son passage. Comme au ralenti, la quarantaine de mètres qui séparait le tir de Luke fut avalée petit à petit. Trente mètres, le jeune homme regardait cette boule mortelle avec son air ahuri, incapable de comprendre ce qu’il se passait. Vingt mètres, il commença à froncer les sourcils. Dix mètres …
La bombe émeraude libéra une énergie démesurée, éclatant avec la puissance qu’aurait eue la sphère hypercompressée originelle, utilisée sur Impera. Sous la puissance du souffle, des vagues énormes furent soulevées sur le Lac alors que l’espace d’une fraction de seconde, un véritable cratère aquatique se dessinait à sa surface. Le corps de Luke perça la peau de l’eau comme une flèche, disparaissant sous les flots … Alors que l’entièreté des airs était agitée dans tous les sens par la déflagration encore plus percutante que celle du Master Spark dévié. Se stabilisant dans les airs, au milieu de la tempête artificielle, Marisa tenta de faire avancer son balai pour comprendre ce qu’il s’était passé. Mais le vent l’empêchait de voir quoi que ce soit. Ce ne fut que plusieurs secondes plus tard, quand les temps revinrent à la normale, qu’elle put voir Reimu penchée vers la surface de l’eau, plus loin.
Une forme jaillit des profondeurs, soulevant une colonne de fluide dans son mouvement. L’instant d’après, un Luke détrempé reposait pied sur une planche de fer, alors qu’il s’était extirpé de là via sa barre. Il n’avait quasiment rien compris à ce qu’il s’était passé, car le souffle de l’explosion l’avait expédié à des mètres et des mètres sous la surface quand le sceau de blocage avait essuyé la bombe émeraude. Car oui, c’était bien un sceau de blocage qui venait de lui sauver la vie.
Mouillé sur tous ses vêtements, il commença négligemment à essorer ses manches en adressant un regard interdit à Reimu. Celle-ci, en le voyant faire, ouvrit grand les paupières et agita la main négativement.
« C’est pas ce que tu crois ! posa-t-elle fermement. Je ne faisais que te rendre la pareille, que ce soit bien clair entre nous !!
- … Tu crois vraiment que c’est le moment de penser à ça ?! »
Pas le temps de s’éterniser sur les causes et les raisons d’un tel échange : tous deux relevèrent la tête vers Shinki, laquelle avait été balayée dans le souffle de sa propre explosion. Et là, elle était en train de se battre vertement avec Rin, qui l’avait reprise en chasse. Un combat très physique se déroulait en altitude : la kasha tentait de rouer la déesse de coups, usant de son agilité féline et de techniques très bien placées, mais Shinki semblait s’y être faite. Elle bloquait sans le moindre mal … Marisa rejoignit très vite les deux ennemis jurés, sur son balai. Elle arracha d’un coup le pansement qui ornait sa joue, laissant apparaître une légère blessure cicatrisée à cet endroit.
« Restons pas là, elle a besoin d’aide !! enjoignit-elle avant de décoller vers le ciel. »
Ciel où se développait, encore et toujours, l’inquiétante fissure dans la barrière Hakurei. Immédiatement après la remontée de Marisa, Reimu et Luke rejoignirent le mouvement pour porter secours à la kasha …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 2 Sep - 14:14

« Vous perdez votre temps … »
Rin sentit son sang se glacer dans ses veines suite à cette phrase. Prononcée sur un ton froid, impérial, presque solennel. Il n’en fallut pas plus pour laisser une ouverture apparaître dans son jeu de combat, et se faire percuter par le poing fermé de Shinki en un uppercut sous la mâchoire. La kasha virevolta, sans rien pour se raccrocher ; elle avait même laissé sa brouette en bas, abandonnant là sa plus importante réserve d’énergie … Alors qu’elle voyait l’escadrille des trois autres se rapprocher, la déesse sut qu’il ne servirait à rien de s’acharner sur Rin, et décida de battre en retraite. Enfin, battre en retraite, c’était vite dit.
Le trio mené par Marisa fonça vers la fuyarde, prêt à riposter. La sorcière avait plus qu’envie d’en découdre, vu la forme que ses yeux avaient adoptée : elle avait généré de nouveau deux orbes étoilés, qui cette fois mitraillaient la trajectoire de Shinki de flèches vertes pour un feu nourri. Mais ça ne servait pas à grand-chose ; la déesse continuait sa route en se maintenant hors des tirs, et eut tôt fait de quitter la zone du Lac ondin. Très vite, ils se retrouvèrent au-dessus de la Forêt Magique de nouveau, cette fois sur le flanc latéral est … La montagne Youkai était proche, désormais. Une fois arrivée à cet endroit, l’ennemie s’arrêta, se retourna vers les trois qui la pourchassaient, et déploya largement ses trois paires d’ailes dans les airs. Marisa qui n’était plus qu’à une soixantaine de mètres en profita pour recadrer ses tirs sur Shinki, maintenant qu’elle était statique ; les flèches d’énergie commencèrent à la toucher, en rafales … Mais elles n’étaient pas assez puissantes, loin de là, pour arrêter la déesse dans ses actions. Celle-ci croisa les avant-bras devant elle au moment où les deux faisceaux de projectiles commencèrent à la matraquer, puis les étendit brusquement sur les côtés sans être déconcentrée le moins du monde.
Reimu et Luke étaient juste derrière la magicienne quand la contre-attaque de l’ennemie débuta. Marisa crispa le visage, une pommette se soulevant sous son œil. Tous trois s’arrêtèrent d’un seul coup, et observèrent la situation. Des nuées de boules blanches, de la taille de ballons mais sans doute bien plus dangereuses, avaient commencé à s’expulser de Shinki dans toutes les directions … Allant à l’allure que les étoiles défileraient si l’on voyageait dans l’espace en surpassant la vitesse de la lumière. Les sphères nacrées partaient dans des trajectoires rectilignes et en tous sens, prenant la déesse comme point de départ. Il éclatait ainsi un véritable feu d’artifice constant autour d’elle, qui répandait un enfer de tir dont la dangerosité augmentait au fur et à mesure que l’on s’approchait de son origine …
Le trio était encore assez loin, pour que l’esquive des quelques sphères qui leur parvenaient soit facile. Mais les tirs de la sorcière, qui prenaient Shinki en joue, finissaient inévitablement par toucher le feu d’artifice ennemi et se faisaient tout bonnement avaler par celui-ci. Ca ne servait à rien de l’attaquer à distance, il allait falloir plonger pour frapper un grand coup, à bout portant. Tous le savaient … Inquiet, Luke jeta un œil aux deux autres. Marisa croisa son regard, puis le renvoya vers Reimu. Celle-ci aussi jaugeait ses compagnons du regard. Et d’un commun accord qui ne nécessita pas de mot … Tous trois acquiescèrent, puis s’activèrent sans plus de propos. Alors que Shinki déchaînait l’enfer dans les airs, trois silhouettes humaines s’engouffrèrent entre les mailles de cette guerre des étoiles, se séparant pour tenter de l’atteindre.

( ♫ ) La prêtresse planait agilement dans les airs tout en esquivant les boules blanches sans le moindre mal, tantôt passant au-dessus, tantôt se décalant sur le côté, tantôt se frayant de justesse un chemin entre deux projectiles supersoniques. Elle avançait très lentement vers la déesse, très lentement mais sûrement. Pas loin d’elle, c’était la sorcière qui allait un peu dans tous les sens sur son balai. Au contraire, Marisa s’était très vite approchée de quelques dizaines de mètres de Shinki, mais elle était à présent tellement près et avait pris tellement peu d’anticipation qu’elle pouvait sentir les balles lui fuser à quelques centimètres d’elle toutes les secondes. Elle était bloquée … Quand au manieur de fer, sa trajectoire était la plus incertaine. Il n’avait qu’une maîtrise mitigée de l’esquive en enfer de tir, et évitait les attaques presque au dernier moment à chaque fois, sans réussir à s’approcher véritablement. C’était donc, plus ou moins, Reimu qui avait un avantage dans cette bataille.
La jeune fille tournoya une nouvelle fois sur elle-même pour passer entre deux sphères qui lui fonçaient dessus, sans lâcher l’ennemie du regard. Il lui fallait attendre une opportunité … Elle avait remarqué que, régulièrement, des failles apparaissaient dans le feu d’artifice entretenu de Shinki. Si elle arrivait à se retrouver dans l’une de ses failles au bon moment … Il lui suffirait de lancer une Carte d’Incantation, et elle pourrait la toucher de plein fouet. Mais il faudrait faire vite ; elle n’aurait que quelques secondes pour que l’offensive touche la cible. Reimu sortit donc une certaine Carte de sa tenue, et continua son approche mesurée en esquivant adroitement les coups de canon de plus en plus concentrés qui lui étaient adressés. Ca y était presque, elle le sentait venir. Dans peu de temps, elle allait pouvoir frapper …
« Prépare-toi bien, Shinki … pensa-t-elle, aussi déterminée qu’acrimonieuse. Dès que perdras tous tes moyens, je ne te laisserai pas une seconde de répit … »
L’occasion surgit. Devant les yeux de Reimu, un énorme boulevard au milieu des projectiles lumineux s’ouvrit comme la mer séparée en deux par une force divine. La prêtresse s’y engouffra, et …
« Qu-OUAARGH !! »
… écarquilla les yeux, et manqua d’hésiter pendant une fraction de seconde. Les lèvres pincées, devenues blanchâtres au point où elles étaient crispées, elle brandit sa Carte d’Incantation puis l’activa d’un geste de main. Elle se sentit très nerveuse, alors que le cri qui venait de retentir dans les airs se répétait en écho dans son esprit …
« Symbole Spirituel : Illusion Hakurei ! »
Toujours sans lâcher Shinki des yeux et fondant dans la faille qui allait se refermer dans quelques secondes, Reimu laissa une puissante énergie se libérer d’elle. En réaction, une longue ligne de sceau apparut entre elle et la déesse … Et, telle une lance formée de rectangles énergétiques rouges et blancs, parcourut les deux dizaines de mètres de la faille droit sur l’ennemie. Deux lignes de petites balles accompagnaient cette masse de sceaux alignés, légèrement en diagonale par rapport à eux, et sur les côtés. Le cortège fonça sur Shinki … Et les sceaux la percutèrent alors avec force, bien plus puissante que si Reimu avait jeté ces projectiles manuellement. Sous les impacts répétés et extrêmement fréquents, la déesse finit par cesser le feu, cabrée de partout. Le feu d’artifice de sphères blanches cessa alors, et une ouverture était créée … Mais Reimu ne pouvait pas aller au contact tête baissée, comme ça. Pas en se souvenant du hurlement qui avait déchiré l’atmosphère.
La jeune fille se retourna, inquiète. Tout ce qu’elle put voir, c’était Marisa qui volait vers les arbres de la Forêt. Luke avait été touché.

Elle regarda Shinki ; visiblement, elle avait l’air encore un peu secouée par le coup qu’elle avait encaissé. Ca ne durerait pas éternellement … Rapidement, la prêtresse plia les jambes, puis les détendit pour décoller à toute vitesse vers le sol. En direction de la sorcière qui allait poser pied à terre dans une seconde. Il ne lui fallut guère de temps pour l’imiter, et pouvoir la silhouette prostrée du manieur de fer jusque là cachée par les feuillages. Elle s’approcha, le visage grave. Luke était agenouillé par terre, une main plaquée contre son abdomen et l’autre contre sa bouche … Il était penché en avant, les yeux exorbités, et exhalait des râles de douleur insupportables. Marisa s’accroupit juste à côté de lui.
« Luke, ça va ?! »
Pour toute réponse, il ferma les yeux et expulsa un horrible bruit de régurgitation. Et c’était un signe qui ne trompa pas. La seconde qui suivit, il poussa un deuxième râle semblable, et fut contraint de retirer la main de sa mâchoire. Son cri fut interrompu par le flot immonde qui se déversa de sa bouche, une abondance de liquide orange mêlé de filets rouges, dans laquelle baignait des granulés non-digérés. Un mélange de bol digestif, de sécrétions stomacales et de sang écarlate se répandit dans l’herbe, dans une flaque peu ragoûtante. Cabré de spasmes musculaires, il tenta désespérément de se reprendre, ce à quoi la magicienne l’aida en lui posant une main dans le dos. Quelques secondes plus tard, après avoir toussé les restes de mixture dégoûtante qui souillaient sa bouche, il se mit à respirer à grandes goulées, totalement hors d’haleine. Il s’était vraiment pris cette sphère de plein fouet …
« Reste là … finit par dire Marisa. On se charge du reste.
- N-nan …! Il m’en faudra plus !!
- Luke, arrête de faire l’idiot ! Tu n’es …
- TAIS-TOI !! »
Elle se recula, choquée. Luke venait de se relever, les yeux injectés de sang et les membres tremblant de rage sur tout son corps. Il était littéralement au bord de la crise de nerf, et rarement la sorcière l’avait déjà vu dans un tel état de colère latente. Mais sur ce coup-là, franchement, ça faisait peur. Il valait vraiment mieux ne pas l’énerver, et attendre qu’il reprenne ses esprits. Le choc qu’il avait essuyé en se prenant cette balle avait dû être rude …
Elle se releva à son tour, puis se saisit de son balai laissé non loin. Reimu qui avait assisté à tout cela se retourna d’un coup vers le ciel, paniquée.
« Attention !!! »
Son cri d’avertissement fut sans doute salvateur pour les deux autres, qui s’envolèrent sans demander leur reste sur leurs moyens de vol respectifs, alors qu’une gigantesque explosion émeraude balayait les arbres de la zone. La prêtresse s’était également envolée à temps et tous trois quittèrent le sinistre qui creusa une nouvelle clairière, parmi les nombreuses qui avaient intégré la Forêt Magique malmenée au cours de ces dernières années …

Reimu sentit une présence revenir sur le champ de bataille, ou plutôt les airs de bataille : en tournant la tête à gauche, elle vit que Rin les rejoignait depuis le Lac ondin. Elle avait repris sa brouette, mais ne semblait plus tout à fait au même faîte de sa forme physique … C’était pas bon. La situation se dégradait. La prêtresse jeta un vif coup d’œil aux deux autres, qui s’en étaient très bien sortis suite à l’explosion, et volaient en restant groupés en contrebas, près des cimes. Enfin, elle regarda Shinki. Celle-ci, après avoir bombardé la forêt, avait généré quatre nouvelles sphères enveloppées de fumerolles rouges. Elles n’étaient pas fixées sur ses ailes, mais flottaient devant elle … Et commencèrent à libérer des rafales entières de projectiles rouges, en forme de gélules. Elles prirent en joue chacun des quatre membres du groupe … En voyant le faisceau qui lui était adressé, Reimu esquiva à la dernière seconde, mais réussit à rester hors d’atteinte. Ce qui ne fut pas nécessairement le cas de tout le monde, mais les pertes furent minimisées dans tout le quatuor. La prêtresse prit son courage à deux mains … Et les étendit brusquement sur les côtés, faisant voler les manches de sa tenue de miko. Une seconde plus tard, le faisceau de projectiles traversa l’endroit où elle se trouvait, mais la jeune fille n’était plus là pour essuyer les coups …
Shinki entendit un bruit succin au-dessus de sa tête, et fit volte-face en levant le nez. Elle flanqua ses deux avant-bras en X contre la semelle de Reimu, laquelle venait de réapparaître dans les airs et lui avait adressé un surpuissant coup de pied descendant. La force qui avait été mise fut telle qu’une onde de choc détonna presque au point d’impact … Les sphères génératrices de la déesse disparurent, alors que la prêtresse prenait appui sur ses bras pour s’écarter puis repartir à l’assaut. Le visage froid comme de la glace, Shinki dévia sans le moindre mal le poing que Reimu comptait lui enfoncer dans la face, puis bloqua le sceptre qui aurait dû happer son cou. La prêtresse illumina soudain son pied d’une vive lumière orangée, et décrivit alors un véritable salto arrière pour aller enfoncer sa chaussure dans le ventre de la déesse, dans la rotation. Celle-ci bloqua encore une fois, cependant, mais la force fut telle qu’elle réussit à la déséquilibrer … La glace de façade se brisa alors pour laisser apparaître des traits crispés, tandis qu’en reculant, Shinki put remarquer que Reimu s’était mise à tourner sur elle-même comme une toupie en disposant son bâton de côté. L’instant qui suivit … Le bois entra en une formidable collision avec les deux avant-bras en croix de la déesse, et vint se caler dans l’angle de côté ainsi formé dans un énorme bruit de claquement.
Le visage de Reimu se trouvait désormais à dix centimètres de celui de Shinki, et les deux se dévisagèrent en montrant les crocs, exhalant une respiration pleine d’acidité et de véhémence. Elles étaient vraiment face à face, la rage au ventre. L’échange oculaire dura encore quelques secondes, avant que la déesse ne fasse un brusque mouvement des bras. Le sceptre de miko fut repoussé, et la prêtresse dut reculer de nouveau pour éviter le crochet que Shinki lui avait envoyé vers la tempe. La seconde qui suivit, Reimu braqua son bâton vers l’ennemie à deux mains, et lui fondit dessus en estoc. La déesse réceptionna le bout de l’arme à pleines mains, enserrant ses doigts autour pour l’empêcher de lui percuter l’abdomen, mais recula encore un peu sous la force. Reimu était … Extrêmement forte. Bien plus forte qu’elle n’en avait l’air.
A cette pensée, Shinki eut un sourire mauvais. Un rictus chargé d’animosité … Mais aussi, d’un perturbant plaisir malsain.
« Oui, tu n’es pas mal dans ton genre toi non plus … maugréa-t-elle sans se déparer de ce sourire. Il faut croire que c’est de famille.
- … »
Reimu fit de son mieux pour garder contenance et essayer de ne pas prêter attention à ce que disait la déesse, mais rien n’y faisait. Elle dégagea brusquement son sceptre de la prise de Shinki, et asséna un nouveau coup, cette fois circulaire face à elle. La déesse esquiva avec une facilité déconcertante, prononçant ses mots sans discontinuité, tandis que la prêtresse s’acharnait sur elle pour tenter de la toucher …
« Tu sais, je n’ai aucune intention de te tuer, il faut que tu le saches ! susurra-t-elle d’une voix mielleuse en esquivant un autre coup. C’est peut-être une autre personne qui aurait cette intention … Mais ce n’est pas pour ça que je suis là ! Alors essaie un peu de me comprendre, entre personnes qui ont perdu un être cher, on devrait pouvoir s’entendre ! »
Reimu se mordit la lèvre, et tenta encore de frapper Shinki de toutes ses forces, mais rien à faire. Elle continuait d’esquiver sans arrêt … Et ses mots …
« … Tête brûlée, va, continua-t-elle. Tout son portrait craché, ce n’est pas croyable. Enfin, remarque, non, elle au moins était plus calme et posée. Mais en dévouant son Ultime Sacerdoce, elle a signé une fin abrupte et irréfléchie à sa vie … J’en ai la larme à l’œil.
- …!! »
Reimu s’arrêta brutalement dans son mouvement, les lèvres entrouvertes et le regard vide de toute expression. Ce … Ce qu’elle venait de dire … Mais …
… Non …

Pendant ce temps, en contrebas …
Marisa et Luke s’étaient jusqu’à présent contentés de contourner largement Shinki en survolant les arbres. La déesse se trouvait plus loin en altitude, et ils avaient essuyé des séries de projectiles précédemment. Le jeune homme sur sa planche s’était encore fait toucher, même si l’effet avait été moins grave que tout à l’heure … Il était à présent trempé de sueur, et respirait difficilement, tentant de suivre le rythme infernal que ce combat imposait. La sorcière qui avait toujours des pansements sur un bras regarda Reimu qui venait de se stopper en pleine action, en haut. En la voyant ainsi soudainement inactive, la magicienne eut un mauvais pressentiment. Quelque chose de grave était en train de se passer.
« Luke … Bordel, il faut aller l’aider ! On y va à deux, ok ? D’accord ? … Luke ? »
En se tournant vers lui, étonnée par son mutisme inhabituel, Marisa sentit une sensation glaciale parcourir son échine. Quelque chose avait changé. Quelque chose … de nouveau.
( ♫ ) Luke n’écoutait plus. Luke n’entendait plus, même. Son regard, perdu dans la direction de Shinki en hauteur, exprimait un sentiment terne et las qui semblait presque attester de la perte de son âme. Ses yeux mi-clos étaient injectés de sang, et les bras tremblant, il fixait la déesse en altitude debout comme un piquet sur sa planche de fer. En cet instant, il semblait avoir profondément changé. Comme s’il était à l’article de la mort psychique, et qu’il ne savait plus où il en était. On pouvait presque voir ses tempes claquer à chaque pulsion sanguine dans sa tête, statique alors qu’il respirait et expirait d’un rythme monocorde et négligé. Puis d’un seul coup … Il ouvrit ses yeux en grand.
La planche de fer sur laquelle il se trouvait décolla à une vitesse ahurissante vers la voûte céleste, fonçant comme une fusée vers Shinki. En ce moment, dans son esprit, tout s’était subitement enflammé. Cette déesse … Qu’est-ce qu’elle était venue foutre ici ? De quel putain de droit se permettait-elle de regarder ce qui lui faisait face, et de décider de si elle pouvait le détruire ou non ?! Une acidité démentielle naissait de ces questions dans l’âme bel et bien présente de Luke, autour duquel commença à apparaître des nuées entières de formes métalliques en une masse incalculable. En ce moment, une seule préoccupation avait envahi ses pensées, toutes centrées vers cet objectif unique et délétère : la destruction de Shinki. Plus rien d’autre ne comptait.
La déesse tourna mollement la tête vers sa droite, et vit le jeune homme se ruer vers elle en poussant un hurlement plein de rage. Surprise, Shinki eut un brusque mouvement de recul, et se mit en position de garde. Bien lui en prit, car un cylindre de fer s’écrasa brutalement contre ses bras placés en protection, faisant ricochet dessus pour s’envoler plus loin en arrière en tourbillonnant. Luke jaillit comme de nulle part devant elle, alors que sphères, pavés, barres, et autres formes indéterminées de métal s’accumulaient par centaines tout autour de lui, le plaçant au centre d’un véritable nuage de projectiles destructeurs. Et ça n’arrêtait pas. Générée par une volonté inflexible, la mitraille de métal continuait de gicler à partir des airs qui environnaient le garçon au cœur de fer et à l’âme d’acier.
« VA AU DIABLE !!!!! hurla-t-il d’une voix déformée par la furie. »
Et les impacts se succédèrent à une vitesse telle que les formes déchirèrent la lumière solaire dans des frames stroboscopiques. Agité comme un possédé, hurlant comme un damné, il s’était mis à distribuer des coups de bras au vide alors que ses projectiles suivaient le mouvement en se fracassant tous les dixièmes de secondes contre les membres de la déesse. La violence des coups qu’il envoyait était telle que Shinki reculait constamment, mètres par mètres, et en semblait même prise au dépourvu. La mitraille continuait d’apparaître autour de Luke, comme autant d’armes surgies des enfers en quantités inépuisables, pour s’abattre sur l’ennemie en une grêle qui aurait pulvérisé un être humain normal. Mais tel un colosse indestructible face à une pluie de météorites, la déesse résistait.
Il eut un mouvement descendant de ses deux bras, comme s’il voulait passer un énorme objet par-dessus son dos. En réaction, un cube gigantesque de deux mètres d’arête prit forme instantanément au-dessus de lui, et décrivit un arc-boutant qui avait Shinki pour finalité. Elle leva compulsivement le bras et réduisit en miettes la masse contondante, d’une déflagration émeraude. Luke fondit sur elle comme un rapace, la repoussant encore plus en arrière alors qu’il l’avait déjà bien faite reculer sur vingt mètres. Les formes continuaient de s’abattre, sans faillir, sur son corps en le martelant avec une puissance à lui briser les os. Mais à sa grande stupeur, dans sa folie destructrice, le jeune homme put voir que l’ennemie commençait à dévier directement ses attaques tachycardiques de revers de main …
Ravalant sa salive, Luke continua de mener son assaut impulsif et belliqueux contre vents et marées. Shinki commençait à agir vraiment très vite, et balayait sur le côté de plus en plus de formes métalliques censées la réduire en charpie. Le jeune homme se fatiguait, mais animé d’une rage folle, ne s’arrêta pas de convertir de l’air en fer et de l’expulser sur l’ennemie comme une véritable machine à tuer. Sous la marée de métal, la déesse ne semblait plus qu’à peine en difficulté. Elle repoussait sans vergogne les assauts de Luke, alors qu’un fin sourire se profilait sur ses lèvres. Elle commençait à le dominer. L’effet de surprise du manieur de fer était passé, et il ne lui restait plus que la force à faire parler. Ne lâchant pas la grappe, il continua, encore et encore, à mesure que l’efficacité de ses actions diminuait exponentiellement …
Shinki bloquait tout, maintenant. Les paquets de métal giclaient de part et d’autre de la déesse, déviés de leur trajectoire puis s’évaporant sans préavis. Jusqu’à présent, il y avait eu au moins cinq mètres pour séparer Luke de son opposante, grâce à son cortège sans cesse renouvelé, mais sa fatigue le trahissait. De moins en moins de matière était à sa disposition, et il se sentait sur le point de flancher. Non … Il ne devait pas … abandonner …!! A présent à quatre mètres, il balança furieusement les dernières formes qui étaient encore à sa disposition, visant les yeux, les jambes, les mains de Shinki, n’importe quoi tant que ça pouvait la blesser ! Derrière lui, un énorme boulet encore plus volumineux que le cube précédent se forma, imprégné de toute sa furie la plus primaire. Elle ne reculait plus. Il ne l’acculait plus. Il s’élança vers elle, envoyant l’objet céleste. Elle leva le bras gauche … Et repoussa encore une fois cette gigantesque boule, presque sans mal. Dans le mouvement, Luke avait foncé une dernière fois vers elle, et ne put que voir avec effroi la paume ennemie s’illuminer d’une lumière émeraude alors que son front s’en approchait. Le sourire démoniaque de Shinki fut la dernière chose qu’il put apercevoir, avant que l’explosion ne retentisse et mette fin à toute chose. Son corps choqué lui parut chuter au ralenti, alors qu’il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Et voyant la silhouette de la déesse s’éloigner, le manieur de fer vaincu tendit vainement un bras vers elle comme pour s’y accrocher …

Marisa était sidérée. Perchée sur son balai, l’expression ébahie, elle avait regardé le déchaînement que Luke venait de libérer. Incapable d’agir face à cette vision presque surnaturelle, elle était restée en suspens, attendant que l’image ne se brise. Et c’était ce qu’il venait de se passer, car la détonation verte qui avait désarçonné le jeune homme de sa planche de fer avait coupé court à la scène. En voyant son partenaire tomber en chute libre vers les arbres, la sorcière se réveilla instantanément et donna une impulsion à son balai qui repartit à toute berzingue. Qu’est-ce qu’il s’était passé, l’espace de trente secondes ?!
« Luke … murmura-t-elle. Qu’est-ce qu’il t’a pris, bordel ?! »
Rasant les arbres, elle atteignit très vite l’endroit où Luke était censé perforer le feuillage, et le rattrapa au vol comme elle le put en manquant de perdre le contrôle. Il n’était pas extrêmement lourd, mais son balai n’était pas forcément adapté pour porter deux personnes ! En tout cas, l’explosion qu’il avait essuyée à bout portant l’avait salement amoché. Il semblait à peine conscient, et était couvert de suie …
Alors qu’elle voyait vaguement la sorcière retourner au sol avec le jeune homme, Reimu releva lentement la tête et laissa un regard indescriptible se refocaliser sur Shinki. Celle-ci, vingt-cinq mètres plus loin, avait engagé un nouveau duel avec une kasha qui avait pris le relai après Luke. Même si pour le coup, Rin attaquait plus dans l’optique de gagner du temps, et avait engagé une Carte d’Incantation en conséquence … La prêtresse aurait dû y aller également, pour lui prêter main-forte et réfléchir à un moyen de neutraliser définitivement la déesse avant qu’elle ne cause d’autres dommages. Mais … Ce n’était pas possible. Pas avec les pensées chargées de peine que l’ennemie lui avait insufflées dans l’esprit.
« … Shinki … marmonna-t-elle d’un ton fantomatique. »
L’insouciance … Est-ce que c’était vraiment le meilleur moyen d’oublier son chagrin ?
Elle avait toujours cru que c’était la meilleure chose à faire. Quand un événement que l’on est incapable de supporter survient … S’enfermer en se lamentant sur sa peine n’était pas l’attitude qu’il fallait adopter. Cela ne faisait guère qu’agrandir la déchirure, et engendrait davantage de chagrin, et le cercle vicieux s’instaurait. Il fallait donc se relever … Et continuer de vivre, envers et contre tout, en essayant d’oublier la tristesse et de cueillir le jour. Dire que pendant toutes ces années, elle avait presque réussi à le faire. Non, elle avait vraiment réussi : tous ces bons moments passés avec Marisa, tous ces instants de fierté et de bonne humeur qu’elle avait pu vivre, avec tout ça, comment pouvait-elle dire qu’elle n’avait pas été heureuse ? Pouvait-elle se permettre de renier tout ceci ? C’était absurde. L’insouciance, ça lui avait été comme un gant, en fait.
Sauf que ce gant venait tout bonnement de se déchirer. Le voile qui recouvrait cette partie de sa vie, qu’elle avait jeté dessus en espérant ne jamais avoir à la revoir, était tombé. Ainsi qu’elle l’avait senti, quelques semaines plus tôt … Cette sensation insaisissable qui s’était emparée d’elle, alors qu’elle balayait négligemment la cour du sanctuaire … Cette histoire dont elle avait peur plus que de tout revenait devant elle, et lui demandait des comptes. Elle aurait dû s’en douter … Son intuition ne la trompait pas. Tôt ou tard, Reimu aurait dû savoir qu’elle aurait à affronter ses craintes enfouies. Tôt ou tard, le moment viendrait où elle devrait porter un regard sur les blessures du passé. Et ce moment … C’était maintenant.

Rin éructait des miaulements de plus en plus douloureux, alors que les nuées de fées zombies qui englobaient Shinki se faisaient oblitérer par paquets entiers, et que la déesse lui infligeait des coups physiques de plus en plus sévères. Elle avait tenté une approche combinant enfer de tir et corps à corps, ce qui n’avait franchement pas abouti. Son opposante ne cessait de réduire ses projectiles à néant, et … Mine de rien, la brouette de la kasha commençait à s’amenuiser. Ce n’était donc guère plus qu’une soupe de pompons blancs qui gravitait dans les airs pour mettre Shinki en difficulté, laquelle s’obstinait à tout éviter ou à tout anéantir, se frayant constamment des chemins vers son adversaire. Encore une fois, Rin dut tenter de bloquer le coup de poing qu’elle lui adressait en plein visage, ce qu’elle parvint à faire … En contrepartie de quoi, elle essuya un uppercut dans le thorax.
« Guuuuh … »
Elle donna une impulsion de son autre main, et la brouette qu’elle tenait décrivit une courbe ayant l’ennemie sur sa trajectoire. Le chariot faucha le vide, tandis que la déesse s’élevait au-dessus d’elle, incroyablement rapide. L’instant qui suivit, la kasha ne put que voir une ombre passer devant ses yeux, pour lui masquer une grande partie de sa vision. Elle sentit quelque chose s’appuyer contre son visage. Shinki venait de lui saisir la face d’une main … Et Rin sentit la chose se répandre en elle. Elle tenta de se débattre tout d’un coup, paniquée, mais c’était déjà trop tard : l’intégralité de ses membres venait d’être paralysée. Incapable de faire un geste, tous les projectiles qu’elle avait semés retournèrent au néant, alors qu’elle lâchait sans s’en rendre compte sa brouette trop lourde. Satisfaite, la déesse sourit puis souleva légèrement la proie de sa position aérienne avant de la lâcher ; au moment où Rin commença à tomber, toujours immobile … Elle encaissa un terrible coup de pied retourné de Shinki, asséné comme un piston, qui lui éclata dans le ventre, aussi terrifiant qu’un coup de tonnerre. La chatte fut propulsée à des dizaines de mètres dans les airs, commençant à chuter librement. L’ennemie fit craquer ses phalanges, puis …
Son souffle se coupa brutalement. Un bruit de claquement tonitrua à tous tympans, signe que quelque chose venait de surpasser la vitesse du son, dans un vacarme assourdissant. Avant qu’elle ne comprenne quoi que ce soit à ce qui lui arrivait, elle eut l’impression d’avoir été emplafonnée par une force cosmique, et la douleur qui se répandit dans son corps depuis son abdomen la conforta dans cette hypothèse. Incompréhensive, elle fit des mouvements de tête-à-queue dans les airs, défilant en ceux-ci sur une bonne trentaine de mètres avant de réussir à s’arrêter puis se stabiliser. Elle se remit tête en haut, et se massa le ventre, l’expression douloureuse … Pour voir, dix mètres devant elle, la silhouette au regard invisible de la prêtresse vêtue de blanc et de rouge. Shinki haussa un sourcil, incrédule face à une telle poussée de puissance chez son adversaire. Reimu n’avait jamais porté de coup aussi fort, auparavant …
« … Alors c’est toi … marmonna celle-ci, d’un timbre monotone. »
La déesse sembla ne pas comprendre tout de suite, mais … Le léger rictus qui agrémenta ses lèvres juste après ce temps de stase n’y trompa pas. Elle frotta encore un peu son abdomen, puis étendit gracieusement ses six ailes dans son dos, fixant la prêtresse aux yeux masqués par les cheveux qui lui retombaient sous le front.
« C’est moi, c’est-à-dire ? releva-t-elle. »
Reimu trembla. Sa respiration était devenue erratique, et ses mâchoires serrées laissaient apparaître des creux aux coins de ses lèvres. Elle serra les poings, faisant saillir ses veines sur le dos de ses mains, tenant nerveusement son sceptre de miko dans l’une d’elles … Puis prit une inspiration aussi profonde que soudaine. Elle releva la tête vivement, et ses cheveux soulevés laissèrent apparaître ses deux yeux noisette, aux pupilles rétractées par une fureur inimaginable.
« C’EST TOI … QUI A TUÉ MA MÈRE !!!!! rugit-elle d’une voix suraiguë. »

( ♫ ) Le rictus de Shinki s’agrandit. Devant elle, Reimu peinait à garder son sang-froid, pour le peu qu’il lui en restait. La jeune fille avait ses cheveux en pagaille qui lui tombaient sous le front, découpant son expression faciale en raies pleines de colère entremêlée de désespoir. Elle respirait à grandes goulées, et un feu ardent semblait avoir pris naissance au plus profond d’elle-même. Elle avait vraiment changé du tout au tout … La déesse croisa les bras, et se mit de trois quarts face envers elle, l’air amusé.
« Tu fais erreur, prétendit-elle. La personne qui a mis fin aux jours de ta mère n’est pas moi.
- MENTEUSE !!! »
Reimu fondit sur Shinki, et fendant l’air, son tibia heurta avec une force absolue les deux avant-bras de la déesse qui recula sous le choc d’une violence invraisemblable. Elle se dégagea, et pivota par la gauche pour éviter le coup de bâton asséné que la prêtresse lui envoya. Le papier tressé du sceptre émit un sifflement aigu dans les airs dans le mouvement, un son proprement inhabituel et attestant de la vitesse surnaturelle dont Reimu faisait maintenant usage. La seconde suivante, Shinki tendit ses deux mains à hauteur de son abdomen pour y réceptionner la cuisse que la jeune fille comptait y enfoncer. L’impact entre la jambe de Reimu et les bras de la déesse fut tel qu’une vibration douloureuse se répandit dans ses membres supérieurs, la forçant à se reculer en précipitation pour ne pas se prendre davantage de dommages. Mais la jeune fille était partie dans une série d’attaques extrêmement rapides, ne lui laissant aucun répit. Bloquant sans trêve ni repos, l’ennemie sembla elle aussi perdre sa façade et laissa sa rancœur transparaître clairement dans ses traits, alors que l’échange de coups et de parades se déroulait sans interruption.
« Je te dis que NON, je ne l’ai pas tuée !! vitupéra-t-elle, hors de ses gonds. Cette idiote s’est tuée toute seule, sans que PERSONNE n’ait besoin de l’aider ! ET TU DOIS LE SAVOIR MIEUX QUE QUICONQUE !!!
- ET JE SAIS MAINTENANT QUE TOUT EST DE TA FAUTE !!!! hurla la prêtresse en flanquant un nouveau coup de sceptre. DES TROIS PERSONNES QUI CONNAISSENT L’EXISTENCE DE L’ULTIME SACERDOCE, TU ES LA TROISIÈME !!!! CELLE QUI L’A POUSSÉE À L’UTILISER !!! »
Après avoir distribué un surpuissant coup de talon à Shinki qui recula encore sous le choc, Reimu extirpa furieusement un sceau de sa tenue de miko. La déesse sembla anticiper le coup, et amorça une manœuvre pour se libérer du champ d’action de la prêtresse, mais rien à faire. La jeune fille était trop rapide. Emprisonnée au cœur d’un sceau de blocage bleuté, Shinki ne put cette fois rien tenter du tout pour parer le coup de coude que Reimu lui planta dans le ventre. La paroi éclata en morceaux, tandis que libérée, la déesse cracha de la salive sous la force de l’attaque. Courbée sur elle-même, elle fut totalement vulnérable pour la prêtresse qui illumina son pied d’une lumière orangée … Et exécuta un salto arrière tout en emboutissant le bout de sa chaussure sous la mâchoire de Shinki. Celle-ci eut l’impression que ses dents se brisèrent entre ses maxillaires, et recommença ses cabrioles grotesques dans les airs, décrivant une cloche en ceux-ci.
« Je commence à comprendre, maintenant … marmonna Reimu, fébrile. »
Elle balança une nouvelle liasse de sceaux de purification, laquelle fila sur Shinki alors qu’elle n’avait même pas encore ralenti sa trajectoire incontrôlée. La déesse se fit pilonner par une vingtaine de carrés magiques acérés, lesquels distillèrent en elle une aura étonnamment efficace. Elle finit par se remettre en station normale, en garde et momentanément débordée. Le poing de Reimu s’abattit alors avec cette inhabituelle force dantesque sur ses avant-bras en croix, et y resta fiché comme un clou planté dans du bois.
« Ce n’est pas la première fois que tu tentes de faire ça, hein ?!! fulmina-t-elle. C’était TOI, il y a douze ans !!! Et dire que je ne m’en suis jamais doutée … DEPUIS COMBIEN DE TEMPS PROJETTES-TU DE T’APPROPRIER GENSOKYO ???!
- Les pauvres mortelles de ton espèce ne peuvent RIEN comprendre à tout ce que j’ai enduré jusque maintenant !!! »
Shinki repoussa rageusement Reimu, et tenta de lui asséner un puissant coup de poing au visage. La prêtresse n’eut aucun mal à le dévier, mais la vapeur venait de s’inverser : à présent, c’était la déesse qui avait l’initiative, et c’était au tour de l’humaine de se préserver des coups.
« SAIS-TU SEULEMENT CE QUE C’EST QUE DE SE TAIRE PENDANT UN MILLÉNAIRE ??! D’attendre dans l’ombre qu’un espoir jaillisse ?! De rester isolée de toute chose en pensant qu’il faille se résigner, et que rien ne peut nous aider au monde ? ET TU OSES CROIRE QUE TU COMPRENNES ?!
- Tu délires !! Je n’accepterai AUCUNE justification à tes actes ! Gensokyo n’a pas à payer pour tes caprices quels qu’ils soient !!! »

Le combat venait de prendre une toute autre dimension. Les coups physiques que Shinki et Reimu s’échangeaient n’étaient que bien peu de choses par rapport à la véritable confrontation qui avait lieu. La bataille était dorénavant psychologique … Les paroles acerbes que les deux opposantes s’adressaient mutuellement étaient tout autant de flèches empoisonnées qui pénétraient leur chair, et tentaient de faire flancher l’autre. La prêtresse, par contre, ne comprenait rien du tout au charabia de son ennemie. Qu’est-ce que tout cela signifiait, à la fin ? C’était quoi, cette histoire d’attendre un millénaire, d’avoir perdu tout espoir et de ne pouvoir jouir d’aucune aide ? Shinki avait tout Makai sous ses ordres, rien ne lui manquait. Makai qui était bien plus étendu que Gensokyo, et où elle avait un pouvoir qu’elle ne trouverait nulle part ailleurs. C’était incompréhensible, ça n’avait aucun sens. Et plus que tout, plus que tout … C’était elle. C’était à cause d’elle, s’il y avait douze ans, sa mère avait subitement disparu de la surface du monde. Elle en avait la preuve irréfutable. Et c’était avec ses poings et ses pieds qu’elle allait faire parler le brasier qui flamboyait de rage et de tristesse, au plus profond de son cœur, et jaillissait de ses yeux en larmes amères et perlées.
« ESPÈCE D’ASSASSIN !!! s’égosilla-t-elle en abattant ses doigts crispés dans la tempe de la déesse. »
Shinki esquiva de justesse le coup de feu que Reimu lui avait visé en pleine tête, et poussa un grognement d’exaspération. Ce fut à son tour d’envoyer son poing, cette fois vers la poitrine de la jeune fille aux joues humides, où il tamponna la surface ligneuse d’une paume de main. Elle envoya l’autre poing qu’elle avait à disposition, et il percuta à son tour la deuxième main de la prêtresse qui referma les doigts dessus. Ainsi en stase, bloquées, les deux ennemies se dévisagèrent en chien de faïence.
« C’est cela, désigne-moi comme tu le souhaites !! cingla la déesse. Disparaître sans laisser la moindre trace, c’est juste ce que votre lignée maudite mérite !!! C’est fort dommage, quand même, n’est-ce pas ? Mourir sans même laisser quelques cendres derrière soi, en se volatilisant à jamais de l’existence, pour toute dernière volonté. Kimikya Hakurei … Aucune tombe ne pourra porter ce nom, désormais !! »
A l’écoute du nom de sa mère, Reimu se sentit soudain vaciller. En sentant la pression de ses phalanges se relâcher sur ses poings, Shinki sauta sur l’occasion et se dégagea, puis en profita pour asséner un crochet surpuissant dans la tête de la prêtresse. La jeune fille sentit une explosion de douleur éclater au sommet de sa joue gauche, et tournoya sur elle-même en basculant en arrière … Souriant de tout son soûl, la déesse pointa sa paume vers sa cible et laissa l’énergie émeraude s’y condenser. Quand Reimu revint à elle, et lança son regard vers l’ennemie, elle eut à peine le temps de se décaler pour que le projectile ovoïde transperce l’espace à côté d’elle, dans une esquive de dernière minute. Lasse, elle fixa intensément son opposant, laquelle souriait toujours, imperturbable … Puis, des fumerolles rouges englobèrent l’intégralité de son corps.
Aussi perplexe qu’alerte et abattue, Reimu la vit soudain lever les bras vers la voûte céleste. Les fumées rouges se condensèrent vers le haut, et …
« NOOOON !!! hurla-t-elle. »
Elle balaya à la vitesse du son les deux membres de Shinki d’un coup de pied circulaire. La déesse, surprise par cette intervention ultra rapide, laissa les deux sphères écarlates se former au-dessus de ses paumes … Mais ses bras avaient été déviés de la visée qu’elle avait prise. Et ainsi … Les deux éclairs extrêmement larges, ramifiés et calcinant l’air pur, plutôt que d’aller s’abattre sur la fissure préexistante dans la Grande Frontière pour l’aggraver à un stade critique, apparurent en direction oblique vers une partie du ciel plus proche de l’horizon. L’espace de quelques instants, durant la vie du tonnerre qui gronda avec un niveau sonore aberrant, la pénombre envahit l’espace … Reimu sentit de nouveau quelque chose éclater brutalement en elle, et ne put que constater avec douleur l’apparition d’une nouvelle tâche jaune-orangée dans le bleu du ciel. Plus loin et moins grande certes de la première, laquelle avait continué de se développer durant tout ce temps, elle ne laissait toutefois présager plus rien de bon pour la suite des événements …
« Si je ne peux pas avoir Gensokyo, PERSONNE NE L’AURA !!! s’exclama Shinki, remise de son impact. Si cette voie est sans issue … Il ne me reste plus qu’à accomplir notre vengeance comme il se doit !! »
Reimu serra les dents, ses nerfs de plus en plus à vif. Déjà qu’elle avait du mal à ne pas ressasser les vieilles mémoires de son enfance sans laisser couler les larmes de ses yeux, les actes de la déesse menaçaient de lui faire perdre la raison et devenir complètement folle. Elle se sentait tiraillée de partout, perdue dans un maelström d’émotions qui, chacune prise à part, aurait déjà pu lui faire courber l’échine. Mais si toutes étaient ensemble, en même temps, à la frapper de toutes parts … Elle n’allait jamais pouvoir tenir le coup. Elle en avait marre. Plus que marre … Elle voulait en finir, ici et maintenant …
Se retournant vers Shinki et la dévisageant avec un regard meurtri, la prêtresse serra les poings, les dents, étira les lèvres. Une volonté inébranlable surgit de ses tripes, et l’anima d’une dernière motivation à toute épreuve. Elle tremblota un peu, puis soutint les yeux de l’ennemie qui semblait prête à réengager les hostilités.
« … Qu’on en finisse … !! »

Marisa avait déposé Luke au pied d’un arbre. Le jeune homme, dans le gaz, était resté sans réaction un long moment, mais avait évité de perdre connaissance. Et ce n’était franchement pas passé loin. A présent adossé au tronc, sous un feuillage pauvre, le jeune homme se massa les tempes en respirant profondément. Son état, qu’il fut physique ou mental, avait profondément inquiété la magicienne …
« Comment te sens-tu ? interrogea-t-elle, agenouillée devant lui.
- … Pouah … Je … quel abruti … »
Il serra les dents, puis finit par rouvrir les yeux. La sorcière poussa un petit soupir de soulagement, rassurée de voir qu’il allait bien. Du moins, qu’il était plus ou moins redevenu lui-même … Elle se releva promptement. En arrière plan, les vacarmes et les cris incompréhensibles du combat se poursuivaient inflexiblement …
« Tu ne devrais pas continuer, conseilla-t-elle. Si tu te prends d’autres coups, ça pourrait mal se finir.
- C’était pas toi qui me disais d’arrêter avec les « si » ? maugréa-t-il. »
Néanmoins, Marisa avait raison, et il le savait. Il était à ses limites … Même en se donnant à fond, en y allant avec toute la force brute et débridée qu’il pouvait, il n’avait même pas pu porter réellement atteinte à Shinki. Et maintenant, il se sentait mal. S’il tentait de poursuivre le combat, il allait finir par tomber dans les pommes sans faire de manière.
« Repose-toi un peu et attends de récupérer tes forces ! ordonna-t-elle. Ce n’est vraiment pas le moment de jouer les casse-cous !
- C’est bon, j’ai compris … Mais t’es pas au top de ta forme non plus, je te signale. »
En effet, la sorcière commençait à perdre sa vigueur habituelle. Les épaules basses, elle suait à grosses gouttes et semblait fiévreuse. Et pour cause … Les effets de la préparation énergisante avaient été presque entièrement consommés. Après le lynchage qu’elle avait subi quand elle manquait de magie, elle n’avait pas pris le temps de réellement se reposer, et avait tout bonnement trompé son corps pour repartir comme si de rien n’était. Mais donner le change n’était jamais efficace sur le long terme …
« … Ce n’est pas grave, rétorqua-t-elle. Je suis bien plus expérimentée que toi dans ce genre de situation, tu ne vas pas me dire le contraire … Alors fais-moi confiance, et- »
Elle fut coupée par le roulement du tonnerre. L’espace d’une seconde, l’espace devint sombre, et tous deux devinèrent la réitération de la technique de foudre de Shinki … Angoissé, Luke se releva dans un bond en ignorant l’injonction précédente de sa partenaire, et tous deux filèrent ensemble entre les arbres, courant à toute vitesse. Les feuilles qui dominaient leurs têtes étaient en quantité insuffisante pour masquer toute visibilité, mais il demeurait impossible de voir clairement ce qu’il se passait, en haut. Ce fut ainsi que les deux amis mirent trente secondes à arriver en vue d’une trouée dans les arbres, dans la Forêt Magique. Mais avant qu’ils ne rejoignent la clairière …
Un gigantesque bruit de déflagration retentit dans les cieux, et ébranla leurs tympans.
« Bordel, qu’est-ce qu’il se passe ?! s’écria le jeune homme. »
Ils parvinrent enfin à la clairière de dix mètres de diamètre, couverte d’herbe. Et c’est en la voyant que Luke comprit qu’elle ne lui était pas tout à fait inconnue : en effet, il ne s’agissait de nulle autre que celle où ils avaient, un an plus tôt, combattu Aijin possédant Suika. La terre retournée avait laissé place à un parterre d’herbe renouvelée, et d’ici, la vue vers le ciel était entièrement dégagée. Dans le lointain, le soleil avait amorcé sa chute vers l’horizon, il devait donc sans doute être bientôt quatre heures … Mais ce qui était le plus remarquable, c’était les deux tâches malsaines qui saillaient du bleu céleste. L’une d’entre elles, au beau milieu du ciel, affichait une fracture qui continuait de se propager ; l’autre semblait ne pas encore avoir été fissurée, et était plus basse vers l’horizon … Ce paysage, néanmoins, n’était que bien peu de choses à côté de l’agitation divine qui vrombissait en altitude. Là, deux silhouettes bougeaient dans toutes les directions, se fonçant tantôt dessus, libérant tantôt des quantités d’énergie phénoménales, faisant tantôt usage de techniques folles sur l’autre. Une nouvelle déflagration, suivie d’une succession d’autres similaires, retentit une fois de plus en générant des nuages de fumée à cinquante mètres au-dessus du sol. Des sceaux explosifs … De la masse de poussière, la prêtresse et la déesse s’extirpèrent en moins d’une seconde, et revinrent à la charge sans plus de palabre. Reimu était, à elle seule, en train de tenir Shinki en respect. Luke fronça les sourcils, incrédule. Il avait du mal à voir ce qu’il se passait, mais … Les couleurs rouges et blanches de la prêtresse ne lui échappèrent pas. C’était bel et bien elle.
« … Mais que … Ce n’est pas vrai … laissa-t-il échapper. Comment peut-elle être aussi puissante …? Je ne l’ai jamais vue comme ça !! »
Même lors du combat contre Impera, quand sa force l’avait interloqué, elle ne l’avait pas autant choqué. Mais là, c’était franchement hallucinant. Reimu n’avait … rien à voir avec la personne qu’il avait combattue un an plus tôt. Il ne pouvait plus le nier, maintenant. En le voyant ainsi ébahi, Marisa se retint de dire quelque chose, sachant pertinemment que le moment n’était pas le bon. Le regard grave, elle reporta son attention sur l’incroyable joute céleste, dont la puissance mettait l’imagination à l’épreuve.
« Et oui, Luke. Reimu … Ne joue pas dans la même catégorie que nous. Nous serions bien naïfs de nous imaginer à son niveau … »
Elle avait pris une mine franchement dépitée à ces mots. Le jeune homme ne comprit pas tout de suite ce qui pouvait bien lui donner un air pareil, mais ce visage disparut bien vite pour redevenir sérieux et attentif. Le manieur de fer serra les poings.
« Qu’est-ce qu’on attend ? demanda-t-il. Il faut aller la soutenir !
- Et pour faire quoi, Luke ? Regarde-nous. Nous sommes affaiblis et frêles. Dans l’état actuel des choses … Tout ce que nous pourrions faire, c’est la gêner ou nous faire amocher encore plus dans les fracas de la bataille. Désormais … C’est à Reimu de jouer, et à personne d’autre. Elle est notre espoir … »
Rongé par le doute, l’adolescent déglutit, puis pointa à son tour le regard vers la confrontation céleste. L’idée de ne rien pouvoir faire lui semblait insoutenable … Et progressivement, une douleur tout aussi lancinante vint s’immiscer au niveau de son aine gauche …

( ♫ ) A l’image de ce que l’on voyait depuis la terre, le combat dans les airs était terrifiant. Dans une guerre de tous les instants, Shinki et Reimu s’entredéchiraient avec une violence qui escaladait les échelons à un rythme alarmant. Si elles avaient combattu sur le sol, il y aurait longtemps qu’elles auraient réduit en cendres tout ce qui les environnait. Illuminée d’une aura orangée, la prêtresse était partie dans une course frôlant le Mach et décrivait des arabesques tortueuses dans le bleu du ciel. Et dans ses trajectoires brisées, elle entrait fréquemment en collision avec le bolide émeraude que la déesse était devenue. Les deux opposantes n’arrêtaient pas de se rentrer dedans en des détonations fracassantes, à couper le souffle. L’affrontement de l’orange contre le vert se poursuivit encore plusieurs secondes, laissant trois percutions avoir encore lieu, puis les deux stoppèrent leurs courses simultanément pour se faire face. Reimu foudroya l’assassine de sa mère d’un regard noir comme l’encre, puis extirpa une Carte d’Incantation de sa tenue, tandis que Shinki se mettait en garde.
« RELIQUE SACRÉE : YIN-YANG PURIFICATEUR !!! »
Elle porta la main à son front, et une vive lumière irradia le monde pendant une fraction de seconde. Quand elle retomba, Reimu lança son bras en avant, paume grande ouverte en visant la déesse. Un gigantesque orbe blanc éclatant, dont un bleu cyan marquait les motifs du symbole oriental et l’auréolait d’une énergie chimérique, jaillit du vide pour filer vers Shinki en tournant sur lui-même. L’ennemie eut un bref mouvement de recul sur deux mètres, pour s’apprêter à répliquer à cet assaut, mais elle entendit soudain un vif bruit succin dans son dos. Désemparée, elle se retourna, pour voir que la prêtresse était maintenant juste derrière elle. Dans un cri de rage, le poing empli de fureur de Reimu s’abattit droit dans la tête de Shinki … qui fut propulsée, en plein sur l’orbe enchanté qui lui était adressé de l’autre côté. Le corps ailé de la déesse fut avalé par la sphère Yin-Yang, qui émit soudain des bruits de chocs tout en libérant des vagues entières d’énergie azurées dantesques. Il sembla presque que Shinki fut broyée à l’intérieur … Du moins jusqu’à ce que la Carte d’Incantation ne retombe, faisant disparaître l’orbe purificateur et laissant à la vue de tous une déesse groggy et éraflée de partout. Un hématome noircissant sa joue droite, Shinki lança un regard malveillant à son ennemie, laquelle fonçait vers elle par au-dessus en lui présentant ses pieds.
La femme aux six ailes serra brusquement les poings, et les étendit spasmodiquement sur ses flancs. Il se libéra alors un millier de projectiles sphériques, en vagues superposées, qui décrivirent presque une onde de choc tout autour d’elle … Constituant ainsi un filet infiniment étroit de boules d’énergie bleutées, dont elle était le cœur, quasiment infranchissable. En voyant le nuage de balles qu’elle devait traverser pour atteindre sa cible, Reimu n’hésita néanmoins pas une seconde. Enserrant son bâton de miko dans une poigne d’acier, elle plongea dans l’enfer de tirs pieds en avant. Elle passa plusieurs couches de sphères, sans se faire toucher une seule fois … Puis, alors qu’il lui restait une demi-douzaine de niveaux à passer, l’un des projectiles se mut de lui-même pour lui percuter le mollet droit.
« Aaah !! »
Le mal qu’elle ressentit à ce contact fut si fulgurant qu’elle perdit toute concentration et bascula en avant, exécutant des saltos incontrôlés dans l’enfer de tir. Ce qui n’était franchement pas une aubaine, car les sphères à proximité bougeaient petit à petit vers elle pour venir la percuter à leur tour. Reimu tenta de se ressaisir, avec succès, et esquiva de justesse l’un des projectiles qui lui passa juste derrière la nuque. Plongeant dans le filet, elle crispa les mâchoires alors qu’elle piquait vers Shinki qui n’était plus très loin. La déesse, alerte et courroucée, fit plusieurs mouvements de bras comme pour simuler des vagues avec ses membres. Aussitôt, en écho, toutes les sphères de l’enfer se mirent à monter et descendre irrégulièrement, de manière totalement imprévisible. Il ne restait que trois couches à franchir pour Reimu, et avancer plus loin lui serait forcément délétère.
C’est pourquoi la prêtresse fendit l’air littéralement, et sentit une demi-douzaine de contacts qui lui incendièrent la peau à de multiples endroits. Shinki écarquilla les yeux de stupeur, quand telle une envoyée du domaine des cieux … Reimu qui avait été touchée un grand nombre de fois passa la dernière couche, et fondit sur elle. L’instant qui suivit, le bois du sceptre de miko se fracassa dans la tête de la déesse.

Tout l’enfer de tirs retomba, et elle voltigea vers le bas, avant de se remettre en position stable et tousser abondamment. La prêtresse, à peine l’ennemie remise du choc, lui rentra de nouveau dedans sans la moindre retenue. Des auréoles noires cerclaient la peau de ses jambes et de ses bras, et ses joues étaient toujours humides. Arrivée à sa hauteur, au-dessus des arbres de la Forêt Magique silencieuse, la jeune fille envoya son pied vers le visage adverse …
Shinki et Reimu repartirent dans un enchaînement de techniques de corps à corps stupéfiant. Elles étaient tellement rapides que même avec un œil de lynx, il aurait été difficile de décrire chaque mouvement, chaque enchaînement qu’elles performaient. Mais dans la globalité, la prêtresse attaquait et la déesse bloquait. Des bruits de fracas et de lutte s’élevaient dans le ciel fracturé, témoignages d’un échange de violence inhabituel en Gensokyo … Puis, contre toute attente, Shinki finit par plaquer sa main contre le cou de Reimu. Prise d’un soubresaut, la prêtresse porta une de ses mains à elles sur le poignet de l’ennemie, et tenta de la frapper à l’aide de son sceptre … Coup qu’elle évita sans relâcher sa poigne, puis s’éleva légèrement de quelques mètres dans les airs. Ensuite … Elle changea diamétralement de cap. Elle bascula de côté, entrainant Reimu avec elle, repiquant alors vers le sol en augmentant graduellement de vitesse. La prêtresse vit les arbres de la forêt s’approcher à toute allure … Alors, elle extirpa en toute hâte un sceau de sa tenue, et le jeta presque à l’aveuglette vers celle qui l’agrippait au cou. Elle fit mouche : l’objet explosif détonna aussitôt à bout portant, libérant une déflagration qui n’était certes pas du même calibre que les apocalypses émeraude de Shinki, mais qui fut largement suffisante pour la faire lâcher prise. La déesse valdingua dans les airs en poussant un juron, tandis que dans le vacarme de l’explosion, Reimu remonta vers la voûte céleste aussi rapidement que possible. Il y eut un instant de calme relatif, où elle ne vit pas son ennemie ; mais, une fois revenue à cent mètres au-dessus du sol, elle put assister à la vision de Shinki qui lui fonçait dessus depuis une altitude plus basse. Elle fronça les sourcils, puis replongea la main dans sa tenue de prêtresse, pour en sortir une nouvelle Carte d’Incantation cette fois. Une qu’elle n’avait plus utilisée depuis longtemps.
Une de ses plus puissantes techniques parmi celles qu’elle utilisait en dernier recours.
« Sans titre … Mystérieuse Prêtresse Volante !!! »
Et elle l’enclencha. Etendant les bras de chaque côté, en croix suspendue dans les cieux.
Son sceptre de miko se mit aussitôt à tournoyer à une vitesse folle. Entraîné dans un mouvement de scie circulaire, il resta comme suspendu devant les deux doigts tendus de la main gauche de la Reimu, tandis que celle-ci commençait une litanie de prières uniformes imperceptibles. Six orbes Yin-Yang, aux coloris gris argentés et bleu métallique, semblèrent s’extirper de son corps pour s’en éloigner conséquemment et entamer un mouvement de révolution autour d’elle. Alors qu’elle murmurait ses formules, ce fut au tour d’une myriade de sceaux violets de jaillir d’elle, pour former comme une coque de protection lacunaire tout autour, de deux mètres de rayon. Il fut la même chose pour d’autres sceaux, rouges cette fois-ci, qui furent encore plus nombreux et créèrent une véritable sphère du double de rayon qui engloba la précédente telle une poupée gigogne. Et dans le même temps …
Les orbes de la jeune fille se mirent à expulser une cadence de tirs de sceaux de purification, aussi abondamment qu’un jet d’eau de fontaine. La sphère intérieure se remit soudain en mouvement, et la totalité des carrés magiques qui la composaient s’écartèrent de Reimu pour foncer vers l’extérieur. A l’inverse, la grande coque rouge se rétracta sur elle-même … Et sembla littéralement traverser la prêtresse pour s’en extirper de nouveau, suivant le précédent cortège qui avait été envoyé au contact. Il jaillit ainsi deux vagues de sceaux successives, lesquelles étaient quasiment inévitables …

Mais le pire, c’était que ça ne s’arrêtait pas là. A peine les deux vagues parties, que le même enchaînement se reproduisait. Shinki put ainsi voir, en s’arrêtant, que des nuées entières de projectiles étaient produites par la prêtresse elle-même et rendaient toute approche presque impossible. Et en plus … Il semblait que d’autres sceaux encore, jaune-orangés pour leur part, accompagnaient par moment les vagues violettes et rouges successives. Et c’était sans compter les rafales purificatrices tirées par les orbes Yin-Yang qui gravitaient à distance de la miko. La déesse, prise au dépourvu, entra dans une phase d’esquive forcée très compliquée. Il y avait des tirs de partout, et en plus d’être très imprévisibles, ils étaient innombrables. Reimu était quasiment intouchable. Il n’y avait presque aucun moyen de l’atteindre, tel quel. A moins de forcer le passage … Ce qui ne serait sans doute valable qu’une seule fois. Se faire coincer dans l’engrenage de cette Carte d’Incantation serait un coup fatal. N’importe qui le devinerait aisément. Alors l’attitude la plus simple à adopter, ce serait d’attendre qu’elle prenne fin.
Sauf que la Mystérieuse Prêtresse Volante était une technique sans fin. Du moins, elle comportait un atout de taille : plus le temps passait, plus elle était intense et libérait des projectiles de moins en moins évitables, même à longue distance ! Le temps que la Carte d’Incantation arrive à son terme, Shinki aurait été inexorablement prise dans l’engrenage et se serait faite mise hors d’état de nuire aussi sec. Et c’était la stratégie de Reimu. En finir, tout de suite, ici et maintenant.
Mais la déesse anticipa cette tactique. Esquivant la troisième cavalerie de sceaux, et évitant de peu l’une des rafales qui la tenaient en joue, elle commença à amasser une quantité extraordinaire d’énergie en fumerolles rouges autour de son corps, en même temps que l’éclat d’émeraude qui irradia petit à petit à mesure de la charge. Et quand l’énergie fut suffisante … Shinki libéra pour la troisième fois une onde de choc de jade, qui déflagra dans toutes les directions autour d’elle. Stoppant son ballet d’esquive, elle poursuivit l’onde qu’elle avait elle-même générée, laquelle absorbait et réduisait à néant les projectiles de la Carte d’Incantation de Reimu. Au bout d’un moment, néanmoins, elle perdit de l’intensité. Et même si elle libéra totalement la voie qui séparait la prêtresse de la déesse … Quand la miko fut touchée par la déflagration, elle n’en ressentit qu’un bref et désagréable craquement. Néanmoins … Ce n’était que le prélude à quelque chose de bien plus terrible.
Sans vraiment y croire, la jeune fille vit son ennemie fondre vers elle comme un serpent venu du sol. Ses traits se déformèrent, emplis de désarroi à cette vision. Elle était totalement exposée et vulnérable pour quelques secondes. Quelques secondes dont Shinki profita … Pour traverser l’espace qui les séparait en un éclair, et esquisser un sourire maléfique. Plongeant ses yeux réjouis dans ceux effrayés de Reimu, elle s’accorda quelques instants pour jubiler …
« C’est fini, gamine. »
Et elle tendit la paume de sa main vers le cœur de la prêtresse. La totalité des vapeurs rougeoyantes qui l’auréolaient se condensèrent vers ce point unique de sa constitution …

La carte de Reimu retomba. Tout tir de la prêtresse se stoppa. Un incroyable rayon d’énergie jaune, large d’au moins trois mètres et pulvérisant la moindre chose sur son passage, jaillit de la paume de la main de Shinki en réduisant à néant tout ce qu’il rencontra …
La prêtresse, les yeux toujours imprimés de stupeur effarée, sentit comme le temps passer au ralenti alors qu’elle basculait de côté. En révoquant sa Carte d’Incantation, elle avait recouvré sa mobilité. Et au dernier moment, juste avant que la déesse ne lance un feu qui l’aurait réduite en charpie … Elle s’était laissé tomber sur le côté gauche, les bras toujours écartés sous l’effet de la surprise. Mais si elle avait esquivé l’attaque destructrice ennemie, son bras droit avait frôlé le faisceau oblitérateur de Shinki. Et sa manche avait été prise dans le rayon. Et à présent … Cette manche avait pris feu.
L’adrénaline qui avait grimpé en flèche dans le corps de Reimu la fit s’écarter en toute hâte du faisceau jaune de la déesse, submergée par la panique. Le feu avait pris source à la partie intermédiaire de sa manche, tandis que le bas avait déjà été intégralement consumé. D’un geste vif, elle porta sa main gauche à l’endroit où cette partie de sa tenue était fixée près de son épaule, et arracha sa manche droite embrasée d’un geste extrêmement rapide. Elle lâcha sans faire de manière la parcelle de toile blanche, qui commença sa chute dans les airs, terminant sa combustion loin de la peau brachiale de la jeune fille …
Reimu se mit à respirer très profondément, la sueur ruisselant sur son front. Une seconde de plus, et son bras droit se faisait brûler. Maintenant, elle était dépourvue de sa manche droite, mais … Sa manche droite ? Il lui manquait sa manche droite ?
« … Non … »
Elle leva brusquement les yeux, pour voir une ombre se découper dans le ciel abîmé. Elle pensa à positionner son bâton pour se défendre, mais la réalisation de ce qui était en train de se passer l’avait faite hésiter trop longtemps. Et c’est ainsi que …
Le pied de Shinki s’abattit comme un marteau-pilon au sommet du crâne de Reimu. Le choc qui s’ensuivit, et le bruit de claquement presque surnaturel qui en résulta résonnèrent dans l’espace environnant, se dédoublant en échos incessants. La prêtresse sentit une vibration dans tout son corps, qui fut comme un coup d’épée planté en plein cœur de son âme … Et elle fut expédiée comme une météorite vers le sol, la douleur à la tête se propageant lentement à son cou, puis ses épaules. Dans sa déchéance, elle fit un terrible effort pour ne pas se laisser prendre dans la chute et s’écraser à terre sans chance de survie ; faisant appel à toute l’énergie qu’il lui restait, Reimu ralentit sa retombée, et parvint à se stabiliser. Mais c’était à cinq mètres du sol à peine … Sous ses pieds se trouvait une clairière libre, et elle sentit le reste de ses forces s’échapper par tous les pores de sa peau sans qu’elle ne puisse les retenir. Elle se résolut à reposer pied à terre, les muscles élancés de douleur, tandis que l’énergie de dernière volonté qu’elle avait déployée s’évanouissait à jamais. S’effondrant à terre, à genoux et mains plaquées contre l’herbe, Reimu avala sa défaite en ressentant une horrifiante amertume.


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Lun 3 Sep - 4:55

Des bruits de pas résonnèrent. Toujours prostrée à terre, la prêtresse entendit quelqu’un s’approcher d’elle en toute hâte, puis s’arrêter juste à côté d’elle. L’ombre de la sorcière s’accroupit à sa gauche, et elle sentit sa main se poser sur son épaule.
« Reimu … Ca va ? Tu vas bien ?
- … Marisa, je … »
Elle aurait bien aimé dire quelque chose. Qu’elle était désolée, qu’elle avait tout fait rater. Mais il était trop tard pour se plaindre, maintenant … Elle se sentait à peine assez d’énergie pour se relever et éventuellement s’envoler, mais continuer le combat ? Elle n’avait plus assez de forces. Elle était arrivée à ses limites, aussi bien physiques que morales. C’était un exploit en soi qu’elle n’avait pas encore craqué et fondu en larmes.
« Tu as fait de ton mieux, la soutint son amie. Tu n’as rien à te reprocher …
- Vraiment ? Rien du tout ? Alors que Shinki est toujours debout et décidée à réduire Gensokyo en cendres ? »
Marisa se mordit la lèvre inférieure, puis regarda ce qu’il se passait dans le ciel. La déesse était toujours là, en hauteur, et s’était englobée de fumerolles rouges qui devaient avoir entamé une phase de guérison. Ils étaient revenus à la case départ … Elle était donc infatigable ? En arrière-plan, la sorcière put aussi voir que Luke s’était mis à l’écart. Elle ne savait pas trop pourquoi, mais au cours de la confrontation qui avait opposé Shinki et Reimu, il s’était brusquement éloigné et s’était isolé sous les arbres. Et il manquait quelqu’un … Qu’est-ce qu’il lui était arrivé entretemps ?! La situation était catastrophique. Dans le ciel, il y avait toujours cette fracture inquiétante …
« Ne t’inquiète pas, Reimu … souffla-t-elle. On s’occupe du reste. On va y arriver …
- … »
La prêtresse voulut dire qu’elle n’était pas convaincue, mais le ciel s’assombrissant dans la pénombre et le roulement du tonnerre qui gronda l’empêcha de prononcer quoi que ce soit. L’instant qui suivit, l’insidieux claquement qui surgit de nouveau au fond de son être la fit se cabrer d’une puissante convulsion. Dans ses yeux, plusieurs vaisseaux éclatèrent, et elle poussa un nouveau hurlement de douleur. Bien plus lancinant que tous les précédents.
Marisa paniqua en voyant son amie se redresser soudainement en hurlant, et la prit aussi vite qu’elle put dans ses bras pour éviter qu’elle ne remue davantage. Maintenant Reimu contre elle, toutes deux à genoux, elle jeta un regard alarmé vers la voûte céleste. Ce qu’elle vit la pétrifia sur place.
La tumeur majeure venait de prendre une dimension inimaginable. Une tâche immense, qui recouvrait presque les deux tiers du ciel, arborait en sa teinte orangée une faille monstrueuse. Ramifiée un nombre incalculable de fois, la fracture laissait échapper une lumière aussi forte que l’eût été celle du soleil, et de ses creux semblaient tomber en permanence des … des morceaux. De petits fragments noirâtres, en une bruine mortuaire, qui s’échappaient de la Frontière Hakurei endommagée à un stade critique. Cette vision était proprement terrifiante. Jamais un tel spectacle n’avait été soumis à la vue de la sorcière. Sous les arbres, les doigts de la main toujours enfoncés comme des clous dans son aine gauche, le jeune homme refit apparition dans la clairière en se tenant à un tronc. A son tour, il put voir l’horreur céleste. Totalement atterré, il fut incapable de prononcer le moindre mot à cette vision à laquelle il aurait bien aimé ne pas croire. Et dans le même temps … Une silhouette arriva depuis un autre côté de la trouée dans les arbres, en claudiquant.
« Que … Que se passe-t-il …? résonna une voix faible. »
Marisa se retourna vers la gauche.
« Ah … Orin ! »
La kasha avait franchement l’air mal en point. Elle était couverte de bleus, et avait du mal à tenir debout. Derrière elle, elle peinait à trainer une brouette dont la bâche s’était creusée sur un contenu qui ne devait plus être bien conséquent … L’expression déconfite, et les yeux mornes, elle entra dans la clairière en boitant.
C’était une vraie hécatombe. Reimu était au bout de ses forces, Luke avait consommé la grande majorité de ses ressources, et Rin était la plus blessée des quatre. Seule Marisa sentait encore quelque énergie rester au fond de ses tripes, mais toute seule, ça n’allait pas le faire. En hauteur, Shinki prenait le temps de se concentrer avant de lancer sa prochaine attaque. Qui, cette fois, serait fatale sans l’ombre d’un doute.
« C’est … C’est vraiment la fin …? laissa échapper Luke, abattu. »

Le jeune homme bouillonnait intérieurement. Si personne ne réagissait, c’était foutu. Il se sentait bien encore un peu d’audace pour repartir à l’assaut et tenter quoi que ce soit, mais … Tout seul, ça n’allait jamais pouvoir le faire. Et encore, même s’il s’y mettait avec Marisa, ça n’allait pas changer grand-chose. La Carte d’Incantation de la Sphère Hypercompressée était largement moins puissante que la bombe utilisée contre Impera Atropos, et encore, même s’il pouvait mobiliser la même force de frappe, la dernière fois il avait quand même compté sur Yukari. D’ailleurs, qu’est-ce qu’elle fabriquait ?! C’était pas son genre, de débarquer quand la situation devenait intenable et de sauver la mise de tout le monde ? Tout Gensokyo devrait être en état d’urgence avec ce qui était en train de se passer, alors pourquoi elle ne se ramenait pas là, tout de suite, maintenant ?!
… Il fallait arrêter de rêver. Peu importe ce que l’on disait, le fait était que pour l’instant, ils étaient les seuls à être sur place et à pouvoir faire quelque chose. Si d’hypothétiques renforts pouvaient venir … Il serait sans doute trop tard s’ils attendaient passivement leur intervention. Il fallait faire quelque chose. Gagner du temps. Oui, gagner du temps … Mais cette putain de douleur à la jambe l’empêchait de faire un pas en avant …
Marisa sentit soudain Reimu se libérer de sa prise, et se relever juste devant elle. Surprise par cette réaction soudaine, elle se leva à son tour, et la regarda bizarrement.
« Reimu ? »
( ♫ ) La prêtresse avait un regard … vide. Elle scrutait le ciel balafré où se trouvait encore Shinki, qui devait sans doute se préparer à délivrer le coup de grâce. Et … Elle souriait. Incapable de comprendre la nature de ce sourire, la sorcière resta interdite. Il offrait un tel contraste avec le regard terne de son amie …
« … Tu sais, Marisa … commença-t-elle. Je me suis souvent dit qu’il y avait des adversaires que je ne pouvais pas vaincre à moi toute seule. Que ce soit contre Rémilia, Yuyuko ou encore Utsuho … Etrangement, il est rare que la peur d’échouer ne m’ait jamais effleuré l’esprit. Mais dans tous les cas … Soit je finissais par m’en sortir, soit l’un ou plusieurs d’entre vous venait me prêter assistance et m’aidait à réaliser ma tâche. Mais les choses ont changé …
- Qu’est-ce que tu racontes, Reimu …? Nous sommes là, encore … Si on s’y met ensemble, maintenant … On peut encore faire s’inverser la vapeur ! »
La prêtresse la regarda avec une expression emplie de joie, qui glaça la sorcière de terreur. Non, Reimu n’était pas heureuse parce qu’elle approuvait les dires de son amie.
Elle était heureuse parce qu’elle s’était résignée. Parce qu’elle avait accepté ce qui était en train de se passer. Et n’ayant plus la force de lutter davantage … Accepter à bras ouverts le destin qui lui échoyait devait avoir provoqué une espèce de rassurement rédempteur qui ne lui ressemblait pas. C’était … Comme si elle savait qu’elle était en train de vivre ses derniers instants, et qu’elle avait décidé de les vivre en riant plutôt qu’en pleurant. Et face à une telle attitude … Marisa ne pouvait que rester bouche bée, un horrible sentiment de panique lui parcourant l’échine de part en part.
« Il est trop tard, Marisa, continua la jeune fille en souriant. Regarde dans quel état se trouve la barrière … Si les choses continuent ainsi, le temps lui-même aura raison de Gensokyo. Et puis … Shinki doit être exterminée. Elle doit disparaître de cette contrée, maintenant. Pas plus tard. Hahahaha … C’est comme lors du combat contre Impera … Nous avons besoin d’une puissance qui surpasse l’imagination pour tirer notre épingle du jeu … Et on dirait que cette fois, il n’y a que moi qui puisse la fournir. Je savais bien que ce moment viendrait tôt ou tard.
- … Putain … Attends, t’es pas sérieuse ?! Arrête de déconner, sérieux c’est pas drôle !!! »
Reimu ferma les yeux. Toujours à sourire.
« Marisa … Merci pour tout. Je compte sur toi pour la suite …
- Reimu !!! »
Trop tard. La jeune fille frappa du talon sur le sol, et s’envola à allure vive vers la voûte céleste. En la voyant partir, Marisa resta sans réagir pendant quelques secondes. Elle n’acceptait pas ce destin, elle. Sauf que … Elle ne pouvait pas choisir à la place de son amie. Et elle eut beau lui hurler de revenir et d’oublier ça, rien à faire.
Reimu, ignorant les cris de la sorcière, monta dans les espaces célestes en pleine direction de Shinki. Elle la vit de nouveau englobée de fumerolles rouges, lesquelles avaient lentement commencé à se condenser vers ses avant-bras … Le sourire de la prêtresse s’évanouit, et elle ferma les yeux en serrant le poing où se trouvait son bâton de miko devant son front. Emplissant son cœur d’une foi et d’une conviction transcendée, elle entra en phase de concentration maximale.
« Déesse Hakurei … Je vous en supplie … Donnez-moi la force pour sauver Gensokyo une dernière fois … »
Tout se passa en un instant. Les fumerolles se condensèrent en deux sphères écarlates au sommet des paumes de Shinki. Reimu rouvrit les yeux, au moment-même où elle s’arrêtait à l’exacte altitude où se trouvait l’ennemie. Celle-ci ouvrit grand les yeux … En voyant la Carte d’Incantation que la prêtresse tenait dans sa main, en affichant un regard flamboyant.
« Tradition Ancestrale : Ultime Sacerdoce ! »

Une fois la Carte de Reimu enclenchée … La physionomie de Shinki sembla se distordre à tel point qu’on aurait dit que son visage venait de fondre d’épouvante. Et ses traits tordus autour d’une mâchoire déployée se parcoururent soudain d’ombres et de lumières, tandis que son hurlement silencieux ne jaillit jamais de ses cordes vocales.
La prêtresse étendit d’un seul coup les bras de chaque côté, et de son corps se relâcha quelque chose qui surpassait les frontières du réel. Une lumière aveuglante, incroyable, fantastique, illumina l’intégralité de la contrée des illusions depuis la centaine de mètres en hauteur où elle se situait. Et dans le même temps … Sept orbes Yin-Yang semblables à ceux qu’elle avait mobilisés auparavant s’extirpèrent de la jeune miko. Telle l’envoyée des dieux pour pourfendre les ténèbres corrosives, Reimu se retrouvait comme un nouvel astre dont la lumière dardait sur les terres d’ici-bas, anéantissant toute force maléfique qui s’y terrait.
La silhouette de Shinki se retrouva perdue au beau milieu d’un gigantesque sceau, dont les dimensions étaient inestimables depuis sa position, percutée et lâchée au milieu d’un univers de jaune d’or et de lignes orangées. Elle était totalement incapable de voir ce qui lui arrivait. Et pour cause … Les attaques qu’elle essuyait à chaque centième de seconde lui tordaient le corps dans des positions violentes à une fréquence divine. L’énergie des fumerolles qu’elle avait agglomérée précédemment finit par se perdre comme elle avait perdu toute concentration, et prise dans l’ouragan divin, elle sentit peu à peu chaque parcelle de son corps être pulvérisée par une puissance qui était son antagoniste naturel. Mais là encore … Elle était incapable de comprendre ce qui était en train de se passer.
Dans le ciel où se trouvait la fracture dans la barrière Hakurei, quelque chose s’arrêta brutalement. La tumeur … cessa de se développer. Les chutes noirâtres qui retombaient des failles disparurent. Et, incroyablement … Il sembla que la fissure régressa. Non, ce n’était pas il semblait : la fissure régressait pour de vrai. Depuis le bout des ramifications, et progressant très lentement mais sûrement vers la source de la fracture, les morceaux disloqués de la Grande Frontière revinrent se fixer les uns aux autres, comme réassemblés par une gigantesque main invisible. Quant à la tâche orangée qui se trouvait plus près de l’horizon, il ne fallut que quelques secondes pour qu’elle retourne au néant, laissant le bleu du ciel reprendre ses droits légitimes.
Ce n’était qu’en bas, dans la clairière, qu’il était possible de voir toute la splendeur et l’incrédibilité de ce que Reimu était en train de faire. A cent mètres au-dessus du sol, la lumière venait de retomber, laissant apparaître une vision qui faisait perdre toute notion de réalité à celui qui la croisait. C’était trop gros. Trop invraisemblable pour être vrai.
Des sceaux gigantesques. Comparables à ceux qui composaient la surface de la Grande Frontière elle-même. On aurait presque cru … Qu’en les prenant tous, on aurait pu couvrir toute la surface de la contrée. Et ces sceaux de pureté ravageuse … Chacun, au minimum large de trente mètres de côté … Surgissaient en une masse effrénée et désordonnée de Reimu, laquelle se trouvait au centre d’une mer religieuse qui ne cessait de houler dans tous les sens. Les sceaux monstrueux, après être apparus par milliers depuis la prêtresse, partaient dans toutes les directions avant de disparaître dans le néant une fois s’être trop éloignés. Ainsi, aucun ne touchait la terre … Mais le rayon d’action de ces plaques gigantesques était tel qu’il se maintenait autour de la prêtresse une sphère de diamètre énorme, dont les limites se rapprochaient incroyablement des cimes des arbres de la Forêt Magique. Alors que celle qui les générait se trouvait cent mètres plus haut.

Les secondes s’égrainèrent de manière irréelle au ressenti des trois spectateurs qui se trouvaient en contrebas. Ebahi par une puissance qu’il n’avait jamais vue, Luke s’approcha de Marisa en lâchant sa jambe qui ne l’élançait plus qu’à peine. La lumière des sceaux projetait des teintes orangées sur l’herbe, les arbres, et tout le paysage. Le regard étincelant, il continua d’admirer les masses de sceaux qui jaillissaient en masses infinies de Reimu, tandis qu’au cœur de ce réacteur énergétique, une ceinture de sept orbes tournait à une allure proprement incroyable autour de la prêtresse. Comme les anneaux de Saturne … Et, pas loin de la silhouette en croix de la jeune fille … Celle arquée de Shinki se faisait littéralement désagréger. Elle se trouvait en plein dedans. Elle était plongée plus que jusqu’au cou dans les décharges de sceaux incessantes, qui l’avaient engloutie et la malaxaient en continu. Cette fois … Elle ne pouvait plus compter sur sa guérison. Elle était prise au piège. Et tandis que Reimu continuait de libérer son énergie sur l’ennemie, la barrière Hakurei se reformait progressivement au-dessus de leurs têtes …
« C’est … C’est fantastique !! laissa échapper Luke, béat d’admiration. Elle a totalement repris le dessus ! Bon sang, mais quelle est cette technique incroyable ?! »
On pouvait presque encore voir Shinki essayer de lutter pour se rapprocher de Reimu, qui était le noyau de ce cœur déchaîné. L’énergie qui irradiait et recolorait le paysage en lueurs du crépuscule était perceptible de là où ils étaient … Il était clair que la déesse n’avait aucune chance de s’en sortir. Dingue … Ils avaient combattu comme des forcenés pendant autant de temps, et tout d’un coup, la prêtresse extirpait une Carte d’Incantation de sa tenue et retournait la situation en moins de quelques secondes …
Mais Marisa ne semblait pas du même avis. Au contraire. Elle serrait les poings … Et les dents. Le visage dans l’ombre de son chapeau, elle tremblait de rage sur place, pour une raison qui échappait totalement à son partenaire.
« Reimu … marmonna-t-elle furieusement. Espèce d’abrutie … »
Le jeune homme se tourna vers elle, extrêmement surpris. Il se trouvait juste derrière, et la vit plonger la main dans son tablier. Ce fut avec stupéfaction qu’il la vit sortir son hakkero de sa grande poche, et le pointer … Droit sur Reimu. Qui se trouvait très loin d’ici, à cent mètres dans le ciel. Dans la foulée, elle extirpa une Carte d’Incantation de son autre main, et ne perdit pas plus de temps pour l’activer.
« Marisa, qu’est-ce que tu ?! s’exclama Luke.
- SYMBOLE DE L’AMOUR : MASTER SPAAAAAAAAARK !!!!!! »
Et avant que le manieur de fer ne puisse l’arrêter, le fantastique rayon irisé jaillit de l’objet de la sorcière. La lumière claire perfora l’enveloppe de sceaux qui se trouvait pas loin d’eux, et commença à se forcer un chemin dans la masse. Mais … Elle était trop concentrée. La magie n’arrêtait pas de se faire dévier et de glisser dans tous les sens dans la tempête, et le rayon principal du Master Spark n’alla pas plus loin que trente mètres dans le maelström. Au-delà, l’énergie se ramifiait en passant sur les sceaux, et se dissipait dans l’immensité de la technique. Reimu demeurait intouchable. Et la Carte d’Incantation retomba, sous les jurons de la sorcière.
« Putain de merde !!! poussa-t-elle, tandis que la sueur commençait à couler en abondance sur son front. Reimu, mais qu’est-ce qui t’as pris, espèce de demeurée ??!!!
- Bordel, mais calme-toi Marisa ! »
Le jeune homme venait de lui saisir l’épaule et de l’agiter brutalement, pour la faire revenir à la raison. Mais quand il vit le visage plein de panique de Marisa, il comprit que quelque chose de sérieusement grave était en train de se passer. Beaucoup plus grave que ce qu’il s’était imaginé en premier lieu. Derrière, Rin s’approcha à son tour pour les rejoindre, restée discrète durant tout ce temps.
« Luke … commença la sorcière. Tu sais ce que c’est, cette chose ?! Est-ce que tu as la moindre idée de ce que signifie cette cristallisation de la toute-puissance de Reimu ? Hein ???
- Non, alors explique-moi !!
- C’est l’Ultime Sacerdoce ! La technique la plus dévastatrice et la culmination de toutes les capacités de la Tradition Hakurei !!! Avec ça, elle est capable d’écraser n’importe quel adversaire en une question de minutes, en plus de pouvoir lancer une opération de restauration d’urgence de la Frontière Hakurei ! Il n’existe aucune Carte d’Incantation qui soit plus puissante !
- Hé bien, il est où le problème ? Tu es en train de me dire qu’elle nous sauve la vie à tous, et qu’elle répare aussi la barrière ! Pourquoi tu voudrais l’arrêter ?!
- PARCE QU’ELLE VA SE SACRIFIER POUR FAIRE TOUT CA, CRÉTIN !!!! »

Il reçut la nouvelle que lui annonça Marisa comme un coup de poing au cœur. Sous la surprise, ses yeux s’écarquillèrent, laissant apparaître le blanc de ses yeux secs. Il eut un mouvement de recul, comme pour refuser ce qu’il venait d’entendre.
« Que … QUOI ?!
- L’idiote … Elle n’a réfléchi à rien … Et maintenant, elle va donner son énergie vitale à la Frontière Hakurei pour la restaurer … Elle va donner sa vie pour tous nous sauver … Putain, mais quelle conne … Je suis sûre qu’il y avait un autre moyen, POURQUOI ELLE NE M’A PAS ÉCOUTÉE ?! »
La colère de Marisa avait laissé place à de la tristesse. Les larmes perlaient sous ses yeux, et ne s’étaient pas encore mises à couler. Luke, quant à lui … Avait un visage inexpressif. Il ne voulait pas y croire. Ou alors, il n’y croyait vraiment pas. Mais … Jamais, au grand jamais … Il n’avait vu sa partenaire sur le point de pleurer ainsi. Il ne l’avait jamais vue pleurer tout court, non plus. Rin arriva à côté, l’air grave. L’heure était grave.
« Il … Il n’y a aucun moyen d’arrêter cette technique ? demanda-t-elle, piteuse.
- Je n’en connais aucun … répondit-elle, tremblante. Théoriquement, quand on réussit à attaquer quelqu’un qui lance une Carte d’Incantation, celle-ci se stoppe … Mais sérieux, comment vous voulez passer à travers ce truc ?! Le temps de parvenir à Reimu, on serait déjà pulvérisés !! Et les attaques à distance se font balayer dès qu’elles y entrent !!! »
Pendant qu’ils parlaient, tentaient de trouver une solution, l’Ultime Sacerdoce de la prêtresse se poursuivait … Au milieu du carnage, la silhouette de Shinki commençait à ne plus tenir la route. Elle n’arrivait plus à se rapprocher de Reimu, et reculait continuellement … Et à mesure qu’elle reculait … Il semblait qu’elle se désagrégeait de plus en plus. Qu’allait-il advenir d’elle ? Nul le savait, et nul ne voulait le savoir. Les trois qui se trouvaient à terre se concertèrent encore, désespérés …
« Combien de temps nous reste-t-il ?! demanda la kasha.
- J’en sais rien du tout !! rétorqua la sorcière, toujours sur le bord de la crise de nerfs. Mais vu ce qui se passe … Je dirais qu’il ne doit guère nous rester que quelques minutes, si ce n’est qu’une seule avant qu’on ne puisse plus la récupérer !! Bordel, vous auriez un moyen, vous ? Grouillez-vous, bon sang, je sais pas, trouvez une idée !!!
- Je … Je n’ai aucune Carte d’Incantation qui pourrait réussir à traverser cette chose, signala Rin. Mince … Qu’est-ce qui pourrait faire l’affaire ?! »
( ♫ ) Luke était resté totalement silencieux. L’air vague, il avait continué de regarder le déferlement céleste qui avait lieu et occupait une grande partie de l’espace aérien. Au cœur de cette tourmente … Reimu était là. Elle était lointaine, mais il pouvait la voir. Il croyait, du moins … A cette distance, ce qu’il voyait était flou. Mais il aurait juré que la silhouette centrale, autour de laquelle les orbes devaient tourner, était celle de la prêtresse. Au-dessus … Dans le ciel, la fracture s’était beaucoup résorbée. Elle était arrivée au stade où Shinki avait tiré pour la deuxième fois ses éclairs apocalyptiques dans les cieux, et continuait de régresser. Il était intimement convaincu qu’il serait trop tard … Au moment où la tumeur disparaîtrait totalement. Il n’avait aucune preuve matérielle … Mais il en était parfaitement convaincu quand même. C’était son instinct qui le lui disait. Etrange … Il n’avait jamais réellement fait confiance à son instinct, jusqu’à présent. Mais cette fois, il savait. Quelque chose lui disait qu’il devait se reposer dessus, au moins une fois dans sa vie. Et de préférence, il fallait que cette fois soit tout de suite et maintenant. Le regard endormi qu’il affichait jusqu’à maintenant sembla être parcouru d’une étincelle, et un léger sourire s’esquissa sur son visage. Il n’y avait plus la moindre trace de Shinki, dorénavant. Mais ça, il s’en moquait pas mal.
« Merci, Marisa. »

La magicienne eut un léger sursaut, puis se retourna vers son partenaire qui se trouvait juste derrière. Elle le dévisagea avec un regard toujours embué de larmes, mais un étonnement certain y était également lisible. Et cet étonnement le fut davantage quand elle vit le sourire de son partenaire. C’était … Presque exactement le même que celui que Reimu avait affiché. La ressemblance entre les deux était frappante … La seule différence entre les deux visages étant l’expression de leurs yeux. Ici, ceux de Luke étaient plus vivants … Plus étincelants et déterminés. Mais que ?
« Qu’est-ce que tu vas faire, Luke …? demanda-t-elle, inquiète.
- Faire ce que j’aurais dû faire depuis longtemps. Ne t’en fais pas, Marisa … Tout ira bien. »
Il se tourna de nouveau vers la formidable libération d’énergie en milliers de sceaux immenses qui maculait le ciel sans discontinuité. Toujours avec ce sourire déterminé, il murmura quelques mots qui lui étaient soudainement revenus à l’esprit.
« Même si les âmes font ce que nous sommes, ce sont les actes que nous faisons qui les font évoluer, et qui déterminent la personne que l’on est. Alors fais simplement ce que bon te semble, et n’aies pas de regrets comme moi j’ai pu en avoir.
- … Hein ? Qu’est-ce que tu racontes ?
- Rien, Marisa. C’est juste quelque chose que … Qu’une vieille amie m’a dit, un jour. A présent … Il est temps pour moi de partir. Merci pour tout, Marisa … Tu as vraiment été une formidable partenaire. Jusqu’au bout. »
Elle ne comprit toujours pas là où il venait en venir. C’était quoi, ce comportement soudain ? Pourquoi est-ce qu’il parlait comme s’il allait disparaître ? La seule réponse qu’elle eut fut le geste que Luke fit pour porter une de ses mains sous sa veste éraflée, et en sortir une Carte d’Incantation. Le nom de la technique qu’il énonça lui était totalement inconnu. Il s’agissait de nul autre que de la carte qu’il avait synthétisée entretemps, et avait ajoutée à son deck …
« Symbole Supersonique … Planche Aérodynamique. »
Après l’activation de sa Carte, une forme étrange apparut soudain au ras du sol. Flottant à quelques centimètres au-dessus de l’herbe, une étrange plaque métallique prit forme. Terminée en pointe, aux flancs légèrement courbés, elle arborait également deux espèces de cavités en formes de semelles en avant et en arrière de sa surface. On pouvait donc y caler ses deux pieds en ces endroits … Et en arrière de la planche se trouvait également un étrange dispositif, qui ressemblait à une aile arrière. Une languette horizontale, accrochée au reste de la planche par deux fins morceaux de fer. L’étrange planche étant apparue, il ne fallut guère de temps à Luke pour bondir dessus, et entrer en suspension dans les airs. Aussitôt ses deux pieds calés, l’un en avant et l’autre en arrière, deux lanières de fer jaillirent du côté de ses chaussures pour passer autour et arrimer solidement ses appuis au moyen de transport. En le voyant ainsi fixé, la sorcière ne put s’empêcher d’avoir un élancement de peur. Mais avant qu’elle ne puisse intervenir, que ce soit physiquement ou verbalement …
« A la prochaine, Marisa. On se reverra ! Enfin, j’espère … »
Et ni une ni deux, il enclencha sa Carte d’Incantation. Il se pencha d’un seul tenant sur sa planche aérodynamique, s’y positionnant quasiment à genoux, tandis que celle-ci se propulsait à une vitesse démente droit sur l’Ultime Sacerdoce de Reimu.
« LUKE, NON !!! »
Mais à peine avait-elle crié qu’il était entré dans la zone de danger. S’enfonçant avec une poussée initiale absolument dantesque, qui surpassait de très loin tous les départs sur son balai que la magicienne avait pu faire, le manieur de fer força le passage à travers les mailles des sceaux gigantesques de la prêtresse. En pleine ligne droite … et derrière lui, lentement, une énorme sphère de fer se formait …

C’était le bout de la course. Enfin … Elle y était. Et elle avait froid.
Reimu ouvrit difficilement les yeux, sentant tout autour d’elle une sensation qui ne lui était pas inconnue. Elle détestait cette sensation. Elle la tenait en horreur … Et maintenant qu’elle était partout sur son corps, elle en ressentait tout le caractère désagréable.
Son corps était perdu dans une position flasque, comme si toutes ses articulations avaient fondu et ne pouvaient plus répondre à sa volonté. De toute manière … De la volonté, elle n’en avait plus beaucoup. Ses yeux fatigués semblaient simplement attendre que tout s’arrête, et qu’elle n’ait plus à souffrir. Comme ça … Elle pourrait enfin tout oublier. Oublier sa tristesse … Oublier sa peur, oublier sa douleur, oublier tout. Mais surtout, et par-dessus tout … Oublier sa solitude. Surtout ça. Elle voulait la voir disparaître, et en être écartée à jamais.
C’est pourquoi Reimu souriait vaguement au peu de lumière qu’elle voyait, depuis l’autre côté de la surface de l’eau. Le disque du soleil froid de ses cauchemars était à présent déformé par les ondulations incertaines de la mer onirique, cette mer sans fond, qui l’entrainait dorénavant vers le plus profond de ses abysses. Elle avait totalement coulé. Et elle continuait encore de s’enfoncer, sous l’eau glaciale … L’eau glaciale qui semblait lui paralyser les muscles uns à uns, et la déconnecter petit à petit de cette chose, fugace et glissante, qui s’appelait la vie. La tête tournée vers le soleil qui s’éloignait encore et toujours d’elle, la prêtresse voyait ses bras, le droit dépourvu de manche, flotter malaisément dans le liquide de mort dans lequel elle était emprisonnée. Elle était incapable de bouger. Incapable de nager pour remonter à la surface et se sauver … Elle retenait ainsi sa respiration, mais elle savait qu’elle n’allait plus pouvoir tenir bien longtemps. De toute façon, ça n’avait pas d’importance … Tout serait terminé une fois qu’elle aurait été entrainé au fond.
A cette pensée, bizarrement, Reimu sentit une démangeaison au niveau de ses yeux. Elle ne put pas le voir directement vu qu’elle était englobée d’eau, mais elle s’était mise à pleurer. Alors, c’était ça, mourir ? C’était se retrouver isolée de tout, seule et souffrante, en attendant de disparaître simplement ? Elle n’avait jamais vraiment craint la mort … Mais y être ainsi confrontée, comme ça … Être toute seule, perdue et séparée à jamais de ceux qu’elle aimait, au cœur d’une eau qui lui glaçait le sang dans les veines … Elle n’aurait jamais cru que mourir aurait été une épreuve aussi harassante. Mais elle s’y était résignée. Tel était son destin, après tout. Tel était le destin de la lignée Hakurei … Comme l’avait dit Shinki … Disparaître. C’était ça, leur destin. Et à présent … Il ne lui restait plus qu’à couler.
Reimu referma les yeux. Un sourire de résignation se dessina sur son visage meurtri. La lumière était de plus en plus lointaine … C’était étrange. Quand elle la voyait dans ses rêves, elle en avait toujours été effrayée. Mais maintenant, il s’agissait au contraire de l’unique chose qui lui rappelait qu’elle n’était pas encore tout à fait engloutie sous les flots. C’était la seule chose qu’il lui restait. A part ça … Elle était seule. Toute seule. Les ténèbres l’engloutissaient sous leurs dents acérées, et très vite, le corps inerte de la jeune fille se retrouva à une profondeur où presque plus de lumière n’était visible. C’était la fin …
Soudain, la prêtresse rouvrit les yeux en redressant un peu la tête. Un étrange bruit venait de se répandre dans la mer, et avait été capté par ses oreilles. Provenant du lointain. Que se passait-il …? Très vite, ses yeux discernèrent quelque chose. Le peu de lumière qu’elle pouvait voir avant découpait maintenant une étrange forme noire, près de la surface. Mais cette forme noire se rapprochait. Et elle bougeait.
Quelqu’un venait de plonger dans la mer.
« REIMUUUU !!!!! »

Au beau milieu d’un enfer de jaune d’or et de lignes orangées …
« REIMUUUU !!!!! »
Luke avait perdu énormément de vitesse. Seuls trente mètres le séparaient encore de la jeune prêtresse, qui avait toujours ses bras en croix dans les airs, et poursuivait le sacrifice qu’elle était en train de faire. L’allure conférée par la planche aérodynamique était censée outrepasser le mur du son. Mais la force de résistance qu’il avait perçue en forçant l’agglomérat de sceaux gigantesques lui avait fait perdre tout ça. La planche avait encore beaucoup de vitesse, très suffisamment pour le faire avancer, mais plus il ralentissait, plus il ressentait la puissance avec laquelle la Carte d’Incantation le réduisait en charpie. De très nombreuses blessures avaient déjà déchiré sa peau, à ses joues, mais aussi à ses bras, où des accrocs dans sa veste laissaient échapper des traces sanglantes. Mais il continuait d’avancer, aussi vite qu’il le pouvait. Comme la planche était basée sur une Carte d’Incantation, elle lui demandait beaucoup moins d’énergie pour avancer, et il pouvait ainsi conserver une allure ahurissante. Mais ce qui lui consommait énormément d’énergie … C’était l’énorme balle de métal qu’il avait gonflée derrière lui, tendant un bras en arrière … Et commencé à compresser sur elle-même. Faisant trois mètres de diamètre à l’origine, la sphère n’en faisait maintenant plus que cinquante centimètres, et continuait sa compression à un rythme fou.
Les yeux déformés par la hargne et les mâchoires serrées à tel point qu’on aurait cru que ses gencives allaient se mettre à saigner à leur tour, Luke sentit sa course se ralentir encore plus. Trop dangereusement, maintenant. La douleur qu’il ressentait milieu de cet enfer de sceaux ne valait plus rien pour lui : il devait l’atteindre … Il devait l’atteindre !
Il était toute proche … Si proche !! De là où il était, il la voyait parfaitement, maintenant. Elle était là … En position de crucifixion, les yeux fermés et le teint tellement pâle qu’on aurait cru qu’elle avait perdu tout son sang. Et … Elle ne respirait pas. Aucun mouvement n’était visible au niveau de son buste. Sentant une pulsion lui claquer dans la tête, Luke fronça les sourcils encore plus qu’ils ne les étaient déjà, faisant presque se révulser ses yeux alors que de nouvelles plaies s’ouvraient partout sur son corps. Tout proche. Et, toujours avec la vitesse qu’il avait réussie à conserver jusque là … Il passa agilement sous la ceinture d’orbes Yin-Yang qui tournaient à pleine vitesse autour de Reimu. Plus aucun obstacle ne se dressa entre lui … et elle.
Sa main se referma sur le grain de sable lumineux qu’était devenue sa sphère, alors qu’il sentait la force de résistance des sceaux se dissiper totalement. Il était devenu bien lent, maintenant … Seuls trois mètres le séparaient de la prêtresse, et plus aucun sceau n’était visible dans cette zone. Ils étaient généré au-delà de la ceinture d’orbes … A bout de forces, le manieur de fer se jeta en avant, droit sur la jeune fille inerte. Et, d’un unique geste qui lui demanda les dernières et rares ressources qui restaient dans son corps en lambeaux … Il envoya sa paume de main, où se trouvait la sphère hypercompressée, dans le ventre de Reimu.
La main de Luke percuta brusquement l’abdomen de Reimu, faisait s’éveiller celle-ci dans un sursaut. La jeune fille ouvrit les yeux en grands, comme ramenée à la réalité après s’être évanouie en recevant une gigantesque claque. Incompréhensive, elle resta sans comprendre, à dévisager le manieur de fer qui lui faisait face, légèrement en-dessous d’elle. Et … Ses yeux se teintèrent soudain de tristesse en voyant ceux du jeune homme. Les regards des deux ennemis jurés se soutinrent, dans un contexte qui leur était, jusque là, totalement étranger. Pour la toute première fois, Reimu et Luke se comprirent. Et à cette réalisation, le Temps lui-même leur sembla stopper sa course. Pour eux deux … Ils étaient désormais bloqués dans cette position, la prêtresse suspendue dans les airs bras écartés, et le manieur de fer lui plaquant la main droite illuminée d’une vive lueur contre son ventre. Et durant ce moment, une seule et unique question vint les troubler, sur l’absurdité de leur comportement.
Comment avaient-ils pu en arriver là …?

Au fond, c’était idiot, quand même. A quoi ça rimait, de toujours chercher à s’entredéchirer l’un l’autre à chaque fois qu’ils se voyaient ? Au nom de quelles pensées, de quel but avaient-ils fait ça ? Le moment où Reimu et Luke s’étaient battus avec une véritable haine remontait à presque un an. Ce combat horrible qui avait eu lieu à des centaines de mètres au-dessus de la Montagne de la Foi avait laissé des cicatrices certes lancinantes … Mais à quoi bon chercher à les rouvrir ? Pouvait-on y trouver un quelconque intérêt ? C’était … absurde. Totalement absurde. Alors pourquoi, pendant tout ce temps, avaient-ils continué de ressasser cette mémoire et s’étaient dressé l’un contre l’autre alors qu’ils auraient largement eu le temps de se mettre d’accord, et d’oublier cette affaire ? Après tout, oui, le jeune homme n’avait pas tué Reimu. Il avait même amèrement regretté ses gestes et paroles. Il avait tenté de le communiquer à la prêtresse, mais rien n’y avait fait. Ca n’avait pas pu se passer comme ça.
Et maintenant que la jeune fille y repensait, cette rancune qu’elle avait contre le manieur de fer était stupide. Elle était puérile et son fondement était révolu. Luke n’était plus cette personne qui avait égoïstement voulu garder le fer qui ne lui appartenait pas, ni cette personne qui avait tenté de la tuer à plusieurs reprises. Il avait changé. Il n’était plus le même … Gensokyo lui avait appris énormément de choses, et nier cela rabaissait la prêtresse au même niveau que l’image qu’elle voulait se donner du jeune homme. Pourquoi était-elle si bornée, alors ?! Elle était vraiment idiote, ou quoi ? Avait-elle sciemment refusé les excuses de Luke, ou bien avait-elle été motivée par autre chose que cette rancune sans queue ni tête ?
Et le manieur de fer, en fait ? Lui, il ne valait pas mieux. Il avait haï et pris Reimu en grippe depuis tout ce temps sans réfléchir une seule seconde à ce qu’elle pouvait ressentir, et avait fait d’elle une prêtresse hautaine et sans cœur qui ne souhaitait que son malheur. Tout ça, pour quoi ? Pour avoir une raison d’avoir peur d’elle ? Pour se faire passer pour une victime ? Il s’était vraiment comporté comme le dernier des connards, si c’était le cas. Mais en fait, lui-même ne le savait pas. Pourquoi s’était-il emporté aussi souvent, dès qu’il échangeait quelques mots avec elle ? Quelles en étaient les motivations ? S’était-il simplement laissé guider par sa colère, et avait fait toutes ces choses sans réfléchir ?
Où était la vérité, dans tout ça ? En se regardant l’un l’autre, Reimu et Luke se rendirent compte que tout ceci, en fait, n’avait jamais été motivé par quoi que ce soit. Ces engueulades sans trêve ni repos … N’avaient jamais été livrées au nom d’un quelconque but ou d’une quelconque idée. Au fond, Reimu s’en fichait royalement, que Luke se rachète pour ce qu’il lui avait fait l’année précédente. Au fond, Luke n’en faisait pas grand cas, qu’elle ait autant de doutes sur sa bonne volonté. Car, en fait … ( ♫ )

… La vérité, c’était qu’ils aimaient ça. Depuis le début, Luke et Reimu ne faisaient que se hurler dessus pour le plaisir. Aussi vastes pouvaient prendre les envergures de leurs joutes verbales, aussi acides pouvaient être les piques qu’ils s’adressaient mutuellement, tout cela n’avait été que des bagatelles. Ils aimaient s’engueuler, c’était ça, et c’était tout. Il n’y avait jamais eu de véritable haine entre ces deux-là … Juste de l’incompréhension. Et énormément de stupidité. Tout n’avait été qu’une vaste blague … qui tournait mal, à présent.
Maintenant qu’ils étaient face à face, pour de vrai, Reimu et Luke se rendaient compte que tout cela n’aurait jamais dû arriver. S’ils avaient compris tout cela plus tôt … Les choses en auraient sans doute été autrement. Malheureusement, il était trop tard pour s’en plaindre, et il n’était pas possible de revenir en arrière. Pourquoi … Pourquoi avaient-ils mis autant de temps ?! Qu’est-ce qui les avait empêchés jusqu’à présent, de se regarder dans les yeux et d’accepter de comprendre l’autre ? Il avait vraiment fallu attendre qu’ils soient tous les deux acculés au bord du même gouffre, avec à peine la main de l’autre comme unique secours pour éviter de tomber ? L’ennui, c’était que même comme ça … Comme les deux allaient tomber dans l’abîme … Hé bien, même se rattraper et s’accrocher de toutes ses forces à l’autre n’allait leur permettre guère plus que de tomber ensemble. Mais au moins … Ce serait leur chute à tous deux … Et ils ne seraient pas seuls. Reimu n’était plus seule. Luke n’était plus seul. Et même si c’était pour cet unique instant, qui allait inéluctablement finir par se briser … Au moins, maintenant, ils le savaient.
Ils savaient qu’il était possible de s’engueuler et de s’entendre en même temps …
A partir de maintenant, ils auraient bien aimé dire qu’ils ne se laisseraient plus berner par les apparences. Qu’ils regrettaient tout cela, qu’ils voulaient essayer de faire changer les choses. Le problème, c’était qu’au bout d’un moment, le Temps allait bien finir par reprendre son cours … Et l’avenir qui succédait à ce moment était flou et incertain. Durant cet unique instant qui s’étalait sur l’éternité, les yeux tristes de Reimu continuait de se plonger dans ceux résignés de Luke. Les blessures qui s’accumulaient sur toute la surface de sa peau étaient d’autant plus de larmes qui auraient pu couler de ses paupières si le moment avait duré plus longtemps. Il aurait bien aimé pouvoir bouger. Pouvoir parler, surtout. Il avait tant de choses à lui dire … D’autres choses que des paroles désagréables et acerbes. Ca lui aurait changé, pour une fois … Et il en était de même pour la prêtresse. Et pourtant … Ce n’était pas en une fraction de seconde qu’ils allaient pouvoir aborder les mille et un sujets de conversation qu’ils auraient voulu tenir.
La fin se rapprochait. Tôt ou tard, le regard que Luke et Reimu se soutenaient allait prendre fin. Un regard qui avait signé un tournant décisif dans tout ce qu’ils avaient vécu jusqu’à maintenant. Un regard qui signifiait la fin d’une ère, et qui en ouvrait une toute nouvelle. Un regard qui n’avait au final duré que quelques centièmes de secondes, mais avait paru long comme des minutes entières au ressenti des deux ennemis jurés qui ne voulaient plus se reconnaître comme tels. Non, ils ne voulaient pas.
Mais Luke baissa lentement la tête, en fermant les yeux. L’alchimie qui maintenait le Temps suspendu se brisa d’un seul coup à ce geste, et le fil des pensées des deux jeunes gens s’interrompirent par le fracas de la réalité. Reimu se sentit déportée en arrière … Tandis que le jeune homme la repoussait de son emplacement d’origine … d’une main illuminée par une énergie dévastatrice. A bout portant … Cette sphère hypercompressée allait causer d’énormes dommages. Mais c’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour interrompre l’Ultime Sacerdoce de Reimu. Et … Luke ordonna l’évaporation de la concentration ferrique.

Un bruit bizarre retentit dans les airs. Tout se passa extrêmement rapidement, bien trop vite pour que qui que ce soit des deux ne comprenne ce qu’il se passait. La sphère hypercompressée de Luke retourna à l’état d’air, et le bras de celui-ci se tordit alors dans une extension contre nature. Son membre tendu … s’était courbé au-delà du maximum qu’il était possible. Reimu sentit une force inimaginable s’imprimer au niveau de son nombril. Et … Une succession de craquement ultrarapide retentit imperceptiblement.
Reimu et Luke furent soudain éjectés dans des directions opposées avec une violence fulgurante, et dans un bruit d’explosion qui fit vriller leurs tympans. La prêtresse se sentit propulsée depuis l’impact à bout portant, comme prise dans une onde de choc, en arrière et légèrement vers le haut. Elle défila à pleine vitesse loin de là, comme une comète, et perdit le jeune homme de vue … Celui-ci, totalement déboussolé et sentant une douleur abominable perforer son bras droit, avait été projeté dans l’autre sens. De manière plus horizontale, mais à une vitesse tout aussi puissante … Dans sa déchéance qui dura moins d’une seconde, Luke se sentit largué dans les airs comme s’il venait d’être tiré depuis un canon. Et … La dernière chose qu’il vit fut la surface bombée d’un orbe Yin-yang qui fonçait à pleine vitesse. Après cela … La sphère en question entra en une horrifiante collision avec le crâne de Luke, dans un horrible bruit organique. Il ne vit plus rien. Ne sentit plus rien … Et tout vira au noir.
Une explosion de sang jaillit du côté gauche de la tête du jeune homme. Des sons incompréhensibles et comme vomis de sa bouche dégoulinèrent juste après le choc qui lui avait révulsé les yeux. Son corps, décrivant plusieurs vrilles dans les airs, commença alors doucement à chuter loin de là … S’éloignant des orbes qui tournaient en ralentissant de plus en plus, et tombant dans l’immensité des airs désormais libres de tout sceau gigantesque … En plein vers les cimes dont les couleurs étaient redevenues normales de la Forêt Magique, comme un cadavre inerte jeté depuis les cieux …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Sam 8 Sep - 22:42

« C’est … c’est … Incroyable !! »
Marisa eut un mouvement de recul, son balai fermement maintenu au creux de sa main droite.
Incroyable. Il n’y avait pas d’autre mot. En moins de quinze secondes … Luke venait de transpercer la membrane large de presque une centaine de mètres qui englobait Reimu, passant à travers les trombes de sceaux titanesques qui la composaient. Tout s’était passé si vite, et avait été si justement millimétré, qu’on aurait cru qu’il avait entièrement calculé son coup. Il était parti à pleine vitesse, une vitesse dont il n’avait jamais fait preuve et dont personne d’autre n’aurait pu faire preuve, et s’était servi de cette énergie délirante pour forcer son passage à travers le filet de l’Ultime Sacerdoce. Et … Tout en faisant cela … Il avait préparé une sphère hypercompressée. Qu’il avait alors apposée sur la prêtresse, cent mètres plus haut, et laissé exploser dans une détonation fulgurante.
Désormais, toute lumière orangée était retournée au néant. Les couleurs de la forêt étaient réapparues normalement aux yeux de tous, et dans le ciel, il ne restait guère davantage qu’une tumeur brunâtre assimilable à un nuage. La situation n’était plus urgente à ce sujet … Mais le moment de se reposer n’était absolument pas venu. Car à présent, dans le ciel, deux silhouettes avaient amorcé leur chute dans des directions opposées, l’une déjà plus basse que l’autre et virevoltant dans tous les sens …
« Orin, va rattraper Luke avant qu’il ne tombe !! décida la sorcière sur le tas. Je m’occupe de Reimu ! »
La kasha ne trouva ni la force ni la raison de protester, et se mit à courir du mieux qu’elle put dans la clairière en laissant son chariot derrière elle, tandis que la jeune fille blonde enfourchait son balai et s’envolait vers la voûte céleste. Rin rassembla toute l’énergie qui demeurait en elle, avant de s’envoler à son tour dans une direction oblique à sa sœur d’arme. Elle était au bout de ses forces, et prendre de l’altitude lui demanda un effort considérable. Néanmoins, elle parvint à foncer droit sur le corps du jeune homme qui retombait, en laissant trainer derrière lui … du sang ? La chatte fronça les sourcils à cette vision, et se hâta d’atteindre l’endroit où sa course et la chute du manieur de fer se croiseraient. Et … Elle l’encercla vivement de ses bras quand elle y fut. Tenant Luke contre elle, elle fut toutefois entrainée dans sa chute à cause de l’énergie cinétique qu’il avait accumulée jusque là, et ne put presque rien faire pour les empêcher tous deux de tomber vers les cimes des arbres de la forêt … Rin se fit misère pour amortir la chute, puisant dans toutes ses ultimes réserves pour essayer de s’envoler de nouveau, et réussit par un miracle inespéré à ralentir drastiquement la course folle vers le sol quand ils furent à la hauteur du feuillage. Ainsi, elle et son camarade s’écrasèrent à terre comme s’ils avaient fait une chute de deux mètres de haut.
« Urgh !! »
La kasha avait plus ou moins tenté de se mettre sous le manieur de fer pour amortir sa chute davantage, mais ça n’avait pas vraiment marché. Ils étaient atterris côte à côte. Elle avait plus ou moins compris qu’il était tombé inconscient mais …
Rin se dégagea de la prise qu’elle avait sur Luke, et toussota, à quatre pattes à terre. Sa vision était floutée, elle n’en pouvait vraiment plus. Elle lança un regard vague sur son protégé, histoire de voir comme il se portait. Et … Elle secoua vivement la tête après ce premier regard, incrédule face à la vision floue qu’elle en avait eu. La vision nette ne fut pas pour la rassurer. Quand ses yeux devinrent plus alertes et observèrent le corps du manieur de fer allongé sur le ventre, dans l’herbe … ( ♫ )
… Celui-ci avait le visage moucheté de sang poisseux. Sa tête était couchée sur le côté gauche, et une tâche pourpre avait commencé à se répandre sous celle-ci, au niveau de la tempe … Mais pire que tout, il avait les yeux ouverts. Et révulsés. Et ils ne clignaient plus. Et sa bouche, restée entrouverte … il n’entrait aucun air là-dedans. Autre détail morbide … Son bras droit était bizarre. Bizarre dans le sens où son coude était tordu dans un sens incohérent avec l’inclinaison de sa main. C’était comme s’il était tendu à deux cents soixante-dix degrés. En plus … Ni son avant-bras, si son arrière bras n’étaient bien droits. Il étaient … flasques … courbés … C’était parfaitement visible, sous la veste noire déchiquetée de partout …
La kasha était restée quelques secondes sans réagir, perdue dans cette vision. Luke ressemblait davantage à un cadavre qu’elle devait jeter dans le brasier des enfers qu’à un jeune homme naguère en pleine santé. Puis, elle sursauta légèrement, ramenée à la réalité par des sons lointains. Si elle le laissait là comme ça … Il allait mourir, ça ne faisait aucun doute. Ce n’était peut-être plus qu’une question de minutes, s’il n’était pas déjà trop tard. Mais que pouvait-elle faire …? Elle ne connaissait aucun endroit où le conduire, et n’avait de toute manière pas la force de le porter. C’était fini pour lui … Elle ne pouvait plus rien faire …
Puis, alors que tout espoir lui semblait perdu … Les sons lointains devinrent d’un coup tous proches. Elle se retourna vivement vers sa droite, et regarda entre les arbres la silhouette qui venait d’apparaître.
Une silhouette vêtue de vert, de rouge et d’or.

Marisa était montée relativement haut dans les airs ; Reimu avait été propulsée en hauteur, et n’avait commencé sa chute qu’après le manieur de fer. Il ne demeurait absolument aucune trace de Shinki, où que ce soit, depuis que la Carte d’Incantation était retombée.
La sorcière réussit à se mettre sur la trajectoire que la prêtresse allait emprunter lors de sa tombée des nues, et tendit les bras en s’agrippant comme elle le put à son balai avec ses jambes. Reimu se retrouva réceptionnée dans les membres de son amie, et toutes deux firent perdre dix mètres d’altitude à l’appui de la sorcière quand celle-ci la rattrapa tant bien que mal.
« Hmpf !! Reimu, ça va ?! »
La prêtresse avait le regard vide, détruit. Son teint était livide, presque cadavérique. Mais elle était bien vivante, et elle respirait … Marisa lui passa un bras derrière les épaules et la soutint ainsi, ainsi qu’à l’aide de son balai, et fit décrire à celui-ci une trajectoire d’atterrissage douce pour revenir lentement au sol. Moins d’une minute plus tard, Reimu et elles posèrent pied à terre, dans la clairière où les trois s’étaient concertés peu de temps auparavant. La prêtresse était de nouveau parmi les vivants, et la sorcière comptait bien l’y faire rester. Dans le coaltar, la jeune fille livide dont il manquait la manche droite tituba, toujours soutenue par son amie.
« Ma-… Maris-sa … balbutia-t-elle.
- C’est bon Reimu, tout va bien ! assura la magicienne. Ne t’inquiète pas, on va …
- Où est Luke ? coupa-t-elle d’un coup. »
La sorcière ouvrit de grands yeux, surprise. La prêtresse semblait déjà être sortie de son état de semi-torpeur.
« Réponds-moi !! s’agita-t-elle soudainement. Où est Luke ?! Dis-moi où il est !!!
- Reimu, calme-toi bordel ! Regarde-toi, t’es sur le point de tomber dans les vapes !! Reste là, je m’occupe d’aller le … »
Elle se stoppa net dans sa phrase, incapable de poursuivre. Elle croyait d’un coup s’être mise à halluciner. Ses yeux écarquillés ne purent qu’observer, impuissants, le visage de Reimu se tordre de sanglots et se mettre à pleurer à chaudes larmes …
Les épaules prises de hoquets, la prêtresse s’effondra soudain sur elle-même, tout en essayant de se dégager de la prise de Marisa. La sorcière, trop surprise pour réagir, la laissa s’abattre à terre, éplorée. Les coudes contre le sol, le corps agité de tremblements douloureux, Reimu exprima sa souffrance qui se perdit en lamentations …
« Luke … »
Le même nom se répéta, comme en écho, inlassablement à ses lèvres. Elle avait mal. Partout, et surtout au ventre … Elle avait essuyé toute la puissance de son attaque à cet endroit, mais cette douleur n’était rien comparée à ce qui fracassait son âme au plus profond d’elle-même.
Tout était de sa faute. C’était de sa faute si ça avait tourné comme ça. Elle l’avait instantanément compris … au moment où leurs regards s’étaient croisés. Si elle n’avait pas été aussi bornée, si elle n’avait pas été aussi stupide envers Luke … Tout cela ne serait jamais arrivé. Ils auraient pu vaincre Shinki d’une autre manière. Ils auraient pu en finir sans que davantage de sang ou de larmes ne soit versé. Et maintenant … Hé bien, maintenant, c’était trop tard. Luke avait misé et son corps, et son âme pour lui ouvrir les yeux.
Elle voulait le voir. Maintenant. Voir s’il allait bien, s’il s’en était sorti. Pourquoi n’était-il pas là ? Pourquoi était-elle seule, de nouveau, encore et toujours ?! Pourquoi personne n’était capable de consoler son chagrin, POURQUOI ??!! Pourquoi est-ce qu’elle pleurait, d’abord ? Elle était bien assez grande pour dissimuler ses émotions, alors pourquoi est-ce que cette fois, c’était trop dur ?! Elle ne pouvait pas se contenir … C’était trop fort. Elle avait l’impression que son cœur aller exploser …
« Reimu … »
Marisa s’accroupit à côté d’elle, et ne trouva rien de mieux que lui passer les bras autour du corps pour tenter de la réconforter …

( ♫ ) Les arbres défilaient à toute vitesse. Si Dondéo s’était interrogé sur l’allure à laquelle il progressait, il aurait sans mal déterminé qu’il n’était presque jamais allé aussi vite.
A chacun de ses pas, une décharge d’air éclatait dans son sillage et le propulsait de l’avant, le faisant courir au moins quatre fois plus vite qu’un homme piquant un véritable sprint. Il devait néanmoins porter une très grande attention à ne pas entrer en collision avec le moindre obstacle … Surtout avec l’éphémère fardeau qu’il portait contre son buste.
Le corps presque sans vie de Luke continuait de perdre son sang. L’hémorragie temporale semblait s’être plus ou moins ralentie avec un début de coagulation mineure, mais ça continuait de couler. Enfin … Ce qui angoissait l’homme le plus, c’était le fait qu’il ne respirait pas. Et son bras droit totalement désarticulé donnait une impression vraiment malsaine … Il aurait été loin de s’imaginer tout ceci, tout de même. Tout avait commencé il y avait un moment … Une demi-heure ? Un quart d’heure ? Ou quelques minutes à peine ? Il ne savait pas, mais en tout cas, un bruit retentissant avait été entendu dans toute la Forêt Magique. Et il n’avait pas été le seul. Très vite, des bruits d’explosions diverses l’avaient poussé à sortir de chez lui, lui faisant comprendre qu’un combat loin d’être ordinaire prenait son cours à proximité.
Le temps qu’il comprenne d’où tout ce raffut prenait sa source … Dans le ciel, une gigantesque tâche orangée qui arborait une fracture angoissante avait fini par capter son attention. Le déferlement énergétique, de sceaux gigantesques, avait rapidement suivi et l’avait laissé pantois sur le coup. Mais le temps qu’il se rende sur place, aussi alerté qu’incrédule … Tout s’était arrêté. Et il n’avait pu que voir deux silhouettes tomber du ciel, au-dessus des arbres. Et c’était à peu près là que, même avec le peu d’informations dont il disposait, il avait compris que quelque chose de vraiment très grave se passait.
La fille aux cheveux rouge alizarine et aux oreilles de chat lui avait immédiatement confié Luke, qui plus que jamais, avait l’air d’aller mal. Il était même en état critique. Dondéo n’y comprenait rien, il n’avait pas la moindre idée de ce qui avait pu se dérouler avant son arrivée ; mais il était sûr d’une chose. Désormais, la vie du manieur de fer reposait entre ses mains. Et il n’avait que quelques minutes devant lui pour l’emmener à un endroit où il aurait peut-être une infime chance de s’en tirer …
D’un mouvement ample, une nouvelle détonation aérienne retentit sous son pied, et il enjamba en une seule foulée la rivière qui traversait Gensokyo en faisant attention à ne pas trop secouer son compagnon mourant. La Forêt Magique continuait encore au-delà, mais il se rapprochait. La Forêt de Bambous des Égarés n’était plus très loin.
« Luke … Tiens bon, on y est presque … »
Aucune réponse de la part de l’adolescent. Il était inconscient de toute façon … Même si son cœur avait l’air de battre encore … Mais pour combien de temps …

Le temps parut anormalement long au ressenti de l’homme jeune, mais … Enfin, au bout d’un moment, la silhouette noble et sereine d’un grand manoir japonais se dressa parmi les troncs longs et striés des bambous de la forêt. Eientei … Il y était enfin. Les façades et les toits de vieux style nippon étaient maintenant visibles dans la masse de vert de jade dans laquelle il courait à toute vitesse, et il pouvait déjà apercevoir l’entrée dans le mur d’enceinte en bois qui faisait le tour du bâtiment éternel. Sans hésiter, Dondéo fonça dans cette direction, et finit par stopper ses détonations d’air pour ralentir de manière mesurée. Il passa dans l’ouverture de l’enceinte en bambous … et déboucha dans la cour extérieure du Eientei. Quand il vit que la double-porte de celui-ci était déjà grande ouverte, avec Reisen et une autre lapine infirmière dans l’encadrement, il ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux. Elles … Elles portaient une civière avec elles, et étaient prêtes à l’utiliser. L’homme finit par se stopper totalement, Luke toujours dans ses bras, à trois mètres de l’entrée d’où surgirent les deux lapines avec une démarche on ne pouvait plus sérieuse.
« Comment avez-vous pu savoir ?! s’étonna-t-il.
- Pas le temps de t’expliquer ! rétorqua l’étudiante en médecine. Pose-le là-dessus, on se charge de lui ! »
Dondéo ne chercha pas à comprendre plus loin, et déposa aussi rapidement que possible le corps toujours sanglant et en insuffisance respiratoire de Luke. Dès que le jeune homme fut placé sur le brancard, l’autre infirmière lui passa une lanière de cuir au niveau du torse pour l’empêcher de tomber, tandis que Reisen faisait de même au niveau de ses cuisses. Aussitôt ces modalités remplies, toutes deux partirent en courant vers l’intérieur du manoir, prenant ainsi le relai de l’homme en kimono.
Celui-ci, voyant les deux disparaître dans les couloirs du Eientei, poussa un profond soupir. A présent, les dés étaient jetés … L’air un peu vague, il entra dans le bâtiment à son tour, se disant que de toute façon, il n’avait nulle part ailleurs où aller en attendant et qu’ils n’allaient pas le jeter dehors. Ce faisant, il se rendit sans trop y penser vers l’un des bancs qui se trouvaient dans le grand vestibule d’entrée, et s’y assit en reposant son dos contre le mur décoré de pailles de riz peintes, représentant de minces bambous arborant quelques feuilles. D’ailleurs, il se trouvait quelques kakemonos dans cette salle au plancher de bois lisse et bien entretenu. L’éclairage était assuré par des lustres de bougies à la lumière tamisées, et c’est dans cette lumière que des troupes de lapines allaient, venaient, sortaient et transportaient diverses choses. Il n’y avait pas prêté attention, mais à son arrivée, une partie de la population léporidé du manoir était en train de procéder aux semis de carottes dans de vastes potagers. De toute manière, ce n’était pas à ce genre de pensées que le maître de l’air s’adonnait.

Que s’était-il passé, durant ce moment ? C’avait été quoi, ce déferlement d’énergie complètement dingue ? Dondéo avait beau fouiller dans sa mémoire, il n’y avait rien qu’il avait déjà vu qui aurait pu s’apparenter à une telle puissance. Ces sceaux d’une taille démesurée … Cette tâche orangée, où se dessinait une fracture illuminée dans le ciel … Au nom de tous les dieux, que s’était-il passé à ce moment-là ? Et pourquoi cela s’était-il stoppé si brutalement ? Si seulement il était sorti de chez lui plus tôt, et s’était rendu plus vite sur les lieux … Il ne se poserait sans doute pas toutes ces questions. Enfin, ce qui le préoccupait le plus pour l’heure, c’était quand même l’avenir de Luke. Comment avait-il finit comme ça, pour commencer ? Et est-ce qu’ils allaient réussir à le sauver ?
Un long moment, Dondéo resta ainsi, dos au mur, à attendre nerveusement que des nouvelles n’arrivent. Et ce fut ainsi que, à peu près vingt minutes après son arrivée … Trois silhouettes se découpèrent dans l’entrée. Il n’y prêta pas tout de suite attention … Du moins, jusqu’à ce que l’une d’entre elle ne l’interpelle. ( ♫ )
« Dondéo ? »
Il leva le nez, pour voir que Reimu se dirigeait très rapidement vers lui, à pas précipités. Il se demandait ce qu’elle faisait ici maintenant, mais au fond, la raison ne devait pas être trop difficile à trouver. Elle avait dû prendre part au combat de tout à l’heure, tout simplement … et le jeune homme avait dû en faire partie, lui aussi.
« Où est Luke, Dondéo ?! répéta inlassablement la prêtresse. Où est-il …? »
Il haussa un sourcil. De toute évidence, quelqu’un l’avait prévenue qu’il avait emporté l’adolescent … Mais surtout, ce qui interpela le maître d’air, ce fut la teinte blanchâtre et livide qui dépeignait la peau de la jeune fille. Décidément, il ignorait beaucoup de choses.
Il leva doucement un bras, pointant une direction.
« Reisen et une autre l’ont emporté par-là. Il doit être parti pour le bloc opératoire … »
A peine avait-il dit ces mots que Reimu tourna les talons et se précipita vers la porte coulissante qui était restée ouverte. Il resta là, à regarder dans sa direction, même après qu’elle eut disparu. Non, la prêtresse n’agissait vraiment pas comme en temps normal …
Du coin de l’œil, il vit Marisa et la fille aux cheveux rouges se regarder d’un air gêné, et inquiet en même temps. Rin avait récupéré sa brouette, et elle poussa un soupir.
« Je vais aller prévenir maîtresse Satori que cette histoire est terminée, dit-elle nerveusement. Donnez-moi des nouvelles de son état dès que possible. Il faut que j’y aille … »
Sur ces derniers mots, la kasha prit congé à son tour, trainant doucement son chariot derrière elle. La sorcière continua de regarder dans sa direction, sans exprimer la moindre indignation ou reproche. En fait … Rin se sentait mal à l’aise. Elle l’avait bien compris, sans savoir exactement pourquoi. Et elle n’avait donc fait aucune remarque ou objection quant à son départ prématuré …
En passant la porte du Eientei et en retournant progressivement vers l’extérieur, la chatte garda profil bas. L’air sombre qu’elle arborait en disait long sur la culpabilité qu’elle semblait ressentir. A proprement parler, tout n’était pas sa faute, mais … Elle se rappelait des mots de Satori. Pour une raison ou pour une autre … La maîtresse du Palais des Esprits de la Terre avait quasiment prédit ce qui allait se passer. D’ailleurs, depuis le début, Rin avait été au courant que c’était Shinki qui était derrière tout ça. La lettre que Satori avait reçue avait été signée de son nom. Avait-elle fait une erreur, en respectant sa volonté de ne rien dire ? Non, c’était vrai … Dans tous les cas, qu’ils eussent été prévenus de l’identité de la coupable n’aurait rien changé. Le résultat aurait été le même. Mais ce que la kasha aurait dû faire … C’est faire en sorte que Reimu n’ait jamais à utiliser cette Carte d’Incantation. Ca avait été pour ça, que sa maîtresse l’avait envoyée. Oui … Si Shinki avait pu être mise hors d’état de nuire, ça ne serait jamais arrivé, et Luke n’aurait pas eu à se sacrifier pour la tirer de là. Et en plus … Des quatre qui avaient combattu ensemble contre la déesse, elle avait été celle qui avait été la moins efficace. Limite si elle n’avait pas été un boulet dans ce combat …
Les pensées obscurcies par ces nuages plein de mauvais sentiments, Rin prit la route pour rentrer chez elle, incapable de rester en présence de ses camarades plus longtemps …

Marisa vit la silhouette de la kasha s’effacer dans la forêt, puis poussa un soupir, avant de se retourner vers Dondéo. Celui-ci la détailla ; elle avait vraiment l’air crevée vu les respirations très rapides qu’elle faisait, et quelques marques de sang coagulé étaient visibles sur son visage et sur un de ses bras. En fait, elle avait retiré tous les pansements que son partenaire lui avait passés quand ils étaient rentrés à la maison. N’ayant pas assisté de visu à l’état de Luke, elle était bien incapable d’avoir une idée de la gravité de sa situation, mais semblait tout de même très tendue. L’homme put la voir s’approcher lentement de lui, puis s’asseoir à côté sur le même banc.
Au départ, il y eut un silence assez pesant. A peine troublé par les allées et venues des lapines, sur lesquelles l’homme faisait mine de garder son attention. Puis, la sorcière finit par briser le calme.
« Ca a été pour venir ? demanda-t-elle.
- … Oui, sans problème. Je connais bien la route … Mais j’espère que j’ai pu venir à temps …
- Bah, Luke est un solide garnement. Il s’en sortira, j’en suis certaine … Enfin … J’espère …
- Quand je me rappelle d’à quoi il ressemblait quand je le transportais, ça me fait quand même peur. Je sais qu’Eirin est un médecin hors-pair, mais pour traiter son cas … J’espère qu’elle aura le temps avant qu’il ne soit trop tard …
- Ton kimono est plein de sang, au fait. »
Il baissa la tête pour regarder plus attentivement son habit, et … Ses yeux s’écarquillèrent quand ils remarquèrent la trainée pourpre qui défigurait le vert du vêtement. Tout ce sang … Ca avait coulé de la tête de Luke ? Combien de litres avait-il perdu ?!
« Cette Carte d’Incantation n’est vraiment pas comme les autres, expliqua Marisa. Elle a été faite pour exterminer le mal en personne. Si elle avait été classique, il n’aurait pas été aussi gravement touché. Ca fait bien longtemps que Reimu m’en a parlé, quand même …
- De quoi, c’est Reimu qui lui a fait ça ?!
- L’histoire est longue. Mais … Vu ce que tu as fait, je crois que tu mérites bien que je te la raconte. Enfin, tâche de ne pas la disperser aux quatre vents quand même, les rumeurs les plus dingues finiraient par courir à travers tout Gensokyo.
- Ne t’inquiète pas. Le vent, je sais ce qu’il faut faire pour qu’il se calme. »
Elle eut un léger rire, puis entama le long récit qui les avait tant tiraillés ces derniers temps …

« Où est Luke ??! »
C’était la même question, sans trêve ni repos, que Reimu avait posée alors qu’elle courait à travers les couloirs du secteur hospitalier du Eientei. Les murs blancs, le carrelage immaculé, le plafond éclairé de tubes à néon attestaient sans équivoque de la fonction clinique des lieux. C’était aussi l’un des rarissimes endroits de Gensokyo où de l’électricité circulait dans les murs. Parfois, on pouvait voir des infirmières assez pressées qui allaient d’un endroit à l’autre, mais aucune ne sut répondre à la question de la prêtresse tourmentée. Luke demeurait totalement introuvable … Il avait presque disparu. Cela faisait plus de trente minutes qu’elle ne l’avait plus vu … Où l’avaient-ils donc emmené ?
Reimu passa encore un long moment, un moment qui lui parut interminable, à aller et venir dans les couloirs blancs et parsemés de portes bleues métalliques, lesquelles s’ouvraient à l’aide de charnières. Personne ne pouvait l’aider … Elle était seule et perdue. Personne …
Elle entendit une porte s’ouvrir, loin dans le couloir, derrière elle. Elle fit immédiatement volte-face, et aperçut la cascade de cheveux lavande qui appartenait à quelqu’un qu’elle connaissait. Sans perdre de temps, la jeune fille alla à sa rencontre, alors que la lapine laissait la surprise se teindre dans ses deux yeux écarlates. Elle portait un dossier contre elle.
« Reisen ! s’exclama la miko. Reisen, est-ce que tu sais où est Luke ?!
- … Du calme, Reimu. Si tu t’agites trop, tu vas t’évanouir. »
Chose inhabituelle, elle avait parlé d’un ton relativement sérieux. Oui … Elle était vraiment dans son rôle d’assistante du docteur Yagokoro. En s’arrêtant devant elle, la prêtresse prit conscience qu’elle était littéralement hors d’haleine. Elle … Elle avait les poumons qui lui brûlaient … Ses membres tremblaient de partout, et elle se sentait fébrile … Comme si elle allait tourner de l’œil d’une seconde à l’autre … Et c’était sans doute le cas. Sans compter que, même si seule l’étudiante en médecine pouvait s’en rendre compte, son teint blême n’était pas de meilleur augure.
« … Luke a été pris en charge, répondit Reisen après que Reimu ait repris un peu de souffle. Mais ce n’est pas ici que tu le trouveras. A l’heure actuelle … Eirin est en train de tenter de le tirer de là. Et tu ne trouveras pas de moyen de rejoindre les blocs opératoires …
- Est-ce que … Est-ce qu’il a une chance de survivre ? »
Le regard de la lapine s’assombrit.
« Une chance ? Oui, il en a une. Mais est-ce qu’il saura la saisir …? Eirin fera tout pour l’y aider, mais on ne peut rien garantir. J’ai rarement vu des patients dans un état aussi critique. Qu’il soit encore en vie en passant notre porte relevait déjà du miracle … Si Yukari Yakumo ne nous avait pas prévenues de son arrivée, nous aurions sans doute perdu un temps précieux.
- Yukari a …? Comment ça ? Elle était au courant …?
- Tout ce que je peux te dire, Reimu … C’est que quand il quittera le bloc opératoire, Luke sera transféré dans la chambre vingt-trois. Laisse-moi t’y conduire … Et ne t’agites pas trop, surtout. »
La miko opina du chef lentement, puis se mit à suivre la lapine qui la fit sortir du secteur hospitalier. Enfin, elle ne la fit pas réellement sortir de là, mais elle la mena à un autre endroit. D’autres couloirs. Dans ceux-ci, qui ne se trouvaient pas très loin, les murs étaient déjà moins uniformes et l’ambiance était moins stricte. Le plancher était de nouveau présent plutôt que de carrelage, et les cloisons beiges étaient ornées de dessins de bambous comme dans le vestibule d’entrée. Des plinthes de chêne couraient sur le bas des murs, et des poutres de bois verticales saillaient de ceux-ci régulièrement. Il était également possible de voir des portes coulissantes, totalement opaques, s’aligner sur le mur de gauche. A la droite … Les murs étaient simplement beiges, sans dessin, et laissaient passer la lumière par de grandes fenêtres larges de huit mètres sur trois et subdivisées chacune en douze rectangles de verre, délimités par des bâtons de bois en grille. Elles étaient manifestement à l’extrême droite du manoir … Dehors, on pouvait voir la forêt de bambous, et le soleil qui poursuivait sa chute vers l’horizon. Il était encore loin d’être le soir, quand même.
Finalement, Reisen s’arrêta à côté d’une porte. A côté de celle-ci, sur le mur, le numéro « 23 » était visible sur une petite plaquette métallique.
« Voilà. Si tu veux attendre d’avoir des nouvelles de lui, patiente ici. En attendant, il faut que j’y aille … »
Reimu acquiesça, puis la lapine s’éclipsa. A présent seule, la prêtresse regarda un peu tout autour, et finit par s’asseoir nerveusement, en seiza, à gauche de la porte. Elle avait les genoux à terre et était assise sur ses talons. Commençant à attendre dans l’angoisse, elle posa des mains tremblantes sur ses cuisses …

Elle passa un long moment à attendre ainsi, l’expression à la fois mélancolique et nerveuse. Pendant ce temps, le soleil décroissait lentement, toujours. La lumière diminuait un tout petit peu, signe qu’il devait sans doute être sur le cours de cinq heures du soir. Peut être plus, même. Reimu ne le savait pas, et elle trouvait cette attente presque insupportable. Non …
Elle était insupportable. Plus le temps passait, plus … Plus elle avait l’impression que ses minces espoirs de revoir le garçon vivant se décomposaient. Ca ne pouvait quand même pas prendre autant de temps, de le soigner …? Enfin … Elle n’y connaissait rien … Rien du tout. Intérieurement, et sans trop s’en rendre compte, Reimu s’était mise à prier. Elle priait pour qu’il soit sauf … Il ne méritait pas de mourir. Pas maintenant … pas maintenant …
Des sons purent être entendus, de l’autre côté de la cloison. Instinctivement, Reimu redressa un peu la tête et attendit. Plus rien … Que s’était-il passé ? Elle avait l’impression que quelque chose s’était déplacé, dans la pièce derrière elle. Puis, comme pour répondre à sa question …
Un bruit de loquet retentit juste à sa droite, et la porte coulissante s’ouvrit sur ses rails. Presque immédiatement, Reimu se releva de sa station assise, manquant de trébucher à tel point elle s’était ankylosée en restant dans cette position. Juste à côté d’elle, le docteur Yagokoro la dévisagea avec surprise, tout en refermant la porte en partie. La prêtresse se reprit très vite, et regarda la médecin avec appréhension.
« Eirin !! s’exclama-t-elle presque. Com-… Comment va-t-il ?! »
La dame vêtue d’une tenue asymétrique mariant le rouge bordeaux et le bleu nuit, parsemée de constellations et également composée d’un chapeau d’infirmière où se trouvait une croix rouge, analysa à une vitesse fulgurante dont personne ne pouvait témoigner l’état fébrile de Reimu. Elle était tremblante et angoissée. Si un trop-plein d’émotion se déclenchait chez elle, ou si elle laissait le stress s’accumuler sans y couper court, elle allait finir par tomber en syncope. Ce fut ainsi que, presque tout de suite, le visage aux yeux gris sombre de la lunarienne s’illumina d’un petit sourire rassurant. La main toujours sur la porte, et fermant les yeux, la femme aux très longs cheveux blancs regroupés en une tresse unique dans son dos répondit d’une voix douce.
« L’opération s’est déroulée sans encombre. Il est totalement hors de danger, maintenant. Vous pouvez vous rassurer … »
Reimu poussa un profond soupir, et sentit la tension de ses muscles se relâcher grandement. Elle baissa les épaules, la figure toujours aussi blafarde mais moins préoccupée, et regarda Eirin de nouveau.
« Je … Je peux aller le voir …?
- Oui, mais ne vous attendez pas à ce qu’il vous réponde. Il est toujours inconscient. Et il lui faudra sans doute beaucoup de temps avant qu’il ne s’en remette. »
La jeune fille prit une mine réjouie, puis la doctoresse s’écarta un peu de la porte. Laissant entrer Reimu dans la chambre vingt-trois de la clinique, elle ne se dépara pas de son petit sourire et referma la porte derrière elle.

Eirin Yagokoro resta un petit moment dans le couloir, devant la porte de la chambre, à regarder dehors. Elle souriait toujours, comme un peu perdue dans ses pensées. Les bras croisés, elle laissa son regard se perdre dans les masses de bambous dressés au-delà du domaine du Eientei …
« Je suppose que vous vous trouvez particulièrement maligne. »
La doctoresse prit un visage étonné, et se tourna à sa droite. Là, à quelques mètres … Reisen se trouvait là, une main posée sur sa hanche, et la regardait avec une expression neutre. Un visage où l’on pouvait peut-être deviner une espèce de contrariété austère, ou alors une incrédulité surprise. La lapine prenait très rarement cet air-là, et généralement, Eirin savait pourquoi.
C’était parce qu’elle était encore trop inexpérimentée, dans le domaine de la médecine.
La doctoresse s’éloigna un peu de la fenêtre, perdant son sourire, puis vint s’approcher du mur à la droite de la porte vingt-trois. Et … Elle s’y adossa, bras croisés, en poussant un petit soupir. De par cette réaction, Reisen pouvait deviner très facilement qu’elle n’obtiendrait pas de réponse. Et quand c’était comme ça, c’était à elle-même d’y réfléchir. Comprenant le message, ce fut au tour de la lapine de poser un soupir, et de se détendre un peu. Elle laissa quelques secondes s’écouler, puis envoya de nouveau ses yeux écarlates sur Eirin.
« Comment s’est vraiment passée l’opération de Luke ? »
La lunarienne millénaire laissa quelques secondes s’écouler à son tour, avant de relever le nez et de porter son regard vers le lointain.
« Je n’ai pas menti en disant qu’elle s’était bien passée. A l’heure actuelle, Luke est bel et bien hors de danger, et ses jours ne sont plus comptés. Nous étions tout juste dans les temps pour sa prise en charge.
- Alors, qu’avez-vous dû traiter ?
- … Ce n’est sans doute pas un secret pour toi, mais je n’ai quasiment jamais reçu un patient souffrant d’autant d’afflictions en même temps. En tout, si je fais le compte … Pour la partie « visible » de ses atteintes corporelles, qui est aussi la plus récente et ne date que d’une heure, j’ai énuméré un traumatisme crânien, une hémorragie majeure proche de l’artère temporale, une insuffisance respiratoire, et une multitude de fractures au niveau de l’humérus, du radius et de l’ulna droits. »
Reisen pinça les lèvres. Effectivement … C’était beaucoup. Enorme, même. Une personne souffrant d’une seule de ces quatre afflictions pouvait en mourir si trop de temps s’écoulait. Alors si les quatre étaient là, en même temps … Autant dire que sauver le patient était une véritable course contre la montre, sans compter qu’il fallait régler chaque chose dans un ordre très précis. Ce qui relevait bien entendu de la compétence du docteur Yagokoro.
« Apposer un masque respirateur n’a pas été très difficile, explicita-t-elle. Ensuite, stopper l’hémorragie ne m’a pas posé de réel problème. En revanche, pour subvenir au traumatisme crânien et aux fractures brachiales, j’ai été forcée de lui faire un scan presque intégral du corps. Et c’est ici que les complications commencent.
- Des complications ? A cause d’un scan ? Comment ça ?
- Je pensais n’analyser que son crâne et son bras, mais en voyant les premiers résultats de l’analyse, j’ai décidé au final d’en faire un complet. Et ce que j’ai trouvé fut … Vraiment … très troublant. Inutile de te dire que j’ai traité le traumatisme crânien et fait le nécessaire pour les os du membre supérieur droit dès que possible, mais je ne m’en suis pas arrêté là. Il m’a fallut intervenir sur d’autres choses, aussi.
- D’autres choses ? En plus de tout ça ? Mais … Mais quoi ? »
Eirin prit un air très grave, puis plongea la main dans l’une des poches de sa tenue. Après y avoir fouillé pendant quelques secondes, elle en ressortit … Une petite pochette. Un peu comme les pochettes intraveineuses, mais en deux fois plus petit, et scellée à l’un des côtés par un système de fermeture hermétique. Et … A l’intérieur de cette pochette … Se trouvaient trois billes de plomb, à peine aussi grosses que des pois chiches, qui baignaient dans un fin filet de sang. Le liquide rouge sombre avait coulé sur les parois internes de la pochette transparente, et les traces étaient encore visibles. Eirin leva le bras, montrant clairement le réceptacle et son contenu à son assistante.

En voyant les billes métalliques ensanglantées, Reisen eut un frisson. Elle resta sans réagir quelques instants, puis lentement, porta la main à sa bouche en écarquilla les yeux …
« Ne … Ne me dites pas, que …
- Si. Deux dans l’épaule droite, et une dans la jambe gauche, au niveau de l’aine. Si celles qui se trouvaient dans l’épaule étaient plutôt bien logées, du moins, pas de manière à mettre sa santé directement en danger … Celle qui se trouvait dans l’aine gauche creusait dans ses muscles en direction du nerf sciatique. Si cela avait continué ainsi … Les mouvements de sa jambe auraient fini par lui dévorer le nerf de l’intérieur, et il se serait retrouvé paraplégique du membre inférieur gauche. En observant l’état des balles, j’ai pu en déduire que cela faisait plus d’un an qu’elles étaient enfoncées dans ses muscles. Je m’étonne surtout qu’il ne se soit jamais présenté en se plaignant de douleurs épisodiques à l’aine gauche …
- … Il ne connaissait pas le chemin. Si je lui avais indiqué … Peut-être qu’il serait venu plus tôt …
- Quoi qu’il en soit, ce problème-ci est réglé. L’extraction des balles de plomb n’a pas causé de complications, et ses tissus vont à présent commencer leur lente régénération. Si l’on étudiait la balistique de ces balles … Je pense que l’on pourrait y voir-là une artillerie du monde extérieur très ancienne. C’est vraiment un style d’armes à feu très rudimentaire et obsolète. Les personnes qui lui ont tiré dessus devaient avoir conservé ces armes depuis très longtemps.
- …
- Enfin … Nous en venons à la dernière chose que j’ai découverte. Celle-là, en revanche … Je n’ai pas pu la traiter. Premièrement, parce qu’il aurait fallu le retourner pour cela, et je ne pouvais pas me permettre de le faire après toutes ces opérations. Deuxièmement, parce que ce cas-là ne le met pas en danger de mort, et ne peut pas s’aggraver non plus. En revanche … Il doit vraiment avoir du mal à supporter cela.
- De quoi s’agit-il ?
- De quelque chose qui se situe au niveau de son dos. Sur presque toute la surface de sa peau dorsale. Le scanner ne m’en a donné que des images transversales, mais … J’ai pu traiter les informations pour reconstituer ce qu’il a, à cet endroit. Il s’agit d’une énorme brûlure au fer rouge qui ne s’est jamais résorbée.
- Que … Quoi ?
- Regarde … Voici le fardeau qu’il porte dans son dos. »
( ♫ ) Et sur ces derniers mots, Eirin replongea la main dans sa poche … Pour en ressortir, cette fois, une grande feuille enroulée comme un parchemin sur elle-même. Elle la positionna devant elle, face à Reisen … Et la laissa se dérouler, dévoilant peu à peu son contenu.
Quand la feuille fut totalement déroulée … La lapine écarquilla les yeux, et eut un mouvement de recul. Elle n’arrivait pas à y croire. Comment …? C’était … horrifiant. Insoutenable. Car, sur l’image reconstituée de la brûlure dans le dos de Luke … On pouvait y voir …
On pouvait y lire …
























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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 21 Sep - 13:35

( ♫ ) Luke était … Était-ce bien Luke, pour commencer ?
Reimu … Ne le reconnaissait qu’à peine. En entrant dans la chambre clinique, une désagréable odeur de produit chimique avait attaqué ses narines. Tandis qu’Eirin refermait la porte derrière elle … Elle put examiner pendant quelques secondes la pièce où elle se tenait. Il n’y avait pas grand-chose, en vérité. Dans l’espace de quelques quinze mètres carrés, les murs blancs et le plancher sombre admettaient une ambiance tamisée. La lumière pâle, projetée par une des rares lampes à ampoules que l’on pouvait trouver dans les terres illusoires, éclairait un mobilier plutôt pauvre puisqu’il ne résidait qu’en une commode, une armoire et un lit surélevé. Tout était de bois beige. Et au fond de la pièce, il était aussi possible de voir une grande et large porte qui semblait impossible à ouvrir de ce côté. Elle devait sans doute mener vers d’autres couloirs internes et réservés au personnel de soin du Eientei …
Soucieuse et assez mal-à-l’aise en même temps, Reimu s’avança à pas feutrés vers le lit situé tête contre le mur de gauche, et aperçut une chaise qui se trouvait juste à côté. Après s’y être installée avec un soupir, elle laissa son regard las s’arrêter sur le jeune homme allongé parmi les draps et les couvertures. Il était … vraiment méconnaissable. Pour commencer, une couche de bandages recouvrait la quasi-totalité de son crâne, laissant à peine quelques épis de cheveux dépasser entre les bandes. Le sang qui avait coulé sur son visage avait été épongé, et sa figure endormie n’exprimait qu’un vague sentiment de souffrance, figé dans le temps. Il respirait, assez lentement et à intervalles réguliers … Soulevant sa poitrine grêle cachée sous la couverture. On pouvait aussi deviner qu’il avait été changé au cours de l’opération, car il ne portait plus sa veste noire de laquelle il ne se séparait pourtant jamais. A la place, un simple pyjama grisâtre était visible sous son cou … Et hors de la couverture, placé au-dessus, son bras droit était entièrement recouvert par un énorme plâtre qui ne laissait même pas passer sa main. Il donnait la silhouette d’un membre plié au niveau du coude … Et sans doute incapable de bouger pour un bon bout de temps. L’autre bras, intact, était dissimulé par la couche blanche et découpant les formes de son corps de la couverture. Il était vivant, certes … Mais, dans un tel état … Etait-il envisageable qu’il s’en sorte sans séquelle ?
Reimu resta un long moment à le regarder, anxieuse. Puis, elle baissa la tête … Pour voir, une nouvelle fois, l’absence de sa manche droite dans sa tenue. Elle poussa un soupir, et d’un geste las, passa la main au nœud de sa manche gauche pour la défaire. Quand le tissu drapé tomba à terre, la prêtresse avait les bras nus, et posa les mains sur les genoux en attendant avec une mine sombre.
« Je suis désolée, Luke … murmura-t-elle. Tout ça, c’est … de ma faute … Puisses-tu me pardonner un jour … »
Elle n’eut droit à aucune autre réponse que son silence. De toute manière, même dans le cas où il pourrait l’entendre … Il n’était en aucun cas en mesure de réagir. Reimu se demandait combien de temps elle devrait encore attendre pour qu’il finisse par se réveiller … Même s’il faudrait sans doute compter ce temps en jours, si ce n’était en semaines …

« … Ca parait … incroyable … »
Marisa venait d’apporter le point final à l’histoire, laissant un Dondéo atterré par ce qu’il avait appris. Elle haussa les épaules, portant négligemment son regard vers le va-et-vient de quelques lapines dans le hall.
« Ouais, c’est le mot. Du début à la fin, toute cette histoire est incroyable. Même à Gensokyo, c’est rare qu’on soit autant agités dans tous les sens.
- Oui, mais … Pas seulement, je veux dire … La Barrière Hakurei était vraiment en danger, sur ce coup ? Je ne pensais pas qu’il était si simple d’y porter atteinte …
- Simple ? Hahaha, t’es marrant, mon vieux. En tant que magicienne, je peux te dire que les attaques que Shinki a balancées dessus auraient pu exterminer des populations entières si elles avaient touché terre … Et exterminer, mais pour de vrai, quoi. Pas comme l’extermination de youkais toute gentille qu’on a l’habitude de faire, Reimu et moi.
- … C’est bizarre, quand même … Qu’elle s’en soit prise justement à la barrière alors qu’elle aurait pu s’en prendre directement à Gensokyo sans s’embêter … J’ai l’impression que quelque chose ne tourne pas rond …
- … Ca, je sais pas trop. Vu comme le dernier affrontement entre Reimu et elle s’est terminé à Makai, c’est clair qu’elle en aurait été capable. En tout cas, pour une raison que j’ignore, elle est devenue complètement frappadingue quand on a fait capoter son plan. D’une certaine façon … Je crois qu’elle tentait de s’en prendre à toute la lignée Hakurei en déferlant son pouvoir sur la barrière.
- Comme pour condamner leur mémoire ?
- Ouais, un truc du genre. C’est quand même bizarre. Je n’avais jamais remarqué cette aversion pour la famille de Reimu de sa part … »
L’agitation retombait, autour d’eux. Mine de rien, avec toutes ces péripéties orales contées par la jeune fille, beaucoup de temps s’était écoulé. Les lapines qui plantaient des légumes dehors étaient toutes rentrées, et la porte du manoir avait été refermée. Il devait être six heures … Ce n’était que le printemps, mais même à cette période de l’année, il faudrait encore deux à trois heures pour que le crépuscule ne se dévoile, et répande dans la toile du ciel le spectre diffus de la lumière solaire.
Dondéo prit une profonde inspiration, puis relâcha progressivement un long soupir de lassitude. Cela faisait maintenant deux heures qu’il était entré dans le Eientei, et rien n’avait vraiment évolué depuis. Ils n’avaient même pas eu de nouvelles à propos de Luke … Et plus le temps passait, moins c’était pour les rassurer …

Au même moment, entre les murs sains et impeccables d’un bureau dans le secteur clinique.
Eirin apposa d’un coup sec un sceau à encre sur la feuille qu’elle venait de remplir, faisant office de signature pour le nouveau patient dont elle avait la charge, Luke Yakumo … Les différentes parties du formulaire dactylographié puis rempli de façon manuscrite affichaient une multitude de détails médicaux divers et variés, tellement qu’il semblait n’y avoir presque plus de place dans certains cadres, malgré l’écriture petite et minutieuse du docteur Yagokoro. Parmi les inscriptions qu’elle avait apportées, on pouvait notamment retrouver celles de traumatisme crânien avec perte de connaissance, hémorragie sus-durale, carence en oxygène, fractures des os du membre supérieur droit, rupture de l’olécrâne et de la capsule synoviale du coude. Dans un autre cadre, il était aussi possible de repérer : extraction de balles de plomb et traitement de brûlure profonde. Refermant le dossier sur la feuille, et rangeant celui-ci dans un tiroir qui se scella automatiquement à la fermeture, Eirin pivota sur sa chaise tournante vers Reisen qui se tenait à l’écart.
« Je te laisserai t’occuper de ça une fois que les os du bras et de l’avant-bras seront en cours de guérison, informa-t-elle. Je me charge de mettre au point un onguent efficace.
- Vous pensez que cela sera suffisant pour la faire se résorber ?
- J’en doute. Mais il demeure nécessaire d’apaiser l’irritation et minimiser les risques de cancérisation. Si cela s’installe sur le long terme, elle pourrait dégénérer en tumeur.
- Je vois …
- Luke Yakumo fera un séjour prolongé au Eientei, précisa le docteur Yagokoro. Durant tout ce temps, il recevra sans doute énormément de visite. Il faudra toutefois faire en sorte qu’il ne reçoive pas plus de deux ou trois personnes en même temps, il aura besoin de beaucoup de calme pour se remettre de son traumatisme.
- Entendu.
- La rééducation du membre sera également à ta charge, Udonge. Je suppose que tu n’as pas besoin de leçon supplémentaire pour mener cette tâche à bien ?
- Moi ? Mais … Bien sûr que non ! rétorqua la lapine avec un semblant d’assurance.
- Excellent. Garde à l’esprit que la rupture du coude mettra énormément de temps avant de se souder de nouveau, et qu’elle demeurera l’élément le plus fragile du membre quand Luke pourra s’en resservir. La guérison complète ne sera pas envisageable avant deux mois dans le meilleur des cas.
- D’accord …
- Ce sera tout pour ce soir. Tu peux disposer …
- Ah, juste une question. Ce serait aller à l’encontre du secret médical d’aller informer aux autres que Luke est hors de danger ? »
La femme vêtue asymétriquement eut un petit sourire. Reisen également ; elle connaissait d’avance la réponse. Du moins, elle pensait.
« Il serait inutile et insensé de les laisser dans le doute, tout du moins, répondit la doctoresse. Dis leur que Luke a survécu et qu’il est en cours de traitement. Ah, et au passage, précise qu’ils devront se manifester d’avance pour lui rendre visite. Bien sûr, tu ne dois rien dire sur son état en lui-même. »
L’étudiante opina du chef, puis fit une courbette envers son professeur. Ce fut sur cette dernière déclaration qu’Eirin laissa la lapine sortir du bureau, et se leva pour dépêcher l’équipe de soin qui allait prendre le relai des urgences …

Des pas réguliers attirèrent l’attention de Dondéo et Marisa, restés silencieux dans l’attente depuis la fin de leur conversation. Le flux d’habitantes de l’édifice s’était tari, et en voyant la silhouette de Reisen venir vers eux, ils comprirent enfin avec une certaine appréhension que le diagnostique allait tomber. Mais cette inquiétude s’évanouit au moment même où la lapine parvint à leur hauteur, devant le bas, avec son sourire aux lèvres. ( ♫ )
« … Alors, il va comment ? demanda Marisa.
- Il a survécu, et il est en cours de traitement, répondit-elle presque mot à mot. Par contre, il aura besoin de calme, alors pour les visites, il faudra venir me consulter à l’avance. »
Tous deux poussèrent un soupir de soulagement, à l’écoute de la nouvelle. Néanmoins, la sorcière ne semblait pas pleinement satisfaite de l’info. Elle se leva, étira ses membres qui craquèrent dans le processus, puis revissa son chapeau pour regarder Reisen.
« Mais encore ? Il va mettre du temps pour s’en relever ?
- Ca, je ne peux pas dire. Il faudra lui demander toi-même quand il se réveillera. Secret médical.
- … Pfeuh, c’que vous êtes agaçants, avec vos protocoles et vos codes de conduite … »
La lapine eut un léger rire pour toute réponse, signe que l’avis de Marisa n’avait strictement aucune importance pour elle et qu’elle ne faisait que son devoir. Un peu vexée par cette splendide ignorance, la sorcière fit la moue, puis changea de sujet.
« Et Reimu, alors ? Elle a eu le droit de le voir, elle ?
- Oui. L’autorisation découle directement du docteur Yagokoro. Enfin, si tu veux mon avis, avant d’aller lui rendre visite à ton tour, tu devrais lui laisser un peu de temps. Ne t’inquiète pas, on s’occupe de lui.
- … Très bien, alors, déclara Dondéo. Dans ce cas … Je vous remercie pour lui, je crois que je vais devoir rentrer. J’ai du travail … »
L’homme se leva à son tour du banc, puis après avoir échangé quelques au-revoir avec l’assistance, prit le chemin de la sortie. Cette fin de journée avait été vraiment … Peu commune, pour le manieur d’air. En ouvrant la porte de l’Eientei, et en s’engouffrant dehors, il ressentit un frisson à cause de l’air rafraîchi qui avait envahi l’extérieur. Le soleil était encore dans le ciel, mais il ne chauffait plus beaucoup … D’ailleurs, le ciel ? En regardant au sommet de la voûte céleste, Dondéo put apercevoir une chose assez étrange. Mais une chose dont il connaissait l’origine. Une tâche orangée … Un résidu de la grande fracture qui avait saigné la barrière Hakurei. Elle n’avait donc pas été entièrement réparée par la Carte d’Incantation de Reimu …
Espérant que ce dommage infligé à la Grande Frontière ne s’aggrave pas, l’homme referma la porte derrière lui, puis prit son envol pour quitter la forêt de bambous, en direction du village humain …

« … Bon. »
Marisa se gratta la tête sous le chapeau. En clair, elle n’avait pas le droit de voir son partenaire pour le moment, Reimu n’allait sans doute pas revenir avant une heure bien tardive de la nuit, et elle se retrouvait maintenant toute seule comme une belle idiote. Absolument fantastique … Bah, l’essentiel, c’était que Luke s’en était sorti. Et puis, c’était aussi le moment de se rendre compte que cette histoire était bel et bien terminée … Du moins, pour le moment. Maintenant que Shinki avait été anéantie, il y avait fort à parier qu’elle ne reviendrait pas avant une longue, longue, longue période … Car il était bien connu qu’un dieu ne mourrait jamais tant qu’il avait des fidèles derrière lui …
« Tu veux que je t’examine, Marisa ? »
La voix de Reisen la tira de ses songes. Sans qu’elle ne s’en rende compte, celle-ci l’avait observée durant tout ce temps, et avait pris connaissance des hématomes et des blessures dont la sorcière avait écopé au cours de la journée.
« … Nan, ça va aller, fit-elle. Un bon médecin m’a déjà prise en charge ! Une bonne nuit de sommeil maintenant, et ça n’y paraîtra plus.
- Comme tu le souhaites … Repose-toi bien, tu as l’air d’en avoir besoin. Pourrais-tu quand même me dire ce qui a conduit Luke à se mettre dans cet état ?
- Nan. Secret amical ! »
Elle éclata de rire deux secondes après cette réplique, provoquant l’hilarité de Reisen dans la foulée. C’était quand même assez glauque, quand elle y pensait, au fond. Pour réussir à rire à partir de ce qui avait mis Luke à l’article de la mort, il fallait être un sacré adepte de l’humour noir … Même si sur le coup, les intentions de Marisa avaient été avant tout dans l’intérêt de son partenaire. Et aussi dans celui de rabattre son caquet à cette étudiante en médecine.
« Haha … Bref … Blague à part, préviens-moi quand même quand il se réveillera, poursuivit-elle. Que je sache à partir de quand je puisse lui parler. J’aurai sans doute quelque chose de méga important à lui dire.
- D’accord …
- … Ah ouais, et à propos de Reimu aussi. Quand elle repartira, préviens-la qu’elle trouvera porte ouverte chez moi. Ne lui dis pas, mais je préfère qu’elle ne passe pas la nuit seule.
- C’est entendu. En parlant de ça, il y a de fortes chances pour qu’Eirin l’examine elle aussi. Elle semble en état de faiblesse corporelle …
- … Ouais. Et faiblesse psychique aussi, si tu veux mon avis. Vu ce qui nous est tombé sur la gueule, elle a dû être affaiblie comme rarement, et ça m’inquiète … »
La lapine hocha la tête, faisant mine de comprendre avec le peu d’information dont elle disposait. Marisa quant à elle n’était pas réellement encline à livrer plus de détails à propos de cette sordide affaire de fusion des mondes, et d’endommagement de la barrière … Déjà que beaucoup de monde allait être au courant s’ils avaient vu les éclairs frapper le ciel, si on comptait en plus que les tengus reporter allaient inévitablement foutre ça en gros titre, et qu’il était même possible que d’autres personnes aient pu assister au déferlement de l’Ultime Sacerdoce … Les rumeurs, ça allait s’agiter à une vitesse affolante, dans la contrée des illusions. Il allait vraiment falloir éviter que tout le monde soit au courant, ça ne ferait qu’augmenter les risques de panique générale. Et puis, le fait que Reimu avait manqué d’y laisser sa vie n’avait pas besoin d’être connu de tous. Elle espérait vraiment que Dondéo tienne sa langue …
C’est ainsi que Reisen et Marisa finirent par se séparer. La sorcière sortit du bâtiment peu de temps après, et enfourcha son balai pour s’envoler sur la route de sa maison, l’air frais lui attestant plus que jamais que l’histoire était terminée …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mar 25 Sep - 20:30

A compter de ce jour, les temps s’étaient écoulés lentement, dans la contrée des illusions. ( ♫ )
Comme le printemps avançait, et que le climat doux s’installait progressivement, les gens sortaient de plus en plus de chez eux. Que ce fut à Mayohiga ou au village humain, voire même où que ce fut ailleurs, l’agitation perpétuelle de la vie reprenait ses droits et une nouvelle année pouvait ainsi véritablement commencer. Le feuillage des arbres, ainsi que le ramage des oiseaux qui les peuplaient, attestaient de cette reprise lente mais certaine du rythme vital qui unissait toutes les âmes de Gensokyo. Mais quelque chose était étrange …
Les très rares courageux qui eurent l’aspiration de se rendre au temple Hakurei, pour y exprimer leur dévotion religieuse, trouvèrent porte close. La fréquence de leurs venues était bien trop basse pour que qui que ce soit ne remarque réellement que cette absence de la prêtresse était prolongée, et non pas fortuite. D’ailleurs, à vrai dire … Une semaine après l’inexplicable événement de la foudre ascendante, hormis les deux habitants du village humain qui avaient tenté de se recueillir, deux autres personnes étaient également venues. Leurs noms étaient Alice Margatroïd et Sakuya Izayoi. Tandis que la marionnettiste était venue pour s’informer sur le comportement étrange de son amie sorcière auprès de la prêtresse Hakurei, la servante s’était avant tout rendue sur les lieux pour prendre de ses nouvelles. Quelqu’un de malin aurait peut-être compris qu’elle avait été informée par une tierce personne de la vérité quant à cette absence, ou du moins une partie …
Le journal du Bunbunmaru n’avait pas chômé, à propos de l’incident inquiétant qui avait frappé les cieux. Tous ses lecteurs avaient pu profiter d’un descriptif presque surréaliste des attaques qui avaient, dit-on, lacéré le ciel comme du papier. Mais comme d’habitude … Aucune explication rationnelle ou irrationnelle n’avait pu être apportée. Le mystère était opaque, impénétrable. Et les multiples dégâts que l’on avait pu constater dans la Forêt Magique n’étaient pas pour aiguiller les curieux qui s’étaient lancés à la recherche d’une vérité qu’ils ne voulaient pas connaître. Car les quelques gardiens du secret retenaient précieusement leur langue de parler, empêchant toute information précise d’alimenter la rumeur. Ainsi … Personne ne sut que, depuis plus d’une semaine, Reimu Hakurei passait l’intégralité de ses journées au Eientei.
La jeune fille avait accepté de se faire examiner par Eirin le jour-même de l’incident. La doctoresse lui avait même prescrit un médicament pour régénérer la quantité de sang qu’elle avait semblait-il perdu, et qui l’avait rendue livide. Mais la prêtresse n’y avait même pas touché. L’ironie du sort … C’était encore que physiquement, l’infirmité qui la frappait était une carence en fer. Mais cette carence était aussi bien physique que mentale … Et ça, peu de personnes pouvaient le comprendre.
Marisa s’était chargée de la soutenir et l’avait à maintes reprises hébergée chez elle le soir venu, même si ces derniers temps, Reimu rentrait quand même chez elle pour passer la nuit. A part ça … Elle continuait de passer ses journées, ainsi, assise sur une chaise dans l’une des chambres du secteur clinique …

Reimu avait la tête penchée vers le sol, l’esprit lourd. Elle se sentait … Ereintée … Pourtant, elle n’avait rien fait du tout de la journée, et encore moins la veille …
Cela faisait maintenant … Combien de temps ? Trois heures ? Quatre, qu’elle attendait ? Elle n’avait plus la notion du temps qui passait. Chaque jour, quand elle sortait, c’était parce que Reisen l’enjoignait de partir car les visites étaient terminées, ou alors parce qu’il allait devoir passer des examens sur son état de santé. Les lapines étaient généralement peu bavardes, entre deux analyses. La prêtresse ne pouvait presque jamais rien savoir d’où il en était …
Elle avait de nouveau ses deux manches. Comme il lui manquait la droite, elle en avait sorti une vieille paire des placards afin d’avoir une tenue un peu plus décente quand même. Ces deux manches étaient maintenant apposées sur cuisses, alors qu’elle attendait, sans but, bras relâchés sur ses jambes …
Il n’y avait rien qui troublait la quiétude des lieux. Le secteur clinique était d’un calme assourdissant. On n’entendait qu’à peine les infirmières courir de l’autre côté de la porte qui donnait sur les couloirs internes de la partie hospitalière … Et encore, très rarement. C’est pourquoi Reimu pouvait entendre le moindre son qui retentissait dans la chambre … Dont la respiration lente et régulière de celui qui dormait dans ce lit. Et ce fut pourquoi, au bout de ce qui aurait pu sembler être une éternité à son ressenti … Elle remarqua quasi-immédiatement le changement dans le rythme respiratoire du jeune homme. Brisant la fréquence de pendule qui avait caractérisé ses inspirations et ses expirations jusqu’à présent … Le blessé prit soudain une grande, longue et profonde goulée d’air, et relâcha cet air tout aussi lentement. Sursautant presque sur le coup, la miko releva la tête, et braqua son regard vers la forme sous les draps.
« Luke ? »
Il n’y eut d’abord pas de réponse. Puis … Lentement … Ses paupières se contractèrent. L’expression douloureuse qu’il avait gardée comme un masque durant tout ce temps se plissa, se tordit et laissa apparaître ses dents entre ses mâchoires serrées … Des sons vocaux s’échappèrent du plus profond de sa gorge, signe que le réveil devait être difficile. Mais … Enfin … Après dix jours … Luke s’était enfin réveillé !
Reimu se leva sans plus attendre, et se positionna juste devant le lit surélevé. Le jeune homme était allongé à hauteur de son ventre, et elle se pencha légèrement au-dessus de lui en attendant qu’il émerge. Cela mit un certain temps … Il semblait avoir mal. Très mal … Et le fait d’avoir des tubes reliés à des pochettes intraveineuse enfoncés dans le bras gauche ne devait pas y être étranger …
Puis, enfin, au bout de quelques minutes … La douleur sembla se calmer. Il s’y était sans doute habitué. Doucement, sans vraiment s’en rendre compte, Luke ouvrit les yeux. Ses rétines aveugles fixèrent sans le voir le plafond au-dessus de lui, perdues dans le vague … Avant que ce regard ne se fasse plus clair. Et qu’il distingue qu’en fait de plafond, c’était le visage de Reimu qui occupait le centre de son champ de vision.
« Luke … Tu m’entends …? »
Il resta muet. On aurait pu croire qu’il n’avait pas entendu, mais … Quelques secondes après, il eut une réaction. Il sembla frissonner légèrement, puis fronça les sourcils, comme si regarder le visage de la prêtresse l’aveuglait.
« Reimu …? murmura-t-il, flasque. »
Elle eut un léger sourire. Comme pour le rassurer, elle hocha la tête, sans le quitter des yeux. Il resta sans réelle réaction pendant un moment, laissant croire qu’il avait un moment d’absence … Au cours duquel il fixa la jeune fille, l’air un peu hébété, comme s’il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Ce qui était à fortiori le cas … Néanmoins, elle continua de le regarder, et attendit qu’il se rétablisse plus ou moins avant de lui parler plus. Elle ne voulait pas le brusquer, après tout ce temps … Au bout d’un moment, Luke sembla prendre conscience de sa condition, et regagna un semblant de lucidité. Il fixa Reimu d’un air distant, presque neutre. Puis … Il articula une question.
« Qu’est-ce que tu veux ? »

Le sourire de Reimu retomba comme neige au soleil. Quoi …? Comment ça, qu’est-ce qu’elle voulait ? C’était … C’était tout ce qu’il avait à lui dire, après lui avoir sauvé la vie ? Et pourquoi avait-il parlé d’une manière aussi … mécanique ? C’était … c’était exactement comme si rien ne s’était passé durant cet instant, il y avait plus d’une semaine ! Il ne pouvait quand même pas déjà avoir oublié ?!
La prêtresse fit un pas en arrière, presque atterrée par ce qu’elle venait d’entendre. D’ailleurs, Luke la regardait toujours avec … Un air presque ennuyé. A moins que ce n’était ses innombrables bandages autour de la tête qui lui donnaient cet air-là … Car il était presque effrayant. Elle … ne s’était pas du tout attendue à ça …
« … Qu’est-ce que tu veux dire ? finit-elle par demander. C’est quoi cette question ?
- Ben, je sais pas … Je me demande ce que tu fais là, c’est tout. C’est pas ton genre de rester au chevet des gens … Enfin, je crois … »
Reimu ne sut pas tout de suite quoi répondre. Qu’est-ce qu’il divaguait …?
« … Bon dieu, mais Luke … finit-elle par dire. Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Si tu n’avais pas été là, je … Mais enfin, c’est tout à fait normal qui je reste à ton chevet !
- … Ah … Ouais … Désolé … Haha … »
Il sembla prendre un peu plus de sourire. C’était … Assez pitoyable à voir, en vérité. Sous les innombrables attelles qui le momifiaient, on peinait à voir beaucoup de surface épidermique à part son visage. Il continua de parler après avoir laissé un temps de silence.
« … Enfin … C’est normal que j’ai fait ça, j’ai envie de dire … Une vie pour une autre. On est quittes, maintenant. »
Reimu ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais comme elle se rendit compte qu’elle ne savait pas quoi répliquer … Elle resta bouche ouverte, sans parler. Elle referma les lèvres ensuite, incapable de trouver quoi répondre … Puis, une grimace se dessina sur son visage. Presque outrée, elle lança un regard mélangeant surprise et colère à Luke, et s’exclama du même ton ensuite.
« Tu … Tu ne comprends pas, bon sang ! Mais qu’est-ce qu’il te prend de parler de ça maintenant ?! Tu crois vraiment que je vais me moquer que tu m’aies sauvé la vie tout ça parce que tu … Parce que tu … aurais pu me tuer il y a longtemps ?
- Ben … Basiquement … C’est à peu près le message que tu m’as fait passer cette fois-là, dans le village humain … »
Cette fois, Reimu ne trouva vraiment plus quoi dire. Elle aurait bien aimé lui hurler dessus que ce n’était pas vrai, qu’il avait mal interprété ses mots, qu’il était idiot et insensible, mais elle ne pouvait pas. Parce que … C’était exactement ce qu’il s’était passé.
- Je ne sais pas si c’est avec des excuses que tu pourras te racheter, Luke. Est-ce que tu sais seulement ce qu’il se serait passé si je n’avais pas survécu ?!
- … Je comprends. Alors … Je trouverai autre chose …

Oui. En prononçant cette phrase … Reimu avait demandé à Luke de se racheter avec plus que des excuses. Et pour ça, il n’y avait pas trente-six solutions. Une vie pour une autre … Le jeune homme aurait pu lui voler la vie, et maintenant, il lui avait rendue. Comme il l’avait dit, ils étaient quittes. Et théoriquement, ils n’avaient plus de compte à se rendre. C’était fini.
Sauf que Reimu ne voulait pas que ça se finisse maintenant. Pas … Pas comme ça, et pas parce que ces comptes étaient rendus. Et Luke en prenait progressivement conscience …

« … Luke … Je … Je suis désolée … marmonna-t-elle, piteuse. Je ne voulais quand même pas que … Que ça se termine … comme ça.
- … Hm … Bah … De toute façon, ce qui est fait est fait … Et puis bon, tu sais … Au fond, ça m’a permis aussi d’être enfin en accord avec moi-même …
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Bah, rien, c’est pas important … Juste que je me sens, on va dire … moins coupable … » ( ♫ )
Reimu haussa les sourcils. Elle n’aurait jamais pensé que cette histoire l’avait tourmenté à ce point. Alors en fait, depuis tout ce temps … Luke avait vraiment fait des pieds et des mains pour tenter de trouver comment se racheter auprès d’elle ? Il avait gardé cette culpabilité tout du long de ces derniers mois, voire même avant ? Maintenant qu’il était allongé et immobilisé ici, dans une chambre d’hôpital … Elle le voyait sous un angle totalement différent …
La prêtresse poussa un soupir, puis se laissa retomber dans la chaise, juste à côté du lit. Luke tenta de tourner la tête vers elle, mais … En fait, ses bandages étaient aussi formés pour limiter les mouvements de son cou. Il put donc à peine tourner la tête à quarante-cinq degrés sur sa droite pour voir Reimu du coin de l’œil. Et encore, la douleur qu’il ressentit au niveau de ses cervicales ankylosées n’arrangèrent pas les choses. Un bien beau torticolis qui l’obligea à remettre sa tête bien droite, vers le plafond … D’ailleurs, maintenant qu’il y pensait, il ne sentait pas du tout son bras droit. Autant le gauche était engourdi, surtout à cause de la perfusion, autant pour le droit, il n’y avait rien du tout. Comme s’il avait un poids mort au bout de l’épaule … De son point de vue et à cause de la limitation de ses mouvements du cou, il ne pouvait pas le voir précisément, mais il se doutait qu’il avait le bras dans le plâtre. Il l’avait senti. Il avait senti que tous ses os avaient éclaté d’un seul coup quand la sphère hypercompressée avait détonné … Une chance qu’il n’ait pas été amputé …
« … Dis, Luke … reprit la jeune fille. C’est peut-être un peu trop tard pour te demander ça, mais …
- … Quoi ?
- Hé bien … Comment dire … Est-ce qu’on … oublie tout ça ? »
Il tenta de tourner les yeux vers elle, mais son champ de vision était trop limité pour qu’il puisse la regarder. Surtout s’il ne pouvait pas bouger le cou. Néanmoins, il considéra l’idée … Et finit, au bout d’un moment, par répondre négativement.
« Oublier ? répéta-t-il. Nan … Je crois pas que ce soit une bonne chose … On n’a pas arrêté de faire des erreurs jusqu’à présent, mais justement … Ce n’est pas de nos erreurs, qu’on apprend ?
- … Oui, tu dois avoir raison …
- Enfin … Si c’est à propos de se hurler dessus à chaque fois qu’on se voit, je veux bien arrêter, hein. Mais en tout cas, qu’on n’oublie pas pourquoi on en est arrivés là … Pour pas que ça recommence, quoi …
- Oui. Je comprends. Donc … On se contente d’enterrer la hache de guerre ? »
Il eut un étrange sourire, toujours adressé au plafond.
« Haha … Ouais, ce serait pas mal … Mais bon, je serais pas contre qu’on se bastonne quand même une fois de temps en temps … »
Elle fit la moue, le dévisageant avec une espèce de sévérité déçue.
« Tu es vraiment irrécupérable … »
Quelques secondes s’écoulèrent. Puis, Reimu sentit une contraction au niveau de ses poumons. La contraction se répéta, en écho à des sons uniques et étouffés en provenance de sa gorge fermée. Elle ne s’en rendit pas tout de suite compte mais … Elle était sur le point de rire, et elle se contenait. Mais elle finit par craquer, et se mit à rire joyeusement sans trop savoir pourquoi … Luke, l’écoutant faire, resta sans trop savoir comment réagir en premier lieu. Mais il comprit bien vite. Oui … Il était vraiment irrécupérable. Là, il se trouvait rafistolé de partout, sans doute sauvé à la limite de la mort, infirme comme ce n’était pas permis, et il trouvait encore le temps de parler baston. La jeune fille aurait sans doute plutôt dû le réprimander ou lui faire sortir cette idée de la tête, mais non, à la place de ça, elle riait. Un peu troublé, le garçon fit un effort et tourna le visage vers elle. Il put d’ores et déjà commencer à ressentir les effets du torticolis, mais ça n’avait aucune importance. Car il pouvait voir Reimu rire, quelque chose qu’il n’avait encore jamais vu jusqu’à présent.
Et c’était la plus belle chose qu’il n’avait jamais vue de toute sa vie.

Ainsi … Luke aussi se mit à rire. D’abord un simple sourire, puis d’autres vocalises plus claires … Alignant de nouveau sa tête dans l’axe de son corps, il rejoignit Reimu dans ses éclats, et sentit un profond sentiment de relaxation se répandre dans son corps.
Puis, il se mit à tousser bruyamment, une douleur fulgurante lui remontant dans le thorax.
« A-ah !! s’exclama la miko, interrompue. »
La quinte de toux de Luke fut vraiment très prononcée, coupant court à son rire. Reimu rapprocha sa chaise de manière à pouvoir être juste à côté de lui, et resta très attentive à ce qui lui arrivait. Fort heureusement, cela sembla retomber très vite … Le jeune homme avait sans doute les bronches un peu encombrées. Ce qui était normal, après tant de temps de léthargie.
« Keurf, c’est dingue … marmonna-t-il, la voix sifflante. On peut même plus rigoler comme on veut, dans cet état …
- J’espère que tu t’en remettras vite …
- Blague à part, il s’est écoulé combien de temps depuis … Enfin, depuis ça ?
- Neuf jours. Tu étais inconscient durant tout ce temps.
- Neuf jours ?! Ah ouais, quand même … C’est trois fois plus que quand Yukari m’a ramené ici …
- Euh, hein ? Ah bon ?
- … Euh … Bah … Ouais, c’est une longue histoire … Il y a beaucoup de choses que je n’ai pas racontées, à propos de comment je suis arrivé à Gensokyo, et … à propos de ce qui était avant … Enfin, c’est pas grave … »
Elle fronça les sourcils, profondément interrogée par ce qu’il racontait. Décidément … Oui. Elle ignorait beaucoup trop de choses, sur son compte …
« … Ca doit être bien plus grave que ça, si tu n’as pas osé en parler à qui que ce soit jusqu’à maintenant, dit-elle doucement. Tu n’en as rien dit à Marisa non plus ?
- … Nan … Même pas … Je pensais que c’était fini pour de bon de toute façon, alors ça ne servait à rien d’en parler … Même si, à cause d’un truc qui m’est arrivé à cause de l’incident avec Shinki, ça m’est revenu dans la face au triple galop …
- Raconte-moi, alors … Enfin, si tu en as envie, je ne veux pas te forcer.
- … Hm … Je … Je ne sais pas trop … »
Il semblait partagé. L’air crispé de son visage en disait long … En y repensant, Reimu se remémorait de bien vieilles phrases qu’elle avait échangées avec lui. Il y avait maintenant, bien longtemps … Car c’était les toutes premières qu’ils s’étaient dit … Comment avait-il pu oublier son vrai nom, d’ailleurs ? Ca n’avait pas pu se faire aussi simplement … Et puis, il y avait ce mot qu’il répétait encore et encore … Pourchasser. Ce mot ne devait pas être facile à vivre, pour lui. Vu le ton qu’il avait employé ce jour-là, cela devait être sa hantise. Enfin … Non, il y avait bien pire, elle avait l’impression … Pire que pourchasser, il y avait un autre mot. Un autre mot qu’elle avait elle-même dit, et dont elle ne voulait pas se rappeler …
« … Reimu, je … J’ai pris ma décision.
- … Ah oui ? Quoi donc ?
- Je crois que … Qu’il est temps que j’arrête de me leurrer … Même si je cherche à fuir tout ça, je … Je sais bien que je pourrai jamais m’en détacher complètement … C’est gravé aussi bien dans ma mémoire que … dans ma chair … Alors … Un jour … Je vous raconterai. Je vous dirai tout ce dont je me rappelle, et je ne vous cacherai rien. Enfin, presque rien … Il y a quand même certaines choses que je préfère garder pour moi …
- … D’accord. Et tu souhaites te confier à qui ?
- Ca n’a pas vraiment d’importance … Quiconque voudra m’écouter en aura le droit … Je ne suis plus à ça près, de toute façon … »
Elle lui sourit. Luke put le voir, en tournant brièvement la tête vers elle. Il ne sut pas trop pourquoi, mais il avait l’impression que ce sourire lui avait été donné comme pour le féliciter. Cette idée lui répandit de nouveau un grand sentiment de sérénité dans le corps, malgré la douleur lancinante qui l’élançait un peu partout. Le coma n’avait pas été tendre avec lui … Mais ça ne lui importait guère. Tant qu’il pouvait voir le sourire de Reimu, même pendant de fugaces instants … C’était tout ce qui comptait. Et puis … Il sentait des poids retomber, dans son âme. Rien que prendre cette décision lui avait fait un grand bien. Enfin … Après des mois et des mois … Il se décidait d’appliquer le conseil que Yukari lui avait prodigué …

Le moment de silence qui s’était installé dans la chambre clinique fut ensuite interrompu par le bruit d’une porte qui s’ouvre. Une porte à charnières, impossible à ouvrir de ce côté-ci.
La prêtresse leva les yeux vers l’issue du fond qui s’était écartée en grand, laissant apparaître la silhouette d’une certaine lapine dans son large encadrement. Reisen jeta un coup d’œil au lit où reposait le jeune homme, puis s’approcha à pas lents.
« Je suis navrée, mais il faut que j’examine Luke, expliqua-t-elle.
- D’accord … répondit la prêtresse.
- Cela suggère que tu sortes, Reimu, expliqua-t-elle davantage. »
La jeune fille resta coite pendant quelques instants, puis haussa les épaules d’un air résigné. D’ordinaire, quand il s’agissait d’examiner Luke, la lapine l’emportait avec son lit vers des salles du secteur clinique. La largeur de la porte servait à ça. Le lit surélevé était bien entendu monté sur roulettes. Ainsi, Reimu se leva et quitta la salle par la porte coulissante, derrière laquelle elle disparut après l’avoir fermée …
Luke resta à regarder dans cette direction, puis son mal de cou l’obligeant à se remettre droit, il fut confronté cette fois au visage de la lapine qui s’était approchée de lui, les mains gantées de plastique. Décidément, niveau technologie ici, ça avait plusieurs siècles d’avance sur …
Cette courte pensée fut encore plus confirmée quand il sentit soudain son dossier se redresser, sous l’effet mécanique engendré par du courant électrique. Enfin, son dossier, façon de parler : le lit était tout bonnement capable de se couder au niveau du bas de son dos pour qu’il se retrouve assis sans avoir à faire le moindre effort. Le tout, grâce à un des reliquats les plus rares que l’on pouvait trouver au sein de la contrée des illusions : une prise électrique au bas du mur. Et aussi, un bouton situé à la gauche de son lit. Bouton sur lequel Reisen appuyait.
« … Ouais. Pas piqué des hannetons, votre équipement … confirma-t-il.
- Et encore, ce n’est que la partie visible de l’iceberg, répliqua l’infirmière. Tu n’imagines pas quels engins fantastiques tu peux avoir le loisir de manipuler, avec le niveau requis !
- Hohoho, j’en rêve … sourit-il, béat. »
Il fut très vite totalement assis, néanmoins un peu penché en arrière, quand Reisen finit d’appuyer sur le bouton en question. La lapine, qui était d’ailleurs venue avec une espèce de tout petit chariot sur lequel trônait divers instruments, commença alors son auscultation. Bien basiques, bien entendu. Comme par exemple, une petite lampe en forme de stylo avec laquelle elle examina la face muqueuse ses paupières inférieures, exposant celles-ci d’un doigt …
« Enfin, comme tu l’imagines, tout n’est pas beau et rose ici, continua-t-elle tout en l’examinant. On voit beaucoup de sang, tous les jours. Ou des malades en phase terminale. Le métier de médecin est très difficile, aussi bien pour le corps que pour l’esprit. Ton sang froid est parfois mis à rude épreuve …
- … Ouais, je m’en doute … Mais bon … Ca me plairait de me rendre utile, et de soigner des gens …
- De base, c’est la motivation qui doit animer tout médecin, bien sûr. Mais ça ne se passe pas toujours comme ça, tu dois le savoir … »
Il hocha la tête. Elle venait de lui passer une grande bande de tissu en bandoulière autour de l’épaule gauche et du bras droit, afin de maintenir le plâtre de celui-ci à bonne hauteur et éviter qu’il ne bouge trop librement. En fait d’étudiante en médecine, Reisen s’y connaissait quand même déjà beaucoup. Même si elle était loin de pouvoir remplir les aptitudes d’un docteur normal, elle se débrouillait quand même déjà formidablement bien …

« … Bien. Je suppose que tu voudrais un peu savoir ce qu’il t’arrive, non ? demanda-t-elle. »
Il contint un rire nerveux.
« Accessoirement, oui, ce serait cool …
- D’accord. Donc, pour te résumer brièvement la chose … Tu es resté dans un état comateux pendant neuf jours. Eirin a estimé ton réveil à aujourd’hui, et une fois de plus, elle ne s’est pas trompée …
- C’est vraiment possible de rester endormi autant de temps ? Parce que trois jours je veux bien, mais plus d’une semaine, ce n’est même plus de la narcolepsie à ce rythme …
- Ce n’était pas du sommeil, mais un coma, Luke. Tu as eu de la chance de ne pas te retrouver avec une quantité énorme de câbles et de tuyaux pour assurer tes fonctions respiratoires et cardiaques. Si tes fonctions viscérales sont bien reparties une fois que nous les avons relancées, au niveau de ta conscience, les dommages ont été bien plus grands. Encore une fois, tu as de la chance qu’aucune de tes cellules cérébrales ne soit morte irréversiblement au cours du processus. On aurait pu te récupérer dans un état végétatif.
- …
- Tu t’en doutes, mais ce qui est responsable de tout ça, c’est un traumatisme crânien. Sa gravité n’était pas assez importante pour provoquer des lésions irréversibles, mais elle était suffisante pour te faire perdre connaissance à long terme. La prise en charge s’est déjà déroulée, et tu es logiquement en voie de guérison si d’autres complications n’apparaissent pas.
- … Ca a de gros risques d’arriver ?
- Le risque zéro n’existe pas, mais … Sachant que c’est Eirin qui s’est occupée de toi, tu n’as presque rien à craindre. C’est peut-être le meilleur médecin que la Terre n’ait jamais porté. En ce qui concerne la Lune, ça, c’est déjà certain.
- … Hm … Et … Et pour mon bras, du coup ?
- Hé bien, aïe aïe aïe … Je crois que c’est ce qu’on pourrait dire de mieux … Logiquement, il n’y aurait dû y avoir qu’une seule fracture possible, voir peut-être deux dans l’éventuelle, mais non, toi, tu as réussi à en aligner près de cinq. Six si on compte la rupture des ligaments du coude. Eirin a dû t’ouvrir complètement le bras pour te remettre tout ça en place. Tu vas avoir une sale cicatrice, et elle ne partira pas. »
Il grimaça. Encore une, décidément … Même si pour le coup, elle serait sans doute bien plus grande que toutes celles dont il avait écopées jusqu’à maintenant. Et celle-là, elle ne partirait pas, donc …
« Par contre, pour une raison qui nous échappe encore … La majorité de tes nerfs ont été épargnés. Je ne sais pas comment tu t’y es pris, mais il n’y a eu aucune coupure ni même endommagement de tes axones nerveux. Seuls quelques muscles et vaisseaux ont été blessés, mais ça, c’est déjà traité.
- Chouette … Et je pourrais réutiliser mon bras à partir de quand ?
- Pas avant un mois et demi minimum. Cela aurait été près d’un an si tes nerfs avaient été sectionnés. Pour l’heure, il faut que tes os régénèrent, et que tes muscles guérissent. D’ailleurs, ton bras entier est sous anesthésie locale. Si ce n’était pas le cas, tu serais encore capable de le bouger … Et même de le sentir. Et je préfère ne pas te donner d’ordre d’idée de la douleur que tu en ressentirais.
- … D’accord … Et … A part ça ?
- Les balles de plomb qui se trouvaient dans ton épaule et ta jambe ont été extraites. »
Il grimaça une fois de plus à l’écoute de cette nouvelle, mais cette fois, une grimace qui s’apparentait plus à de la panique contenue. Alors … Elles étaient au courant ? Elles étaient au courant qu’il s’était fait tirer dessus ? Argh … Il voulait bien se confier à propos de son histoire à ceux qui le voulaient, mais quand même, là il avait l’impression de s’être fait avoir en flagrant délit ! Enfin … Au moins … Les balles n’étaient plus là …
« Tu n’avais pas mal à la jambe gauche, de temps en temps ? demanda-t-elle.
- … Oui … En fait, je … Je savais, que c’était lié à ça … Mais je pensais que ça finirait par ne plus arriver et que je pourrais oublier que j’avais une balle dans la jambe … Mais non, au contraire, ça allait de pire en pire …
- Tu aurais pu perdre toute mobilité de ta jambe si on avait laissé plus de temps s’écouler. C’est vraiment important, tu sais. La prochaine fois qu’il t’arrive quelque chose d’aussi grave, viens au Eientei. C’est une prescription médicale.
- … D’ailleurs, elle est où, ma veste ?
- Ah, euh, ta veste ? »

La lapine se gratta la nuque, visiblement gênée. En la voyant faire, Luke comprit presque immédiatement, mais se refusa à y croire. Néanmoins … Quand elle lui annonça la vérité, il sut qu’il n’avait pas d’illusion à se faire.
« … Pendant l’opération … Eirin n’a pas eu le choix, expliqua-t-elle. Elle a dû la couper … Et en fait, à l’heure actuelle, elle est totalement en lambeaux … Il est totalement impossible de la recoudre, elle ne ressemble plus du tout à quoi que ce soit. Je suis désolée, si elle te tenait à cœur … »
Luke ne répondit pas, absent. Si elle lui tenait à cœur …? Cette veste avait presque tout représenté pour lui, dans le monde extérieur. Elle avait été le vêtement qui l’avait protégé des bourrasques cinglantes de l’hiver, elle avait été celui dans lequel il s’était recroquevillé sur lui-même quand il souffrait, seul et abandonné. Elle l’avait accompagné pendant les moments les plus difficiles … Il s’en souvenait même, que quand il l’avait achetée, elle était trop grande pour lui … Et par-dessus tout … Elle avait été le cache qui dissimulait le plus efficacement l’horreur qui lui détruisait le dos. Son tee-shirt blanc, tout transparent, ça servait à que dalle. Il savait qu’on pouvait voir à travers. Mais sa veste, elle … Non, sa veste, elle l’avait protégé de tout. Elle avait permis à ce qu’il puisse presque oublier la chose qui lacérait son dos, et à ce qu’il vive normalement, sans se soucier de ça. Et maintenant, sa veste … Sa fidèle veste … Elle était en pièces ? Hors d’usage ? Irrécupérable ? Déchiquetée jusqu’à ce qu’il n’en ressemble plus rien ? Non … Ce n’était pas possible …
« … Il n’y avait pas d’autre moyen de te sauver la vie, dit Reisen en voyant sa tristesse. Si Eirin l’avait simplement retirée, ton bras aurait été encore plus endommagé …
- … Nan, mais … Enfin … C’est pas grave … C’est juste que … Que oui, j’y tenais, quoi … Mais je vais pas me plaindre d’être vivant non plus … »
Elle lui fit un petit sourire.
« Ne t’inquiète pas. Je suis sûr que tu pourras demander à ce que l’on t’en refasse une qui lui ressemble fil pour fil.
- … Ouais, sans doute … Enfin … Ca me fait un petit choc quand même … Mais bref, oublions … Y’a quelque chose de plus à diagnostiquer ? »
Reisen aurait très bien pu parler de la brûlure dans le dos, mais … Eirin lui avait spécifiquement dit qu’il valait mieux éviter de trop aborder ce sujet. Il était sensible, chez lui. Et puis … Il fallait aussi lui laisser le temps de récupérer de son traumatisme avant de le tourmenter de nouveau avec ça. C’est pourquoi elle tourna lentement la tête de droite à gauche.
« Rien d’urgent en tout cas, précisa-t-elle. Mais tu sais, entre nous, c’est déjà pas mal. Traumatisme crânien, rupture du coude, fractures du bras et avant-bras, perte de connaissance prolongée, ainsi que toutes les blessures qu’Eirin a traité à ta prise en charge. Ca fait même beaucoup, je devrais dire.
- … Je m’en suis pris plein la gueule … constata-t-il, atterré.
- Oh que oui. Et encore … Le fait que tu sois encore là aujourd’hui pour que je t’en parle n’aurait pas non plus été possible si Yukari Yakumo n’était pas venue nous avertir de ta venue, et si Dondéo ne t’avais pas apporté dans la foulée. Il faut croire qu’il y a beaucoup de gens qui tiennent à toi à Gensokyo, alors tâche d’apporter un peu plus de soin à ta santé.
- … Euh … Oui … Je suis vraiment désolé … Ca alors, je ne m’attendais pas du tout à ce que ces deux-là … Il faudra que je les remercie …
- Par ailleurs, Marisa m’a prévenue à propos de quelque chose. Elle s’est chargée de faire remonter ton état de santé au propriétaire de ton appartement, pour le prévenir de ton incapacité à payer ton loyer dans les délais.
- Oh putain, j’y pensais même plus … Ah, c’est vrai … Dans cet état, je ne vais quand même pas pouvoir sortir chasser …
- En effet, ce serait malvenu. Par ailleurs … Tu me feras le plaisir de ne pas te lever de manière prolongée avant que je ne t’en donne l’autorisation, ajouta-t-elle. Pour aller aux toilettes, par contre, tu as le droit. »
Il eut un léger rire. Encore heureux … Il y avait manifestement une petite salle de bain, vu le compartiment délimité dans un coin du mur par deux cloisons. Ca ressemblait un peu à chez lui, au fond … Par ailleurs, à propos de tout ça, il ne voulait pas savoir comme s’était passé ses « vidanges » pendant qu’il était inconscient.
« Bien, maintenant, je crois qu’on peut te retirer ces pochettes intraveineuses … fit-elle. Tu peux te nourrir tout seul, on t’apportera des repas aux heures dites à partir de maintenant. Ah oui, et chaque jour, il faudra réitérer l’anesthésie de ton bras droit. Eirin s’en occupera personnellement.
- D’accord … Hé bien … Merci, Reisen … »
Elle hocha la tête, et s’affaira alors à lui retirer les tubes de plastique qui lui plongeaient sous la peau, dans le bras gauche. Après quelques manipulations bien précises, et plusieurs désinfections, Luke fut libéré de cette chose et pansé à l’endroit où il recevait les nutriments. Reisen lui expliqua comment fonctionnaient les boutons du lit afin qu’il règle de lui-même l’inclinaison du dossier – ce qui était ridiculement facile –, lui donna encore quelques divers conseils comme celui ne pas trop remuer le cou, ou d’exercer son bras gauche pour éviter qu’il ne s’engourdisse trop, avant d’aller rouvrir la porte coulissante et appeler Reimu pour la prévenir que c’était terminé. Peu de temps après, la lapine était repartie de l’autre côté de la porte à charnières qui se referma, et Luke et Reimu se retrouvèrent seuls dans la chambre …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mar 9 Oct - 19:07

Au départ, Reimu resta simplement assise devant le lit où Luke était allongé, dossier très légèrement remonté de manière à ce qu’il ne soit pas allongé de manière tout à fait horizontale. Au retour de la prêtresse dans la pièce après le rapide examen médical de Reisen, cependant, ni l’une ni l’autre ne trouva quoi que ce soit pour relancer la conversation qu’ils avaient interrompue précédemment. Ainsi … Le silence se prolongea longuement, et les deux jeunes gens qui se trouvaient dans la pièce se mirent très vite à se sentir un peu bizarre …
Au bout de dix minutes, Reimu regardait par terre, en bougeant de temps en temps la tête sur les côtés, sans poser les yeux sur le garçon. Alors qu’elle n’avait fait que ça les journées précédentes … Maintenant qu’il était éveillé, elle n’osait plus le regarder … Luke quant à lui aussi, trouvait que l’ambiance avait quelque chose d’assez embarrassant. Il ne la regardait pas, lui non plus. Enfin, lui au moins, il avait le prétexte qu’il devait garder la tête droite vers le plafond. Ce qui ne l’empêchait pas de jeter de vifs coups d’œil sur le côté pour observer furtivement la prêtresse, avant de rejeter sa vue ailleurs. Durant ce temps, au moins plusieurs dizaines d’anges eurent le temps de passer en prenant leurs aises, jusqu’à ce que l’adolescent ne trouve l’idée de génie pour arrêter leurs allées et venues.
« Hm, et à propos de la barrière ?
- Non Luke, en fait je … Hein euh, quoi ? »
Il haussa les sourcils, surpris, et Reimu sembla soudain prise d’un soubresaut. Elle eut une mimique soudain extrêmement gênée, rougissant presque, sans atteindre ce point-là. Du coin de l’œil, Luke put le voir, et compris à peu près qu’elle s’était imaginée qu’il lui dise une autre phrase. Laquelle, il n’en savait rien, mais la prêtresse avait dû confondre ses pensées avec la réalité … Un peu comme cette fois au village, où elle avait cru qu’il lui avait lancé une raillerie en lieu et place de remerciement. Ça lui arrivait souvent, ce genre de chose ?
« La barrière, répéta-t-il. La brèche ne s’est pas aggravée ?
- Euh, hé bien … Non, enfin, je m’en suis occupée il y a quelques jours, en fait. Durant le temps où je n’ai pas agi, elle s’est bien sûr un peu plus abîmée, mais pas assez pour que ce soit trop grave. Euh … Je suppose que Marisa t’as expliqué, pour la fonction de la Carte d’Incantation que j’ai utilisée ?
- Oui … Elle permet de réparer la barrière très vite, c’est ça ? J’étais persuadé que si je te … Que si on t’avait laissé faire jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’elle soit totalement restaurée, on n’aurait plus pu te récupérer.
- Hé bien, c’est un peu ça … Cette Carte ne s’utilise vraiment qu’en dernier recours, mais je n’avais pas le choix … Je devais vaincre Shinki et empêcher la barrière de se détruire davantage … Je pensais que c’était le seul moyen …
- … Nan. Je ne crois pas que c’était le seul moyen … Si on s’y était vraiment mis tous ensemble, je suis sûr qu’on aurait pu la mettre au tapis sans que tu sois obligée d’en arriver là. Mais la vache, sérieux, je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit aussi … coriace. »
Reimu dissimula l’ombre d’un sourire, contente de constater qu’au moins, Luke était d’accord avec elle sur tous ces points. Et puis, c’était vrai que le combat avait été long et rude. Et presque inutile, en vérité. Seule l’intervention finale de la prêtresse y avait vraiment fait quelque chose … Tous leurs assauts précédents avaient été certes efficaces, mais Shinki étant capable de se régénérer, ils avaient toujours fini par retomber sur la case départ. D’ailleurs … Aussi bien pour Luke que Reimu, les motifs des agissements de Shinki étaient totalement inconnus. La prêtresse se doutait bien que la déesse n’avait aucun intérêt à s’approprier Gensokyo alors qu’elle possédait Makai, et tout au plus pouvait-elle lier sa haine pour la lignée Hakurei avec sa tentative de détruire la barrière. Pour le jeune homme par contre, aucune idée. Il ne savait même pas que c’était justement elle, la fameuse déesse créatrice du monde des démons dont lui avait parlé Aijin …
« … Luke, quand seras-tu sur pieds de nouveau ?
- Euh, hein ? Ah, je sais pas trop … Reisen ne m’a rien dit à ce propos, mais en tout cas, c’est pas pour tout de suite. Il faudra sans doute attendre encore plus d’un mois …
- Hum … Je vois …
- … Ça te contrarie …?
- Hein, mais non, rien ! répliqua-t-elle du tac au tac. Je … Je voulais juste savoir, c’est tout …
- … D’accord … Au fait, tu pourras prévenir Marisa et les autres que je suis réveillé ? Il faudrait que je puisse voir si tout le monde va bien …
- Si tu t’inquiètes pour les autres, il faudrait réviser ton sens des priorités … remarqua-t-elle. Non, les autres vont très bien, ne t’en fais pas. J’irai les prévenir quand même …
- Merci … »
La conversation se poursuivit ensuite, mais cette fois, sur à peu près tout et rien. C’était un peu bizarre … Tantôt ils n’arrêtaient pas de parler sur des sujets qui avaient un lien étroit avec l’incident qui avait fait atterrir Luke dans ce lit d’hôpital, et maintenant ils avaient totalement changé de cap. Et ça ne les gêna dans aucune mesure … Surtout le jeune homme, qui avait besoin de changer d’état d’esprit. Ce qui lui réussit formidablement bien. Et ainsi, Reimu et Luke passèrent le reste de l’après-midi à tout simplement discuter de l’activité renaissante dans les rues du village humain, des vieilles traditions orientales qui tenaient parfois lieu de festivités à Gensokyo, des nombreux peuples youkais qui vivaient un peu partout aux quatre coins de la contrée, du printemps, de la pluie et du beau temps … De tout et de rien. Une discussion comme ils n’en avaient jamais tenue jusqu’à présent …

Le reste de la journée s’écoula vite, bien vite au ressenti du jeune homme immobilisé. Il resta constamment allongé et inerte dans son lit d’hôpital, mais … Mine de rien … La compagnie de Reimu l’aida vraiment énormément à ne pas s’ennuyer. Ils parlaient … Ils ne faisaient que ça. Tandis que la prêtresse lui racontait les nombreuses anecdotes qu’elle avait pu vivre au cours de sa vie, complétant ainsi les exploits contés par Marisa, le manieur de fer se détendait à décrire à quel point Gensokyo était pour lui un havre de sérénité. La conversation prenait parfois des tournures assez paradoxales, entre Reimu qui évoquait l’aspect en perpétuelle agitation de la contrée, et Luke qui au contraire la décrivait comme un endroit paisible et indolent. Chacun avait son point de vue sur la chose, et pour renouer avec les anciennes habitudes, les leurs étaient diamétralement opposés …
Au bout d’un moment néanmoins, le jeune homme finit par se plaindre de douleurs lancinantes dans le bras plâtré. La miko pensa à aller prévenir les infirmières, mais elle n’en eut pas l’occasion : comme si les plaintes du garçon avaient été entendues à l’autre bout du Eientei, la grande porte du fond de la chambre s’ouvrit peu de temps après, attirant l’attention des deux qui se trouvaient présents dans la pièce. Ils ne le savaient pas, mais il était déjà dix-neuf heures et demies …
« Bonsoir, Luke Yakumo. Je suis heureuse de vous voir éveillé. »
L’intéressé fronça les sourcils, perplexe. La dame qui venait d’entrer, parée de son vêtement asymétrique opposant bordeaux et bleu nuit, s’approcha doucement avec un léger sourire apaisant. Elle avait … Une aura toute particulière. Luke l’avait ressenti à peine avait-il décalé les yeux vers elle … Quand elle parvint à la hauteur du lit, il avait toujours une mine inexpressive, presque rendue craintive par cet espèce de charisme qui se dégageait de cette personne. Il ne savait pas pourquoi, mais il devinait d’avance qu’il n’avait pas affaire à n’importe qui, et qu’il aurait de multiples raison de s’adresser à elle avec tout le respect dont il pouvait faire preuve. Reimu et lui restèrent silencieux, comme s’ils étaient un peu intimidés … Ce dont Eirin ne tint pas rigueur, se contentant de demeurer dans son attitude sobre et rassurante, presque d’un air protecteur.
« Je suis le docteur Yagokoro, expliqua-t-elle. A partir de maintenant, je serai votre médecin traitant dans le cadre de votre infirmité. Je suis à l’écoute de tout ce que vous voudrez me confier, que ce soit dans ce cadre ou non.
- … Hm … D’accord, docteur … merci … »
Luke s’était effectivement attendu à ce qu’il lui doive du respect, mais … Il avait là, maintenant, tout de suite, pour de vrai, Eirin Yagokoro devant les yeux ?! Il n’avait entendu ce nom que rarement, lors de discussions avec Reisen, mais … C’était difficile à oublier, un tel nom. Il en émanait une grande dignité, à l’image de la personne à qui il appartenait. Sa voix claire semblait presque avoir la propriété d’apaiser les esprits …
Ses pensées furent interrompues par la manifestation aiguë d’une douleur encore plus forte que celles qu’il avait ressenties ces dernières minutes, et il se crispa en laissant échapper un murmure de souffrance. La prêtresse restait silencieuse, laissant faire …
« Je suis venue pour l’anesthésie de votre bras, signala-t-elle. Elle peut s’effectuer ici-même, mais nous pouvons aussi vous déplacer en bloc opératoire si vous le souhaitez.
- Arrrfff, nan nan, je crois que c’est pas la peine … exhala-t-il d’une voix contractée. D’ailleurs, pas non plus la peine de mettre Reimu dehors, secret médical je veux bien, mais ça ne me dérange pas qu’elle sache … »
Eirin sembla réfléchir, jetant un regard à la prêtresse. Celle-ci resta muette, sans montrer d’intention particulière. Tout au plus ne s’opposerait-elle pas à ce qu’on la fasse sortir. Néanmoins, le docteur Yagokoro devina bien assez vite que par-là, Luke voulait tout simplement qu’elle reste auprès de lui … Et puis, contrairement à sur la Lune, en l’absence de toute juridiction à Gensokyo … Il n’y avait pas besoin de se montrer aussi inflexible.
« Comme vous le désirez, acquiesça-t-elle. »
Ainsi, Eirin sortit une grande trousse de soin de ses larges poches, commençant l’opération qui serait en vérité d’une simplicité relative …
Et ce fut à la fin de cette première entrevue avec le docteur Yagokoro que le bras de Luke fut de nouveau anesthésié, et que la douleur partit bien assez vite. Il ne fallut guère plus de commodités pour que la lunarienne retourne de l’autre côté de la porte, après quelques derniers mots échangés et le signalement qu’un repas viendrait bientôt. Le reste de la soirée fut donc de nouveau très paisible, apportant au malade un repos bien mérité … Le petit cycle de la clinique avait commencé pour Luke, qui allait devoir se faire à l’idée qu’il n’allait plus beaucoup sortir du lit dans les prochains jours, et attendre patiemment de récupérer de son « accident ». Non pas que ça le dérangeait particulièrement, mais ça allait lui laisser une drôle d’impression. Il espérait simplement qu’il n’aurait pas à subir de traitements trop lourds par la suite … Enfin pour le moment, ça allait, mais il était éveillé depuis moins de six heures …
Par ailleurs, apporté par Reisen un peu après le départ d’Eirin, le repas de ce soir-ci fut plutôt délicieux, comparé aux monstres de simplicité culinaire qu’il avait l’habitude de préparer. Tellement que Luke proposa même à Reimu de partager son assiette, ce qu’elle refusa poliment. D’ailleurs, ça faisait bizarre de manger en manipulant les couverts avec sa main non dominante … Et ce fut peu de temps après la fin du dîner du blessé que la prêtresse finit par se résoudre à quitter les lieux et rentrer au temple, laissant le jeune homme tranquille pour le repos de la nuit. Il ne resterait plus qu’à attendre patiemment qu’un nouveau jour ne vienne, et que le temps ne s’égraine peu à peu jusqu’à la guérison complète de Luke …

… Et effectivement, le temps commença à s’égrainer lentement. Très lentement.
Maintenant que Luke était réveillé, la surveillance de son état était encore davantage décuplée pour suivre l’évolution de son traumatisme crânien, par le personnel médical à sa charge à savoir le docteur Yagokoro et son assistante Udonge. Le temps de ses visites était par ailleurs un tantinet raccourci, car il devait régulièrement aller faire des radiographies, et également rester au calme sans stimulus extérieur pour quelques temps selon le médecin. Le traumatisme n’avait eu de gravité que la brutale perte de conscience et des fonctions vitales du jeune homme, lesquelles avaient été rétablies sans complication particulière. A présent, Eirin préférait le garder en observation pour déceler si une véritable atteinte cérébrale devait être traitée … Ce qui ne semblait, à priori pour le moment, pas le cas.
Toujours était-il que Luke se retrouvait souvent seul pendant de longues heures, à n’avoir guère plus de choses à faire que de fixer bêtement le plafond. Au final, ça ne le dérangeait pas démesurément, parce qu’il n’allait pas se plaindre de se reposer après ce qu’il avait enduré, mais … Il commençait à perdre la notion du temps. Et la petite horloge qui se trouvait plus loin, sur le mur de face, ne l’aidait pas tant que ça à se situer dans tout ça. On en était toujours au mois du lièvre, là ? Ou est-ce que le mois des azalées satsuki avait commencé ? Enfin, dans le monde extérieur, ça correspondait au mois de mai. Il avait simplement appris les nouvelles dénominations mensuelles qui caractérisaient le calendrier de Gensokyo …
Il aurait été incapable de dire s’il s’était écoulé quatre ou cinq jours depuis son réveil – quoique, en réfléchissant un peu … -, mais à chaque fois, une chose était sûre. Il était certain que, à peu près vers midi et demi, juste après avoir mangé …
« Bonjour, Luke ! » ( ♫ )
… la porte coulissante s’ouvrirait, et laisserait entrer la silhouette enthousiaste d’une prêtresse. Tous les jours, sans exception, Reimu venait lui rendre visite et lui tenait compagnie. Elle s’asseyait sur la chaise qui était à côté de son lit. Et ils recommençaient, encore. Ils se mettaient à parler d’à peu près tout et n’importe quoi …
Depuis qu’il était sorti de sa torpeur, la jeune fille semblait avoir enfin repris des couleurs. Sa teinte blafarde, en quelques jours, était redevenue bien plus vivante. Et le médicament qu’Eirin lui avait prescrit avait fini dans un des placards du temple. Le bouchon du flacon n’avait même pas été dévissé une seule fois … Quand à tous ses divers coups et blessures écopés lors du combat contre Shinki, ils étaient définitivement partis. En raison des restrictions nouvelles qui l’empêchaient de venir voir le jeune homme dès le matin, Reimu avait également repris l’entretien de son culte, et le temple était ainsi ouvert aux inexistants visiteurs qui venaient à ces heures. Par contre, étant donné qu’elle restait tout l’après-midi au Eientei, il n’en était pas de même ensuite. Enfin, ce n’était pas grave … Du moins, elle pensait que non …

Sans vraiment s’en rendre compte, les deux jeunes gens passèrent encore un long moment à discuter sans voir le temps passer. L’horloge indiquait déjà près de quinze heures quand ils en étaient, sans trop savoir comment, venus à débattre de la religion bouddhiste qui prenait son émergence au temple Myouren, près du village humain …
« Ouais, j’en avais entendu parler … soupira le jeune homme. Enfin, vu que je ne suis pas énormément religieux, je ne m’y suis jamais vraiment intéressé, mais j’ai déjà vu de nombreuses personnes se rendre là-bas.
- Ce temple est en vérité une partie d’un grand édifice volant, le Grand Vaisseau Palaquin. C’était peu avant ton arrivée à Gensokyo, d’ailleurs … On pouvait voir sa silhouette qui naviguait dans le ciel. Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller enquêter là-dessus, tu t’en doutes. Marisa et Sanae Kochiya étaient de la partie aussi.
- Hmn, Sanae, c’est la prêtresse sur la Montagne de la Foi, non ?
- Oui. Nous étions rivales à une époque, mais on cherche plutôt à s’entraider dorénavant, à cause du manque de foi des habitants de Gensokyo … »
La tournure de phrase fut apparemment mal choisie, car Reimu comme Luke se sentirent mal-à-l’aise après cela. Oui, c’était un peu embarrassant, quand même. Parce que justement, Luke était l’une de ces personnes qui manquaient de foi, et Reimu venait tout bonnement de lui faire un reproche sans le faire exprès …
« Euh … Hm, mais à part ça, le Vaisseau Palaquin n’avait pas pour but de semer le désordre, se reprit Reimu. En fait, il se rendait à Hokkai pour libérer une mage qui y avait été scellée il y a bien longtemps. Byakuren Hijiri.
- Je vois … Et, Hokkai, c’est où ?
- Justement, c’est une partie de Makai … le vaisseau avait la possibilité de voyager entre les dimensions proches de Gensokyo. »
Un vaisseau qui voyageait à travers les mondes … Ca devait être amusant, pensait le jeune homme. Dans l’île au Trésor, c’était quand même tout de suite moins palpitant. Beaucoup plus brut et terre à terre … Il n’avait pas réellement apprécié le roman du coup, même si ça avait été une riche lecture en terme de piraterie et de navigation. Même si à Gensokyo, ça n’allait pas lui servir à grand-chose !
Il était sur le point d’évoquer ce sujet à Reimu quand tout d’un coup, un bruit résonna et coupa toute possibilité de conversation. La prêtresse se retourna en sursaut, toujours assise, alors que Luke tournait le cou – moins douloureusement que les jours précédents – vers la porte coulissante. Laquelle venait de s’ouvrir d’un seul coup, comme si elle avait voulu bien se faire remarquer. Et en fait, ça avait été précisément l’intention de celle qui l’avait ouverte.
« Salut, champion !!! On s’ankylose pas trop, sous ces tonnes de couvertures ?! »
La prêtresse poussa un soupir devant le florilège d’extravagances dont continuait de faire preuve son amie, puis prit une mine lasse.
« Il n’y a pas de quoi en rire, Marisa.
- Raaah, faut pas le prendre comme ça, j’essayais juste de détendre l’atmosphère … C’est quoi, cet air si sérieux ? »
La miko ne parut pas vraiment s’amuser de la remarque, à l’inverse du jeune homme qui ne se priva pas d’un petit rire assez retentissant. Satisfaite de voir son entrée réussie, la sorcière fit quelques pas à l’intérieur et referma doucement la porte derrière elle. Certes, elle s’était introduite dans la chambre en faisant les choses en grande pompe, mais elle se calma presque immédiatement au moment où le panneau se remit en place. Marisa portait comme à son habitude son chapeau de sorcière et sa tenue intégrale, tablier et robe inclus, même s’il semblait y avoir eu quelques changements depuis la dernière fois que Luke l’avait vue. Notamment, le nœud papillon énorme qui cerclait son chapeau, qui était passé de blanc à voilet … Aussi, elle avait un petit sourire sur le visage, avec un soupçon de malice dedans. Et elle avait les mains derrière le dos, où elle semblait cacher quelque chose …

Toujours dans cette attitude un peu bizarre, comme si elle préparait une espèce de mauvais coup, Marisa s’approcha lentement du lit de Luke sous le regard inquisiteur de Reimu. Elle ne s’était pas déparée de ce sourire un peu bizarre, un peu tendre peut-être aussi … Mais en tout cas, si le jeune homme était sûr d’une chose, c’est qu’il était content de la revoir elle aussi. Et il en était sans doute de même pour elle … Cela faisait à proprement parler quatre à cinq jours qu’il ne l’avait pas vue, mais si on ajoutait son temps de coma, cela pouvait grimper à deux semaines pour la sorcière. Il se demandait d’ailleurs pourquoi elle n’était pas venue plus tôt. Elle devait sans doute avoir des choses à faire durant ce temps.
« Comment tu te portes, Luke ? demanda-t-elle doucement après être arrivée devant le lit.
- Bah, pas trop mal. Je suis en un seul morceau, pour commencer, c’est pas mal …
- Hahaha, encore heureuse ! Et moi qui pensais qu’on allait pouvoir se refaire quelques matches après avoir réglé cette affaire ! Non mais là, partenaire, tu m’déçois ! »
Il eut un léger rire, amusé par ces remarques ouvertement exagérées de son amie. Vraiment, elle avait un don pour remonter le moral aux gens et raviver l’ambiance. Même Reimu se prit à sourire à ses pitreries verbales.
« … Merci pour avoir prévenu monsieur Takahashi, embraya le jeune homme. J’aurai eu des emmerdes s’il n’avait pas su pour le loyer …
- Ahah, t’inquiète, il est vachement sympa ton proprio ! Il m’a même dit qu’il te laisserait un délai pour réunir suffisamment d’économies pour régler toute la somme que t’auras en retard. Bon bien sûr, faut pas abuser, il ne va quand même pas te faire le mois actuel à l’œil. Mais au moins, t’es assuré qu’on ne viendra pas dans ta chambre pour foutre toutes tes affaires dehors dans le courant de la semaine !
- Hahaha, ouf … Ce serait quand même con, avec tout le mal que j’ai eu pour m’y installer …
- Au fait, Luke … Joyeux anniversaire. »
Il prit un air ahuri en entendant cette dernière phrase, prononcée sur un ton doux et bienveillant de la part de sa partenaire … Alors que celle-ci sortait lentement ses bras de son dos, pour dévoiler ce qu’elle cachait derrière celui-ci depuis tout ce temps. Sous le regard incrédule et vide de Luke, elle déposa lentement un paquet léger, en forme de coussin de quarante centimètres de côté, épais de dix, sur ses genoux. Le tout couvert d’un joli papier-cadeau rouge, orné de triangles d’argent de natures variées, et enrubanné dans du fil d’or. Le manieur de fer resta totalement muet face à ce geste, et se contenta de fixer le paquet comme si sa présence avait quelque chose de contradictoire. Il était toujours allongé presque horizontalement, même si son buste était légèrement surélevé et incliné par rapport au reste. Reimu fixa son amie avec surprise.
« C’est … C’est l’anniversaire de Luke, aujourd’hui ?! s’exclama-t-elle presque. Mais … Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?!
- Hahaha ! Parce qu’en vérité, c’est l’anniversaire de l’arrivée de Luke à Gensokyo … Enfin j’imagine, vu que tu es arrivé au printemps, j’ai décidé de prendre la date du premier jour du mois des azalées satsuki. Ca te dérange pas, Luke ? »
Le manieur de fer ne répondit rien. Il semblait absent, totalement absorbé par la vision du paquet que Marisa lui avait déposé sur les genoux. Celle-ci se rendit bien vite compte que … Qu’il avait les larmes aux yeux. Presque. Cela devait bien être la première fois depuis longtemps qu’on ne lui avait pas fait de cadeau … Ses lèvres étaient agitées de tics crispés, signe qu’il se contenait vraiment de lâcher ses émotions.
« … Allez, fais pas cette tête-là, Luke ! l’encouragea la sorcière. Souris un peu, je sais pas quoi, sois content, lève-toi de ton lit et saute partout en gueulant tout ce qui te passe par la tête ! Ca te fera du bien !
- Hm … mh … Héhé héhé … murmura-t-il. T’es vraiment … qu’une idiote … Faut toujours que tu me mettes … dans des situations embarrassantes … »
Elle lui sourit, tentant de lui redonner un peu de courage. Elle y était sans doute allée un peu fort, là. Mais bon … Mieux valait donner de bonnes surprises à Luke que de mauvaises. Et puis, le moment était bien choisi pour le choyer un peu.

« … Reste pas comme ça comme un idiot, allez, ouvre-le ! enjoignit-elle avec bonne humeur. »
Le garçon sembla sortir de son état de stase et d’émotion, puis acquiesça difficilement à cause de ses bandages. Il sortit la main gauche de ses couvertures, l’autre étant immobilisée par le plâtre, et alla chercher les boutons qui se trouvaient sur le côté du lit. Après quelques tâtonnements, il finit par appuyer sur le poussoir, et le dossier de sa couche commença à se redresser lentement. Au bout d’une dizaine de secondes, Luke était à demi assis dans le lit, le dos toujours légèrement rejeté en arrière, et regarda le paquet d’un peu plus près en le ramenant à lui. Le prenant dans la main gauche, il le souleva un peu, comme pour le regarder sous une autre couture … Puis le reposa sur ses cuisses, et s’attela à défaire le nœud. Comme si elle avait prévu le coup, la sorcière ne l’avait pas fait serré du tout, si bien qu’il eut juste à tirer sur un bout du ruban pour l’abolir. Après avoir écarté le fil, il se servit de ses doigts en pince pour créer une petite ouverture dans le papier, puis déchira celui-ci plus longuement en se servant de son index comme griffe. A l’intérieur, une couleur noire se dévoilait petit à petit.
Quand il eut finit de faire une entaille dans l’emballage, il écarta celle-ci du mieux qu’il put pour en extraire son contenu, qu’il commençait petit à petit à identifier. Et … Il ne savait vraiment plus quoi dire, maintenant. Car, au bout d’une petite minute de laborieux déchiquetage … Luke eut dans la main un vêtement doux, chaud et léger, d’un noir de jais profond et ouvragé. Il resta à le regarder, les fragments du paquet toujours sur le lit, la fermeture éclair de l’habit étincelant à la lumière diffuse de la chambre.
« Ca a pris un peu de temps avant d’être prêt, expliqua la sorcière. Le tailleur était pas franchement habitué à tirer des vêtements de style occidental de ce calibre. Surtout pour la fermeture éclair, où là j’ai dû demander à Kourin’ de me passer un de ses articles vestimentaires à sacrifier pour en récupérer une. A part ça, tout est du made in Gensokyo, Luke. J’espère que ça te plaira. »
( ♫ ) Il resta encore sans réagir, totalement submergé à l’intérieur par un torrent d’émotions. Autant recevoir le cadeau lui avait fait un gros effet, autant voir la nature-même de cadeau était … fantastique. Il … ne s’était vraiment pas attendu à …
Luke serra doucement la veste toute neuve que Marisa lui avait offerte contre lui, ne pouvant plus rien faire pour empêcher ses larmes de couler. Il avait les mâchoires serrées, crispées, faisant tout son possible pour ne pas littéralement fondre en sanglots … Ce qui ne l’empêchait pas de perdre de nombreuses gouttes depuis ses paupières, en abondance, tête penchée vers le bas comme pour essayer de cacher son visage. Plusieurs reniflements retentirent, entrecoupés de murmures succins et étranglés, tandis que Marisa attendait qu’il se reprenne en le regardant paisiblement. Reimu quant à elle s’était enfermée dans le silence le plus total, incapable de trouver une quelconque manière de parler ou d’agir. C’était vraiment un moment … expectatif. La seule chose qui était possible, c’était attendre …
Et pendant plusieurs minutes, le garçon resta comme ça, à serrer son présent contre son torse à peine vêtu par ce pyjama d’hôpital, à mouiller de ses larmes la couverture blanche du lit …

Au bout d’un moment, il sembla que l’agitation du jeune homme se décida à retomber. Toujours dans le silence presque absolu, naguère encore troublé par ses larmes, il se redressa lentement en s’appuyant totalement contre le dossier formé par le lit. On aurait presque dit que l’émotion l’avait littéralement vidé de ses forces … Ce qui était sans doute le cas, vu son état de faiblesse physique … Mais pas de doute, ça lui avait fait du bien. La sorcière espérait secrètement qu’elle n’allait pas se faire taper sur les doigts pour l’avoir autant chamboulé …
Luke prit une profonde inspiration qui fut un dernier et léger reniflement, avant d’expirer tout aussi longuement. Il laissa la veste neuve contre son ventre, et se servit de son avant-bras gauche de nouveau libre pour s’essuyer les yeux de la manche grisâtre. Son plâtre était toujours visible par-dessus la couverture, et ne lui permettait absolument aucun mouvement de son autre bras, ce qui l’handicapait un peu … Mais quand il eut de nouveau le visage sec, il put rouvrir les paupières et dévisagea sa partenaire avec une mine toujours aussi mélancolique. Mais, pour une fois … Dans le sens positif du terme.
« … Je … Marisa … Je ne sais vraiment … pas quoi dire … marmonna-t-il.
- Bah dis rien, ça marche aussi. C’est même très bien comme ça. Par contre, t’as vraiment intérêt à l’enfiler dès que tu pourras sortir de ce foutu hosto.
- Compte sur moi … Merci … Mais, comment tu as su …?
- Ben, en fait quand j’ai appris que tu étais réveillé, je suis venue juste le lendemain pour te rendre visite … Sauf que Reisen n’a pas voulu me laisser entrer tout de suite, parce que tu étais encore en état de récupération, et bla, blablablablabla … Par contre, elle m’a prévenu à propos de ta veste, et d’autres deux-trois trucs qui n’avaient pas de rapport avec ton dossier médical. Du coup, j’en ai profité pour faire un tour au village humain, et faire préparer ce petit truc. Je dois avouer que ça m’a sorti une belle épine du pied parce que je savais pas quoi t’offrir … »
Il eut un petit rire, qui ressemblait davantage à un gloussement pathétique dans sa condition, puis acquiesça. De toute manière … Il n’avait même jamais demandé de cadeau … Et pourtant, elle s’était encore arrangée pour lui en dégoter un … C’était vraiment digne d’elle, ça. Il lui vouait une reconnaissance sans limite … Il avait passé tellement de temps avec son ancienne veste qu’elle était presque devenue partie intégrante de lui-même, et jamais il ne se serait vu déambuler dans les rues du village humain avec des vêtements traditionnels japonais. Quoique, non pas que c’était spécialement repoussant, mais ça ne collait pas à lui, quoi. Pas dans la vie de tous les jours …
Cette nouvelle veste, c’était comme la réincarnation de la première. Elle était toute propre, toute nette, intègre, soyeuse au toucher … Sans le moindre accroc dedans. Luke n’avait pas besoin de déplier le vêtement – il aurait bien du mal avec une seule main – pour le savoir. Il l’imaginait déjà très bien, à quoi elle ressemblerait s’il la mettait … Pour sûr, les déchirures rafistolées et les pièces de tissu pour calfeutrer les lacunes allaient lui manquer, mais ça lui changerait quand même de porter un habit qui ne se rapprochait pas trop de guenilles recousues. Sa veste … Jamais il ne se serait imaginé qu’il s’y était autant accroché, tout de même. C’était presque une valeur sentimentale pour lui, maintenant qu’il y pensait …
« Tu veux que je te la déplie pour que tu voies à quoi elle ressemble ? demanda-t-elle.
- … Non, ce n’est pas la peine … Je le ferai moi-même quand je pourrais la mettre … Ce sera un peu la surprise, si on veut …
- … T’as des idées bizarres. Mais bon, c’est comme tu veux … Au fait, normalement elle est parfaitement à ta taille, j’ai demandé comparaison avec ton tee-shirt que j’ai trouvé dans ta commode. Puisque j’imagine que tu n’as jamais fait de sur-mesure … »
Il acquiesça. Elle avait raison … Nul ne le savait à part lui, mais à cause de sa brûlure dans le dos, il avait la phobie totale de se dévêtir ne serait-ce que de sa veste dans les lieux publics. Quitte à mourir de chaud en-dessous. Du coup, le seul tee-shirt qu’il s’était acheté à Gensokyo, il l’avait payé sans même vraiment l’essayer dans un des rares commerces qui ne faisaient pas exclusivement dans le textile oriental. Un coup de bol que cela avait été juste à sa taille, même un peu plus grand. Et donc effectivement, pour le sur-mesure, c’était raté.

… Minute. Il y avait un truc qui clochait, là, en fait. Marisa … Dans ce qu’elle avait dit … Il y avait un truc qui n’était pas normal. Qu’est-ce que …
« … Euh, mais attends, comment tu as fait pour entrer chez moi ?! réalisa-t-il soudain. »
Elle lui sourit avec un air espiègle.
« Tu sais, c’est pas franchement malin de partir à l’aventure sans fermer la porte derrière toi !
- … Non, attends, tu déconnes ? Je sais que j’ai tendance à oublier des trucs, mais là, faut pas abuser ! J’ai quand même pas laissé la porte ouverte en partant, si ?!
- Hahaha … Je suppose que ça marche plus, maintenant, t’es plus aussi naïf qu’un nouveau-né. Bien, bien, y’a du progrès ! »
Il roula des yeux, toujours atterré de voir qu’en toutes situations, elle parvenait encore à le faire tourner en bourrique. Marisa Kirisame. Il n’y avait pas d’autre explication à ce genre de saynète intempestive.
« Alors, comment tu es entrée ? répéta-t-il.
- Je pourrais te donner des tas d’explications, comme quoi je suis passée maîtresse en l’art du crochetage de serrure, que les portes m’appellent souvent « semelle d’acier », que les charnières supportent mal mes tentatives d’effraction, que l’on peut parfois trouver la clé sous le paillasson … Mais bon, si tu veux savoir la vérité, elle est bien moins palpitante. J’ai tout simplement demandé à ton proprio si je ne pouvais pas récupérer quelque chose dans ton appartement pour te le rapporter à la clinique.
- Ah, et il t’a laissée faire ?
- Oui et non, enfin il m’a ouvert la porte bien sûr, et il s’est assuré que je prenne bien ce que j’avais dit que je prendrai. C'est-à-dire le tee-shirt, et quelques autres petites bricoles.
- … Quel genre de bricoles ?
- De quoi t’empêcher de t’ennuyer pendant que tu seras immobilisé ici ! »
Et sur ce, elle plongea les mains dans son tablier. Peu de temps après, ce fut sous les yeux ébahis du jeune homme qu’elle en extirpa … Deux manuels à l’apparence scolaire. Avec de gros titres tels que « Histologie » ou « Biologie Cellulaire » écrits bien en évidence dessus. Des livres lunariens …
En voyant tout cela, Luke ne put s’empêcher d’avoir un rire un peu mal-à-l’aise. C’était clair qu’il n’allait pas avoir de quoi s’ennuyer s’il se remettait à trimer en dehors des heures de visite … La sorcière déposa le tout sur la haute commode à côté du lit, ainsi qu’une petite pile de feuilles blanches et quelques crayons de bois avec taille et gomme inclus. Cette commode avait quelque chose de particulier d’ailleurs, puisqu’il était possible de détacher sa surface supérieure et de la faire pivoter via un mécanisme simple, de manière à ce qu’elle constitue une espèce de pupitre au-dessus du lit. A croire que tout avait été pensé dès le départ …
« Hé bien merci beaucoup … sourit-il. Au moins, je pourrais oublier que je suis seul quand les visites seront finies …
- Ouais, c’est ce que je pensais. Te démolis pas trop la tête non plus hein, elle est déjà suffisamment cabossée comme ça pour que t’en rajoutes.
- T’inquiète pas avec ça !
- Super ! Bref … A tes dix-neuf ans, partenaire. Et continue encore de grandir, parce que mentalement, c’est pas encore ça, héhé ! »
Il détourna le regard. A force, il ne savait plus s’il devait prendre les remarques de Marisa au sérieux ou non … Bah, pas la peine de se prendre la tête avec ça. Surtout en ce moment.

La sorcière poussa ensuite un petit soupir. Après sa conversation avec Luke, qui s’était quand même révélée assez courte au final, il y eut de nouveau un temps de silence. Le jeune homme en profita pour poser tant bien que mal sa veste toute fraîche sur la commode, qui était assez mal placée car étant sur la droite … Reimu, qui se trouvait juste à côté du meuble, s’occupa donc de la récupérer pour l’y déposer à côté des bouquins.
« … Bon bah les amis, je crois que je vais y retourner, annonça la sorcière. J’ai des choses à faire !
- Ah, tu pars déjà ? s’étonna le garçon.
- Ouais, faut que j’y aille. Je repasserai sans doute un autre jour, et tu risques d’avoir un peu d’autre visite aussi ! Juste, c’est quand que tu sors du lit ?
- Mh, la guérison de mon bras est loin d’être finie, mais je pourrais quand même sortir un peu avant … expliqua-t-il. Ca dépend. Ca pourrait être dans quelques jours comme dans plusieurs semaines.
- Haha, okay. Hé bien, vivement que tu puisses sortir, alors. Bonne journée ! »
Et ainsi, la jeune fille aux cheveux d’or sortit de la pièce sans demander son reste, presque en précipitation. Quasiment en courant, même. C’était … bizarre. En la voyant refermer le panneau coulissant en toute hâte, Luke ne put s’empêcher de penser qu’elle avait déjà eu cette attitude, une fois … Mais quand ?
La seule réponse qu’il obtint, ce fut le silence dorénavant total qui avait envahi la chambre. Au départ de Marisa, il n’y eut plus aucun mot prononcé par qui que ce soit … Et maintenant que l’adolescent le remarquait, en fait, depuis tout à l’heure, Reimu s’était enfermée dans un mutisme quasiment constant. Elle n’avait pas prononcé le moindre mot quand il parlait avec la sorcière, et elle n’en prononçait plus le moindre non plus à présent. Ce fut à ce moment-là que Luke put observer qu’il y avait un certain … malaise. Il était bien incapable de dire quoi, mais l’ambiance s’était comme … alourdie. Pourtant, ils discutaient si bien avant que la sorcière n’entre … Alors pourquoi il avait l’impression qu’ils ne pourraient pas reprendre cette discussion aussi facilement ?
Il essaya de regarder Reimu, maintenant que son cou ne l’élançait plus quand il tournait la tête. Son regard ne put que voir la tête baissée de la prêtresse, dont les cheveux cachaient partiellement le visage, un visage qui était statique et pensif. Elle … Ne disait plus rien, et semblait totalement perdue dans ses réflexions. Il haussa les sourcils, un peu inquiet.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.
- … Luke, je … Je suis désolée … J’aurais bien aimé t’offrir quelque chose pour ton anniversaire, moi aussi … »
Il eut un petit rire de nouveau, pour essayer de détendre l’atmosphère. Lui faire comprendre que ce n’était pas grave. Et à proprement parler, ça ne l’était pas, de toute façon.
« Allons, tu ne pouvais pas savoir … Je ne t’en ai jamais parlé de toute façon, et c’est un peu le délire de Marisa, tu sais … Et puis, ce n’est pas comme si je t’avais offert quelque chose aussi, pour le tien. C’est quand, en passant ?
- … En été. Le vingt-huitième jour du mois des livres. »
Le mois des livres … Ca devait être le juillet du monde extérieur. Effectivement, c’était au beau milieu de l’été. Tout le contraire de Marisa qui était née en hiver, le septième jour du mois de l’affection, en d’autres termes le sept janvier. D’ailleurs, pour s’encombrer de davantage de détails de civilisation, les japonais du monde extérieur appelaient le mois de janvier « le premier mois », le mois de juillet « le septième mois » … Mais c’était tellement à s’y mélanger les pinceaux que Luke oublia tout ce joli bazar pour ne plus raisonner qu’en termes de nomenclature mensuelle de Gensokyo. Il n’allait quand même pas s’encombrer la mémoire de détails qui ne servaient à rien … Quoique, c’était parfois plus fort que lui.

« … Enfin bref, ne te tracasse pas avec ça, c’est pas grave … se reprit-il. Je suis déjà bien content que tu restes avec moi … Enfin, que tu ne me laisses pas tout seul alors que je suis cloîtré ici …
- Oui, mais … Enfin … Quand j’y pense, je ne t’ai même pas encore dit merci pour m’avoir sauvée … Et Marisa qui trouve encore le temps de t’offrir un cadeau d’anniversaire alors qu’elle ne te doit rien … Je … je me sens honteuse … »
Il ne trouva pas de quoi répondre. Il aurait bien aimé dire qu’elle en faisait des tonnes, et qu’elle n’avait pas à s’inquiéter pour ça, mais il savait d’avance que ça ne servirait à rien. Vu le ton qu’elle employait … Elle disait vraiment clairement ce qu’elle ressentait, et ce qu’elle pensait de la situation. Ce n’était pas ses mots qui allaient y changer quelque chose. Luke tenta donc de trouver quelque chose de plus convaincant à dire, histoire de lui faire sortir cette idée de la tête, mais il fut coupé par une nouvelle phrase de la part de la miko.
« C’est pour ça … Que j’aimerais quand même t’offrir quelque chose, aujourd’hui …
- … Non mais Reimu, je t’ai dit de ne pas te tracasser avec ça … Tu n’as pas à te sentir redevable, je te l’ai déjà expliqué … »
Elle eut l’air de faire la sourde oreille à cette remarque, comme l’avait présumé le jeune homme. Ce à quoi il ne s’attendait pas, par contre, ce fut à ce qu’elle se lève … Tout en continuant de le regarder. Autant si elle avait eu l’intention de sortir pour aller lui acheter quelque chose, elle se serait retournée et aurait pris le chemin de la porte, mais pourquoi restait-elle face à lui, là ? Elle voulait lui dire quelque chose avant d’y aller, ou …
Elle n’avait pas du tout l’intention d’y aller, comme l’en informa le fait qu’elle se rapprocha doucement du lit en se mettant juste à côté. Imperceptiblement, le garçon sentit que la jeune fille semblait presque hésiter, comme si elle n’était pas sûre de ce qu’elle allait faire. Et … En fait, à cette réalisation, il ne fallut qu’une seule seconde pour qu’il ne remarque que ses joues étaient en train de prendre une teinte rosée.
Toujours assis dans le lit redressé, il n’eut pas le temps de réagir que la main droite de Reimu se posait doucement sur sa joue gauche. Le contact fut doux et chaud, mais à peine eut-il lieu qu’il ressentit comme une décharge électrique foudroyer l’intégralité de son corps. Instantanément, il sentit son rythme cardiaque s’accélérer à une vitesse totalement dingue, et écarquilla les yeux alors que la deuxième main de la prêtresse se posait sur son autre joue. C’était … C’était quoi, ce délire ?! Pourquoi se retrouvait-il soudain dans un tel état ? Elle lui avait à peine touché la joue, et rien qu’avec ça, il en ressentait des frissons absolument partout dans le corps !! Il fallait qu’il se calme, ce n’était pas possible bon sang, qu’est-ce qu’elle préparait ?!
Puis, Luke la regarda dans les yeux. Et à ce moment-là, exactement de la même manière que sa réaction avait été provoquée chez lui par le contact de sa main, elle piqua littéralement un fard. A travers ses doigts, le garçon pouvait sentir les pulsations de son cœur être au moins aussi accélérées que les siennes, au point que ses mains en devenaient fébriles. Et … elle approcha doucement, très doucement, son visage angélique du sien. Pendant cet instant, il eut l’impression que son cœur à lui passa de tachycardie à arrêt complet. Il était comme prisonnier, incapable d’agir. Tous ses membres, plâtrés ou non, lui semblaient engourdis. Elle ferma les yeux, entrouvrant légèrement les lèvres, et …
Les lèvres de Reimu se déposèrent doucement sur le front de Luke. Au moment-même où ce baiser eu lieu, le cœur du garçon repartit, et donna un gigantesque coup sourd qui résonna dans sa cage thoracique, comme s’il relâchait d’un seul tenant toute la puissance qu’il avait accumulée jusque-là. Il … Il n’arrivait pas à y croire … Ses tempes bourdonnaient furieusement, sous les bandages qui cerclaient sa tête … Et le contact des lèvres de la jeune fille sur son front libre … C’était si … si chaud … si doux … il n’y avait pas assez de mots pour décrire ça … A l’intérieur de lui, ses sentiments commençaient à se mélanger dans une véritable bombe émotionnelle … Elle n’avait toujours pas rompu le contact qu’il se sentait maintenant fébrile lui aussi, tremblotant de tout son être. Il avait l’impression … que le monde venait d’un seul coup de basculer, pour se retourner et lui offrir une vision radicalement différente de toute chose …
Puis, Reimu décolla ses lèvres de son front, et se recula lentement, retirant ses mains de ses joues tout aussi doucement. Luke la regarda, ses muscles agités de légers spasmes subis par l’adrénaline. Tous deux étaient rouge écarlate.

Le temps défila. Impossible de dire si c’était en minutes ou en siècles qu’il fallait le compter, mais ils restèrent tous deux statiques pendant une période qui leur sembla durer beaucoup trop longtemps à leur goût. Même si, au final, elle ne dura en vérité que trente secondes.
Trente secondes au bout desquelles Reimu eut un léger mouvement de recul.
« … Ah … Je … Je dois y aller, Luke … On-on se revoit demain, d’accord ? »
Elle n’attendit même pas qu’il réponde, puisqu’elle se jeta littéralement vers la porte de la chambre en bousculant la chaise au passage. Alors que le meuble grinçait sur le sol, la prêtresse se précipita sur le panneau coulissant et l’ouvrit à la volée, avant de s’extirper dehors en toute hâte et de le refermer derrière elle aussi sec. La porte se ferma dans un bruit assourdissant, mais Luke put encore entendre dans le couloir les bruits de course précipités de la miko. Il resta ainsi, à fixer le panneau coulissant, d’un œil pensif et rêveur. Il avait encore l’impression de sentir le contact chaud de Reimu sur son front … Et … Il avait ainsi l’impression qu’elle n’était pas réellement partie … C’était étrange … Son cœur battait encore la chamade dans son torse, incontrôlable … Sa bouche fermée ne semblait plus capable de prononcer le moindre mot, comme si elle était bloquée … Il avait, dirait-on, perdu toutes ses capacités en l’espace de quelques instants … Une seule chose était certaine.
Il n’avait jamais vécu d’anniversaire aussi merveilleux qu’aujourd’hui …
( ♫ ) Reimu, de son côté, continua de courir un bon moment dans les couloirs sans réellement savoir où elle allait. Elle … Elle se sentait perdue … Incapable de comprendre ce qui lui arrivait … Dans son torse, son cœur continuait de battre frénétiquement, comme s’il cherchait à s’en échapper. Les battements étaient tellement forts qu’ils en étaient presque douloureux … Puis, enfin, au bout d’un moment, la jeune fille s’arrêta, totalement hors d’haleine. Epuisée, elle se laissa reposer dos contre un mur blanc, et se laissa lentement glisser contre celui-ci de manière à s’asseoir au sol. Elle ignora complètement les quelques lapines qui passèrent ça et là, parfois en la regardant d’un air interrogé, avant de passer leur chemin. La miko se recroquevilla sur elle-même, passant un bras autour de ses genoux, et prenant sa tête dans l’autre main. Elle était toujours … en nage … Et à bout de souffle … Ses poumons semblaient lui brûler de l’intérieur, et son cœur … Son cœur lui faisait si mal … Ce n’était pas à cause de cette douleur, ni même à une quelconque tristesse ou chagrin, mais Reimu se sentait sur le point de fondre en larmes. Pourquoi ? Pourquoi réagissait-elle comme ça, alors que … Alors que pendant cet instant, cet unique instant … Tout lui avait semblé si idéal …
… Elle ne savait pas. Elle ne savait rien. Elle ne savait rien du tout de ce qu’elle voulait. Et c’était ça, qui lui donnait envie de pleurer. Qu’est-ce qui lui donnait ce comportement si erratique, tout d’un coup ? Qu’est-ce qui l’empêchait de savoir ce qu’elle voulait vraiment, une bonne fois pour toute ? Au moment où elle l’avait pris entre ses mains … Et au moment où il l’avait regardée dans les yeux … Elle avait senti quelque chose de surpuissant remuer au plus profond d’elle-même. Et, elle avait été sur le point de faire ça pour de vrai … Juste avant qu’autre chose, dans son esprit, ne la prévienne qu’elle était sur le point de faire une terrible erreur … Alors, elle s’était ravisée, au tout dernier moment … Elle n’y comprenait plus rien, à présent …
« Mais … Mais qu’est-ce que je fabrique … murmura-t-elle, presque en sanglotant. »
Elle aurait beau réfléchir à cette question autant qu’elle voudrait … Reimu n’y trouverait pas la réponse de sitôt. Après s’être calmée, sans avoir totalement craqué, la prêtresse se releva et prit la direction de la sortie du Eientei. Il fallait qu’elle rentre. Et qu’elle … Qu’elle médite un peu plus. Elle … Elle ne pouvait pas agir sur un coup de tête. Pas comme elle avait été sur le point de le faire, quelques minutes plus tôt. Elle n’avait réfléchi à rien du tout … Elle s’était laissée aller à ses émotions sans prendre le moindre recul … Qui sait si elle ne l’aurait pas regretté, si elle n’avait pas rectifié le tir à temps …
Du temps. Oui, il lui fallait du temps. Pour qu’elle sache réellement ce qu’elle voulait. Pour l’heure … Il était bien trop tôt.
A elle … De voir … Si elle souhaitait assumer son amour pour Luke, ou pas …

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Sam 27 Oct - 22:45

« H-hurg … Y-y’en a encore beaucoup ? »
( ♫ ) Reisen fit un « non » de la tête, alors qu’elle se chargeait de défaire une nouvelle bande cotonnée qui enserrait le crâne de Luke. De nombreux points de fixations étaient sensibles dans l’ensemble de bandages, qui parfois étaient légèrement fixés à la peau à cause de résidus collants. Déjà un bon nombre de restes d’attelles était visible sur le chariot qu’elle avait apporté, et la tête auparavant recouverte du jeune homme arborait de nouveau ses cheveux noirs aplatis par leur séjour sous le tissu. A chaque fois qu’elle devait forcer un peu pour détacher le bandage de sa peau, il grimaçait, mais la libération cutanée qui suivait suffisait largement à apprécier cette prétendue opération …
« … Et voilà, c’était le dernier, signala-t-elle. Hm, la blessure près de la tempe a presque déjà entièrement disparu … »
Elle lui palpa ensuite les contours du crâne. Pour en vérifier la forme. Luke était de nouveau assis dans son lit, et face à lui, l’horloge indiquait déjà onze heures et quart. On était le matin, bien entendu. Avant de se mettre à retirer les bandages, Reisen lui avait également fait passer quelques tests simples de logique et de réflexion, ainsi que de mémoire, qu’elle soit à court ou long terme. Sur tous les plans, à première vue, tout était impeccable.
« … Et pas de complication apparente pour le traumatisme crânien … ajouta-t-elle. La déformation de ta boîte crânienne a été traitée parfaitement. Ma foi, tu récupères bien vite.
- Tant mieux … Et pour mon bras, du coup ?
- Eirin pense que sa guérison complète se fera dans un peu moins d’un mois et demi, voire un mois si tout se passe bien. La cicatrisation osseuse va être accélérée par le biais de ton alimentation, mais nous ne pouvons pas faire de miracles non plus. Tu pourras, dans le meilleur des cas, commencer à réutiliser ton bras dans cinq semaines. Dont une semaine de rééducation.
- Okay … Et je pourrais me remettre à chasser à partir de quand ? »
Elle sembla grimacer, pas sûre de quoi répondre. En tant qu’assistante médicale, elle n’avait pas le niveau de connaissances d’Eirin, même s’il devait lui être possible d’apporter une approximation. Quant au jeune homme, non pas qu’il était impatient de reprendre le boulot, mais il fallait bien qu’il gagne son pain …
« Etant donné que tu n’a pas réellement besoin de ton bras pour chasser, grâce à tes pouvoirs de fer … Normalement, dès ta sortie, tu pourrais, mais … Je préfèrerais que tu restes prudent et que tu attendes plus sagement qu’un ou deux mois se passe après la rééducation pour t’y remettre.
- Tu sais bien que c’est impossible … soupira-t-il. Si j’accumule trop de retard avec le loyer, je ne vais jamais pouvoir le payer. Et puis, il faudra bien que je mange aussi. D’ailleurs, pour tous ces soins, je vous devrai …
- Rien du tout, répondit-elle d’office. Tout le personnel médical du Eientei est rémunéré par le commerce des médicaments et des ventes de légumes, voire encore d’autres choses qui nous permettent de fonctionner presque en autarcie. Les malades n’ont pas à payer quoi que ce soit pour avoir droit à la vie.
- … Hé bien … C’est … Vraiment pas mal, votre système …
- Encore heureuse que nous ne recevons pas trop de blessés comme toi en même temps ! rit-elle. Je ne pense pas que ce serait possible si tout Gensokyo nous tombait dessus d’un seul coup … »
Il eut un petit rire à son tour, puis fit craquer sa nuque. Maintenant que tous les bandages étaient partis, elle était bien plus libre de ses mouvements, et ne lui faisait plus mal du tout. Il en sentait encore quelques autres cercler son buste, également, et ils avaient sans doute davantage un rôle de fermeture de blessures diverses que de vrai maintien de cohésion ostéologique. Qu’il sache, il ne s’était pas brisé de côte …
« Bien, à partir de maintenant, je pense que tu vas pouvoir commencer à te lever plus souvent, informa-t-elle. Avec tes aptitudes cognitives toujours parfaitement opérationnelles, tu ne devrais avoir aucun mal à marcher sur le long terme … N’hésite pas à aller te promener de temps en temps dehors, de préférence accompagné de quelqu’un.
- Hum, d’accord … »
Après ce bilan sanitaire, ainsi que d’une annonce selon laquelle Reisen reviendrait le voir ce soir, Luke se fit donc le plaisir de se passer la main gauche dans les cheveux suite à une dernière remarque de son infirmière. C’était vrai que, ainsi aplatie, sa courte chevelure lui donnait une impression bizarre … A force de bien mettre en bazar absolu les épis de jais qui la composaient, il finit par recouvrir une tête plus semblable à l’habituelle, et l’assistante médicale put donc sortir après lui avoir indiqué que c’était bon. Le jeune homme avait tout de même hâte de pouvoir se débarrasser de ce fichu plâtre. Ne pas avoir sa main dominante à disposition était vraiment gênant …

Plus tard, Luke se retrouvait plus ou moins allongé dans son lit, le dossier faisant un angle d’environ quarante-cinq degrés pour le maintenir à peu près redressé. Il avait mangé depuis un moment, et devant lui … l’horloge indiquait quatorze heures passées. A côté de lui, ses bouquins de biologie étaient toujours disposés sur sa commode à côté de sa veste neuve, mais il n’éprouvait franchement pas l’envie de les ouvrir pour l’heure. Il n’avait pas non plus envie de se lever pour aller faire un tour. A force, le jeune homme se demandait ce qu’il voulait … Même si, au fond, la réponse coulait presque de source. Simplement qu’il ne souhaitait pas l’admettre.
Cela faisait plus d’une heure et demie que Reimu aurait déjà dû entrer dans la chambre.
Elle était en retard …? Peut-être qu’elle avait eu un empêchement, ou quelque chose comme ça … Oui, elle ne pouvait quand même pas venir le voir tous les jours sans faute, elle avait bien sa propre vie à côté. N’empêche que … Sans elle, comme ça, Luke avait vraiment une profonde sensation de manque … Et il le comprit bien vite, au moment où il se rendit compte que depuis bien plusieurs heures, il ne faisait rien d’autre que de penser à elle. Depuis ce qu’il s’était passé la veille, même.
Ainsi, il rêvassait simplement, sans trop vraiment voir le temps passer. L’aiguille des heures et celle des minutes se battaient en duel, l’une ayant un vache avantage de plusieurs tours sur l’autre … Au moins, sur les cadrans solaires, on était vite fixé d’un seul regard sur le moment de la journée … Celui du temple Hakurei était plutôt joli, d’ailleurs …
Le fil de ses songes fut subitement interrompu par un bruit très remarquable à sa droite. Presque en sursautant, il se tourna d’un coup dans cette direction, un grand sourire sur le visage et le cœur ayant fait un gros bond dans la poitrine. Mais le sourire décrut bien assez vite.
« Bonjour, Luke. Je ne te dérange pas trop ?
- Ah … Oh, salut Dondéo. Nan, je t’en prie, viens t’asseoir … »
( ♫ ) L’homme prit un sourire, puis entra dans la chambre en refermant derrière lui. Certes le garçon immobilisé avait une petite déception quelque part, mais cette personne-là faisait bien partie des gens qu’il avait envie de voir depuis qu’il était passé de torpeur à éveil. Ainsi l’adulte en kimono prit place dans la chaise qui se trouvait à côté du lit, remarquant au passage les fournitures qui se trouvaient sur la commode surélevée …
« Tu penses déjà à travailler, à peine sorti de l’inconscience ? demanda-t-il, surpris.
- Ah, ça ? Bah, fais pas gaffe, j’y ai pas encore touché … Et j’y toucherai pas avant un moment. C’est Reimu qui t’a prévenu que j’étais réveillé ?
- Oui. Et c’était il y a plusieurs jours déjà … Désolé, je n’ai pas pensé à venir te rendre visite plus tôt.
- Bah, pas grave. Pour pas changer, il faut encore que tu me sauves la vie juste au moment où je suis censé crever. Ca fait deux dettes au total, je m’y prends comment pour les solder maintenant ? »
Pour toute réponse, l’homme eut un grand éclat de rire. A première vue, il s’en foutait royalement, que Luke solde ses dettes ou non. A deuxième vue aussi, et le garçon finit par détourner le regard avec un sourire gêné. Décidément, tout le monde prenait soin de lui, ces temps-ci …
« Plutôt que de dire des bêtises pareilles, tu ferais mieux de te rétablir vite fait, se reprit le maître de l’air. Tu sais, je compte toujours t’inviter pour se faire une boustifaille au restaurant dont je t’avais parlé, l’an dernier.
- Ah ouais, t’y penses encore ? Bon bah, on se fera ça un de ces jours si t’insistes … D’ici là, j’aimerais pouvoir me servir de mon bras de nouveau quand même …
- Ce serait intéressant en effet. Il n’y a pas meilleure astuce pour manger convenablement que d’avoir ses deux mains disponibles. Quoique … »

Luke poussa un petit soupir. C’était vrai que l’idée d’aller se faire une bouffe au Bol d’Air n’était pas une mauvaise idée, mais il doutait avoir les moyens financiers de se permettre cela. Enfin, de base Dondéo avait dit qu’il voulait payer sa part, mais quand même … Il n’appréciait pas trop de profiter de la générosité des gens … Même si dans la situation présente, contrairement à ce qu’il en était lors de la première invitation de l’homme, les temps étaient bien plus adaptés pour se livrer à ce genre de relaxation.
« … Merci, au fait … finit-il par prononcer. Franchement, je te dois une fière chandelle, je crois …
- Ce n’est rien. Vu ton état, je n’allais quand même pas rester là les bras ballants … Tu as une bien meilleure figure qu’il y a deux semaines, quand même.
- Encore heureux …
- Et puis j’ai envie de dire, c’est quand même aussi grâce à toi qu’on est encore tous là aujourd’hui. Dans un sens, on te doit peut-être tous la vie … »
Luke roula des yeux, pas certain de savoir dans quel sens interpréter les paroles de son ami.
« Qui est le triple idiot qui t’a dit ça ? soupira-t-il.
- Une certaine Marisa Kirisame, répondit l’homme. »
Là tout de suite, le malade comprit beaucoup mieux ce qu’il voulait dire. Ah oui, bien sûr … Si Marisa lui avait tout raconté, évidemment qu’il était au courant pour ce qu’il s’était passé avec Reimu, et la raison pour laquelle il se retrouvait immobilisé au Eientei … N’empêche, il se demandait tout de même si c’était exactement le cas. Est-ce que Gensokyo se serait vraiment effondré après le sacrifice de la prêtresse, s’il s’était déroulé jusqu’au bout ? Maintenant qu’il considérait la question, Luke trouvait cela étrange … C’est vrai, que se passerait-il si la dernière personne de la lignée Hakurei venait à disparaître ? Que se passerait-il pour Gensokyo … Et pour la barrière ? Si Reimu avait fait usage de cette Carte si meurtrière, c’était pour sauver la contrée des illusions … Alors si c’était pour qu’elle disparaisse aussitôt après … Non, ça ne pouvait pas être ça, c’était stupide. Il n’empêchait que dans un sens, si Luke n’était effectivement pas intervenu, les temps qui auraient suivi pour la région auraient été critiques.
« … Bon, admettons … reprit l’adolescent. Et du coup, tu es venu me voir pour quoi, exactement ?
- Oh, pas grand-chose, juste voir comment tu te portais. Et te remercier aussi. Vraiment, tu n’as pas à considérer ça comme une dette …
- Mouais, comme tu veux. Euh au fait, tu n’as pas vu Reimu aujourd’hui ?
- Hé bien, non … répondit-il. Je ne me suis pas rendu au temple, et je ne l’ai ni croisée sur le chemin, ni au village humain … Pourquoi ça ?
- Euh, non rien … rien du tout … »
L’homme haussa les épaules, dubitatif face à l’attitude du jeunot qui lui semblait bien troublé. Il ne fit toutefois pas d’autre remarque, et préféra passer à un autre sujet. Ainsi, la discussion se poursuivit tranquillement, …

Ailleurs, l’ambiance était tout de suite beaucoup moins éclairée. Limite un peu sombre, même. Mais ce n’était pas pour rien que l’on avait baptisé ces lieux « mondes souterrains ». Et c’était dans le Palais des Esprits de la Terre que dans cette semi-pénombre, différenciée du noir total par la lumière des vitraux et celles des lustres de chandelles au plafond, qu’une certaine kasha circulait en poussant hâtivement son chariot devant elle.
Rin était repartie pour une nouvelle fournée de cadavres à apporter vers leur ultime combustion, dans l’Enfer des Brasiers Ardents. Généralement, il n’y avait pas énormément de déchargement à effectuer chaque jour, et parfois même, il se passait des journées entières sans qu’il n’y ait le moindre corps à jeter dans les flammes. Il était clair que trop peu de monde mourrait quotidiennement dans la population souterraine de Gensokyo, qui ne devait même pas excéder le nombre à cinq chiffres. Et encore, c’était généreux. La plus grande partie étant évidemment représentée par les habitants de l’Ancienne Cité …
Toujours était-il que la fossoyeuse semblait avoir une quelconque envie de zèle, ce jour-ci. Sous la bâche de sa brouette étaient visibles les formes de deux cadavres tout au plus, tandis que la chatte trottait sans perdre de temps dans les couloirs du palais. Son visage assez crispé ne semblait pas exprimer d’émotion précise, si ce n’était qu’une possible fatigue. Ce qui était relativement inhabituel, en opposition avec son enthousiasme quotidien. Et elle poussait le chargement, sans faillir, devant elle.
« Tu devrais faire une pause … »
Elle cligna des yeux, et distingua non loin dans le couloir … La silhouette de Satori qui était appuyée contre le mur de gauche. Le carrelage toujours alternant pourpre et ébène se poursuivait dans la suite de la galerie, laquelle n’était éclairée que de lustres au vu de l’absence de fenêtres. Sa maîtresse la regardait du coin de l’œil, le troisième étant masqué par sa main, montrant une expression tout à fait neutre, presque blasée. Rin ralentit un peu l’allure en s’approchant d’elle, soutenant son regard avec ses yeux félins las. Néanmoins, comme elle ne rajoutait rien ni ne bougeait de là où elle se trouvait … La kasha rompit le contact visuel et regarda à nouveau devant elle, une fois l’avoir dépassée. Après tout, ça n’avait pas été un ordre …
Satori se décolla du mur en voyant la chatte s’éloigner, et leva un bras vers elle. Très rapidement, un éclat violacé apparut au creux de sa paume, et … Sans que la fossoyeuse n’y comprenne quoi que ce soit, un projectile mauve traversa le couloir comme une balle de révolver. L’énorme bruit de détonation qui retentit juste à côté de son pied gauche manqua de faire tomber Rin à la renverse, et la fit s’arrêter quasiment aussitôt après, paniquée.
« Fais une pause. »
Là, par contre, c’était bel et bien un ordre. Encore un peu surprise par la brusque admonestation de sa maîtresse, la kasha se retourna lentement, pour la voir s’approcher à pas mesurés. L’air impassible de Satori avait parfois quelque chose d’effrayant … On ne savait vraiment pas ce à quoi elle pensait. Et c’était d’autant plus terrifiant qu’inversement, tout ce que l’on pensait ne pouvait pas lui échapper. Le fait qu’elle masque volontairement Rin à la vue de son troisième œil, en soi, était presque une faveur …
« Depuis un certain temps, tu n’as de cesse d’agir comme si tu portais tous les maux de ce monde sur tes épaules, lança la maîtresse du palais avec un ton tout à fait neutre. Ce comportement ne me convient pas. Aurais-je commis une erreur en t’envoyant là où nous ne sommes pas censées reposer ? »

Rin ne répondit pas. Elle ne savait pas quoi répondre, en vérité. Un peu penaude, elle ne put que soutenir le regard impénétrable de Satori, duquel elle ne pouvait toujours tirer aucune émotion. Deux semaines … Cela faisait plus de deux semaines qu’elle était rentrée au bercail, après cette journée d’excursion au-delà de la surface. A peine quelques heures s’étaient écoulées quand elle était dehors, au grand air. Et ces quelques heures avaient suffi à ce qu’elle en revienne presque changée mentalement …
Les premiers jours, tous avaient pu sentir un profond sentiment de culpabilité et d’impuissance, en elle. Cette impression s’était bien entendu diluée avec le temps, mais … Elle persistait, encore et toujours là. Et même après ces deux semaines, même après avoir appris récemment que Luke Yakumo était sorti du coma, Rin continuait de sentir le poids de sa propre inutilité dans l’effort commun que le quatuor avait fourni. Elle avait narré tout ce qu’il s’était passé à Satori, n’omettant aucun détail, et sa maîtresse lui avait affirmé qu’elle avait accompli ce qu’elle avait à faire. Elle avait tenté de lui faire comprendre qu’elle n’avait pas failli à sa tâche. Toutefois … la kasha ne semblait pas définitivement convaincue.
« Tout à l’heure, une oni est venue en disant vouloir te voir, signala la fille aux trois yeux.
- … Ah oui …?
- Une certaine Suika Ibuki. D’après ses pensées, elle avait l’air étonnamment enthousiaste à l’idée de passer un peu de temps avec toi et une de ses amies autour d’une bouteille d’alcool de riz.
- Ah, je vois …
- Et comme tu étais à l’autre bout de la cité à ce moment-là, tu imagines qu’elle est repartie déçue.
- Je sais … »
Satori poussa un soupir. Les réponses laconiques de sa subordonnée étaient dissonantes à ses oreilles. A croire qu’elle répondait de manière automatique sans même prêter attention à la signification de ses phrases.
« C’est encore cette histoire qui te perturbe, n’est-ce pas ? reprit-elle. Je n’ai pas besoin de mon troisième œil pour le deviner, sais-tu. Scruter ton visage d’un simple regard suffit à déceler le trouble en ton âme.
- …
- Rin, cesse de tourner en rond. Regarde-moi dans les yeux, dans mes vrais yeux, et dis-moi clairement ce qui ne va pas. En quoi te sens-tu responsable de ce qui est arrivé ? »
La fossoyeuse prit une profonde inspiration, promenant son regard ailleurs dans le couloir. Elle se sentait … hésitante. Elle ne savait pas exactement si c’était de la honte ou autre chose qui en était à l’origine, mais elle ne parvint pas tout de suite à exécuter l’ordre de sa maîtresse. Ce ne fut qu’après plusieurs secondes de coups d’œil jetés dans des directions aléatoires, partout sauf vers le visage de Satori, qu’elle parvint à accrocher son regard sur celui qui le réclamait. Elle put voir les deux yeux violets de celle-ci la dévisager avec attention, mais rien de plus. Toujours aucun sentiment sous-jacent. Pas de reproche, pas d’encouragement.
« … Je … Je n’ai rien pu faire … Pour sauver la prêtresse Hakurei …
- Bien. Revoici l’excuse que tu me présentes à chaque fois. A présent Rin, réfléchis un peu autrement, veux-tu ? Que se serait-il passé si tu n’avais pas été là pour aider ces trois compagnons dans leur quête de sauver notre monde ?
- … Rien de bien différent, j’imagine … Le résultat aurait été le même. C’est comme ce que vous disiez, à propos de Shinki. Même si nous les avions prévenus de l’identité de celle qui se cachait derrière cela, rien n’aurait changé. Au final, Reimu aurait été quand même obligée d’utiliser cette Carte d’Incantation, et quelqu’un aurait dû se sacrifier pour l’empêcher de mourir. Et comme c’est Luke qui s’est dévoué … Mon absence n’aurait pas changé grand-chose.
- Et qu’est-ce qui te fais croire ça ? Ayant pris part au combat, tu as toi-même joué ton rôle, même si ta part de contribution à leur réussite était minime.
- Ce combat n’a servi à rien … soupira la kasha. Shinki se régénérait en permanence. Seul le sacrifice de Reimu a pu y changer quelque chose, à la fin …
- … Tu omets également les deux canalisateurs à fusion que tu leur rapportés, rappela la maîtresse du manoir. Sans toi, ils n’auraient peut-être jamais pu reconstituer le Pentacle originel à temps. »

Rin eut un rire désabusé. C’était de plus en plus perceptible que sa maîtresse cherchait ses arguments. Elle essayait vraiment de la faire déculpabiliser, malgré le fait que la kasha trouvait toujours quelque chose à répondre. Un comportement borné qui était une rare preuve d’irrespect de sa part.
« L’ennui, c’est que reconstituer le Pentacle n’a servi à rien non plus, signala-t-elle tristement. Même quand nous avons réuni les fragments, Shinki a pu déployer le processus de fusion. Et même si le pentacle n’avait pas pu être réuni à temps, le processus de fusion aurait été endigué par la Barrière Hakurei. C’est un peu triste à dire, mais … Au fond … Tout dans cette histoire était déjà déterminé dès le commencement. Quelles que soient nos actions, nous en serions inévitablement arrivés à ce point : Shinki, prise de folie, qui s’attaque à la Barrière Hakurei … »
Satori la laissa parler. Elle aurait sans doute très bien pu lui intimer d’arrêter sa litanie, mais non, elle préféra la laisser exprimer son idée. Rin s’étonnait un peu de ne pas être interrompue dans ce monologue pessimiste, mais comme elle ne l’était effectivement pas, elle n’allait pas y mettre fin au beau milieu.
« … Nous n’étions pas maîtres de ce qui allait se passer lors de la conclusion. C’était un peu comme si le destin était écrit d’avance … Et c’était seulement lors de l’affrontement final qu’enfin, nous pouvions déterminer de la survie ou de la destruction de Gensokyo. Et comme toutes mes actions à ce niveau-là n’ont servi à rien … Au final, je suis un peu responsable pour tout ce qui est arrivé … Et c’est de ma faute si Luke s’est, tout à la fin, retrouvé plongé dans le coma avec peut-être des séquelles à vie. Les choses en auraient sans doute été autrement si quelqu’un d’autre avait été à ma place, ou si j’avais été plus forte … »
Il y avait quelque chose de très étrange, avec le ressenti des quatre combattants sur la conclusion du combat contre Shinki. Comme elle venait de le dire, pour commencer … Rin pensait que l’emploi de l’Ultime Sacerdoce par Reimu était de sa faute. Qu’elle était coupable de faiblesse. Que tout aurait été différent si elle avait été plus efficace au combat. Au contraire, Marisa pensait que l’issue aurait pu être évitée si tous avaient pu unir leurs forces en parfaite coordination, et s’ils avaient tous conjugué leurs efforts dans les dernières minutes pour mener un dernier assaut commun contre la déesse enragée. Quant à Reimu et Luke … Tous deux pensaient que rien ne serait arrivé s’ils s’étaient compris plus tôt. S’ils avaient été capable eux aussi de combiner leurs actions en mettant totalement leurs vieux différends de côté, et en agissant en symbiose et coopération. Qui savait … Peut-être que si une de ces trois conditions avait été remplie, le destin aurait pu être évité et les conséquences moins dures à supporter … Par contre, une chose était commune aux quatre acteurs de ce combat.
C’était que ce combat serait gravé dans leurs mémoires à jamais, et qu’il laisserait une trace ineffaçable au plus profond de leurs âmes. Et de toutes, Rin était peut-être celle qui en était affectée de la manière la moins agréable …

« … Soit, finit par dire la maîtresse du palais. Je suppose qu’il n’y a rien que je puisse dire pour te rendre étrangère à cette idée, n’est-ce pas ?
- Peut-être … Mais si vous pouviez essayer, ça me ferait plaisir …
- C’est précisément ce que je tente depuis quelques minutes, au cas où tu n’aurais pas remarqué …
- Ahahah … Je suis désolée … Au fait, vous saviez, que Reimu utiliserait cette Carte d’Incantation ?
- A vrai dire … Oui. Cela n’arrivait que de manière fugace, mais en vérité, Reimu Hakurei était obsédée par l’idée que sa vie était en danger au moment où elle a visité nos pénates. Par moment, une peur presque irrationnelle s’immisçait dans le fil de ses pensées. C’est de cette manière … Que j’en suis venue à apprendre l’existence de l’Ultime Sacerdoce. Je dois avouer que cela ne m’a guère réjouie sur le coup. De toutes les personnes présentes dans le salon … J’étais peut-être la seule à me rendre vraiment compte d’à quel point la situation était gravissime.
- … Et c’est pour ça que vous m’avez envoyé les aider … Pour empêcher Reimu de se sacrifier …
- C’est vrai. Je voulais, en quelques sortes … nous donner une chance supplémentaire d’éviter le pire. Mais quand je vois comment tu nous en es revenue, je pense par moments que j’aurais dû m’y rendre moi-même … »
Rin rompit le regard avec sa maîtresse, souriant faiblement. Fermant les yeux, elle resta tête baissée vers le sol, la silhouette lasse. Décidément … Satori semblait vraiment se faire beaucoup de souci pour elle. Elle ne laissait rien transparaître ni dans sa voix ni dans ses traits, mais son acharnement à la rassurer était une preuve de son attention à son égard. C’était drôle … D’ordinaire, c’était plutôt l’inverse qui aurait dû se produire … Il revenait au subordonné de soutenir son maître, pas le contraire …
« … Il y a toutefois un dernier point que je souhaitais te signaler. »
La kasha rouvrit les yeux, ceux-ci toujours pendus vers le sol. Son sourire était toujours là, mais il était vague et n’attestait d’aucun enthousiasme ou soulagement quelconque. Elle se contenta d’écouter ce que Satori avait à lui dire …
« Si tu n’avais pas été là, Luke serait mort et enterré. Tu te crois responsable de l’état dans lequel il se trouve, mais sans ta présence sur le champ de bataille, c’est dans une condition bien moins enviable qu’il se trouverait, dorénavant. Demande-toi un peu en combien de morceaux l’aurait-on récupéré s’il avait fait sa chute de cent mètres. »
La chatte releva d’un coup la tête, et regarda sa maîtresse dans les yeux, surprise. Sa voix … Elle … Quand Rin dévisagea Satori, elle eut soudain une espèce de choc. Sa maîtresse … Lui souriait. Un … un sourire, plein de bienveillance. Et sa voix … Elle avait été à cette même image aussi … Quelque chose de totalement différent que de coutume. La différence avait été si flagrante qu’elle avait eu le don de la faire sursauter. Presque incompréhensive face à cette attitude, la fossoyeuse resta sans rien dire, apathique, les bras ballants. Et elle vit, incrédule, Satori lever doucement les siens vers elle.
« … Allez, arrête de te tourmenter, et viens dans mes bras, ma petite … »
Rin resta sans réaction encore quelques instants. Puis, sans se retenir davantage … Elle se précipita sur sa maîtresse, et se jeta presque littéralement dans ses bras, malgré le fait que Satori elle-même était plus petite qu’elle …
C’était un fait, la confiance en soi de la kasha en avait pris un sale coup suite à l’épreuve qu’ils avaient traversée. Mais avec l’aide de ses proches, de ceux qu’elle considérait comme sa propre famille … Ces blessures psychiques finiraient bien par cicatriser pour disparaître complètement. Et pour atteindre ce but, Satori ferait tout ce qui était en son pouvoir pour lui offrir le repos. Il n’y aurait plus qu’à laisser le temps faire son office, et gommer les innombrables plaies qui saignaient ceux qui s’étaient dressés contre Shinki, qu’elles soient physiques ou morales …

« Bon hé bien, bonne journée à toi, Luke. Rétablis-toi vite.
- Ouais, merci d’être passé, Dondéo. Et encore merci pour m’avoir apporté ici. »
L’homme fit un signe de la main pour lui signifier qu’il n’y avait pas de quoi, puis referma lentement la porte coulissante qu’il avait ouverte sur le point de partir. De nouveau seul dans sa chambre, le blessé poussa un profond soupir. Ca avait vraiment été gentil de sa part de passer le voir. Bizarrement, Luke prenait petit à petit conscience qu’il y avait vraiment des gens qui s’inquiétaient pour lui, dans son entourage …
Ce n’était pas pour l’étonner tout particulièrement, bien sûr. Simplement qu’au fond, il n’y avait jamais réellement prêté attention. Enfin, à part à propos de Marisa … Pour les autres, Reisen, Dondéo, et Reimu … Ce n’était que maintenant qu’il le découvrait … La tête penchée vers les couvertures, Luke demeurait profondément pensif, ne sachant plus trop quoi penser exactement. Et ce fut sans réelle surprise qu’il remarqua du coin de l’œil une forme jaillir du néant non loin à sa droite.
« Coucou, mon grand ! »
Le jeune homme releva la tête dans un réflexe assez mou, puis la tourna en direction de la voix qui venait de surgir. Autant dire que la dernière fois qu’une telle chose s’était produite, il avait fait un bond en arrière qui lui avait détruit les vertèbres lombaires, et le rebord de la fenêtre en prime. Maintenant, c’était limite si ça ne l’étonnait plus …
C’était moche d’être blasé.
« … Salut, Yukari. C’est plus « mon petit », maintenant ? »
La tête de la youkai des barrières jaillissait d’une barrière spatiale oblique, qui faisait comme une fenêtre diagonale dans le néant. Elle était située à un mètre et demi du sol, et sans perdre plus de temps, la femme blonde écarta d’un petit mouvement le bord de sa faille et l’élargit sur le côté. Elle transforma ainsi la fenêtre en véritable porte, et prit pied dans la chambre, laissant son entrée se dissiper derrière elle alors que ses deux nœuds papillons se rejoignaient d’eux-mêmes …
« Oh non, ça n’est guère adapté à ton cas, dorénavant, argua-t-elle avec bonne humeur. Tu as dix-neuf ans après tout, non ?
- … Ahah, mouais, d’accord. Enfin, ne reste pas debout et viens t’asseoir … invita-t-il en désignant la chaise du menton. »
C’était sûr et certain que Yukari n’avait pas changé son surnom pour une bête question d’anniversaire, mais toujours fut-il qu’elle conserva son petit sourire en s’asseyant sur le meuble quitté par Dondéo quelques dix minutes plus tôt. Comme pour ne pas changer, la youkai millénaire gardait cet air mystérieux qui la caractérisait tant … Aucune émotion n’était perceptible derrière, si ce n’était qu’une bienveillance constante …
« Ca tombe bien n’empêche, tu étais la deuxième personne que je voulais voir … précisa-t-il. Merci de m’avoir-…
- Chut ! coupa-t-elle avec un doigt sur la bouche et un air de malice. Voyons, ce genre de chose ne se dit pas ! Sans compter que je n’ai joué qu’un rôle minime dans tout ceci, tu en es bien conscient.
- … Euh, soit … Je crois surtout que tu commences à en avoir assez que je me tue à toujours te répéter la même chose … »
Soit dit en passant, s’il comptait le nombre de fois qu’il avait dit « merci » ces derniers temps, le jeune homme se doutait qu’il aurait de quoi s’inquiéter des statistiques. Toutefois, sa remarque n’eut pour seul effet que de faire rire sa protectrice, réaction qu’il jugea parfaitement normale de sa part … Après s’être reprise, Yukari le regarda de nouveau, attentionnée.
« Tu sais, Luke. Si j’étais toi, je pense que je serai vraiment très fière de ce que j’ai fait. Je ne suis pas certaine de si tu te rends compte de la grandeur de l’exploit que tu as accompli.
- … Ne me parle pas d’exploit, s’il te plait. Je n’ai fait que sauver la vie de Reimu, c’est ça, et rien de plus. Le reste m’importe peu …
- … Hm. »
Là, le jeune homme eut une sensation extrêmement bizarre. Pendant quelques secondes … Le visage de Yukari sembla se décomposer sous ses yeux. Ce qui, contrairement à tous les autres phénomènes improbables qui accompagnaient cette personne, eut le don de lui paraître tellement absurde qu’il n’y crut pas tout de suite. Cette vision surnaturelle de celle qu’il considérait comme une mère adoptive disparut cependant trop vite pour qu’il puisse en tirer un jugement, et voyant la figure de la youkai reprendre des teintes plus habituelles, il considéra ce court moment comme un simple tour de son esprit fatigué …

« … Quoi qu’il en soit, se reprit-elle. La tradition veut que tu te retrouves en piteux état à l’issue de chaque incident qui pimente la vie de Gensokyo, et cette fois-ci ne déroge pas à la règle. Tu sais, ça ne doit plus être un secret pour toi, mais tu commences réellement à m’inquiéter …
- Ahahah … C’est ma faute, j’en suis le seul responsable … Si ça se trouve, il doit y avoir une portion de mon génome qui porte la mention « suicidaire notoire » dans ses séquences d’acides nucléiques, qui sait …
- Pardon ?
- Non rien, déformation professionnelle. Enfin, façon de parler ! »
Ce fut au tour de Luke de rigoler tout seul. Au moins, maintenant, il avait un seul sujet avec lequel il était quasiment sûr de coincer Yukari !
« C’est cela, mon grand, fit-elle. En attendant … assure-toi de bien guérir pour pouvoir voler de tes propres ailes de nouveau. Tu sais très bien que tu as besoin de Gensokyo, et dans un sens, Gensokyo aussi a besoin de toi …
- Allons, n’exagérons rien … Enfin … »
Luke s’était mis à réfléchir à tout autre chose, entretemps. Au fond, ça le perturbait toujours, et … Il n’avait jamais obtenu de réponse, en fait, de qui que ce soit. Qui savait, peut-être que la youkai des barrières …?
« … Hé, Yukari. Dis-moi … Est-ce que tu sais pour quelle raison Shinki aurait voulu faire fusionner Gensokyo avec Makai ? »
Le silence s’installa dans la chambre. Le jeune homme fixa longuement son interlocutrice, laquelle resta avec un visage totalement inexpressif et immobile pendant de lentes, très lentes secondes. Très … très lentes. Pendant un moment, le garçon se demanda carrément si le temps n’avait pas été arrêté à son insu, mais le tic-tac régulier de l’horloge lui rappelait que ce n’était pas le cas. Hé bien alors, que se passait-il ? Il … avait posé une question fâcheuse ? Dit un truc qu’il ne fallait pas ? Il commençait à se sentir une boule au ventre, quand la youkai finit par lâcher un soupir. Et après cela … Elle soutint son regard, mais cette fois avec un air grave. Plus de fantaisie mystérieuse ou de faux-semblant, non, là, elle était vraiment sérieuse. Et autant le dire tout de suite, Luke avait l’impression d’avoir commis une erreur.
Cette gravité de la part de Yukari … faisait peur. ( ♫ )
« … Pour commencer, tu me poses cette question alors que tes amies ont tout fait pour que les tenants et les aboutissants de cette affaire ne s’ébruitent pas. Théoriquement, moi-même ne devrais pas être au courant de ce qu’il s’est passé, que ce soit à propos de l’Ultime Sacerdoce ou du Pentacle de Croisée des Chemins. Cela te semble si … « naturel », que je sois informée de tout ce qu’il se passe en temps réel à Gensokyo ?
- … Euh … Mais … Je, j’suis désolé … baragouina-t-il, soudain extrêmement embarrassé. Je, j’ai pas réfléchi plus loin que …
- Ne te tourmente pas avec ça, rassura-t-elle. Après tout, dans un sens … Tu n’as pas totalement tort … Néanmoins, sache tout de même une chose. Aussi capable et puissante que je pourrais te paraître … Tu dois comprendre que moi aussi, j’admets mes limites. Des limites qui, même si tu les estimais tellement hautes qu’elles en seraient négligeables pour toi, représenteraient un avantage certain pour d’autres personnes dont tu es totalement incapable d’imaginer le pouvoir dans l’état actuel des choses. Est-ce que tu conçois bien cela ? »
Luke ravala sa salive et acquiesça lentement, se faisant tout petit dans son matelas. Sa gorge lui semblait sèche, stérile. Pour la première fois … Yukari lui faisait vraiment peur. Maintenant, il n’avait plus qu’à écouter les paroles qu’elle allait lui apporter, des paroles qui cette fois ne seraient sans doute pas pour le rassurer.

« Tu te doutes bien qu’il n’y avait aucune motivation de conquête ou de folie des grandeurs quelconque là-dessous, expliqua-t-elle en poursuivant. Shinki n’est pas une personne séduite par l’idée de richesse. Au contraire, même. Ce qui est clair, en revanche, c’est qu’elle est prête à tout pour servir ses desseins, qu’ils soient sombres ou nobles. Et c’est là que nous en arrivons au nœud du problème, Luke.
- … Quel problème …?
- Dans le combat qui vous a opposé, vous quatre, à Shinki. Qui se battait pour la cause la plus juste ? »
La question, posée avec un sérieux des plus déstabilisants, eu le don de troubler profondément celui à qui elle avait été adressée. Qu’est-ce que … Qu’est-ce que Yukari essayait de lui dire ? Non, enfin … Ce n’était pas vrai … Ca ne pouvait quand même pas ?!
« Mais … Mais ça parait évident, non ?! s’exclama-t-il presque, effaré. C’était, c’était nous ! Nous nous sommes battus pour sauver notre terre ! Pourquoi cette cause aurait-elle été injuste ?!
- Attention, je ne dis pas que la raison pour laquelle vous avez lutté était infondée, précisa-t-elle. Je veux simplement dire que jusqu’à présent, tu n’as pas essayé de considérer le point de vue de celle que tu as combattu. Il est commode d’admettre que son attaque soudaine contre la barrière Hakurei était motivée par un coup de folie ou de rage, mais je parle plutôt des raisons qui, comme tu me le questionnes, l’ont poussée à mettre en place le Pentacle de Croisée des Chemins. Considères-tu toujours que votre vocation d’empêcher cette « catastrophe » de se produire était quelque chose d’indiscutablement juste ?
- … Mais … Qu’est-ce que tu essaies de me dire …?
- Imaginons, Luke. Je dis bien imaginons, ceci n’est rien de plus qu’un exemple. Si tu avais la possibilité de sacrifier les paysages d’une contrée comme Gensokyo pour venir au secours de milliers de vies en danger de mort, le ferais-tu ? »
Les pensées du jeune homme se mirent soudain en branle. Qu’est-ce que c’était que cette question ?! Que … Que devait-il y répondre ?! Yukari essayait de le tester, c’était indubitable ! Mais … Mais qu’est-ce qu’elle attendait de lui ? Sans s’en rendre compte, Luke s’était soudain mis à suer à grosses gouttes …
… Alors, il se mit à réfléchir plus ou moins posément à la terrible question, essayant de prendre une certaine distance, un certain recul. Des milliers de vies en danger … Yukari avait vraiment frappé dans un point sensible. Ce n’était que maintenant qu’il s’en rendait compte, mais depuis qu’il était arrivé à Gensokyo, Luke accordait une valeur aux vies humaines bien plus importante que n’importe quoi. Enfin, aux vies humaines comme à n’importe quelle vie, qu’elle soit youkai ou autre. C’était … quelque chose d’unique. Une vie, chacun n’en avait qu’une seule. Et une fois qu’elle était perdue, on ne pouvait ni la récupérer, ni espérer que quelqu’un serait là pour la rendre. C’était … Ce que lui avait appris Marisa.
Tandis que les paysages d’une région … Autant on pouvait les perdre, autant on pouvait s’en souvenir, ou faire en sorte de pouvoir les reformer … Même si c’était les paysages de cette même région qui l’avait recueilli et protégé … Au final, objectivement, la réponse coulait de source pour le jeune homme. Mais subjectivement, non, c’était une autre histoire. Son cœur n’était pas d’accord. Mais comme il fallait qu’il prenne une décision …
« … Je … je … Je le ferais … répondit-il à contrecœur.
- … Je vois …
- Mais, qu’est-ce que tu attends de moi exactement ?!
- Rien en particulier, Luke. Je souhaitais simplement t’amener à réfléchir sur la question … Et te faire comprendre que parfois, les motivations qui nous animent ne sont pas toujours les meilleures. Même si l’on est obstinément persuadé de la noblesse de ses convictions.
- Alors … Alors Shinki avait une raison d’agir bien plus « noble » que ce que l’on croyait ? Tu … Tu penses qu’on aurait dû la laisser faire …?
- Je ne souhaite pas répondre à cette question, Luke … En revanche … Une chose est certaine. Quoi que vous eussiez fait, le résultat final aurait sans doute été le même. La barrière Hakurei elle-même est l’unique responsable de l’échec de Shinki, et le véritable rôle que vous avez joué, c’est de l’empêcher de réduire Gensokyo à néant. Et pour te rassurer un tant soit peu … Sache que je considère votre attitude comme la bonne qui était à adopter. »
Et sur ce, l’air grave s’évanouit, au grand soulagement du jeune homme. C’était … C’était fini. Quel moment … effrayant. Yukari venait de lui imposer ni plus ni moins qu’une véritable épreuve philosophique. L’avait-il passée avec succès ? Il n’en savait rien, mais il espérait vraiment que ça n’arriverait plus trop souvent …
Yukari se leva alors, et fit quelques pas en avant. Luke la suivit du regard, inquiet et intrigué, quand elle poussa un nouveau soupir.
« … Je suis désolée de t’avoir ainsi troublé, s’excusa-t-elle. Ne commence pas à culpabiliser pour tes actes, car il n’y a en vérité aucune raison à cela. La cause pour laquelle tu t’es battue était bel et bien juste, et rester les bras croisés aurait au contraire précipité notre perte à tous.
- Hm … D’accord … Je, je réfléchirai un peu plus à l’avenir quand même …
- C’était ce que je voulais te faire comprendre. Si c’est ce que tu as entendu, tant mieux ! »
Elle se tourna vers lui, lui adressant un regard bienveillant. Derrière elle, une nouvelle faille s’était ouverte. Elle eut une dernière mimique tendre envers son protégé, lequel sourit faiblement, plus décontracté que tout à l’heure quand même.
« … Si tu te demandes … Il n’existe que deux personnes dont j’ai réellement crainte, précisa-t-elle. »
Elle se tourna vers la faille, laissant un Luke soudain perplexe derrière elle.
« … Shinki en fait partie. »
Et seul le néant seconda cette phrase, alors que Yukari disparaissait définitivement de la chambre clinique …


Dernière édition par Lukeskywalker62 le Dim 28 Oct - 0:30, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Sam 27 Oct - 22:46

Une fois de plus, le garçon se retrouva seul avec son égo. Tout de même … Que les deux personnes qu’il souhaitait remercier se présentent le même jour, successivement, alors que Reimu n’était pas là … C’était à croire qu’ils avaient prévu leur coup ? Bon, pour Dondéo, c’était quand même fort peu probable. Par contre, pour Yukari …
« … »
… Ce n’était pas se poser toutes ces questions qui allaient faire évoluer les choses. En jetant son regard sur la pendule qui lui faisait face, Luke put constater avec surprise qu’il était déjà presque seize heures. La visite de la youkai avait été relativement courte en ce qui la concernait, mais sa discussion avec Dondéo avait duré bien plus longtemps qu’il s’en était rendu compte. Mine de rien, sous ses airs un peu insaisissables, le manieur d’air se révélait être quelqu’un de franchement sympathique. Le jeune homme avait parfois un peu de mal à appréhender sa manière de pensée qui tantôt était prévisible, tantôt était complètement inattendue, mais ça n’empêchait pas le fait qu’entretenir une discussion avec lui était agréable. Au fond, il faudrait quand même que Luke cherche à le connaître un peu plus …
Enfin, maintenant qu’il se retrouvait seul … Il n’avait plus rien à faire. Un peu désintéressé, il pivota ses yeux à sa droite, pour observer la commode sur laquelle se trouvait toujours sa veste neuve pliée et son tas de bouquins lunariens. Ses yeux las continuèrent de fixer les manuels, lesquels lui donnaient l’impression de lui faire les yeux ronds … Ah, décidément, il n’avait pas des masses bossé ces derniers temps … Sauf que voilà, pour le coup, Luke n’avait vraiment pas envie de bosser. Pas pour l’heure. Et comme Luke avait maintenant l’autorisation de se lever plus longuement …
Il retira la couverture qui masquait le bas de son corps d’un geste rapide, et écarta les mâchoires pour pousser un grand bâillement à peine masqué par sa main. A peine ceci fait qu’il s’appuya sur sa main gauche dans le matelas et pivota dans la direction opposée, passant ses jambes sur le côté du lit surélevé. Et la seconde suivante, il était debout, étirant son unique bras valide. Ces derniers jours, c’était vrai que son état physique s’était grandement amélioré. Autant après son réveil, il se sentait toujours engourdi, et réduit à l’état de loque … autant maintenant, il pouvait marcher et se mouvoir avec bien plus de clarté. Pas fâché de pouvoir se balader un peu …
Le seul ennui, c’était le pyjama qu’il portait. Pour le haut, il n’avait pas trop le choix à cause de son bras plâtré, il s’agissait d’une pièce de toile assez légère mais bien couvrante qui affichait une couleur grisâtre et on ne pouvait plus sobre. Quant au bas, c’était un pantalon dans la même matière et aux mêmes attributs, mais l’ensemble lui donnait vraiment un air négligé. Il n’avait jamais été très soucieux de son apparence vestimentaire, mais fallait pas abuser non plus ! Et comme il n’était pas capable de changer de tenue en claquant des doigts ou en s’entourant d’éclairs rouges, il se rendit sans trop tarder jusqu’à l’armoire où étaient consignés ses habits et ses affaires. Après l’avoir ouverte toujours de sa main non dominante, il scruta l’intérieur où étaient visible quelques paires de sous-vêtements, un pyjama de rechange, et bien sûr, son jean raccommodé et ses chaussures. Et en regardant son bas de tissu bleu délavé, Luke eut une pensée hâtive.
« Ca va être dur avec un bras dans le plâtre … »
Avant de manquer de se frapper la tête de la main. Sauf qu’ayant l’habitude d’accomplir ce geste avec la droite, laquelle était immobilisée, il ne put exécuter ce réflexe de désarroi. Ses pouvoirs du fer … Il avait complètement oublié. Evidemment que c’était moins facile de faire certaines choses avec un bras dans le plâtre … Mais Luke avait des capacités qui lui permettaient de pallier à ce manque, et il les avait totalement négligées après sa sortie du sommeil. Il fallait croire que le coma n’était pas bon non plus pour la mémoire …
Et ce fut donc sans aucun mal qu’il contrôla le fer présent dans le cintre qui suspendait son jean, et amena celui-ci à lui. Visiblement, son accident n’avait laissé aucune séquelle sur l’emploi de ses pouvoirs … Il pouvait toujours s’en servir sans le moindre problème. Dire qu’il avait galéré pour se déshabiller dans la salle de bain jusqu’à ce jour … Ce qui était intéressant, avec les pouvoir du fer, c’était qu’ils pouvaient avoir une dimension autant guerrière que pratique. Généralement, quand il était de sortie pour un incident – ce n’était arrivé que trois fois, en fait –, c’était la première qui était mobilisée en majorité … Mais le reste du temps, au quotidien, c’était l’aspect utilitaire qui prenait le dessus. Que ce soit pour amener à soi des objets lointains quand on avait la flemme de se lever, pour transporter des charges lourdes sans se fatiguer ou s’éclater les vertèbres lombaires, pour se déplacer rapidement d’un endroit à un autre, pour chasser ou pour rapporter le gibier … C’était presque amusant, parce qu’il n’y avait qu’à Gensokyo qu’il pouvait réellement intégrer cette partie de lui-même à son quotidien sans avoir peur que quelqu’un ne le remarque. Parce qu’ici, c’était presque considéré comme normal … Et personne ne le regarderait de travers en faisant ça …
Après s’être habillé plus convenablement à l’aide de ses pouvoirs, Luke sortit donc de la chambre vingt trois, chaussé et vêtu de son jean en guise de pantalon de pyjama.

( ♫ ) En marchant dans les couloirs du Eientei, le jeune homme ne put s’empêcher de trouver tout ceci … vraiment inattendu. D’ordinaire, quand on disait « hôpital », on avait l’image de longs couloirs blancs, carrelés et emplis d’une odeur de produits chimiques stérilisants. Sauf que là, non, pas du tout … Les galeries où s’alignaient les portes coulissantes des chambres étaient décorées de manière certes mesurée, mais donnaient une atmosphère vraiment accueillante. Les dessins de bambous sur les murs, le sol de parquet ciré, la lumière arrivant des grandes fenêtres desquelles on pouvait admirer la forêt qui s’étendait sans fin … Mine de rien, des efforts avaient été faits pour mettre les patients à l’aise dans ce secteur, et ça se sentait. Pour peu qu’ils daignent bien sortir de leurs chambres qui étaient bien plus spartiates …
Le bras droit enserré dans sa gaine et plaqué contre son buste, Luke avançait donc nonchalamment dans le couloir, attentif aux petits détails qui faisaient la richesse de ces lieux. Par moments, une ou deux lapines le croisaient et lui adressaient le bonjour, ce à quoi il répondait avec bonne humeur. Mis à part le passage occasionnel d’infirmières qui pour une raison ou une autre allaient voir leurs patients par le chemin publique, il n’y avait personne dans ces couloirs. C’était peut-être une bonne chose qu’il n’y ait pas trop de blessés ou de malades, remarque … Au moins, Gensokyo se portait bien …
A force de déambuler dans les couloirs, Luke finit par atteindre … Quel endroit, au juste ? Il n’avait aucun repère ! Il était loin d’être perdu car son sens de l’orientation n’était pas si désastreux, il saurait revenir de lui-même à sa chambre, mais il n’avait juste pas d’idée d’où il pouvait se trouver comparé au bâtiment. Enfin, vu la tête de l’endroit, il aurait dit qu’il se trouvait dans le hall d’entrée. Et quand la double-porte de la salle s’ouvrit en laissant entrer une petite troupe d’autres lapines chargées de sacs en mailles tressées vides, il put voir les couleurs de dehors lui confirmer sa théorie. Bien … Il ne savait pas si c’était forcément une bonne chose pour lui d’aller dehors, surtout avec comme simple protection contre l’éventuel froid que son pyjama et son jean, mais pour une fois, il avait bien envie de prendre l’air. Et puis, ce n’était pas pour cinq petites minutes …
Arrivant à la porte d’entrée, Luke poussa l’un des battants doucement, et put se rendre bien vite compte qu’il ne faisait pas si froid que ça. Le printemps était bien installé, le soleil brillait dans le ciel, et les bambous qui encadraient le manoir devaient le protéger du vent. La température était douce, agréable … Pas de souci à se faire, en perspective. Il sortit donc de l’établissement, de son pas lent et indolent.
Dehors, il y avait une petite agitation. Le tout était encadré par une petite palissade qui devaient sans doute faire le tour du bâtiment, et dans l’espace ainsi délimité, le jeune homme put voir de nombreuses personnes affairées à entretenir de multiples potagers rectangulaires. C’était le temps des plantations. La terre labourée était très vite enrichie de graines ou de pousses diverses, même si au vu de l’espèce majoritaire qui peuplait le Eientei, Luke se doutait qu’il s’agissait essentiellement de carottes. Il s’avança un peu, se trouvant sur le large sentier qui menait de l’entrée vers une ouverture dans la palissade. Entre les zones cultivables se trouvaient d’autres sentiers également, qui devaient sans doute servir à accéder aux potagers les plus éloignés. Aussi, l’un des chemins longeait les façades du Eientei, et …
Luke s’arrêta soudain, peu de temps après s’être arraché à la contemplation des espaces cultivables du manoir. Il avait ainsi déjeté son regard en avant, et … celui-ci avait croisé une silhouette mouvante à quelques pas de lui, qu’il ne remarquait que maintenant. Une jeune fille en tenue blanche et rouge qui n’arrêtait pas de tourner en rond, comme si elle faisait les cents pas, tête penchée vers le sol, et visiblement indécise.
« Euh … Reimu ? »

Quand la prêtresse entendit soudain son nom résonner à moins de trois mètres d’elle, le fil de ses pensées fut interrompu d’un seul coup et elle releva la tête avec un air benêt. Le temps qu’elle réalise ce qu’il se passait au juste, elle s’était arrêtée, et fixait le garçon avec insistance. Puis, elle sursauta légèrement, surprise.
« Ah, euh, Luke ? Tu, tu es dehors ?
- Ben euh, oui … On m’en a donné le droit, ce matin …
- Ah … Hahaha, euh … »
D’un coup, grand moment de solitude. Luke ne sut pas quoi, mais il comprit très vite que quelque chose clochait profondément dans la situation actuelle. Un truc qui rendait la situation en question cocasse, et qui mettait mal à l’aise aussi bien Reimu que lui-même.
En fait, la prêtresse essayait de le cacher, mais elle était là depuis un moment et elle n’avait eu de cesse d’hésiter si oui ou non, elle allait entrer dans ce bâtiment. D’une, elle était en retard. De deux, elle était taraudée depuis la veille sur ce qu’il s’était passé, et elle n’avait toujours pas réussi à prendre sa décision. De trois, elle avait peur de faire ou de dire quelque chose de travers. Et là, d’un seul coup, alors qu’elle continuait de peser le pour et le contre … Luke tombait du ciel et prenait la décision à sa place. Elle était du coup totalement prise au dépourvu, incapable de savoir comment réagir. Ce qui laissait un silence plus évocateur qu’autre chose, et une sale impression de malaise partagée entre les deux …
« … Euh, par contre je n’ai … Enfin, ce n’est pas trop conseillé que je me balade tout seul … tenta Luke en se grattant la nuque. Dis euh, ça te dérangerait pas de … m’accompagner un peu …? »
Sa voix s’était faite toute petite à la fin de la question, qu’il avait bien mis vingt secondes à trouver la bonne formulation. Malheureusement, malgré tous ses efforts, impossible de se débarrasser de ces « euh » récurrents. Dingue … Il se sentait si fébrile … Il espérait vraiment ne pas avoir dit de connerie, son cœur battait la chamade dans sa poitrine comme pour lui signaler qu’il était le type le plus maladroit de la création …
Reimu ne mit heureusement pas trop de temps à répondre.
« Mais, mais bien sûr que non … marmonna-t-elle. Enfin euh, on va où ?
- Je ne sais pas trop … J’essaie de visiter un peu, mais pour l’instant j’aimerais bien prendre un peu l’air …
- D’accord … Peut-être qu’on devrait faire le tour ? »
Luke acquiesça, charmé par l’idée. L’ambiance entre les deux était devenue vraiment … très particulière. Vu la séparation brusque qu’ils avaient eu la veille, et les retrouvailles tout aussi brusques qu’ils avaient maintenant … C’était difficile de faire la transition. L’ambiance gênée ne se dissipa pas tout de suite, loin s’en fallut …

( ♫ ) Ainsi, dans l’air de la fin d’après-midi, Reimu et Luke commencèrent à marcher doucement le long des sentiers qui entrecoupaient les potagers. Ils demeuraient constamment l’un à une certaine distance de l’autre, presque par prudence … Enfin, en restant quand même proches tout de même. En se promenant le long des façades du Eientei, d’autres plantations et arbres fruitiers se révélèrent, symbole d’abondance dans ce lieu reclus de tout. Au final, même s’il n’y avait guère plus que du feuillage ou des bourgeons … Il fallait admettre que les lieux avaient leur charme. Un charme certes un peu ésotérique, mais un charme quand même. Ce qui eu le don de détendre un tant soit peu l’atmosphère …
« Ca me rappelle que je voulais postuler pour donner un coup de main aux agriculteurs … remarqua Luke.
- Ah, oui ? Ce ne serait pas un peu fatigant ?
- Ben, je ne sais pas, mais je préfèrerais sans doute ça à la chasse … M’enfin, maintenant que je suis dans cet état, ça ne va pas être possible …
- …
- Hé euh, c’est pas ta faute, hein ! paniqua-t-il. C’est pas du tout ce que je voulais dire ! Tu n’y es pour rien, rien du tout … Alors ne culpabilise pas, s’il te plait … »
Mais quel triple con … Voilà ce que c’était de parler plus vite que l’éclair … Il avait fait plus ou moins d’efforts pour amener un climat stable entre eux deux, mais si c’était pour tout foutre en l’air en une dizaine de mots … Heureusement, Reimu eu l’air de ne pas s’emmurer dans son silence coupable.
« Merci, Luke … murmura-t-elle.
- … Euh, de quoi ?
- Merci de m’avoir sauvée. »
Il eut un léger sursaut, surpris d’entendre une telle chose. Lui jetant un regard nerveux, toujours en train de marcher, ses yeux croisèrent ceux de Reimu qui … Qui faisaient de même. Pendant une fraction de seconde, la prêtresse et le manieur de fer se fixèrent droit dans les yeux … avant de subitement détourner la tête vers ailleurs, gênés. Et sans le savoir, ils … Ils s’étaient rapprochés. Seul un petit mètre les séparait. Par contre, impossible pour eux de se regarder en face de nouveau …
« … Hm, c-ce n’est rien … balbutia-t-il. Tu ne me dois rien, tu sais …
- Arrête avec cette rengaine … rétorqua-t-elle avec plus ou moins de verve. Je me moque de ces histoires, tu sais … Je voulais juste que tu saches que je te suis vraiment reconnaissante, même si je ne te l’ai jamais montré …
- Hé bien … d’accord … »
L’obsession de Luke à vouloir perpétuellement être redevable envers quelqu’un pour quoi que ce soit avait quelque chose de trop cartésien aux yeux de Reimu. Elle commençait à se demander si le jeune homme n’avait quand même pas l’intention de rembourser chaque chose que les gens avaient faite pour lui, que ce soit en service ou en argent. Dieu sait qu’il en serait capable … Enfin, elle pourrait peut-être dire ça si elle avait le loisir de le connaître un peu plus. Elle ne pouvait quand même pas se permettre de faire de telles approximations sur lui alors qu’elle n’avait commencé à lui parler il n’y avait même pas une semaine …
« Essaie d’oublier un peu tout ça, tu veux bien ? proposa-t-elle. Le passé est le passé, ça ne sert à rien d’en garder les … mauvais souvenirs.
- … Oui, sans doute. Si on veut regarder vers le futur, il faut commencer par vivre le présent, je suppose … Et … essayer de faire en sorte que nos rêves se réalisent …
- Hm, tu as des rêves, Luke ?
- Hé bien, comme tout le monde j’imagine ! répondit-il avec une précipitation bizarre. L’un d’entre eux par exemple, c’est de devenir médecin et de soigner les gens qui souffrent … Même si bon, je suis encore loin d’y parvenir …
- … Tu y arriveras si tu y crois. On m’a souvent dit que la seule limite à nos capacités, c’est celle que l’on se fixe soi-même …
- Ca doit être vrai … »

Ils avaient déjà bien avancé. A présent, ils étaient passé derrière le Eientei. La situation était à peu près la même, excepté que … Là, ce n’était plus des potagers, mais un véritable jardin garni de plantes et de buissons exotiques qui poussaient en toute liberté. La palissade ne se cantonnait pas à faire le tour du bâtiment, mais elle offrait une extension postérieure dont il était impossible d’estimer la longueur depuis leur point de vue. On voyait juste les hautes silhouettes lointaines des bambous de l’autre côté, qui donnaient juste une idée que le jardin était plutôt vaste …
Luke et Reimu ne s’y aventurèrent pas néanmoins, préférant rester dans les chemins battus. Les temps étaient calmes et sereins … C’était presque reposant, rien que de regarder toute cette nature s’épanouir ici malgré la saison qui ne faisait que commencer. Après un petit temps de silence, la prêtresse pensa à quelque chose, et reprit alors la parole.
« Et … les autres rêves, c’est quoi ?
- Euh … »
Et là, un blanc. Luke eut soudain un rire nerveux, et fit un grand sourire bien forcé.
« C’est … C’est un secret ! J’te le dirais pas ! fit-il, pas convaincu lui-même.
- Tiens donc ? Monsieur aurait des choses à cacher ? tenta Reimu avec un air suspect.
- Haha … hahahahah ! »
C’était pas bon … Pas bon du tout ! Luke tentait de cacher ça sous des airs rieurs, mais au fond, il n’en menait pas large. L’ambiance était en train de devenir dangereuse … Si ça continuait dans ce sens, il allait finir par dire une bêtise … Une énorme bêtise …
« … Allez, euh, assez parlé de moi ! changea-t-il de sujet. Et si c’était pas toi, plutôt, qui me parlais de tes rêves ?
- Hein euh, comment ?! Mais je, je …
- Allez, tu devrais bien en avoir au moins un à me raconter ! encouragea-t-il. A ton tour ! »
Il eut beau essayer de la taquiner un peu, ça ne sembla pas vraiment la convaincre. Au contraire, même, Reimu ne semblait vraiment pas avoir envie d’en parler. Vu le silence gêné qui revint en force pour agrémenter la promenade, il apparut évident qu’un point sensible avait été touché. Et de nouveau, Luke sut qu’il s’était comporté comme le dernier des demeurés. Toujours réfléchir avant d’ouvrir la bouche, toujours … Si lui avait des raisons de ne pas discuter d’un de ses rêves, Reimu aussi devait en avoir …
« … Parlons d’autre chose, s’il te plait … finit-elle par demander.
- D’accord … Apparemment, mon bras sera complètement guéri d’ici un mois. Je pourrais alors retirer ce plâtre, et après une semaine de rééducation, ce sera fini. J’ai hâte d’y être …
- Hm … Et … Tu nous raconteras ce qu’il t’est arrivé avant ton entrée à Gensokyo, alors ?
- … Oui. J’ai vraiment besoin de me soulager de cette histoire, mais … Autant le faire quand je n’aurai pas d’autre souci à côté. Et puis, tu dois savoir que j’ai besoin d’un peu de préparation aussi … »
Elle acquiesça. A ce moment-là, les deux se rendirent compte que leur tour du Eientei était terminé. Ils étaient revenus juste devant le bâtiment, et la porte d’entrée n’était plus très loin. La balade était passée plutôt vite …
« … Bien … Je crois que je vais devoir y retourner, soupira le jeune homme. Ce soir, Reisen doit apparemment me faire subir un nouveau traitement …
- Je vois … Hé bien, dans ce cas, je … Je serais bien restée avec toi, mais j’ai quelques petites choses à faire …
- Ce n’est rien. C’était vraiment sympa, cette balade … »
Ils se regardèrent de nouveau. Pendant … Une, deux, trois secondes … Puis Luke serra les lèvres et détourna le regard vers le sol, au même moment où celui de Reimu était mystérieusement attiré par un objet invisible dans le ciel. Décidément …
« … Au revoir, Reimu, articula-t-il presque à regret.
- Au revoir, Luke … »
Et le jeune homme prit la direction de son hôpital. Il ne fallut guère de temps pour qu’il disparaisse aux yeux de la prêtresse, laquelle sentit ses traits se décomposer. Il était difficile pour elle de mettre un adjectif sur le moment qu’ils avaient passé ensemble … Embarrassant, inattendu, surprenant, déconcertant, nerveux, tendu ou … heureux ? Elle n’arrivait pas à se décider … Et comme elle savait que de toute façon, elle ne trouverait probablement jamais la réponse d’elle-même … Elle s’envola sans plus tarder, prenant le chemin de son sanctuaire …

Plus tard, dans la soirée …
Il était aux alentours de dix-neuf heures quand Luke entendit la porte à charnière de la chambre s’ouvrir. Après sa petite virée, il était revenu sans histoire à l’endroit de son séjour, et avait renfilé son bas de pyjama avant de s’installer de nouveau dans le lit. Se dégourdir les jambes lui avait fait du bien, mais il n’avait toujours pas touché à ses bouquins de biologie …
Quand Reisen entra dans la pièce, elle poussait comme à son habitude un petit chariot devant elle, qui exposait d’ordinaire de multiples outils de mesure ou d’intervention clinique. Mais là, étrangement, il n’y avait rien de tout cela. Juste une espèce de pot de verre, dans lequel était visible … Une espèce de … crème ? Du baume ? Un onguent ? De couleur un peu beige, tirant plus sur le blanc cassé. Alors que la lapine refermait la porte derrière elle de manière à la laisser légèrement entrebâillée, Luke continuait de fixer le mystérieux récipient d’un œil perplexe. ( ♫ )
« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
- Une préparation qu’Eirin a mise au point récemment, expliqua la lapine. »
Il fronça les sourcils, toujours aussi dubitatif. Elle n’avait pas vraiment répondu. Et … En fait, elle semblait même hésiter à répondre. Elle était en train de se désinfecter les mains à l’aide de produit adapté, l’air un peu nerveux, quand il prit un air suspicieux.
« C’est censé soigner quoi …? interrogea-t-il. »
Reisen finit de se laver les mains, l’air d’hésitation semblant empirer. Visiblement, ce qu’elle allait dire n’était pas facile. Ce qui ne fit qu’accentuer les soupçons du jeune homme …
« Luke, sache que ceci est une décision d’Eirin, précisa-t-elle avant toute chose. Elle a examiné ton cas consciencieusement, et elle estime qu’il vaille mieux agir sur cela avant que des complications n’apparaissent. Cet onguent est censé servir à traiter la brûlure qui se trouve dans ton dos … »
A cette dernière phrase, le jeune homme se raidit soudain. Sa … Sa brûlure ? Elle avait vu sa brûlure ?! A cette réalisation, il sentit une sensation glaciale se répandre dans l’intégralité de son corps, lui donnant des sueurs froides le long de son front … Bien sûr … Il aurait dû s’en douter … Il s’était forcément retrouvé une fois sans tee-shirt ni veste lors de son opération, et si Eirin l’avait examiné en profondeur, tout en ayant retiré les balles de plomb … C’était inévitable qu’elle remarque cette horreur, d’une façon ou d’une autre …
Cette brûlure était … Une honte. Luke n’avait jamais supporté l’idée d’avoir cette chose dans son dos, cette chose que lui-même n’était pas capable de voir. Il ne la voyait pas, mais il savait qu’elle était là, et … Elle lui donnait l’impression d’être sale. D’être souillé, malpropre, crasseux, d’être un déchet. L’impression que quelqu’un comme lui n’aurait jamais dû venir au monde, et que sa simple existence n’apporterait que nuisance à autrui. Il avait … Eu un mal horrible à essayer de porter ce fardeau sur ses épaules jusqu’à maintenant. Il avait absolument tout fait pour l’occulter, pour faire en sorte que personne ne soit jamais au courant. Ne jamais retirer sa veste ailleurs que chez soi. Ne jamais parler à qui que ce soit des événements plus ou moins en lien avec cette marque. Ne jamais … Jamais y penser. Elle n’existait pas. Elle n’était pas là. Il était libre … Il voulait juste vivre … Loin de tout ça, loin de ce tourment …
« Non … marmonna-t-il faiblement. Je … Je veux pas … »
Misérable … S’il y pensait … C’est le seul mot qu’il trouverait pour se qualifier, s’il portait cette marque … Il ne voulait pas la voir … Pas voir à quoi elle ressemblait, pas voir à quoi ressemblait son dos maintenant qu’il était lacéré … Et il ne voulait pas non plus que qui que ce soit le voie avec cette marque dans le dos. Il ne voulait pas qu’on voie à quel point il était sale. Il devait le cacher. L’occulter … Ne pas y penser … C’était la même gymnastique cérébrale, allez, nier son existence …
« Luke … reprit la lapine. Tu as le droit de refuser ce traitement si tu le souhaites, nous sommes engagées à respecter ta volonté. Sache également que nous sommes tenues au secret médical, et que rien de ce que nous savons qui touche à ta santé ne peut être divulgué à qui que ce soit. Mais … Crois-moi, il est vraiment important que j’applique cet onguent sur ta brûlure. Si le temps continue de s’écouler, tu pourrais finir par développer un cancer de la peau, et les traitements deviendraient bien plus lourds si tu voulais une chance de t’en tirer. Alors, vraiment … Essaie de faire un peu la part des choses, et laisse-moi te soigner … »
Il hésita. Reisen avait raison, il le savait. Il ne pouvait pas passer toute sa vie à nier l’existence de l’immondice qui l’entachait depuis tout ce temps … Elle ne racontait pas de bêtises, si elle disait ça, c’est que ça devait vraiment être important … Dire que plus d’un an s’était écoulé depuis … Si ça se trouvait, qui savait si ce n’était pas déjà trop tard … C’était comme avec le coup des balles de plomb. Si cet accident n’était pas arrivé … Eirin n’aurait jamais extrait les balles, et il aurait fini par perdre la mobilité de sa jambe. Il avait vraiment dû attendre tout ce temps avant qu’enfin, et sans vraiment le vouloir, il passe chez un médecin pour se faire soigner. Il n’avait vraiment porté aucune importance à sa santé. Et tous ces gens qui tenaient à lui … Etait-ce leur montrer une quelconque reconnaissance que de foutre sa vie en l’air sans retenue ni regret ? Non … Il devait arrêter ce manège. Il était temps … De grandir un peu dans sa tête, et d’affronter ses peurs … Droit dans les yeux.
« … D’ac … D’accord … acquiesça-t-il lourdement. Soigne-moi, s’il te plait …
- Très bien. Je vais t’aider à te mettre sur le ventre … »

Ainsi, Luke s’allongea difficilement à plat ventre sur le lit, étendu de tout son long après que le dossier ait été entièrement rabaissé. Reisen l’avait assisté notamment pour mettre son bras plâtré en avant, et éviter d’endommager un peu plus les muscles de son épaule. Le jeune homme se sentait extrêmement anxieux, comme s’il était sur le point de se faire planter un couteau dans la nuque … Malgré les tentatives de la lapine pour le mettre à l’aise, il resta tendu durant tout le moment qui précéda la préparation de l’infirmière.
« … C’est prêt, finit-elle par prononcer. Maintenant, je vais relever ton haut. »
Il serra les dents, la tête posée sur le devant de l’oreiller, le buste au-dessus de celui-ci. Il sentit les doigts de Reisen se poser doucement dans le bas de son dos … Ses mâchoires se serrèrent de plus en plus … Puis, elle découvrit petit à petit sa peau dorsale en relevant le vêtement. Elle y allait vraiment précautionneusement, mais ça n’empêchait pas le garçon de stresser à un point presque déraisonnable. C’était … La première fois … Qu’il laissait quelqu’un regarder son dos …
Au bout de quelques dizaines de seconde, le dos de Luke fut alors totalement exposé. Reisen eut une grimace de répulsion en voyant la balafre, mais s’abstint de tout commentaire que le jeune homme aurait pu entendre et mal prendre. La chose était … encore pire à regarder que sur l’image donnée par le scan.
( ♫ ) Le kanji du démon était surnaturellement lisible. La surface qui avait été brûlée au fer blanc était bien plus grande que ce à quoi ont aurait pu s’attendre, et la peau avait été tellement endommagée que les traits de l’idéogramme ressortaient en bandes enflées de plusieurs millimètres de haut. On aurait pu croire que c’était de l’air qui se trouvait à l’intérieur, et qui savait si ce n’était pas le cas. On aurait presque dit un cas de dermatose bulleuse … Par une chance incroyable, il semblait en revanche n’y avoir aucune trace d’infection, mais l’épiderme qui bordait la peau enflée était d’un rouge tel qu’on aurait cru qu’il s’agissait d’une toile peinte à la cochenille. Jamais Reisen n’avait vu une telle chose dans les locaux du Eientei, et si cela ne se démarquait pas du reste de par sa gravité, c’était plus le caractère malsain et glauque qui s’en dégageait qui la mettait mal à l’aise. Ceux qui lui avaient fait ça … Devaient vraiment être des fous furieux. Il n’y avait pas d’autre possibilité.
La marque en elle-même s’étalait sur un carré de vingt-cinq centimètres de côté environ. Ce qui en fait lui prenait quasiment toute la largeur du dos. C’était énorme. La quantité de tissus qui avaient dû être détruits au moment de la brûlure était juste considérable. Et si la repousse des cellules s’était déroulée n’importe comment … C'est-à-dire, en suivant le sens des traits de l’idéogramme … Alors Luke serait marqué de cette chose à vie. Il n’y avait aucun traitement qui pourrait faire disparaître cette marque définitivement. A moins de lui arracher l’entièreté de la peau du dos, et de procéder à une greffe. La seule chose qu’elles pouvaient faire … C’était s’assurer que ça n’empire pas.
En première approximation, Reisen se frotta les mains pour les réchauffer, et passa ensuite l’une d’entre elle le long du dos de Luke. Il eut une espèce de spasme incontrôlé accompagné d’un semi-cri de surprise, mais ce fut tout, et il ne s’opposa pas plus à ce que la lapine examine la brûlure. Elle prit bien son temps, passant doucement ses doigts sur les côtés des crêtes gonflées pour détecter la présence éventuelle de tumeurs, espérant que s’il y en avait, elle pourrait les différencier de la brûlure. A la fin de l’examen préliminaire, il sembla s’avérer qu’aucun cancer n’était à dépister. Pour le moment …
Puis, Reisen se tourna vers son chariot, ouvrit le pot de verre qui y était posé … Et trempa deux doigts de sa main droite dedans, prenant une quantité généreuse d’onguent. Elle s’approcha du dos meurtri de Luke, et prit une profonde inspiration.
« Attention, Luke … Ca risque d’être un peu désagréable … »
Il acquiesça nerveusement, et la lapine déposa la quantité au bas de la marque brûlée …

Au départ, le jeune homme ne sentit rien de particulier. Reisen lui étala le baume sur toute la longueur du bas de la brûlure, sans qu’aucune sensation quelle qu’elle soit ne se déclare. Puis, elle se mit à remonter, appliquant progressivement la crème en remontant … Et là, Luke sentit effectivement quelque chose.
« … Hn-… Hngh !!! Argh … Ah, putaaain … »
Sa main gauche s’enfonça dans son matelas, les doigts essayant vainement d’arracher un morceau de celui-ci. Il … Il avait mal … Ca faisait mal !! C’était pas aussi terrible que l’horreur sans nom qu’il avait sentie au moment où ça s’était produit, mais … Mais … C’était comme quand Meiling lui avait frotté son pied contre le dos, lors de leur tout premier combat. Il avait l’impression qu’on l’avait imbibé d’essence et craqué une allumette. Son dos … Enflammé … Reisen faisait de son mieux pour y aller lentement, en douceur, mais il souffrait comme un chien quand même ! Il gémissait par à-coups, tremblant comme une feuille, faisant de son mieux pour supporter la douleur …
« Tu … Tu veux que j’arrête ? demanda-t-elle, inquiète. On pourra faire le reste plus tard … Je demander à t’anesthésier aussi, si tu …
- N-nan … coupa-t-il. V-vite, con-continue … Qu’on en finisse … Je veux en finir … Je veux que ce soit terminé, maintenant … Alors vas-y …!! »
Elle ne sut pas trop si c’était une bonne chose, mais … La parole du patient était souveraine. Alors, Reisen reprit une profonde inspiration, et y alla un peu plus franco. Elle n’en était même pas à la moitié de l’application quand elle s’était interrompue, et à la reprise qu’elle fit plus sérieusement et donc plus rapidement, Luke recommença à pousser des grognements de souffrance contenue. L’infirmière fit tout son possible pour étaler l’onguent à tout endroit, ne négligeant rien, rajoutant par plusieurs fois du contenu du pot sur le dos de Luke. Elle s’activait à en répandre le plus efficacement possible, faisant de son mieux pour ignorer les glapissements de son patient, et le temps lui parut bien long. Puis, enfin, après une dizaine de minutes qui leur parut bien plus longue que cela … Le pot de baume en vint à épuisement.
( ♫ ) Reisen poussa un soupir de soulagement une fois que l’entièreté de l’onguent fut absorbée par l’épiderme défiguré. Luke en respirait encore à toute vitesse, presque épuisé par le traitement. Néanmoins … Un point positif était que toute couleur rouge avait disparu de la marque. Mais le gonflement était toujours là, impossible à calmer …
« C’est fini, Luke, signala-t-elle non sans apaisement. C’est … soigné.
- Elle … Elle n’est plus là …?
- … Malheureusement, je … On ne peut rien faire pour la retirer définitivement … Elle est moins visible en revanche …
- … Ah … Bah … C’est pas grave … De toute façon, je devrais bien faire avec … »
Elle passa un mouchoir le long de son dos, histoire de ramasser les éventuels restes de produit, puis remit le vêtement du haut du pyjama en place sans perdre de temps. Plus vite cette chose serait hors de sa vue, plus vite elle se sentirait mieux …
Le jeune homme, après l’opération, semblait d’un coup se sentir bien mieux. Finalement … Ca n’avait pas été aussi terrible … Maintenant qu’elle avait vu la brûlure, et l’avait même traitée, il se sentait bien plus en paix avec ça qu’avant. Pourtant, ça n’avait été rien d’autre qu’un traitement médical … Est-ce que le fait de montrer son dos à Reisen avait eu un effet anti-phobique ? En tout cas, il avait l’impression d’avoir fait un pas en avant vers l’acceptation de sa condition …
« L’ensemble de ce que nous avions prévu pour toi a été rempli, signala-t-elle. Désormais, il n’y a que ton bras qui doit guérir. Bientôt, tu pourras sortir, et rentrer chez toi si tu le souhaites … »
Il accueillit la nouvelle avec un soupir de soulagement, puis elle l’aida à se remettre assis. Après d’autres manipulations diverses, Luke fut donc appuyé contre son dossier, sa brûlure ne lui faisant même plus mal du tout. L’onguent avait été … fulgurant. Il avait souffert pendant dix minutes pour ne plus souffrir du tout. C’était vraiment formidable … Reisen ne traina pas davantage, et quitta la chambre peu après lui avoir souhaité bonne nuit.
A présent, Luke n’avait plus qu’à attendre. Attendre qu’il puisse enfin retirer son plâtre … Et se servir de son bras de nouveau, comme si rien ne s’était jamais passé. Et alors, quand ce moment viendrait … Il leur dirait tout ce qu’il avait sur le cœur.
Tout sans exception.


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 11 Nov - 19:43

Sur la plupart des calendriers de Gensokyo, le mois actuel était plutôt bien entamé. Une semaine et même quelques jours s’étaient écoulés depuis que la page précédente était arrivée à son terme. Les températures de l’extérieur étaient encore davantage remontées, et les champs se coloraient de nuances annonciatrices de prospérité. Et c’était bienvenu, car à cause de la troisième mousson de l’année précédente, les récoltes avaient subi de sacrées pertes qu’il était bon de compenser à présent. Pourvu que les aléas climatiques ne se conjuguent pas de nouveau pour tout emporter !
Fait étonnant, après le temps qui s’était écoulé, les événements de la foudre ascendante avaient disparu des mémoires de la plupart des habitants du village humain. Les dommages infligés à la Forêt Magique, pour ceux qui avaient l’audace d’en entretenir quelque investigation, avaient été aussi intégralement soignés. Que l’on dise qu’il fallait y voir là une intervention magique, de la part de sorcières préoccupées qui résidaient en ces lieux isolés, était une hypothèse tellement recevable qu’elle en était admise presque instinctivement. Même si peu de personnes connaissaient effectivement le lieu de vie et les aptitudes de Marisa Kirisame et Alice Margatroid … Aussi, il n’y avait plus réellement de souci ou de rumeurs courantes, au village. Le rythme du quotidien était revenu à la normale, pour tout le monde. Quasiment tous les habitants étaient dehors, peuplant qui le quartier marchand, qui les champs féconds, qui les diverses boutiques disséminées à travers la ville. Presque tous les habitants, sauf un en particulier. Un qui malgré le beau temps, restait chez lui, nerveusement.
Luke regarda d’un œil vitreux le reflet qui lui faisait face. Dans la minuscule pièce que constituait sa salle de bain, il n’y avait guère de place pour d’amples mouvements, mais ça ne l’importunait pas vraiment. La seule source de lumière provenait d’une petite lucarne à peine visible et à la surface non lissée, ce qui empêchait de voir dehors. Ce qui n’en était pas le but de toute manière. Même si de nombreux rayons de lumière diffusés entraient dans la pièce, le jeune homme ne parvenait pas à se détendre et à balayer ce stress qui commençait à l’envahir depuis ce matin. Il restait devant son miroir, lequel lui montrait son image de la tête jusqu’au bas du ventre, l’image d’un garçon vêtu d’un tee-shirt blanc neuf et qui tenait une veste noire soyeuse dans les mains. Ses deux bras étaient visibles et libres.
D’un geste toujours aussi nerveux, Luke enfila doucement son bras droit légèrement tremblotant dans la manche associée, et la tira lentement jusqu’à ce que la veste recouvre partiellement son dos, au-delà de son épaule. Une fois cela fait, il passa son bras gauche derrière, et l’inséra alors dans l’autre manche de manière bien plus aisée et sûre. Et ce fut après ces quelques manipulations qu’enfin, il put s’admirer dans le miroir, vêtu de son cadeau d’anniversaire, d’il y a un mois. Celui des azalées satsuki était passé depuis longtemps. Désormais, nous en étions à celui des réserves d’eau, qui le suivait et correspondait au juin du monde extérieur. Beaucoup de temps s’était écoulé depuis son immobilisation au Eientei.

Après ce jour où Reisen lui avait soigné la brûlure dans le dos … Hé bien, en vérité, la vie s’était presque écoulée comme un long et ennuyeux fleuve tranquille. Il était encore resté quelques jours interné à la clinique, recevant les visites redevenues régulières de Reimu, parfois de Marisa aussi. Le tout était uniformément ponctué des repas spéciaux concoctés par il ne savait quels cuisiniers, qui n’en restaient pas moins appétissants. Par ailleurs, pour ses derniers jours d’hospitalisation, il daigna enfin se servir de ses manuels de biologie, et reprit le travail là où il l’avait arrêté avant que la sorcière ne vienne brutalement ouvrir sa porte, une fin d’après-midi … L’envie d’apprendre était plus ou moins revenue chez lui, et maintenant qu’il se remettait réellement du contrecoup de l’Ultime Sacerdoce, il savait d’avance qu’il aurait un retard énorme à rattraper. Que ce soit niveau étude personnelle ou niveau financier.
A peu près une semaine après l’application de l’onguent dans son dos, il avait enfin pu quitter le Eientei. Eirin Yagokoro lui avait en personne prescrit quelques boites de médicaments supposés accélérer sa régénération osseuse, ce qu’il avait pris régulièrement comme indiqué. Bien entendu, tous les bandages qui maintenaient et protégeaient son corps avaient été aussi retirés, n’ayant plus de raison d’être. Il pouvait se lever, marcher, même courir et voler sur sa planche de fer, sans la moindre autre difficulté que celle de faire attention à ne pas trop balloter son bras emplâtré. Bien sûr, même s’il avait le droit de rester chez lui, il devait régulièrement revenir à l’établissement pour faire des radiographies et divers examens. Aucune complication n’était apparue cependant, et tout s’était passé pour le mieux à la suite de cela.
Entretemps, Luke n’avait pas démordu de l’idée de reprendre la chasse, plus par motif de contrainte que de passion. Son statut budgétaire était pour ainsi dire désastreux, et il avait l’immense « joie » de faire connaissance avec sa première dette financière auprès de son proprio. Fort heureusement pour lui, Marisa l’avait un peu aidé en lui proposant de plutôt préparer quelques potions avec elle, pour les revendre ensuite à l’apothicaire. Ce qui était sans doute bien moins risqué que chasser. Même si au final, durant le mois qui suivit sa sortie de l’hôpital et précéda l’enlèvement de son emplâtre, le jeune homme ne put s’empêcher de sortir plusieurs fois pour s’acquitter de cette tâche. Désespérée, la sorcière lui avait également prêté un manteau pour éviter qu’il ne sorte les bras totalement à l’air ces jours-ci. Parce que malgré tous ses efforts, il n’avait pas réussi à enfiler sa veste, quand il avait encore le bras dans le plâtre. Et ce n’était pas parce que le printemps était avancé qu’il fallait déambuler complètement découvert.
Et alors, le temps s’était écoulé, encore et toujours. Pendant les semaines où il était resté chez lui, par contre, il n’avait plus beaucoup revu Reimu, n’ayant l’occasion de la croiser que rarement quand il sortait. Ils échangeaient souvent quelques mots, mais cela n’allait guère plus loin que les sujets de discussion qu’ils tenaient à la clinique … Et comme le jeune homme avait toujours quelque chose à faire lors de leurs rencontres, celles-ci n’étaient qu’éphémères avant qu’ils ne se séparent à nouveau.
Et puis, enfin, lors d’une consultation au Eientei … le docteur Yagokoro lui avait annoncé que ses os s’étaient entièrement restaurés. Il n’y avait plus qu’à retirer l’emplâtre, ce qu’elle avait fait le jour même … Par contre, le problème posé ensuite avait été non négligeable, puisque Luke n’était quasiment pas capable de contrôler convenablement son membre ! C’était alors que la semaine de rééducation par Reisen avait commencé. Un peu de kinésithérapie avait été nécessaire pour parvenir à un résultat, à raison de plusieurs séances successives. Ainsi, au bout de quelques cinq jours, le garçon pouvait de nouveau se servir de son bras droit, avec presque pas d’autre difficulté qu’une légère « tremblote » de temps à autre. Et aujourd’hui … C’était le jour de la toute dernière séance de rééducation. Le cycle de la clinique allait prendre fin, et il l’espérait, définitivement … Mais ce n’était pas tout. Car aujourd’hui était un jour extrêmement important, pour lui aussi. Et rien qu’à y penser … Il se sentait une légère boule au ventre.

Luke se pivota et se mit de profil comparé à la glace, des deux côtés, en prenant son temps pour essayer d’oublier un peu ça. La veste était … Vraiment douce. Rien qu’en la mettant, il avait senti la peau de ses bras être particulièrement bien protégée, et même plus. Il y avait quelque chose de chaleureux, dans la conception du vêtement … Et il était parfaitement à sa taille. Le tailleur qui l’avait réalisé devait vraiment avoir un sacré talent pour réussir un modèle d’une telle précision sans support réel. Une chance également que la fermeture éclair était de la bonne longueur … Quant aux poches, bien naturellement, il y en avait une de chaque côté, en bas du vêtement, en biais. Mais aussi, et c’était quelque chose de nouveau, il s’en trouvait une au niveau de son torse, du côté droit. Façon poche révolver … Ca ressemblait beaucoup à la poche secrète qui se trouvait du même côté, là où il cachait ses Cartes d’Incantation pour les sortir en combat. D’ailleurs, se pourrait-il que …?
En plongeant la main gauche sous le vêtement … Luke la sentit. La poche secrète … Elle était là aussi ! Quasiment la réplique exacte de celle qu’il avait dans sa précédente veste, elle avait pile la taille adaptée pour ranger ses cartes, et il pouvait plonger la main dedans tout aussi naturellement. Waouh … C’était Marisa qui avait demandé à ce qu’elle soit faite ? Il n’y avait qu’elle qui était au courant de l’existence de cette poche, même si on pouvait la deviner au cours d’une confrontation avec le manieur de fer … En tout cas, c’était une aubaine !
Esquissant un sourire, il alla chercher les Cartes d’Incantation en question qu’il avait gardées dans sa poche de jean, et alla les disposer sans plus tarder à la place qui leur revenait. C’était assez marrant, ces cartes … D’un simple toucher, on pouvait d’avance connaître leur fonction, et les lancer dans le feu de l’action de manière presque instinctive … Même si Luke les rangeait en plus dans un ordre précis, pour être sûr de ne pas se tromper. Il n’était pas le meilleur magicien du monde, après tout …
Après s’être suffisamment admiré dans le miroir, content de pouvoir enfin se voir vêtu de son cadeau d’anniversaire, Luke sortit de la minuscule salle de bain et entra dans l’appartement. Dehors, par la fenêtre, on voyait clairement que le soleil éclairait généreusement les paysages de Gensokyo. Il devait être un peu plus de midi … Sur la table, une assiette vide et les couverts associés n’étaient pas encore rangés, et il se trouvait aussi une boite de cachets. Le jeune homme poussa un soupir en voyant tout ça, et sembla hésiter un peu … Avant d’envoyer sa main gauche attraper le manteau qui se trouvait sur le dossier d’une chaise, et se diriger vers la porte d’entrée. Peu après, il avait sorti la clé de sa poche, et s’était mis en route pour une nouvelle destination …

« C’est aujourd’hui, n’est-ce pas …? »
Marisa acquiesça. Reimu et elle se trouvaient sous l’auvent du temple Hakurei. La prêtresse venait tout juste d’en sortir, attirée par le bruit de la sorcière en train d’atterrir … La jeune fille blonde était ensuite montée sur le perron, une expression relativement sérieuse sur le visage. Preuve qu’aujourd’hui, elle n’avait pas énormément envie de rigoler.
« Il nous a donné rendez-vous à la lisière de la Forêt Magique, tu n’as pas oublié ? interrogea la magicienne.
- Bien sûr que non … C’est dans une heure à peine. J’espère que ça ne sera pas trop dur pour lui …
- Bah, si c’est lui-même qui a décidé de le faire, ce serait quand même con que ça fasse plus de mal que de bien. Enfin, j’dois avouer que je l’ai peut-être un peu forcé, mais de base, c’est à toi qu’il a déclaré vouloir se confier ! »
La prêtresse poussa un soupir, puis referma la porte du temple derrière elle, après quoi elle apposa un sceau qui permit au panneau de se verrouiller. Après avoir suspendu la pancarte qui indiquait son absence, elle descendit du perron avec Marisa, d’une démarche lente et un peu nerveuse. Derrière elles, le cadran solaire indiquait treize heures de l’après midi …
« A ton avis … De quoi va-t-il nous parler ? demanda la miko.
- Ben, de tout, à mon avis. A vrai dire, tout ce que moi-même je sais déjà, c’est que sa vie n’était pas toute rose de l’autre côté de la barrière. Et puis, il y a un truc en particulier qui semble le hanter … Je suppose qu’il en parlera.
- Marisa, il ne t’a vraiment jamais rien dit sur ce qu’il avait traversé avant d’arriver à Gensokyo ?
- … Non. J’ai bien souvent senti qu’il y avait des sujets en particulier qu’il n’aimait pas aborder, mais il ne m’a jamais rien dit explicitement. J’ai fait de mon mieux pour qu’il se sente à l’aise ici et qu’il retrouve le sourire, et le reste est allé tout seul … Luke n’est vraiment pas quelqu’un de facile à faire parler, tu sais. Je crois que, depuis tout ce temps, il cherchait à oublier.
- Alors pourquoi nous en parler maintenant ?
- Parce qu’il en a marre. Depuis le temps qu’il se trimballe ces mémoires, son âme a dû accumuler blessures sur blessures. Sans compter tout ce qu’on s’est pris sur le coin de la tête avec les conneries de Shinki … Il a craqué. Ni plus ni moins … »
Elles marchèrent doucement le long du chemin de pierre du sanctuaire, prenant leur temps. En volant, il fallait une demi-heure à peine pour rejoindre la Forêt Magique. Mais aujourd’hui, Reimu et Marisa préféraient prendre leur temps. Surtout la prêtresse … Elle n’avait vraiment aucune idée de l’attitude à adopter pour quand le manieur de fer raconterait son histoire. Au départ elle avait été plutôt contente qu’il décide de lui en parler, mais … Après coup, elle avait peur de faire ou dire quelque chose de travers. Quant à la sorcière, bizarrement, elle aussi ressentait une espèce de nervosité. Même si elle, c’était plus par appréhension vis-à-vis de ce qu’elle entendrait prochainement de la bouche de son partenaire.
« Yukari m’avait prévenue, pourtant … soupira la prêtresse.
- Prévenue de quoi ?
- Que Luke avait traversé de nombreux maux avant d’arriver ici. Enfin, à l’époque, je ne le connaissais pas encore … Je croyais même que c’était une youkai. Qui était responsable des événements de la montagne.
- Ah ouais, ça.
- … J’étais vraiment bornée, à l’époque. Je crois que … J’ai encore moi-même dû aggraver les choses. J’espère qu’il saura me pardonner …
- Tu sais … »
Marisa prit une profonde inspiration, regardant le ciel.
« Qu’on parle d’il y a dix ans, d’il y a un an ou d’aujourd’hui, t’as toujours été aussi bornée qu’une mule sourde !
- Marisa !! s’indigna-t-elle.
- Désolée … M’enfin, que t’aies aggravé les choses ou pas, ça n’a qu’une importance relative. Luke t’as déjà pardonné.
- Tu crois …?
- Franchement, tu penses qu’il aurait voulu que tu viennes l’écouter si c’était pas le cas ? »
Reimu resta sans vraiment réagir, et encore moins répliquer pendant de longues secondes. Et même après ce délai, elle resta incapable de fournir réponse à la question de son amie, même si elle la connaissait parfaitement … Ainsi, sur ces entrefaites, toutes deux s’envolèrent doucement dans les airs, en direction de la Forêt Magique.

Luke, de son côté, avait presque fini. Allongé de tout son long sur un futon à même le sol, dans une des innombrables pièces du Eientei, il avait le bras droit déjeté sur le côté et se laissait masser précautionneusement par Reisen. Des sensations un peu bizarres mais néanmoins agréables étaient perceptibles dans cet art de kinésithérapie, et plus le temps passait, plus il avait l’impression de regagner la sensibilité de son bras. La lapine prenait son temps pour faire un travail efficace, et il était temps d’y apporter la dernière pierre. Ainsi, au terme de la dernière heure de rééducation du bras de Luke …
« Comment te sens-tu ? demanda-t-elle. »
Il s’assit sur le futon, et regarda sa main droite paume ouverte vers lui. Il fléchit les doigts, contractant ainsi son poing … Et fit travailler son biceps, et les autres muscles attenants, fléchissant également le coude. Il n’avait absolument plus la moindre difficulté à le faire … Et plus de tremblote non plus. Après avoir fait quelques autres moulinets et diverses tractions virtuelles, force fut de constater que tout était parfaitement guéri.
« C’est cool … répondit-il avec un sourire. Ca fait vraiment du bien …
- Hé bien, nous y voilà … Je te déclare officiellement guéri, Luke. »
Et sur ce, tous deux se relevèrent, pas fâchés d’en avoir terminé avec tout ceci. Le jeune homme alla récupérer sa veste qui se trouvait pas loin, l’ayant bien évidemment retirée pour procéder à la manipulation. Quant à l’infirmière, elle se chargea de remplir quelques derniers papiers, les derniers qui seraient ajoutés au dossier portant le nom de « Luke Yakumo » dans les archives d’Eirin …
« Il est quelle heure, au fait ? demanda celui-ci.
- Bientôt treize heures et demies, prévint-elle. »
Treize heures et demies … Plus que trente minutes. Luke n’avait pas déstressé à ce sujet, depuis ce matin. Il savait au fond que ça le libérerait de bien des poids, mais quand même … Il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter … Il enfila rapidement sa veste, sans le moindre mal cette fois-ci. Après avoir fini de remplir les formulaires, Reisen se tourna vers lui, et lui adressa un sourire.
« Je ne te l’ai pas dit, mais tu es plutôt élégant, avec ce nouveau vêtement.
- Ah oui, euh, tu trouves ?
- Assez, oui. Du moins, c’est mieux que de porter quelque chose de recousu de partout ! »
C’était pas faux. A bien y réfléchir, maintenant, Luke se demandait comment il avait fait pour trainer autant de temps avec un habit pareil sans jamais en changer. L’attachement sentimental, sans doute …
D’ailleurs … Vu que la lapine était au courant, à la fois pour les balles qui se trouvaient dans son corps et pour la brûlure dans son dos …
« Au fait, Reisen …
- … Oui ?
- Aujourd’hui, je … J’ai décidé de me confier sur … Sur tout ce que j’ai vécu avant d’arriver à Gensokyo. Y compris comment … Comment je me suis pris les balles dans l’épaule et la cuisse, et ma brûlure dans mon dos.
- Je vois …
- N’importe qui peut venir m’écouter … Alors … Est-ce que toi aussi tu voudrais savoir ? »
Elle le dévisagea étrangement, surprise de ce qu’il annonçait. Luke resta sans rien dire, dans l’attente de sa réponse … Réponse qui ne tarda pas trop à se faire venir. Ce fut avec un ton un peu triste qu’elle répliqua.
« … Désolée, Luke … Mais ça ne m’intéresse pas vraiment.
- Ah … Ah bon ?
- En tant qu’aide-soignante, je suis évidemment curieuse de savoir comment tout cela t’es arrivé, mais … En principe, je ne suis pas censée m’immiscer dans les affaires de mes patients. Et puis, de toute manière, je crois que je n’ai pas envie de savoir. Toi et moi, nous … Nous savons mieux que quiconque de quoi est capable la folie des hommes, non …? »
Il prit un air ahuri, frappé autant par les mots qu’elle avait prononcés que par le ton qu’elle avait employé. C’était … De la tristesse. Mêlée de crainte. Son visage également exprimait ces deux émotions, ce qui donnait un résultat proprement … désarmant. Et ce fut à ce moment-là que Luke remarqua quelque chose de bizarre, avec Reisen.
Ses oreilles … Ses oreilles ? Elles étaient … étranges. Ce n’était pas tant le fait qu’une silhouette humaine était surmontée de deux oreilles de lapin qui était bizarre, non, cela lui paraissait presque normal à Gensokyo. Ce qui le percutait surtout … C’était le fait qu’elles étaient déformées. Pliées contre nature par endroits, atrophiées, froissées comme du papier … Et à bien y réfléchir, c’était bien la seule lapine qu’il avait vu ainsi. Qu’est-ce que … Quelle histoire se cachait donc derrière ces oreilles torturées …?
Elle s’approcha de lui, poussant un soupir. Et le regarda dans les yeux. Luke ne put s’empêcher de sentir un certain malaise, à cause de la couleur écarlate qui en émanait, mais Reisen ne cherchait simplement qu’à lui faire passer un message précis.
« Confie-toi aux personnes qui te sont vraiment proches, Luke … conseilla-t-elle. Tu ne me connais pas assez pour pouvoir parler de choses aussi difficiles en tant que personne, et pas en tant que médecin. De toute façon, ce genre de blessure … Ca ne se soigne qu’avec les gens que nous aimons, et qui nous aiment. Retiens bien ceci … »
Il sentit une émotion assez lancinante remuer dans son torse. Elle … Elle avait raison. S’il voulait vraiment s’absoudre des mémoires écrasantes qui alourdissaient son esprit … Il ne devait pas partager la charge avec n’importe qui. Seulement avec celles qui étaient réellement là pour le soutenir et qui le considéraient plus que quiconque comme un ami. Il ne pouvait quand même pas se permettre … D’embêter ceux qu’il connaissait à peine avec ces récits plus désagréables qu’autre chose. Et de toute façon … Ce n’était pas comme si faire cela apporterait grand chose de plus que se confier à Reimu et Marisa.
« … Compris, acquiesça-t-il. Merci …
- Ce n’est rien, Luke. Maintenant, va … Et porte-toi bien ! »
Elle avait l’air d’avoir un regain de bonne humeur, après le passage déprimant qui l’avait prise. Contaminé par cet entrain, le jeune homme lui adressa un au-revoir tout aussi énergique, avant de prendre la direction de la sortie, portant toujours le manteau de la sorcière avec lui.

Dans le ciel, le soleil avait dépassé son zénith et comme l’ordinaire des journées de fin de printemps, peu de nébuleuses striaient la surface de bleu qui surplombait la contrée. Il n’y avait pratiquement pas de vent, et les arbres de la Forêt Magique demeuraient immobiles avec pour toute parole celle du ramage des oiseaux qui y logeaient. Les feuilles avaient totalement repris et mené à bien leur conquête des pampres, si bien qu’une belle toile de vert pouvait être vue depuis les cieux. C’était indubitable, désormais. L’été était en approche …
Luke emplit sa cage thoracique d’une dernière et fraiche bouffée d’air en altitude, puis piqua vers le bas. Le point de rendez-vous qu’il avait fixé avec les deux filles quelques semaines plus tôt était ici. La rivière traversant Gensokyo séparait la Forêt Magique en deux, et dans le lointain, le village humain était visible. Le jeune homme stabilisa sa trajectoire à quelques dizaines de centimètres du sol, puis descendit de sa planche de fer d’un bond, laissant son appui s’évaporer derrière lui. La lisière de la forêt était juste devant, et à côté, le cours d’eau filait nonchalamment. Les lieux étaient … calmes, et sereins. L’herbe haute de moins de dix centimètres tapissait le sol à perte de vue, du moins ailleurs que sous les arbres de la sylve, se prolongeant vers l’ouest par les plaines de la contrée des illusions. Il était également possible de distinguer le sommet de la Montagne de la Foi, tout à fait au nord, mais la distance le rendait presque semi-transparent dans le bleu du ciel.
Pourquoi avait-il choisi cet endroit ? Il ne savait pas. Il n’y avait aucune raison précise, du moins qu’il connaisse de manière consciente. Il n’avait pas voulu le faire chez lui, à l’appartement, pour un motif qui lui échappait … Il n’avait pas voulu le faire chez qui que ce soit non plus, en vérité. Il voulait de l’air. Pour une fois, être dehors, pour prendre son temps et respirer. Il se sentait peut-être … L’esprit plus tranquille, plus reposé ? Surtout que ce lieu n’avait aucune signification particulière chez lui, il ne l’avait que rarement survolé et jamais remarqué en fait … C’était presque comme s’il l’avait choisi au hasard. Mais quelle que soit la cause de ce choix, elle n’avait aucune importance. Le fait était que … c’était là, et nulle part ailleurs, qu’il allait le faire.
Quelques cinq minutes après son arrivée, Luke entendit des sons se propager dans les airs lointains. Se retournant vers les plaines, il vit que dans le ciel étaient visibles deux silhouettes qui volaient à allure réduite. Il se prit à sourire, comprenant que le moment était venu. Désormais … Il était temps de vider son sac … Peu de temps après, Reimu et Marisa se posèrent devant lui, la sorcière en avant et redressant son chapeau.
« Salut Luke ! adressa-t-elle. Ca va ?
- Moui … T’inquiète pas, ça va. »
Et il lui tendit le grand manteau noir qu’elle lui avait prêté. La sorcière le récupéra avec un sourire, remerciant la première divinité venue pour que l’habit ait été à la taille de son partenaire. En parlant d’habit …
« Woah, elle te va bien ! remarqua-t-elle en désignant sa veste neuve. Depuis le temps que je voulais te voir avec ça sur le dos !
- Héhé … Oui … J’en suis vraiment très content. Merci aussi pour la poche intérieure …
- T’en fais pas. Tu sais bien qu’y’a rien qui peut échapper à Marisa Kirisame ! »
Elle essayait de le mettre de bonne humeur, et son sourire était très contagieux. Même s’il savait bien que ça ne pourrait pas durer éternellement, Luke se sentit très détendu et joignit sa joie à la sienne. Reimu se joignit au groupe assez rapidement, essayant de suivre le chemin que son amie empruntait.
« Et ton bras ? demanda-t-elle. Il est guéri ?
- Oui, tout est tip-top ! affirma-t-il. Je suis complètement opérationnel, c’est terminé. La rééducation s’est bien passée et je me sens comme neuf … »
Ils restèrent à discuter assez légèrement l’espace de plusieurs minutes. Pendant un moment, on aurait presque pu croire que rien ne laissait présager les sujets beaucoup plus mornes qui seraient abordés ensuite. C’était particulier … Comme si chacun faisait des efforts pour retarder l’échéance. Sauf que celle-ci était bien entendu inévitable, et que de toute façon, il venait bien un moment où il fallait se résoudre à commencer. Et ce fut Luke qui interrompit la discussion après que quelques bagatelles aient été mises sur le tapis.
Et quand plus personne ne se mit à parler … Le silence vint, plus parlant que toute chose. L’air assombri du manieur de fer amena très vite celui de Reimu à devenir neutre et attentif, tandis que la sorcière ravalait ses rires et ardeurs pour ne laisser que le sérieux rectifier son visage. Cette fois … C’était fait. Il n’y avait plus place pour une quelconque plaisanterie …
« Bon … commença Luke avec une certaine difficulté. Je … Je crois que c’est le moment …
- Prends ton temps, conseilla la magicienne. Nous ne sommes pas pressées.
- Bien … Euh, hm … Par … Par où commencer … »
Ce fut sur ces hésitations que commença le récit de Luke. Après ces quelques mots … Le jeune homme entama sa descente progressive jusqu’au fin fond de ses souvenirs, qui était d’autant plus de descente aux enfers à son ressenti. Il lui fallut un certain temps avant de plonger suffisamment profond pour trouver un point de départ, à partir duquel il allait devoir tout reconstruire … Comme les pièces d’un puzzle gigantesque, éclaté en des milliers de morceaux, qu’il avait à tout prix cherché à disséminer aux quatre vents au cours de sa vie …



( ♫ ) La vue. L’ouïe. Le toucher. L’odorat. Le goût …
Cinq sens. A cette simple base sont attachées toutes les perceptions que l’être humain a à sa disposition pour se faire une image de la réalité. Par l’œil, on distingue les formes du monde. Par l’oreille, on s’y oriente et on l’interprète. Le toucher permet de se mouvoir et confirme notre action sur les objets du réel. Par le nez, on perçoit des choses qui pourraient être hors d’atteinte des autres perceptions, et enfin notre langue nous permet de juger de si un aliment est savoureux ou non.
De tous temps, les hommes n’ont guère fait plus que suivre ce que leurs sens leur rapportaient. Ce qui n’est pas si idiot quand on y pense, parce que c’est grâce à cela qu’ils ont traversé l’évolution et la sélection naturelle, afin de subsister jusqu’à encore aujourd’hui. C’est parce que nos yeux détectent un comportement agressif de la part d’un ennemi que nos mains se soulèvent pour se défendre, c’est parce que notre langue réclame le plaisir de manger que nous nous nourrissons, c’est parce que nous entendons les bruits par-delà les obstacles que nous sommes capables de nous préparer et d’agir en conséquence quand un danger approche. C’est grâce aux cinq sens que l’être humain est ce qu’il est aujourd’hui. Et dans toutes les cultures, ces cinq sens sont au centre de toute société, de toute communauté humaine, même si personne ou presque ne se penche jamais sur la question. Après tout, il s’agit d’une évidence … L’homme a cinq sens, il en est ainsi, et ça n’a rien de choquant.
Alors … Pourquoi … Pourquoi est-ce que moi, j’en avais six ?
Aussi loin que puissent remonter mes souvenirs … Je suis sûr d’une chose. Il n’y a jamais eu personne pour m’expliquer quelle était cette « autre » sensation que j’étais le seul à percevoir. Généralement, en fait, on pensait que j’inventais des histoires de fantôme ou d’autres fantasmes de gosse comme tous les gamins aiment en faire. Mais pourtant, non, elle était là.
Je les sentais. Partout, partout autour de moi. Sans cesse. Perpétuellement. Ca bougeait … Parfois. De manière plus prononcée, c’était parfois aussi statique. Mais toutes ces perceptions, par essence … étaient les mêmes.
Je ne les voyais pas. Je ne les entendais pas. Je ne les touchais pas. Je ne les sentais pas. Et inutile de préciser que bien sûr, je ne les goûtais pas non plus. Je les … Je les ressentais. Il n’existait aucun autre mot pour décrire ça. Et c’était bien normal. Puisque j’étais tout bonnement le seul au monde à être capable de les percevoir …
Ceci, c’était … Ca a toujours été là. Même encore maintenant, j’ignore totalement comment décrire tout ceci. C’est quelque chose de … de tellement naturel chez moi que ce serait aussi compliqué de vous l’expliquer à vous, que si vous essayiez d’expliquer ce qu’est la vision à un aveugle. Et pourtant, le fait était là.
Depuis ma naissance … J’ai toujours été capable de percevoir les plus infimes parcelles de fer tapies dans la matière, ainsi que l’air que je serai plus tard capable de transformer.

Quand j’étais encore un enfant … Bah, vous imaginez bien ce qu’est un enfant, je présume. C’est curieux. Ca veut savoir ce qu’est le monde, et ça veut aussi se rassurer de ce qu’il n’en comprend pas. C’est pour ça que la plupart du temps, les gosses cassent les oreilles des adultes en les remplissant de questions à tout va. Et tout particulièrement à propos des choses qui leur font peur.
Sauf que moi, justement, je n’en avais pas peur. Je n’ai jamais eu peur de mes perceptions du fer. De toute manière, c’est … C’est exactement comme si vous, vous auriez eu peur de voir. La comparaison fonctionne à absolument tous les niveaux … Ah, sauf peut-être à un seul. Contrairement à la vue, que l’on peut shunter en fermant les paupières, les perceptions du fer ne cessent jamais. C’est plus comme le toucher, au fond … tout en étant aussi important pour moi, que la vue l’est pour vous.
Tout ce que je voulais savoir, c’était juste … A quoi ça servait. Parce que, pensez-y : l’utilité des cinq autres sens, elle est plus ou moins évidente, non ? Du moins, elle se forge avec l’expérience. Mais ce sixième sens, lui … Il avait quelque chose de bizarre. Il devait sans doute beaucoup m’intriguer, quand j’étais à peu près en âge de comprendre comment était constitué le monde autour de moi. En fait … Il ne servait à rien. Et bien entendu, à cette époque … Enfin, voilà quoi, à quatre ans, on ne possède pas la fibre scientifique. On commence tout juste à savoir comment parler de manière intelligible et à entretenir une réflexion plus ou moins … pertinente. Mais ce qui ne nous intéresse pas, on ne s’y attarde pas et on passe rapidement à autre chose. C’est pour ça qu’en fait … Quand j’étais en bas-âge, personne n’était au courant de mon anormalité. Tout simplement parce que je n’en faisais jamais mention, ou alors parce que je ne devais faire que des remarques incompréhensibles que l’on attribuait à des inventions infantiles comme tant de gamins en font. De toute manière, entre les innombrables répliques idiotes que le gamin survolté que j’étais avait le don de balancer à toute heure, ça devait se fondre dans la masse.
Je pense que c’est à partir de mes cinq ans … Que le vent a commencé à tourner.
Je me souviendrai presque toujours de ce jour. Enfin, à peu près, il ne m’en reste que des bribes perdues. Mais l’essentiel est toujours resté. Après tout … C’est ce jour-là que, pour la toute première fois de ma vie … J’ai fait l’impossible. J’ai commis ce qui serait peut-être une des erreurs les plus fatales de mon existence, et celles de ceux qui jusqu’alors étaient mes proches.
J’ai découvert … Les pouvoirs du fer.

Quatorze ans plus tôt. Année 1996 du calendrier grégorien.
Quelque part dans le monde occidental. Europe.

( ♫ ) Il faisait un temps magnifique, aujourd’hui. Comme tous les enfants, il aimait sortir et courir un peu partout pour se défouler. Et comme il était d’un naturel hyperactif, au grand dam de ses parents, il lui fallait un sacré moment avant d’enfin se calmer et d’arrêter de s’exciter dans tous les sens. Incontestablement, cet enfant était bruyant. Et encore, il avait une chance que beaucoup d’autres n’avaient pas : il avait tout un jardin à sa disposition. Des mètres et des mètres carrés de surface à ne plus savoir où regarder, tapie de gazon parfois clairsemé de terre, et d’arbres tellement hauts qu’il n’en voyait même pas le bout. Mais ça, et il était à peu près capable de comprendre, c’était bien à cause de sa taille miniature.
Cet enfant innocent était bien loin d’imaginer plus tard qu’il oublierait beaucoup de toutes ces merveilleuses choses. Même jusqu’à son prénom. Et en l’occurrence, alors … Luke s’appelait Lucas. Il avait cinq ans, il était en pleine santé, en plein épanouissement, et il était heureux.
On disait souvent que les enfants étaient curieux de nature, mais dans sa catégorie, Lucas battait tous les records. De toutes les machines à questions, il était la plus compétitive. Toujours à vouloir tout savoir, que ça le concerne ou non … Et bien naturellement, quand les « grands » ne voulaient pas éclairer sa petite lanterne, c’était tout seul qu’il devait se débrouiller. Même si généralement, il n’arrivait pas à des résultats bien fructueux …
Il y avait quelque chose d’assez formidable, avec les jours de beau temps. Ces jours-là, il pouvait sortir sans être couvert d’un gros anorak gênant, et se livrer à toutes sortes de folies de l’imagination exprimées par le geste dans le vaste terrain qui était à son entière disposition. Enfin, vaste terrain, il fallait être relatif : tout lui paraissait géant car lui-même était petit. Quatre grands peupliers en ligne, liés entre eux par de hautes haies charnues de feuilles, séparait ledit terrain en deux parties. Dans l’une se trouvait sa maison, ainsi qu’une parcelle du jardin, mais la plus grande partie de celui-ci résidait de l’autre côté des quatre arbres. Et de l’autre côté de cette frontière … s’étendait son royaume. Là où, armé d’un terrible bâton au tranchant mortel, il pourfendait monstres et dragons, tel un preux chevalier. Personne ne pouvait le voir ! Personne ne pouvait le juger. Ici il était libre de faire ce qu’il voulait, sans avoir à craindre le regard de qui que ce soit. Et les longues et trépidantes aventures de cet étrange petit bonhomme, au final tout à fait ordinaire, duraient jusqu’à ce qu’il se lasse de toutes ces péripéties et que ses poumons fatigués lui réclament un répit …

… Cela faisait un moment, d’ailleurs, que Lucas jouait dans le jardin. Le soleil frappait assez fort, mais l’ombre des peupliers lui suffisait à ne pas prendre chaud. Il détestait avoir trop chaud … C’était bien la seule chose qu’il trouvait déplaisante avec le beau temps. A force, il se sentait tout ramolli, et il lui arrivait de s’asseoir voire de s’allonger par terre à ne plus rien faire, et à respirer à toute vitesse parce que ça lui brûlait dans le torse. La plupart du temps, quand il rentrait à la maison après s’être amusé comme ça, ses parents lui disaient d’un ton sévère qu’il était rouge écarlate. Il ne comprenait pas trop pourquoi, mais apparemment ils croyaient que c’était pas bien de jouer en courant et en s’agitant jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. Il se souvenait juste qu’à cause de ça, il s’était déjà fait mal de temps en temps, mais ça n’était jamais grave ! Ils devaient s’inquiéter pour un rien …
C’est pour ça que Lucas resta à l’ombre des peupliers pour se reposer un long moment. Dos au tronc du troisième arbre de la rangée, bordé par les haies qui couraient vers les autres, il était invisible aux yeux de ceux qui pouvaient se trouver dans la maison de l’autre côté, et il aimait ce sentiment de sécurité. Que cela paraisse contradictoire aux yeux d’une personne plus mature ou non … En reprenant son souffle, l’enfant leva la tête vers son vaisseau spatial. Même si ce fameux vaisseau spatial n’était en fait qu’une simple balançoire, toute en tubes de métal peints de vert anis, son imagination parvenait toujours à lui trouver une fonction bien plus amusante qu’il n’y paraissait. Le garçonnet continua de fixer le grand engin à la géométrie particulière, très intéressé. Il aimait beaucoup cette balançoire, aussi, pour les multiples voyages qu’elle était capable de lui offrir. Mais cette balançoire, elle avait quelque chose de particulier, en plus. Un petit plus qui faisait toute la différence.
C’était avec elle qu’il ressentait le plus la sensation.
Lucas n’avait aucune idée de ce qu’était la sensation, mais c’était le seul mot qu’il avait trouvé pour la décrire. Un mot un peu compliqué d’ailleurs, du moins beaucoup moins simple que « lumière », « bruit » ou « odeur ». Du coup, il ne l’employait pas souvent dans ses phrases. Par exemple, « truc » ou « machin » était déjà beaucoup plus facile à dire. Mais il savait quand même que le vrai mot, c’était la sensation, et il se demandait vraiment à quoi elle servait. Et surtout, pourquoi il la sentait dans certains objets, et pas dans d’autres ?
Il avait monté tout un tas d’hypothèses farfelues à ce sujet, qui variaient sans cesse. Comme quoi, par exemple, tout ce qui était habité par la sensation représentait le bien, et le reste, le mal. Généralement, il la percevait dans tout ce qui était bon pour lui. Même dans lui-même, même dans ses parents … Où là, si elle était plus faible, en revanche elle bougeait. Mais Lucas avait envie de trouver une nouvelle histoire. Une nouvelle explication. Hé, si ça se trouvait, c’était pas du tout ce qu’il croyait ?
Décidé, l’enfant se releva, le souffle toujours rapide mais les poumons reposés. Maintenant, il allait jouer au savant !

La balançoire, elle, ne se trouvait pas à l’ombre des arbres. Elle était à l’autre bout de son royaume, près de la frontière qui séparait celui-ci d’un autre monde. Mais dans le cadre de ce qui allait se passer prochainement, ceci n’avait guère d’importance.
Lucas s’approcha de ce qui était l’un des quatre pieds de l’engin, et l’observa attentivement. Quand il était plus près, la sensation était plus forte. Il pouvait la sentir de très très loin, même depuis sa chambre s’il y faisait attention … Pourquoi la balançoire en particulier ? Suspicieux, le gamin regarda tout autour de lui, pour ne voir guère plus que la nature de son jardin. Personne … Au cas où il ferait une bêtise, au moins, il n’y avait personne pour le voir.
Il regarda de nouveau le grand appareil, curieux. Quelque part, il avait toujours su que la sensation ne lui avait pas livré tous ses secrets. Il y avait quelque chose de caché derrière. Mais quoi ? Lucas eut beau tourner autour de la balançoire, aucune réponse ne lui tomba du ciel, et il ne trouva aucune idée pour alimenter son imaginaire débordant. En plus, à chaque fois qu’il posait des questions à tout le monde à propos de la sensation, personne n’était capable de voir de quoi il s’agissait ! C’était à croire qu’ils ne voyaient rien … Enfin, pas « voir », mais autre chose, quoi, « ressentir » plutôt. Ah, il faisait chaud … C’était peut-être pas une bonne idée de rester près de la balançoire pour le moment. Il y penserait plus tard …
De retour sous les peupliers, l’enfant s’assit de nouveau dans l’herbe, profondément ennuyé. Que faire …? Maintenant qu’il avait perdu un centre d’intérêt, il peinait à trouver le prochain. Ca arrivait, parfois. Tiens, d’ailleurs … Il avait été obnubilé par la balançoire depuis tout à l’heure, mais en fait, il n’y avait pas que là qu’il ressentait la sensation. Elle était partout. Et c’était un peu ça qui lui faisait se rendre compte que sa théorie sur le bien et le mal, ben c’était pas si cohérent que ça …
Entre autres, il y en avait en-dessous, aussi. Juste en-dessous de lui, même. Dans le terrain, sous l’herbe. C’était moins puissant que la balançoire, mais ça l’était plus que tout le reste. Ah oui, c’était vrai … Au fait, c’était pas obligatoire qu’il voie l’objet pour ressentir la sensation en lui, non ? Ben oui, vu qu’il pouvait ressentir la balançoire à distance.
« J’aimerais bien voir c’que c’est, c’qui y’a sous le jardin … pensa-t-il innocemment. »
Mais est-ce que c’était possible ? Sans creuser, en fait. S’il creusait, il s’en mettrait plein les doigts et il se ferait gronder. Hm …
Toujours curieux et réfléchissant à la marche à suivre, Lucas se mit à quatre pattes, toujours sous les peupliers, regardant attentivement l’herbe qu’il avait sous lui. A cet endroit, par exemple, il ressentait très bien ce truc dans le sol. Il était étendu et partout dans le jardin, mais là, il … avait presque l’impression qu’il pouvait le toucher. Juste qu’il y avait la terre qui le séparait de lui. Et … Et, en fait … Mine de rien, cette sensation … Ca ressemblait beaucoup à comme s’il avait une autre partie de son propre corps, ailleurs ! Intrigué par cette soudaine découverte, révélation inattendue, Lucas se demanda pourquoi il n’y avait pas pensé plutôt. S’il aimait tant cette sensation, c’était parce qu’il avait l’impression de s’y retrouver. Qu’elle faisait partie intégrante de lui-même. Comme s’il avait d’autres mains, ailleurs, éloignées de lui, et que ces mains essayaient de lui dire qu’elles étaient là. Mais attends, s’il avait des mains … S’il avait d’autres mains … Est-ce qu’il était capable de les bouger ? A peine cette idée lui eut traversé l’esprit qu’il se sentit l’irrésistible envie d’essayer. Oui, c’était marrant ! Maintenant, il allait jouer à avoir des pouvoirs magiques !!

Ainsi, Lucas se mit à genoux, assis sur ses talons, et tendit les mains vers le sol en faisant des gestes abracadabrants. Le même genre de gestes qu’il pouvait voir à la télé ou dans des livres, recombinant tout ce qu’il avait déjà vu, ce qui donnait un résultat proprement … Burlesque. Mais il s’amusait, et c’était tout ce qui comptait … La sensation était toujours là et … Ah ?
( ♫ ) D’un coup, l’enfant sentit quelque chose de bizarre lui remonter dans le ventre, jusque dans le torse. Immédiatement, il stoppa sa chorégraphie incohérente, et fixa d’un œil rond le sol qui lui faisait face. Il … W-woah, il se sentait … bizarre … Qu’est-ce qu’il se passait ?! Tous ses membres semblaient s’être soudainement endormis, et il avait l’impression que dans sa tête, quelque chose venait de se coincer …
La sensation … La sensation … Il avait l’impression … qu’il n’y avait plus qu’elle. Que tout le reste n’avait plus aucune importance. C’était bizarre, mais dans un sens … Il aimait cet état qu’il n’aurait su qualifier de transe. Il se sentait … Bien … Etrangement bien … Il voulait voir l’objet qu’il y avait sous terre. L’objet plein de la SENSATION. Et il pouvait le voir. Il n’y avait qu’à … Le faire remonter !! Alors, l’enfant le fit remonter. Il n’eut absolument aucune idée de comment il le faisait, mais il sut qu’il le faisait. Il en était persuadé … Il n’avait qu’à … Le vouloir !
Et là, ça … Ca remontait … Même mieux, il savait qu’en fait, ce n’était pas « un » objet, mais plutôt des centaines de minuscules objets !! Tout était en train de se rassembler, juste sous lui, pour se préparer à se présenter à ses yeux ! Ca bougeait partout, partout dans la terre, comme un grand feu d’artifice inversé … Toujours dans cet état second, le jeune Lucas gardait les yeux grands ouverts vers l’herbe, les mains ouvertes vers le sol également, comme s’il assistait à une scène proprement incroyable. Quiconque l’aurait vu dans cette position aurait sans doute prétexté qu’il ne s’agissait que d’un nouveau jeu qu’il avait inventé, mais c’était loin d’être le cas. Pour la première fois de sa vie, l’enfant faisait quelque chose qui n’était pas seulement jouer. Il le faisait vraiment, et pas pour de faux. Même s’il ne s’en rendait pas encore compte …
Et sous les yeux éberlués du garçon, au bout de quelques minutes … L’herbe se souleva. Il crut d’abord que c’était sans doute un animal qui sortait de sous le sol, mais son esprit fit très vite le rapport avec les perceptions qu’il ressentait en cet instant. C’était … Complètement dingue. Et pourtant … Ca ne l’effrayait pas. Pas du tout, même.
Le sol se déchira soudain. L’herbe, écartée sur les côtés par une force inconnue venant d’en-dessous, laissa apparaitre au sein d’une fissure un éclat argenté. Lucas ne prit même pas la peine d’être surpris, et continua de canaliser l’énergie non identifiée qu’il était en train de mobiliser inconsciemment. Très vite … La fissure s’élargit, craquant la terre, et une forme arrondie comme un dôme se découvrit progressivement entre les grains. Une teinte grise, métallique, apparaissait. Le garçon força encore. Il força … Et … Le sol termina de se déchirer, laissant un orifice suffisamment grand pour laisser passer ce qui tentait de sortir. Du jardin s’extirpa alors, sous le contrôle attentif et les yeux émerveillés de l’enfant, une sphère de fer d’un diamètre de cinq centimètres …
Ebahi par un tel phénomène, absorbé par la beauté surnaturelle de cette balle venue des profondeurs de la terre, Lucas tendit naturellement son bras droit vers elle. Et … Continua. De la faire remonter. Mais cette fois, il n’y avait plus de terre. Juste de l’air … Et c’était beaucoup plus facile de la faire bouger !! Un sourire plein de bonheur s’illumina sur le visage du garçon, au moment où il se rendit compte que la sphère de métal obéissait exactement à ses moindres pensées. Il la fit monter … Puis redescendre. Puis, emporté dans son élan, la fit tourner autour de lui. Et alors … Il rit. Il se mit à rire de joie, à la fois surpris, amusé, incompréhensif et heureux.
Il n’avait même pas besoin de la toucher … Et elle volait toute seule, exactement de la manière dont il le souhaitait !!
Ce jour-ci … Le jeune manieur de fer comprit enfin ce qu’il y avait de si spécial avec le sixième sens qui était le sien. Et loin d’avoir peur de ces pouvoirs dont il ne soupçonnait même pas l’existence, dont il ne comprenait même pas l’invraisemblance … Il avait la ferme intention de découvrir tout ce que cette magie avait à lui offrir.
Parce que pour lui, c’était maintenant sûr et certain.
La magie existait …



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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 12 Déc - 0:14

… Vous vous doutez bien qu’au départ, ça n’avait rien de méchant.
Lors de mes premiers pas avec les pouvoirs du fer, je n’étais pas capable de faire grand-chose de plus que de rassembler des particules de fer éparses, de les remodeler comme de la pâte, et de les faire virevolter comme des oiseaux. Ca m’amusait, et c’était tout ce qui comptait … Et puis, je m’adonnais à ce genre d’activité en cachette. Je ne comprenais pas que ce que je faisais était extraordinaire, et il m’a fallu un certain temps pour le comprendre. Mais d’ici là, il était déjà trop tard. Au bout d’un moment, ce fut inévitable, je finis par me familiariser énormément avec mon pouvoir, si bien que j’en vins à en faire usage presque naturellement. Autrement que pour jouer, j’entends, par exemple pour attirer des couverts en métal à soi sans avoir besoin de se lever … Et bien sûr, ce que je cachais simplement pour l’intimité du jeu se fit savoir. Je suppose que cela a été progressif, qu’il leur a fallu beaucoup de temps pour admettre cette vérité insensée, mais mes parents furent les premiers à s’en rendre compte.
D’ailleurs, mes parents … Hm … Je n’en ai aucun souvenir … Mais je pense qu’il n’y en aurait aucun de mauvais si j’en avais. Ils ont simplement dû me traiter … comme leur fils, et rien de plus. Peu importaient les phénomènes paranormaux qui se déclenchaient presque tout le temps autour de moi, peu importaient mon comportement si étrange et d’autant plus insaisissable. Je ne peux pas prétendre n’avoir reçu aucun amour maternel, ou paternel … Ce n’était vraiment pas d’eux que venait le problème. C’était des autres. Ceux pour qui, plus que quiconque, j’étais différent.
A l’école, surtout. A l’époque, je n’avais toujours pas compris qu’il valait mieux cacher ces pouvoirs aux autres, et comme leur usage s’était définitivement ancré en moi … Il ne fallut pas longtemps pour que les bruits commencent à courir sur moi, parmi toutes les petites têtes qui peuplaient les cours de récréation. Parce que les enfants ont quelque chose de spécial que les adultes n’ont pas, et qui s’appelle la « crédulité ». C’était infiniment plus facile pour eux d’admettre qu’il y avait réellement quelque chose d’anormal avec moi, quelque chose qui n’était pas naturel, pas explicable. Mais par contre, contrairement à moi, il y avait une chose qui tranchait dans leur façon d’approcher les pouvoirs du fer.
Ils en avaient peur.

… J’étais seul.
Comme je n’inspirais que la crainte autour de moi parmi les enfants de mon âge, ils me fuyaient quand j’allais vers eux et s’écartaient sur mon chemin pour ne pas être trop près. Les murmures allaient bon train sur toutes les bouches qui m’entouraient et je me retrouvais isolé. Isolé dans cette grande masse, sans personne pour m’écouter.
Encore que, si j’avais vraiment été seul et à l’écart de tout, ça ne m’aurait pas fait plus de mal que ça … Mais là, j’étais forcé de rester au milieu de plein de gens qui me détestaient, qui me pointaient du doigt, et qui me fuyaient comme la peste. C’était très difficile à vivre. Je n’étais pas un ermite, mais un paria. Bizarrement … Je ne supportais pas le regard des autres. Je ne supportais pas qu’ils me considèrent comme différent, comme … indigne d’exister. Ce n’étaient que des enfants qui avaient peur, bien sûr, mais ça … Je ne pouvais pas le comprendre. Parce que moi aussi, j’en étais un, et je ne faisais pas partie de leur communauté.
J’ai fini par admettre que je ne serais peut-être jamais accepté tel que j’étais dans cette société. Et comme seule idée que j’ai eue pour essayer d’y changer quelque chose … j’ai abandonné mes pouvoirs. J’ai commencé à me comporter « normalement », comme tout enfant classique, comme tout être humain banal, et je me suis conformé à ce que les autres attendaient de moi.
Pas de chance. Le mal était déjà fait, et jamais mon anormalité ne disparut des mémoires de ceux qui m’entouraient. J’étais prisonnier de ma réputation, sans espoir que cela finisse par changer. La situation resta au point mort. Et à force de rester seul et reclus des autres … A force d’être évincé de toute communauté, et considéré comme celui qu’il fallait éviter … Je me suis refermé sur moi-même, et j’ai décidé de faire mon propre chemin seul, sans jamais faire confiance à personne d’autre que moi. Aucune autre solution ne m’apparaissait pour m’en sortir dans l’enfer qu’était devenue ma vie.
A cause de cela, mon insouciante enfance ne dura pas longtemps. Très vite … Je devins moins capable d’enthousiasme. Même à l’écart de l’école. Je ne riais plus, je n’arrivais plus à me distraire. Je ne parlais plus beaucoup non plus, d’ailleurs. J’avais … mûri trop vite. Trop vite confronté aux sombres côtés de l’existence humaine, trop vite désillusionné de la beauté du monde. J’avais plusieurs trains d’avance sur mes camarades, question maturité. Mais je n’étais pas assez grand pour supporter le choc. Et pourtant, il fallait bien faire avec …

Je faisais des choses que peu d’enfants de mon âge feraient. Outre les pouvoirs du fer, je veux dire. Je m’intéressais de très près à la géographie, je faisais des recherches historiques, j’étudiais les nombreux systèmes de la société, durant le temps que je passais le nez plongé dans les livres de la bibliothèque. Ce n’étaient pas des sujets qui m’intéressaient, pourtant. Je crois même que je n’ai jamais aimé ça, en fait. La vérité … C’était que je cherchais un moyen de m’en sortir. Je n’en pouvais plus d’être stigmatisé et de me laisser dépérir dans mon coin. C’est peut-être à cette époque que, pour la toute première fois, je me suis mis en quête d’une Utopie où les gens m’accepteraient tel que j’étais.
Mes pouvoirs du fer, quelqu’un à qui me confier, d’autres personnes qui ne me jugeraient pas comme anormal … Tout ceci me manquait. Je n’avais plus la sensation d’être moi-même, ni l’impression d’avoir ma place là où j’ai grandi. Alors, dans mes espoirs les plus désespérés, je me suis mis à penser qu’il existait peut-être un endroit sur terre où je pourrais trouver le repos. Malheureusement, je ne l’ai jamais trouvé dans les livres, et je n’avais pas non plus la moindre idée de comment m’y rendre si jamais il existait …
Le temps a continué de s’écouler. Plus les années passaient, plus j’étais aigri, et plus j’étais isolé. C’était un cercle vicieux. Je commençais à voir le mal partout, à devenir paranoïaque. Mon environnement avait un impact de plus en plus grave sur ma façon de penser, si bien que ma marginalité n’était plus seulement due à ma réputation. Moi-même étais devenu antisocial. J’avais perdu toute foi envers les autres … Sans doute même envers mes propres parents. J’étais blasé et résigné. Et … j’étais encore loin d’imaginer que tout ceci n’était qu’un début.
Un jour, enfin, je n’allai plus à l’école. Cela pourrait paraître merveilleux dit comme ça, mais c’était penser bien trop vite. En fait, je suis tout simplement passé à l’étape supérieure. Le collège, comme on appelait par chez moi … Une école bien plus grande, avec un fonctionnement différent, mais qui reste globalement dans les mêmes règles.
J’aurai pu prendre ceci comme un nouveau départ et essayer de m’intégrer à la nouvelle communauté qui s’offrait à moi. C’était sans compter sur ma paranoïa et sur la brutalité de ce nouvel environnement. Je n’ai pas envie de m’éterniser là-dessus, mais en tout cas … De l’école au collège, les choses n’ont fait qu’empirer. Pas nécessairement à cause de mes pouvoirs du fer que j’avais appris à occulter, mais le résultat était tout comme. J’étais incapable de tisser des liens avec qui que ce soit à cause de ma méfiance, et le cycle a recommencé. Sauf que cette fois, tout était de ma faute …
Je n’en pouvais plus. Au bout d’un moment, j’en étais arrivé à la limite de ce que je pouvais supporter. Des idées noires commençaient à envahir mes pensées. Je me sentais abandonné … Et puis, alors, comme en réponse à ma souffrance … Elle est arrivée. Et elle a frappé.
La malédiction. Cette terrifiante apparition qui n’a de cesse hanté mes cauchemars …

Sept ans plus tôt. Année 2003 du calendrier grégorien.
Quelque part, en Europe.

Les temps étaient bien plus … rudes que les semaines précédentes. L’automne avait été annoncé depuis au moins un mois, mais ce n’était que maintenant qu’il se manifestait dans toute son âpreté. Après un été caractérisé par une chaleur proprement intolérable, voici que les vents déchiraient le feuillage des quelques arbres enracinés entre béton et bitume, semant le froid cinglant qui faisait passer les thermomètres d’un extrême à l’autre. Ces rues, elles étaient fréquentées par de nombreuses personnes. Toutes couvertes avec le nécessaire pour éviter d’attraper la maladie qui avait la joyeuse idée de se répandre en épidémie chaque année. Et parmi ces personnes, il y avait de jeunes gens. Trop grands pour être qualifiés d’enfants, trop jeunes pour être désignés comme adultes. Des collégiens. La plupart d’entre eux débarquaient depuis l’arrêt de bus, dont les transports en commun servaient de navette entre les différents recoins de la ville jusqu’à ce point le plus proche du collège. Etablissement qui n’en était qu’un parmi tous ses semblables.
Il était aux alentours d’une heure et demie, voire plus. En fait, dans ces eaux, les cours de l’après-midi allaient commencer prochainement. Les élèves qui s’étaient rassasiés, tantôt chez eux tantôt à la cantine, n’avaient plus qu’à attendre leur heure, pour ainsi dire. Dans la grande cour au sol de goudron, ceux qui étaient restés sur place pour le déjeuner passaient leur temps avec les moyens et l’imagination qu’ils avaient à disposition. Il n’était pas difficile de comparer leur situation à celle d’oiseaux en cage. A ce moment, le portail qui donnait sur l’extérieur était de toute façon fermé, et ne s’ouvrirait que pour laisser entrer ceux qui avaient mangé à domicile. D’ici là, il y avait quand même pas mal d’attente en vue des cours.
C’était pourquoi ceux qui se trouvaient entre les murs de façade du collège et la grille tuaient le temps en pratiquant notamment ce qui était un rudimentaire style de football, ou en s’adonnant à des ragots variés en groupuscules répandus à divers points stratégiques de la cour. De manière générale, il était facile de repérer les groupes d’affinités qui étaient constitués dans les ficelles du collège. Néanmoins … Il y avait un garçon qui échappait à cette règle. Un garçon auquel peu prêtaient attention, et qui prêtait attention à peu de gens.

Le sac à dos accolé au mur derrière lui, Lucas gardait les bras croisés en fixant la direction devant lui sans que ses yeux ne trahissent la moindre émotion. Couvert d’un imposant manteau qui le préservait du froid cinglant de l’hiver précoce, la tête à demi couverte d’une noire capuche qui le masquait de la vue d’autrui, il patientait sous l’abri constitué par un préau rudimentaire soutenu par des piliers de béton, le tout hâtivement peint en blanc. A l’écart de la cour principale, il était seul. Tous les bruits qui l’agaçaient n’étaient pas lointains, entre les éclats de voix et les cliquetis insupportables que produisait cette canette écrasée qui servait de ballon, mais au moins pouvait-il tenter d’occulter cette gêne en laissant son esprit vagabonder. L’enfant aux pouvoirs de métal … avait bien changé, en sept ans. A commencer par être beaucoup plus grand. Même pour l’adolescent de douze ans qu’il était, il avait une taille supérieure à la moyenne. Mais ce qui était frappant par-dessus tout, c’était la disparition complète de l’enthousiasme sur son visage. De tout sentiment en général, en vérité.
Lucas aimait être seul, et aimait le silence. Si seule l’une de ces conditions pouvait être remplie au collège, cela ne l’empêchait pas de se laisser transporter par ses pensées et essayer d’imaginer la vie qu’il aurait voulu vivre. Cela le changeait de toutes les choses inhumaines qu’il se prenait parfois à se figurer. Car, d’une certaine manière, ne pouvant obtenir ce qu’il souhaitait … Le garçon se rattrapait en se vengeant par l’esprit. De toute manière, il n’avait pas à répondre de tels actes, aussi barbares pussent être ses pensées.
Il savait que ce monde n’était pas le sien. Que sa place n’était pas ici … Il se demandait même si elle l’avait jamais été un jour. Pourtant, ses professeurs voyaient en lui un élève exemplaire. Il travaillait convenablement et obtenait des résultats qui, sans atteindre l’excellence, étaient plus que satisfaisants. Ajouté à cela, il ne produisait pas le moindre son en classe, et ne parlait jamais que quand on l’interrogeait. Le profil du bon élève discret … Une image qui n’aidait malheureusement pas à son problème majeur. Le fait d’être incapable de nouer des liens. Oh, bien sûr, des gens avaient essayé de l’aider. De manière générale, les sixièmes nouvellement arrivés étaient bien encadrés, dans ce collège. On avait bien assez vite décelé que quelque chose n’allait pas avec Lucas, et que ce fussent professeurs ou psychologues, on ne pouvait pas prétendre que rien n’avait été fait pour lui. Mais envers et contre tout, l’élève s’obstinait à rester refermé sur lui-même. Il refusait le contact, quelle que soit sa nature …
Et étrangement, le garçon continuait de travailler. Il ne savait pas exactement ce que cela lui apporterait dans une société où il n’avait pas d’avenir, mais il continuait quand même. Pour plaire à ses parents, peut-être ? Essayer de compter aux yeux de quelqu’un ? Ou rien que le fait d’être meilleur que les autres ? Il n’en savait rien, et il s’en contrefoutait. Tout ce qu’il savait, c’était que sa tête n’était pas complètement vide, et qu’il pouvait s’en servir comme d’un atout quel qu’il soit. Il aimait la science, d’ailleurs. Cette même science qui, pour le peu qu’il en comprenait, était incapable d’expliquer toutes ces choses surnaturelles qu’il ressentait en permanence …

Car oui. Lucas avait certes appris à ne plus jamais utiliser ses pouvoirs du fer, mais la « sensation » n’en avait pas disparu pour autant. Partout où il allait, elle demeurait et le suivait comme l’ombre dans son dos. Il avait arrêté de la désigner ainsi, d’ailleurs. Elle n’avait … Pas vraiment de nom propre. Et maintenant qu’il savait ce que c’était, il parlait de « perceptions du fer » dans ses dialogues avec lui-même. Par contre, il s’interrogeait toujours sur la nature de cette autre perception, plus faible et semblable à la précédente, mais qui ne pouvait pas correspondre à du fer. Après tout, il n’y avait pas de fer dans l’air, non ?
« Oh, tu m’écoutes quand j’te parles, trou du cul ? »
Le fil des pensées du garçon s’interrompit soudain, alors que la voix avait été cette fois bien plus proche. Effaçant le sursaut qui aurait pu le prendre, Lucas releva les yeux, lesquels étaient restés plantés dans le ciment du sol sans réellement distinguer l’ombre qui s’était approchée. Il y avait déjà eu une phrase prononcée tout près quelques secondes plus tôt, mais le jeune homme avait tellement peu l’habitude qu’on s’adresse à lui qu’il n’avait pas compris que c’était le cas cette fois-ci. D’ailleurs, maintenant qu’il y prêtait attention, le bordel vocal qui sévissait dans la cour s’était grandement affaibli. Les cliquetis de la canette écrasée aussi.
Devant lui, il y avait un autre élève. Enfin, élève, façon de parler. Il était dans la même classe que lui, et pour le peu qu’il en connaissait, c’était l’un des innombrables débiles profonds qui occupaient les chaises durant le cours. Rien qu’à cette distance, il pouvait sentir l’haleine pestilentielle de la cigarette qu’il avait dû fumer en douce lui émaner d’entre les dents, venant lui agresser les narines. Lucas devait faire un effort considérable pour plusieurs choses. D’une, ne pas grimacer devant une telle répugnance. De deux, ne pas tenir compte des trois derniers mots que le gars avait prononcés. De trois, ne pas montrer la panique qui avait commencé à l’envahir bien malgré lui …
« … Y’a un problème ? tenta le garçon avec plus ou moins de sang froid.
- J’ai paumé mon gant, t’l’as pas vu ? »
Le reste de la bande n’était pas loin. Lucas venait de les remarquer, en train de se marrer dans leur coin. Visiblement, ils s’étaient lassés de jouer à leur jeu débile. De toute façon, il s’en foutait. Et il n’avait pas vu de gant quelconque au cours de la journée, il voulait juste que ce type lui foute la paix. Et qu’il aille s’acheter un cerveau, accessoirement.
« Nan, répondit-il, blasé. »
Lucas n’eut pas vraiment le temps de comprendre ce qui suivit. Ou du moins, le temps qu’il comprît, il était déjà trop tard.

Quand le poing du mec entra en collision avec son crâne, et le projeta en arrière, l’arrière de la tête du garçon fit ricochet contre le mur qu’il avait dans le dos. Deux explosions de douleur, quasi simultanées, n’arrachèrent qu’un cri à demi-étouffé depuis la gorge de l’élève, trop choqué pour vraiment se rendre compte de la souffrance que sa boîte crânienne lui relayait …
« Il est dans ta gueule !! s’esclaffa l’autre. »
Lucas tituba, prenant maladroitement appui sur le mur derrière lui. Coup de chance ou pas pour lui, les coups n’avaient pas ouvert de blessure ouverte. Le temps de comprendre ce qui lui était arrivé, il sentait déjà ses jambes flageoler et sa respiration s’accélérer. Puis, il vit que derrière son agresseur, le reste de la bande s’était rapproché, brayant des encouragements et des railleries incompréhensibles en direction du lieu où il était acculé. Et là, il comprit.
Les oiseaux en cage finissaient par devenir agressif, en absence de distraction. Il leur fallait trouver autre chose. Et quoi de plus distrayant que de regarder le faucon aller faire sa proie du corbeau marginal ? Le spectacle en valait la peine …
Lucas avait mal. A mesure que la douleur prenait la place de la surprise, il sentait les sueurs froides lui couler dans la nuque, et les larmes venir aux commissures des yeux. Son agresseur rigolait largement, et ne semblait pas avoir envie de s’arrêter là. Il n’y avait aucun surveillant nulle part. Et ils étaient dans un recoin à angle mort de la majeure partie de la cour.
« Espèce de connard … marmonna le garçon.
- Hein, t’as dit quoi ? »
Le garçon regretta bien vite ses mots, puisqu’ils firent l’effet d’un détonateur sur le type mal embouché. La main de celui-ci happant sa gorge pour lui claquer la tête contre le mur par-dessus son sac, troisième explosion de douleur, lui fit apprendre à ses dépends. Il était … Il était fort, ce con ! Et il faisait mal ! Lucas n’avait absolument pas la carrure, ni l’esprit pour se défendre. Il était faible, et il le savait. Alors pourquoi s’était-il laissé dire un truc pareil qui n’avait rien fait de plus que le provoquer ?!
« Répète, hein, qu’est-ce t’as pour voir ?! enragea-t-il, plus rigolard du tout. Tu veux faire le malin, sac à merde ??
- P-… Putain, j’ai rien dit ! J’ai … r… rien dit ! Arrrgh, lais- … m- … »
Il était en train de l’étrangler.
« Ta mère était trop conne pour t’apprendre le respect, hein ? lui cracha-t-il à la face. T’inquiète pas, on va arranger ça … »
Le langage ordurier était un classique de cet établissement. Les mots employés n’étaient limite pas choquant à entendre, mais les insultes que Lucas se prenaient au visage faisaient quand même leur effet. Le garçon les endurait jusqu’à maintenant, mais …
Le poing qui s’enfonça dans son ventre lui coupa un souffle qu’il avait déjà perdu à cause de l’étranglement de son tortionnaire. Et cette fois, le mec s’était beaucoup moins retenu. Oui, il n’était pas si con que ça. Les coups au visage, à la tête, ça se voyait et il fallait éviter de laisser des traces. Tandis qu’ailleurs … Là, on pouvait s’en donner à cœur joie sans risquer que ça se sache, pour peu qu’on persuadait sa victime de ne pas aller se plaindre. Les stratégies de cette persuasion étaient infiniment variées, mais Lucas n’en était pas encore là, même s’il savait presque d’avance comment ça se passerait.
Il n’était pas le premier à se faire tabasser.

( ♫ ) Au moins le jeune homme pouvait de nouveau respirer maintenant, mais la reprise de ce droit avait un coût. Celui de se faire rouer de coups.
Sous les acclamations de ses camarades, le type enchaîna plusieurs frappes qui éclatèrent comme des bombes sur le corps pourtant protégé par l’épais manteau du garçon solitaire. Lucas tenta malgré tout de riposter, mais c’était complètement vain. L’imposant sac à dos qui alourdissait ses épaules l’encombrait totalement et lui faisait perdre tous ses moyens. Frêle et tremblant, ses mains qui attrapaient son ennemi pour tenter de le renverser à terre se faisaient décrocher de leur prise à peine était-elle établie, ce qui permettait à cette ordure de continuer à le frapper là où ça faisait encore plus mal, tout en lui hurlant d’autres injures à la face. Le genou qui lui remonta dans le thorax lui donna envie de rendre ce qu’il avait avalé ce midi, et à la douleur succéda la haine.
La haine. Il les haïssait tous. Tous, tous, tous … Pendant que ce salopard le passait à tabac, Lucas sentit un afflux sanguin s’exploser contre ses tempes, de part et d’autre de sa tête. Une rage destructrice prit place dans le cœur du garçon, qui se savait perdu. Il aurait pu mourir ici qu’il s’en serait complètement foutu. Il avait presque envie que ce connard le tue pour de vrai, rien que pour les emmerdes qu’il aurait après coup. Pour qu’il ait un mort sur la conscience et qu’il passe le reste de sa vie à souffrir, que ce soit mentalement ou physiquement, dans les enfers que l’on réserve aux meurtriers. Et qu’il crève ensuite, comme un rat. Comme le déchet qu’il était, le déchet qui puait la cigarette, et qui puait la merde. Les autres aussi, d’ailleurs, le public qui scandait ce spectacle avec délectation. Des ordures vivantes, qui trépidaient de se joindre à ce jeu très distrayant. En quoi méritaient-ils plus de vivre que lui ? En quoi méritaient-ils d’être heureux ? En quoi méritaient-ils d’être acceptés, eux ? Tous, tous autant qu’ils étaient, devaient crever. Ils devaient … crever … Crever … Il les haïssait … Tous … Il voulait les voir TOUS crever !!!
« Lâche … moi …
- Ah, t’en veux encore ? Ben tiens, prends-…
- VA TE FAIRE FOUTRE !!!!! »
Le rugissement de Lucas fut si tonitruant qu’il leur cloua tous le bec. Du moins, ce fut ce qu’il crut, sur le coup, alors que le type l’avait enfin lâché et arrêté de lui distribuer des coups. La seconde suivante, le cri étouffé et le bruit de craquement, comme si on avait passé un paquet d’os dans un broyeur, lui firent comprendre que quelque chose d’anormal se passait.
D’ailleurs, toutes les sensations de son corps étaient anormales.

Les … perceptions du fer qu’il sentait dans l’air s’étaient … soudainement manifestées. Beaucoup plus puissantes que d’habitude. Elles … étaient complètement instables, et semblaient tournoyer autour de lui dans tous les sens, de manière totalement anarchique. La sensation était si bizarre qu’il en oublia presque immédiatement toute douleur, tout sentiment, et resta plié sur lui-même à regarder le sol, et ignorer ce qu’il se passait autour. Parce que d’autres cris, d’autres bruits morbides étaient en train de résonner.
Le sang pulsait tellement fort qu’il en était douloureux dans les veines de Lucas. Il se sentait l’esprit embrumé, le corps engourdi, presque incapable de bouger. Il crut d’abord que c’était dû aux coups à la tête qu’il s’était pris, mais cela n’expliquait pas les perceptions du fer complètement désordonnées qu’il ressentait. Alors, il remarqua enfin les cris qui étaient poussés autour de lui, et leva les yeux lentement, les muscles douloureux.
Le pilier qui était à sa droite explosa.
« … »
( ♫ ) La vue à laquelle il assista le laissa complètement muet. Il n’y comprenait … Rien … Devant lui, toute la bande dont le leader l’avait amoché était en train de se faire pilonner par des formes, des cubes, des barres, des aiguilles, des énormes pavés grisés. Il y en avait partout, qui bougeaient dans tous les sens, en écho à ses perceptions. Et … Ils percutaient les élèves avec une violence telle que certains avaient été projetés à une dizaine de mètres de l’endroit, roulant dans leur propre sang. Parfois, l’un avait été moins chanceux, et s’était pris plusieurs impacts d’affilée qui lui avaient probablement brisés plusieurs os. D’autres encore arboraient des blessures largement ouvertes, engendrées par les rares lames qui faisaient partie du lot. Quand à celui qui l’avait tabassé … Son corps gisait grossièrement assis au pied du mur qui faisait face à une demi-douzaine de mètres de Lucas, sous une auréole mortuaire dessinée par les fissures dans les briques anciennes, alors qu’une trainée hémoglobine coulait depuis l’impact jusqu’à sa tête basculée en avant.
Ce que le faucon ignorait, c’était que parfois, le corbeau pouvait laisser couler des larmes empoisonnées.
Incapable de bouger, Lucas resta statique jusqu’à ce que le phénomène décidât de s’arrêter …

( ♫ ) … Tout était dévasté.
Aussi loin que le regard du garçon pouvait aller, il n’y avait que la désolation qu’il voyait. Tout autour de lui, le sol de bitume avait été morcelé et éclaté, et les restes du pilier qui avait été fracassé gisaient dans l’épaisse mixture granuleuse du tout. Seul un cercle d’à peine un mètre de diamètre, à ses pieds, avait survécu au cataclysme. Et au-delà … Dans un rayon d’au moins dix mètres … tout avait été défoncé. Les murs qui étaient respectivement juste derrière et plus loin devant lui avaient subi de sévères dommages également, même s’ils tenaient debout encore. Des morceaux de brique ou de ciment en avaient été arrachés ou pulvérisés. Mais surtout … Surtout … Il y avait là une demi-douzaine de corps au sol. Abattus sur les ruines, il était rare de ne pas voir de trace sanglante associée à chacun d’eux. Leurs vêtements, très souvent déchirés en de nombreux points, laissaient voir des blessures affreuses. Seul le silence, impérial et pesant, couvrait ce carnage indescriptible. Lequel n’avait duré pas plus de trente secondes, dans les fracas les plus infernaux.
Lucas détacha son regard du sinistre, toujours incapable de croire à tout ceci. C’était quoi … Pourquoi est-ce que … Du fer ? Du fer, du fer, pourquoi du fer ?! Pourquoi cette sensation ? Pourquoi ces ravages …? Pourquoi ? Il ne comprenait pas … Pendant quelques secondes de fureur, il avait souhaité plus que tout au monde qu’ils disparaissent … Et maintenant …
… Son souhait s’était exaucé ?
A cette réalisation, une chape glaciale sembla recouvrir l’intégralité de son corps. Il … Il avait vraiment … Non, ce n’était pas possible … Ce n’était pas vrai ? Il n’avait jamais contrôlé de fer ! Il n’avait jamais fait ça consciemment !! Il avait appris à ne plus jamais se servir de ses pouvoirs, et surtout pas pour … Pas pour …
Ce ne fut qu’à ce moment-là que Lucas remarqua une chose. Partout, autour de lui, … des regards. Des regards, partout. Toute activité avait cessé dans la cour, et tout bruit semblé s’être définitivement tu. Et, tous … Tous ceux qui avaient été à l’écart du désastre … Tous le regardaient. Certains s’étaient légèrement approchés, n’osant pas trop venir à proximité. Mais tous … Tous le dévisageaient. Avec … des regards … Tous ces yeux, braqués sur lui … Ils hurlaient … Ils semblaient tous hurler un même mot … Tous ces regards, plus expressifs que n’importe quelle phrase … Tous ces yeux …
Lucas eut un mouvement de recul.
« Je … »
Coupable.
« J’ai … J’ai … »
Coupable. Coupable. Coupable.
« J’ai … J’ai rien fait …? »
Coupable … Coupable, COUPABLE !!!!
« C’est pas moi … »

Non … Non, non, non, quand même pas ?!
Il n’avait pas tué !! Ce n’était pas possible, non, il n’était pas un meurtrier !!! Ca n’avait rien à voir avec lui, rien, rien, rien du tout !
Le crissement de sa chaussure contre les gravats qui gisaient derrière lui sembla lui hurler lui contraire.
« C’est … C’EST PAS MOI !!! hurla-t-il, presque dément. JE N’AI RIEN FAIT !!! »
Son cri désespéré, perdu dans le néant, ne fit que mettre le feu aux poudres. A peine avait-il clamé son innocence que déjà, d’autres cris retentissaient dans la cour. Des cris de terreur, cette fois. Une foule entière d’élèves effarouchés prit la fuite par où elle pouvait, empruntant les issues qui menaient vers l’intérieur du bâtiment, provoquant une panique générale absolument aberrante. Du coin de l’œil, le coupable les remarqua. Les … Les « surveillants ». Rien que ce mot semblait déjà sonner ironique à son esprit, alors qu’il les voyait dorénavant le fixer avec cette expression qui trahissait leur totale incompréhension de la situation. Il vit l’un d’entre eux se précipiter vers l’intérieur du bâtiment, sans doute pour tenter d’appeler des secours. Le reste était encore trop abasourdi par le phénomène absolument inexplicable qui venait de prendre cours sous leurs yeux. Lucas n’avait que douze ans, et à lui tout seul, il avait déchiqueté six de ses camarades et réduit en poussière une énorme partie des structures du collège, le tout en une demi-minute. Un incident proprement … incompréhensible.
Très très vite, le garçon se mit à réfléchir. Le temps de « latence » des surveillants n’allait pas durer éternellement, et tôt ou tard … Il serait entre leurs mains. Il … Il avait peut-être tué. Il avait peut-être du sang sur les mains. Rien que cela était déjà significatif d’un nombre considérable de choses. Si jamais il se faisait prendre … Si jamais ça arrivait … Hors de question !!! Il n’avait pas à payer pour un crime qu’il n’avait pas commis !! Il devait trouver la vérité … Mais maintenant … Il savait qu’il serait considéré comme un criminel, ici ! Qu’il serait enfermé, et qu’il ne pourrait plus jamais revoir la lumière du jour ! Non … non … Il devait se sauver, et il n’avait pas une seconde à perdre !
Mais comment faire ? Les grilles étaient fermées. De plus, quoi qu’on s’en dise, il était encore un enfant. Physiquement, au moins. S’il tentait de leur échapper en courant, ou en passant par-dessus la « petite grille » qui permettait des passages au compte-goutte, laquelle se trouvait à une dizaine de mètres à sa droite … Il se ferait rattraper bien trop rapidement. Et il savait également qu’au moment même où il se mettrait à fuir, les adultes se lanceraient à sa poursuite. Pour l’instant, ils réfléchissaient à comment faire, tant que la situation était encore à peu près sous contrôle ; c’est-à-dire, pendant que le meurtrier était encore sous leurs yeux. Mais dès que Lucas passerait derrière l’angle mort, ils ne feraient pas de quartier …
« Le fer … »
Cette pensée, à l’origine des tourments et des espoirs du garçon, vint lui apporter la réponse.

Déjà l’un des surveillants, comme ramené à la réalité par l’écoulement du temps, avait commencé à s’approcher du désastre au pas de course. Mais ce n’était pas l’incriminé qui l’intéressait, c’était plutôt l’une des victimes du désastre. L’adulte s’accroupit parmi les fragments de débris, et examina avec un semblant de sang-froid l’état de l’élève qui semblait rescapé d’un attentat. Oui, il respirait encore … Mais sa vie était en danger, et relevait de l’urgence. Son agonie ne durerait que peu de temps avant que les blessures ne se révèlent véritablement fatales. Toujours incapable de concevoir que tout ceci avait été provoqué par le garçon isolé, le surveillant releva la tête vers celui-ci. Il ne vit que son sac suspendu à son dos, dix mètres plus loin, devant la petite grille. Ce qu’il remarqua alors manqua de lui arracher un nouveau bond sur place.
Lucas s’était dirigé droit vers la porte métallique à longs barreaux verticaux qui lui bloquait le passage vers l’extérieur, dès qu’il avait vu le surveillant avancer vers lui. En même temps … Il les avait réveillés. Ses pouvoirs du fer avaient déjà commencé à faire leur office qu’il n’était pas encore arrivé devant la petite grille, et le temps qu’il y parvienne … L’intégralité des barreaux avait fondu, ne laissant derrière que des fragments de peinture éclatés par la brusque déformation du constituant métallique principal entrant dans leur composition. Regroupé en sphères compactes, épaisses et lévitant autour de son manieur, le fer était de nouveau au service du jeune homme qui avait oublié qui il était depuis tout ce temps. Il était le manieur du fer. Un pouvoir unique au monde, que nul autre que lui n’avait. Et il allait s’en servir !!
« Qu’est-ce que …? balbutia l’adulte, de nouveau frappé par l’improbable. »
Ses yeux écarquillés ne purent que voir Lucas sautant par-dessus le rectangle métallique surplombé par feu les barreaux de la porte, et s’enfuir dans la rue à toutes jambes, accompagné des sphères métalliques qui lui gravitaient autour comme des planètes. C’était la toute première fois qu’un phénomène pareil se manifestait, depuis le siècle que ce collège avait été établi. Et aucun mot n’était capable de qualifier l’espèce de déformation de la réalité qui venait de se produire en ce lieu et place-même.
« Que quelqu’un prévienne la police !! intervint un nouveau surveillant, aussi assuré qu’un marin dont le navire prenait l’eau.
- C’est déjà fait ! répliqua celui qui avait été appeler les secours. »
La panique, certes plus masquée chez les adultes, restait néanmoins du niveau des élèves qui avaient pris la fuite après le désastre. Mais il était trop tard, de toute manière. Car ils n’entendraient plus jamais parler de Lucas, et n’auraient jamais réponse à leurs interrogations.

( ♫ ) Dans la rue, le garçon courait à pleines jambes. L’heure était à la fréquentation, et beaucoup de passants le croisaient … Tous abasourdis par la vision du fer qui lévitait autour de lui, il ne prêta cependant aucune attention à eux, et poursuivit sa fuite sans relâche. Que devait-il faire, que devait-il faire ?! Il y avait la bibliothèque à deux pas, mais ça ne servait à rien d’aller s’y réfugier ! Maintenant qu’il était en cavale, il y avait fort à parier que toutes les forces de l’ordre allaient être à ses trousses en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire ! Il ne savait pas s’il avait vraiment tué ou non … Mais il avait commis quelque chose d’affreux, d’impardonnable. S’il voulait vraiment s’en tirer … Il devait s’enfuir. Il n’avait pas d’autre choix. Mais comment …? Comment aller vite, loin, et surtout sans se faire repérer ? Il ne pouvait pas prendre le bus, il ne savait pas conduire une voiture, il n’avait jamais pris le train et cela avait le même inconvénient que le bus … Rah, et surtout, comment faire pour survivre, seul, sans argent, sans rien à manger, à boire, rien ? Il ne pouvait pas tout laisser tomber derrière lui aussi facilement, et pour aller où de toute façon ? Il n’y avait pas de paradis caché sur terre où l’on vivait d’amour et d’eau fraîche, il le savait mieux que quiconque !
… Peu importait. Il ne fallait pas qu’il reste là. N’importe quel endroit sur la planète, mais pas ici. Il devait partir, et pour de bon cette fois. Peut-être que s’il passait par chez lui avant de s’enfuir définitivement, il pourrait récupérer diverses choses qui lui permettraient d’assurer sa subsistance au cours de sa fuite … Même si dit comme ça, il ne savait vraiment pas quoi. En tout cas, une seule et unique idée l’obsédait en cet instant : quitter ce pays, là, tout de suite, maintenant !!
Le garçon était à bout de souffle. S’arrêtant au coin d’une rue, il laissa échapper ses glapissements de fatigue, déjà harassé par cette course qui l’avait mené … Presque nulle part. Il était au beau milieu de rues d’habitations, avec aucune issue visible. Par chance, il semblait n’y avoir personne qui passait par ici, ce qui lui donnait un temps de répit. Comment faire pour s’enfuir d’ici … Il avait beau retourner la question dans tous les sens, ce n’était pas imaginable … A moins que …?
Il devait réfléchir autrement. Jusqu’à maintenant, il avait appris à se comporter comme une personne normale, et ce en renonçant à tout ce qui le rendait différent d’autrui. C’est-à-dire, ses pouvoirs du fer. Et c’était ces mêmes pouvoirs du fer qui lui conférait une puissance que nul autre n’avait. Le regard soutenant les sphères de métal qui s’alignèrent devant lui, alors qu’il avait pris appui sur un mur, Lucas réfléchit à une solution. Il avait du matériel. Il pouvait faire tout ce qu’il voulait de ces sphères, elles étaient là pour lui. Elles étaient là pour l’aider. Le fer tout entier était là pour l’aider. Il ne pouvait plus se permettre de refuser cette aide … Alors, peut-être le fer pouvait-il l’aider à s’enfuir ?
Ce fut ainsi que, pour la toute première fois dans l’esprit du manieur de fer, naquit l’idée qu’il reprendrait maintes et maintes fois dans cet invisible futur. Fixant le métal en lequel il plaçait tous ses espoirs … Lucas se détacha du mur, et fronça les sourcils, le regard aigu et ridé de lassitude. Obéissant à une volonté qui surpassait l’imagination … Le fer se mit alors en branle. Les balles s’accolèrent l’une à l’autre, fusionnèrent comme des bulles, pour former une seule et unique entité. L’entité se déforma, s’étendit, s’aplatit, se lissa et … au final …
Une planche de fer, de dimensions de cinquante centimètres sur un mètre, épaisse de deux centimètres à peine, se plaça devant lui. L’invitant à y prendre place. Lucas sembla presque hésiter en voyant ça … Il n’avait jamais fait de planche à roulette et encore moins de surf. Il ne savait pas du tout comment s’y prendre. Mais … Mais ça n’avait qu’une importance relative. Il devait s’enfuir. Et il le pouvait. Il n’avait qu’à … S’en remettre à ses pouvoirs ! Ainsi, le garçon tenta le coup, et grimpa sur la planche qu’il s’était faite. Il ne s’y mit pas debout, en revanche, mais allongé. Il avait encore bien trop d’appréhension envers ce nouveau mode de locomotion qu’il testait pour la première fois, et en lequel il n’avait aucune idée de s’il fonctionnait ou non.
Le cœur battant, Lucas parvint à se caler sur la planche qui volait déjà à plusieurs dizaines de centimètres au-dessus du sol. Il … Il était … Il était vraiment en suspension dans les airs ! Et ce, rien qu’en le voulant ! Son esprit parvenait donc même à faire bouger son corps, sans le moindre effort … Et donc, si ça, ça marchait … Il la fit bouger. Par le simple fait de son souhait, la planche se mit soudain en mouvement. Le manieur se cramponna de toutes ses forces au bord avant de la planche, alors qu’il la faisait monter légèrement en hauteur, tout en la faisant avancer par-delà la rue dans laquelle il se trouvait. C’était … que … Cette impression de liberté … Très vite, et avant même qu’il ne le réalise, le garçon avait dépassé le toit des maisons. Agrippé à sa planche de fer comme un diable, il était en train de parcourir les cieux, en allant à une vitesse équivalente à celle de quand il courait.
Il volait. Il volait … vraiment ! Pourquoi ne découvrait-il cela que maintenant ?! C’était … C’était à couper complètement le souffle ! Bouche bée, Lucas admira les paysages de sa ville natale depuis la vingtaine de mètres d’altitude qu’il avait prise en un rien de temps, et sans le moindre autre effort que celui de penser. Il n’y croyait pas. Les pouvoirs du fer pouvaient-ils vraiment être aussi … Fantastiques ? Il était complètement passé à côté des compétences qu’ils pouvaient offrir … Mais il n’était peut-être pas trop tard pour les découvrir.
Et découvrir qu’il était capable de voler … Eut le don de rallumer une flamme éteinte depuis longtemps dans le cœur du jeune homme tourmenté.
La flamme de l’espoir.

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Lun 11 Fév - 23:02

… Je … Je ne t’en avais jamais parlé, Reimu. A Marisa non plus, d’ailleurs, puisque c’est en en faisant les frais qu’elle a découvert ce secret.
La première fois que nous nous sommes rencontrés, Reimu, il me semble que j’ai dit quelque chose. Que j’étais capable de transformer l’air en fer et de le manipuler selon ma volonté, depuis ma naissance … Mais ce n’est pas entièrement vrai. En vérité, ce n’est que depuis mon entrée à Gensokyo que je maîtrise ce pouvoir de conversion d’air en métal. Avant … Il en était tout autre. Dans le monde extérieur, j’étais complètement incapable de contrôler son agissement, si bien qu’il se manifestait de manière aléatoire et … systématiquement destructrice. Lorsque la magie a commencé à disparaître à Gensokyo, j’ai eu une rechute, et Marisa peut sans doute témoigner de l’horreur que cela représente …
Cette perte de contrôle est si cauchemardesque que c’est elle qui m’a poussé à considérer mes pouvoirs comme une malédiction. J’ai cessé de compter le nombre de fois où à cause d’elle, j’ai dû fuir, ou abandonner de nombreux efforts derrière moi pour tenter de me forger une nouvelle vie. Mais la toute première fois que c’est arrivé, le choc qui a suivi fut l’élément déclencheur qui initia ce qui allait être le plus grand voyage de toute ma vie …
Je ne l’ai pas décidé sur un coup de tête, bien sûr, non. Cela faisait longtemps que l’idée de m’échapper de là me trottait dans l’esprit, mais je n’avais ni les moyens, ni le courage, ni le désespoir nécessaire pour en arriver à cette extrémité. Tout ce qui me manquait me fut apporté le même jour, celui où je découvris la malédiction … Et aussi celui où je découvris une facette extraordinaire des pouvoirs du fer.
Avant mon départ, qui eut en fait lieu très peu de temps après le déclenchement de la malédiction, j’ai tout de même pris la peine de me préparer sommairement à la folie que j’étais sur le point de commettre. J’ai profité des dernières minutes qu’il me restait dans ce monde avant que la traque ne commence et que ceux qui voulaient ma peau ne me retrouvent, pour m’assurer de pouvoir tenir seul et sans aide pendant un certain temps. Ce après quoi …
Je me suis envolé, et pour de bon. Pour tous ceux qui me connaissaient à cette époque, je pourrais tout aussi bien avoir disparu de la surface de cette planète.

( ♫ ) Je me rappelle encore de la merveilleuse sensation que j’ai ressentie alors que le fer me transportait par-delà des horizons inexplorés. C’était … complètement dingue … J’étais totalement libre ! Libre d’aller où je voulais, quand je voulais, sans craindre que l’on m’arrête ou que l’on me juge ! J’ai bien sûr mis un bon moment à m’habituer à cette nouvelle façon de se déplacer … Au départ, j’étais agrippé de toutes mes forces à ma planche de fer, n’osant pas monter trop haut dans le ciel, de peur de tomber et de ne pas pouvoir me rattraper. Je n’ai jamais réellement eu le vertige, mais les tremblements qui me faisaient frissonner n’étaient pas seulement dus à l’incroyable excitation qui me prenait alors que des paysages merveilleux s’offraient à mes yeux. Oui, j’avais peur de la hauteur, et j’avais peur de cette planche volante dont je ne savais rien du tout, et dont j’étais toujours dans la découverte. Mais j’étais encore un enfant, après tout. Le temps passé à parcourir les cieux aux côtés des oiseaux me paraissait infini, sans jamais prendre de fin, et je me sentais alors plus puissant que tout, au-dessus des contraintes imposées par le monde ! Bien plus vite qu’on aurait pu le croire, j’ai appris à domestiquer cette planche … J’ai pris de l’assurance, de l’altitude … Et surtout de la vitesse ! Et alors, sans que je ne m’en rende vraiment compte, j’ai fini par me retrouver debout sur mon appui, filant à toute allure, loin au-dessus des nuages …
Ce que je vivais était tellement magique à côté de l’oppression quotidienne que j’avais vécue, que je croyais nager en plein rêve. Je voyais des choses que même les livres n’avaient jamais pu me montrer, comme ce long et blanc paysage nébuleux qui s’étendait sans fin sur la Terre, alors que seul le bleu du ciel me surplombait de sa surface immaculée et que le soleil me réchauffait le cœur de ses rayons. Tout avait changé … Ce jour là, d’une certaine façon, j’étais mort. Mort, pour renaître ensuite dans une vie complètement différente. Tout ce qui de mon existence précédait ce moment, je l’ai abandonné comme si ça n’avait jamais eu lieu. Ca n’en valait plus la peine à mes yeux d’enfant, après tout. Quand on est assez innocent pour se sentir invincible quand l’improbable se produit par sa volonté, il ne faut guère de temps pour que tous les soucis disparaissent. Je ne saurais trop dire, aujourd’hui, si la malédiction qui s’est déclenchée ce jour-ci était un coup de malchance ou de chance. Dans tous les cas, c’était sans doute possible un coup du Destin. Parce qu’une fois que c’était fait, le mien allait être changé à tout jamais. Il n’y a pas à dire, quand j’y repense … Les pouvoirs du fer ont été cent fois plus acteurs de ma vie que moi-même … En mal, comme en bien. Et ce jour-ci, tout me semblait magnifiquement bien parti pour reprendre à zéro, et me façonner ma propre existence, celle que je choisirais moi, et pas les autres.
J’ai vite déchanté quand même.

Sept ans plus tôt. Année 2003 du calendrier grégorien.
Quelque part au milieu de l’Europe.

Sur la terre, il devait faire noir. Un noir d’encre, vu la quantité de nuages qui recouvrait la voûte. Mais au-dessus de la couche nébuleuse, il en était tout autre … ( ♫ )
Silencieusement dans la nuit au ciel sombre, Lucas s’était rallongé sur sa planche. Etendu de tout son long dessus, ayant tout de même les jambes qui dépassaient derrière, le jeune garçon avait enfoui sa tête entre ses deux bras croisés devant lui. Même quand il n’y faisait pas attention, le fer continuait de le porter, sans le moindre effort … Si ça se trouvait, il pourrait même dormir dessus, ici-même, en marge du reste du monde … Sous la lumière apaisante et bienveillante d’une lune qui le berçait de son croissant lumineux, imbriquée dans un ciel étoilé dont la beauté surpassait tout ce que l’on pouvait voir depuis le plancher des vaches. Partout autour de l’adolescent, il n’y avait que féérie et calme volupté. Il faisait froid, mais l’épais manteau qu’il portait toujours le préservait de tout cela. Son lourd sac d’école, toujours accroché à ses épaules mais davantage posé sur son dos dans cette position, s’était évidé de tout son matériel scolaire au profit de réserves d’eau, de nourriture, et du peu d’argent qu’il avait pu trouver chez lui avant de partir à jamais. Il avait même laissé ses clés chez lui, sachant très bien qu’il n’y reviendrait plus.
Au cours de la journée, il avait voyagé à des vitesses incroyables, voyageant à pleine allure dans une direction qu’il n’avait même pas pris la peine de vérifier. Il avait vu le soleil frais parcourir les cieux totalement libres de nuages, s’affaisser derrière l’horizon, il avait vu les magnifiques teintes qu’avait prises le paysage en passant par toutes celles de l’arc-en-ciel, avant d’enfin se ternir de bleu sombre et de laisser les étincelles astrales jaillir dans la peinture céleste. La lune avait couronné le tout, et achevé de conforter le juvénile voyageur dans ce paradis incroyablement vide. Tout ce qu’il avait vu aujourd’hui … Il n’arrivait toujours pas à y croire. Pensif, la tête entre ses membres alors que la planche volait à allure bien plus réduite, Lucas s’interrogeait sur toute cette folie qui s’était déroulée aujourd’hui.
Est-ce que tout ça était bien réel ? N’était-il pas simplement en train de rêver, et allait-il se réveiller pour que le quotidien désespérant se répète ? Ou alors, au contraire … Est-ce que tout ce qui avait précédé ce jour-ci n’avait été qu’une vaste illusion ? L’incroyable contraste qui opposait le passé au présent était si fort qu’il n’arrivait pas à admettre que les deux pouvaient se suivre logiquement. Et cette perspective de se trouver dans une situation sans vrai repère temporel commençait à le ronger d’anxiété. Il n’était plus dans l’auparavant, mais n’était pas encore tout à fait entré dans le maintenant. Dans une phase de transition dont il ne connaissait pas la durée, tout ce qu’il savait, c’est qu’il était bloqué …

Le garçon grommela, puis toujours sans arrêter sa planche, se mit en tailleur sur celle-ci en se frottant les yeux. Le panorama qu’il avait était absolument … fantastique. Il avait l’impression d’être dans une rêverie où il écumait une mer nuageuse, sous un bol bleu nuit, moucheté d’étoiles scintillantes. Malgré ses inquiétudes sur son avenir, Lucas était serein. Cette vue avait comme un effet apaisant sur son âme d’enfant torturée, et lui permettait d’oublier un peu l’horreur qu’il avait vécue peu après midi. Horreur qu’il ne comprenait toujours pas, et qu’il demeurait incapable de comprendre.
Qu’allait-il devenir, à présent ? Il avait tout quitté. Son foyer, son logis, ses parents … Tout ce dont il avait besoin pour vivre. En plus d’être seul, maintenant, Lucas était démuni et il le savait. Et pourtant, il ne parvenait pas à regretter ce choix qu’il avait fait de s’enfuir loin de tout cela. Qu’importait sa situation actuelle … Elle ne pouvait pas être pire qu’avant. Rien ne pouvait être pire qu’avant. Et puis, ce n’était pas comme s’il était dans un état critique. Précaire peut-être, mais pas critique. La quantité de provisions qu’il avait dans son sac à dos essayait de le rassurer à ce propos, et y réussissait plus ou moins … Mais l’adolescent comprenait déjà qu’il ne tiendrait pas ainsi éternellement. Et puis qu’il ne pouvait pas se résoudre à se comporter comme un voleur pour survivre. Il devait recommencer une nouvelle vie, et pour ce faire, il fallait partir sur des bases saines. Et puis, il commençait à manquer d’oxygène, à cette altitude : il allait aussi falloir penser à redescendre sur terre …
A cette pensée, le jeune garçon paniqua alors passagèrement. Il n’avait absolument pas vérifié dans quelle direction il se rendait … Alors … Que ferait-il s’il s’avérait qu’il se trouvait en plein au-dessus d’un océan sans limite ?! Rongé par le stress, il modifia la trajectoire de sa planche de fer, la faisant piquer vers le bas. Il quitta alors le paradis de vide et de clair obscur, pour traverser l’épaisse couche de brouillard humide qui cachait le monde à sa vue. Passé un moment dans le manteau nuageux … Lucas sentit que l’humidité de l’air commençait à chuter, et quelques secondes plus tard, un nouveau paysage complètement différent s’offrit à ses yeux. Non, il n’était pas au-dessus de l’océan …
Il était au-dessus d’une lande de terre sans fin, qui semblait s’étendre jusqu’à embrasser l’horizon. Et sur cette peinture de verdure assombrie par le ciel impénétrable, une immense tâche de lumière diffuse se profilait dans le lointain, bravant les ténèbres d’ici-bas pour jaillir dans la nuit en un halo ténu.
« Une ville … pensa le garçon perdu. »
Il y avait de la vie. Et tant qu’il y avait de la vie, il y avait de l’espoir.

Lucas garda la tâche de lumière en visière, et accéléra la vitesse de sa planche. Assis en tailleur, le garçon avait déjà formidablement bien domestiqué ce moyen de transport … Il avait presque appris à voler naturellement. Il s’en étonnait en y repensant, mais comme beaucoup de choses au cours de ces dernières heures, il décida de considérer cela comme un avantage plutôt que comme un problème. Piquant vers le bas, l’ancien collégien entama une grande perte d’altitude, au cours de laquelle il passa du domaine des cieux à la proximité du plancher des vaches. Même s’il conserva une certaine altitude après avoir chuté de plusieurs centaines de mètres, Lucas constata très vite que l’air s’était grandement réchauffé. D’ailleurs, il y en avait plus, d’air : il avait l’impression de mieux respirer … Il ne s’en était pas rendu compte, mais prendre plusieurs kilomètres d’altitude dans la troposphère avait eu des effets qu’il avait négligés à cause de l’adrénaline provoquée par le départ. Et en partie grâce à son gros manteau qui le protégeait quand même très efficacement du froid …
La ville approchait à ses yeux, comme dans un film. Elle était silencieuse, illuminée par l’éclairage public. Et malgré celui-ci, aucune voiture … C’était normal en même temps, à cette heure de la nuit, il serait étonnant de voir de la circulation. Même si Lucas n’avait aucune idée de l’heure précise qu’il était. Il n’avait pas de montre …
… C’était une chance. Oui, c’était davantage une chance qu’un inconvénient. Cela voulait dire qu’il pourrait regagner cette ville sans se faire remarquer ! En même temps, quelle réaction auraient des gens normaux en voyant un enfant descendre des cieux sur un morceau de métal ? Ce serait déjà sympathique s’ils ne le confondaient pas avec le saint Jésus … En tout cas, pour débarquer en ville, cela lui permettrait sans doute de le faire en toute discrétion et sans attirer les soupçons. Après tout, il devait repartir de zéro, non ?
« … Non, je dois faire plus gaffe que ça, pensa-t-il. »
On pourrait toujours le voir. Si quelqu’un regardait à la fenêtre, ou s’il y avait quand même des badauds dans la rue. Ca restait risqué, trop risqué pour la situation dans laquelle il se trouvait. Non, ce qu’il devait faire …
« … Je vais plutôt me poser dans les forêts à l’écart de la ville … Ce sera moins risqué. »
C’était relativement peu visible à cause du noir, mais il avait réussi à le deviner. Entre les routes et les sentiers étendus sur la terre, il y avait des groupements d’arbres concentrés en polygones sombres … Il pourrait sans le moindre doute se poser sans se faire remarquer le moins du monde, s’il procédait ainsi. Néanmoins, alors qu’il chutait toujours vers le sol, Lucas réalisa que s’il se posait dans un bois trop épais, il allait tout bonnement perdre la trace de la ville. Il fallait qu’il garde une certaine proximité avec la route … Et qu’il mémorise le chemin à suivre.
C’était très bizarre. L’enfant avait du mal à s’y faire, mais maintenant, il se prenait à calculer à l’avance chaque action qu’il entreprenait. En fait d’espoir, c’était de la méfiance qu’il avait développée à l’approche de cette ville …

Plus que quinze mètres d’altitude. Lucas sentait qu’il allait atterrir dans très peu de temps. Il avait remarqué un groupement boisé assez étendu et dense, pour qu’il puisse rejoindre le sol incognito, et à distance de la route. En effet, il y avait un grand rond-point à proximité, qui devait faire la plaque tournante entre quatre grandes directions … C’était à partir d’ici qu’il y avait de l’éclairage publique. S’il ne voulait pas continuer sa route dans le noir, le garçon avait tout intérêt à ne pas s’en éloigner. En attendant …
Lucas finit alors, enfin, par se stabiliser. Statique dans les airs, le retour à l’inertie lui fit un drôle d’effet. Il ne s’en formalisa pas cependant, et continua de descendre simplement, comme un ascenseur … Avant d’arriver à proximité du feuillage. Et de passer à travers.
Ce fut un peu difficile en premier abord, étant donné que les arbres étaient bien rapprochés et la cime nourrie. Mais il parvint malgré tout à émerger de l’autre côté des pampres, soulagé de ne pas s’être écorché le visage au cours du processus. Il avait sans doute dû faire pas mal de bruit, mais il ne devait pas y avoir grand-monde ici à cette heure …
La planche s’arrêta à vingt centimètres du sol terreux. Lucas ne voyait quasiment plus rien, cette fois. Cela ne l’empêcha néanmoins pas de garder son sang froid, et de bondir à terre …
« … Waouh … »
… Cela faisait la première fois qu’il avait les pieds à terre depuis sans doute près d’une dizaine d’heures. C’était … Bizarre. Il manquait un peu d’équilibre. Décidément, aujourd’hui, il passait par de drôles de sensations …
« … Bon allez, euh, en route ! »
Il avait peur de ce qu’il allait devenir, mais cela n’allait pas l’empêcher de découvrir ce nouvel endroit avec un minimum d’enthousiasme. Cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pas sourit, et le goût nouveau de l’aventure qui était en train de fracasser son quotidien si terne avait le don de l’encourager dans cette voie. Avant de se mettre en marche cependant, il eut un regard invisible pour le fer qui lui avait tant servi au cours de ce voyage, toujours suspendu en forme de planche au-dessus du sol. Il sembla hésiter, puis … D’une simple pensée, modela cette grossière planche en une sphère unique, très compacte. Dire qu’il y a peu, ce métal appartenait encore à la grille d’un établissement qui n’était guère plus qu’un pénitencier pour lui …
« … Merde. »
La sphère faisait presque trente centimètres de diamètre. Impossible de la fourrer dans son sac, elle prenait trop de place. Même en la remodelant à l’intérieur du cartable, il n’y avait pas assez d’espace laissé par la nourriture, les vêtements et les provisions pour tout mettre. Pas le choix, il devait l’abandonner ici. Ou du moins, en abandonner une grande partie … Oui, il valait mieux qu’il ne reste pas complètement désarmé. Laissant derrière plus de la moitié du volume métallique, Lucas fit alors entrer un pavé des dimensions d’une brique dans son sac, avant d’enfin se mettre en route vers la lumière. Son périple pouvait enfin commencer …

( ♫ ) Le rond-point était étendu, et assez bien éclairé. L’herbe poussait sur les bordures des routes, et les forêts cachaient une bonne partie de l’horizon en plus du noir. Le ciel étant nuageux, pas moyen de compter sur la faible lumière lunaire … Mais Lucas savait où il devait aller. Du moins, il pensait. Il traversa alors discrètement l’une des routes qui partaient du rond point, pour atteindre l’autre côté, et commença alors à longer celle qui partait au Nord. Enfin, au nord, si l’on considérait la direction qu’il avait suivie comme étant celle-ci. Sans boussole de toute façon …
Lucas commença alors une longue marche. Il allait à gauche de la grande route, sur laquelle il n’y avait aucun véhicule … Pour le moment. Il gardait une distance de sécurité avec celle-ci, juste au cas où. Même s’il ne pouvait pas aller trop loin, étant donné que les arbres des bois environnants étaient tous proches … Guidé par la lumière des lampadaires, et mené par ses jambes engourdies par le voyage, il commençait à ressentir les effets de la fatigue mais n’était pas las pour autant. Le calme de la nuit était tel qu’il avait presque l’impression que sa marche se déroulait hors du temps. Par contre, son lourd sac à dos commençait à lui faire mal aux épaules …
Combien de temps marcha-t-il ainsi ? Lucas n’avait plus aucune idée ni des heures, ni des distances. En tout cas, il était presque sûr d’aller dans la bonne direction. Ce ne serait qu’une question de temps avant qu’il ne revienne en zone urbaine …
Arrivé à un moment, la route bifurquait : elle continuait tantôt tout droit, tantôt prenait un brusque tournant à gauche. D’ailleurs, à droite, de la lumière électrique laissait apparaître une espèce de grand parking en zone sauvage. Lucas n’y prêta qu’une vague attention cependant, et traversa la bifurcation non fréquentée pour continuer sa route vers le « nord ».
Sa progression continua encore, monotone et rythmée par les bruits du contenu de son sac. Pour sûr, il était chargé … Et de choses sans doute plus utiles qu’un manuel d’histoire-géographie de trois cents pages. A la rigueur, s’il avait conservé une carte du monde avec lui, ça aurait suffit …
« … Merde, j’aurais quand même pu y penser. »
Encore plus loin, ce fut cette fois un passage à niveau qui lui barra la route. Bien entendu, aucun train ne passait à ce moment-là … Et puis, ce n’était pas un tel obstacle qui allait l’arrêter. Limite il aurait pu se servir sur les rails métalliques, vu la quantité de fer qu’ils contenaient … Une fois la voie ferrée enjambée, Lucas poursuivit sa route. Au loin, la lumière de la ville était maintenant parfaitement visible, même entre les deux forêts d’arbres qui bordaient le chemin goudronné. Il y serait bientôt … Ainsi, le jeune homme traversa sans faire trop attention au reste le chemin qui le séparait de son but, suivant toujours la lumière des lampadaires. Et enfin, au bout d’une marche qui lui avait paru interminable …
… Il se frotta les yeux en apercevant les lueurs des premiers bâtiments. Ils étaient assez bas, des maisons pour la plupart. Et la route qu’il avait suivie jusqu’ici débouchait, une fois de plus, sur un rond-point … du coin de l’œil, aussi, Lucas aperçut un panneau de l’autre côté. Un panneau d’entrée d’agglomération. Hm, ce serait sympathique aussi s’il savait où il se trouvait … Ainsi, l’enfant traversa la route pour la troisième fois, et se rendit juste devant le rectangle indicateur. Il y était inscrit, en grandes lettres :
ZIELONA GÓRA.
« … C’est où, ça ? »

( ♫ ) La nuit était froide et silencieuse. Et ce calme ensorceleur était d’autant plus remarquable que l’enfant était entré dans un endroit où pourtant, l’agitation de la vie devait troubler la quiétude nocturne. En guise de ça, ce n’était que l’écho de ses pas frêles qui répondait à sa marche.
Lucas avançait sans dire un mot dans l’immensité urbaine qui s’étendait devant lui. En périphérie de la ville, la lumière était assez faible, et lui donnait une étrange sensation qui le prenait au ventre. Une impression de malaise aussi profonde qu’inexplicable … Ou tout simplement la peur de l’inconnu. Les lueurs orangées des lampadaires projetaient des halos ténus sur les façades des maisons, et des bâtiments qui allaient en grandissant alors qu’il s’enfonçait dans ces lieux. Il se trouvait … Dans une espèce de monde d’ombre et de lumière, muet comme un cimetière et sans le moindre mouvement autre que celui du vent. Pendant plusieurs minutes, le jeune garçon se demanda même s’il n’aurait pas mieux fait de rebrousser chemin. Car dans cet endroit, sur le coup, tout ce qu’il ressentait n’était qu’une vaste et éternelle sensation de solitude …
Néanmoins, ce n’était pas le moment de faire le difficile. Il ne savait pas où il se trouvait, certes, et il n’y avait personne pour l’aider … pour le moment. Mais il avait fui. Très loin, et très vite. Il devait maintenant être bien assez loin de ceux qui le poursuivaient pour les meurtres qu’il avait commis dans sa vie antérieure. Lucas n’était plus tout à fait un enfant innocent, et il connaissait les astuces qui pouvaient lui permettre de s’extirper des pièges posés sur son chemin avant qu’ils ne se referment. Tout ce qu’il avait appris à force de dévorer les livres dans les bibliothèques allait finir par se montrer utile … Même si ce n’était pas ça qui allait lui apporter l’expérience nécessaire à se débrouiller. Il avait toujours peur, et restait un garçon perdu. Et ce qu’il devait faire, maintenant … C’est trouver un moyen de commencer cette nouvelle vie. Et avant tout, il allait falloir passer la nuit quelque part.
Etait-il en centre ville, à présent ? Zielona Góra, si c’était bien son nom, était une cité bien développée tout de même. Peut-être même plus que sa ville natale. En tout cas, sur son passage, Lucas pouvait lire des enseignes ou des panneaux qui lui donnèrent la mauvaise surprise d’être parfaitement incompréhensibles. Comme par exemple, Buczkowski restauracja, Pralni Bulwaru, ou encore Apteka. C’est alors qu’un problème simple se révéla comme une évidence aux yeux du garçon : s’il était atterri dans un pays différent … Comment il allait s’y prendre pour communiquer ?! Ils ne parlaient pas la même langue ici que sa langue maternelle, et vu les mots qu’il pouvait admirer sur les divers écriteaux, c’était pas de l’anglais ou quoi que ce soit qu’il pouvait à peu près comprendre ! Lucas commençait à paniquer, et à fatiguer, aussi. Il retint un juron alors que sa mâchoire s’ouvrait toute seule pour aspirer une grosse bouffée d’air, tandis que ses jambes menaçaient de lâcher sous son corps. Cela faisait trop longtemps qu’il marchait, et additionné à la lassitude vint se manifester la faim et la soif. Oh, il avait collationné alors qu’il parcourait les cieux, mais ça n’avait rien été de bien consistant. En plus de ça, maintenant, il avait froid.
« … »
Tout était en train de lui tomber dessus d’un seul coup. Son esprit, en hyperactivité ces dernières heures, commençait à s’essouffler et le corps en faisait de même. Il éternua, contre le vent qui lui fouettait le visage. Les sangles de son sac semblaient s’enfoncer dans son manteau, et lui lacérer les épaules.
« Oh, non … Non, non, c’est pas vrai … »
L’enfant tituba difficilement jusqu’à se trainer entre les murs sombre d’une petite ruelle. Ici s’entassaient divers poubelles et sacs à ordures qui laissaient une repoussante odeur fluctuer dans l’air, mais ce n’était pas ça qui allait le gêner alors que tous les membres de son être lui réclamaient miséricorde. Il se sentait … Lessivé … Et il n’avait aucune idée d’où trouver un potentiel hôtel, ou un quelconque endroit où on pourrait l’héberger … De toute manière …
Comment il aurait pu s’y prendre, s’il ne parlait pas un traître mot de la langue locale ?
Découragé, l’enfant se laissa glisser assis contre le mur, dans l’obscurité. Au moins était-il à l’abri du vent givré … Même si son manteau commençait à perdre de sa chaleur … Ah, s’il avait pu, prendre un peu de fer n’aurait pas été de refus pour se faire un rapide abri en plaques métalliques … La brique qu’il avait dans son sac n’aurait pas suffit … Il posa d’ailleurs celui-ci négligemment à côté de lui, gardant une sangle au niveau du coude. Autour, niveau métal, c’était … pas brillant. Il y en avait peu. Pour l’abri, il fallait oublier … Et se reposer … juste un peu … En attendant de … de …
… de quoi, au juste ? …

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 27 Mar - 21:23

Après avoir quitté la terre et m’être enfui loin de mon berceau natal, j’ai bien dû poser pied à terre et faire le point sur ce que je comptais faire. Et en fait … Je me suis très vite rendu compte que je n’avais aucune idée de comment m’y prendre.
J’étais arrivé à un endroit dont j’ignorais tout. Je n’avais aucune base pour démarrer ma nouvelle vie, ni personne pour m’aider à le faire, et ce n’était pas les souvenirs de la bibliothèque qui allaient y changer grand-chose. Une fois de plus, j’étais seul, et complètement perdu … Je n’étais même pas capable de demander de l’aide ! Et pourtant, je n’avais pas le choix. Je savais que j’aurais très bien pu partir de là et poursuivre ma fuite par-delà les cieux, mais cela ne m’aurait été d’aucune utilité : je savais d’avance que où que j’irais, les mêmes problèmes se poseraient. Ma seule option … C’était de rester ici et de faire avec. A commencer par apprendre la langue locale …
J’avais débarqué discrètement, sans me faire remarquer, dans une ville assez grande. Je suppose … Mes souvenirs sont assez flous, à ce niveau, mais je me rappelle du début de mon calvaire une fois arrivé là-bas. La situation en elle-même n’était pas pire qu’à l’origine, elle était simplement … différente. Difficile à vivre d’une autre manière. Oui, bien entendu : à ce moment-là, je n’avais plus à craindre le regard et le jugement des autres. Je n’avais pas à vivre dans la peur que l’on me retrouve à cause de ce que la malédiction avait laissé derrière moi. En revanche … Je me retrouvais tout simplement à la rue. Je n’avais aucun abri, rien pour me protéger que ce soit de la pluie ou pendant la nuit. Et mes ressources étaient limitées, le rétrécissement quotidien de mon sac de provisions me le rappelait sans relâche. J’étais un enfant abandonné, du moins, j’en avais tout l’air … Et plus les jours passaient, plus mon hygiène de vie se dégradait. J’ai bien vite pris conscience que je ne pouvais pas tenir indéfiniment ainsi. Pas longtemps, même.
J’ignore combien de temps je suis resté dehors, à vagabonder sans que personne ne me prête vraiment attention. J’étais comme … totalement ignoré du monde. Invisible. Ca me changeait des regards terrifiés ou haineux que j’avais l’habitude d’essuyer, mais cette … indifférence … je crois que j’en ai encore des stigmates. Surtout dans la mesure où … ce fut la chose à quoi je fus le plus exposé durant les années qui allaient suivre. Ce n’est pas un secret : vu que je suis là devant vous pour en parler à présent, vous vous doutez bien que je ne suis pas resté là-bas pendant une éternité. Par de nombreuses fois, je serais bien incapable de vous dire combien précisément … Le même scénario s’est répété. Je débarquais dans une nouvelle ville, un nouveau village … Et je restais à me trainer comme un mort-vivant pendant des jours et des jours. Mon corps décharné devait hurler à l’aide à lui tout seul, sans que je n’aie besoin d’ouvrir la bouche … La soif et le manque de sommeil me tenaillaient gorge et âme, mes yeux secs n’avaient plus de larmes pour pleurer … Et sur mon chemin titubant, je regardais les gens sans pouvoir leur parler, essayant de leur faire comprendre ma détresse … Et à chaque fois, c’était la même réaction.
Indifférence.

La première fois que je découvris ça, néanmoins, je n’abandonnai pas espoir tout de suite. Après tout, si j’avais fui mon pays natal, ce n’était pas pour avoir des remords ou me laisser mettre à terre par les difficultés de la vie. Malgré mes conditions de vie qui allaient en se dégradant, j’ai mis du cœur à l’ouvrage. C’était très difficile et laborieux, mais j’explorais la ville, et j’assimilais les informations sur mon passage. J’entendais les gens parler. Je retenais les mots. En parallèle, je les lisais sur les panneaux, sur les enseignes, et parfois même sur des journaux laissés à l’abandon. On m’avait déjà dit que le meilleur moyen d’apprendre une langue était de vivre dans le pays où elle était parlée … Mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi rapide. A l’époque, j’étais encore un enfant, et un enfant, ça apprend vite. Et d’autant plus quand sa survie est en jeu.
Enfin … Quand je dis « vite », tout est relatif, bien sûr. Je veux dire par là qu’apprendre une nouvelle langue est un processus qui peut prendre plusieurs années rien que pour pouvoir tenir une discussion moyenne. Ici … En semaines ? En dizaines de jours ? Je ne sais plus combien, mais j’avais appris une quantité de mots, de phrases et de grammaire locale incroyablement dense par rapport au nombre de jours qu’il s’était écoulé. Certes, je passais les journées entières à essayer d’apprendre la langue en question, mais mes progrès personnels étaient suffisamment rapides à mon ressenti pour entretenir mon espoir. Au fil du temps, je finissais par comprendre véritablement ce que les gens se disaient autour de moi, par fractions d’abord, puis par parcelles plus grosses, et enfin, par phrases entières ! C’était vraiment très satisfaisant. En apprenant tout ça, j’allais pouvoir faire beaucoup plus de choses et sérieusement commencer à penser à l’avenir. Je commençais déjà à m’interroger sur où est-ce que j’aurais pu demander à travailler, pour gagner de l’argent, où est-ce que j’aurai pu dormir également pour rompre avec les nuits à la belle étoile … Je suis sûr que cela aurait surpris bien du monde, si j’avais effectivement réclamé de telles choses. Je suppose que ce n’est pas commun, un gosse qui vient demander à travailler aux champs ou à dormir à l’hôtel. Mais je n’avais pas l’esprit à m’arrêter sur de tels détails. De toute manière, rien de tout cela n’a eu lieu. Car autre chose, que j’avais négligé, est entré en jeu.
Dis, Marisa … Tu te rappelles de la fois où je t’ai dit que mon système immunitaire était bien rôdé ?

Sept ans plus tôt. Année 2003 du calendrier grégorien.
Quelque part, dans un pays au milieu de l’Europe.

Cela faisait plusieurs jours qu’il avait du mal à marcher. ( ♫ )
Lucas déambulait comme à son habitude dans les rues de Zielona Góra, laissant trainer ses oreilles et son regard sur le monde qui l’entourait. Mais ce monde … commençait à se distordre. L’enfant savait qu’il n’était pas en bonne condition physique : cela faisait plusieurs semaines qu’il ne s’était pas lavé, et depuis plusieurs jours, il commençait à se rationner. Ses vivres tombaient littéralement à sec, et dans son sac aplati, la brique de fer prenait plus de place que ce qui lui restait à manger. Niveau réserve d’eau, c’était ce qu’il y avait de pire : il n’avait plus rien, et avait déjà commencé à s’abreuver avec ce qu’il trouvait directement dehors. Par « chance », il avait plu assez récemment, et il avait pu glaner de l’eau de pluie accumulée dans un endroit pas trop sale dans sa bouteille.
Dans le ciel, les sombres nuages laissaient prédire une averse future. Le jeune garçon marchait toujours difficilement, droit devant lui … Il n’en était qu’au matin, il avait encore bien des choses à apprendre aujourd’hui … Il ne devait pas abandonner, malgré sa fatigue. Il ne maîtrisait pas encore assez la langue locale pour se poser. Ses jours étaient comptés, et son apprentissage était devenu comme une course contre la montre. En plus de ça, sa gorge lui faisait mal. Terriblement mal. Depuis la veille, quand il avalait, il avait l’impression qu’elle brûlait, ou qu’on lui passait une râpe dessus. Et il toussait, aussi. Beaucoup. Trop souvent …
Il frissonna, soudain pris d’un gros coup de froid. Son manteau était certes en piteux état, mais il était pourtant … encore chaud … Malgré ça, il avait froid. Et chaud à la tête. Très chaud. Une chaleur tellement insupportable qu’elle l’empêchait de prêter attention aux paroles des gens autour. Et il avait du mal à penser, aussi. Penser à autre chose que la douleur … La douleur qui le prenait dans tout son corps, et qui lui donnait des vertiges … Lucas marchait encore malgré tout, déterminé à avancer. Ses jambes flageolaient, elles avaient pris cette sale habitude ces derniers temps. Mettre un pied bien devant l’autre devenait presque difficile. Il inspira profondément … Cela faisait maintenant plusieurs heures que son état s’était considérablement dégradé. Il ne se sentait déjà pas spécialement bien depuis quelques jours, mais là, ça commençait à avoisiner la limite du supportable. Que devait-il faire …? Une chose certaine : il ne pouvait pas continuer ainsi. Ca ne servait plus à rien, il n’avait même plus la force de lever les yeux pour regarder les panneaux. Et les paroles que ses oreilles lui transmettaient semblaient traverser son cerveau sans y être collectées, passant simplement leur chemin comme si elles n’avaient rien rencontré. Il devait se poser quelque part, et attendre que ça passe … Il n’avait pas pensé à prendre des médicaments, avant son départ … C’était fâcheux … S’il avait eu quelque chose, rien que pour calmer sa fièvre …
Le sol était mouillé. Il n’avait pas trop envie de s’asseoir dessus comme ça, et il n’avait pas envie de le faire devant les badauds non plus. Il voulait s’isoler … être dans un endroit tranquille … Pour éventuellement dormir, peut-être … Ses forces étaient à un niveau dangereusement bas. C’était dans ce genre de moments … qu’il repensait à sa mère … Elle qui avait toujours été là … à ses côtés … quand il était malade et alité …
En attendant … Il y avait peut-être un endroit sec, au coin de la rue, où il pouvait se poser … un banc, là … Tout proche … Enfin, il croyait … Son champ de vision se rétractait à une grossière amande, au contenu flou … Puis … il sentit son pied droit se coincer derrière sa cheville gauche. Il ne pensa même pas à se rattraper alors que son corps chutait lourdement vers le sol du trottoir. L’instant d’après, ce fut la douleur horrible qui lui fracassa le front qui lui fit comprendre qu’il s’était effondré. Apathique, Lucas fixa le goudron qui lui caressait la joue gauche tandis qu’une goutte froide lui tombait du côté opposé. Puis, très vite, trop vite pour qu’il comprenne … Le monde fut englouti par une chape de brume noire. Flottant dans le néant, sentant les perceptions de son corps se faire dévorer par une irrésistible sensation de sommeil, il ferma doucement les yeux en laissant échapper un dernier soupir …
« … Hé, petit ! Petit, tu m’entends ?! … reste … -ous … »

Il ne comprenait plus très bien ce qu’il se passait. Combien de temps s’était écoulé, d’abord ? Et où était-il, maintenant ? Toujours sur le goudron ? Au fil de ses rêves, entre deux séquences oniriques sans la moindre cohérence, il avait vaguement perçu son corps bouger. Il ne savait pas comment et il s’en fichait, tant qu’il dormait, il n’avait pas mal. Il avait eu des perceptions, des stimuli étranges, quand il se réveillait par intermittences. C’était pour se rendormir immédiatement après. Il ne savait plus exactement ce qu’il s’était passé en tout, mais à présent qu’il revenait à lui, il remarquait plusieurs choses. Pour commencer, il était passé d’allongé sur le côté à étendu sur le dos. Et puis … Il y avait pas mal de fer, autour de lui. Dans des objets. Alors, il s’était … évanoui ? C’était ça, s’évanouir ?
Il poussa un soupir, la vision ne lui étant pas encore tout à fait revenue. S’il réfléchissait un peu … Il devait se trouver à l’heure actuelle, ailleurs … Dans un lit … Quelqu’un l’avait emporté ? C’est vrai, il ne faisait pas froid et puis … Il ne portait plus son manteau …
Lucas avait ouvert les yeux. Le voile noir qui couvrait son champ de vision se leva petit à petit, en fondu. Dix secondes furent nécessaires pour que tout se lève. La première chose que l’enfant distingua fut un plafond blanc, dans une salle bien éclairée. Il prit une profonde inspiration, sentant que son mal de tête était passé … Mais il avait une sensation de courbatures énorme dans les jambes. L’air un peu apathique, il redressa le cou comme il put, et regarda autour. Une chambre d’hôpital. Il avait été … Transféré en milieu médical ? Rien d’étonnant, au final, vu ce qui lui était arrivé … Il n’avait pas attrapé qu’un simple rhume. Il ne savait pas si le système de santé de ce pays était le même que celui d’où il venait, mais si c’était le cas … Il avait de la chance. Beaucoup de chance … Ou pas complètement. Oui, c’était vrai : il était dans de bonnes mains, il allait pouvoir récupérer. Il se trouvait dans une salle bien éclairée, à l’abri du froid et de la pluie, peut-être même allait-il être nourri, et il était aussi tout seul. Pour le moment. La chambre était petite, il y avait assez de place pour le lit surélevé, une espèce de meuble de chevet et une chaise, et au moins il était en sécurité. Mais physiquement seulement. Parce que maintenant qu’il s’était fait remarquer, il avait un gros problème. Légalement parlant, là, il n’était pas du tout en sécurité.
Si les médecins l’interrogeaient sur d’où il venait, et qui étaient ses responsables légaux, c’est-à-dire ses parents … ils risquaient de découvrir qui il était réellement. Et si jamais on finissait par le renvoyer d’où il venait … C’était la fin. Il n’aurait plus qu’à embarquer de nouveau sur une planche de fer et tout laisser en plan derrière lui, jetant par là ses efforts d’apprentissage au feu. Il ne pouvait quand même pas abandonner aussi près du but !

( ♫ ) Très vite, Lucas réfléchit. Absolument pas une seconde à perdre : il devait inventer une histoire de toutes pièces pour éviter d’en arriver à cette alternative. Pour commencer, il n’avait que douze ans et ça se voyait : il était mineur, non responsable de ses actes et avait besoin d’un tuteur pour les actions administratives, ou un truc comme ça. Or, il n’avait pas de tuteur, ici. Comment faire passer cette information sans donner l’indice qu’il avait fui son pays d’origine, sans ses parents ? Si ce détail était découvert, ils mèneraient inévitablement une enquête sur lui et le renverraient là-bas dès que tout serait bouclé. Il devait donc … se faire passer pour un enfant local. La maîtrise de la langue n’était pas tout à fait correcte chez lui … Il pouvait peut-être en faire un avantage ? Par exemple, parce que personne ne lui avait jamais bien appris à parler ? C’était une idée … Evidemment, la seule excuse qui lui apparaissait logique et vaguement cohérente restait que ses parents factices soient morts. Si cette base était nécessaire à son mensonge, elle demeurait problématique : il ne pouvait pas donner de noms d’eux, et d’ailleurs, il ne pouvait pas se donner de nom non plus. S’inventer une fausse identité ne s’avérait pas être de la tarte.
Il fallait un motif pour qu’il ne puisse pas dire le nom de ses parents. Qu’il ne s’en rappelait plus ? Moyen. A moins que … Peut-être s’il avait eu un traumatisme ? Ah, mais excellent ! Il pouvait mimer l’amnésie ! Ca allait être musclé de faire comme ça, mais … Il ne pouvait pas imputer ça à sa chute. Les médecins diagnostiqueraient trop facilement que ce n’était pas possible qu’il perde ainsi connaissance. Par contre … En imaginant qu’il ait fait une mauvaise chute un jour, qu’il s’était blessé à la tête et qu’il avait commencé à perdre la mémoire …
Tout. Ca expliquait tout. Aussi bien son manque d’identité que sa difficulté à parler. C’était un filon parfait ! Le seul ennui, c’est qu’il n’avait pas de stigmate d’une telle chute. Au pire, ce n’était pas important : la présence d’une marque n’était pas obligatoire pour perdre la mémoire. Et puis … S’il était si amnésique que ça … Il n’était même pas obligé de se rappeler de comment cela se faisait ! C’était donc bon pour ça.
… Mais il y avait un autre problème. Maintenant, comment expliquer qu’il ait été retrouvé dans la rue, dans cet état absolument pitoyable ? Et puis … Et puis son sac !! Son sac, bon sang, s’il contenait des trucs qui le rattachaient à son pays d’origine, il était fichu ! Paniqué, Lucas regarda autour, et aperçu l’objet en question flanqué négligemment dans un angle de mur. Il sentait encore la brique de fer à l’intérieur … Passablement rassuré, Lucas réfléchit alors. Avait-il laissé un truc qui portait des mots de sa langue maternelle, dans le sac ? Il y avait des paquets de biscuit avant, mais il avait tout jeté, à ce qu’il se souvenait. Quant à la bouteille d’eau, elle portait certes des mots de sa langue d’origine, mais il se souvenait qu’elle comportait deux langages bien distincts sur elle : avec un peu de chance, elle ne constituerait pas un indice trop compromettant. Concernant le sac lui-même … Il avait depuis longtemps arraché le code barre. Seul indice potentiel pouvant indiquer où il avait été acheté, il avait appris ça à la bibliothèque aussi. Inutile d’ajouter qu’il n’avait apporté aucun papier d’identité, ni de titre personnel quel qu’il soit. Le reste, ses vêtements, il ne savait pas trop … Mais ça devrait passer pour les objets qu’il portait. Sauf …
… Sauf la monnaie. Il avait de l’argent sur lui et il avait vite remarqué qu’il était incompatible avec le pays où il se trouvait. Malgré tout, il l’avait gardé sur lui au cas où … Mais si on découvrait ça, c’était très fâcheux. Lucas plongea alors la main sous la couverture de son lit, et constata avec soulagement que son jean était toujours là, avec le porte-monnaie qui siégeait dans l’une des poches. On n’y avait pas touché. Il fallait le faire disparaître maintenant … Mais où ? Il eut beau réfléchir, il n’y avait pas de bonne cachette, ici. Alors … Il eut une idée de génie.

Les pièces n’étaient pas en fer. Il ne pouvait pas les refondre, mais en revanche … Il pouvait les cacher. D’un geste, Lucas tendit la main droite vers son sac … Et attira celui-ci à lui en se servant de la brique de fer à l’intérieur. Une fois qu’il fut à portée, et se posant docilement sur le lit, l’enfant put l’ouvrir et en extraire la brique en question. Ce après quoi … Il sortit son porte monnaie de sa poche, le posa sur le pavé … Et laissa l’objet se faire engloutir dans le métal qui se remodelait comme un pâteux. Il sourit quand l’entièreté de la « preuve » fut absorbée par la brique, et glissa celle-ci de nouveau dans le sac avant de le sceller par la fermeture, et le renvoyer à sa place, l’air de rien. Parfait.
Lucas continua de réfléchir. Qu’est-ce qui pouvait l’incriminer ? Il avait, de vue, balayé tous ses rapports avec son ancien pays. S’il essayait d’oublier totalement sa langue maternelle, au point de ne plus du tout en faire usage, ce serait un bon point pour la suite. Il avait une raison pour ne pas bien maitriser le langage local, une raison aussi pour ne pas avoir de tuteur légal, et cette même raison pouvait partiellement expliquer le fait qu’il déambulait dans les rues depuis plusieurs semaines sans le moindre moyen d’hygiène … Il restait une seule chose. Une chose qui pouvait tout foutre en l’air s’il n’y prenait pas garde.
Son jeu d’acteur. Il n’avait pas le droit à l’erreur, et devait se fondre complètement dans son excuse amnésique. Au point même d’en arriver à l’auto-persuasion, si c’était nécessaire. Il devait savoir mentir. Et ne pas laisser son stress tout faire foirer. Oui, il était du genre anxieux et vite affolé, alors il valait mieux prendre ses précautions. De toute manière … Il devait se dire … Que même si ça ne marchait pas, ce n’était pas encore trop grave. Il pourrait toujours s’enfuir. Si ça ratait là, tout n’était pas perdu, il pourrait toujours s’enfuir car le fer était son seul et unique ami. Un ami qui serait toujours là pour l’aider s’il en avait besoin … Et sur qui il pouvait compter, peu importe ce qu’il adviendrait. Il avait confiance. Il devait avoir confiance …
Ainsi, Lucas attendit. Il ne lui restait plus qu’à attendre la visite d’un médecin, d’une infirmière, ou de qui que ce soit … Son jeu de scène commencerait à ce moment précis. Pour l’heure … Le garçon laissa son cou se reposer contre l’oreiller qui était sous celui-ci, fatigué, mais satisfait et confiant quant au plan qu’il avait échafaudé.

Lucas n’en avait pas conscience, mais dans les temps qui couraient, son esprit était en profonde mutation. En l’espace de quelques semaines, il avait presque vécu l’équivalent de plusieurs années d’adolescence … mentalement. Son âme avait maturé à une vitesse spectaculaire, bien trop rapide pour être endurée par un être aussi juvénile que lui. Pourtant … Ce fut grâce à cela qu’il survécut et franchit tous les obstacles qui s’opposaient à lui.
Son histoire fabriquée de toutes pièces fonctionna avec une perfection presque surnaturelle. Il en fut le premier étonné, mais n’en laissa jamais rien paraître. Quand les médecins l’interrogèrent, quand il passa entre les différentes mains qui représentaient l’autorité en ce pays inconnu, jamais il ne laissa le moindre indice relatif à sa vie antérieure et se retrancha dans son stratagème sans laisser paraître la moindre faille. Il exploitait tous les aspects possibles de son plan, faisant même usage de son apparence enfantine pour conforter encore plus son innocence présumée. Ce fut malgré tout long et fastidieux … Une fois que les professionnels de santé avaient diagnostiqué qu’il était bien amnésique, et qu’il était donc impossible de tirer de quelconque information sur lui par anamnèse, il fut pris en charge par divers foyers d’accueil. Temporairement, tout du moins : car cette mesure ne servait qu’à l’abriter le temps qu’on fasse passer sa trombine à travers toute la région, doublée de cette question singulière : « Reconnaissez-vous cet enfant ? ». Bien entendu … Le temps passa, et aucune réponse ne fut enregistrée. Ce fut pourquoi, un mois après son hospitalisation, Lucas se retrouva placé dans un orphelinat.
Il savait que sa situation n’était pas forcément la meilleure du monde, et qu’il était bien trop tôt pour crier victoire. Mais … La maladie virale qu’il avait contractée dans les rues de Zielona Góra avait été une véritable aubaine. Du jour au lendemain, sa qualité de vie avait été démultipliée : il pouvait manger tous les jours, avait droit à une hygiène respectable, il était pris en charge par des adultes … Au simple prix de devoir continuer cette vie sous une perpétuelle comédie, et sous le nouveau nom qui lui avait été donné en conséquence. Franchement, il n’allait pas s’en plaindre … Hormis cette contrainte, il avait tout pour réussir ! Restait encore à savoir quelle suite donner à tout ça … Car même avec cette sécurité qui lui était acquise, ses questionnements à propos de l’avenir n’étaient pas interrompus.
L’orphelinat était presque un lieu agréable. Il était … entouré d’enfants qui lui ressemblaient presque. Cela lui changeait considérablement de ce qu’il avait vécu jusqu’à maintenant, dans les cours d’école et de collège. Du coup … Il avait essayé de sociabiliser un peu. Cela n’avait pas porté de fruits bien conséquents … Lucas était toujours trop inexpérimenté pour établir des liens réels avec ses semblables. En revanche, une chose était suffisante pour qu’il soit satisfait : personne ne portait de regard désagréable sur lui. Et c’était déjà une grande chose. Il était presque tranquille, ici … Mais après ? Il n’allait pas pouvoir rester indéfiniment ainsi. Il se ferait peut-être adopter … Et si ce cas s’avérait, alors il faudrait encore plus se retrancher dans sa comédie. Il fallait dire que jouer les amnésiques, ce n’était pas très difficile … Pour communiquer, en revanche, ça restait complexe. Il n’avait toujours pas de maîtrise parfaite de cette langue, et pour développer ses relations à autrui, ça le bloquait pas mal aussi. Il avait encore des progrès à faire, mais il ne se faisait pas trop de souci là-dessus. Car il pouvait continuer d’apprendre, sans être tracassé par ses conditions de vie …
… Mais il y avait un autre problème. Enfin, il croyait, il n’arrivait simplement pas à mettre le doigt dessus. C’était comme si … Il oubliait quelque chose. De fondamentalement important. Mais quoi …? Cela faisait maintenant presque deux mois qu’il avait fui son ancienne vie, et à première vue, la chance lui souriait pas mal. Alors pourquoi s’en soucier ? Autant rester un minimum optimiste … Pour le moment …

Alors le temps continua de s’écouler. Aussi calculateur, manipulateur et opportuniste que Lucas était devenu, il n’en restait pas moins un enfant, avec tout ce que cela impliquait. Ainsi, il n’échappa pas à l’éducation obligatoire que le pays avait à lui offrir.
Il aimait apprendre. Cela lui donnait l’impression de devenir plus fort. Augmenter sa connaissance démultipliait ses possibilités d’action, et surtout de réflexion. Il était bien sûr difficile de suivre le rythme d’une éducation dispensée dans une langue qui lui était étrangère, mais ce mal décroissait avec le temps. Le handicap soulevé par son amnésie supposée rétrécissait également, car le vide mémoriel qui devait occuper sa pensée était peu à peu comblé, de manière logique, par la nouvelle vie qu’il menait. Depuis six mois, maintenant. Il se rappelait de sa date d’anniversaire réelle, et savait qu’il avait désormais treize ans. Il s’en était plutôt bien tiré, jusqu’à maintenant. Et même s’il avait jeté aux orties sa vie d’antan … Il se sentait déjà bien mieux dans sa peau que du temps où il vivait chez ses parents.
« Lucjan, cesse de rêver et regarde le tableau. »
Lucas sursauta et secoua la tête, quittant ses pensées vagabondes. La poisse ! Il avait été inattentif pendant quelques secondes, et le précepteur qui tenait la petite classe de son niveau l’avait capté. Le garçon s’excusa platement, un peu confus, tandis que les gloussements et les moqueries sous-jacentes retentissaient parmi les tablées de la pièce. Ah, oui … Lucjan, c’était son nouveau nom en adéquation avec la langue locale. La ressemblance avec son véritable prénom n’était pas fortuite, car il avait un peu aidé à se faire renommer, prétextant de flous souvenirs d’avant sa perte de mémoire. D’ailleurs … Être l’amnésique de service, handicapé mental somme toute, ce n’était pas forcément très populaire parmi les enfants de son âge. Et ça n’aidait toujours pas à sociabiliser, surtout avec ses difficultés à employer le même langage qu’eux. Malgré tout, il ne perdait pas espoir, et s’accrochait …
Le cours reprit normalement. Un cours de géographie. S’il y avait bien une matière que Lucas ne supportait pas, c’était ça. Il n’y avait pas de raison particulière à cela : ça ne lui plaisait pas, point barre. Autant les langues, l’histoire, les maths, ça passait très bien … Pas étonnant qu’il flâne quand venait l’heure de cette discipline. En revanche, par-dessus tout et de très loin, il y avait quelque chose qu’il adorait et se réjouissait toujours d’aborder. Tout comme la géographie qu’il détestait, il ne savait pas pourquoi ; mais cette matière-ci l’attirait irrésistiblement vers elle, le poussant à toujours en savoir plus, à toujours pousser les questionnements plus loin.
Les Sciences. Elles plongeaient au cœur des choses, en explicitaient les mécanismes, y dégageaient un sens. Elles permettaient de comprendre et de saisir le monde. Une curiosité dévorante naissait de l’esprit de l’enfant quand il s’y adonnait, qui ne se taisait qu’une fois arrivée à satiété. Et il adorait ça. Se repaître des mystères de la terre, élucider les énigmes de la vie, aller jusqu’au fond de tout … Quel dommage qu’il y ait si peu de cours qui portaient dessus. Il se demandait d’ailleurs si …

… Hein ?! Alors que le précepteur débitait monotonement l’attitude des différents pays de la carte vis-à-vis de l’Europe, Lucas avait senti un puissant claquement dans sa tête. L’afflux sanguin qui pulsait dans ses tempes et le reste de son corps était tellement fort qu’il en était devenu douloureux. En parallèle, il lui sembla … que ses perceptions du fer s’emballaient. Des objets de métal, invisibles, volaient à toute vitesse autour de lui, et les ressentir lui donnait la migraine. Déboussolé, l’enfant regarda tout autour de lui d’un air paniqué et incompréhensif, cherchant la cause de son trouble. Il ne vit que les pupitres à place unique et les élèves qui l’entouraient, le professeur qui écrivait au tableau, les fenêtres à gauche de la salle … Hormis les pieds en métal des tables, il était pourtant intimement persuadé qu’il n’y avait pas de fer dans cette pièce ! Alors pourquoi …? Puis, Lucas se rendit compte de quelque chose. Ce n’était pas du fer, qu’il ressentait.
C’étaient les faibles perceptions dans l’air qu’il n’avait jamais réussi à interpréter. De faibles perceptions qui étaient en train de devenir tellement fortes qu’elles accaparaient complètement son esprit.
Le malaise grimpait au fil des secondes. Il se sentait patraque, vidé de ses forces … Il allait vraiment mal. Et il ignorait pourquoi. Il fallait qu’il prenne l’air …
« Monsieur … excusez-moi … Est-ce que je … »
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase, et le précepteur n’eut pas le temps d’y répondre.
Sous les yeux horrifiés de Lucas, la table qui se situait devant lui à gauche vola soudain en éclats, projetant l’élève installé dessus en arrière dans un cri d’effroi. Les morceaux de bois arrachés au pupitre allèrent s’éclater contre le mur tandis que la lame ferrique énorme poursuivait son trajet, allant se perdre au plafond et y creusant un impact retentissant. Dans la foulée, d’autres solides incontrôlables se matérialisèrent de nulle part, pour s’abattre ou déferler sur la classe dans une frénésie destructrice. En moins de quelques secondes, le chaos total s’abattit sur la pièce. ( ♫ )
Spectateur au milieu de la tourmente, Lucas ne réagit pas, absorbé par la terreur de ce qui se jouait devant lui. Les cris de peur et de douleur, les éclats de bois qui volaient, les corps ballottés et jetés à terre … Et le cyclone de fer dont il était l’œil. D’un coup, il avait l’impression d’être de retour huit mois en arrière, quand il était debout dans ce collège horrible, et quand il avait tué ceux qui l’avaient passé à tabac. Sauf que là … Il n’avait jamais eu la moindre intention de tuer ceux qui l’entouraient !!
« Non … Non, c’est … pas vrai … »
Il eut beau faire tous les efforts du monde, rien ne fut suffisant pour endiguer la tornade de destruction. Les formes de fer continuaient de frapper, de trancher, de fracasser tout sur leur passage. Aucun élève de la classe n’était épargné. Le professeur non plus … Et ainsi, dans le déchaînement infernal du métal, un mélange étouffant de débris, de planches, de sang et de matière organique fut brassé. Le vacarme des fracas était assourdissant, et distordait les pensées du garçon qui dans un ultime effort, se leva et renversa son pupitre en avant. Incapable de stopper cette horreur où à la vision s’ajoutait l’odeur, Lucas se prit la tête entre les mains, les yeux écarquillés et la sueur noyant ses tempes.
« Non … Arrêtez … Arrêteeeeez … murmura-t-il. »
Du coin de l’œil, juste sous les courants surpuissant de fer qui dévastaient tout sur leur passage, le garçon remarqua alors quelque chose qui mit plusieurs secondes à remonter à son cerveau. L’expression figée dans la crainte, il regarda sans la voir la jeune fille coincée sous les débris tombés du plafond, qui tendait un bras nu et couvert de sang vers lui. Ses longs cheveux blonds étaient jonchés de poussières, et elle le regardait avec des yeux emplis de larmes, à moins de cinq mètres de lui à sa droite, d’un visage implorant et déformé par la douleur.
« Luc-… jan … Aide-moi … »
Il tressaillit en entendant sa voix suppliante et déchirée de sanglots. Un mal terrible lui fendit la poitrine, alors qu’il lâchait son crâne et se précipitait vers l’appel au secours, son propre visage affichant la stupeur et le désespoir. La fillette garda son bras ensanglanté tendu, dont le poignet semblait cassé vu l’état de sa main.
« JE VAIS TE SAUVER !!! »
A peine avait-il lancé ce hurlement désespéré qu’un cube de fer énorme s’écrasa violemment sur le crâne et le corps de la fille. Le chaos sonore était assourdissant, mais Lucas aurait pu jurer avoir entendu la tête de celle qui l’avait appelé se fendre. A peine avait-il parcouru trois mètres qu’il tomba en arrière, s’asseyant sans le vouloir à terre, et contempla d’une expression terrorisée le cube s’évaporer, laissant apparaître le corps de la fillette ainsi que son bras. Une sensation glaciale le prit au ventre et lui donna envie de vomir.

( ♫ ) Tout prit alors fin. Le cyclone qui s’était déplacé entretemps de manière à conserver Lucas en son œil disparut d’un seul coup, comme repu de toute cette destruction. La salle de classe avait été réduite à néant, à un champ de ruine informe. L’enfant n’était même pas capable de regarder les corps qui s’amoncelaient à terre, ni les débris qui avaient recouvert le sol comme un limon stérile. Cette vision d’horreur n’était de toute manière rien en comparaison de ce qu’il avait sous les yeux, et qui accaparait toute son attention, le rendant incapable d’en retirer son regard.
Le crâne déformé et laissant échapper un fluide poisseux qui coulait encore et encore, dans ses cheveux blonds ternis de saleté, la fillette avait le visage plongé dans le béton du sol autrefois plancher. Une flaque de sang d’où partaient des projections pourpres baignait sa figure, ne permettant que d’imaginer d’à quoi celle-ci pouvait ressembler, désormais. Quant à son bras … Il avait été simplement coupé quand l’arête du cube s’était brutalement abattue juste avant le poignet. La main de la fille gisait quelques centimètres au-dessus du moignon, dont l’artère pompait encore du liquide rouge dehors … Une odeur âcre, prenant au cœur, s’échappait de la dépouille noyée dans le sang et la poussière. Lucas eut alors l’image rémanente de cette même fillette, coincée sous les décombres, qui l’avait appelé au secours droit dans les yeux. Le souvenir de ce visage implorant et chargé de souffrance lui fit avoir un hoquet de douleur, et il ne parvint qu’à ce moment-là à s’arracher à ce macabre spectacle. Malade, il se releva, la tête lui tournait et le monde lui semblait bancal.
Il ne l’avait pas beaucoup connue. Il ne lui avait pas beaucoup parlé … Mais cette fille, elle ne s’était jamais moquée de lui. Elle ne lui avait jamais rien dit de mal. Elle ne lui avait rien fait. Et il l’avait tuée. C’était sa faute … Entièrement sa faute … Elle était innocente, et il l’avait tuée !!! Il l’avait achevée alors qu’elle lui avait demandé son aide … Pourquoi …
« POURQUOI ??!!! »
Il se reprit la tête entre les mains, les larmes lui coulant maintenant en abondance sur les joues. Incapable de les retenir, il resta debout, les jambes tordues, les yeux fermés et la respiration erratique, alors que l’odeur du sang envahissait ses narines et frappait son esprit. Pourquoi … Pourquoi encore ? La dernière fois … Le fer l’avait aidé à changer de vie … Le fer l’avait sauvé, le fer avait été là pour lui … Mais cette fois … C’était complètement différent. Il avait été l’instrument de la mort de gens innocents, et le rendait responsable de ce carnage. Il ne l’aidait pas. Il le punissait.
Alors, Lucas comprit. Le fer … N’était pas son ami. Pas du tout … Il n’était qu’un simple outil qui était à sa disposition, et qui pouvait déraper à n’importe quel moment. Comment avait-il pu croire qu’il serait toujours là uniquement pour lui porter secours …? Maintenant, il savait. Et il aurait dû s’en douter. Que si c’était arrivé une fois contre les caïds du collège, alors cela pourrait toujours se produire de nouveau, à n’importe quel moment. Voilà ce qu’il avait oublié, dans son plan pour commencer sa nouvelle vie. Et il en payait maintenant le prix fort …
La porte dans le fond de la classe s’ouvrit soudain. Sursautant, Lucas retira ses mains et regarda de ses yeux flous la dame qui était sur le point d’entrer, mais ne pouvait qu’à présent reculer en cachant sa bouche de ses mains face à la scène ravagée. Une impulsion de survie retentit dans la tête du garçon.
« Non … C’est pas ma faute ! C’est pas moi !! »
( ♫ ) Cette pensée précipitée le poussa à répéter un triste cycle : sans réfléchir, il rassembla compulsivement toutes les particules de fer qui se trouvaient dans la pièce. Issues de feu les pieds des pupitres, il se constitua illico une nouvelle planche de métal, ainsi qu’un boulet de canon. Sous le regard aussi effrayé qu’incrédule de la femme au pas de la porte, il l’expédia par la pensée droit dans la première fenêtre venue. Il ne lui fallut pas plus d’une seconde pour, après cela, grimper sur sa planche de fer et s’évader par le carreau brisé de la salle démolie, vers la chaleur de l’été qui avait envahi l’extérieur.
Sans se retourner, Lucas fila vers le ciel tandis que le vent emportait ses larmes. Il se sentait détruit. Tout ce qu’il avait mis tant de temps à construire, ici … avait été anéanti en l’espace de quelques dizaines de secondes. Tous ses efforts avaient été réduits à néant. Mais … Ce qui le torturait le plus … C’était cette ultime image d’une fille suppliciée. Nul doute qu’il ne pourrait jamais oublier cette vision abominable. Ni ses tous derniers mots, ces tous derniers mots qui lui étaient adressés, qui se répèteraient à jamais dans son esprit comme une complainte sans fin …

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