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 [Fiction] L'avènement du Fer

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Lukeskywalker62
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Jeu 25 Avr - 21:11

J’en ai contracté, des saloperies. Parfois graves, parfois moins … Parfois avantageuses, parfois non. Dans le cas présent, ce fut un gros coup de chance, par exemple …
Tomber malade m’a permis d’être pris en charge très rapidement. Ce fut la seule fois où j’eus une telle occasion, et je crois bien que ça m’a sauvé la vie, quelque part. Enfin … J’étais encore petit, à cette époque. Si ce n’était pas arrivé, j’aurais sans doute eu beaucoup de mal par la suite.
Après avoir été hospitalisé, les choses se sont déroulées … Normalement. J’étais plutôt confiant, comme à chaque fois d’ailleurs. Ce serait vraiment long de raconter tout ce que j’ai vécu, surtout que j’ai de grandes zones de vide dans ma mémoire, alors je vais vraiment couper court. En clair … Je me suis bien fondu dans mon nouvel environnement. J’ai profité de toutes les chances que je pouvais avoir, et au final, j’ai fini sous la tutelle des adultes. J’avais une nouvelle vie … Et de nouveaux espoirs. Beaucoup de choses avaient changé. Ah, oui … Reimu, tu as sans doute dû te demander comment j’ai fait mon compte pour oublier mon vrai nom ? Hé bien … C’est tout simplement parce que j’en ai porté des tas et des tas de différents au cours de mon existence. D’abord ils se rapprochaient tous de mon vrai nom, puis lentement, ils s’en écartaient … Jusqu’à ce que j’en porte qui n’aient rien à voir avec le « Luke » que vous connaissez aujourd’hui. Plus les années s’écoulaient, et plus mes attaches à ma vie d’enfance se fragmentaient. J’en oubliais jusqu’à qui j’étais …
Toujours est-il que, pour cette première tentative de changer de vie, vous vous doutez que cela semblait bien parti. J’étais mieux intégré qu’avant, et je n’avais plus à subir de regard désagréable. Mais ce ciel d’espérance a viré à l’orage en quelques secondes … Car la malédiction n’avait pas fini de me poursuivre. Je vous l’ai dit, tout à l’heure … A cause d’elle, nombre de mes efforts et de mes tentatives étaient réduits en charpie. Et quand cela se produisit après une longue période de tranquillité … Le choc que j’eus à subir fut terrible. C’était la première fois que je voyais, pour de vrai … Toute l’horreur que les pouvoirs du fer pouvaient représenter. Ce fut à partir de là que je les considérai comme ma malédiction.
Je me suis alors enfui. Toujours … Encore et toujours. Toujours, s’enfuir, laisser loin derrière soi tout ce que l’on avait pu construire. C’était … Difficile à avaler. Oh oui, la première fois, ce fut une vraie épreuve pour moi de ne pas flancher et me ressaisir. Après, au fil du temps … Au fil des échecs, des revers de médaille, on finit toujours par être blasé … Et on fait avec.

J’ai parcouru du monde. J’ai appris de nombreuses langues. Il y eut des moments très difficiles, durant lesquels je pensais sérieusement ne jamais réussir à m’en sortir … Parfois, j’entrapercevais une lueur d’espoir, quand les gens voulaient bien m’aider à vivre et m’épaulaient dans ma quête. Et pour leur bien … Je ne restais jamais très longtemps avec eux.
J’étais un vecteur de destruction. Ma simple présence était un danger pour ceux qui étaient autour de moi. Alors, ceux qui étaient bon envers moi … Je les épargnais en m’attachant au minimum. Ca aussi, c’était difficile à vivre. J’ai passé … Enormément de temps dans la solitude. Et avec l’indifférence générale que le reste du monde m’affichait, renoncer aux rares personnes qui m’avaient offert leur générosité était douloureux.
L’un des seuls espoirs que j’avais contre le destin sinistre qui m’était promis, c’était celui de parvenir à dompter ma malédiction. A première vue, je maîtrisais le fer, et je le sentais : pourquoi ne parviendrais-je donc pas à dominer ce deuxième pouvoir incontrôlé ? Il me fallut déjà un temps pour comprendre que celui-ci ne faisait pas apparaître du fer de nulle part, mais qu’il transformait bien l’air en fer. Je ne sais plus exactement quand ni comment je m’en suis rendu compte, et ça m’est égal. Après … Comment le maîtriser ? Je n’en avais pas la moindre idée, et je n’y parvenais pas en m’y prenant de manière analogue à mes pouvoirs du fer. Malgré tous mes essais, malgré tous mes efforts, je ne pus jamais en faire usage dans le monde extérieur ! Alors, je me suis dit que c’était simplement impossible, et j’ai essayé d’aborder le problème autrement. J’avais … deux manières de le faire. Soit en essayant d’empêcher la malédiction de se déclencher … soit au contraire, en la provoquant.
J’ai toujours conservé un naturel curieux. Cela m’a aidé à mener mes propres études sur moi-même, sur ce pouvoir incontrôlable, et au fil des ans, j’ai remarqué plusieurs choses. D’une, la malédiction pouvait se produire n’importe quand, à n’importe quel moment : aucune condition n’était nécessaire à ce qu’elle se déclenche, c’était aléatoire de circonstance. En revanche … Elle possédait une certaine régularité d’apparition. J’entends par là qu’il était possible de prévoir la période de temps où elle se déclencherait. Ca aurait été simple … si cette pseudo-régularité n’était pas en constante évolution. Je m’explique : plus le temps passait, plus les apparitions de la malédiction étaient fréquentes. En fait, je crois même que sa fréquence de déclenchement était proportionnelle à ma croissance : au départ, des intervalles de plusieurs mois séparaient chaque pic destructeur. L’année où j’eus mes dix-sept ans, je crois, j’en étais arrivé à un rythme d’une fois par semaine … Une fois par semaine. Oui …
C’était insoutenable.
Fort heureusement, après ce pallier passé, la fréquence resta statique. J’avais fini ma croissance, et en parallèle, les apparitions de la malédiction s’étaient stabilisées. Comme je continuais d’étudier le problème, je me suis résigné à abandonner l’idée d’empêcher sa survenue : je me confrontais à un mur, et les années d’essais acharnés me le prouvaient. Alors, j’ai pensé le problème sous le dernier angle que je pouvais considérer : provoquer la malédiction. Vous comprenez … Comme elle apparaissait régulièrement, si je réussissais à la forcer dans un lieu où je ne risquais de blesser personne, et où personne ne pourrait me voir, j’aurais en quelque sorte pu m’organiser des « purges » régulières. Oui, c’était une idée alléchante … La dernière qu’il me restait, surtout. Et elle fut déçue elle aussi.

Au final, je ne pouvais rien faire. J’étais spectateur de la chose. Quand j’avais un mauvais pressentiment, je passais parfois des journées entières seul et isolé de tout, jusqu’à ce que cela arrive. Ce fut utile de très nombreuses fois … Mais c’était harassant. C’était comme rester toute une semaine devant un bac rempli d’eau, à attendre de vomir.
Par-dessus tout, j’étais seul. Je n’avais personne pour me conseiller, ni pour m’aider, et ce n’était pas faute de chance, vu que moi-même je refusais le contact. Pour le bien des autres … Par contre, ce qui m’étonne encore aujourd’hui, c’est que dans cette déchéance, je n’ai pas renoncé à mon éducation. Ahahah … C’est presque drôle. Les enfants n’aiment pas l’école en général, et je faisais presque partie de cette catégorie. Pourtant, je n’ai jamais lâché l’affaire. Je me suis accroché comme je le pouvais à divers systèmes d’apprentissage, cherchant encore et toujours à m’enfoncer dans le domaine de la Science. N’est-ce pas, Marisa ?
Pour t’expliquer, Reimu, je pensais en fait qu’étudier la Science me permettrait un jour d’expliquer de manière logique l’origine de mes pouvoirs. J’ai toujours adoré la biologie, et un peu la physique aussi. Si cela me permettait de mieux me comprendre … Alors peut-être qu’un jour, j’arriverais à me maîtriser ? Une fois de plus, cette voie était sans issue, mais ça ne m’a pas empêché d’apprendre toutes ces choses si intéressantes. Des bibliothèques réputées aux conférences publiques, en passant par l’éducation gratuite si j’avais de la chance, j’ai creusé mon trou dans la mine de la connaissance. C’était presque un loisir, pour moi. Entre les basses besognes que je remplissais pour me faire un peu d’argent, les langues à n’en plus finir que je devais apprendre pour me fondre dans les différents pays, les interminables journées où j’attendais que la malédiction ne se lance … C’était mon seul plaisir. Et encore un autre de mes vains espoirs.
J’ai mené cette vie pendant un long moment. J’ai longtemps parcouru mon continent d’origine, j’ai croisé des cultures sans nombre, j’ai subi des déboires à n’en plus finir … Hm. Je n’ai pas besoin de vous fournir davantage de détails. Vous connaissez le schéma, désormais : pendant de nombreuses années, mon existence fut ainsi faite. Voyage, indifférence, apprentissages, travail, malédiction, solitude, études, maladies, échecs, vagabondages … Espoir, aussi. Il m’en restait un seul, après toutes mes désillusions. Celui … De trouver une Utopie où je rencontrerais d’autres gens comme moi. Des gens qui m’accepteraient tel que je suis, et que je pourrais côtoyer sans les mettre en danger. Un espoir qui me semblait tellement improbable que je n’y songeais même plus. Et pourtant, j’ai continué de tracer ma route … Débarqué en Asie, j’ai encore et toujours filé vers l’Est, en en voyant des vertes et des pas mûres, sur les nombreux pays que j’ai pu fouler. Je m’en suis toujours sorti, avec de la chance et de la débrouillardise, mais aucun de ces endroits ne comptait de place pour moi. Je n’étais chez moi nulle part. Aucun de ces endroits ne me fut accueillant, et je n’y ai trouvé que rejet et déception …
… Mais le pire de tout … Je crois que ça a été le Japon.

Un an plus tôt. Année 2009 du calendrier grégorien.
Quelque part, en extrême orient. Archipel du Japon. Île de Kyūshū.

Luke prit une profonde inspiration, puis lâcha un très long soupir.
Quel nom emprunter, ici …? Satoshi ? Yasahiro ? Il s’y était pris d’avance pour une fois, et s’était d’ores et déjà enquis de nombreuses informations pour débarquer dans ce nouveau pays. Apprentissage sommaire de sa langue, de ses us et coutumes, et un peu de sa géographie. La Chine qu’il venait de quitter n’avait pas été une sinécure. Il avait réussi à tenir un très long moment dans le grand pays surpeuplé, mais la surabondance de ses habitants n’avait vraiment pas rendu sa tâche facile. Il n’avait pas vraiment été contraint de partir … Mais il savait pertinemment que cela n’aurait pas pu durer éternellement. Ainsi, il avait mis le cap droit sur le Japon, traversant la mer clandestinement à bord d’un bateau.
Le jeune homme se regarda négligemment, passablement fatigué. La veste noire qui le couvrait s’usait, et pas seulement elle. Son corps tout entier s’atrophiait, devenant rachitique. Il ne mangeait que difficilement tous les jours, depuis un moment, et les conséquences sur sa musculature étaient sans appel. Il devenait maigre … Fragile, vulnérable et faible. Le manque de nourriture et d’argent avaient fait qu’il avait souvent dû se perdre en chasse ou cueillette, et il n’était pas démesurément efficace en cela, surtout que les espaces pour pratiquer ces activités manquaient en Chine. Cela faisait un moment qu’il avait quitté Shanghai à présent … La mer qui se trouvait dans son dos lui rappelait qu’il venait de débarquer sur un monde nouveau. Oui … C’était la première fois qu’il traversait une grande étendue océanique, depuis que son éternel voyage avait commencé. Il aurait tout aussi bien pu le faire à planche de fer, mais c’était trop risqué à son ressenti ; aussi avait-il préféré s’infiltrer sur le ferry qui faisait le trajet, par la voie des airs, n’ayant pas les moyens pour se payer la croisière. Il avait en effet déjà converti tout ce qu’il avait en yens nippons. Et c’était pas grand-chose.
Le jeune homme avait traversé en première partie la mer de Chine orientale, et avait débarqué sur une île de l’archipel au large de Kyūshū. Ce n’était néanmoins qu’une escale avant qu’il ne puisse fouler le sol des îles principales de l’empire du soleil levant : ainsi avait-il fait un deuxième voyage maritime, bien plus court, avant de poser le pied sur Kyūshū. Le port dans lequel il se trouvait dorénavant portait le nom à rallonge d’Ichikikushikino, dans la préfecture de Kagoshima. Le crépuscule tombait, les vents le frappaient en cette fin d’hiver. Qu’allait-il faire, maintenant …? Il était certes mieux préparé pour commencer un nouvel essai dans ce pays mystérieux, mais il y avait plusieurs bémols. En effet, niveau population, le problème était comparable à celui de la Chine. Ensuite, s’il y avait bien un pays sur Terre qui était frappé par les éléments, c’était le Japon. Ces deux facteurs combinés allaient considérablement lui compliquer la tâche pour dissimuler sa malédiction aux yeux du monde. Ouais … C’était pas gagné. Mais il devait tenter le coup. Si Luke – ce serait Satoshi – réfléchissait bien, la géographie de l’archipel était telle que ses habitants squattaient les littoraux et boudaient les montagnes. Donc, s’il voulait s’installer quelque part à l’abri des regards indiscrets … Il devait plutôt tenter du côté des hauts reliefs. Néanmoins, il ne le ferait pas immédiatement, et tenterait d’abord d’amasser de l’argent du côté des grandes cités. Tōkyō était encore très loin. Il pouvait cependant espérer faire un tour du côté de la capitale, à l’avenir, pour essayer de trouver des endroits où il pourrait travailler au noir. Avec le niveau linguistique qu’il avait en langue nippone, il aurait beau se faire passer pour « Satoshi », personne ne serait dupe : il restait un étranger sans le sou, qui avait toutefois assez de volonté pour tenter de s’en tirer sans mendier. Comme à chaque fois, d’ailleurs.

Bon … Le programme était à peu près simple. Ce soir, il allait dormir sur place, puis reprendre la route dès le lendemain vers la capitale. Cela faisait déjà quelques jours que la dernière occurrence de la malédiction avait eu lieu, il avait donc un répit d’autant de temps devant lui avant de devoir se mettre en quarantaine. Avec un peu de chance, il pourrait même embarquer à bord du célèbre Shinkansen, le train à grande vitesse qui traversait tout le pays pour se rendre en à peine une journée d’un bout à l’autre de l’archipel. Ou presque, du moins, pour Tōkyō ça suffisait. Donc, il allait sans doute rester un petit moment aux abords de la capitale … En faisant gaffe à ne pas provoquer de malédiction en public … Puis, une fois qu’il aurait de quoi couvrir ses arrières pour une plus longue période, il filerait vers les montagnes. Et si malgré tout ça, il ne parvenait pas à s’établir durablement … Et bien, tant pis, il continuerait sa route vers les Amériques. Ou tenterait sa chance en Océanie, c’était imaginable aussi. Enfin, il n’en était pas encore là … ( ♫ )
En marchant dans la ville portuaire, Luke frissonna et se frotta les bras. Sa veste, qu’il avait achetée il ne savait plus où, il y avait maintenant très longtemps, était enfin à sa mesure. A l’époque, il avait préféré être prévoyant et avait pris une taille au-dessus de la sienne, comme ça elle tiendrait davantage de temps. Le jeune homme était aussi équipé d’un nouveau sac à dos, plus petit que le cartable qu’il se trimballait à l’époque du collège, qui contenait le nécessaire de survie et surtout les briques de fer si essentielles en cas d’urgence. Ichikikushikino – décidément, c’était long à dire – était une ville assez grande, il pouvait sans trop de mal se trouver un hôtel ici. Encore fallait-il qu’il trouve un endroit où on ne réclamerait pas de papiers d’identité, c’était sa plus grande crainte, car il n’avait pas non plus de tels documents, même falsifiés. Et encore, ça fonctionnait différemment ici, pour les signatures ? Il fallait apposer un sceau, et non pas griffonner à coups de crayon …
En tout cas, tout ceci ne s’annonçait pas comme être une promenade de santé … Le seul point positif, c’était que les kanjis utilisés ici étaient repris du chinois, langue qu’il avait déjà à peu près connue. Il n’aurait sans doute pas de difficultés à l’écrit, il s’y était même exercé un peu, mais c’était pas encore ça sur le plan de la prononciation. Phonétiquement, son accent était complètement pourri. Il avait encore trop les stigmates du chinois dans les dents, et il fallait qu’il s’entraine un peu à s’en débarrasser, sinon ça n’allait pas le faire. Ah, qu’est-ce qu’il avait la dalle, en plus … Le rationnement ne lui faisait pas le plus grand bien. Son estomac réclamait quelque chose à digérer à grands cris, mais Luke savait qu’il devait faire attention à ne pas tomber complètement à court. Il devait rassembler plus de choses avant de se laisser aller, question de vie ou de mort. N’empêche … Plus le temps passait … Plus il avait l’impression que le couperet de la guillotine se mettait en place au-dessus de son cou. Aller en Océanie, hein …? Avait-il vraiment envie de le faire …? Avec l’écoulement des jours, ce qu’il faisait lui semblait avoir de moins en moins de sens. A force, il commençait à se demander si ça valait le coup, de se faire souffrir comme ça pour pas grand-chose. Il était différent … Il était différent, et ça serait toujours le cas. Partout où il irait, il ne pourrait pas vivre sans provoquer la peur, la haine ou la méfiance. Et pourtant … Il s’accrochait à la vie, encore et toujours, comme si c’était un devoir. Comme si c’était une vengeance contre cette malédiction. Cette volonté d’exister l’avait mené jusqu’ici, et même si elle s’effritait, elle était encore profondément ancrée en lui et il savait qu’elle pourrait le mener encore un peu plus loin. Jusqu’où ? Il l’ignorait, mais il aviserait bien au moment venu …
Et puis … Inutile d’être si pessimiste. Une fois encore, les dés allaient être relancés. Et puis, il avait plusieurs jokers : l’avantage d’être préparé, d’avoir l’expérience des échecs passés, et même un plan pour l’avenir. D’un point de vue objectif, la main qu’il possédait pour redémarrer la partie était très bonne. Mais est-ce que cela serait suffisant pour tirer son épingle du jeu, avec un adversaire aussi féroce que sa malédiction …? Après tout, c’était bel et bien cela … Toute sa vie n’était qu’une vaste et monotone partie de poker. Et cela allait être la chance qui déciderait du succès ou non de ses intentions. Ainsi, Luke séjourna ce soir-ci à Ichikikushikino, se délestant de plus du tiers de son budget pour dormir à l’abri au coût le plus moindre, appréhendant la suite des événements qui s’annonçait plus que jamais incertaine …

« On veut pas de toi ici. Dégage. »
Luke laissa la porte de la baraque se refermer violemment devant lui, ignorant le malaise qui lui grimpait au ventre. C’était bien la cinquième fois … ( ♫ )
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis son arrivée au Japon. Comme prévu, il s’était embarqué dans le Shinkansen et avait rejoint les alentours de Tōkyō assez rapidement. Là, il avait commencé ses recherches pour essayer de grappiller un peu d’argent … Mais le cours des choses avait été encore plus mauvais que ce qu’il avait prévu.
Personne ne voulait d’un étranger comme lui. Il était mal vêtu, il parlait mal, et il n’avait aucune capacité physique qui valait le coup. Il n’avait d’utilité nulle part ici. Il n’avait pas été stupide au point de tenter sa chance dans la capitale elle-même, mais rien que dans ses bordures extérieures, c’était déjà impossible. Et puis … il commençait à manquer d’idées. Sans papiers officiels, il ne pouvait déjà pas aller bien loin, et sans nourriture, c’était encore pire. Il tombait complètement à sec, et le peu d’argent qu’il avait à l’arrivée était déjà parti.
Luke s’éloigna de là à pas lourds, quittant la périphérie de la ville l’esprit envenimé. Il n’avait presque plus aucune chance, maintenant. Que lui restait-il, à part du fer dans son sac ? Rester ici était une perte de temps. Il ne s’en tirerait plus par des moyens conventionnels. C’était malheureux à dire … Mais sur le coup, la seule chose qu’il lui restait à faire, c’était de prendre la fuite et essayer de s’en tirer avec l’instinct de survie.
Le jeune homme prit une profonde inspiration, oxygénant ses poumons dénutris, et ignorant la fringale qui lui taillait le ventre. Il était temps d’appliquer le plan B, c’était la dernière alternative. Maintenant … Il allait filer vers les montagnes. Elles étaient gorgées de forêts et de nature, il aurait sans doute bien plus de chance d’y trouver quelque chose à avaler qu’ici. Et puis bon … Il ne pouvait pas se risquer à faire du larcin, il n’avait jamais volé quoi que ce soit de sa vie, et s’il se faisait prendre, c’était foutu. Ca lui faisait peur …
Dans l’air frais et décourageant du crépuscule, Luke attendit d’être assez éloigné de toute trace de civilisation et sortit les briques de fer qu’il avait gardées dans son sac. Une fois qu’il eut remodelé tout ça en planche de fer, il prit pied dessus et s’envola doucement vers les cieux. Depuis le temps, il avait appris à bien s’en servir et se tenait debout dessus sans la moindre difficulté. Où aller, alors …? Aucune idée du point cardinal qui était la direction prise, mais en tout cas, Luke fit ce qu’il devait faire : se diriger droit vers les hauts reliefs du Japon, qui étaient déjà visibles là où il était, aussi vite qu’il pouvait en espérant y trouver un quelconque salut. Il avait quasiment perdu tout espoir de vivre un jour en communauté avec ceux de son espèce. Si lui ne pouvait survivre qu’en tant que bête sauvage … Alors il essaierait. Au moins, il pouvait tenter. Et puis, le fait de vivre loin et caché des autres humains lui épargnait au moins le fait de devoir prendre garde à sa malédiction. Au moins, comme ça, il serait libre de cette contrainte … Ca lui changerait un peu. Dire qu’il avait tout fait pour éviter d’en arriver là …
A partir de là, Luke vivrait de ce qu’il trouverait et ne s’en remettrait plus qu’à lui-même. Les montagnes, loin d’être hospitalières, seraient la dernière demeure du jeune homme dans le monde extérieur. Il ne le savait pas encore, mais c’était précisément ici que son voyage prenait fin. Il ne verrait jamais ni les Amériques, ni l’Océanie. Le manieur de fer, éreinté et réduit au grégaire dans son désespoir, était encore loin de s’imaginer que tout prendrait fin dans un futur qui se rapprochait à une vitesse vertigineuse …

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mer 1 Mai - 0:36

( ♫ ) … A cette époque … Ma condition physique avait commencé à se dégrader.
Lentement, je devenais l’être chétif et maigre que vous avez pu connaître l’année passée. Je manquais de nourriture … De repos, et de ce qu’un être humain a besoin pour vivre. J’en étais arrivé à un stade où ma lutte pour ma survie devenait presque une cause perdue d’avance. Et mes tentatives pour retenter ma chance dans le pays du soleil levant furent soldées par un échec encore plus rapidement que toutes les fois précédentes.
Oh, rien de bien terrible, en premier lieu. Après tout, j’étais habitué à être rejeté. Ca ne me faisait presque ni chaud ni froid … Ce qui a posé problème était surtout que, en mon âge avancé, je ne pouvais plus profiter de la générosité des adultes. Il y a un an … Le monde civilisé ferma définitivement ses portes devant moi. Je n’avais plus rien du tout pour m’y intégrer, pas même ma volonté. Ce que j’étais en avait décidé autrement. Quand j’y pense … A cette époque … Je commençai à ressembler davantage à un animal sauvage qu’à un vrai être humain. Et c’est ce que j’ai accepté de devenir. Quand j’ai vu que le reste du commun des mortels ne voulait pas de moi, j’ai pris la fuite. Loin, vers les montagnes …
Je ne sais pas si c’était la solution du lâche, mais en tout cas, c’était tout ce qui me restait. Ou alors, je pouvais aussi m’adonner au banditisme pour assurer ma survie … Après tout, avec mes pouvoirs du fer, cela n’aurait posé pas le moindre problème. Mais je n’ai pas décidé de suivre cette voie, pour une raison qui m’échappe encore. Peut-être était-ce la peur … Ou le reste de morale qu’il me restait. En tout cas, ayant choisi la vie en ermite, je me suis éloigné des villes et des groupements urbains, le plus possible, arrivant dans les forêts et les déserts rocheux des montagnes du Japon.
C’était plus de la survie qu’autre chose, en vérité. Au moins, c’était vrai : je n’avais pas à me soucier de ma malédiction, celle-ci se déclenchant toujours sans qu’il n’y ait personne à proximité. J’abîmais certes l’environnement autour de moi, mais il n’y avait pas mort d’homme. Par plusieurs fois, j’ai dévasté des parcelles de forêt au point d’y creuser des clairières artificielles … Mais cela n’avait pas beaucoup d’importance à mes yeux. Ce dont j’avais besoin, c’était de manger et de boire. Aussi bas que j’étais tombé, mes seuls objectifs se limitaient à cela. Je n’étais plus qu’un prédateur … qui rôdait dans les bois, dans les montagnes, et tuait ce qui croisait sa route pour se nourrir. Bien sûr, je ne suis jamais devenu une bête sans âme ni pensée : je n’aimais pas vivre ainsi, et je réfléchissais toujours à un moyen de m’en sortir autrement. Mais dans les temps qui couraient … Je n’avais plus le choix. Je n’avais jamais eu le choix, de toute manière.
Ma survie dans les montagnes dura … Combien de temps … Cela se compta en semaines, en tout cas. Sans doute plus, même. J’ai passé presque le printemps entier à vivre de chasse et de cueillette, ce qui n’impliquait pas de se nourrir en abondance. Mes instincts les plus basiques furent mes seuls compagnons, et aussi mes meilleurs conseillers. Pourtant … J’avais mal. Le temps passait, et je me rendais bien compte que ce que je fabriquais était stupide. J’essayais de me détendre, de me persuader que c’était toujours mieux que de vivre avec des gens qui ne m’accordaient pas la moindre attention, mais … quel était l’intérêt d’une telle vie ? J’étais seul. Mon propre être était la seule personne que je connaissais. Et encore … Même aujourd’hui, je ne suis pas sûr de bien savoir qui je suis. Quand je me suis rendu compte que j’en étais venu à me parler tout seul, et même à me répondre, j’ai sérieusement commencé à m’inquiéter sur l’état de ma santé mentale.
Alors, euh … Au bout d’un moment … J’ai décidé de … De retenter. Enfin, de retenter, c’était vite dit … Je … Je devais simplement répondre à mon besoin de communiquer. De parler à quelqu’un, pour de vrai, même pour ne rien dire. Un … jour … Je suis donc sorti de la forêt …
… Pfiou … Hmmm …

Ce jour-ci … J’avais pris une attention particulière à me préparer. Il faisait assez beau, alors j’en avais profité pour me nettoyer et me récurer de la crasse que j’avais accumulée au fil des jours. J’avais pris le temps de me montrer présentable. Si jamais on me voyait en tant que créature sauvage … Il était clair que je n’allais pas faire face à un accueil à bras ouverts. Ainsi, une fois que ma veste fut propre, mon jean également ainsi que le reste de mes vêtements, à l’eau d’un petit lac qui me servait de réserve d’eau, je me suis mis en quête de la sortie de la forêt. Le climat était assez aride, ici, les arbres avaient du mal à pousser : les bois n’étaient pas très étendus et c’était ça aussi qui faisait que je n’avais guère de choses pour me nourrir ou m’abriter. Ainsi, une fois la lisière de la forêt atteinte … Je pus apercevoir un petit village, logé entre les irrégularités des falaises montagnardes. ( ♫ )
C’était un de ces groupements d’habitations isolés du monde. Un endroit qui échappait presque au reste de l’administration des grandes villes, un bled perdu dans des endroits étriqués dont la quasi-totalité du monde ignorait l’existence. Ses habitants devaient vivre dans une autarcie partielle, s’approvisionnant parfois aux plus grandes villes situées en bas de la montagne. Ils étaient lotis dans des habitations qui ressemblaient plus à des chaumières qu’à de vraies maisons, dans une ruralité remarquable, au beau milieu des terres rocailleuses aux parois érodées. C’était un endroit en marge du monde … Peut-être que moi aussi, en tant que marginal, j’avais peut-être une chance de m’y intégrer ? En tout cas, ça devait être l’idée qui m’animait à ce moment-là. Ainsi, je sortis de la forêt, assez à distance du hameau, pour rejoindre la route de terre battue qui y menait.
L’air était sec, et le ciel portait de lourds nuages. On aurait pu penser que l’orage allait se déclencher bientôt, mais ça ne serait pas le cas. En entrant dans le village, je me rendais compte que l’endroit était effectivement très décalé par rapport à ce que j’avais vu jusqu’à présent : les personnes qui se trouvaient dehors, qui n’étaient d’ailleurs pas rares … portaient des vêtements assez vieux, comme de paysans. La plupart avaient de tels outils par ailleurs, et sur mon chemin, il aurait été difficile que je rate les poulaillers et les divers enclos abritant toutes sortes de bêtes. Oui, décidément … C’était un village très en arrière sur son temps. Mais il avait l’air de bien fonctionner … Les gens étaient souriants pour la plupart et discutaient ensemble dans ce qui me semblait être une grande solidarité générale.
En observant le hameau, sur mon passage, je me rendis cependant compte d’une chose. Quand on me regardait … Quand les regards des habitants se posaient sur moi, ils me fixaient parfois longuement. Puis ils retournaient à leurs occupations, comme si de rien n’était. Ce dernier point n’était pas nouveau en soi, mais au moins, je pouvais me dire qu’il me serait difficile d’être discret ici : avec si peu d’habitants, il était tout à fait normal que ceux-ci identifient immédiatement que j’étais un étranger. Et d’ailleurs, je fus très surpris de constater qu’à plusieurs reprises, un paysan s’arrêtait dans sa besogne pour me regarder et même me dire bonjour. J’étais assez perdu, et avec quelques hésitations, je répondais de la même façon. Je crois même que quelqu’un s’était arrêté devant moi, et m’avait demandé si j’avais besoin d’aide ou de quelque chose. Et comme j’avais encore un peu de mal avec la langue japonaise, j’eus bien du mal à lui répondre que je ne faisais que passer, que je visitais. Ce après quoi, j’ai continué ma route …

Le village n’était vraiment pas grand. Je pense qu’il n’y avait pas là plus de cent habitations. Il fallait dire que l’endroit n’était pas vraiment propice au développement d’une grande ville, et qu’au-delà ne s’étendaient rien de plus que de vastes terres désertiques. Il aurait été inutile pour eux de bâtir plus loin.
C’est ainsi que je parvins … au bout du village. Ici, il n’y avait plus beaucoup de chaumières. A la place … Un temple shintô se dressait vers le ciel. C’était la première fois que j’en voyais un. Ainsi, la religion semblait avoir une place assez conséquente, ici. Le bâtiment était mis en valeur, et contrairement au reste, il était bien entretenu … De là où je me trouvais, contemplant l’édifice de l’extérieur, je pouvais voir qu’il abritait un prêtre en son sein … Il y avait aussi quelques personnes, qui étaient venues s’y recueillir. J’ai passé un moment assez long à regarder le temple, fasciné et intrigué … Puis … Je me suis mis à marcher vers le perron. Au fond, ce hameau me plaisait. J’ignorais vraiment ce qui serait possible pour moi, ici … Mais … Mon esprit semblait me dire que les gens qui étaient ici me ressemblaient. Peut-être que cet endroit était là où je devais m’arrêter ? Peut-être que je pourrais vivre ici, essayer de m’intégrer avec les habitants ? Je devais essayer … Et parler au prêtre serait peut-être une première étape pour bien commencer. J’ai commencé à monter les marches … Et en regardant vers l’intérieur, mon regard croisa le sien. Puis … J’ai senti mes tempes claquer dans ma tête.
… Je … J’ignore encore ce qui m’était passé par la tête, ce jour-là. Pourquoi est-ce que j’avais eu de tels espoirs. C’était … si stupide … Si naïf, après tout ce que j’avais traversé. Mais le temps que je m’en rende compte, il était bien trop tard. Monter les marches de ce temple fut la plus terrible erreur que j’eus commis de toute ma vie.
( ♫ ) Quelques secondes après que je me sois brutalement arrêté … Ca recommença. La malédiction se déchaîna, violente, plus puissante que jamais, par poutres et blocs de fer entiers. Le temps que je me rende compte de ce qu’il se passait, la tornade métallique autour de moi avait dévoré la moitié de la façade du bâtiment et fait voler des éclats de bois et des débris dans tous les sens. La poussière soulevée me masqua la vue, et dans la panique, je me suis éloigné de là aussi vite que possible, alignant la course du désastre avec moi. De retour au milieu de la rue, j’ai senti mes poumons me brûler et ma tête tourner, complètement désorienté par ce qu’il m’arrivait. Pendant que le fer tournait autour de moi … J’ai compris mon erreur. Tout ce temps passé en ermite, sans me soucier de prévoir les occurrences de cette horreur … M’avait fait oublier de prendre mes précautions. J’avais complètement omis de laisser la malédiction se déclencher avant de venir, ou au moins de m’assurer qu’elle ne risquait pas de se lancer quand je serais en plein milieu du village. J’avais fait … la plus grosse connerie de toute mon existence …
( ♫ ) J’avais inhalé de la poussière. Toussant à m’en arracher la gorge, j’ai vu que la malédiction prenait fin, et me tint plié sur moi-même au milieu de la rue. A moitié asphyxié, j’ai regardé autour de moi avec ma vue brouillée de larmes, et envoyé mon regard sur le temple. Le nuage sombre retombait … Et avec lui, la conséquence de ma négligence s’affichait. Le mur de façade du temple avait été éventré et gisait en morceaux épars, tout autour. Les marches de bois aussi avaient été réduites à néant. Les poutres avaient, par miracle, survécu aux ravages et continuaient de soutenir le toit dont quelques tuiles s’étaient décrochées. Un peu plus, et tout se serait effondré sur les gens qui demeuraient à l’intérieur. Quand la fumée se dissipa entièrement, je pus voir à l’intérieur que le prêtre tenait en ses bras l’un de ses fidèles, à genoux, qui avait l’air grièvement blessé. J’ai senti ma gorge se serrer, et faisant un pas un arrière … Je l’ai vu … Relever la tête vers moi. C’est alors que son visage … S’est transformé. Une expression terrible déformait ses traits alors qu’il me pointait soudain du doigt, et … et hurlait, à pleins poumons …
« UN DÉMON !!! »

J’ai sursauté, l’esprit embourbé dans mon malaise et ma culpabilité. J’ai lentement tourné la tête de droite à gauche, continuant de reculer, incapable de dire quoi que ce soit pour me défendre ou même de m’enfuir. J’étais … en état de choc.
« Sacrilège !! Attrapez-le !!! »
Ce n’est qu’à ce moment-là que je me suis rendu compte que je m’étais mis dans une horrible posture. Je me suis retourné vers l’intérieur du village, là où des tas de gens venaient de sortir de leurs maisons, et se tenaient près de leurs façades. Des paysans, des hommes, des femmes, des enfants, qui … me fixaient tous. Quand je vis les dizaines de paires d’yeux me dévisager avec une expression morte, un frisson parcourut mon échine. J’avais l’impression … Qu’ils allaient tous soudain me sauter dessus. J’avais encore de la marge, deux bonnes dizaines de mètres me séparaient d’eux. Non … Je n’avais pas fait exprès … Ce n’était pas ma faute ! Ce n’était pas moi le coupable …
Je vis un mouvement dans la foule. Puis, dans la seconde qui suivit … Je … Mon corps se fit déporter brutalement de côté. Je sentis mon cœur remonter dans ma gorge … Alors qu’une douleur abominable me transperçait l’épaule droite, en écho à une giclée de sang. Compulsivement, j’ai plaqué ma main à cet endroit, reculant de plusieurs pas, incapable de hurler tellement ma souffrance avait été brève et inattendue. Quand je regardai ma main, je vis avec effroi qu’une flaque de liquide rouge s’y était formée, et coulait au sol … Apathique, j’ai relevé la tête, pour apercevoir l’éclat de lumière sur de la carabine qui était pointée sur moi. Une nouvelle détonation étouffée retentit, et cette fois, la douleur bien réelle qui se réitéra dans mon épaule droite me fit hurler de douleur. Ce type … Il me tirait dessus pour la deuxième fois ! Je me suis reculé en toute hâte, la douleur tellement fulgurante qu’elle m’aveuglait, et vis difficilement que la foule s’était comme soudain réveillée à mon cri. Une horde … Une horde d’hommes armés avaient commencé à me foncer dessus ! Les insultes fusaient vers moi alors que ma lucidité me revenait, et mon instinct de base refit surface. Je ne savais pas quelle folie avait soudain empli ce monde. Je ne savais pas comment les choses avaient pu se dégrader à ce point en l’espace de même pas une minute, mais je n’avais pas le temps d’y réfléchir. Je devais me sauver … Je devais me sauver de cette bande de fous furieux !! ( ♫ )
Il ne me restait que quelques mètres avant que l’homme le plus proche n’arrive à ma hauteur quand je me suis enfin décidé à faire volte-face et à m’enfuir, aussi vite que je pouvais. Ma main enserrait mon épaule avec force, comprimant celle-ci autant que je le pouvais, mais le sang continuait de couler sans s’arrêter. Je manquai de trébucher plusieurs fois alors que, de toute ma volonté, j’appelai le fer qui se trouvait autour de moi à l’aide. Plusieurs outils que les villageois tenaient en main leur échappèrent, et les parties métalliques fondirent pour me rejoindre ainsi que tout ce que je pouvais prendre autour de moi. J’entendis encore des balles filer autour de moi alors que je contournai le temple pour m’enfuir hors du village. C’était du plomb … C’était du plomb, et je ne pouvais pas contrôler le plomb !
Je courrai de toutes mes forces, sachant pertinemment que j’allais me faire rattraper si je ne grouillais pas. J’avais à peine assez de fer pour me fabriquer une planche très sommaire, ce que je fis très vite dans ma course. Devant moi, c’étaient les montagnes, les falaises et les rochers qui s’étendaient sans fin vers l’horizon. Le terrain était encore droit, et il descendait progressivement en pente sur ma route. Derrière moi, j’entendais leurs cris fous. Démon … Démon, démon, et encore démon. Ils me hurlaient dessus des menaces de mort à n’en plus finir, et je me sentais pris d’une peur terrorisante. Finalement, je parvins à me jeter sur ma planche de fer et à m’y accrocher de toutes mes forces, alors que je filais beaucoup plus rapidement vers les cieux et les airs. Je me suis senti dérisoirement rassuré … Je pissais le sang … Alors que je m’éloignais rapidement et que les cris de rage me parvenaient moins forts, je me suis à peu près levé sur mon appui, et je me suis retourné pour voir combien de distance il me restait avant de les semer. Peut-être un geste qui me sauva la vie … Car, avant que je ne puisse évaluer quoi que ce soit, une nouvelle balle me frappa. En plein dans l’aine gauche. A l’endroit où c’était mon crâne qui se trouvait, quelques secondes plus tôt.

Mais l’inertie et la douleur qui explosèrent dans ma cuisse … Firent se dérober ma jambe sous mon poids, avalant toute ma force musculaire en un instant. J’ai alors basculé … sans pouvoir rien y faire … sur le côté, chutant dans les airs et tombant de ma planche avec ma souffrance comme seule et unique pensée …
Par chance … Je n’étais pas trop loin du sol … L’affaire d’une à deux secondes plus tard, je m’étais écrasé par terre, sur le dos, manquant de m’assommer sur le coup. Ma cuisse ne saignait pas en abondance par rapport à mon épaule, dont le flux s’était légèrement calmé, mais j’étais complètement sonné et impossible de faire de larges mouvements. Ma jambe gauche m’élançait horriblement quand je la faisais bouger, et étendu au sol, je me suis retrouvé incapable de continuer ma fuite et je n’avais pas tout de suite la lucidité d’appeler ma planche de fer à moi. Paralysé à terre, je me suis demandé comment les choses avaient pu prendre cette ampleur en si peu de temps. Les entraves qui me maintenaient au sol se libéraient petit à petit quand les injures et les bruits de course parvinrent à moi, et mon esprit se remit en quête de la fuite. Je me suis mis à genoux, poussant des poings sur la terre pour me relever … Et je me suis refait plaquer à terre immédiatement, des coups détonnaient dans mon dos. J’étais … En train de me faire tabasser à coup de bâton. Les fanatiques, dont les outils qui avaient dû être des fourches et des râteaux avant que je n’en vole le fer, commençaient à jeter leur rage sur mon corps en me frappant de toutes leurs forces. Je recevais encore ces mots … Répétés, presque comme une litanie, dans une fureur incompréhensible … Démon … Démon … Démon … ( ♫ )
Roué de coups, j’ai fait un effort monumental pour ignorer la douleur et j’ai rappelé ma planche à moi. Priant de tout mon être que ma visée serait chanceuse, je modulai l’objet en boulet, qui vint s’écraser peu de temps après sur l’un des villageois.
« Arrêtez … »
J’ai commencé à répliquer mentalement, frappant au hasard, les yeux fermés sous la souffrance et les larmes. Je serrai les poings, étendu au sol, alors que mon arme aveugle frappait ça et là pour me libérer de ce cauchemar.
« Je ne suis pas … un démon … »
Mais ils étaient sourds. Ils continuaient de frapper, tant que je ne les repoussais pas, et revenaient à la charge après. Au bout d’un moment, les coups cessèrent, sans doute que mon boulet les avait effrayés. Je me suis alors jeté sur l’occasion, et jeté en avant par la même occasion. A peine relevé, j’ai essayé de courir, sans me retourner, mais ma jambe gauche me répondait mal et je manquais de trébucher à chaque pas. Je me sentais partir … Impuissant, je me sentais partir, le monde devenant flou autour de moi … Mes oreilles me renvoyaient un bourdonnement, puis, peu de temps après m’être redressé, ce fut les insultes de nouveau. Mes forces me quittaient, et mon boulet était devenu complètement statique, je ne pensais plus à le faire remuer pour dissuader mes ennemis. Cela avait dû suffire pour les faire revenir à l’attaque … Et très vite, un nouveau coup de bâton dans la jambe me fit tomber à terre. Et cela recommença. Autour de moi, les pieds se rassemblèrent tandis que les mains montaient et abaissaient le bois pour me tabasser et me briser les os un à un. J’en pouvais plus … Je croyais que j’allais mourir … Et tout m’indiquait que c’était la fin … La douleur, les cris, le sang qui coulait, l’odeur âcre de la terre sous mes narines, le noir qui envahissait ma tête … Démon … Encore … démon … Toujours ça … Toujours … Pourquoi … Pourquoi est-ce que j’ai mérité ça … Qu’est-ce que j’ai fait … Dites moi ce que j’ai fait … Je voulais … pas … paaaas … être comme ça …
« Arrêtez … Pi-tié, arrêtez … J’ai mal … J’ai maaal … J’AI MAAAAAAL !!!!
- Luke ?! Nom de dieu, Luke, arrête-toi !!! »

Luke écarquilla les yeux, la bouche encore ouverte et les lèvres desséchées. Sa vision redevint progressivement normale, alors que devant lui, le visage de Marisa lui apparaissait. Un contact léger au niveau de ses épaules lui fit comprendre qu’elle venait de poser ses mains dessus, pour l’interrompre dans son récit de manière plus ou moins douce. Elle le regardait … Avec un air franchement inquiet. Triste, aussi.
« … Ourrrf … »
Après ce soupir, le jeune homme se prit la tête dans une main, et se recula hors de la prise de la sorcière. Il inspira profondément et se rendit compte que sa respiration était devenue erratique. L’espace de quelques secondes … Il s’était laissé complètement emporter par ses propres souvenirs …
« Ca va aller ? demanda la jeune fille blonde, toujours anxieuse. Tu nous as fait peur … Tu devrais vraiment faire une pause, tu sais.
- Oui … Oui, je … désolé … Pfiouuuu … »
Luke recula encore de quelques pas, avant de s’asseoir à terre, la tête basse. Le manieur de fer était en sueur, et il s’en rendait tout juste compte. Autour, le soleil était toujours au beau fixe dans le ciel, et un léger vent frais agitait les herbes des plaines ainsi que les feuilles des arbres. Petit à petit, il fit le vide, et tâcha de se laisser bercer par cette ambiance qui se voulait comme apaisante. Il commençait à comprendre pourquoi son inconscient avait choisi cet endroit …
Reimu, pas loin à côté de Marisa, considéra le jeune homme assis avec un pincement au cœur. Cela faisait à peu près une demi-heure qu’il avait commencé à raconter ce qu’il avait vécu, mais depuis quelques minutes, le récit était devenu surnaturellement détaillé. Ni elle ni la sorcière ne l’avaient interrompu, écoutant silencieusement les aveux de leur ami. Mais là … Marisa avait dû intervenir. Luke s’était soudainement mis à gémir de douleur, comme si ce qu’il disait le blessait intérieurement, avant de soudain s’agiter de spasmes et de tics en criant vers le ciel. Le malaise qui en avait suivi avait été bref, grâce à l’interruption de la magicienne, mais il n’en avait pas moins marqué leur esprit.
Ainsi donc … C’était ça, l’histoire de Luke …? Il avait été banni par les siens, rejeté par ceux avec qui il devait vivre, et avait parcouru le monde à la recherche d’un vrai foyer. La prêtresse n’aurait jamais cru, au départ, qu’il était venu d’aussi loin. Elle ne connaissait déjà pas grand-chose du monde extérieur, mais vu ce qu’il avait raconté … Et là, le point où il était arrivé brillait soudain d’une extrême violence. Lui qui avait tout au long de son récit esquivé les détails de brutalité, il avait laissé tout jaillir d’un coup à ce moment précis, et s’était fait submerger très rapidement …
C’était donc ça … Ce mot … Le Démon. Ce jour-là … Où elle l’avait insulté … Il avait complètement craqué, et elle le savait. Le verbe « poursuivre » prenait également tout son sens, Luke qui semblait l’employer systématiquement à chaque fois qu’il désignait ce dont il avait peur. Mais il y avait aussi ce détail … Cet autre détail qui lui donnait une boule au ventre … Et bizarrement, elle avait la nette impression que ce n’était pas terminé …
Quand Luke se reprit, il avait l’air de s’être bien calmé, et se releva. L’air apaisé, il regarda ses interlocutrices avec une sorte de gêne, puis souffla longuement. Marisa ne trouva guère mieux que de lui poser une main sur l’épaule pour lui montrer son soutien.
« Te bile pas, vieux, fit-elle. C’est fini, maintenant.
- Je sais … Je me suis juste laissé emporter, je te dis …
- Mais, Luke … commença Reimu. On t’a … tiré dessus ? »
Il soupira.
« … Ouais … Trois balles, deux dans mon épaule et une dans ma jambe. C’est à cause de celle-là que j’avais des douleurs parfois, dans l’aine. Je ne sais pas trop comment j’ai pu me trimballer ça jusqu’à aujourd’hui, sans avoir de réel problème … Eirin me les a retirées lors de mon opération. Maintenant, il n’y a plus de danger …
- Dieu soit loué … »
Luke eut un faible sourire, l’air las. Maintenant qu’elle y repensait, Reimu se souvenait de ces cicatrices qui ornaient les vêtements du jeune homme lors de leur première rencontre. Elle n’y avait pas vraiment fait attention … Mais oui … Il y avait bel et bien eu du sang séché autour de certaines réparations. Surtout sur son jean, en vérité : le noir de sa veste n’avait pas vraiment laissé voir les auréoles de marron sombre laissées par l’hémoglobine. Puis, au fil du temps, ce sang avait dû partir avec les lavages des habits.
« Comment tu te sens ? demanda la sorcière.
- … Bof, ça peut aller … Mais bon … Ce n’est pas terminé.
- … Tu es sûr que ça ira ?
- Je crois. Puis bon, on est quand même proches … de la fin … Je peux bien faire un petit effort, pour en finir une fois pour toutes. T’es pas d’accord ?
- … Ouais. Ca sera pour le mieux. »
Il acquiesça. Puis, reprenant une dernière grande inspiration, il s’éclaircit la gorge et reprit son récit là où il l’avait interrompu …



… J’ai été roué de coups. Je ne sais pas combien j’en ai reçus, ni combien de temps j’ai tenu exactement avant de perdre connaissance. Mais quand j’en ai essuyé un dans la nuque, tout a viré au noir et je n’ai plus rien senti. Ni entendu, ni vu. J’ai été plongé dans un état léthargique dont je ne me souviens de rien.
A mon réveil … Je ne sais plus très bien. Je crois que j’étais enfermé dans une sorte de … cave … Il faisait extrêmement sombre, et j’avais du mal à sortir de l’inconscience que je venais de quitter. Le temps que je revienne à moi-même, je me rendis compte que j’avais les pieds et poings liés par des cordages, et que mon buste était ligoté à une planche qui semblait fixée au mur. En m’en remettant à mes perceptions du fer, je me suis rendu compte avec désarroi qu’il n’y en avait quasiment pas autour de moi. Du moins, pas dans la pièce où je me trouvais. La seule lumière qui me parvenait était celle d’un soupirail lointain, qui me laissait deviner qu’une bonne partie de la journée s’était écoulée : il faisait presque nuit, et dehors, seule la lumière de torches me parvenait. Ils m’avaient enfermés là-dedans … Et avaient été malins. Ils avaient dû comprendre mon pouvoir du fer et quels auraient été mes intentions si j’avais du métal à proximité. Et ils ne m’avaient rien laissé ici …
Je pouvais me créer pas même une minuscule lame de fer pour me libérer de mes entraves. J’étais complètement pris au piège. Coincé, je me suis résolu à attendre dans l’angoisse, sachant pertinemment que je n’avais guère d’espoir devant moi pour l’avenir. Mais pourquoi est-ce qu’ils m’avaient attaqué comme ça … Pour quels motifs ? D’accord, j’avais arraché la façade de leur temple, mais … Pourquoi une telle violence ? Et pourquoi ne m’avaient-ils pas justement tué, pendant que j’étais inconscient et qu’ils en avaient l’occasion ? La seule explication qui me venait à l’esprit était qu’ils avaient agi pour des motifs religieux. Un peu à la manière des chasses aux sorcières de l’occident. J’étais consterné par le fait que ce genre de connerie pouvait encore se faire aujourd’hui, mais je n’étais pas trop en posture de m’indigner. J’avais la peur de mourir au ventre, et je croupis longuement dans cette cave insalubre, attendant avec angoisse ce qui allait m’arriver …
Je ne sais pas exactement combien de temps s’est écoulé ensuite, mais au bout d’un moment, une porte s’est ouverte. Dans la lumière dégagée, je vis une silhouette s’avancer et descendre un escalier, avant que je ne ressente qu’elle se déplace vers moi. Manifestement, ce n’était pas pour me libérer et me remettre en liberté. Peut-être pour me donner à manger ? J’avais horriblement faim et soif, mais je ne pouvais rien faire …
Sans un mot, l’homme s’est approché et a défait les liens qui m’accrochaient à la planche murale, et ceux qui liaient mes pieds. J’étais surpris, et je lui ai demandé pourquoi il faisait ça. Seul le silence me répondit, alors qu’il me saisissait à l’épaule et m’obligeait à me relever sans ménagement. C’était l’épaule qui avait été blessée plus tôt : je n’ai pas pu retenir un glapissement de douleur, ni même résister. Il m’a trainé jusqu’à la sortie, m’obligeant à le suivre, et ignorant mes supplications de miséricorde. Je me suis retrouvé à l’étage, enfin au rez-de-chaussée de ce qui semblait être une maison comme les autres, où m’attendaient deux autres types. Ils étaient tous deux armés d’une carabine … Pas la moindre trace de fer là-dedans. Ces fanatiques avaient très bien compris mes pouvoirs, ouais … Ils avaient pris toutes leurs précautions pour que je ne puisse pas me barrer. J’imaginais que j’allais me faire fusiller sans plus de procès, avec une peur atroce dans le ventre, mais cela ne se passa pas comme ça. A la place, l’homme qui me tenait à l’épaule continua de me guider jusque hors de la maison, escorté par les deux gardes armés. J’étais en joue et je le savais. Au moindre geste bizarre, ils m’auraient descendu sans prévenir. Alors je me suis tu, et j’ai essayé de ne pas faire de vague.

Dehors, je me retrouvais dans le même village que tout à l’heure. Des torches étaient allumées sur les murs et permettaient d’y voir clair, mais seulement dans le secteur où nous nous trouvions. Le reste du hameau, silencieux, était plongé dans le noir de cette nuit sans lune. Je me suis avancé, du moins, j’ai suivi le mouvement, et d’autres personnes sont apparues. Il y en avait … six, je dirais. Je ne suis plus tout à fait sûr. Les six nouveaux venus ont retiré les torches accrochées aux murs, puis se sont disposés de manière à nous encadrer, moi et ceux qui m’entouraient déjà. Ce qui me faisait le plus peur … C’était le silence. Aucun d’entre eux ne disait le moindre mot. Cela voulait dire … Qu’ils savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. Tout était prévu. Ils n’avaient pas besoin de se dire quoi que ce soit pour savoir ce qu’ils avaient à faire. Et ils l’exécutaient, sans la moindre bavure. ( ♫ )
Mon « escorte » se mit en mouvement. Ils me conduisaient … ailleurs. Hors du village. Seul le bruit des pas et du feu retentit dans la nuit muette, où les nuages étaient encore devinables, dans la voûte céleste noircie. J’avais peur … terriblement peur. Mais j’étais obligé d’avancer, et de ne rien faire d’autre. Qu’il y ait du fer ou pas sur ma route, je savais qu’il y avait deux canons braqués sur moi en arrière, et j’étais seul contre au moins neuf personnes. Des adultes qui plus est, qui étaient loin d’être grêles comme je l’étais. La procession dont j’étais le centre se poursuivit jusqu’à ce que nous sortions du village, puis elle continua hors de celui-ci. Nous suivions ce qui semblait être une sorte de route tracée dans la terre chaotique, qui ne semblait pas avoir été empruntée depuis des siècles. Dans le lointain, je pouvais voir que nous progressions vers une lumière située à flanc de montagne. Je continuai la marche, sans avoir ni l’audace ni la force d’imaginer un moyen de m’enfuir, complètement perdu et attendant nerveusement de voir ce qui m’attendait là-bas. Cela dura un certain temps, et je marchai dans le froid de la nuit dont le léger vent refroidissait clairement l’atmosphère. Quand nous fûmes assez proches du lieu d’arrivée, je pus voir qu’il s’agissait d’un autre bâtiment religieux. Encore un temple, qui avait l’air bien plus vieux que celui que j’avais endommagé, presque à tomber en ruines. Le groupe s’y est arrêté, juste devant. Il y avait une sorte de cour, d’enclos qui encadrait le tout, encore et toujours dans cet aspect vieux de plusieurs siècles qui donnaient l’impression que ce truc n’avait pas été réutilisé depuis un moment. Je ne comprenais pas trop ce que je venais faire ici, mais mes geôliers n’avaient toujours pas besoin de dire quoi que ce soit.
Je sentis les deux canons se poser dans mon dos, et je me raidis à cette pression. Celui qui me tenait me lâcha, me laissant debout au milieu de la cour avant de s’écarter et d’entrer dans le bâtiment par sa porte coulissante. Il y avait déjà quelqu’un à l’intérieur, et ce n’était pas tout. Je pouvais ressentir pas mal de fer, là-dedans, sans deviner de quoi il s’agissait. Je pouvais à peine distinguer une vive lueur à l’intérieur, à travers les interstices du bois, plus puissante que les torches que les six autres tenaient tout autour. Angoissé, j’attendis d’abord de voir ce qu’il se passait, puis je me suis rendu compte que les canons insistaient, dans mon dos. Ils voulaient … que je m’avance. Je m’exécutai, et remarquai enfin l’espèce d’autel qui se trouvait au beau milieu de la cour, pas loin devant moi. Un … drôle de truc. Cela ne ressemblait ni plus ni moins qu’à un bloc de pierre taillée, large et haut d’un mètre, long de deux. Une fois que je fus placé devant, les carabines cessèrent de me pousser, et j’attendis. Je regardai un peu autour de moi, incertain : le visage des six porteurs de torches regardait devant eux sans trahir la moindre expression. Dans cette nuit silencieuse et froide comme le marbre, j’attendis alors, sans oser ouvrir la bouche.

Puis, la porte du temple se rouvrit, pour se refermer tout de suite après quand l’homme qui m’avait apporté en sortit. Il se dirigea vers moi, me dévisageant d’un regard sans expression, presque solennel. Je frissonnai, mais n’osait toujours pas bouger, les deux canons qui étaient dans mon dos me rappelant que je n’étais pas libre de mes mouvements. Il parvint devant moi, et me défit les liens qui entravaient mes mains. Je compris très vite à son regard que faire le moindre geste suspect équivaudrait à une mort immédiate, aussi me laissai-je faire, totalement soumis. Il fit un geste, et la pression des armes à feu dans mon dos disparut. Ce fut alors … Qu’il me retira ma veste, sans ménagement. Je sentis ma gorge se nouer quand il retira également mon t-shirt tâché de pourpre à l’épaule, me laissant alors torse nu dans l’air glacial, révélant ma constitution malingre et creusée de sillons. La blessure à mon épaule était enflée et couverte par un mont étrange de sang coagulé, encore douloureuse de comment mon geôlier m’avait trainé ici. Ce fut tout ce qu’il me retira, et il envoya le tout d’un revers de main à terre, sur le côté, comme des déchets. Ce après quoi … il me poussa sur l’autel, pour m’obliger à m’y mettre à genoux. Puis, à m’y allonger. Les deux gardes se disposèrent sur les côtés, me gardant toujours en joue, prêts à faire feu. A chaque seconde, je craignais que les coups partent, m’attendant à ma mort imminente. Mais ce n’était toujours pas ça. A présent allongé sur la surface froide de la pierre, je vis l’homme tirer un de mes bras vers le bas. L’espace de quelques secondes plus tard … Il avait attaché mon poignet à l’aide d’une corde, sur une attache qui se trouvait au bas de l’autel. Il fit de même de l’autre côté, m’immobilisant de nouveau, cette fois à cette brique énorme et plantée au sol. Mes pieds furent également fixés à l’aide de cordages solides, puis très vite, je me suis retrouvé complètement bloqué. Je n’avais aucune idée de ce qu’il se passait … Puis, l’homme se présenta de nouveau face à moi, à deux mètres de l’autel. Je levai la tête vers lui, pas vraiment sûr de savoir ce que je devais faire, puis il dit enfin quelque chose.
« La purification du démon peut commencer. »
Une purification ? J’allais être … purifié ? Je n’avais aucune idée d’où ils allaient en venir, mais il fallait croire qu’ils allaient procéder à une sorte de rituel religieux. Sans être complètement rassuré, un maigre espoir me revint : peut-être qu’ils n’allaient pas forcément me tuer. Peut-être qu’ils ne feraient que quelques incantations bizarres et des sacrifices d’animaux, qu’ils m’aspergeraient d’eau sacrée, et qu’ils me laisseraient partir ensuite … J’avais été coopératif après tout … Dans ma déchéance, c’étaient les seuls espoirs qu’il me restait. La porte du temple s’ouvrit, et se referma une fois de plus … Pour laisser sortir le prêtre que j’avais vu tout à l’heure. Comme tous les autres … Ses traits étaient figés dans cette solennité morte, alors qu’il s’approchait. Alors que mon geôlier s’écartait pour rejoindre les porteurs de torches d’un côté, le prêtre vint prendre sa place. Il se mit à genoux, en seiza face à moi, et me dévisagea longuement. Par le regard je tentai d’implorer sa miséricorde, de lui faire comprendre que c’était une vaste erreur … Et que je n’étais pas un démon. Mes yeux se confrontèrent à une barrière indestructible.
Il ferma les yeux et commença sa litanie. Je ne connaissais pas bien le japonais à cette époque, donc beaucoup de mots m’échappèrent, mais je devinai assez facilement qu’il s’agissait d’une prière adressée aux dieux pour implorer leur grâce divine et lui conférer les pouvoirs nécessaires à ma purification. Le rituel commençait … Le temps me sembla bien long, le monologue du prêtre durant sur la longueur et sur les offrandes aux divinités. J’ignore combien de temps s’écoula, mais au bout du compte … Il se releva une fois de plus, puis revint au temple. Pendant qu’il s’affairait à je-ne-savais-quoi à l’intérieur, je regardai mes gardes sur les côtés. J’étais toujours dans la mire de leurs fusils, et je ne pouvais donc rien tenter. Immobilisé que j’étais, je ne pouvais qu’attendre. Puis … Je sentis du fer entrer en mouvement. Pas mal de fer, même, en quantité assez grande, qui se dirigeait vers moi. Intrigué, je relevai la tête, pour voir le prêtre avancer et descendre le vieux perron, marche par marche, prenant son temps. La porte était restée grande ouverte, et laissait sa silhouette se découper sur une lumière tellement forte qu’on aurait cru qu’il venait de passer la porte de l’outre-monde pour venir à ma rencontre. Et … dans ses mains, il … tenait quelque chose. Avançant vers moi à pas lents et calculés, il ne cessait de me dévisager d’un regard qui me pétrifiait sur place. Mais ce qui me terrorisait le plus … C’était l’objet qu’il avait en mains.

( ♫ ) C’était … C’était quoi, ça ? C’était du fer, entièrement. Une longue barre trônait entre ses mains, lui permettant d’avoir une prise ferme dessus, mais ce n’était pas tout. Au bout de cette barre, sur le côté, il y avait un … un truc. De mon point de vue je voyais mal, mais c’était un gros truc. Et ça brillait. Du fer … qui brillait, irradiant d’une lumière belle et effroyable, dans la nuit. Une lueur douce et meurtrière accompagnait le chemin du prêtre dans le noir, créant comme une auréole de blancheur à ses côtés, tandis que ses pas battaient le sol en faisant voler sa tenue de cérémonie. Il finit par se positionner à trois mètres environ devant moi, après avoir fini de descendre le perron, sans me lâcher des yeux le moins du monde. Moi, j’étais captivé par la lumière qui jaillissait de la chose qu’il supportait, tellement absorbé que je pouvais presque sentir la chaleur qui s’en dégageait et brûlait. Le temps s’écoula, son expression meurtrière ne quittant pas ses traits. Puis, il fit un mouvement qui ramena la chose suspendue à la barre bien face à moi.
Un énorme idéogramme du démon tracé dans le fer, chauffé à blanc.
J’écarquillai les yeux en observant la chose, à la fois fasciné et terrifié. Ce truc … Ca faisait au moins vingt-cinq centimètres de côté ! Presque trente !! Et même si de mon point de vue, l’idéogramme que je voyais était inversé, je devinais très bien sa signification ! La lumière qui se dégageait du mot m’aveuglait presque, mais l’effroi que je ressentais et qui me paralysait à ce moment-là me faisait perdre toute notion. J’avais l’impression que mon ventre devenait de la pierre, et que mes muscles fondaient dans mes bras. Apathique, je vis le prêtre s’approcher, toujours avec son pas lent et calculé, pointant le kanji devant lui. J’étais complètement submergé par mes émotions, commençant à comprendre lentement le sort qui m’était réservé. Pendant le peu de temps qu’il me restait avant l’échéance, je me mis à trembler, puis à remuer de toutes mes forces. J’en avais oublié et mes pouvoirs du fer, et les gardes qui me pointaient de leur carabine … Mais cela ne changea rien du tout. Mes cordages étaient trop bien serrés et solides … J’étais pris au piège, et malgré mon instinct de survie le plus primaire, j’étais incapable de me tirer de là. Insensible à mes tentatives désespérées de me sauver, le prêtre arriva juste devant moi, et se plaça face à ma tête dont mes yeux étaient aussi secs que du sable.
« L’heure est venue, démon … »
Non … Je ne suis pas un démon …
« Maintenant retourne là d’où tu viens, et laisse nos pauvres frères vivre en toute quiétude !! »
Je me mis à hurler de toutes mes forces, lui crier à pleins poumons d’arrêter, implorer sa pitié et son pardon … Du mieux que j’en étais capable … Mes lamentations se perdirent dans la nuit alors que mes yeux purent le voir faire tourner l’objet sur son axe, pour l’aligner correctement avec mon dos, puis le placer juste au-dessus de moi, quittant ma vue. Je continuai de hurler pour ma vie, lui suppliant de me laisser partir, que je n’avais rien fait, que j’étais innocent. Mais cela ne changea rien. Il fit alors un mouvement de bras.
La surface du kanji incandescent tamponna la peau de mon dos avec violence.

… Je n’oublierais jamais la douleur qui me tua ce jour-ci. La chaleur … La chaleur du métal en fusion me détruisit le dos. Sur le coup, j’eus tellement mal que je crus justement ne rien sentir. La chaleur était tellement forte que ce n’était pas physiquement possible de l’atteindre. Tellement chaude qu’on aurait cru qu’elle était glaciale. Froide et chaude et même temps. Chaude et froide en alternance. Puis … Puis mes sens me revinrent brutalement, et un cri déchiré jaillit de mes poumons en emportant de la salive au passage.
Je hurlai à la mort, en une seule et unique fois, vidant ma cage thoracique de tout l’air qu’elle contenait dans une plainte suraiguë. En même temps, une odeur de brûlé parvint à mes narines, me faisant comprendre que ma peau dorsale était en train de fondre. J’avais l’impression que mon être tout entier avait été plongé dans un brasier, et la comparaison avec le bûcher des sorcières me traversa l’esprit comme une balle de plomb, achevant de me conforter dans l’idée que mon heure était venue.
J’allais mourir. C’était certain. Si cette chose ne me tuait pas … Alors ils m’achèveraient. La douleur qui me détruisait la colonne vertébrale se répandait dans tout mon corps et m’élançait dans tous mes membres, me donnant des spasmes incontrôlés. J’étais déchaîné et à l’article de la mort. Alors que seuls des borborygmes sortaient de ma bouche, le prêtre se décida à retirer le sceau de mon dos, rapportant au temple l’outil de sa purification. L’objet de mort n’était plus là mais la douleur était restée. J’étais … complètement dans le chaos. Mes sens ne me répondaient presque plus, et je vis à peine mon geôlier revenir vers moi et me délier de mes entraves. Dans le vague, tout défilant comme en accéléré, je pus voir que j’étais retourné de manière à être placé sur le dos, plaquant ma brûlure dorsale contre la surface de la pierre. J’étais dans un état second. Ma vue se brouillait toujours plus au fil du temps, et très vite, elle allait devenir complètement noire. La dernière chose que je vis, avant de partir de nouveau, dans ce torrent de souffrance et de chaleur mortuaire … Fut la silhouette du prêtre, dressée devant moi, qui pointait vers mon torse un objet long et tranchant …



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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Sam 4 Mai - 21:29

« … »
Silence. Le discours s’était interrompu, par Luke lui-même pour cette deuxième fois. Son expression était devenue sombre, presque insondable, alors qu’il dévisageait les deux filles qui lui faisaient face et l’écoutaient. Toutes deux s’étaient emmurées elles aussi dans le mutisme, lèvres serrées et la figure tendue par une sinistre nervosité. L’atmosphère était devenue … soudainement lourde. Les détails que le manieur de fer venaient d’apporter se passaient de tout commentaire, et aucune des deux ne savait comment réagir face au récit de souffrance qu’il avait psalmodié. Comme le silence se prolongeait encore, à peine troublé par les bruissements provoqués par le vent, la sorcière fut la première à trouver le courage d’y mettre un terme.
« Luke … Ils t’ont … vraiment fait ça ?
- … Oui, répondit-il sans réelle émotion. Ils m’ont … marqué au fer rouge dans le dos. Tu te souviens, l’été dernier, quand je ne voulais jamais retirer ma veste malgré la chaleur ?
- … Je vois …
- Alors tu as, dans ton dos …? commença Reimu. »
Luke acquiesça doucement.
« Oui. L’idéogramme du démon est … toujours parfaitement lisible. Si vous voulez le voir …
- Nan, coupa Marisa. C’est bon, t’as pas besoin d’apporter de preuve non plus, hein. On te croit … Ca ira, t’en fais pas.
- … Merci … »
L’anxiété qui tendait les traits du jeune homme sembla s’évaporer petit à petit, laissant place au soulagement. Cette fois … C’était fait. Il avait finalement avoué le secret qu’il avait tant essayé de garder enfoui au plus profond de son âme, durant cette année à Gensokyo. Il s’était replongé dans ces souvenirs qu’il avait laissés loin derrière lui afin de mieux les exorciser … Et cela fonctionnait … Incroyablement mieux que ce à quoi il s’attendait. Maintenant que et Marisa, et Reimu étaient au courant … il avait l’impression … que le fardeau qu’il portait dans son dos pesait énormément moins lourd. Comme s’il n’était plus seul pour le porter, ou plutôt, pour l’affronter. Cette brûlure qui lui donnait l’impression d’être souillé lui semblait à présent bien moins terrifiante …
« N’empêche … reprit la sorcière. A ce rythme … Tu nous reviens d’entre les morts, on dirait presque. Comment t’as fait pour … survivre jusqu’à chez nous ?
- … Je ne sais pas … J’ai eu … énormément de chance. Toujours une chance absolue, dans mon malheur … Pour commencer, aucune des balles que je n’avais essuyé n’a vraiment été mortelle … Elles n’avaient pas dû toucher d’artère ou de veine importante. Même si j’ai souffert comme un chien après … Elles ne m’ont pas tué. Par contre … A l’issue du rituel où l’idéogramme a été apposé sur mon dos … Je suis certain que le prêtre voulait me tuer. J’ai vu cette lame, au-dessus de moi … Et à ce moment-là … Tout a viré au noir. J’étais complètement en état de choc, et je ne pouvais plus rien faire, à part perdre connaissance et attendre ma dernière heure.
- Mais c’est pas ce qu’il s’est passé, hein …?
- Effectivement, vu que je me tiens devant toi pour le dire, non. Malgré mon sort voué à un mort certaine … J’ai survécu. Et dans les temps qui allaient suivre … J’allais m’accrocher à la vie comme à la dernière chose que je possédais en ce monde … »
Luke reprit une profonde inspiration, fébrile. Oui … Le soulagement provoqué par ses aveux était là, c’était vrai. Mais par la même occasion … Les défenses qu’il avait lui-même mises en place pour oublier son passé et le traumatisme qui y était lié étaient en train de s’effondrer les unes après les autres. Il avait toujours essayé de faire taire les émotions et les sentiments qu’il avait à ce propos, avec plus ou moins de succès. Mais maintenant que l’abcès était crevé … Il sentait un mal insidieux tordre ses entrailles. C’était sans doute le revers de médaille … Mais tout cela prendrait fin … Avec celle de son propre récit. Ainsi, la voix bien moins confiante qu’auparavant, le jeune homme entama la dernière ligne droite de son histoire …

Quand mes sens me revinrent … J’étais toujours allongé, de dos, sur l’autel du vieux temple.
J’étais dans le coaltar. Mes yeux étaient encrassés de je ne sais quels résidus, et tous mes membres étaient paralysés dans un engourdissement intenable. J’avais mal. Dans le dos, à l’épaule, à la jambe, mais aussi au cœur. Je n’arrivais pas encore bien à saisir si j’étais toujours vivant, ou si j’étais mort. Quand je pus faire preuve d’un minimum de réflexion, je me rendis compte qu’il faisait toujours nuit et que seule la lune éclairait tout ce qui se trouvait autour de moi. Je ne comprenais pas trop ce qu’il se passait. Je n’avais plus très bien conscience de ce que j’avais vécu, quelques heures plus tôt. J’ai alors senti les cordages qui liaient mes poignets à la pierre, et je me suis souvenu …
Ils ne m’avaient pas tué, donc …? De mon point de vue, je ne pouvais guère voir autre chose que le ciel, et je n’avais pas assez d’énergie pour trouver le courage de redresser le cou. Alors, j’ai perçu le fer d’une lame à proximité. J’ai appelé à moi cette force métallique … Et je m’en suis servi, mentalement et avec précaution car c’était à l’aveugle, pour trancher mes entraves. Une fois que je fus libéré, après de nombreux efforts et de nombreuses tentatives, je me suis assis avec difficulté sur l’autel et j’ai regardé autour de moi dans la pénombre qui m’était offerte. La vision que j’entraperçus dans le noir me prit aux tripes. Et seulement alors, je me rendis compte de l’odeur de sang qui stagnait dans les airs. ( ♫ )
Au clair de lune, je vis … sur le sol … Les corps de mes ennemis étendus et déchiquetés. Ils avaient été … littéralement réduits en charpie. Brûlés, aussi, on aurait dit. Des traces opaques couvraient le sol luminescent de la cour du temple, baignant les silhouettes noires et claires des cadavres qui s’étalaient tout autour. Ils étaient … tous morts … En me concentrant sur le fer environnant, je me rendais compte que rien ne bougeait … En d’autres termes, hormis le mien, aucun système cardio-vasculaire n’était en fonctionnement. J’ai senti un haut-le-cœur agiter ma poitrine, et j’ai failli vomir. Mais … Mon estomac ne contenait de toute façon rien à régurgiter …
Je n’avais pas spécialement de pitié ni même de remords face à ces dix corps sans vie. Après tout, ils m’avaient … Enfin … A ce moment précis, plus rien ne comptait à mes yeux. Plus rien d’autre que moi-même. Sans faire étalage de la moindre émotion, je me suis levé en titubant, et j’ai enjambé les parcelles de chair qui jonchaient la terre en direction du dernier endroit où j’avais vu mes vêtements. Je les ai retrouvé sans trop de mal, ayant par miracle échappés aux projections pourpres émanées de mes tortionnaires. J’ai renfilé mon tee-shirt et ma veste très vite, me couvrant pour résister au froid qui s’était abattu sur les lieux, et j’ai commencé à laisser couler des larmes … Je n’en pouvais vraiment plus … Après toutes ces horreurs, la pseudo-liberté que je venais d’acquérir faisait chuter l’adrénaline qui m’avait épargné le gros des émotions et de la douleur. Je chancelais, ma jambe me transmettait sa détresse de me soutenir, mon épaule m’élançait, et mon dos me donnait l’impression que j’allais me consumer jusqu’à la mort. Je n’avais pas l’impression de mourir de faim pour combler tout ça, mais je savais bien que cette fausse satiété ne durerait pas longtemps. Ce que je devais faire … C’était partir … Partir d’ici, le plus loin possible …

C’est alors que j’ai ressenti quelque chose qui manqua de me tétaniser. Un bruit résonna à proximité dans la montagne, et je me suis rendu compte … que je n’étais pas seul. Paniqué, j’ai regardé dans la direction où je sentais un peu de fer circuler dans ce qui devait être un corps vivant. C’était peut-être juste un animal … Mais peut-être pas. J’avais l’impression d’être espionné … Que quelqu’un me regardait de loin, caché dans le noir. J’ai pris peur, une peur qui remplaça la détresse qui me nouait les tripes, et j’ai décidé de me tirer de là au plus vite. Mais pour commencer, il me fallait ramasser un maximum de fer pour ne pas être totalement démuni. Ainsi … J’ai récupéré tout le métal du sabre qui aurait dû m’empaler, et je suis allé dans le temple pour vérifier si je ne pouvais pas récupérer celui de la chose qui m’avait fait ça dans le dos. Elle était bien là, posée sur un tas de cendres plongé dans ce qui semblait être un bac de pierre. C’était sans doute ce truc qui avait produit toute la lumière dans le temple, tout à l’heure, et qui avait fait chauffer le fer à blanc. Pour une raison que j’ignore … J’ai été incapable de récupérer le métal de la partie de l’idéogramme. Ca me … terrifiait. Je ne savais pas pourquoi. Comme si ce fer-là, en particulier … Ne voulait que ma mort. C’était superstitieux mais … La simple vue de ce truc … Me rendait malade. Même dans l’obscurité quasi complète. J’ai donc juste récupéré ce qu’il y avait dans la barre qui permettait de le tenir.
Dehors, en faisant le bilan de tout ce que je possédais … Je me suis rendu compte non sans angoisse que je n’avais pas assez de quoi me faire une planche. Le truc aurait été trop instable ou fin pour me soutenir, et je n’avais plus toutes mes capacités mentales. Alors … J’ai décidé de prendre une autre optique d’utilisation. J’ai … transformé le peu de fer que j’avais en une dizaine de pieux. C’était pas terrible … Mais ça suffirait à me défendre, ou à chasser. Je n’avais plus qu’une seule idée en tête : sauver ma vie. C’était tout ce qui comptait, le reste, je m’en contrefoutais. J’étais … traumatisé. A compter de ce moment, je pensais que le monde entier voulait ma peau. Avec angoisse, j’ai de nouveau surpris du mouvement autour de moi, et l’impression d’être espionné s’intensifiait.
« Qui est là ?!! »
J’ai balancé un pieu de fer dans la direction que je suspectais … A l’aide de ma volonté et de mes pouvoirs, sa trajectoire fut rapide et droite, et il alla se ficher dans une des parois de la montagne, bien plus loin. J’ai pris peur … Je voulais m’enfuir. Alors, c’est ce que j’ai fait. Le pas boitant et l’échine courbée, j’ai quitté la cour du temple et je me suis trainé loin de là, usant des derniers retranchements de mes instincts les plus primaires. Ou de l’énergie du désespoir … Je ne sais plus …
Qu’est-ce qui m’avait sauvé, au juste …? Est-ce qu’une malédiction s’était déclenchée quand j’ai perdu conscience, et avait tué tous ces gens ? C’était la seule explication qui me venait à l’esprit, mais … Deux malédictions de suite, la même journée, je n’avais jamais eu ça. Je ne comprenais donc pas ce qui était arrivé … Et de toute façon, ça m’était complètement égal. Je voulais vivre. Plus réfléchir. J’ai donc marché, marché … Avant de finir par m’effondrer, dans les roches dures des montagnes, complètement perdu et désorienté …

… Par la suite … Mes souvenirs, même récents, sont assez flous …
Je me souviens juste avoir erré. Pendant … plusieurs semaines … Dans les montagnes arides. Je n’étais même plus dans la forêt, et je manquais désespérément de choses à manger. Je tuais à vue le moindre oiseau qui passait dans le ciel, avec mes pieux, pour manger sans vergogne sa carcasse crue. Et malgré tout, je tombais en ruines … J’avais l’impression de m’abrutir, tellement cette seule et unique pensée revenait en permanence dans ma tête. Une pensée qui me tambourinait, me persécutait et m’aveuglait : survivre. J’étais arrivé … jusque là … Ce n’était pas pour crever maintenant ! Je ne voulais pas mourir … Je ne pouvais pas !!
J’étais accroché comme un forcené à ce seul instinct. C’était … Tout ce que j’étais, oui … un monstre. Une bête sauvage. Je n’avais plus mon humanité … Elle avait été détruite. Mon corps, rampant sur le sol, marchant prostré, rôdant accroupi dans l’ombre suivait l’exemple que mon âme animale donnait. C’était encore pire que la vie en ermite que j’avais menée dans les forêts. Je ne pensais même plus … Et j’étais paranoïaque. Le moindre bruit, le moindre éclat de lumière suspect me hérissait le poil, et j’attaquais alors à l’aveuglette. Je me souviens que j’étais tellement angoissé que j’ai fini par perdre tous mes pieux un à un, les lançant puis prenant la fuite aussitôt en les laissant derrière … A l’époque … J’ignorais que la personne qui me suivait dans ce désert argileux ne voulait que m’aider.
Dans ma déchéance, je devenais fou. Même les automatismes les plus basiques, ceux de chercher de la nourriture ou de prendre soin de son corps pour survivre, se déréglaient. Je me blessais moi-même. Je me faisais presque de … de l’automutilation pour exorciser mes souvenirs quand ils me revenaient, et quand les images de cet abominable rituel me frappaient l’esprit. Dans ces moments-là, j’enfonçais mes ongles dans les flancs de mon crâne, en gémissant de douleur, espérant que les réminiscences en partiraient éventuellement. Quand je me suis rendu compte que j’avais ouvert deux plaies sanglantes près de mes tempes à force de toujours faire le même geste, j’ai quand même eu la lucidité de faire dévier ce tic nerveux vers les manches de ma veste. Mes vêtements commençaient d’ailleurs à tomber en lambeaux … Surtout cette veste, justement … Elle était pleine de déchirures et d’accrocs, laissant l’air s’y engouffrer … Et pourtant, je m’y suis terriblement accroché, dans mon désespoir …
J’ai vagabondé dans ce monde de pierre et de terre stérile pendant un temps qui me parut être l’éternité. Je ne vis jamais personne, pas même celle que je pensais à ma poursuite. Et puis un jour … Il ne me resta plus qu’un seul et ultime pieu. Je mourrais de faim, j’avais mal dans tout le corps, et j’étais vide d’énergie. Au-dessus de moi, les cieux annonçaient l’orage, et je n’avais nulle part où m’abriter. Je ne savais pas combien de temps j’allais tenir, exactement. Mais j’en étais convaincu … Il ne me restait plus grand-chose à vivre. La fin du voyage était enfin arrivée, terminée dans le désespoir, les larmes et la mort. J’allais mourir ici … Cette idée m’était apparue inéluctable, et j’étais sur le point de l’accepter. C’est alors que … au beau milieu des roches et de la terre, du chaos et des idées noires, des cris et des morts, de la fatigue et du désespoir … Elle m’est apparue. ( ♫ )

« Disparaissez … Disparaissez ou je vous égorge !! »
Bien sûr, aux tous premiers instants … Le reste de méfiance qui me guidait dans ma volonté détruite me poussa à prendre mes distances … Mais c’était inutile. Je savais très bien que, même si elle voulait me tuer, je n’étais plus en état de me battre pour ma vie. Et au fond de moi-même … J’avais bien compris … Que je ne pourrais plus vivre si je continuais de rejeter l’aide qui m’était offerte.
« Allons, il n’y a point raison de se montrer agressifs. Regarde donc le ciel … Dans quelques minutes, il se mettra à tomber des cordes. De plus, tu m’as plutôt l’air mal en point, mon petit … Ça fait plusieurs semaines que tu traînes ici, n’est-ce pas ? »
Sa voix était calme. Ses paroles étaient douces. Elle me regardait avec ces yeux attendris qu’une mère adressait à l’égard de son fils, et elle attendait patiemment que je la laisse prendre soin de moi. J’étais … épuisé. J’ai laissé tomber le dernier pieu que je tenais en main au son de ses pas se rapprochant, sentant mes jambes flageoler sous mon poids, prêtes à s’écrouler dès que je perdrais l’équilibre.
« Tu dois être épuisé. Ne reste donc pas ici … sois mon invité pour ce soir et cette nuit. Tu n’es pas très beau à voir, tu sais. »
Je peinais à croire en une telle offre. Après ce que j’avais subi, le fait que quelqu’un puisse encore m’octroyer sa générosité était un concept bancal. Pas à un animal tel que moi. Pas à un être que l’on avait marqué du démon au fer rouge, dans le dos.
« Ouais ouais … Et vous croyez que je vais vous suivre comme ça, sans rien dire ? Vous m’espionnez depuis un moment, je le sais parfaitement. Mais foutez-moi la paix, quoi ! »
Même si elle n’avait pas l’air de me vouloir du mal … J’avais oublié. J’avais oublié comment on faisait … pour accorder sa confiance à quelqu’un. Pourquoi m’avait-elle suivi, depuis le temple où tout s’était déroulé ? Pourquoi avait-elle rôdé dans mon dos, durant tout ce temps, alors que je rejetais sa présence en bloc, que je la fuyais, que je ne voulais pas d’elle ? Pourquoi ne pas me laisser tranquille, et mourir en paix ? Alors … Elle prit … Une voix chargée de compassion et d’empathie …
« Ce monde t’a rejeté, n’est-ce pas ? Tu n’as nulle part où aller. »
Je ne pouvais pas le nier. En rien …
« En fait, tu es comme un orphelin. Les tiens t’ont abandonné à cause de ta différence, de tes capacités hors du commun, et maintenant tu es un corps sans âme qui se promène sans but dans des endroits sans nom … Ça doit être bien malheureux.
- … Merde, comment est-ce que vous pouvez savoir tout ça …
- Je sais beaucoup de choses, disons … Bien plus que tu ne puisses le croire. »
Je ne comprenais plus rien. Tout ce que je savais … C’était que elle, elle me comprenait. Aussi improbable cela me semblait … Cette personne, qui était apparue de nulle part dans ce désert rocheux qui aurait dû voir ma fin … Savait qui j’étais, et voulait me sauver. J’ai senti ma gorge se nouer alors que les éclairs commençaient à s’abattre sur le paysage, et je l’ai regardée une dernière fois. Alors … J’ai pris ma décision …
« Bon, vous m’avez eu … Faites ce que vous voulez. Peu m’importe ma destination, à présent … »
Elle a sourit. J’ai baissé la tête. J’ai senti son bras entourer mon cou, et sous mes yeux, le paysage de terre sembla se faire dévorer par une inquiétante vision de rouge et de noir garnie d’yeux énormes qui me fixaient avec insistance. Je n’ai même pas pris peur, en voyant cela. Je pensais simplement que j’étais en train d’halluciner, et que tout ce qui m’arrivait n’était rien de plus qu’une chimère bricolée par mon esprit fatigué. Elle m’entraina alors doucement, avec elle, à travers le passage qu’elle avait créé vers ma nouvelle vie …

« Et c’est ainsi … que mes pas foulèrent le sol verdoyant de Gensokyo pour la toute première fois. Yukari m’a gardé chez elle, enfin, au temple de Mayohiga … Je suis resté endormi pendant près de trois jours, avant de me réveiller, et de m’enfuir de nouveau. Le reste de l’histoire … Nous la connaissons … A peu près tous. »
Marisa acquiesça, son chapeau agité par la brise qui s’était un peu intensifiée. Dans le ciel, le soleil avait bien progressé dans sa course, étant encore loin de la ligne d’horizon, mais … Le temps s’était bien écoulé, depuis le début. Les quinze heures de l’après-midi devaient s’approcher. Luke, qui en avait terminé … soupira un long coup. Il en tremblait encore … Et regardait le sol avec mélancolie. Ca y est …? C’était enfin fini …? Non … Pas tout à fait …
« … Je … je suis désolé, fit-il.
- Quoi ? s’étonna Marisa.
- Je … je ne sais pas … Mais quoi qu’il en soit … Il y a des crimes que j’ai commis à mon arrivée ici, et je ne les ai pas oubliés. Quand j’ai ressenti tout ce fer … présent dans la Montagne de la Foi … Je n’ai eu aucun scrupule à me l’approprier. Et cela aurait pu durer longtemps si Reimu ne m’avait pas arrêté …
- Qu’est-ce que tu racontes ?! continua la sorcière, inquiète et consternée face à son air déprimé. Tout ce que tu viens de nous raconter … Tu trouves encore le temps de culpabiliser pour une affaire dont le débat est clos depuis un bail ?
- Mais …
- Ecoute-moi bien Luke, et enfonce-toi ça dans le crâne. A Gensokyo, qu’il y ait des incidents, c’est aussi banal que la neige qui fond au printemps ou que les feuilles qui tombent en automne. Sans compter que la connerie dont t’es responsable, franchement, c’est minable à côté du bordel auquel on a eu droit en provenance directe des enfers, y’a deux ans. Ou à côté d’Impera et de ses conneries d’Arts Maudits si tu veux un exemple qui te parle, pas la peine de me faire cette tête d’ahuri. Alors arrête un peu de tout le temps te chercher des excuses, tu radotes. Déstresse un peu, bon sang ! »
Il tordit les lèvres, un peu honteux. Néanmoins, Marisa avait mal visé. Ce n’était pas tant ça, le malaise qui agitait Luke. C’était … autre chose.
« … Mais au final … murmura-t-il. Ils … avaient raison, non ?
- … Hein ?
- C’est bien ce que j’étais. Quand ils m’ont apposé ce sceau, dans mon dos … A partir de ce moment-là … C’est ce que je suis devenu … »
Il baissa la tête, serrant les poings. Une douleur puissante le prenait à la poitrine. Une impression … qui le prenait depuis longtemps. Depuis qu’il était revenu à la raison, une fois arrivé à Gensokyo. Les lèvres tremblantes, il articula …
« Un démon … Oui, c’est tout ce que j’étais … Un être égoïste qui s’est servi sans scrupule de ce que le monde et les hommes avaient à lui céder … Je n’aurais jamais agi ainsi auparavant, et pourtant … Depuis que j’ai ce maudit kanji dans le dos … J’ai l’impression que j’ai changé à un point que je n’aurais jamais dû atteindre. Alors, au final … Peut-être qu’ils avaient réussi, oui … Peut-être … qu’ils ont vraiment fait de moi … un démon … »
Marisa considéra le manieur de fer avec austérité, cherchant ses mots pour le secouer un bon coup. Il se trimballait ce malaise de longue date et cela se voyait … Ses yeux perdus vers le sol étaient grands ouverts et ses paupières tremblaient autour de ses orbites, retenant ses larmes. Il fallait le lui en débarrasser, une bonne fois pour toutes, pour mettre un terme définitif à ses tourments sur le passé. La sorcière savait que ses prochains mots allaient être déterminants, pour soigner le jeune homme de ses blessures intérieures. Elle ne devait pas se rater … C’était peut-être sa seule chance de l’en émanciper, et de le voir enfin libre de ces affreuses mémoires … ( ♫ )

« Luke … tu n’es pas un démon. »
Marisa eut un léger sursaut, et se tourna vers Reimu avec une expression confuse. La prêtresse, qui était restée muette depuis la fin du récit du jeune homme, s’était soudain mise à parler. Elle le regardait … Avec une expression presque neutre. Au moins, attentive. Le garçon releva la tête également, nerveux. Et la jeune fille continua, d’une voix simple et confiante, sûre d’elle dans ce qu’elle disait.
« Sinon … Tu ne m’aurais pas épargnée, au sommet de la Montagne de la Foi. Et puis, tu n’aurais pas hésité non plus à lancer ton attaque sur nous, quand Impera se trouvait encore à proximité de nous et du sol. Tu ne serais pas descendu dans les profondeurs sous le lac pour tenter de mettre fin à l’été éternel. Tu ne te serais pas joint à nous pour lutter contre Shinki et le danger qui menaçait tout Gensokyo. Tu n’aurais pas pris soin de Marisa quand elle était blessée … Tu n’aurais pas veillé sur tout le monde au cœur des combats, tu ne te serais pas inquiété pour eux quand tu étais immobilisé à l’hôpital avec toutes ces blessures. Tu n’aurais pas remercié tous les gens qui ne font que t’offrir de petites attentions, tu n’aurais même jamais eu envie de devenir médecin. Et par-dessus tout … Tu ne serais pas le Luke … que je connais aujourd’hui. Un Luke qui est peut-être l’être … le plus humain qu’il m’ait été donné de rencontrer de toute ma vie … »
Le sourire que la prêtresse afficha à ces dernières paroles fit parcourir un brusque frisson dans le dos du jeune homme. L’expression abasourdie, il soutint le regard bienveillant de la miko, alors que ses tremblements ne faisaient qu’augmenter.
« R-… Reimu … »
La prêtresse parut hésiter pendant une seconde. Néanmoins, ça ne l’empêcha pas de, passé ce délai, s’approcher doucement du jeune homme. Celui-ci ne trouva pas immédiatement comment réagir … quand elle se plaça juste devant lui, et lui passa les bras autour du torse.
Luke se sentit soudain envahi par une douce et incroyable chaleur, et se raidit presque instantanément. Reimu venait de … de le serrer dans ses bras. Elle … Elle avait reposé son menton sur son épaule et se tenait tout contre lui, les avant-bras placés en croix dans son dos et ramenant ainsi le buste du garçon contre le sien … La prêtresse garda les yeux fermés, laissant un soupir s’échapper et un sourire angélique illuminer son visage. Le jeune homme ne pouvait pas le voir mais … Cette tendresse … Cette chaleur … Il ne comprenait pas … C’était comme si, ces simples petites choses, étaient en train de détruire toute la tristesse et le désespoir qui lui restaient de ces souvenirs terribles qu’il avait livrés. Il se sentait si bien … Si bien … Et les mots de la prêtresse, résonnant dans sa tête, achevèrent de le faire chavirer.
Soutenu par Reimu, Luke fondit en larmes, nourrissant de sanglots aigus les vents qui soufflaient sur les plaines de Gensokyo. Il avait … complètement craqué … Mais dans le bon sens. Le fardeau qu’il avait porté depuis tout ce temps était enfin tombé. La solitude qu’il avait éprouvée depuis sa naissance était définitivement enterrée. Mais surtout, il savait plus que jamais qu’il avait trouvé l’endroit qu’il cherchait, en ce lieu et place-même, en ce pays caché du reste du monde par une grande barrière enchantée. Et tout cela … C’était grâce à elles. Grâce à ses amies, sur qui il avait toujours compté, et sur qui il compterait toujours …
Marisa considéra les deux qui s’étaient pris l’un dans les bras de l’autre d’un œil amusé. L’air satisfaite, elle poussa un petit soupir de sérénité, puis se retourna vers les plaines de la contrée des illusions, posant son balai sur ses épaules derrière son cou. L’histoire était terminée. Maintenant, il ne restait plus qu’au temps à faire son office. Un jour … Elle le savait. Luke s’en relèverait pour de bon, plus puissant que jamais. Elle avait hâte de voir ça … Mais pour l’heure, elle ne pouvait plus rien y faire. Son rôle, en tant qu’amie, s’arrêtait ici. De toute manière … Il y avait une personne bien mieux qualifiée qu’elle pour assister le manieur de fer dans l’acceptation de ce qu’il était. Et elle ne nourrissait aucune inquiétude à ce propos. Cela faisait bien longtemps qu’elle misait ses espoirs dessus, et elle était sûre de ne pas se tromper. Sans compter que cela serait sans le moindre doute bénéfique pour l’un, comme pour l’autre …
Marisa tourna légèrement la tête, envoyant un regard aux deux, qui semblaient avoir oublié le reste du monde.
« … A toi de jouer, maintenant. Ma vieille amie. »

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 12 Mai - 22:54

« … Ca va mieux ? »
Luke inspira profondément par ses narines, mettant un terme définitif à ses reniflements et ses sanglots. Reimu le laissa tranquille, sans le brusquer. Il tremblait encore … Mais c’était léger. Les larmes avaient dû l’aider à évacuer son stress et sa mélancolie, et même s’il avait l’air très fatigué, il souriait faiblement et semblait bien plus à l’aise que tout à l’heure. L’air paisible, le jeune homme resta debout à fixer le sol.
« Oui … murmura-t-il. Merci …
- … Ne laisse pas ce genre de pensées refluer dans ton esprit, conseilla-t-elle. Tu finirais par croire d’être ce que tu n’es pas. Marisa l’a bien dit … C’est terminé, maintenant. Et ce n’est pas parce que les gens ont voulu que tu sois un démon qu’il faut que tu le deviennes. Tu n’es pas d’accord ?
- Si … C’est bien ce que je me suis toujours dit, mais je n’étais pas sûr … Je doute trop, je crois …
- En tout cas … C’est terminé … Ou tu as quelque chose à ajouter ?
- Non, j’ai tout dit. Merci … de m’avoir écouté. »
La prêtresse ne put que répondre que c’était tout naturel, et le gratifia d’un petit sourire. Le soulagement était évident chez le manieur de fer, maintenant qu’il s’était absous de ces souvenirs. Après avoir écouté cette histoire … Reimu se sentait quelque chose d’étrange, en son esprit. Quelque chose comme … du ressentiment. Vis-à-vis d’elle-même. Il n’y a pas si longtemps que ça … Elle ne se serait jamais imaginé tout ça. Elle n’aurait jamais même soupçonné l’existence de cette marque au fer rouge dans le dos de celui qui naguère était son pire ennemi, elle n’aurait jamais pensé qu’il avait été ainsi persécuté au cours de sa vie. Elle se souvenait que dans les périodes qui avaient suivi sa rencontre avec lui, elle avait dressé un portrait manichéen de Luke dans sa tête, comme pour se convaincre elle-même qu’il était une personne détestable. Et qu’elle n’avait aucun intérêt à prendre pitié de lui. Et puis … Et puis il lui avait sauvé la vie. Et il avait failli y laisser la sienne. Et maintenant … ça. Après toutes ces révélations perturbantes … Reimu ne savait plus quoi penser. Elle qui d’ordinaire était si têtue et ancrée dans ses convictions … Elle se rendait compte qu’elle ne pouvait plus continuer d’adopter la même attitude à l’égard de l’adolescent, et cela la troublait profondément …
« … Où est passée Marisa …?
- Quoi ? »
La miko tirée de ses réflexions se tourna vers les plaines de Gensokyo. A sa grande surprise … La sorcière avait effectivement disparu. Sans qu’aucun des deux ne se rendent compte de quoi que ce soit. L’endroit où elle se tenait tout à l’heure était encore marqué par l’empreinte de ses semelles, mais c’était tout ce qu’il restait. Dans les environs paisibles de la rivière, de la forêt et des landes verdoyantes, Reimu et Luke se retrouvaient maintenant seuls …
« Ce n’est vraiment pas son genre de partir sans dire au revoir … s’étonna la prêtresse. D’habitude, elle marque ses sorties avec prestance et étoiles flashy …
- C’est vrai … Peut-être qu’elle voulait simplement … se retirer discrètement pour une fois. Mais sans dire au revoir, c’est vrai que c’est bizarre …
- Qu’est-ce qu’elle a encore derrière la tête, celle-là … Toujours à préparer un mauvais coup.
- Elle avait peut-être des potions sur le feu ?
- Ca m’étonnerait qu’elle ait laissé ça sans surveillance. Toi qui a vécu chez elle, tu as dû voir que c’était souvent assez instable, non ? »
Luke haussa les épaules. Généralement, quand les préparations de la sorcière devenaient un tantinet complexes ou dangereuses – et qu’une simple cape ignifuge ne suffisait pas à s’en préserver –, Marisa ne le laissait pas entrer dans son laboratoire culinaire. Cela laissait présager de la délicatesse des manipulations, mais le jeune homme n’en avait pas su davantage …

Un léger vent se leva. Plus fort et froid qu’une simple brise, il souleva un bruissement bien plus remarquable dans la nature. Il devait être maintenant quinze heures, et la réunion des trois amis s’étaient terminée. Amis qui n’étaient plus que deux, désormais. Reimu poussa un petit soupir, laissant les questionnements à propos de Marisa pour une autre fois. De toute façon, ce n’était pas nouveau que la magicienne agisse de manière imprévisible …
« … Et maintenant ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que tu vas faire …?
- … Je ne sais pas trop … avoua-t-il. Au moins, maintenant, je vous ai avoué ce que je vous cachais depuis tout ce temps. J’ai fait un pas en avant, certes … J’ai aussi définitivement compris que cette contrée est là où je dois être. Mais du reste … »
Luke fit mine de réfléchir, regardant le ciel bleu.
« … Je suppose que la vie va simplement reprendre son cours. Je vais repartir à la chasse pour payer les mois de retard sur mon loyer, pour commencer. Maintenant que j’en ai fini avec la prise en charge à l’Eientei, je vais être un peu plus libre de mes mouvements … Je pourrais sans doute me trouver un moyen d’être utile et d’amasser l’argent nécessaire à mon logement. Et puis … continuer d’étudier, aussi. Si je veux devenir médecin, il faut bien que je m’en donne les moyens …
- Hm … Je vois … Tu rentres chez toi, donc ?
- Je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre, en tout cas. A moins qu’un nouvel incident ne vienne ponctuer la vie de Gensokyo. J’en aurais presque hâte, hahaha … »
La prêtresse esquissa un sourire, les yeux dans le vague. Le jeune homme avait raison, dans un sens. Quand il ne se passait rien … On risquait de s’ennuyer. C’était sympathique de se laisser aller, de rester simplement assis sur le perron du temple en sirotant une tasse de thé, en attendant que la journée se passe. Mais à la longue … C’était pour ça qu’elle aimait tant Gensokyo. Il s’y passait toujours quelque chose d’intéressant, au bout d’un moment. Sortir, enquêter, partir à l’aventure, combattre … Tout ça permettait d’oublier ses tracas. C’était étonnant de voir que Luke allait dans le même sens qu’elle …
« … Merci encore pour tout, Reimu, fit-il. Je crois que je vais y aller, maintenant … Salut ! »
Elle acquiesça, le voyant préparer une planche de fer près de l’herbe. Il se rendrait vers le village humain, lequel était proche de la lisière de la forêt. Là où elle, elle devait aller … C’était au temple Hakurei, tout à l’Est. La direction à suivre était donc différente, et il n’y avait pas à espérer qu’ils puissent faire un bout de parcours ensemble. Pas dans la logique des choses. Donc, elle allait …

« Hé … Hé Luke, attends ! »
Qu’est-ce qu’elle fabriquait …? Qu’est-ce qu’elle devait dire, qu’est-ce qu’elle devait faire ?! Surpris, le manieur de fer qui était déjà grimpé sur son appui se tourna vers elle, la dévisageant avec attention.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
- Je … Euh … »
Elle s’était mise dans le pétrin toute seule. Dingue … Elle ne craignait pas l’inconnu, ni la mort en personne, elle n’avait pas peur d’affronter le danger ni les fauteurs de trouble de Gensokyo, mais dès qu’il s’agissait de Luke … Cela prenait une ampleur complètement différente !! Bafouillant légèrement, Reimu se prit à chercher ses mots, triturant nerveusement son bâton de miko à l’étonnement prolongé de son interlocuteur. Puis, finalement … Elle poussa un soupir, et regarda le jeune homme dans les yeux.
« … Est-ce qu’on pourrait … Passer le reste de la journée … ensemble ? »

( ♫ ) Il faisait beau, aujourd’hui. Incontestablement oui, il faisait beau. Même le petit vent, qui était froid et pouvait compromettre ce joli tableau plein de belle chaleur et de relaxation, semblait d’accord pour ralentir un peu la cadence et se cantonner au rôle de simple rafraichissant. Le ciel n’était pas entièrement exempt de nuages, lesquels étaient poussés vers l’Est par les forces aériennes, contre lesquelles deux êtres luttaient sans la moindre difficulté dans leur voyage céleste.
Suspendus dans les airs, tantôt par pure magie tantôt à planche de fer, Reimu et Luke bravaient les vents d’altitude pour décrire une large trajectoire, loin au-dessus des planchers de Gensokyo. A moitié déboussolé et nerveux pour de multiples raisons, le jeune homme fixait les paysages en contrebas avec un air ahuri et à la limite de la peur. Pas loin devant lui, déportée sur sa droite, la prêtresse riait, visiblement amusée par la galère dans laquelle elle avait mis le garçon désœuvré.
« Je ne savais pas que tu avais le vertige ! fit-elle avec joie.
- … D’habitude, non !! répondit-il assez fébrilement. Je suis jamais monté aussi haut en restant debout !!
- Hé bien, assieds-toi !
- Et pis quoi encore !? Tu voudrais que je me mette à genoux devant toi ? »
Reimu lança son acquiescement sans ambages, au grand dam du jeune homme. C’était vrai qu’ils étaient montés hauts, quand même. Loin, au-dessus des nuages. Il faisait assez frais à une telle altitude, en plus du vent, mais le soleil dispersait ses rayons généreux et rehaussait la température. De leur point de vue, ils étaient tellement perchés que la toile illusoire en contrebas voyait ses couleurs amoindries par la distance, comme couverte d’une légère brume. Il y avait tant à voir … La Montagne de la Foi elle-même était bien basse, le sommet se trouvant dans des strates bien inférieures aux leurs. La Forêt Magique, grande et belle, n’était plus qu’une tâche de vert nuancé qui bordait le grand Lac Ondin et les brumes qui s’en échappaient, masquant les îles qui le peuplaient. La Forêt de Bambous était aussi visible, de son vert de jade très caractéristique … Et au loin, la grande et immanquable Route de la Reconsidération. Tous ces lieux qu’ils avaient explorés, ensemble ou non, étaient visibles. Et bien d’autres encore s’étalaient à perte de vue …
« C’est pas un peu dangereux quand même ? questionna Luke, incertain. A cette allure, on va rejoindre la stratosphère ! Et en plus de se les cailler sévère, on va finir par avoir un gros problème d’oxygène ! Et j’ai pas envie de respirer de l’ozone non pl- …
- Rah, mais tais-toi un peu et apprécie le spectacle ! le coupa Reimu, joyeuse. »
Le jeune homme roula des yeux, se disant qu’au fond … Elle avait raison. Il pensait trop. Tout à l’heure, quand elle lui avait proposé de passer le reste de la journée avec elle, il … Il s’était senti soudainement embarrassé. Bien sûr, ça ne l’avait pas empêché d’accepter, décidant de mettre de côté sa gêne. Ils avaient alors commencé leur promenade dans les cieux … Et le voici qui se mettaient à flipper comme pas possible parce que son esprit ne cessait de lui dire qu’il se trouvait quatre à cinq kilomètres au-dessus du sol et que s’il tombait, il allait paniquer comme un dingue et ne se rattraperait jamais avec ses pouvoirs du fer. Il n’avait pas l’air idiot, maintenant …
« Détends-toi un peu ! lui conseilla la prêtresse. Tu ne risques rien à cette hauteur de toute manière, même si tu tombes, tu auras largement le temps de te rattraper. Et si tu n’y arrives pas, souviens-toi que … je suis là aussi, et que je sais voler.
- Oui, je sais … Je vais essayer, mais je garantis rien ! »
Il fallait qu’il oublie un peu ses doutes et ses questionnements. De temps en temps, passer outre les situations et les fondements des choses était bénéfique pour la psyché. En tout cas … Là qu’il se retrouvait seul avec elle, pour une fois depuis un moment … Ce serait tellement bête de ne pas profiter de l’instant !
Les paysages continuèrent de défiler sous leurs yeux, beaux et inoubliables …

C’était bizarre, quelque part. Luke avait du mal à réaliser.
S’il y avait quelques mois, on lui aurait dit qu’il passerait une telle journée avec Reimu, il n’y aurait jamais cru. Quand il repensait à leur violente incartade à Kourindou … Il avait du mal à croire qu’ils pouvaient à présent être en aussi bons termes. Surtout venant de la prêtresse … La situation avait bien changé, depuis. Et ce n’était pas pour lui déplaire, même s’il avait du mal à se l’avouer …
« Luke ? Quelque chose ne va pas ? »
Il sursauta, tiré de ses réflexions. Reimu marchait à présent à côté de lui, depuis qu’ils s’étaient posés dans les rues du village humain. Leur promenade par-delà les cieux s’était terminée depuis un petit moment, et alors que les seize heures de l’après midi étaient en marche, ils avaient décidé de faire un petit tour dans la bourgade encore en activité. En effet, quoi qu’on s’en dise, les temps étaient propices à l’agitation entre les murs du hameau : le soleil généreux couvait les petits étals du quartier marchand, la Grand-Place était investie par une foule de badauds venus profiter du beau temps, et les rues bercées d’une douce chaleur laissaient circuler tout autant d’hommes comme de femmes et d’enfants dans une allégresse générale. La prêtresse et l’étudiant se baladaient au milieu de ceux-ci sans direction réelle, au gré de leurs pas, observant ce joyeux monde d’un œil contemplatif. Enfin, sur le moment, c’était surtout Luke que Reimu regardait.
« Euh, non rien ! bafouilla-t-il, surpris. Pourquoi ?
- Tu avais l’air plongé dans tes pensées … Tu es encore préoccupé par ce que tu nous as dit tout à l’heure ?
- Non, du tout ! Je rêvasse souvent, désolé …
- Arrête de t’excuser tout le temps, par tous les dieux ! »
Il eut un rire nerveux devant l’expression faussement colérique que la prêtresse lui tirait. Si elle aussi lui faisait la remarque, avec Marisa, c’était qu’il y avait quand même de quoi s’intéresser au problème. Et il avait la nette impression que s’il ne voulait pas recevoir des gnons, il avait tout intérêt à régler ça rapidement. Quoique … Au fond, ça ne lui faisait pas plaisir ? Ah non, bon sang, c’était pas le moment d’initier une bagarre alors que tout allait bien …
« Au fait, cela fait … longtemps, que tu vis ici ? questionna la prêtresse.
- Je suppose que Marisa ne t’a pas tout dit … J’ai emménagé au village humain l’automne dernier. Enfin, début hiver, plutôt. Je loge à l’auberge de m’sieur Takahashi, près de la Grand-Place, pour un loyer à moindre coût …
- D’accord …
- Et toi alors ? Tu as toujours vécu au temple Hakurei ?
- … Oui. Depuis que je suis toute petite, dans tous mes souvenirs, j’y ai toujours été. Je me souviens d’une journée où j’étais sur le perron, à regarder la cour et les arbres en fleur … Et derrière moi … Ma mère qui me tenait dans ses bras …
- … Ta mère ? »
Reimu allait répondre quelque chose quand elle fut coupée dans son élan par les éclats de rire et le passage très rapide d’un groupe d’enfants en train de courir. Elle et Luke les regardèrent s’éloigner, un peu pris de court, avant de renvoyer leur regard vers le côté de la rue d’où ils étaient venus. En effet … Ils étaient dans l’avenue de l’école. Le petit bâtiment aux formes orientales se localisait un peu plus loin, et des élèves le quittaient, bien contents d’en avoir fini avec les cours par une journée aussi ensoleillée. Puis, après qu’ils fussent tous évacués de leur lieu d’étude, ce fut au tour de quelqu’un d’autre de passer le pas de la porte. Refermant la porte coulissante derrière elle, et la verrouillant à clé, une personne vêtue de bleu et d’un étrange chapeau sourit en voyant tous ces marmots rejoindre leurs pénates.

( ♫ ) Les deux jeunes gens arrivèrent juste à côté d’elle, ce qui attira son attention. Elle resta digne en remarquant la présence de Reimu, et s’inclina légèrement envers elle.
« Bonjour, prêtresse Hakurei, salua-t-elle poliment.
- Bonjour Keine. La journée n’a pas été trop dure ?
- Les enfants sont un peu dissipés en ce moment. Tenter de leur inculquer quelque chose par une température pareille relève de l’exploit … »
Devant l’air blasé de la semi-youkai, la jeune fille retint un rire. Elle avait l’air de bien bonne humeur, au ressenti du professeur … Celle-ci tourna alors son regard vers le manieur de fer qui l’accompagnait, et le salua de la même façon sans hésitation. Un peu déboussolé, il répondit à l’identique, puis Reimu reprit la parole.
« Luke, je te présente Keine Kamishirasawa, la maîtresse d’école du village. Elle donne des cours d’Histoire et est responsable des locaux éducatifs. Keine, voici Luke Yakumo, un résident récemment installé au village, et chasseur à la caserne …
- Enchanté de faire votre connaissance, prononça-t-il respectueusement.
- Enchantée également. J’ai le souvenir de vous avoir aperçu, un jour, au quartier marchand …
- C’est fort possible ! Excusez-moi si je ne peux pas en dire autant, je ne fais pas toujours très attention à ce qui m’entoure …
- Tu recommences ! grogna la prêtresse.
- Quoi ? s’étonna-t-il.
- A t’excuser ! »
Elle joignit un coup de coupe joliment placé dans les côtes à ses derniers mots, arrachant une exclamation de surprise plus que de douleur au jeune homme. Keine considéra les deux avec un air un peu perdu, pas sûre de bien saisir la relation qui les liait. Dans la mesure où eux non plus ne savaient pas très bien comment la définir, ce n’était pas bien grave en revanche …
« Et donc, que faites-vous en cette belle journée ? s’enquit-elle.
- Hé bien … On vagabonde … répondit vaguement la prêtresse. »
La semi-youkai soupira.
« Encore à vous laisser aller, c’est ça …? Savez-vous, vous ne devriez pas vous étonner de recevoir aussi peu de visiteurs en votre sanctuaire …
- Ca n’a rien à voir !! rétorqua-t-elle du tac-au-tac. Je … Je compte bientôt professer un sermon auprès des habitants du village humain pour prêcher la bonne parole de mon culte ! Et Luke va m’y aider ! Pas vrai, Luke ?
- Hein que qui que quoi dont où ?! s’exclama-t-il, pris au dépourvu. Euh, ou-, oui oui bien sûr ! Je crois ! Hahahah, euh … »
Il garda pour lui le « pourquoi moi … » qu’il était sur le point de rajouter, et se contenta de soupirer. Keine les considéra tout la tour avec plus que suspicion, puis esquissa le sourire de celle qui n’était pas dupe. Mais elle ne fit pas de remarque, et se contenta de hausser les épaules.
« Faites ce que vous voulez mais ne provoquez pas le désordre. Je n’aimerais pas avoir à vous bouter hors du village, même si je n’hésiterai pas à le faire sans état d’âme.
- Allons, du calme. Il n’y a pas de fausse lune incomplète cette fois, pas la peine d’être autant sur la défensive.
- Euh, de quoi vous parlez ? s’inquiéta le manieur de fer.
- D’un petit accrochage qu’on a eu, il y a longtemps, expliqua Reimu. On attendait que la lune devienne pleine, et …
- Ah, c’est bon, Marisa m’a raconté ! se souvint-il. »
Histoire incompréhensible s’il en était. Les traditions de Gensokyo lui échappaient déjà pas mal, mais là, c’était un peu le pompon. Il préféra ne pas demander davantage de détails, sachant de toute manière que les joutes d’enfer de tir étaient monnaie courante ici …
Ils échangèrent encore quelques mots avec la maîtresse d’école, puis celle-ci prit congé vers sa propre demeure en laissant les deux jeunes derrière elle. Maîtresse d’histoire, hein …? Luke se demandait bien quel genre d’histoire était celle de Gensokyo. A moins qu’elle ne donnât des cours d’histoire du Japon en général, mais l’intérêt était limité à cause de la Barrière Hakurei. Quoique, pour apprendre aux enfants à ne pas réitérer les erreurs du passé … Keine devait bien connaître son métier. Et elle devait bien savoir ce qu’il convenait d’apprendre ou non à tous ces garnements …

La promenade continua. A mesure qu’ils avançaient oisivement dans les rues organisées du village, le soleil déclinait doucement et Reimu semblait avoir déjà oublié son idée de sermon sur la Grand-Place. Au grand soulagement de Luke … Lui qui n’y connaissait pas quoi que ce soit à la religion, il se serait retrouvé dans une bien drôle de situation. Même si étrangement, il n’aurait pas pu refuser son aide à la jeune fille …
Reimu avait l’air contente. Le sourire qu’elle affichait n’était pas éblouissant non plus, simples lèvres de joie sur son visage fin, mais le jeune homme ne pouvait pas s’empêcher de la trouver jolie quand elle était ainsi … Quand elle avait l’air heureuse et sereine … Epiant discrètement son expression en marchant un mètre à côté d’elle, il avait joint ses mains dans son dos et avançait avec une inexplicable nervosité, plantant son regard dans le sol par intermittence. Hé bien … Hé bien, qu’est-ce qu’il lui prenait ?
Ahahah … N’était-ce pas évident, au fond …? Peut-être … Ce n’était pas comme s’il était totalement ingénu. Et ce n’était pas comme s’il niait en bloc ce qu’il ressentait. Mais là, qu’il marchait tranquillement avec Reimu, oubliant jusqu’à la présence-même du village humain … Sans penser à quoi que ce soit d’autre … Que devait-il faire ? Que devait-il dire ? Il avait toujours été un peu timide, mais c’était rare que ça le bloque comme ça dans la pratique. Rah, c’était vraiment pas le moment … S’il se montrait ridicule avec elle … Mais d’un autre côté, il avait peur d’ouvrir la bouche et de sortir une connerie qui foutrait tout en l’air ! C’était fou … La prêtresse et lui s’entendaient pourtant bien, à présent. Le temps qu’elle avait passé à son chevet à l’Eientei le prouvait. Ca pouvait être une discussion comme une autre entre les deux, une promenade tout à fait banale. Sauf que non, c’était tout sauf banal.
Mais quand est-ce que ça avait commencé, au juste ? Depuis qu’elle l’avait pris dans ses bras ? Depuis qu’il lui avait sauvé la vie ? Ou alors … Depuis l’instant-même où, il y a près d’un an, il avait contemplé son visage endolori de si près qu’il avait pu sentir sa respiration …?
D’ailleurs … Luke se souvenait … Après que Reisen ait soigné sa brûlure, il s’était promis de tout avouer, sans exception, dès que son bras irait bien de nouveau. Et il avait à présent raconté tout ce qu’il avait traversé avant son arrivée à Gensokyo, révélant l’existence des balles de plomb et du kanji démoniaque … mais ce n’était pas tout ce qu’il avait à cacher. Il y avait aussi ce secret inavoué, dissimulé parmi ses pensées, qu’il continuait de garder pour lui alors que la personne qui l’intéressait se tenait juste à côté de lui. Pourquoi avait-il aussi peur …? Qu’est-ce qui l’empêchait de s’assumer ? Sa timidité ? Son anxiété ? Ou alors … sa lâcheté ?
Il le savait pourtant. Et il ne savait pas du tout quoi faire. Depuis que Luke était tombé amoureux d’elle, Reimu avait toujours été au centre de ses pensées …
« Ca commence à se rafraichir, non …? fit-elle.
- Hm …? Oui, sans doute … murmura-t-il. Le vent ne s’est pas calmé aujourd’hui. Comme on est au mois des réserves d’eau, il devrait quand même faire un peu plus chaud … Enfin, ça devrait venir …
- La saison des pluies avec. Je souhaite que cela ne soit pas trop brutal, ça découragerait les visiteurs potentiels de venir au temple … »
Il devait bientôt être seize heures et demies. La petite brise prenait de l’ampleur et même pour un début d’été, le temps demeurait capricieux. Il allait sans doute falloir attendre la mousson pour que la chaleur vienne s’installer pour de bon, même si ce n’était pas spécialement la tasse de thé du jeune homme. D’ailleurs, en été, il y avait un événement important, non ? Un truc dont le manieur de fer devait se souvenir … Qu’est-ce que c’était, déjà … Bah, cela devrait finir par lui revenir. En laissant son esprit vagabonder alors qu’ils marchaient. Néanmoins, après le petit silence qui s’était écoulé, Reimu prit une inspiration et reprit la parole. Avec un air … hésitant.
« Luke … Est-ce que tu m’en veux ? »
Il tourna la tête vers elle, haussant un sourcil. Elle avait l’air plutôt incertaine … Et la question était pour le moins inattendue.
« … Pourquoi ?
- Hé bien … Pour ce que je t’ai dit, il y a longtemps. Tu sais … Quand je t’ai traité de démon. »
Il la considéra pendant quelques secondes … avant de pousser un soupir, et de renvoyer une énième fois le regard vers le sol. Alors, il répondit à la question par une autre question.
« Est-ce que tu m’en veux pour t’avoir dit que je te haïssais ? »
Question à laquelle Reimu ne répondit pas immédiatement. En effet … Il n’y avait pas besoin de répondre. Que ce soit pour celle-ci … Ou pour la précédente. C’était l’évidence-même.

La prêtresse poussa un soupir à son tour, l’air las. Autour, dans les rues, les gens étaient de moins en moins présents. Les sons de la vie et les bruits des conversations se tarissaient, avec la descente progressive du soleil dans la voûte bleutée de son chemin. Seuls quelques bruits de course audibles par-dessus tout cela, dans le lointain, se démarquaient du reste …
« … On range définitivement le passé à sa place ? proposa Reimu.
- Ainsi que tout le reste qui va avec … approuva Luke. Et pour de bon, cette fois. Je ne pense pas qu’on ira loin en continuant de ressasser ça éternellement. »
Il laissa s’écouler un petit temps, puis reprit le sourire.
« On n’était pas censés simplement passer un bonne journée, d’ailleurs ?
- C’est vrai ! »
C’est alors que la conversation fut de nouveau interrompue par des cris et des exclamations joyeuses, à la surprise des deux jeunes gens. Avant que l’un ou l’autre n’ait le temps de dire ouf … ils se retrouvèrent d’un coup entourés d’une bande d’une demi-douzaine de marmots surexcités, qui venait d’arriver depuis l’autre bout de la rue.
« Hé r’gardez, c’est m’dame la prêtresse Hakurei !!
- Madame, tu veux bien jouer avec nous ?
- Ooooh, s’il te plait, viens avec nous !!
- Euh … »
Ils n’avaient pas été alertés par les bruits de pas qui s’étaient intensifiés depuis quelques secondes. Redoutable erreur … Sollicitée par six gamins en surcharge d’amour à revendre, Reimu regarda Luke avec un air déconfit, l’air franchement pas à l’aise. Le jeune homme avait eu la chance d’être hors du centre d’intérêt des gosses, et admira la scène d’un œil incrédule. La prêtresse semblait complètement débordée … Elle avait besoin d’aide. Un petit moment s’écoula puis … Une idée traversa l’esprit du manieur de fer. Un sourire malicieux s’afficha sur son visage en écho, puis il s’éloigna de quelques pas de là, provoquant un « Hééééé ! » de la part de la jeune fille dans l’embarras. Se retenant de rire, Luke qui n’avait pas l’intention de fuir s’arrêta à quelques mètres de là, se retourna vers les gosses toujours tout sourire, et mit ses mains en porte-voix.
« Hey, les enfants !! Ca vous dirait de voir des tours de magie ? »
Sitôt annoncé, sitôt attention captée. Les petites têtes qui se tournèrent vers lui affichèrent des mines dubitatives, pas forcément très convaincues.
« Tu peux faire de la magie, monsieur le porc-épic ? »
Luke manqua de griller un fusible, comprenant que la remarque était directement relative à sa bordélique coupe de cheveux. Enfin, ce n’étaient que des enfants … Et c’était de toute façon ça le but de la manœuvre : accrocher leur attention !
« Oui ! répondit-il, cachant son malaise. Regarde derrière ton oreille ! Tu y as oublié un yen !
- Mon oreille …? »
Le gamin en question se frotta l’arrière du pavillon gauche … Et eut une moue surprise en retirant la petite pièce de fer qui s’y était logée. Un yen de fer …
C’était le coup le plus classique de tous les tours de magie, et Luke le savait. Sauf que là, un peu de vraie magie, ainsi que de l’air, et la mise en scène prenait une envergure différente … Et l’effet obtenu surpassa toutes ses espérances les plus folles. Le groupe d’enfants, des étoiles dans les yeux, se précipita alors sur lui en laissant Reimu tranquille … et déjetant leur cible en plein sur le manieur de fer …
« T’es super fort m’sieur !! s’exclama le gamin en question. D’habitude les autres ils retirent la pièce eux-mêmes !! Comment t’as fait ?
- Ahahah, hé bien … Je suis magicien ! se vanta-t-il, même pas convaincu lui-même.
- Dis dis dis, commença un de ses comparses, est-ce que tu as d’autres tours ? »
Il s’éclaircit la gorge, puis regarda les six marmots, l’expression souriante mais incertaine. Il acquiesça alors peu de temps après, tendant la main.
« Oui, mais d’abord, il faut me rendre ma pièce.
- D’accord, tiens ! »
Cachant sa surprise, le jeune homme récupéra le faux yen qu’il avait synthétisé, et le plaça entre ses paumes de mains jointes comme en prière. Ca l’étonnait qu’il ait pu la récupérer aussi facilement, ces enfants avaient dû être relativement bien éduqués. Comme il l’avait fabriquée très rapidement, et sans vraiment y prêter une grande attention, les détails de la pièce étaient très grossiers et un examen de quelques secondes aurait suffit à voir que c’était du chiqué. Heureusement, les pièces d’un yen étaient en argent, et ce métal se confondait à première vue assez bien avec le fer … Mais de toute manière, s’il l’avait laissée à cet enfant, il aurait bien dû la faire retourner à l’état d’air au bout d’un moment et l’illusion aurait été totalement brisée !

Reimu était libre de ses mouvements depuis quelques instants et surveillait les gestes et paroles de Luke avec un air perplexe. Il avait l’air … de plutôt bien s’en sortir … Tout aussi fascinée que l’était le reste des enfants, elle s’approcha à pas lents, conservant tout de même une certaine distance de sécurité.
Luke avait toujours les mains jointes et avait fait mine de se concentrer, les yeux fermés et les traits contractés. Puis, après quelques secondes, il rouvrit les paupières avec un grand sourire.
« Et hop !! »
Et il écarta les mains, d’un coup, gardant le bout des doigts joints. Au cœur de la cavité ainsi délimitée se tenait désormais une grosse sphère de métal, émergée comme d’ex nihilo, provoquant un grand « oooooh … » général de la part de l’assistance. Néanmoins, une des fillettes qui se trouvaient dans le lot n’avait pas l’air convaincue.
« Mon papa m’a dit que y’a plein de gens qui sont capables de faire de la magie !! protesta-t-elle, comme révoltée. Et puis on voit des gens qui sont même capables de voler et de faire des trucs bien plus terribles que ça ! C’est nul !!
- Ah … blanchit le jeune homme, démasqué. Hm … Et toi alors, tu sais en faire, de la magie ?
- Ben euh non … répondit-elle, baissant les yeux. Je peux pas …
- … Mais si tu peux ! Regarde, il te suffit de tirer sur ce fil ! »
Le manieur de fer avait pris la sphère dans une main, la laissant posée contre sa paume ouverte vers le ciel, et avançait l’autre à proximité de la petite fille en pinçant le pouce et l’index, comme s’il y suspendait quelque chose. Elle regarda cette main avec un air interrogateur, fronçant les sourcils et donnant l’impression qu’on se moquait d’elle.
« Il n’y a pas de fil … rétorqua-t-elle.
- Bien sûr que si qu’il y en a un ! Allez … Tire dessus, tout doucement ! »
Elle dévisagea le garçon avec une mine boudeuse, sans doute toujours persuadée qu’il se payait sa tête. Mais comme Luke souriait toujours et insistait, elle tendit nerveusement le poing devant elle … Et fit mine de tirer vers le bas la corde invisible que le pseudo-magicien lui tendait. C’est alors que, comme par magie …
« Oh ! »
… La sphère de métal s’éleva de quelques dizaines centimètres dans les airs, comme tractée par une force inconnue. Comme si le « fil » faisait partie d’une poulie céleste, qui la tirait vers le haut. Encore un tour de magie parmi les plus classiques qui nécessitait tout de même une scène et quelques artifices supplémentaires sans magie réelle, même si Luke n’avait aucune idée de ce que c’était et n’avait jamais vu un tel truc dans le monde extérieur. En fait, sur le coup, il avait totalement improvisé. Ca marchait moins avec cette petite incrédule, qui faisait toujours la moue après ce tour abracadabrant, contrairement à ses camarades impressionnés. Luke la considéra d’un œil à la fois contrarié et pensif, posant une main devant sa bouche pour soutenir son menton.
« Toi, ma petite, tu iras loin … murmura-t-il.
- Pourquoi ?
- Hm ? Oh, rien ! »
Jeune pousse de scepticisme dans ce monde de magie, elle avait tout l’air d’être une future scientifique. Le jeune homme s’était laissé attendrir pendant quelques secondes, étonné de voir que ce genre de mentalité pouvait subsister ici. Comme quoi, partout où l’on regardait, Gensokyo restait un monde surnaturellement cosmopolite. Et dire qu’il s’était presque blasé de sa magie et pensait jusqu’alors que peu de choses pourraient le surprendre … Il s’était pris une sacrée claque, tiens. Ahahah, non … Non, c’était impossible de se blaser de Gensokyo. Mine de rien, c’était une leçon profitable que lui avait transmise sans le vouloir cette petite. Même si sa tendance spontanée à extrapoler les choses n’y était pas pour rien. ( ♫ )

« Monsieur, t’as d’autres tours comme ça ? réclama un autre marmot.
- Ahahah, oui … Mais … Ce sera pour la prochaine fois ! »
Il assista à des soupirs déçus dans l’auditoire, alors qu’il récupérait doucement sa sphère de métal en suspension dans les airs pour ne pas briser le charme. Au moins, il avait rempli sa mission, et puis il s’était quand même un peu amusé. Les enfants semblaient s’être un peu calmés en plus, pour le bonheur de tout le monde.
« Mais au fait m’sieur, comment tu t’appelles ?
- Moi ? Hahahah … Je m’appelle Luke. Mais vous pouvez m’appeler … »
Il réfléchit pendant quelques secondes, puis … Juste pour l’effet de style, tourna d’un coup sur lui-même en prenant appui sur une seule jambe, puis s’arrêta dans une pose de la victoire et un sourire présomptueux. Au bout de son index gauche tendu vers le ciel, sa sphère de métal restait dans un équilibre assisté par magie, et il balança la première chose qui lui passa par la tête …
« … Le Fullmetal Magician !! »
Il pouvait remercier sa mémoire de lui avoir renvoyé le titre d’un manga qu’il avait entraperçu le coup où il s’était rendu dans l’aire de lecture de Tokiko. Et avec quelques loupiotes, éclats de lumières et détonations magistrales en plus, ça aurait rendu un effet du tonnerre. Marisa elle-même en aurait été jalouse !
Le pire c’est que même sans ça, l’assistance en resta le bec cloué. Enfin presque, puisque les cris d’acclamation de son jeune et naïf public eurent tôt fait de briser le silence. Un peu plus, et ils allaient en redemander … Il fallait qu’il joue rapidos la tempérance, sinon il n’allait pas s’en sortir ! Ainsi, Luke reprit sa sphère dans sa main, et prit un air embarrassé en regardant le groupe toujours excité.
« Allons les enfants, ça suffit maintenant ! professa-t-il avec douceur. Vous devriez rentrer chez vous, vos parents vont finir par s’inquiéter ! Euh … Oui, oui, d’accord, je referais des tours de magie une fois ! Mais là, je dois … Ah … Allez, s’il vous plait, soyez gentils et retournez à la maison … Allez, ouste, quoi ! Mais vous allez me foutre la paix, oui ?! »
Il dut insister encore quelques fois pour qu’enfin, les galopins se désintéressent de lui et prennent la fuite vers les autres allées du village. Poussant un profond soupir de soulagement, il contempla la bande disparaître au coin de la rue, et fit s’évaporer sa sphère métallique avec un petit sourire. Hé … Oui, magicien, ça lui allait pas mal … Il lui manquait encore pas mal de poudre aux yeux, mais quoi qu’il en soit, ça restait amusant … Il n’aurait jamais pensé que cette réflexion perdue, la fois où il avait eu rendez-vous avec Reisen à Fleur de Lavande, se serait un jour concrétisée ainsi.
Il entendit des pas derrière lui, et se retourna, tiré de ses songes. Reimu approchait, un étonnement paisible clairement lisible sur son visage.
« Tu te débrouilles magnifiquement bien avec les enfants … fit-elle, presque incrédule. Merci beaucoup pour ton intervention. Et bravo !
- Hahahah, j’ai eu de la chance je crois … Et puis je dois avoir pas mal d’imagination. C’était la première fois que je faisais un truc pareil …
- Je vois … C’était réussi. Je suis sûre que tu ferais un bon … euh … »
Elle se coupa net. Et ne réagit plus. Comme si elle venait … tout simplement … de planter ?
Inquiet et surpris, Luke la dévisagea avec un regard incompréhensif.
« Un bon quoi ?
- … Rien du tout. Oublie …
- Un bon quoi ? Allez, diiiiis !
- Tais-toi nom de dieu !! »
Luke se prit un malin plaisir à la taquiner, ce qui lui valut d’écoper d’un coup de savate dans le flanc droit. Quel sacré caractère, tout de même. Etait-elle donc si incapable de lui faire un vrai compliment, une fois ? Hahahah … Il n’en tint pas rigueur de toute façon. Il savait bien que ce n’était pas vrai de toute façon, il ne ferait pas vraiment un bon magicien. Il n’avait pas le talent pour ça … Ni la passion. Et en plus, il était stupide. Car c’était pas du tout ça, le compliment que Reimu s’apprêtait à lui faire avant de s’interrompre d’urgence …

Quoi qu’il en fût, c’était la deuxième fois que les deux jeunes gens se faisaient interrompre par des marmots. Après ce petit moment inattendu et néanmoins agréable, leur promenade put reprendre, et la journée continua de s’écouler inexorablement. Une journée … Extraordinairement ordinaire, en la contrée des illusions. Une journée au cours de laquelle rien de spécial ne se produisit. Une journée au cours de laquelle un étudiant et une prêtresse purent partager d’agréables moments, faire plus ample connaissance, échanger des anecdotes et des connaissances qui n’avaient rien en commun … Jusqu’à ce qu’enfin, alors que dix-sept heures allaient sonner, ils finissent par s’arrêter. Juste en face d’un grand bâtiment de briques brunes et ternes, aux fenêtres vitrées, à l’imposante cheminée commune ainsi qu’au toit concave de tuiles bleues. Luke resta à le contempler d’un air serein, suscitant la curiosité de Reimu. Elle détailla l’édifice à son tour, puis comprit.
« C’est chez toi ?
- Oui … C’est ici que je vis depuis cet hiver. Héhé … Tu vas rire, mais une fois, j’ai reçu une lettre d’une anonyme qui me disait qu’elle allait me rendre visite. Et … J’ai cru que c’était toi.
- … Tu vas rire, mais j’ai bel et bien voulu t’écrire une lettre une fois, et je n’aurais pas eu l’air fine en me rendant compte que je ne connaissais pas du tout ton adresse …
- Hahahah ! Euh … Ah, tu as voulu m’écrire ?
- Oui. Mais c’est du passé, maintenant ! »
Il haussa les épaules, son sourire exprimant son approbation. Il n’avait aucune idée de ce que cette lettre aurait pu contenir, et loin de s’en moquer, il se disait que Reimu devait avoir ses raisons de ne pas lui en dire davantage. Surtout en invoquant cet argument.
« … Et c’était qui cette anonyme, alors ? releva Reimu avec une soudaine suspicion.
- Haha, euh … Yukari ! C’était tout à fait son style de toute manière, j’aurais dû m’en douter dès le départ …
- Ah, je comprends … »
Luke ne comprenait pas trop pourquoi, mais … Attends … C’était des envies de meurtre qu’il avait décelé dans l’intonation de Reimu, là ? Houla, il devait fatiguer … En tout cas, dès qu’il avait évoqué la youkai des barrières, l’impression s’était en allée. C’était bizarre. Il avait l’impression que ce n’était pas la première fois que la prêtresse adoptait un pareil comportement …
« … C’est où que tu habites, donc ? s’enquit-elle.
- Au deuxième étage. Je loge au deuxième appartement … La fenêtre est juste là. »
Il pointa son objectif du doigt, et la prêtresse acquiesça. Les rideaux étaient ouverts, d’ailleurs, même si on ne pouvait pas voir grand-chose de l’intérieur. Si le manieur de fer se souvenait bien, il lui semblait qu’il avait encore de la vaisselle sale à nettoyer là-dedans … Pas joyeux comme perspective.
… Ce fut le silence. Progressivement, la joie qui accompagnait l’ambiance entre les deux décrut. Imperceptiblement, Luke sentit un certain malaise. Qu’est-ce … qu’il se passait ? Reimu restait totalement silencieuse, comme si elle attendait quelque chose. Et le jeune homme, lui, ne savait pas quoi dire. D’un coup, sans qu’il ne comprenne en quoi, il sentit que quelque chose de très important était en train de lui échapper. Mais … Mais quoi ?

Comme il était incapable de répondre à cette question … Il comprit qu’il avait définitivement raté quelque chose quand la prêtresse poussa un soupir. Il la regarda, hésitant, tandis qu’elle faisait de même avec une mine … triste. Enfin, elle le cachait. Mais le garçon n’était pas complètement dupe …
« Hé bien, Luke … Je crois … Qu’il va falloir que j’y retourne, annonça-t-elle.
- Ah … Je vois …
- … C’était vraiment une belle journée. Merci pour avoir bien voulu rester avec moi …
- Je t’en prie … »
Elle lui fit un maigre sourire. Oui … Elle avait passé une bonne journée, c’était indiscutable. Mais il … manquait quelque chose. Luke ne cessait d’y réfléchir, à toute vitesse, pour se rattraper de ce à côté de quoi il était passé. Mais comment faire alors qu’il ne savait pas du tout de quoi il s’agissait ?! Reimu lui adressa alors un lent au-revoir, avant de se retourner et de commencer à marcher vers l’autre bout de la rue. Elle allait sans doute s’envoler dans quelques secondes. Elle … Elle s’en allait … Ah …
Qu’est-ce qu’il devait faire ? Qu’est-ce qu’il devait dire ?!! Bon sang, mais il ne pouvait pas la laisser repartir comme ça !! Il devait réfléchir et trouver quelque chose, et rapidement ! Mais il ne trouvait pas … Il ne trouvait pas et les secondes s’écoulaient, trop vite, beaucoup trop vite ! Elle allait partir … Elle allait partir et il ne trouvait rien à lui dire !!
Mais arrête de penser à tout et n’importe quoi ! Si tu ne sais pas quoi dire … Alors fais ce que te dis ton cœur, tout simplement !
« … Rei-… Reimu, attends !! »
Surprise, la prêtresse qui était sur le point de partir se retourna vers le cri du manieur de fer. Mais elle n’eut pas le temps de voir quoi que ce soit arriver.
Elle écarquilla les yeux de stupeur quand, subitement … Luke la saisit d’un coup dans ses bras, et la serra contre lui avec une tendresse infinie. La prêtresse sentit un soudain frisson lui parcourir l’échine, en même temps que son cœur ratait un battement. Incapable de croire à ce qu’il se passait, ni même de réaliser, elle resta sans réaction pendant plusieurs secondes. Puis … Son bâton de miko chuta dans un bruit sec à terre. ( ♫ )
Elle manqua de vaciller. Et elle serait sans doute tombée par terre si le jeune homme ne la soutenait pas, tout affectif qu’il était en la tenant au creux de ses bras. Doucement, Reimu se sentit des larmes lui monter aux yeux. Elle renifla brusquement, juste avant que les tremblements ne commencent à agiter son corps de toutes part, et que son esprit se rende enfin compte de là où elle se trouvait. Elle ferma les yeux et se laissa totalement bercer par la prise du garçon, posant son front sur son épaule, et tenta vainement d’étouffer ses pleurs.
L’adolescent sentit un pincement au cœur, alors qu’il regardait cette fille qu’il tenait dans ses bras avec un inextricable malaise. Il l’avait fait pleurer … Il l’avait … vraiment fait pleurer ? Bon sang … Il avait agi sans réfléchir, n’écoutant rien de plus que son cœur, mais … Il ne s’était pas du tout attendu à ça … Le grand ruban noué dans ses cheveux tremblait juste sous ses yeux, alors que les épaules de la jeune fille se soulevaient de hoquets contenus, dans un état de faiblesse que Luke n’avait encore jamais vu d’elle. Ne trouvant rien de mieux à faire, il se contenta de lui frotter doucement le dos pour tenter de la rassurer, fermant les yeux à son tour …
Aucun des deux ne disait le moindre mot. Ni ne faisait attention aux quelques gens du village qui passaient à côté, et avaient la rare chance d’assister à cette vision jamais aperçue dans tout Gensokyo. Le jeune homme posa doucement une de ses mains dans les cheveux de la miko, lui caressant la tête avec tout autant de douceur. Ses pleurs s’atténuaient, même si son corps que Luke voyait alors si frêle, si fin, si fragile, continuait d’être assailli de sursauts et de tremblements. Elle s’était entièrement reposée sur lui, paraissant plus vulnérable que jamais, complètement relâchée …

Au bout d’un moment … Reimu parut se reprendre. Elle se redressa tout doucement, la tête basse, et utilisant ses bras pour se détacher doucement de Luke en prenant appui sur son torse. Celui-ci relâcha doucement la prise qu’il avait sur elle, gardant tout de même les mains sur le côté de ses épaules. Il la regarda avec inquiétude, ne parvenant pas à discerner son expression. Ses cheveux cachaient ses yeux et ses lèvres étaient détendues dans aucune émotion particulière.
« … Hé, Reimu … murmura-t-il. Ca va …?
- … »
Elle releva alors la tête. A ce moment-là … Le manieur de fer eut l’impression qu’une partie de son être se transcenda.
Le visage de la prêtresse affichait le sourire le plus merveilleux qu’il n’avait jamais admiré de toute son existence. Sereine, elle le regardait droit dans les yeux avec les siens, toujours baignés de larmes et à moitié clos dans cette soudaine tristesse qu’elle avait eue. Ce regard humide et paisible parlait plus que n’importe quels mots … Elle soutint le sien avec une émotion qui dépassait toute entendement, souriant simplement, un sourire pour lequel Luke se serait battu jusqu’à la mort si cela lui avait permis de le préserver encore quelques secondes.
Elle était heureuse. C’était la preuve la plus belle, et irréfutable qu’il pourrait trouver sur cette terre. Cet apaisement, ce bonheur … Tout ça, ce n’était peut-être que peu de choses … Pour Luke, c’était son monde tout entier. A peine avait-il posé les yeux dessus, qu’il le sut. C’était dans ce sourire, que son âme reposait …
Reimu eut un reniflement, puis s’essuya les yeux d’un revers de manche, sans se déparer de ce joyau qui illuminait sa douce figure. Les tremblements s’étaient calmés. Les émotions qui l’avaient submergée étaient passées. Sauf cette pulsation unique, qui faisait battre son cœur et guidait ses pas, qui ne quitterait plus jamais ses pensées à partir de ce moment …
« … Luke … murmura-t-elle. Jamais je ne regretterai que le destin m’ait mise sur ta route …
- … Alors … Nous continuerons le chemin ensemble … n’est-ce pas, Reimu ?… »
Elle acquiesça résolument, plus que jamais déterminée. En ce moment … Les deux savaient. Ils savaient tout ce qu’il y avait à savoir. Et même si les choses ne s’étaient pas encore clairement dites … Même s’ils n’étaient pas encore tout à fait prêts pour assumer pleinement leurs sentiments … Ils ne se faisaient pas de souci. Il ne suffirait après tout que de prendre son temps, non …? Et alors … Un jour … Ils se diraient enfin tout ce qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre. Gravant ces paroles à l’épreuve du temps, du destin et de la vie.
« A bientôt, Luke !!
- Oui ! Retrouvons-nous vite, Reimu !! »

( ♫ ) Une fois son sceptre récupéré, la prêtresse décolla vers la voûte céleste où le soleil continuait de décroître, plus heureuse que jamais. L’étudiant lui adressa de grands gestes d’au-revoir de la main, alors qu’elle s’éloignait des bordures du village humain à allure mesurée. Oui … Cette histoire était enfin terminée. Tant de choses s’étaient écoulées depuis que l’étincelle de départ avait été donnée, et si la succession d’événements avait été douloureuse tout au long de l’aventure, le résultat qui se trouvait à sa conclusion était d’un bonheur qui surpassait toutes les épreuves cumulées qu’ils avaient dû subir. La lutte contre la déesse de Makai. L’internat du jeune manieur de fer à la clinique. Le récit de ses terribles déboires dans le monde extérieur. Tous ces efforts … Ce calvaire où ils s’étaient tous entraidés … Tout se terminait enfin, pour que cette page de l’histoire de Gensokyo puisse définitivement se tourner. Et à présent … Il ne restait plus qu’à attendre que les prochaines viennent !
Filant au-dessus des plaines de la contrées des illusions, en direction de son sanctuaire, Reimu se prit à virevolter sur elle-même dans une allégresse rare. Aujourd’hui … Etait un jour spécial. Un jour qui marquait la fin d’une gigantesque aventure … Et qui prévoyait d’autres encore, toujours plus palpitantes, dont nul ne se lasserait jamais. Le monde que Gensokyo constituait à lui tout seul ne finirait jamais de la surprendre. Et c’est pourquoi elle continuerait de se battre, coûte que coûte, pour le protéger des dangers qui le menaçaient. Pour le protéger lui … Ainsi que tous les habitants qui le peuplaient. Toutes ces personnes qu’elle aimait. Et celles qui l’aimaient en retour … Pour qui elle aurait donné sa vie. Elle se battrait !
Aujourd’hui, deux âmes s’étaient étroitement rapprochées. Liées par le fil rouge éternel qui les attirait l’une vers l’autre, elles promettaient encore de vivre d’innombrables moments que nul ne pourrait rayer de leurs mémoires. Triomphant de l’adversité qui jusqu’alors les avait séparées, telle un mur de glace infranchissable, elles suivraient dorénavant le même chemin et lutteraient ensemble contre tout ce qui viendrait à leur encontre et les menacerait. L’avenir … Dorénavant … Ce serait les deux en même temps qu’il devrait affronter.
La vie leur réservait encore bien des surprises. Gensokyo également. Il y avait encore tant à vivre, tant à découvrir. Si ce jour marquait la fin d’un cycle, il ne faisait qu’initier le début d’un tout nouveau. Et loin d’être terminée, l’aventure continuerait, insatiable d’événements épiques et de rencontres insoupçonnées. Cette histoire ne prendrait pas fin pour si peu, après tout. La force de conviction qui animait chacun de ses personnages ne permettrait pas cela de sitôt. Et ainsi, ce serait sous un tout nouveau jour, que ces héros d’un conte d’illusion et de fantaisie se relèveraient pour partir à la poursuite de leurs prochains exploits …


FIN DU TROISIEME CHAPITRE.
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Jeu 23 Mai - 3:45

Indice XIII : Au crépuscule d’une ère révolue

La soirée était bien vite arrivée, pour mettre fin à cette éprouvante journée dans la contrée des illusions. Le calme et la paix étaient revenues, tout était dorénavant serein et nonchalant. Les temps troublés voyaient leur fin être signée … Et c’était dans cette atmosphère apaisée que le crépuscule s’était levé sur le village de Mayohiga, perdu dans les montagnes.
Ran Yakumo se trouvait dans l’encadrement de la porte du temple, une main posée sur le chambranle en poutres de celle-ci. Le panneau coulissant était presque entièrement ouvert, laissant quelques courants d’air agréablement frais circuler dans l’édifice. Dans un coin, une petite nekomata ronronnait doucement, dans son sommeil … Et dehors, l’activité dans les rues du village se tarissait petit à petit. La kitsune ne pouvait pas le voir directement, mais elle devinait d’avance que de nombreuses personnes s’étaient déjà réunies entre elles, dans les maisons anciennes de la ville. Des réunions de potin, comme on pourrait dire … Sauf que ces réunions de potin, c’était triste à admettre, mais elles avaient une bonne raison d’avoir lieu sur ce coup. Presque personne n’avait manqué les cicatrices célestes qui avaient balafré la peinture des cieux, au cours de l’après midi. Ni les éclairs monstrueux qui les avaient précédées. Et surtout, personne ne savait quelle avait été l’origine de tels événements …
« … Nous n’avons pas été épargnées, ces derniers temps … soupira la femme aux queues de renard. »
Quelques pas lents résonnèrent derrière elle. Ran se tourna, pour voir de nouveau la silhouette de sa maîtresse s’approcher. Yukari avait … Un visage proprement inhabituel. D’ordinaire empreint d’un voile de mystère qui ne laissait guère transparaître ses pensées, il était maintenant entaché d’un souci évident, presque maladif. La mine très sombre, la légendaire youkai des barrières vint se placer aux côtés de sa subalterne, rongée par quelque chose qu’elle ne semblait pas avoir envie de montrer. C’était un cas d’une rareté extrême …
« … Nous aurons tous appris quelque chose, aujourd’hui, déclara-t-elle sur un ton à la fois grave et solennel. Pour ma part … J’ai enfin compris que rien ne nous était acquis. Et qu’une fois que nous pensons avoir obtenu l’objet de nos désirs … La lutte ne s’arrête pas là, et se poursuit pour le conserver.
- Vous m’aviez bien dit que Luke, Marisa et les autres avaient réussi à lever la menace qui pesait sur Gensokyo tout entier, pourtant ?
- Certes, mais ce n’est pas de cela que je veux parler. A vrai dire … Je pensais que, comme le destin qu’il était écrit, Luke et ses amies réussiraient à mettre un terme à cet incident et s’en sortiraient sans mal quand le rideau tomberait. Néanmoins … Comme mes pressentiments ont fini par me l’indiquer … Cela ne s’est pas du tout déroulé ainsi. Luke s’est volontairement … sacrifié pour éviter un grave problème d’émerger. Je n’avais pas du tout prévu cela. Et je pensais qu’en restant entièrement étrangère à ses grandes décisions, je pourrais permettre au futur de se conformer au destin que j’ai choisi. Et si j’étais encore restée inactive après cela … La mort l’aurait emporté. Et tous mes espoirs auraient volé en éclat avec son dernier soupir.
- … Dame Yukari … Pourquoi ne pouvez-vous pas enfin me dire pour quelle raison vous l’avez pris en affection ?
- Cela n’a pas d’importance pour l’heure, Ran. Viendra le jour où Luke devra faire ses preuves, et jouer le rôle le plus flamboyant de sa vie … Mais ce jour ne viendra pas avant quelques temps, plusieurs années sans doute. D’ici là … Nous avons bien d’autres choses desquelles nous préoccuper. »
La youkai pointa le ciel sur ces mots, enjoignant Ran à le regarder. Obéissant, la kitsune observa la teinte encore bleutée du sommet de la voûte … Pour y voir, encore et toujours, l’auréole orangée qui l’ornait de son disque nébuleux en son point le plus élevé. Oui … Ca n’avait toujours pas disparu. Ca ne s’était même pas un tout petit peu résorbé, en vérité. Et cela durait maintenant depuis quatre heures environ …
« Vous ne pouvez pas faire quelque chose à propos de la barrière ? questionna Ran.
- Malheureusement, cela est au-dessus de mes capacités. La Grande Frontière est de loin la barrière la plus complexe qui puisse être trouvée à Gensokyo, et mes pouvoirs eux-mêmes sont incapables de subvenir à une telle nécessité. Ce qui est paradoxal … Car, malgré mon impossibilité de la réparer … Je serai en revanche capable de la détruire moi aussi …
- Seule Reimu est capable de la restaurer, donc ?
- Au sens traditionnel strict … C’est le cas. En tant qu’héritière de sa lignée, de ses connaissances, de son culte, Reimu est tout naturellement la seule apte à entretenir la Grande Frontière. En son absence … C’est avec le temps que la barrière finirait par s’effondrer sur elle-même, en accumulant les inévitables imperfections qu’elle essuie à sa surface. C’est pourquoi le culte de la tradition Hakurei est si vital pour la conservation de Gensokyo-même. Si jamais la prêtresse devait disparaître … Il faudrait impérativement trouver une nouvelle personne pour endosser sa charge. Ce qui est … de l’ordre de l’improbable. »
Nouveau silence. Il n’y eut pour le troubler que le léger son de la brise circulant entre les feuilles du bois qui succédait au temple, au sommet de la butte. L’atmosphère se rafraichissait significativement, maintenant …
« … A vrai dire, je me questionne toujours sur l’attitude que je dois adopter, murmura la youkai des barrières. Je pensais que mon rôle s’arrêterait au moment où les pas de Luke fouleraient la terre de Gensokyo, mais … Je me rends dorénavant compte que je suis dans l’erreur. Ce n’est pas parce que je connais son destin que je dois me garder d’intervenir … Qu’en aurait-il été, par ailleurs, si je ne l’avais pas retrouvé après son combat contre Reimu ? Ou si je n’avais pas permis que sa technique mette Impera au tapis sans porter atteinte à ses amies ? Ou encore … Si je n’avais pas prévenu Eirin Yagokoro qu’elle recevrait un patient grièvement blessé sous peu ? Le chemin que Luke aurait emprunté aurait été bien différent. Peut-être même qu’il se serait subitement arrêté … »
Ran ne put toujours pas commenter les dires nappés de brume de sa maîtresse, trop confuse pour pouvoir exprimer le moindre jugement. Elles restèrent ainsi toutes deux de nouveau emmurées dans le silence, face au soleil qui venait de disparaître entièrement, laissant la nuit tomber sur Gensokyo derrière lui … Une nuit qui porterait conseil à de nombreuses personnes, et dont les lendemains marqueraient une toute nouvelle ère pour celles-ci …

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Indice XIV : Des Pentacles de Croisée des Chemins.

Les Pentacles de Croisée des Chemins sont des artefacts d’un niveau de puissance extrême. Forgés autrefois par ce que le folklore nomme « dieux », l’histoire des temps anciens narre leur emploi dans des contes et légendes fabuleuses, où ils peuvent être au cœur de la genèse d’un monde entier. On ignore si, de nos jours encore, de tels pentacles subsistent. […]

Seule une puissance magique de rang divin est capable de faire usage du Pentacle de Croisée des Chemins. Son mode d’action, très inhabituel et chaotique, provoque des chamboulements dans l’ordre du monde qu’il doit absorber pour le faire fusionner avec un autre. Paradoxalement, ce mode d’action chaotique ne peut reposer que sur un ordre présupposé ( voir au paragraphe suivant ). Pour faire usage du Pentacle, le mage qui en dispose doit forcer la séparation des cinq canalisateurs à fusion qui le compose en suivant un rituel magique extrêmement poussé. C’est au moment-même où les cinq fragments de l’artefact sont séparés, que la magie caractéristique du Pentacle de Croisée des Chemins est mise en place. Celle-ci se traduit généralement par une « impression d’être observé », qui persiste jusqu’à la fusion des deux mondes. […]

Une étape majeure de l’emploi du Pentacle consiste à disséminer ses cinq fragments dans le monde clairement délimité par le mage de manière à former un pentagramme dans leur structure. Plus la zone du monde encadrée par les canalisateurs à fusion est grande, plus son action sera rapide et efficace. Pour une action optimale, il est également nécessaire que chaque cristal soit placé dans une « position de performance maximale », qui correspond tout simplement à l’emplacement où il est en adéquation avec le pentagramme que les cinq doivent former. Une fois cette condition remplie, et la totalité des fragments placée dans le monde, le mage peut alors ordonner le début du processus de fusion. En conséquence, chaque canalisateur à fusion commencera à son tour à générer « l’impression d’être observé ». […]

Le processus de fusion peut être plus ou moins rapide selon le monde absorbé et les capacités de l’utilisateur. Les facteurs qui influent sur sa vitesse sont :
- Puissance magique du mage qui le met en place. ( Directement proportionnel )
- Respect des positions de performance maximale. ( Directement proportionnel )
- Superficie du monde à fusionner. ( Inversement proportionnel )
- Population vivante du monde à fusionner. ( Inversement proportionnel )
- Présence d’une force de contrepoids s’opposant à l’action magique du Pentacle. ( Inversement proportionnel )
D’autres facteurs encore peuvent modifier le déroulement-même de la fusion :
- Présence ou absence de magie dans le monde concerné. […]

De la présence de magie dans le monde à fusionner : dans ce cas de figure, le processus commence par la collecte de la magie du monde en question. Si cela est plus long, cela est plus avantageux et aisé pour le mage faisant usage du Pentacle : la magie collectée peut en effet servir au déclenchement du « processus terminal » visant à aspirer l’espace, sans quoi, c’est le mage lui-même qui doit suppléer à cette énergie – ce qui semble presque improbable. Il est également possible que, même si la magie n’est pas entièrement [Le texte est trop effacé par le temps ici pour être lisible.]
Le processus terminal consiste alors à absorber d’un seul coup tout ce que le monde à fusionner contient. Une fois la quantité de magie déployée suffisante, l’absorption de l’espace peut ne prendre que quelques minutes, indépendamment de la superficie du monde. […]

De la disposition en pentagramme des canalisateurs à fusion : malgré les idées reçues, il n’est pas obligatoire que le pentagramme formé soit rigoureusement [Texte illisible]. Le plus important reste le fait que les cinq cristaux doivent être placés sur le même plan. A partir de ce moment-là, l’artefact n’est pas intransigeant si quelques défauts de proportions sur un certain axe sont visibles. Cela porte tout même préjudice à la vitesse de la fusion. […]

De la suspension du processus de fusion : l’action du Pentacle de Croisée des Chemins, tant qu’elle n’a pas atteint le processus terminal, peut être suspendue – cela notamment dans le cas où le monde en question contient de la magie. Pour cela, en s’aidant du code de glyphes qui ornent chaque face des cristaux octaédriques, il s’agit de reconstituer le Pentacle originel en joignant certaines arêtes entre elles. Suspendre l’action du Pentacle est bien plus aisé que de la déclencher. [Plus de détails, puis tableau du code de glyphe.]

Du Nouveau Monde créé à partir des deux mondes fusionné : un seul Pentacle est nécessaire pour réaliser la fusion des mondes. La région absorbée sera ensuite ajoutée, ou mélangée à la région qui bénéficiera de la fusion. Tout cela devra être géré par le mage ayant mis l’artefact en place, ce qui rend cette ultime opération extrêmement complexe. Mais si l’utilisateur possède un niveau de magie suffisant – c’est-à-dire divin –, alors le Nouveau Monde pourra prendre la forme qu’il désire selon sa volonté suprême. […]

De la conservation de la Vie d’un monde à l’autre : peu importe l’énergie mise dans le Pentacle de Croisée des Chemins, une condition est inflexible pour que la fusion s’opère. Si les deux mondes qui doivent fusionner contiennent des êtres vivants, alors le Nouveau Monde final contiendra la totalité de ces êtres également. La Vie est un patrimoine qui s’oppose directement à l’action du Pentacle, si bien que même sa toute-puissance est incapable de lui porter préjudice. Il s’agit, comme certains érudits se plaisent à le dire, de la Bride Universelle. […]

A l’issue de la création d’un Nouveau Monde, le Pentacle de Croisée des Chemins est destiné à disparaître. Peu si ce n’est pas de spécialistes sont encore capables d’en fabriquer. Toutes les complications et les étapes laborieuses qui constituent son emploi sont également autant d’obstacles pour les potentiels mages désirant en faire usage, si bien que cet artefact a été relégué au rang de légende magique. Quiconque serait capable de le maîtriser confirmerait sans conteste son statut de divinité …

Reliques et propriétés de niveau suprême.
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Indice XV : Une tradition paradoxale

« Tu comptes attendre encore combien de temps avant de le lui dire ? »
Reimu, qui tenait le pot de thé brûlant dans ses mains, considéra Marisa avec un air incompréhensif. La sorcière venait tout juste de se lever, et s’était rendue à la porte ouverte du temple tandis que son amie restait assise à la table basse. Dehors, le temps était clair, comme on s’approchait du mois des réserves d’eau ; un léger vent agitait les arbres qui peuplaient les bordures de la cour du temple.
« … Dire quoi ? s’étonna la prêtresse.
- Lui dire que tu l’aimes ! »
La miko eut un léger soubresaut sur son coussin, et manqua d’en renverser son pot. Elle fronça les sourcils et fusilla du regard son amie qui lui tournait le dos, l’irritation clairement lisible sur ses traits.
« Je ne vois pas du tout de quoi tu parles ! rétorqua-t-elle.
- Mais bien sûûûûr, chantonna la jeune fille blonde d’un ton moqueur. »
Elle se tourna vers elle, se gaussant ouvertement de l’air agressif que la jeune fille lui tirait. Marisa, elle, souriait avec ce rictus du diable qui tirait les ficelles dans l’ombre. Et la métaphore n’était sans doute pas que trompeuse.
« Reimu, tu pourras berner autant de monde que tu voudras, tu pourras jeter de la poudre aux yeux de tous les cornichons du coin, mais ça ne fonctionnera jamais avec moi. Y’a qu’à bien te regarder quand tu te trouves dans la même pièce que lui. T’es incapable d’en détacher les yeux, hein ?
- M-… Marisa, qu’est-ce qui te prend ?!
- Il m’prend que j’ai envie d’te secouer un peu ! »
Et elle ne déconnait pas. Sentant la panique commencer à l’envahir, la prêtresse posa son pot sur la table et vit son amie rentrer de nouveau dans le temple et se placer devant elle en croisant les bras. Cela faisait maintenant quelques temps que Luke avait quitté l’hôpital et avait pu rentrer chez lui, le bras dans le plâtre. Il avait déjà prévenu Reimu de ses intentions de se confier sur son passé, et celle-ci les avait fait remonter à Marisa. Aujourd’hui, les deux filles s’étaient simplement retrouvées pour discuter de tout et de rien, mais la conversation venait de prendre un virage inattendu.
La blonde la dévisagea d’un air confiant, puis s’abaissa juste devant elle en basculant le haut de son corps, d’un air malin et conspirateur.
« Allez, avoue-le. Il ne te laisse pas indifférente, le Luke, hein ?
- … Marisa, je … laisse-moi … »
La sorcière roula des yeux puis se redressa, l’air consterné. Elle tourna le dos à Reimu, toujours bras croisés, puis se mit doucement à faire les cents pas dans le temple désespérément vide de visiteurs en cette matinée de printemps. La miko se contenta de poser un coude sur la table et se tenir le front d’une main, confuse et embarrassée. L’atmosphère avait l’air un peu coincée. Mais il en fallait plus pour démonter l’indéboulonnable Marisa Kirisame.
« Me dis pas que c’est à cause de ces foutues traditions que tu rejettes tes sentiments ?
- Quoi …?
- Hey, je suis athée, pas conne ! C’est connu que les prêtresses ont pas mal de contraintes qui empiètent sur leur vie privée, nan ? Ohohoh, oui, je viens bien le genre … Un truc comme « tu devras faire vœu de piété, de pauvreté, et surtout de chasteté » ! J’ai pas raison ?
- Marisa …
- J’ai pas raison ??? »
Devant l’insistance de son amie, Reimu serra les dents et enfouit son visage dans ses deux mains, cachant son malaise. Affligée, la magicienne poussa un soupir de lassitude et marcha doucement dans sa direction. Une fois arrivée à sa hauteur … Elle s’assit à côté d’elle, et lui posa une main sur l’épaule.
« Tu sais quoi … Tu devrais vraiment passer outre ce genre de connerie. Culte religieux ou pas, tu es libre d’avoir la vie que tu veux. Il n’y a aucune raison pour que tu laisses de vieux textes écrits par des machistes notoires te dicter ta conduite.
- … Peut-être … Peut-être, mais … Cela va à l’encontre des règles …
- Et alors ?! Les règles sont faites pour être transgressées ! Surtout aujourd’hui … Reimu ! Dans les temps anciens, la lignée Hakurei se perpétuait par les prêtres qui avaient droit au mariage, eux, nan ? Mais la situation a changé aujourd’hui !
- … Qu’est-ce que tu insinues ?
- J’aimerais que tu m’expliques où sont passés les héritiers mâles de ta famille, en fait. »

La prêtresse se dégagea le visage et toisa son interlocutrice avec un regard où colère et incertitude oscillaient. C’était clair que là, la sorcière avait été crue. Mais à ce rythme … Elle savait qu’il n’y avait qu’en taillant dans le vif qu’elle pourrait faire comprendre son message à Reimu. Car tant que la miko ne serait pas débloquée sur ce point-là, elle n’avancerait jamais. Et puis … De toute façon, la prêtresse n’avait jamais connu le moindre garçon portant le nom de la famille Hakurei, elle en avait bien conscience. Une phrase pareille, même si elle était cynique dans sa diction, n’avait pas pour visée de provoquer de la tristesse. Juste de faire un effet coup-de-poing nécessaire à ce que son amie se réveille.
« Ils ne sont plus là, pas vrai ? continua Marisa. Dans l’état actuel des choses, Reimu, je ne veux pas t’alarmer … Mais ta tradition ne fera pas long feu. Et Gensokyo suivra, tu le sais aussi bien que moi. C’est ça, le paradoxe. Pour la faire survivre … Il va bien falloir que tu te décides à ignorer ses règles.
- Tu crois que c’est facile …? rétorqua la concernée. Je sais bien que je suis dans une situation délicate, mais … Mais je ne peux pas me décider comme ça, sur un coup de tête !
- Un coup de tête ? Bordel de merde Reimu, tu l’aimes, oui ou non ?
- Ce n’est pas la question ! Si je décide sciemment d’ignorer les préceptes que mes ancêtres ont mis tant de temps à établir … Alors, quel honneur ferais-je à notre culte ? Je ne peux pas renier ça aussi simplement … Comprends-moi …
- Hm … Moi qui pensais que ça te torturait pas plus que ça …
- Peut-être, mais je ne peux pas aller directement à l’encontre de ces enseignements sans y réfléchir sérieusement. Ma mère, qui m’a appris elle-même l’extermination des youkais, m’a laissé un héritage que je ne peux ignorer. C’est comme ça.
- Et tu crois que ta mère aurait voulu que tu mènes une vie de privations et de solitude ? Tu crois franchement qu’elle désirait que tu restes malheureuse pour le restant de tes jours ?! »
Reimu resta sans voix, touchée par les mots de la sorcière. Celle-ci, qui lui avait lâché l’épaule, ne démordait pas de son idée et s’était exprimée avec pas mal de vigueur. Face à l’expression silencieuse de la miko, Marisa adopta une voix plus douce, adressant un petit sourire nostalgique à sa meilleure amie.
« Tu m’as toujours parlé d’elle avec passion. Je suis certaine que tu l’aimais de tout ton cœur, et qu’elle aussi, elle tenait à toi comme à la prunelle de ses yeux. Je ne pense pas qu’elle serait très heureuse si elle voyait que sa petite Reimu s’enterrait toute seule sous les responsabilités de son culte. Elle s’en voudrait, même. Et pour ça … Je pense que tu devrais faire un effort.
- … Comment tu peux affirmer ça ? questionna la prêtresse, dubitative. Tu ne l’as jamais connue.
- Ahah, c’est peut-être vrai. Et c’est sans doute vrai aussi que je ne sais pas ce que c’est, moi, l’amour d’une mère. Mais … Je ne fais que dire des choses que toi, tu sais. Essaie donc de me contredire, et tu verras.
- …
- Tu vois. J’ai raison. Ce qui n’a rien de nouveau ! »
Reimu renvoya son regard sur le pot de thé qui ne fumait plus, plongée dans des réflexions dont elle seule pouvait connaître la portée. Son interlocutrice la dévisagea, satisfaite de voir que ses paroles l’atteignaient. Il était difficile de faire parler la miko sur sa mère, la seule personne de sa famille qu’elle eût jamais connu. Mais avec Marisa, c’était plus facile. Elle était l’une des rares privilégiées à savoir de nombreuses choses sur Kimikya Hakurei, un nom qui était tombé dans l’oubli au fil et aux ravages du temps, et c’était la seule personne avec qui Reimu pouvait en parler librement. Même si celle-ci ne lui avait pas encore dit que c’était Shinki la responsable de sa mort, la sorcière savait qu’un beau jour, subitement, la mère de la prêtresse avait disparu en laissant pour dernier héritage à sa fille cette unique et mortelle Carte d’Incantation. L’Ultime Sacerdoce, dont l’utilisation était à éviter par tous les moyens nécessaires …

« … Elle voulait que tu sois heureuse, Reimu, reprit la magicienne. Elle a peut-être failli à sa tâche en se sacrifiant pour te laisser seule derrière elle, mais c’est pour que tu puisses vivre et apprécier chaque moment de cette vie qu’elle l’a fait. Alors, s’il te plait … En sa mémoire … Essaie de te battre pour ce qui compte réellement pour toi.
- Tu crois … Que je peux me le permettre ?
- C’est pas que tu le peux, Reimu. C’est que tu le dois. De toute façon … Tu sais bien … Que ta mère aussi a fait cette petite entorse au règlement, dix-neuf ans plus tôt, pas vrai ? »
Bon, pas « que » dix-neuf ans quand même, mais l’idée était là. Marisa sourit pour illustrer ses dires, tandis que la prêtresse ne savait plus quoi répondre. La sorcière lui secoua un peu l’épaule, pour la tirer de ses songes.
« Je pense que tu devrais suivre ses traces, mon amie. Elles te mèneront loin. Tu sais, les règles dont tu parles et qui limitent ta liberté ont été écrites il y a des siècles. Entre deux, le monde entier, et Gensokyo ont évolué. Les choses sont différentes aujourd’hui, et je pense que s’adapter aux circonstances, plutôt que de suivre bêtement ce qu’un vieux gâteux a dit en l’an tartempion, ça va devenir une nécessité. Que ce soit pour toi, ou ta tradition toute entière. Alors … Fais ce que tu sais faire de mieux. Laisse-toi aller ! »
La sorcière eut alors un éclat de rire alors qu’elle s’éjectait de la place pour esquiver la pêche que Reimu lui avait subitement adressée. Même dans ses moments de compassion, Marisa ne pouvait s’empêcher de balancer des conneries pour détendre un peu l’ambiance, et rarement à ses dépends. La prêtresse, qui ne lui en voulut pas particulièrement, se contenta de soupirer et la regarda nerveusement.
« Mais que dois-je faire, en pratique ? demanda-t-elle. Je veux bien … Essayer d’assumer ce que je ressens … Mais quelle attitude dois-je adopter envers lui ? Qu’est-ce que je devrais lui dire ?
- Ah ça j’en sais rien, c’est à toi de voir. C’est pas moi l’amoureuse, ici. Mais ce que je sais, c’est que si tu te dépêches pas, y’en a bien une autre qui finira par lui sauter dessus et l’emporter loin de toi. Et tu ne pourras presque plus rien faire. »
A ces mots, la prêtresse sentit un mauvais sentiment lui parcourir le dos. Luke … Aux bras d’une autre ? Elle n’aimait pas cette idée … Elle ne l’aimait vraiment pas … Mais si cela arrivait … A cette réalisation, Reimu comprit enfin là où Marisa voulait en venir. Alors … Si elle ne se dépêchait pas de reconnaître ce qu’elle ressentait pour lui … Et si elle n’agissait pas en conséquence … Son bonheur qui n’était pas si inatteignable que ça risquait de lui filer entre les doigts ?
Elle serra les poings, stressée. Elle qui avait déjà du mal à interpréter ses sentiments, qui n’avait jamais eu la moindre expérience en amour … Elle finirait par être pressée par le temps ? Cette perspective, qui lui était plus inconnue que quoi que ce soit d’autre, l’inquiétait. Et dieu savait que peu de choses effrayaient Reimu.
« C’est pour ça qu’il faut que tu te bouges, ma vieille ! affirma la sorcière. Si tu continues d’attendre que Luke fasse le premier pas, tu pourras patienter pendant encore bien longtemps ! Alors va vers lui … Et tu verras ! Ca te semblera sans doute même moins dur que ce que tu pensais !
- Et c’est toi qui me dis ça ? releva la jeune fille avec ironie. Toi, qui fais fuir tous les garçons à des kilomètres à la ronde ?
- Hey, ça n’a rien à voir ! »
En tout cas, ce n’était plus tabou, entre les deux qui échangèrent des éclats de rire. De toute manière, cela faisait belle lurette que la sorcière avait vu clair dans le comportement de Reimu. Maintenant, c’était à elle d’agir … Mission accomplie.
« Bref ! fit la magicienne. Ce fut la première et dernière fois que je te remontais les bretelles sur un sujet pareil. A présent, c’est à toi d’y réfléchir toute seule, comme une grande ! Et j’espère que tu ne me décevras pas !
- Rajoute donc une couche de stress … »
Elle ne put répondre à cette réplique que par un rire, et vint se rasseoir en face de son amie en reprenant son propre pot de thé à la main. Ainsi, la conversation put se reprendre, doucement, sur des bases bien différentes que celles que Marisa avait soudainement apportées. Il fallait dire que quand elle avait une idée, la sorcière ne laissait pas souvent le choix. Et cela serait indubitablement profitable, pour la prêtresse. Elle avait toujours été une amie sur qui elle pouvait compter. Et à l’épreuve du temps, elle ne faisait pas mentir cette phrase. Reimu se demandait combien de temps il lui avait fallu pour enfin le comprendre …

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Indice XVI : Les Cartes d’Incantation

( ♫ ) Beaucoup de gens m’ont déjà posé cette question. Après tout, c’est quelque chose qui fait presque partie inhérente de Gensokyo lui-même, à présent. Tout du moins, de ses habitants, et particulièrement des youkais. Mais c’est vrai : au juste, que sont les Cartes d’Incantation ?
Tout le monde sait, ou presque, que l’objectif de ces cartes est de permettre d’affronter son adversaire sans le mettre en danger de mort. En effet, le système utilisé limite de façon naturelle la létalité des attaques, en réduisant les dommages qu’elles infligent à une cible vivante de manière significative. Si toutefois les blessures graves et les coups mortels sont abrogés, les quantités de fatigue et de douleur restent inchangées. Ainsi, un Duel de Cartes ne se termine pas sur la mort d’un des deux adversaires : c’est celui qui possède la plus grande endurance, ou la meilleure esquive, qui triomphe. En revanche, tant que la cible n’est pas vivante ou organique, l’attaque d’une Carte d’Incantation peut s’avérer destructrice et venir à bout de n’importe quel obstacle. C’est ainsi qu’elles peuvent trouver de multiples usages, autres qu’en duel, pour peu que l’on sache les utiliser à bon escient.
Comment fonctionnent ces cartes, en pratique ? Le principe est relativement simple. Elles sont, dans les faits, le support dans lequel est inscrite « l’incantation » d’une technique. « Activer » une carte rend possible l’exécution de cette incantation ; « enclencher » cette carte, c’est exécuter ladite incantation. Mais la plupart du temps, en vérité, les cartes sont à usage unique et considèrent l’activation et l’enclenchement comme une seule et même étape. Dans tous les cas, il faut ensuite patienter pendant un « temps de refroidissement » pour pouvoir réutiliser la carte, et à plus forte raison, la technique elle-même. Ce temps n’est pas lié à la carte en soi, mais à son utilisateur : il est ainsi totalement inutile de synthétiser plusieurs cartes possédant la même incantation, une même personne ne pouvant pas activer deux fois la même technique sans attendre un minimum ! Ce discours technique peut paraître un peu rebutant, mais c’est ainsi que cela se passe en pratique … Maintenant, qu’est-ce qu’une incantation, exactement ?
C’est beaucoup plus simple que ce que l’on peut croire. En fait, c’est même tellement simple qu’un exemple parlera mieux que toute vaste théorie. Imaginez. Vous voici debout, dans une salle d’entrainement, et vous perfectionnez votre technique de combat à mains nues. C’est alors que, après tant d’efforts, vous comprenez enfin quel enchainement de mouvements est celui dont vous aurez besoin pour venir à bout de la plupart de vos adversaires. Néanmoins, cette suite de mouvements est compliquée, difficile à retenir, à exécuter, et requiert énormément de concentration et d’énergie. Mais ce qui compte … C’est que vous savez précisément comment la faire. Et c’est ça, l’incantation. Nulle autre que la théorie de la technique que vous avez mise au point !
Que ce soit une technique ainsi martiale, ou une attaque magique, tout est possible en termes d’incantations. Certaines peuvent être très compliquées, à un point tel qu’il ne serait même pas possible de les concrétiser sans ce support ! En effet, l’avantage majeur des Cartes d’Incantation, c’est leur automatisme. Comme réglée sur du papier à musique, la technique s’imprègne en vous, et s’exécute tout naturellement sans que vous n’ayez à réfléchir le moins du monde. En plus de cela, la dépense énergétique suscitée par une carte est bien moindre à celle qu’imposerait de faire l’incantation à l’état brut ! L’optimisation des Cartes d’Incantation allie donc vitesse et efficacité à ce niveau, ce qui en plus de l’automatisme, confère un avantage décisif face à un adversaire qui n’en possède pas. Et si encore, elles permettent de vaincre son ennemi sans le tuer, inutile de dire que Gensokyo a un besoin vital de ce système pour la sauvegarde de ses habitants. Elles permettent enfin l’apothéose des duels d’enfers de tir, la mise en résonance de l’esprit et du corps pour parvenir à un aboutissement grandiose des techniques de combat, et être capable d’en faire usage est symbole d’une grande maîtrise de soi-même.
Ce système est simple et instinctif pour les êtres profondément liés à la magie. Pour peu que l’on ait de solides et profondes connaissances en arts incantatoires, ainsi que beaucoup d’imagination et de fantaisie, une simple feuille de papier est nécessaire à la synthèse d’une carte. Mais cela devient une toute autre paire de manches pour ceux qui n’ont que peu ou pas touché à la magie au cours de leur vie … C’est ce qui explique pourquoi il existe si peu de cartes qui n’exécutent que des techniques purement physiques, et a contrario, pourquoi les êtres n’ayant jamais connu les mécanismes précis de la synthèse des cartes sont capables d’en produire sans aide extérieure. En d’autres termes, j’ai en quelques sortes rendu ce système universel … Ce qui s’est déjà retourné contre moi …
Le processus lui-même de la synthèse des cartes est difficilement explicable avec des mots. A vrai dire, chacun a sa propre manière de synthétiser une carte. Pour certains, il suffit d’incanter, méditer, se concentrer et insuffler sa magie au cœur de son support matériel. Pour d’autres, il faut étudier plus longuement, posséder un carré de carton plus solide, et avoir l’appui d’aides extérieures. Plusieurs artefacts de canalisation de l’énergie magique peuvent entrer en jeu pour d’autres méthodes encore, impliquant des rituels précis et ordonnés, mais tout ceci est très spécialisé et dépend de la personne qui souhaite créer sa carte. Comme je ne cesse de le répéter, la facilité de création d’une Carte d’Incantation est directement proportionnelle à l’affinité avec la magie que possède celui qui la synthétise.
Beaucoup d’autres questions peuvent subsister. Notamment, est-il possible que la carte synthétisée par quelqu’un soit utilisable par quelqu’un d’autre ? Dans la très large majorité des cas, non. Même si l’incantation est inscrite dans la carte, il est nécessaire pour l’utilisateur de la comprendre et surtout d’avoir les possibilités de la faire. Un être n’ayant aucune capacité magique ne pourra jamais se servir de mon Sceau Fantaisiste, par exemple. Malgré cela, cela reste possible pour quelqu’un à qui j’aurais expliqué le fonctionnement de cette technique. Mais c’est un peu plus compliqué que cela en a l’air.
Je vous ai expliqué l’essentiel. Il reste bien sûr d’autres aspects que nous pourrions explorer, mais ce serait long et fastidieux de développer l’intégralité de ce système que j’ai moi-même popularisé. C’est à vous d’en faire un usage judicieux si vous le souhaitez. Maintenant que je vous ai raconté tout ça … S’il vous plait, dites …
Pourrais-je avoir un petit don …?

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Indice XVII : Pourriture

Elle avait mal.
Terriblement mal.
Infernalement mal.
( ♫ ) La douleur était au centre de ses pensées depuis plusieurs jours. Elle était mordante, profonde, brûlante, glaciale, lancinante, en continu, par à-coups. Elle était si présente, si palpable, si accaparante qu’elle avait l’impression que le reste de son existence serait un châtiment insoutenable. Tellement puissante qu’elle l’empêchait jusqu’à se déplacer correctement, sa souffrance aveuglante finit enfin par lui faire perdre l’équilibre. Elle se rattrapa maladroitement alors que le sol se rapprochait vertigineusement de sa tête, et évita de s’assommer dans sa chute, n’ayant plus très bien conscience de ce qui l’entourait. Ce pic de douleur était le plus terrible qu’elle n’avait jamais eu à endurer. Elle était si atroce qu’elle avait plus que jamais envie de retourner au néant, pour ne plus avoir à rien ressentir.
Ses yeux encrassés de larmes sèches distinguèrent la paroi floue d’un mur. Poussant des gémissements à répétitions, gutturaux et exempts de toute signification, elle rampa jusqu’à cette surface verticale, et parvint en s’appuyant sur son bras droit à s’y adosser. Avec toutes les peines du monde. Elle respira profondément, espérant que la douleur finirait par s’en aller, pour redevenir supportable. Il n’en fut rien. Comme elle était assise, elle tourna son regard vague et agonisant vers le bras qui était accroché à son épaule gauche. Elle grimaça en le regardant, lui et les tâches sombres qui maculaient la manche blanche qui le recouvrait. D’un geste aussi hésitant que tremblant, elle tendit la main droite vers le rebord de cette manche, cette main droite qui lui obéissait encore. Elle découvrit le tout d’un geste unique, précipité.
Elle se mordit la lèvre en observant la vision qui lui était offerte. Son bras gauche était maintenant entièrement noir, un noir sale, un noir-grisâtre de charbon et de cendre. Des bulles remplies d’un liquide impossible à identifier infestaient la surface de sa peau, et s’y déplaçaient comme des rats se déplaceraient dans la cale d’un navire. Ces choses remuaient, allaient et venaient, gonflaient et désenflaient, en surnombre, de tailles différentes. Pire encore. Elles éclataient. Rarement, elles éclataient, pour laisser leur jus putride se répandre sur sa peau et infecter davantage de surface. Ces choses étaient vivantes et se nourrissaient de son bras pourri pour survivre, se multiplier, et la détruire à petit feu.
Ce bras qui était à présent creusé de sillons, de cratères, laissant émerger au milieu de sa putréfaction des veines et des muscles à l’air libre, ternis d’une couleur morte et pestilentielle. Sa main elle-même n’était plus que le résidu d’une paume craquelée, effritée, où deux appendices tordus et incomplets représentaient ce qui autrefois étaient son pouce et son annulaire. La douleur … était … insoutenable … Elle flamboyait dans cette pourriture, qui était son épicentre, grignotant comme un corbeau les restes de sa lucidité et de son esprit.
Elle regarda longuement l’abomination qui pendait de son épaule, pendant des secondes qui lui parurent s’étaler sur des siècles. Puis, comprenant non sans effroi qu’elle n’aurait peut-être bientôt plus l’occasion de faire quoi que ce soit, elle serra les dents et tendit la paume de sa main droite devant elle. Une forme étrange, lumineuse et faite d’énergie, se matérialisa entre ses doigts et elle l’empoigna fermement. Un impressionnant couteau de boucher, fait de magie, se retrouva au creux de son poing. Elle scruta son épaule avec un air dément, désespéré et souffrant à la fois. Puis, elle leva le couteau d’énergie, et dans un seul geste qui ne trouva aucune opposition dans sa folie, elle l’abattit furieusement sur sa douleur.
Un bruit mou.
Une chute organique sur le sol.
Un hurlement de mort qui résonna longtemps en échos …

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Indice XVIII : Dossier médical, extraits

Nom, prénom : Yakumo Luke
Espèce : Humain
Genre : Masculin
Date de naissance : --- ( estimation : 20 ans )
[…]
Récapitulatif des opérations et traitements :
- Mise sous ventilation assistée dès admission en bloc d’urgence.
- Chirurgie réparatrice des collatérales de l’artère temporale gauche.
- Chirurgie réparatrice des os du bras droit, incluant l’humérus, l’ulna et le radius, ainsi que de l’articulation du coude. Multiples fractures réparées et ligaments du coude restaurés.
- Chirurgie réparatrice de l’os temporal gauche. Fissures dans la boîte crânienne traitées.
- Extraction de deux corps étrangers de type balle de plomb dans l’épaule droite.
- Extraction d’un corps étranger de type balle de plomb dans l’aine gauche.
- Traitement sous morphine pendant plusieurs semaines.
- Application d’une crème de long terme contre les brûlures dans le dos.
- Prescription de comprimés de facteurs de croissance osseuse.
- Kinésithérapie de rééducation brachiale.
[…]
Tests et analyses sanguines :
- Taux d’hématies : inférieur à la moyenne [bénin]
- Taux de plaquettes : normal
- Taux d’éosinophiles : normal
- Taux de neutrophiles : normal
- Taux de basophiles : normal
Remarques : les tests de réponse immune aux agents bactériens et viraux nécessitant une protection vaccinale obligatoire ont révélé plusieurs lacunes immunitaires. Dans la mesure où le patient est originaire du monde extérieur, il sera peut-être nécessaire de le garder sous surveillance pendant un temps afin de détecter tout symptôme d’une possible infection aux souches à séroconversion retardée. Ce suivi sera fait en parallèle aux radioscopies régulières qui seront faites pour constater l’avancement de la régénération des os du bras droit.
[…]
Estimation du coût total de la prise en charge : 800 000 yens.

Eirin Yagokoro.

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 21 Juil - 20:20

La nuit était tombée depuis un moment.
Avec l’arrivée de l’été, elle mettait maintenant du temps à plonger Gensokyo dans le noir. Néanmoins, aujourd’hui, le temps avait été nuageux et ce manteau de grisaille avait un peu accéléré la mort du jour. Minuit … Une heure du matin ? C’était peut-être l’heure qu’il était quand un bruit sec venu de l’extérieur tira Luke de sa somnolence.
Le garçon grommela, se retournant dans son lit en esquissant une grimace ensommeillée. Il s’était facilement endormi quelques heures plus tôt, étant donné qu’il avait passé la journée à la chasse et avait eu un bilan très fructueux. L’effort avait été intense, et il s’était retrouvé plutôt claqué au crépuscule … Il s’était donc jeté sous les draps à peine sa toilette vespérale effectuée. Le repos du guerrier n’avait pas tardé à faire son office, et Morphée l’avait emporté sans lui demander son avis, en un laps de temps qu’il aurait été incapable d’estimer.
Il était donc éveillé, fatigué et crispé dans l’obscurité de son lit et de son appartement quand un deuxième son retentit soudain. Il redressa doucement la tête, allongé sur le côté droit sous la couette, sa joue frottant sur l’oreiller. Qu’est-ce que c’était que ça …? On aurait dit que ça venait de sa fenêtre … Il avait bien entendu fermé les volets, ainsi que tiré les rideaux, ce qui isolait son logis de l’extérieur. Un oiseau s’était peut-être posé sur le rebord, et s’amusait à frapper de son bec dans le bois ? Possible … Le bruit avait été agaçant en soi, suffisamment pour le réveiller en tout cas. Bruit qui se réitéra une troisième fois, après dix secondes de silence. Maudit pic-vert.
« Roh, sérieusement … maugréa le jeune homme, toujours dans le coaltar. »
Luke vira la couette qui le recouvrait d’un geste imprécis, et s’assit rapidement sur sa couche avant de se lever. Son lit surélevé était de style occidental, rien à voir avec les habituels futons. Par contre, étant donné le fait que la chambre était complètement plongée dans le noir, il s’arrêta avant à sa commode pour y allumer la lampe à huile qu’il y laissait toujours, à côté d’un tas de manuels biologiques bien empilés. Une lueur tamisée, orangée et chaleureuse envahit son appartement qui n’avait guère changé depuis la première visite de son amie sorcière. D’une démarche lasse mais assez rapide, il se rendit en deux pas à la fenêtre, et écarta les rideaux avant d’ouvrir le panneau vitré qui l’isolait de l’extérieur. Une nouvelle détonation, bien plus audible et claquante, retentit alors sur les volets de bois bloqués. Quoi que ce fût, il ne s’agissait pas d’un oiseau en fin de compte …
« Qu’est-ce que c’est que ça encore … »
Il désolidarisa les deux volets en relevant la petite barre de bois qui les liait, puis les ouvrit assez rapidement en passant la tête dehors. Un vent frais, accompagné des sons lointains et féériques de la contrée des illusions, l’accueillit. Mine de rien, ça faisait du bien, malgré l’heure. Il tenta d’observer autour, un peu déboussolé : à première vue, il n’y avait rien. Du moins, rien qui justifiait immédiatement les bruits de collision contre ses volets. Il attendit que ses yeux se réhabituent à l’obscurité pour essayer d’y voir plus net ; en effet, il n’y avait pas d’éclairage public au village humain, et la lune masquée se trouvait dans l’impossibilité de clarifier la situation. Ce ne fut que quand une légère voix s’éleva en contrebas qu’il put peu à peu prendre conscience de ce qu’il se passait.
« Pssst, je suis là ! Luke ! Tu me vois ? »
Il prit un air hébété en regardant fixement la rue qui se trouvait deux étages en dessous. Plissant les yeux, il put apercevoir une forme sur le sol … Elle lui adressait des signes de la main. C’était … Luke prit appui sur le rebord et se pencha, le visage ahuri, pour détailler au maximum la personne qui se tenait là, même s’il l’avait déjà reconnue de son inoubliable voix. Son petit sourire brillant à travers la pénombre, elle le regardait avec des yeux innocents, et un enthousiasme largement perceptible …
« Reimu ?! fit-il, stupéfait. Qu’est-ce que tu … »
Il se stoppa dans sa phrase, puis fit passer son regard de la rue à ses jambes. Il était, basiquement, … en slip et tee-shirt. Assistant à cette vue sensiblement moins romantique que la situation présente, il rougit presque immédiatement de honte, et s’éclaircit la gorge pour converser sa contenance.
« Res- … Reste là quelques secondes, je reviens … »

Il enfila son pantalon à toute vitesse, ainsi que sa veste laissée non loin. Bon sang, Reimu était toute proche, et à deux vêtements prêts, il avait été à poil ! Mais qu’est-ce que c’était que ce bordel … Pourquoi la prêtresse était venu le voir, là, maintenant ?!
… Il s’était écoulé beaucoup de temps depuis cette fameuse après-midi au village humain. Une des plus belles journées qu’il n’avait jamais vécues. A compter de ce jour, Reimu et Luke s’étaient revus plusieurs fois, passant le temps ensemble à discuter autour d’un pot de thé ou se promenant à travers Gensokyo, mais cette relation n’avait de cesse de se cantonner au qualificatif de platonique … Et la situation actuelle, qui n’était pas sans rappeler à l’adolescent une certaine pièce de théâtre quoique les rôles étaient inversés, ne l’aidait pas à se mettre à l’aise. Il ravala sa salive, faisant des pieds et des mains pour contrôler son hésitation, puis se présenta de nouveau à son balcon. Enfin, sa fenêtre.
« Je suis là … prévint-il. Qu’est-ce que tu veux me dire …? »
Il avait pas mal hésité avant de prononcer cette dernière phrase. Il aurait presque pu en paraître ridicule …
« J’aimerais te parler de quelque chose … répondit la jeune fille plus bas. J’ai essayé de te voir plusieurs fois aujourd’hui, mais comme tu n’étais jamais là … J’ai attendu que tu sois couché pour être sûre de te trouver. »
Au moins, elle n’y allait pas par quatre chemins, pensa-t-il. En tout cas, pour l’éveil, c’était réussi : il était parfaitement lucide, à présent.
« Je peux monter …? demanda-t-elle doucement.
- Ah … Attends, la porte de l’auberge est fermée de l’intérieur à cette heure. Je vais descendre pour t’ouvrir et … Euh … Ah ? »
Il se recula doucement, pris de court. Quelques secondes plus tard … La lumière émanée de la flamme sur sa table de chevet révéla à travers l’obscurité de la nuit, dans l’encadrement de sa fenêtre, le visage souriant et paisible de la prêtresse. La jeune fille posa ses mains sur le rebord inférieur du chambranle de bois, et passa la tête puis le buste dans l’ouverture d’un geste souple. Luke recula pour la laisser poser pied à terre, et émit un petit soupir quand il entendit les semelles de Reimu sur le sol de plancher. C’était dingue quand même, quand il pensait. D’abord Yukari, puis Marisa, maintenant elle …
Son appartement était la succursale d’un moulin ou quoi ?
Il étouffa un petit rire quand cette pensée lui traversa l’esprit, puis jeta un regard serein à celle qui lui rendait visite. La miko avait … un peu changé, depuis la dernière fois. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre que cette différence venait de la blancheur retrouvée des manches de sa tenue de prêtresse, qui était bien plus fraîche et immaculée que le grisâtre d’avant. Elle avait sans doute dû s’en procurer de nouvelles … Plusieurs mois après que l’attaque de Shinki ait réduit en poussière la droite qu’elle portait à cette époque … Hormis cela, elle était toujours dans son ensemble rouge et blanc, robe couvrant largement ses jambes et tenue nouée au cou par un foulard jaune. Et bien entendu, l’immortel nœud rouge qui ornait amplement ses cheveux, retombant derrière en longs rubans …
« C’est joli, chez toi … commenta-t-elle en laissant ses yeux noisette vagabonder sur le mobilier. Désolée pour l’entrée par effraction, mais c’était plus simple comme ça.
- C’est clair qu’il y a toujours plus simple que de passer par la porte … remarqua Luke avec un petit sourire. Enfin, installe-toi. Je vais allumer la lumière … »

( ♫ ) La prêtresse ne le laissa pas redire deux fois et, sans rien ajouter, prit une des deux chaises de la table centrale. Sur celle-ci, point de vase orné de fleurs ni de rond de dentelle raffinée, Luke n’était visiblement pas un adepte de la décoration de salon. C’est pourquoi la lampe à huile qu’il y déposa se sentit bien seule entre les deux interlocuteurs, et après le bruit d’un craquement d’allumette, filtra une lumière plus puissante mais toujours ténue dans la pièce de vie du garçon réveillé depuis deux minutes. Il s’assit alors face à Reimu, les paupières clignant fréquemment, et eut un petit soupir d’aise. L’atmosphère était calme, et paisible. Une légère fraîcheur venait de la fenêtre restée ouverte, les légers sons magiques du lointain l’accompagnaient, et les ombres de Reimu et de Luke se découpaient en grand sur les blancs murs qui les abritaient. Le tout, dans le bain de lueur orangée versé par la flamme dansante dans son ampoule de verre protectrice. Le dos contre le dossier de sa chaise, l’adolescent regarda la prêtresse en souriant doucement.
« Quoi que tu veuilles me dire ou m’annoncer, je suis là pour t’écouter … fit-il avec un faux air décontracté.
- J’aimerais savoir, Luke … Est-ce vrai, que tu as arrêté de rechercher l’origine de tes pouvoirs ? »
Il haussa les sourcils. Il s’était attendu à toutes sortes de choses, même les plus folles et invraisemblables, mais si on lui avait dit que Reimu aborderait ce sujet qui avait été enterré il y avait longtemps … Il fit mine de réfléchir un peu, puis toussota avant de mieux se caler dans sa chaise, comme pour montrer son attention.
« Oui, à la fin de l’année dernière en fait, répondit-il. Je ne sais plus si je te l’ai déjà dit, mais c’est un peu pour ça que Marisa et moi étions partenaires à cette époque. Comme je suis né dans le monde extérieur, et malgré tout avec des pouvoirs magiques … Bref. Mais nous n’avons rien trouvé de concluant, alors on a tout arrêté au moment où j’ai pris cet appartement, et quitté sa maison …
- C’est bien ce qu’elle m’a dit, donc … Hm. »
Il acquiesça, comprenant que la sorcière avait mis la prêtresse au parfum pour bien des choses. Et c’était tant mieux, au moins il n’avait pas besoin de tout réexpliquer en long, en large et en travers. Surtout en travers, c’était le plus dur.
« Donc, tu n’as toujours pas la moindre explication … A tes pouvoirs du fer ?
- … Non, aucune. Tout ce qu’on a appris, c’est que mon arrivée à Gensokyo m’a permis de mieux maîtriser ma malédiction. Le reste … J’aurais pu naître avec une maîtrise de l’eau ou la possibilité de me transformer en l’animal que je veux, que ça n’aurait pas fait une grande différence. Niveau explication … C’est toujours un énorme trou dans ma connaissance de moi-même.
- Et … ça te perturbe ?
- Hé ben … Pas plus que ça, au final. Bon, j’aimerais bien sûr savoir d’où je tiens cette capacité bizarre, et quelle aurait été ma vie si je ne l’avais pas eue mais … Au final, je suis tel que je suis et ça me suffit. Du moins, c’est ce que je me dis dans la mesure où je ne pense pas découvrir un jour tous les fondements de cette histoire …
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Je veux dire que j’ai tenté pendant un long moment de trouver un sens à tout ça, mais que je n’ai fait que me perdre en le cherchant. A force, je me demande si ça en vaut encore la peine. Alors je me suis fait une raison. « Pas d’espoir, pas de déception » … C’est un crédo que j’ai coutume d’appliquer.
- C’est drôlement pessimiste, dis donc … »
Il eut un petit rire nerveux. Sans doute plus autodérisoire qu’autre chose.
« C’est pourtant ce qui me fait vivre.
- C’est décevant.
- Il fallait pas avoir d’espoir !
- Mais je n’en avais pas en particulier ! »
Tel une grippe inoffensive, le rire que Luke contenait jusqu’à maintenant finit par contaminer Reimu. Il ne fallut guère de temps pour que les zygomatiques des deux jeunes gens s’emballent, pour emplir la pièce paisible d’une allégresse nocturne pendant quelques secondes. Sans être aussi excentrique et éclatant que les éclats de Marisa, mais bien plus léger et insouciant. Une heure du matin ou pas, l’ambiance était plutôt relaxante …

Une ombre passa devant la lampe à huile. Luke fronça les sourcils et regarda la forme qui était passée en virevoltant au hasard, et reprit son sérieux en remarquant qu’il s’agissait … d’un papillon de nuit. Voilà ce que c’était de laisser sa fenêtre ouverte … Enfin, ça aurait pu être pire, un moustique par exemple.
« Et donc, tu as complètement abandonné ? reprit la prêtresse. »
Il secoua légèrement la tête comme pour s’éclaircir les idées, puis considéra Reimu de nouveau.
« On peut dire ça … fit-il avec une pointe d’amertume. Il faut dire que ces derniers temps, je n’ai pas spécialement eu la tête à me consacrer à de telles recherches. Depuis que j’ai commencé à bosser la biologie, mes journées se résument à études, chasse, manger et dodo. Quand ce n’est pas une tarée qui se ramène pour foudroyer la voûte céleste.
- Et maintenant ?
- … De quoi, maintenant ? releva-t-il avec surprise.
- Hé bien, est-ce que tu te sentirais prêt à reprendre ce que tu as laissé tomber ? »
Luke commençait à comprendre doucement ce qu’elle était venue fabriquer ici. Même si au fond, il avait un peu du mal à y croire, et pensait qu’il comprenait mal. Il eut une expression confuse et se cala de nouveau dans sa chaise, les lèvres serrées.
« … Où veux-tu en venir …? s’enquit-il avec son air sceptique.
- Ce n’est pas assez évident pour toi ?
- Si, si ! Mais, d’un coup, comme ça … C’est soudain … »
Elle plongea son regard dans le sien, provoquant un tressaillement de sa part. Un peu éberlué face à ces yeux plein de détermination, Luke tordit les lèvres dans une moue nerveuse, mais ne cilla pas. Dans ses moindres aspects, il n’y avait pas de doute : Reimu l’impressionnait.
« Tu n’as pas répondu à ma question, reprit la jeune fille. Tu serais prêt à continuer, oui ou non ?
- … Je ne sais pas … Peut-être que oui … Mais je ne saurais vraiment pas où recommencer.
- Luke. Tu dois bien te douter que si je suis là, c’est pour quelque chose de bien précis. Et à ton avis, qu’est-ce que c’est ?
- De voir à quoi ressemble ma tête quand je suis tiré du lit à une heure du mat’ parce que quelqu’un s’est amusé à balancer des cailloux contre mes volets ?
- LUKE !! »
Il jugula l’explosion de rire qui vrombissait silencieusement en lui après cette élocution, puis calma le jeu rapidement. Il ne faisait pas bon vexer Reimu, et c’était réussi sur ce coup. Encore que, ce qui le gênait en l’occurrence, c’était que d’autres gens dormaient autour. Et même si les cloisons étaient plus épaisses que du papier à cigarette, ce n’était pas une raison pour risquer de se faire jeter pour tapage nocturne. Quoique ç’aurait été une bonne excuse pour aller squatter au temple Hakurei ?
… Mais à quoi il pensait, sérieux ?
« Si je suis là, c’est parce que j’ai envie de t’aider ! reprit la miko une fois le calme revenu. Marisa m’a bien conté que tu étais très impliqué dans ces recherches à cette époque, et … Elle croit que tu les as stoppées parce que tu es parti vivre ailleurs.
- Ah … Ah bon …?
- Oui. Et au fond … J’aimerais savoir, moi aussi. As-tu vraiment arrêté parce que tu le voulais … Ou parce que tu n’avais pas le choix ? »
Luke pinça les lèvres, mal-à-l’aise. La prêtresse ne cessait de lui poser des questions depuis tout à l’heure, et presque à chaque fois, il avait envie d’y répondre la même chose.
Je ne sais pas …

Le doute. C’était toujours dedans que l’esprit de Luke baignait.
Le jeune homme était d’un naturel à questionner le monde et chercher à en dégager des problématiques, là où des yeux normaux n’en verraient pas. Il se cantonnait toujours dans une optique d’incertitude, sûr de cette unique chose qui était qu’il ne savait rien. Etait-ce l’excuse qu’il s’était trouvé à sa timidité, ou bien une véritable façon d’être ? Ca non plus, il ne le savait pas. Et avoir une personne devant lui, cette personne qui faisait sursauter son cœur et lui imposait de donner des réponses claires et précises … Elle chamboulait complètement sa manière de penser. Quand il était avec son amie sorcière, c’était différent : Marisa dirigeait, sans véritablement lui demander son avis, et vivait à son propre rythme en essayant de l’accorder sur ce même tempo. Reimu, elle, tentait d’éclairer Luke en le faisant réfléchir à ce qu’il fuyait aveuglément : lui-même … Alors, pour une fois …
Autant essayer de jouer le jeu.
« … C’était parce que j’en avais assez.
- Assez ? De quoi ? releva-t-elle, surprise.
- De ne rien trouver. Je veux bien être patient, mais au bout d’un moment … Il faut savoir s’arrêter. J’avais d’autres choses à faire, d’autres horizons à explorer … Gensokyo à découvrir. Je voulais juste changer d’air. Et laisser Marisa tranquille avec ça. Elle aussi, elle en avait, des choses à faire … Et je ne voulais pas la ralentir. Je n’étais bon qu’à ça, au final.
- Hé bien … Je comprends mieux maintenant …
- Et qu’est-ce que tu viens me proposer, alors, au beau milieu de la nuit alors qu’il y avait tellement d’autres moments pour le faire ? De m’y remettre sérieusement, et de tenter de trouver un sens à tout ça ?
- Oui. »
Clair, net et précis. Reimu ne souffrait d’aucune forme de doute, elle : elle était forte, à la fois de ses bras et de ses convictions. Un esprit fort qui ne se posait pas de question existentielle et jugeait spontanément de ce qui devait être fait, ou pas … Mais était-elle pour autant, systématiquement, dans le juste ? Luke l’ignorait. Mais s’il y avait bien chose en quoi il croyait …
C’était qu’il valait mieux avoir une mauvaise idée que pas d’idée du tout.
« … Je vois … acquiesça-t-il. Néanmoins, comme je te l’ai dit, je ne sais pas où commencer. Je ne vois pas comment reprendre là où même Marisa a échoué …
- Vous avez déjà été à la bibliothèque du Manoir du Démon Écarlate ?
- Euh … Non, pas vraiment. En revanche, elle a déjà ramené des livres qui en venaient. Des emprunts à longue durée, qu’elle disait …
- Quand on commence une enquête où l’on n’a pas de piste, très généralement, on commence presque toujours par la grande bibliothèque. Demander conseil à Patchouli Knowledge est un des meilleurs moyens de commencer une grande aventure !
- Hm, c’est vrai … C’est bien ce qu’on a fait avec Marisa cet été, avec les incidents de Shinki. Mais j’ai pas pensé à demander … Il faut dire que cette grande dame est un peu … impressionnante.
- Je comprends. Tu n’as pas eu trop de mal à la comprendre, avec sa tendance à employer un haut vocable et à parler absurdement vite et faible ?
- Je suis du genre à demander aux gens de répéter, mais ça a été. De toute façon c’était Marisa qui dirigeait la conversation, donc bon … »
Elle acquiesça. Maintenant qu’il s’en rendait compte, Luke avait laissé passer une bien belle occasion d’en apprendre plus, sur ce coup-là. Mais il n’aurait sans doute pas eu le temps d’avoir de véritables informations … Après tout, au moment où ça s’était déroulé, la situation était déjà assez urgente.
Et au final, il n’avait même pas pu savoir qui était cette fameuse Sakuya.

« … Ok … T’as gagné, Reimu, s’avoua-t-il vaincu. Je vais replonger. C’est vrai, j’ai besoin d’en savoir plus sur moi-même … Et connaître l’origine de mes pouvoirs ne serait pas du luxe pour un début. Surtout qu’il y a de l’idée …
- Surtout que je compte t’accompagner.
- Ah euh … Vraiment ?
- Je n’aurais pas fait le déplacement sinon ! Quand je te dis que j’ai envie de t’aider, ce n’est pas pour faire les choses à moitié !
- Hé bien … Je ne sais pas trop quoi dire … Merci …
- Tu vois. Au final, tu as quand même dis quelque chose ! »
Il sourit, détendu. Quand même, il s’en était douté … Pour que Reimu débarque chez lui ainsi, sans prévenir et lui proposer tout ça, c’est qu’elle avait une idée derrière la tête. Et quelle bonne idée que de lui proposer de partir à l’aventure ensemble … S’il avait été moins coincé, il aurait sans doute pris les devants et l’aurait fait de lui-même.
Pas à une heure du matin, par contre.
« Bon, je vais sans doute penser à repartir, moi … fit Reimu, non sans regret. Je suis assez fatiguée quand même, et j’ai besoin de dormir de temps en temps.
- Et moi donc ! On se retrouve où, et à quelle heure demain ?
- Disons … Dix heures devant l’entrée du village ?
- Parfait ! Tiens … Il s’est posé sur ton épaule.
- De quoi ? »
Le manieur de fer sourit et pointa l’épaule gauche de Reimu. Celle-ci, intriguée, baissa son regard à cet endroit et fixa le papillon de nuit qui s’était placé au bord de l’encolure blanche de sa tenue. Elle passa quelques secondes à le considérer intensément … Puis abattit brusquement sa main droite dessus, l’écrasant sans sommation dans un gros « PAF ».
Le sourire de Luke se mut en une expression à mi-chemin entre la stupéfaction et l’incompréhension la plus totale, alors que souriant toujours à moitié, sa bouche restait ouverte dans un « Hein ? » silencieux. Il mit bien cinq secondes avant de se rendre compte de ce qu’il se passait, alors que la prêtresse essuyait son vêtement avec un air un tant soit peu nerveux, et se résolut enfin à baisser son bras qui était resté pointé vers elle dans un geste désormais aussi inutile que ridicule.
« Hé bien … Ce fut … violent ! dit-il, toujours confus.
- Je … ne supporte pas les insectes … expliqua nerveusement la prêtresse. Il en grouille partout … Surtout l’été, sous la réserve du temple … C’est une vraie calamité.
- Je vois … Je ne savais pas. »
Reimu Hakurei ? La grande prêtresse, sans crainte et sans reproche, avait peur des insectes ? C’était quelque chose qu’il fallait retenir, ça !
« Bien, je vais y aller Luke. A demain, et ne sois pas en retard !
- Pas moyen, t’en fais pas ! Bonne nuit … »
Ce fut sur ces entrefaites que, gratifiant le jeune homme d’un dernier et délicieux sourire, Reimu quitta son appartement. De la même manière qu’elle y était entrée. Le cœur encore battant dans la cage thoracique, le garçon leva les yeux depuis sa fenêtre et vit la sombre silhouette de la prêtresse volante se découper difficilement dans le ciel presque noir de cette nuit nuageuse. Débarquée au beau milieu de la nuit, comme ça … Et repartie de la même façon. A croire que tout ceci n’était qu’un rêve … Ce n’était pas ça qui allait le dissuader de se trouver, le lendemain, aux portes de son village. La miko avait raison … Il était hors de question pour lui d’abandonner ce qu’il avait un jour commencé.
Luke se sentit une raideur dans la nuque, et y porta négligemment la main dans une grimace. Il avait choppé le torticolis … Son cou ne devait pas apprécier le fait qu’il baisse et remonte en permanence la tête, quand il planchait sur ses livres de bio. Ou alors la position dans laquelle il dormait. Ca arrivait de plus en plus fréquemment ces derniers temps, il allait devoir faire un peu plus gaffe … Quand la contraction disparut, il soupira un bon coup, puis referma les volets ainsi que la fenêtre. Il ne lui resta plus qu’à éteindre les lampes à huile qui avaient continué leur combustion, juste avant de se déshabiller de ce qu’il fallait avant de se plonger sous les draps accueillants de son lit. C’était parti pour quelques sept heures de sommeil supplémentaires, ou huit, il en avait bien besoin …
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mar 24 Déc - 20:10

( ♫ ) … Sombre. Ténébreux. Obscur.
C’était bizarre. Tout était distordu, cassé, tortillé, ondulé, sinueux, et torsadé. Dans une peinture de jais se dépeignaient des volutes de couleurs verdâtres variables, telles des spirales empoisonnées, mouchetées de corrosion abyssale. Une pulsation régulière faisait enfler puis rétrécir, continuellement, cet univers d’inconsistance. A un rythme fou. Aucun repère, aucun objet, juste cette sensation de malaise à laquelle s’ajoutait la nausée. Et au beau milieu de ce rien, Luke. Flottant dans ce néant aux couleurs de pestilence.
Le jeune homme regarda tout autour de lui, les yeux tellement écarquillé qu’on aurait cru que ses deux globes oculaires allaient s’éjecter de leurs orbites. Si on l’avait vu sous un certain angle, on aurait pu croire qu’il était allongé. Mais étant donné qu’il n’y avait ni haut, ni bas ici, c’était difficilement concevable. Son dos était légèrement voûté, comme si un objet invisible le poussait par derrière à cet endroit. Il eut un glapissement étouffé de douleur, et grimaça : il avait mal. Son regard à présent froncé se rejeta sur ses bras. Ils étaient étendus, de part et d’autre de son corps, en croix. En y repensant, sa position était tout à fait digne d’une crucifixion. L’outil de torture était néanmoins ici absent, et aucune attache n’était visible sur son corps. Luke n’avait aucun clou ni même trou sanglant sur ses mains, sa souffrance ne venait pas de là. Elle était … Intérieure. Invisible. Comme tout le reste.
Soudain, un craquement retentit. Dans la même seconde, le jeune homme aspira brutalement de l’air avant de pousser un hurlement. Son dos … Son dos venait de se courber de manière abrupte et surnaturelle. D’un coup. Tout son corps était à présent contorsionné, dans une angulation générale qui devait avoisiner les quatre-vingt dix degrés. Alors que les larmes de douleur se mêlaient à son expression noyée de détresse comme d’incompréhension, son corps continuait de se tordre, se craquer. Comme tout le reste.
Il hurlait. Ses poumons expulsaient un air brûlant, et ses cris étaient déformés par les tremblements de ses muscles. Tous ses muscles. Ses cordes vocales, totalement hors de contrôle, modulaient une sinistre partition qui grimpait absurdement haut dans les aigus et retombait presque aussitôt dans le demi-grave habituel de sa voix. Ses bras, ses jambes, eux aussi se tordaient au rythme des battements du vide, à l’image du reste de son corps frénétiquement déformé. Comme tout le reste.
A chacun de ses cris, les spirales mortes semblaient danser, tourbillonnant de plus en plus vite, et se déplaçant dans le grand rien indolemment. Les pulsations, allant toujours au même tempo insoutenable, semblaient gagner en puissance à chaque coup successif. Sous le joug de ces heurts, le corps défiguré de Luke continuait de se craquer dans tous les sens, les sons associés aux frottements des os et des articulations couverts par ses râles agonisants. Il avait mal. Horriblement mal. Il avait de plus en plus de mal à respirer et ses cris perdaient en puissance en conséquence. Ses yeux n’étaient plus que le reflet d’un désespoir vide. Comme tout le reste.
Alors, Luke cessa de crier. Son dos, archi-voûté, cessa de se cabrer mais resta bloqué dans cette position impossible. Le reste de son corps avait fait de même … Et il ne bougeait plus, comme englué dans un ciment invisible. Ses yeux, vitreux, étaient restés ouverts sans ciller tandis que sa bouche entrouverte laissait échapper une plainte muette. Les volutes olivâtres qui virevoltaient dans l’espace, après quelques secondes de répit, plongèrent alors toutes d’un coup vers le jeune garçon. Enveloppant son corps inerte d’un linceul malade, ce fut comme si elles étaient irrésistiblement aspirées vers son inactivité. Luke absorba la fumée de peste qui le recouvrait, comme une éponge. Et alors que les secondes continuaient de s’écouler, dans ce néant malaisé, son corps inanimé fondit dans la noirceur de cet univers stérile, et disparut …
Comme tout le reste.

« … Pouah, aïe aïe … »
Luke souffla longuement, et se massa la nuque d’un geste plus ou moins inconscient. Il n’avait pas encore tout à fait compris qu’il s’était réveillé, mais cela n’allait pas tarder. Il était vautré sur le ventre dans son lit, comme il faisait tout le temps, la tête tournée vers la gauche. L’esprit dans le gaz, il bailla avec majesté, puis s’assit sans trop y penser sur sa couche. Alors alors … Aujourd’hui était un jour spécial … Du moins, il croyait …
… Ah oui, il avait fait un rêve bizarre. Il dormait paisiblement après une journée de rude labeur, puis tout d’un coup, Reimu s’était amusée à lui balancer des caillasses sur sa fenêtre. Il lui avait ouvert, puis elle était entrée, et lui avait proposé de …
« … »
Se rendant compte que ça n’avait pas été un rêve, Luke secoua vivement la tête et retira la main de sa nuque. Il se souvint de l’heure que Reimu avait fixée, et le lieu de rendez-vous, et paniqua l’espace de quelques secondes. Combien de temps avait-il dormi ?
Retrouvant rapidement ses sens, Luke bondit de son lit et partit à la fenêtre dont il ouvrit les rideaux. Entre les lames de ses volets, il pouvait voir clairement la lumière du soleil … Ouvrant le panneau de verre, il accéda aux protections de bois et les déverrouilla, révélant l’extérieur à ses yeux. Passé l’éblouissement provoqué par le passage du noir presque absolu à la clarté du jour, il vit que dans les rues du village, il régnait déjà une certaine activité. Bon, l’air était encore matinal, il y avait une chance qu’il ne soit pas trop à la ramasse … Mais comme il n’avait pas de moyen d’être précisément au courant de l’heure actuelle, il ne perdit pas une seconde et se rua vers sa salle de bain, bizarrement stressé. Aujourd’hui, il partait à l’aventure avec Reimu. Il n’avait aucune idée de ce que ça allait donner, mais c’était une occasion comme il n’en avait pas souvent, pour ne pas dire que c’était une première.
Dehors, la météo était au beau fixe. Les nuages de la veille s’étaient levés au cours de la nuit, ramenant le soleil estival baigner Gensokyo dans des températures douces. Bien qu’elles n’avaient rien de caniculaires, contrairement à l’année passée, surtout au cours de la matinée. Un léger vent frais soufflait dans les rues du village, rendant tout ceci agréable. Beaucoup de gens étaient donc en train de circuler dans la bourgade, tantôt s’occupant de transporter de la marchandise, tantôt faisant leurs courses au quartier marchand, tantôt se promenant simplement quand Luke sortit de l’auberge. Nonobstant sa légère anxiété, il se dirigea sans trop tarder vers le premier cadran solaire qui était affiché dans la rue, et à fortiori vers l’entrée du village. Mais, tout de même … Ne pas avoir l’heure à disposition, directement …
Il faudrait qu’il repasse à Kourindou, à l’occasion, et voie si Rinnosuké ne proposait pas de montres. Ce fut du moins la pensée qui lui traversa l’esprit quand son œil tomba sur l’ombre de l’aiguille murale. Neuf heures quarante-cinq … Niveau ponctualité, il avait toujours de bonnes performances.

Quinze minutes plus tard …
Luke aperçut une ombre dans le bleu du ciel. Il y avait quelques oiseaux qui passaient, parfois, mais celle-ci n’était largement pas assez petite pour en être. Il venait à peine de sortir du village … et se tenait debout sur une route de terre battue qui en partait. Ce qui avait toujours étonné Luke, c’était qu’il n’était pas entouré d’une muraille. On pouvait y entrer et en sortir facilement … N’importe qui pouvait passer. Il y avait donc si peu de surveillance, ici, avec toutes les youkais qui rôdaient alentours ?
Autour du jeune homme, quelques agriculteurs passaient parfois ça et là, aux commandes de charrettes qui transportaient diverses denrées venues des champs. Ce n’était pas encore la pleine saison des récoltes, alors les quantités étaient moindres. Bon, Reimu arriverait sans doute dans quelques minutes maintenant … Qu’est-ce qu’il allait lui dire, quand il la verrait ?
« … Ahem, salut Reimu ! Il fait beau n’est-ce pas ? … Y’aurais pas moins bateau, au menu ? »
Il se retourna et marcha quelques pas, cherchant une meilleure idée.
« Oh, comme tu es resplendissante aujourd’hui ! … Et vas-y, fais donc dans la subtilité … »
Ce genre de réplique, ça ne marchait que dans les livres. Enfin, les mauvais livres. Là, ça donnait juste une grosse et sale impression de rentre-dedans.
« Bonjour ! Tu as bien dormi cette nuit ? … Ouais, pas trop mal-
- Hé, ça va ? »
Luke sursauta et se retourna. Derrière lui, un … vieux berger le regardait comme s’il avait un extra-terrestre juste sous les yeux. Apathique, le garçon soutint son regard, bouche entrouverte et air éberlué. Houla … Il ne faisait pas bon de parler tout seul en plein air, à la vue de tous.
L’adolescent s’excusa rapidement et le doyen s’éloigna en maugréant dans sa barbe. Et les jeunes étaient bizarres de nos jours, et ils feraient mieux de faire des choses constructives avec leurs dix doigts … Un classique. Enfin. Luke s’en moquait. Parce qu’il avait un rendez-vous avec Reimu quand même !
Et ainsi, l’ombre qu’il avait vue tout à l’heure finit par grandir jusqu’à prendre allure humaine. Il ne fallut guère plus de temps pour que la prêtresse en personne se pose deux mètres devant Luke, dans un claquement silencieux. Il alla doucement à sa rencontre …
« Salut Luke ! fit-elle aussitôt. Il faut beau n’est-ce pas ?
- Héh ? »
Il fit un blocage pendant un instant, provoquant l’incompréhension chez la jeune fille.
« … Il ne s’est même pas écoulé dix secondes, et j’ai déjà dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? s’inquiéta-t-elle.
- Euh non ! se reprit-il. C’est rien, c’est juste … Pas important ! Hahahah ! »

Reimu haussa les épaules, toujours un peu suspicieuse. Les bizarreries comportementales de Luke n’avaient pas fini de l’étonner si elle les relevait à chaque fois. Elle poussa un petit soupir puis croisa les bras, regardant son interlocuteur en souriant légèrement.
« Je ne t’ai pas fait attendre ?
- Non, pas du tout. C’est plutôt moi qui avait peur d’être en retard …
- Bien ! Alors, tout est prêt ? »
Il acquiesça. Le jeune homme n’avait pas spécialement besoin de bagages, ses Cartes d’Incantation étaient toutes rangées dans sa veste neuve et il avait quelques rations à avaler dans les poches. Il était en forme et son anxiété s’était envolée maintenant que Reimu était là. Elle non plus n’avait pas de sac ou autre équipement, juste son sceptre de miko dont elle ne séparait apparemment jamais. Elle était …
… Luke fronça les sourcils en remarquant un détail. On aurait dit que … La prêtresse avait de petits yeux, ce matin. Ils étaient légèrement cernés de noir sous les paupières.
« … Ca va ? demanda-t-il, soudain inquiet. Tu n’as pas l’air d’avoir passé une bonne nuit.
- Euh ? »
Elle secoua légèrement la tête, l’air effectivement pas très réveillée. Son visage était creusé de petites fossettes soucieuses, et son regard manquait de sa clarté habituelle. Elle s’efforça de faire disparaître tout ça avec plus que moins de succès, et détourna les yeux avec un certain embarras.
« Ce … Ce n’est rien … fit-elle. C’est juste que ces derniers temps, je fais des cauchemars bizarres …
- Ah bon ?
- Oui … Toujours le même à chaque nuit … J’ai du mal à fermer l’œil à cause de ça.
- C’est bizarre … Qu’est-ce qu’il se passe, dans ces rêves ?
- … Ce n’est pas important. Oublie plutôt ça ! »
Il haussa les épaules, mais était encore une fois pris d’un doute. Qu’est-ce que Reimu pouvait bien lui cacher ? Cela piquait sa curiosité, mais n’entamait pas sa confiance en elle pour autant. Si la prêtresse voulait garder ça secret, c’était peut-être pour une bonne raison … Prêtresse dont le sourire s’élargit, juste avant qu’elle se lui tourne le dos et se mette à courir.
« Essaie de me rattraper plutôt ! lança-t-elle sur la route.
- Hein ? Hé, atteeeends !! » ( ♫ )
Trop tard, la jeune fille s’était déjà envolée. Esquissant une expression désabusée, Luke s’élança à sa poursuite aussi vite que ses jambes lui permettaient, c'est-à-dire pas grand-chose. Ce qui ne l’empêcha pas de frôler un paysan qui passait juste à côté et manquer de le renverser.
« Pardon !! »
Il préféra ignorer les noms d’oiseaux que le bonhomme lui adressait et tendit la main en avant. Sous l’impulsion de son esprit, une planche de fer commença à se matérialiser juste devant lui, pour être terminée en trois secondes … Puis il bondit, atterrissant en position sur son appui, et basculait de côté tout en s’accroupissant. Il saisit le bord droit du surf avec la même main, pour le faire remonter sans en lâcher les pieds. A présent penché dans les airs et contorsionnant son corps pour conserver l’équilibre, il décrivit un grand virage à quatre vingt dix degrés sur la gauche, tout en gagnant de l’altitude … Le tout, à haute vitesse. Luttant contre l’énergie centrifuge grâce à sa position, il braqua son regard vers Reimu qui s’éloignait déjà bien de lui.
« Okay, elle veut jouer à ça … marmonna-t-il. »
Il eut un rictus de plaisir, puis rétablit la position horizontale de sa planche en la faisant légèrement pencher en avant. A présent bien orienté, et toujours accroupi sur son appui dont il tenait maintenant le bord devant lui, il accéléra considérablement pour courser la miko avec toute la vélocité dont il pouvait faire preuve. Le vent lui fouetta les yeux alors qu’il traversait le ciel au-dessus des champs de blé, de riz et d’autres plantes et céréales diverses qui nourrissaient les bouches du village humain. Plus loin, là où Reimu filait, c’étaient les plaines puis la Montagne de la Foi. La voici qui bifurquait encore … Toujours sur la gauche. Luke grimaça en déviant sa trajectoire, manquant à chaque instant d’être éjecté de sa planche par la force contraire à son mouvement. Et voilà … Ils avaient contourné le village humain, et se dirigeaient à présent droit sur la Forêt Magique, ainsi que le Lac Ondin qui s’y profilait avec son naturel flegme. La grande montagne était à leur droite et ne projetait pas d’ombre sur eux : le soleil était dans leur dos. Le garçon serra les dents et donna de nouveau un coup d’accélération à son transport : décidément, Gensokyo cassait allègrement les plus courants préjugés sociaux. Qui était l’abruti qui avait dit que le masculin l’emportait toujours ?

Les arbres de la forêt défilèrent. Le monde était devenu une toile de couleurs floues et imprécises, qui n’avait rien à envier au plus grossier des Van Gogh. Si ce n’était que la vision, cela était déjà extraordinaire … Mais il n’y avait pas que cela, justement. Le sifflement du vent dans les oreilles de Luke lui donnait l’impression de s’être envolé pour une autre planète. L’air portait les notes guillerettes venues des quatre coins de Gensokyo, dans une partition incertaine mais pas moins envoûtante. Si la magie avait une odeur, le garçon en était sûr, elle avait entièrement empli ses narines et jusqu’à ses poumons. En attendant, c’était celle des fleurs et du pollen qu’il sentait, dieu merci qu’il n’y était pas allergique. Et cette adrénaline, cette pulsation qui le faisait frissonner et lui donnait le sentiment que des ailes lui avaient poussé dans le dos … C’était un véritable festival de sensations. Et alors qu’il fonçait à pleine célérité pour tenter de rattraper Reimu, il se redressa lentement sur son appui tout en conservant son équilibre. Et alors, rugissant de vitesse, Luke dépassa la Forêt Magique pour surplomber le Lac Ondin. Depuis la dizaine de minutes qu’ils avaient décollé, ils y étaient enfin parvenus. Ses îles se dressaient à sa surface ondulée et parcourue de courants brumeux, et plusieurs groupes de créatures volantes planaient à sa surface. Une seconde … Ils fonçaient droit dessus … Mais alors, ça voulait dire que …
« Wooow !! Wow, wow wow wow nooon ! »
Ce fut la meilleure transcription en mots possible de ce qui sortit de la bouche déchantée de Luke cinq secondes plus tard. A présent qu’ils étaient au dessus du lac, ils s’étaient fait inévitablement repérer par les youkai du coin. Rectification : Luke s’était fait repérer. Et tandis qu’une Reimu rieuse s’éloignait de la scène en filant tout droit vers l’île du manoir, le jeune homme se fit ballotter dans tous les sens par des nuées de projectiles venus de toutes part. Les esquivant sans la moindre grâce en se cramponnant à sa planche de fer, l’adolescent décrivait des courbes dans les airs sans réussir à répliquer convenablement face aux fées qui l’entouraient. Il aurait dû s’y attendre ! Mais il n’allait pas se laisser faire pour si peu …
« Bande de sales petites … »
Il plongea la main dans sa poche intérieure de veste, et en extirpa la première carte qui lui venait.
« Symbole Explosif … »
Activation. Alors qu’il envoyait la main droite en arrière et gardait la gauche sur sa planche pour se cramponner, une sphère de fer enfla près de sa paume libre pour prendre trois mètres de diamètre en quelques secondes. Ce après quoi, elle se ratatina à toute vitesse, jusqu’à devenir un gravier lumineux que Luke prit en main … Et, ajustant sa visée sur le plus gros agglomérat de youkais, envoya droit sur elles d’un geste vif.
« Sphère Hypercompressée !!! »
Enclenchement. Alors que l’attaque était arrivée toute proche de ses ennemies, la condensation d’air détonna dans une puissante onde de choc, balayant les fées pour un petit temps au moins. Profitant de l’ouverture et se protégeant de l’explosion par un bouclier métallique, Luke s’y engouffra dès que possible, et échappa aux tirs qui menaçaient de le faire tomber. Il fonça alors droit vers l’île, où Reimu se trouvait déjà, l’attendant …

Il y fut posé, le cœur en pleine course folle et les tempes noyées de sueur, quelques minutes plus tard. ( ♫ )
« Tu t’es bien débrouillé, félicita la prêtresse.
- Bon sang, mais c’est un sport national de laisser les garçons dans la panade, ici ?! trouva-t-il le temps de placer entre deux inspirations.
- Tu es le premier garçon capable de me suivre dans les airs que je connaisse. Difficile de qualifier ça de sport national … Mais ce serait mentir de nier que c’est amusant !
- Moi qui croyais être tranquille maintenant que Marisa me laisse du répit … Je n’ai pas fini d’en manger à ce que je vois … Enfin, c’était … génial !
- Allez ! Suis-moi donc plutôt que de gâcher ta salive. »
Luke n’eut ni l’envie, ni la force, ni le droit de protester. Reimu et lui marchèrent alors le long du large sentier qui fendait la forêt de sapins peuplant l’île, en route vers le manoir qui se dressait plus loin, ridiculement petit en comparaison du dédale qu’il abritait …
Passé l’excitation de la trépidante aventure qu’il venait de vivre, le rythme cardiaque de l’adolescent finit par reprendre des valeurs normales. Et alors qu’ils approchaient du portail, un peu plus loin … Une silhouette qu’il ne connaissait malheureusement que trop bien se profilait déjà. Il tiqua : ce n’était pas bon … S’il devait de nouveau faire tester sa capacité à encaisser les coups, ça risquait de mal finir …
Meiling s’avança vers eux alors qu’ils n’étaient plus qu’à dix mètres, bras croisés. Fort heureusement, elle ne semblait pas d’humeur particulièrement belliqueuse.
« Bonjour, Hong ! salua Reimu avec entrain.
- Bonjour à vous, Reimu et Luke. Je ne m’attendais pas à recevoir votre visite …
- Tiens, vous vous connaissez ? releva la prêtresse. »
Elle considéra le jeune homme, Meiling faisant de même. Sentant les yeux pesant sur lui, Luke détourna le regard, l’air chiffonné.
« … Oui … avoua-t-il sans grande conviction. Disons qu’avant les événements de la foudre ascendante, j’ai déjà plus ou moins tenté l’entrée par effraction, ici, et … Ca s’est terminé comme ça aurait dû.
- Meiling, espèce de brute ! réagit immédiatement la miko.
- Je ne faisais que mon travail ! contrattaqua la gardienne. »
L’adolescent s’autorisa un rire, ce qui détendit l’atmosphère avec efficacité. Cela commençait à remonter, d’ailleurs … Bientôt un an, qu’il avait affronté Meiling pour tenter d’accéder à la bibliothèque. Aurait-il une chance de la vaincre aujourd’hui, avec le temps qu’il avait eu de perfectionner sa maîtrise du fer ? Sans doute pas, en vérité …
« Enfin. Nous laisserais-tu passer, avec ou sans combat ? demande la prêtresse.
- Hm … La maîtresse ne m’a pas donné d’indication précise, pour aujourd’hui. Je suppose que vous êtes ici pour la grande bibliothèque ?
- C’est exact, confirma Luke.
- Alors je vous en prie, entrez. Mais tâchez de rester discrets, ou cela pourrait vous coûter cher.
- Ca tombe mal, je manque de donations en ce moment. C’est entendu ! »
Sur ces dernières paroles de la miko, Hong revint à son poste sans plus s’opposer à leur progression et le duo s’envola sans attendre par-dessus le portail. Il ne leur faudrait guère plus de temps pour rejoindre la porte du manoir petit dehors, grand dedans, et s’engouffrer dans ses longs et sombres couloirs …

« La voie est libre ? demanda Reimu.
- Affirmatif. Pas un gramme de fer circulant par-là ! »
Le don de perception du fer de Luke était quand même sacrément pratique. Grâce à lui, ils pouvaient détecter toute forme vivante dans un large rayon autour d’eux, et à posteriori, toute patrouille de gardes susceptible de leur tomber dessus. Si cela faisait près d’un an que le jeune homme s’était confronté à – ou plutôt, s’était fait démolir par – Meiling, sa première et dernière visite du manoir était bien plus récente. Il reconnaissait vaguement le chemin que la miko lui faisait emprunter, bien que les galeries se ressemblaient beaucoup.
« Comment vous faites pour vous y repérer, ici ? s’enquit-il.
- L’instinct, répondit Reimu.
- … Tout s’explique ! »
Pas besoin de chercher plus loin, à Gensokyo. Aussi cartésien Luke pouvait être, cette affirmation lui suffisait.
« … D’ailleurs, Marisa t’a-t-elle détaillé le système des Cartes Couplées ? demanda-t-il peu de temps après.
- Hm, non justement. Je n’ai pas pensé à lui en demander plus … Ca m’était sorti de la tête …
- Quand on aura le temps, il faudra qu’on se penche un peu dessus ! Ce serait sympa de tenter de coupler tes techniques aux miennes …
- Pourquoi pas ! En attendant, nous sommes arrivés. »
Et effectivement, la grande double-porte donnant sur Voile se dressait devant eux, faiblement éclairée par le peu de lumière assurée dans les couloirs par les chandeliers fixés aux parois. Et c’est sans se faire prier, ironiquement, que Reimu poussa le double-battant avec grâce pour leur permettre d’y entrer. Une fois encore, comme tant d’autres occasions, l’immensité de Voile s’offrit aux yeux de ses visiteurs …
Comme d’ordinaire, l’ambiance à l’intérieur était d’une obscurité inégale qui rendait les étagères semblables à de grandioses murs reliés. Les livres aux couleurs sans doute variées y trônaient en surnombre, comme sans fin, accueillant leurs pèlerins dans ce temple de la connaissance dévoué à la divinité Savoir. Et c’était vers la lumière que ceux-ci se dirigeaient. Celle des orbes lumineux suspendues dans un coin éculé de cette forêt de papier et de cuir, à peine visible au-dessus des gigantesques parois du labyrinthe.
Lumière qui fut atteinte en relativement peu de temps. Luke papillonna des yeux : les écarts de luminosité étaient remarquables ici, peut-être un peu trop. C’est pourquoi il attribua à un tour de sa vision le fait qu’il ne vît personne installée à l’aire de lecture, une fois arrivé sur place. Sauf que non, ce n’était pas un problème de vue. Il n’y avait vraiment personne.
« … »
Reimu et Luke, qui étaient côte à côte, se considérèrent du regard. La situation était … inhabituelle. Et le jeune homme le comprit bien vite dans la perplexité que les yeux de la prêtresse affichaient, même s’il n’était venu qu’une fois en ces lieux. La question que tous deux se posaient à présent, et qui n’avait pas besoin d’être énoncée, n’allait cependant pas restée éternellement irrésolue.

« Vous cherchez mademoiselle Patchouli ? »
( ♫ ) Luke leva la tête vers la silhouette qui s’approchait depuis les étagères dispersées. Il l’avait sentie arriver, mais ce n’était que maintenant qu’il y prêtait une réelle attention. Une chevelure d’un rouge framboise tombait majoritairement dans le dos de la nouvelle arrivante, mais quelques mèches conservaient la bravoure de passer par devant ses épaules. Ce ne fut néanmoins pas ce qui retint l’attention du jeune homme, pas plus que le fait qu’elle porte une robe semblable à un uniforme noir, surmontant un habit blanc aux épaules renflées, aux longues manches et noué d’une cravate pourpre. Ce n’était pas non plus les yeux tout aussi rouges de cette jeune femme, du moins jeune d’apparence, et surtout pas la pile de grimoires qu’elle portait à grand-peine au bout de ses fins bras tendus vers le bas. C’était plutôt les deux paires d’aile de chauve-souris qui encadraient son allure … Une qui se situait dans son dos, au-dessus de ses épaules, et tout particulièrement une qui était implantée au sommet de sa tête, à l’arrière. C’était presque semblable à l’aile qui ornait celle de Tokiko.
D’ailleurs, en y réfléchissant, ce n’était pas la première fois que Luke voyait cette personne. Mais où l’avait-il aperçue, déjà ? Cela remontait à un moment …
« Hé bien oui, nous la cherchions … soupira Reimu tout en s’avançant dans l’aire de lecture. Sais-tu où nous pourrions la trouver, Koakuma ? »
L’intéressée posa la lourde accumulation des dix grimoires qu’elle supportait sur la table, et soupira à son tour, un peu hors d’haleine. Visiblement, elle était au boulot depuis un moment.
« Mademoiselle Patchouli s’entretient actuellement avec la maîtresse du manoir … répondit-elle. Je n’ai aucune idée de quand elle reviendra, malheureusement. Elle m’a chargé de réunir plusieurs ouvrages en attendant … »
Reimu eut un petit sourire. Du Patchouli tout craché. En regardant les titres des grimoires en questions, elle remarqua qu’il n’y avait pas que cela dans la pile.
« Sur quoi travaille-t-elle en ce moment ? s’enquit-elle.
- Histoire de la Magie … Elle est en plein dans l’écriture d’une nouvelle thèse sur l’énergie magique en général, et fait énormément de recherches. Ca n’en a pas l’air, mais c’est épuisant !
- Je te crois sur parole. En attendant, on est un peu coincés … »
Luke s’approcha à son tour, détaillant les livres sur la table. Après que Reimu ait prononcé ces termes, il toussota.
« Bonjour à vous … Dites, on ne se serait pas déjà vus quelque part ?
- Bien le bonjour, et en effet, ce n’est pas la première fois que l’on se rencontre. Vous étiez avec mesdemoiselles Reimu et Marisa quand vous m’avez battue, lorsque j’étais possédée.
- Ah … Ah oui, ça remonte ! Enfin, désolé pour tout ça, d’ailleurs …
- Il n’y a pas de quoi. »
Luke était un peu rassuré. A Gensokyo, il ne faisait pas bon de se faire des ennemis rancuniers. Il n’avait d’ailleurs que peu de souvenirs de cette première confrontation aux pouvoirs des Arts Maudits … Peu de bons, en fait.
« Bien ! reprit la miko. Quoi qu’il en soit, Luke, je te présente Koakuma. C’est l’assistante de Patchouli.
- Enchantée de vous rencontrer de nouveau, fit la démone en ponctuant l’élocution d’une courbette.
- Moi de même ! répliqua Luke en faisant autant. »

Reimu regarda autour, promenant son regard sur l’étendue vertigineuse des ouvrages séculaires qui était tassée dans les bibliothèques. Tout était relativement bien rangé, si on exceptait les piles de livres qui gisaient parfois au pied des étagères. La démone avait des raisons d’avoir du travail …
« … D’ailleurs Koakuma, est-ce que tu pourrais nous donner un petit coup de main ? proposa-t-elle soudain.
- Euh, à propos de quoi ? s’inquiéta la concernée. C’est-à-dire que, je suis assez occupée …
- Pas grand-chose ! Nous sommes simplement à la recherche d’informations sur le pouvoir de Luke, en vérité. Alors, est-ce que tu sais s’il y a quoi que ce soit qui traite des pouvoirs du fer ici, ou quelque chose d’affilié ?
- … Hm … »
Koakuma se mit à réfléchir, prenant son menton entre son pouce et son index. Les deux personnes qui lui faisaient face durent attendre quelques dix secondes, avant que les yeux rouges de la démone ne se posent à nouveau sur eux.
« Ca me dit quelque chose.
- Vraiment ? Excellent ! se réjouit la prêtresse. Pourrais-tu nous indiquer quels livres nous devrions fouiller ?
- Hé bien, je vais essayer … Je n’ai que vaguement entendu mademoiselle Patchouli parler de ce genre de magie, et c’était il y a longtemps. Mais si je me souviens bien, c’était dans la catégorie des légendes et mythes …
- Légendes et mythes ? releva Luke, surpris. Mes … mes pouvoirs relèveraient donc de quelque chose d’aussi mystique ? »
Koakuma haussa les épaules.
« Je ne suis pas la personne à qui il faut poser cette question. Quoi qu’il en soit, suivez-moi, je vais vous mener là où il faut … »
Luke sourit légèrement, emboitant le pas à l’assistante avec Reimu. Hé bien … S’il avait su que ce serait si facile, il serait directement venu ici avec Marisa quand il en avait encore l’occasion ! Enfin, il ne valait mieux pas crier victoire trop vite … Ils étaient encore loin d’avoir appris des choses, et si les pouvoirs du fer étaient catégorisés dans les légendes, c’était qu’il devait y avoir une bonne part de mystère dans les écrits qui y attenaient. Ce serait un début, quoi qu’il en soit …
Koakuma les mena à travers les étalages de la grande bibliothèque. Sur le chemin, ils croisèrent quelques groupes de fées, d’ailleurs. La patrouille dans le manoir se faisait toujours, même ici, et ce n’est que grâce à la présence de l’assistante que le groupe n’était pas attaqué à vue. Au bout d’un petit moment de marche, car la jungle de l’érudition était aussi étendue que dense, la démone s’arrêta devant une vaste étagère dont les livres étaient globalement semblables aux autres. Hormis leur âge apparent, qui semblait plus vieux que la moyenne. La reliure des ouvrages était bien plus abîmée que les autres, et certains titres étaient même effacés de la tranche …
« Hm, voilà … fit la fille aux cheveux rouge. A présent, je ne saurai trop vous dire où chercher …
- Jetons un œil, énonça le jeune homme. »
Et il commença à s’élever de plusieurs mètres dans les airs. Reimu eut un petit rire en le voyant sur sa planche de métal, puis le suivit très vite à l’aide de ses propres pouvoirs. Koakuma les regarda faire, un peu hésitante … Puis roula des yeux ; après tout, le travail pouvait bien attendre un peu.
C’est ainsi que le trio se retrouva à diverses altitudes, et commença à fouiner parmi les nombreux étages de la section des légendes. Les œuvres exposées traitaient de sujets divers et variés, qu’il s’agisse de mages des temps anciens, de contes du monde occidental et d’autres régions du monde entier, ou encore d’arts qui n’étaient plus utilisés. Tout était vraiment très varié, tellement que parfois cela n’avait plus qu’un lien très lointain avec la magie. Il fallait parfois même ouvrir les livres pour voir de quoi ils parlaient à cause de l’effacement des reliures … De quoi entamer la volonté d’un investigateur seul. Heureusement, ils étaient trois, et le travail d’écumage de la section se mit très vite en marche.

« Hé ! Je crois que j’ai trouvé quelque chose ! »
La voix de Reimu tira Luke de ses recherches, alors qu’il s’apprêtait à sortir un nouveau pavé de son encoche. Cela faisait déjà un bon moment qu’ils fouillaient les lieux, si bien que le jeune homme avait oublié sa notion du temps. Il fallait dire qu’entre deux, il s’était perdu sur plusieurs ouvrages qui l’avaient retenu plus longtemps que prévu, comme ensorcelant son esprit … Et c’était sérieusement ce qu’il avait pensé. En attendant, toutes ces choses fascinantes étaient à mettre de côté, car Reimu lui faisait de grands signes en contrebas et il n’avait pas l’intention de lui poser un lapin !
« Qu’est-ce que ça dit ? »
Le trio se rassembla autour du livre que Reimu avait dans les mains. Large, haut et tout aussi volumineux, il était intitulé « Aux origines des forces mystiques » ainsi que c’était rappelé en tête de chaque page. Il était manuscrit et relié par du simple tissu, témoignage incontestable de sa vétusté. La prêtresse le manipulait avec précautions sous les yeux inquisiteurs de Koakuma, et s’était arrêtée sur une page où de nombreuses façons d’utiliser la magie étaient énumérées. Plus précisément, cela traitait d’une utilisation innée de la magie. Et parmi les propositions longuement détaillées et sans fin …
« Regarde ici, fit-elle en pointant du doigt.
- … Pouvoirs du fer … lit Luke à haute voix. »
C’était là, en toutes lettres. Le titre surplombait une cascade de phrases, écrites avec le plus grand soin dans une encre si vieille qu’elle était devenue marron. Le paragraphe, long, se prolongeait sur la page suivante et sans doute bien plus après. Ce n’était néanmoins pas vérifiable tant que Reimu ne tournait pas davantage les feuilles de l’ouvrage, et elle n’allait pas le faire avant d’avoir lu de manière audible ce qui les intéressait. Ce à quoi elle s’attela, peu de temps après l’intervention de Luke.
« Comme ces lignes ne se lassent de le répéter, il est manifeste que l’une des préoccupations majeures des mages des temps anciens intéresse la maîtrise plus ou moins aboutie des éléments primordiaux de notre univers. Il est commode d’énumérer les quatre éléments d’Empédocle, objets de nombreuses écoles de sorcellerie et de théologie, ou encore les cinq éléments chinois du Wuxing. L’un de ces derniers a été tout particulièrement retenu par les premiers pratiquants de ce que l’on nomme aujourd’hui l’élémentalisme. Il s’agit du tout premier xíng, le Métal, fréquemment associé de manière systématique à l’Or.
Ce n’est néanmoins pas à l’or que nous nous intéressons, mais à un tout autre matériau qui fut parmi les premiers maîtrisés par les adeptes de la magie. En remontant aux temps immémoriaux, l’humanité ne comportait que peu de membres capables d’identifier et de séparer les métaux les uns par rapport aux autres : aussi cette maîtrise était qualifiée de « Pouvoirs du métal ». Elle ne concernait pourtant qu’une seule et unique substance : le Fer, ce métal abondant aux propriétés étonnantes, et aux applications multiples qui ont fleuri dans l’imaginaire des grands savants de notre histoire.
Les pouvoirs du fer, tels que nous les désignerons dans la suite de ce traité, se démarquent significativement des écoles orthodoxes de l’élémentalisme en cela que leur utilisation ne relève pas d’un apprentissage conventionnel. Il n’existe aucun moyen connu d’assimiler la connaissance nécessaire à leur usage ainsi que les procédés magiques qui sont mis en jeu, et pour cause : tout ceci ne fut jamais enseigné. Seuls les dépositaires de cette force mystique, dont la transmission de génération en génération demeure de modalités inconnues, savent comme par instinct en faire usage. Par cela, on conclut que les pouvoirs du fer entrent dans la catégorie des pouvoirs dits innés.
Les manifestations de ces forces mystiques se traduisent de manière tout à fait caractéristique. De par sa simple volonté, l’utilisateur des pouvoirs du fer est capable de se transcender temporairement, altérant son propre corps en fer dont il est capable de faire usage à loisir. A cet avantage vital est ajouté la capacité de prendre en possession le fer existant à l’état naturel, dans l’entourage proche du mage, et de le mouvoir dans une liberté presque totale. Cette acquisition complète d’un élément aussi important dans la constitution de notre monde a placé les pouvoirs du fer dans une catégorie mystique de la magie. A tel point que l’on ne retrouve que très peu d’ouvrages traitant leur existence de manière sérieuse … »

Cela continuait encore, après. Mais tout ce qui était traité était bien peu passionnant, et difficile à comprendre. Reimu s’interrompit rapidement, et releva la tête, troublée. Tout autant que l’était Luke.
« … Mais ça … Ca ne correspond pas à mes pouvoirs, ça … balbutia-t-il, perdu.
- En effet … confirma la prêtresse. Où est passée la partie sur la transformation d’air en fer ?
- Et d’où sort cette histoire de transformation du corps en métal ? J’ai jamais pu faire ça, moi ! »
C’était déroutant. Le livre avait pourtant donné l’exacte titre des pouvoirs dont le jeune homme était dépositaire … Mais la description-même de ces pouvoirs divergeait de ce qu’il connaissait. Il n’y avait que la manipulation de fer naturel qui était en adéquation avec leur objectif. Du reste …
« Tsss, quelle déveine … soupira Luke. On était venus chercher des réponses, et au lieu de cela, on trouve d’autres questions. C’est ennuyeux …
- En effet … Je suis curieuse à propos de cette histoire de transmission de générations en générations, notamment … souleva la miko. Alors Luke, ça voudrait dire que si tu possèdes ces pouvoirs, c’est que quelqu’un te les a donnés ? »
Le concerné rouvrit les yeux, surpris. Hey, ce n’était pas bête du tout, ce qu’elle disait là … A vrai dire, le vocabulaire et les tournures si hautes perchées de l’ouvrage l’avaient tellement perdu au cours de l’oraison qu’il n’avait pas retenu ce détail. Pensif quelques instants, il se replongea dans ses plus anciennes mémoires.
« … Je n’ai pas vraiment le souvenir de cela … finit-il par concéder. Si un jour, quelqu’un était venu me voir pour me donner ces pouvoirs, je l’aurais retenu … Cela dit, il reste l’hypothèse que l’un de mes parents me les ait confiés à la naissance.
- C’était à cela que je pensais. Tu disais bien que tu ressentais ton sixième sens depuis toujours, n’est-ce pas ?
- Oui. Après, je n’ai pas tous mes souvenirs non plus, mais je suis presque sûr d’être né avec cette chose en moi … Ou alors qu’elle m’ait intégré peu de temps après avoir vu le jour. Mais, honnêtement dit … Je doute fortement que ce soit un de mes parents qui me les ait transmis. Pour mon père et ma mère, tout comme pour le reste du monde, j’étais anormal. Et personne, pas même eux, n’a jamais pu m’expliquer l’origine de cette anomalie. Et c’est pas faute d’avoir demandé …
- Je vois … »
Luke avait bien plus de facilités à évoquer son passé qu’avant. C’était largement perceptible, quand la jeune fille s’évoquait les expressions qui avaient lacéré son visage lors de son récit du mois précédent. Cela avait indubitablement dû l’aider à surmonter tous ces traumatismes, et accepter cette part d’ombre qu’il cachait jusqu’à présent.
« Et puis … C’est un peu cru dit comme ça, mais pour le peu que je me souviens d’eux, l’idée que l’un ou l’autre aurait pu être mage un jour me semble totalement improbable. Je n’hérite pas mon scepticisme de n’importe qui ! rajouta-t-il sur un sourire.
- Je te crois. Toujours est-il que nous n’avons pas réponse à notre question.
- Ouaip. Pas moyen de savoir qui aurait pu me donner ça !
- Et il y a autre chose. Comment expliquer la différence évidente qu’il y a entre la réalité de tes capacités magiques, et la théorie qui est écrite dans ces lignes ? »

Koakuma, qui se tenait debout à côté du duo en pleine conversation, décida enfin de sortir de son mutisme et toussota.
« Si je puis me permettre … Je pense qu’il est possible qu’au fil des âges et des passations, la nature des pouvoirs du fer ait en quelques sorte muté. Ce qui expliquerait le changement de substrat de cette conversion, passant du corps de l’utilisateur à celui de l’air qui l’entoure.
- C’est pas bête … avoua Luke. Mais dans ce cas … Depuis combien de temps les pouvoirs du fer se baladent-ils dans la nature ? Et sont-ils les seuls qui existent ? J’en serais le seul héritier, aujourd’hui …?
- … Je suis bien incapable de répondre à ces questions ! modéra la petite démone.
- C’est pour cela qu’il vous serait davantage profitable de venir me consulter que d’accomplir vos investigations à l’aveuglette. »
Koakuma sursauta, et un grand sourire s’invita sur le visage de Reimu. A l’angle de la bibliothèque devant laquelle ils se trouvaient … Une certaine magicienne aux cheveux violets était apparue, gros grimoire sous le bras et air las à l’appui. La démone se retourna et fit face à sa maîtresse, paniquée par sa prise en flagrant délit de tirage au flanc.
« Je ne faisais qu’aider ces visiteurs, mademoiselle Patchouli ! s’excusa-t-elle.
- C’est parfait. En attendant, j’apprécierais que tu en termines avec la tâche que je t’ai confiée, asséna la lectrice sans intonation d’aucune forme. Je me charge de la suite, dorénavant.
- B-, bien ! »
Et sur ce, Koakuma partit au pas de course dans une nouvelle direction de l’inextricable bibliothèque. Luke se gratta la nuque, un peu mal à l’aise.
« Vous la remercierez pour nous, s’il vous plait …?
- Je n’y manquerai point, assura la magicienne. Veuillez me suivre, je vous prie. »
Il acquiesça sans objecter, bien content que la célèbre écrivaine accepte de leur accorder une audience, et bien évidemment Reimu suivit. Le petit cortège serpenta une fois encore à travers les allées, prenant le chemin contraire que les deux humains avaient emprunté tout à l’heure. La bibliothécaire finit par les conduire à son aire de lecture, où sur la table étaient toujours posée la pile de livres que la petite démone avait réunis jusqu’à présent. D’un geste simple, la maîtresse des lieux invita ses deux visiteurs à s’asseoir. Ils prirent donc place dans leurs chaises, tandis que la mage faisait de même, posant son fardeau littéraire sur la surface boisée et polie du meuble central. Quoi qu’en s’en dise, elle n’avait pas l’air très différente de l’habitude. Semblant fatiguée, parlant toujours aussi faiblement et rapidement, Patchouli Knowledge était fidèle à elle-même. Elle étouffa une légère quinte de toux, puis regarda le couple qui lui faisait face.
« Je vous écoute, entama-t-elle. Qu’êtes-vous venus chercher en ces lieux, à la section mythes et légendes ? »
Luke et Reimu s’attelèrent à détailler au maximum l’objet de leur visite à Voile. Silencieuse, la dame écouta avec attention la description des pouvoirs du jeune homme, les questionnements mutuels que tous deux se posaient vis-à-vis de leur origine, ainsi que le résultat des courtes recherches qu’ils avaient pu faire grâce à Koakuma pendant ce temps. Cela ne dura pas plus de cinq minutes, à l’issue desquelles Patchouli se reprit.
« Vous ne devriez point prêter trop d’importance à ce que vous avez lu tout à l’heure, affirma-t-elle d’un ton fatigué. La partie réservé aux mythes et légende ne contient que peu d’ouvrages dont la véracité des propos est confirmée. Le livre que vous avez parcouru tout à l’heure n’est qu’œuvre de pure spéculation.
- Oh … Ca veut dire qu’on a fait ça pour rien ? se déconfit le jeune homme.
- Que nenni. Le fait est simplement que dans tous les cas, il demeure une incertitude dans ce qui est consigné dans ces lignes. Notion applicable à l’ensemble de la magie en général, mais ce n’est point ce que nous devons traiter. »

( ♫ ) Luke demeura attentif, écoutant sans se déconcentrer ce que la magicienne allait lui dire. Il ne voulait pas manquer un mot, et ce serait sans doute une épreuve difficile s’il n’y mettait pas un peu du sien.
« Les pouvoirs du fer, donc, poursuivit la fille aux cheveux violets. M’accorderiez-vous une démonstration ?
- Euh, comme ça ? »
Le jeune homme tendit une main vers le haut, pliant le coude à angle droit. Il matérialisa alors, dix centimètres au-dessus de sa paume plusieurs sphères de métal gris … qu’il déforma doucement. Une grande étoile de fer à cinq branches prit forme au milieu d’un cortège de poussière brillante, sous les yeux attentifs de la magicienne et contemplatifs de la miko. Après avoir esquissé un rapide sourire, Luke passa alors la main devant sa création de manière à la cacher aux yeux des spectatrices, la faisant disparaître sur son passage.
« Si j’ai bien compris, s’agit-il d’une transformation de l’air en métal ? questionna Patchouli après l’exercice.
- C’est exact … Je peux également prendre possession du fer préexistant dans la nature, et le manipuler selon mes désirs.
- C’est un pouvoir peu commun. »
La magicienne parut réfléchir. Laissant son regard fixer le vide quelques instants complémentaires, elle releva le visage ensuite et revint à son auditoire. En arrière plan, Koakuma fouinait dans les bibliothèques à la recherche d’énormes ouvrages reliés.
« La première chose que vous devez savoir, c’est qu’il existe une différence fondamentale entre les pouvoirs magiques innés tels que les vôtres, et les pouvoirs incantatoires qui nécessitent un apprentissage pour être maîtrisés. Votre capacité fait partie intégrante de vous-même, comme une partie de votre propre corps, ou de votre esprit, dont vous ne pouvez vous soustraire. Nombreux sont les habitants de Gensokyo dont les aptitudes sont semblables.
- Et ceux qui ont des pouvoirs liés à l’apprentissage … C’est votre cas, ainsi que celui de Marisa, n’est-ce pas ?
- C’est exact. Contrairement à vous, nous avons besoin d’explorer en profondeur notre potentiel magique afin d’en tirer des applications. Vous n’en avez point besoin : cela vous semble aussi naturel que de lever les bras ou de parler. C’est un instinct. Grâce à lui, vous êtes capable d’utiliser votre réserve magique sans même en avoir conscience.
- Une réserve magique ?
- C’est la capacité propre à chaque être vivant de stocker la magie en son sein. Elle varie entre chaque individu, pouvant être inexistante à extrêmement vaste. Selon cette théorie, tout être serait en puissance capable de faire usage de la magie … mais la dichotomie entre les mages et les non mages serait due au fait que tout le monde ne possède point le savoir et la foi suffisante pour y parvenir. »
Luke demeura perplexe. Il comprenait très bien tout ce que la dame lui contait, mais il avait du mal à croire que l’on pouvait réduire tout l’usage de la magie à ces simples mots. D’ailleurs, quelque chose le turlupinait.
« J’aimerais savoir, au juste … J’ai ouï dire, que le scepticisme de la Science était néfaste à l’existence de la magie. Mais comment cela se fait ?
- C’est une excellente question, et je vais vous y répondre. »
Patchouli eut un regard vers les livres posés sur la table et s’en saisit d’un coincé au cœur d’une pile. Elle l’ouvrit et le posa sur ses genoux, gardant la tranche appliquée contre le meuble. Elle se mit à tourner les pages, visiblement à la recherche d’informations complémentaires. Au vu de l’expression de son visage, ce qu’elle s’apprêtait à dire était non seulement très important, mais aussi particulièrement passionnant pour elle.

« Jeune homme, pensez-vous que Science et Magie sont conciliables ? demanda-t-elle soudain.
- Euh, j’imagine. Marisa m’a dit qu’un de ses objets fétiches, le Hakkero, était issu d’un mélange de magie et de technologie.
- C’est une erreur grossière et un abus de langage. »
La magicienne avait dit ça de manière nette, tranchée et inconditionnelle. A tel point que Luke en fut surpris. Reimu se contentait d’écouter en silence, les bras croisés et le dos reposé contre le dossier.
« Quand nous discourons de la Science, il s’agit avant tout de bien saisir que nous débattons à propos d’un état d’esprit, d’une philosophie. La technologie dont vous parlez n’est qu’une conséquence lointaine et indirecte de cet état d’esprit cartésien, une application, une technique. Ce serait comme si vous parliez du sortilège pour désigner la Magie toute entière, et en elle-même.
- C’est confondre les causes avec les conséquences …
- Et prendre des vessies pour des lanternes. Voyez-vous, le fait que je sois magicienne ne m’interdit point de m’intéresser de près aux modalités du fonctionnement intrinsèque de l’esprit scientifique. Cette doctrine, comme vous le savez sans l’ombre d’un doute, préconise qu’il est possible de prédire avec plus ou moins de certitude le résultat d’une expérience si l’on en connait les conditions. Ainsi, la Science n’est que rigueur et raisonnement logique … Et prétend qu’il est possible, grâce à elle, de prédire ce qui existe et ce qui n’existe point, ce qui est possible et ce qui ne l’est point. Somme toute, ses syllogismes doivent être très tranchés et catégoriques, visant à obtenir des résultats que l’on peut anticiper à coup sûr.
- Et qu’est-ce que viendrait faire le scepticisme là-dedans …?
- Pour découvrir de nouvelles choses, établir de nouveaux faits scientifiques, il est très souvent nécessaire de remettre les anciennes théories en question : c’est cela, le scepticisme. Et nous voici au point le plus important de la discussion : il est strictement impossible d’appliquer à la magie, les critères de la science. En conséquence de quoi, elle est naturellement bannie du paradigme des savants, et remplacée par de nouvelles théories bien plus rigoureuses. »
Paradigme ? Ca voulait quoi, ça ? Luke préféra ne pas poser la question …
« D’accord … Et c’est donc pour ça que Science et Magie sont incapables de cohabiter.
- Et le monde extérieur a fait son choix entre les deux. Voici la raison pour laquelle il n’existe pratiquement plus de pratiquants de la magie, de l’autre côté de la barrière.
- Mais je ne comprends pas. Pourquoi est-ce que les critères de la science sont-ils si inapplicables à la magie, et vice-versa ? »
La lectrice se redressa sur son siège, considérant son interlocuteur avec un regard profondément songeur. Visiblement … On aurait dit que les questions que le jeune homme lui posait l’intéressaient beaucoup plus que prévu. Et Luke s’en rendit compte. Il avait pourtant l’impression de poser des interrogations stupides … Mais l’étaient-elles réellement ?
« … Sachez qu’il s’agit précisément du sujet sur lequel je travaille en ce moment, finit par annoncer la lectrice.
- Ah ? Hé bien, je n’ai pas fait exprès …
- Vous êtes venu au bon moment pour avoir vos réponses. Cela risque d’être un peu difficile à comprendre, mais pour vous, je souhaite accepter de vous évoquer une partie de mes travaux. Ce que je m’apprête à vous raconter est quelque chose de primordial dans l’intégralité de la magie, alors restez attentif. »
Le garçon acquiesça, gagnant un énorme intérêt supplémentaire pour les mots de la lectrice. Ils s’étaient éloignés du sujet initial, mais il avait le sentiment que ce qu’il allait apprendre lui servirait un jour ou l’autre. Et dans un monde tel que Gensokyo … Une meilleure compréhension de cette force mystique présente partout, et pourtant si insaisissable, ne serait pas de trop !

Patchouli remit le livre qu’elle avait pris au sommet de la pile apportée par Koakuma, puis se saisit de nouveau du grimoire qu’elle portait sous le bras avant leur installation autour de la table. Elle le plaça également sur ses genoux et commença à y fouiller, avant de toussoter, échauffant sa voix et sa trachée avant de commencer ce qui serait sans doute un discours particulièrement technique.
« Vous avez sans doute remarqué que mon propos regorge de mots tels que « théorie », « variabilité », ou encore fait un usage particulièrement fréquent du conditionnel quand j’évoque tout ce qui a trait à la magie et ses fondements. Et ce n’est point sans raison que j’emploie ces tournures. Comprenez … Il existe quelque chose qui oppose absolument la science et la magie. C’est qu’en magie … aucune certitude n’est jamais possible. C’est une notion, un concept dont les fondements échappent à toute logique stricto sensu. Ce qui vous paraîtra vrai un jour, dans certaines conditions, sera faux le lendemain dans la même situation. Il n’existe aucune théorie recoupant l’intégralité de la magie, et capable de l’expliquer dans sa totalité, de manière sûre et complète. Elle s’obstine à échapper aux raisonnements, à la réflexion et aux bases-mêmes de la cohérence.
- Mais … Si c’est vraiment le cas … Il ne devrait exister aucun moyen de l’apprendre, non ? questionna le jeune homme, déboussolé. Si cela change en permanence …
- Vous faites une fois de plus jouer le rôle des causes aux conséquences. La « magie », tel que nous sorciers l’apprenons, n’est qu’application des innombrables théories de cette doctrine. Si vous voyez les choses sous un angle précis, et que vous agissez de manière à ce que les résultats se conforment à votre volonté, vous parviendrez à faire un usage convenable des applications de la magie. Néanmoins, le discours tient ici de la magie en ce qu’elle est de plus élémentaire. Et les théories à ce sujet sont légions ! »
Elle appuya ces dires de quelques tours de pages dans son épais volume.
« Entre la considération de la magie comme une masse de particules présentes dans l’espace, comme un flux immatériel et impalpable, ou encore l’ancienne et très intéressante Théorie du Mana de Xanthie Aragon, les interprétations de ce qu’est la magie exactement ne manquent point. Mais s’il est possible de tirer application de chacune d’elle, aucune n’est, en soi, parfaitement exacte. Le principe-même de la magie, c’est l’inexplicable. Cherchez à définir très clairement la substance de cette énergie mystique, et vous vous perdrez dans un labyrinthe qui ne possède ni entrée, ni sortie. »
Luke se laissa appuyé contre son siège, troublé. Il n’avait jamais vu les choses de cette manière … Et énoncé ainsi, cela expliquait pas mal de choses. Notamment le fait qu’il avait toujours été presque imperméable aux préceptes si biscornus que Marisa lui inculquait, quand il logeait encore chez elle. Et c’était donc pour cette raison que la science jurait par l’inexistence de la magie. En effet, comment admettre quelque chose d’inexplicable quand l’objectif était précisément d’apporter une explication à tout ?
Le silence était revenu. La magicienne laissa le temps à son interlocuteur de digérer et de réfléchir quant à ce qu’il avait apprit. Après ce petit délai, il croisa les bras … Et regarda la dame dans les yeux.
« Votre théorie présente une faille … Mademoiselle Knowledge.
- … Plait-il ? laissa-t-elle échapper en haussant un sourcil dubitatif.
- Vous dites que tout ce qui a trait aux fondements de la magie est forcément incertain. Mais qu’en est-il de votre propre théorie, alors ? Comment pouvez-vous être aussi sûre de sa véracité si son but est précisément de dire que c’est impossible de le savoir ? »
Patchouli eut un sourire.
« … Bien joué. Vous êtes plus malin que je ne le pensais. »

Luke sourit à son tour, se retenant un rire narquois. Lui ? Réussir à battre une grande mage à son propre jeu ? C’était bonifiant. Même si battre était un bien grand mot, et qu’en pratique, il n’avait dû faire qu’alimenter le débat. Il se doutait bien qu’il était loin de pouvoir rivaliser avec le génie de cette dame.
« Je pourrais bien vous rétorquer, reprit-elle. Néanmoins, il nous faudrait des heures de débat afin d’en voir le bout, et ceci est l’objet du reste de ma thèse. Elle demeure toujours incomplète, cela dit. Lors de votre arrivée, je me trouvais précisément en entretien avec Rémilia à propos de ses pouvoirs de manipulation du Destin.
- Euh pardon ? releva le manieur de fer, interpelé par les derniers mots.
- C’est très compliqué, jeune homme. Et il serait inutile de détailler tout ceci plus avant. Si je vous ai parlé de ma thèse, c’est avant tout pour vous faire prendre conscience de quelque chose. Si j’ai bien saisi, le principal objet de votre quête est de connaître la raison pour laquelle vous avez hérité de ces pouvoirs innés à la naissance, n’est-ce point ?
- C’est cela, oui …
- Sachez donc qu’il pourrait très bien n’y avoir strictement aucune raison. »
Luke eut une série de déclics mentaux, et en resta bouche bée. Même ses bras croisés en tombèrent. Alors, tout ça … Cette longue dissertation sur les fondements et les raisons de la magie … Tout ça, Patchouli l’avait décrit juste pour lui dire au final que ses questionnements étaient vides de sens ? Ce n’était pas possible … Mais l’argument d’autorité que la lectrice constituait tenait sa langue de répliquer quoi que ce soit. Mais alors, ce qu’Impera lui avait dit, il y avait maintenant plus d’un an … Etait-il vraiment concevable que cela fût une fausse piste ?
« Néanmoins, ce cas de figure est très rare, rassura la magicienne. Il arrive que la magie s’autorise quelque caprice, mais ce cas de figure n’a été décrit qu’un nombre très limité de fois dans la littérature. L’émergence sans la moindre explication d’une forme de magie innée chez quelqu’un est un phénomène qui n’arrive pratiquement jamais. Et l’on ne puis considérer Gensokyo comme une exception : car il existe bel et bien une raison ici, et elle réside en la surabondance de magie qui imprègne ces terres. Contrairement au monde extérieur, d’où vous venez.
- D’accord. Il est donc bien plus probable qu’il existe effectivement une raison à mes pouvoirs.
- Je penche pour cette théorie. Votre quête n’est pas insensée, jeune homme. Sachez simplement que la réponse que vous trouverez à son issue n’est point nécessairement celle que vous espériez. »
L’adolescent acquiesça vigoureusement, enregistrant définitivement cette information dans son crâne. Tout ceci était bien plus sérieux qu’il ne l’avait imaginé … ( ♫ )

« Il est temps pour moi de vous évoquer quelque chose qui devrait vous aider pour la suite, se reprit-elle.
- Je vous écoute, mademoiselle.
- Ce que vous avez lu dans les ouvrages à la section légendes et mythes n’était point tout à fait inutile. A ma connaissance … Les pouvoirs du fer constituent une forme de magie qui a traversé l’histoire, et y a laissé des marques. Vous n’êtes pas le premier à manifester de telles facultés. La légende la plus couramment appliquée dit qu’elles se transmettent de porteur en porteur, comme vous l’avez lu tout à l’heure.
- Vous pensez donc que quelqu’un m’aurait donné ces pouvoirs, c’est cela ?
- C’est l’explication la plus logique qui m’apparaît. Quant à savoir qui les possédait auparavant, et pourquoi vous les a-t-il confiés, tout ceci est un mystère qu’il vous faudra élucider. Toujours est-il que vous êtes responsable de ces pouvoirs et de leurs conséquences, à présent, jeune homme. »
Elle avait dit ça avec un profond sérieux, regardant Luke avec des yeux qui n’exprimaient aucune envie de plaisanter. Succinctement, le garçon prit peur en constatant ceci. Il n’avait pas intérêt à prendre cela à la légère.
« … Que voulez-vous dire ?
- Le peu d’écho que j’ai pu avoir des anciennes utilisations des pouvoirs du fer n’est pas très glorieux. De tous temps, on ne conserve qu’une image brutale et sanglante de ces capacités à travers le monde. »
Le regard acéré de Patchouli sembla sonder celui contrit de Luke, au plus profond de son âme.
« Ils ont été utilisés pour dévaster et occire. Abusés par leurs utilisateurs, la nature de ces pouvoirs doit avoir été corrompue et pervertie. Si vous êtes réellement le dépositaire d’une telle puissance, vous avez nécessairement déjà dû ressentir leur soif de destruction. Me trompé-je ?
- … »
Luke sentit une boule brûlante s’enflammer dans son ventre. Ce que Patchouli disait là … Ce regard accusateur et impitoyable … Cette vérité incontestable tombée des cieux …
Aussitôt le jeune homme fit un maillage d’association sans fin dans son esprit. Tout était là, clair et relié. Ce bouillonnement au fond de lui-même, quand il se battait contre ses ennemis, qu’il s’était déchaîné contre Shinki au point qu’il était incapable d’admettre qu’il avait été lui-même, quand il avait fait parler une rage inhumaine à travers ses attaques métalliques. Une sensation terrible, qui le poussait à frapper toujours plus et toujours plus fort, qu’il avait également sentie lors du combat contre les Arts Maudits. Et bien évidemment … Tout cela expliquait cette unique chose qui avait hanté sa vie pendant sept longues et épuisantes années.
La malédiction, incontrôlable et apporteuse de chaos. Toutes ces manifestations de fureur dévastatrice étaient donc les échos désincarnés de la volonté-même des pouvoirs qui vrombissaient en lui …?
« … Je vois, répondit la magicienne au silence de son interlocuteur. Vous semblez en avoir déjà fait une douloureuse expérience.
- … J’étais incapable de les contrôler pendant que j’étais de l’autre côté … Ils détruisaient tout, complètement insensibles à ma volonté de les arrêter …
- J’imagine que ce n’est plus le cas à présent. En entrant sur la terre des illusions, vous avez dû apprendre à soumettre leur appétit de destruction à votre bon vouloir. N’oubliez cependant jamais la motivation qui les anime. Il n’y a qu’ainsi que vous pourrez acquérir une pleine maîtrise de cette faculté qui est la vôtre.
- Mais … Et si je retournais dans le monde extérieur, alors ? Est-ce que, de nouveau, tout échapperait à mon contrôle et le cycle de ravages recommencerait ? »
Elle prit le temps de réfléchir. Patchouli avait beau être intelligente, nul n’avait réponse à tout, et en tout instant. C’est après une courte réflexion qu’elle releva la tête, agrémentant son teinte maladif d’un léger sourire.
« Je ne pense point. En entrant à Gensokyo, vous avez pleinement pris conscience de votre potentiel, et vous avez appris à le domestiquer. Il doit vous reconnaître à présent comme le digne maître que vous en êtes. Il vous sera néanmoins essentiel de ne jamais oublier cette période de votre vie où vous avez assisté à toute l’étendue de leur désir dévastateur, afin d’éviter à jamais que cela ne se reproduire. Gardez à l’esprit que c’est vous qui êtes maître de votre pouvoir, et non l’inverse. »
Il opina du chef, rassuré. L’idée d’avoir quelque chose capable de lui dicter sa conduite en lui, quelque chose d’étranger, ne lui avait pas plu du tout. Mais la magicienne avait raison. Il devait s’assumer, lui et ses capacités. Et maintenant qu’il en avait la maîtrise … Il devait faire tout son possible pour ne pas la perdre !

Reimu avait assisté à ce long échange sans piper mot, mais cela commençait à faire un peu long. Désireuse de faire entendre sa voix, la jeune fille s’éclaircit la gorge, attirant l’attention des deux autres. Et particulièrement de la lectrice, dont elle avait capté le regard.
« Tu parlais de quelque chose qui nous aurait aidé pour la suite, mais j’attends toujours ! fit-elle avec une pointe d’impatience.
- Ah, oui. Comme je le disais, ces pouvoirs ont été déjà utilisés par le passé, il y a de cela bien longtemps … Plus d’un millénaire, à vrai dire. Leur substance est un peu différente de celle que votre ami connait, et s’approche de celle dont vous avez pu lire la description dans la section des mythes.
- Suggères-tu que nous allions fouiller dans les livres de cette période de l’histoire ?
- Non, car si c’était le cas, je serais en mesure de vous en fournir le contenu dans l’immédiat. Or, ce n’est point le cas : je ne suis point la personne la plus à-même de vous en parler.
- Ah bon ? C’est possible ? »
Patchouli acquiesça, ignorant le visage espiègle que la prêtresse lui adressait.
« Il y a maintenant quelques années, j’ai lu un article tout à fait intéressant dans le journal du Bunbunmaru. Il traitait de récentes découvertes archéologiques attenantes à la Montagne Youkai, où une spécialiste avait découvert d’anciens fragments d’une époque lointaine à notre contrée. Plusieurs écrits ont été trouvés, gravés dans la pierre, dans certaines cavernes.
- Et en quoi cela nous intéresse-t-il ? demanda Reimu, perplexe.
- Les mots « Pouvoirs du fer » revenaient plusieurs fois dans ces gravures. »
Les deux intéressés sursautèrent. Ils ne s’attendaient pas à ce que Patchouli leur annonce une telle chose de but en blanc !
« Voyez-vous, consacrer quelques minutes quotidiennes à lire le journal a ses avantages, affirma-t-elle.
- Tu aurais pu nous dire ça plus tôt ! s’indigna la miko.
- Je n’aurais point pu confier mon précédent message à ce jeune homme, si j’avais procédé ainsi. Et afin de vous empêcher d’autres pérégrinations superflues, dans les locaux du Bunbunmaru par exemple, je vous informe que l’archéologue à l’origine de cette découverte se nomme Hatsuka Ito, dans le quartier résidentiel du Village Humain. Vous gagneriez sans doute à aller la consulter.
- C’est parfait ! se réjouit Luke. Merci beaucoup de votre aide, mademoiselle Knowledge … »
Il ponctua ce remerciement d’une légèrement inclinaison de la tête, en une courbette miniature.
« Je vous en prie. Prévenez-moi si vous apprenez quoi que ce soit, je serais curieuse d’en savoir davantage. »
Ils acquiescèrent, puis se levèrent. Le moins qu’on pût dire … C’est que cette visite avait été instructive.
Luke, sur le chemin du retour, fut particulièrement travaillé par tout ce que la dame lui avait dit. Entre sa thèse sur la magie, la transmission des pouvoirs, et surtout les responsabilités qui en découlait … Il avait matière à réflexion. Il en avait presque mal à la tête … Et ce fut donc en se frottant les muscles de la nuque qu’il suivit Reimu alors qu’elle écartait de nouveau les larges portes de Voile, en route pour la sortie du gigantesque manoir, et vers de nouveaux objectifs.


Dernière édition par Lukeskywalker62 le Jeu 24 Juil - 12:39, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Jeu 20 Mar - 19:45

Le temps avait filé. Beaucoup, même. Et donc, quand ce fut le soleil d’après-midi qui se présenta aux yeux de Luke, il en fut presque surpris. Ils avaient donc passé plus de deux heures à l’intérieur ?
Depuis la grille du manoir, Meiling leva la tête, l’air désabusée. Elle vit deux silhouettes passer dans les cieux, l’ignorant, et prendre le cap de la Forêt Magique de l’autre côté du lac. Parfois, elle se demandait si son poste servait à quelque chose … Ce n’était toutefois pas cette pensée qui agitait les deux êtres qui venaient de quitter le Manoir du Démon Écarlate, l’une volant allègrement dans les airs, l’autre toujours juché sur son éternelle plaque métallique. Une douce chaleur d’été avait empli les courants aériens de la contrée des illusions, annonçant les futures canicules. Mais aussi la saison des pluies qui allait, sans doute, éclater d’un jour à l’autre. Elle avait pris du retard cette année, le mois des réserves d’eau était quasiment terminé …
« Hey, Reimu ! commença le jeune homme alors qu’ils étaient bien avancés au dessus du lac. C’est quoi cette histoire de manipulation du destin ? Ca me turlupine depuis tout à l’heure !
- Ah, ça ? Hé bien, c’est le pouvoir de la maîtresse du manoir, Rémilia Scarlet. Un conseil Luke, tu ne devrais pas …
- Trop t’approcher de cette vampire, je sais ! coupa-t-il. Marisa m’a tenu le même discours, y’a quelques mois. Mais pourquoi, à la fin ? Elle va me sucer le sang ?
- Loin de là, Luke. Rémilia préfère le goût raffiné du thé rouge à celui du sang. Non, ce qui la rend vraiment dangereuse, c’est qu’elle peut impacter sur ton avenir comme elle le désire.
- … C’est-à-dire ?
- C'est-à-dire que si tu venais à te battre contre elle, pour peu qu’elle daigne user de sa capacité, tu serais déjà perdu. »
Il ravala sa salive, pas spécialement rassuré. Ce n’était, de toute façon, pas le but des propos de la prêtresse.
« … Mais euh, tu l’as bien affrontée elle, non ? intervint-il. Je croyais que tu l’avais battue …
- Héhé, oui bien sûr ! Je ne suis pas sans défense, Luke ! Tu ignores la quantité de techniques que ma famille a développé par le passé pour faire face à toutes ces situations désagréables.
- Il suffit donc d’opposer à son pouvoir, une puissance suffisante pour la contrer ? Ca rassure, au moins …
- C’est plus compliqué que ça, mais on peut voir les choses ainsi. A tout pouvoir, il existe bien une parade ! Reste à découvrir laquelle, la mettre en place et en tirer avantage. »
Il acquiesça. C’était un peu comme la limite des radiations de vie, à ses propres pouvoirs du fer. Une fois que cette limite était connue, il était sans doute possible d’en dégager une contrattaque efficace … Laquelle exactement, il l’ignorait et il n’avait pas besoin de chercher.
Ainsi, le duo céleste continua sa course pour atteindre l’autre rive du Lac ondin, et entama la suite de son voyage jusqu’au village humain …

( ♫ ) L’ambiance était tamisée, dans le magasin. Une odeur de vieillot, d’archaïque, semblait se dégager des entrailles-mêmes de la boutique toute de bois tapissée. Le parquet craquait parfois sous les chaussures, aussi peu y en avait-il, car peu de gens du village s’intéressaient aux multiples babioles et reliques des temps inconnus qui étaient exposées partout à l’intérieur. Les étalages étaient constitués par des meubles divers et variés : des bibliothèques accolées aux murs étaient surchargées d’assiettes, de vases, d’ustensiles en céramique et autres fossiles érodés. Elles jouxtaient des présentoirs colonnaires, qui colonisaient aléatoirement l’espace praticable de l’échoppe, étalant une pléthore de petits bibelots hétéroclites à la vision de qui voulait. Des consoles ouvragées, vers le cœur de la pièce principale, supportaient des artefacts bien plus valeureux, protégés par des bacs de verre posés par-dessus. Un capharnaüm un tant soit peu ordonné qui mettait l’ancienneté en abîme … C’était du moins ce qu’en pensait Luke alors qu’il serpentait au hasard au beau milieu de ce musée miniature.
Les deux amis ne s’étaient pas rendus directement au Bazar Antique Ito, tel qu’il se nommait, après avoir posé les pieds sur la place du village. Il avait été plus de midi, et même peu avant une heure de l’après-midi à ce moment-ci. Ils s’étaient donc acheté quelque chose à se mettre sous la dent avant de poursuivre, en faisant un détour par le quartier marchand. Il n’y avait de toute façon que peu de chances que leur interlocutrice affiche porte ouverte à un tel moment, et mieux valait-il honorer le repas de la mi-journée que de se précipiter plus avant. Ils avaient donc passé une petite heure à simplement déguster la pitance typiquement nippone qu’ils s’étaient procurée à un étalage traditionnel, et se promener avec insouciance dans les allées de la bourgade. Cela dit, insouciance était peut-être un mot de trop … Car Luke avait été bien surpris du peu de quantité que Reimu s’était octroyée pour son déjeuner. Même s’il n’avait pas fait de commentaire, il n’avait pu refouler une certaine inquiétude. Et il n’était pas le seul. Car même si les préoccupations de la prêtresse étaient de nature bien différente et tout aussi bien masquées, elles restaient réelles. Ce n’était toutefois pas les sujets qui accaparaient l’attention des deux compagnons, vers deux heures de l’après-midi, alors qu’ils étaient entrés dans le magasin d’antiquités où l’écriteau « Ouvert » avait été affiché …
« Il y a quelqu’un ? »
Reimu s’était aventurée bien plus loin que son partenaire, vers le fond de la pièce, là où un escalier de meunier plaqué sur le mur de droite donnait directement sur l’étage supérieur. Difficile de se déplacer ici sans bousculer quelque chose … Luke alla à sa suite, prenant bien garde à ne pas laisser sa maladresse ô combien tumultueuse s’exprimer. Aussi préféra-t-il consigner ses mains dans les poches de sa veste. Près de là où la prêtresse était arrivée, il y avait également une porte grande ouverte, dans le mur opposé à l’entrée. Elle semblait donner sur une sorte d’arrière-boutique étriquée, aussi large qu’un couloir qui partait vers la gauche. Les cartons et les coffres verrouillés s’y entassaient. Des trucs qui n’étaient pas à vendre, sans doute ? Des collections cachées ? A moins d’aller fouiller ou demander à la concernée, difficile de savoir …
Quoi qu’il en fut, le jeune homme ferma les yeux en se stoppant. Il sentait … le fer qui circulait dans les veines de Reimu. Une sensation très ténue qu’il pouvait également sentir à l’intérieur de son propre corps, et qui l’accompagnait depuis toujours. Mais ce qui l’intéressait surtout, c’était la troisième présence qui se déplaçait au dessus de sa tête, navigant au-delà des poutres de bois qui supportaient le plafond. Il rouvrit les yeux.
« Elle arrive. »
Comme pour confirmer ses dires, le plancher aérien craqua sous les pas silencieux de la personne qui marchait là-haut. La miko se tourna vers Luke, lui décochant un regard malin.
« Merci, je n’avais pas besoin de toi pour le savoir ! »

L’escalier de meunier grinça tout en se mettant à trembler. Son bois vieux et usé vacilla sous les pieds chaussés et précipités de la femme qui s’était mise à descendre, laissant glisser une main gracile sur la rampe qui y était clouée.
« Mille excuses, me voici ! déclara-t-elle d’une voix fluette et au demeurant active. Il vous faut quelque chose ? »
En deux secondes, elle était déjà en bas, devant Reimu. Sa démarche était rapide, et ponctuée de petits gestes saccadés, comme si elle était pressée. Vu la vitesse à laquelle elle avait dévalé les marches, ce n’était que confirmé … La dame était vêtue d’un kimono gris, orné de multiples et larges fleurs blanches. Une épaisse ceinture obi lui permettait de tenir en place, d’un noir profond en ce qui la concernait : le tout était de tissu. Elle avait les cheveux noirs et retenus pour la plupart en arrière par une large épingle bleu marine, qui permettait le repliement de la nappe capillaire en une sorte de chignon évasé. En avant, une frange large retombait tout le long de son front à des hauteurs inconstantes. Elle avait les yeux d’un vert viride, presque bleu, ornant un visage pourvu de trop peu de rides pour qu’on lui donne au-delà de la trentaine. Sa tenue était complétée par une paire de chaussettes blanches, qui plongeaient dans des souliers de cuir brun.
Elle se frotta les mains à peine avait-elle posé sa question, puis commença à se les caresser l’une après l’autre, dans un mouvement circulaire qui devait relever du tic nerveux.
« C’est bien vous, Hatsuka Ito ? demanda Reimu.
- Oui oui, c’est bien moi, répondit-elle presque aussitôt. Vous avez vu quelque chose qui vous intéresse ?
- Pas vraiment, nous … sommes juste ici pour avoir quelques renseignements. »
Hatsuka s’arrêta de caresser ses phalanges. Elle dévisagea ses deux clients qui n’en étaient pas d’un air circonspect, et s’éclaircit légèrement la gorge.
« Quel genre de renseignements ? s’enquit-elle.
- Ahem … Vas-y Luke, montre-lui. »
Le jeune homme opina du chef, et s’avança un peu. Il leva la main droite, paume vers le plafond et doigts dressés … Et fit la même démonstration qu’il avait faite à Patchouli le matin-même, bousculant les masses d’air présentes dans la pièce pour créer une étoile métallique en quelques secondes. Les yeux d’Hatsuka s’écarquillèrent.
Le jeune homme passa son regard depuis sa création éphémère, qu’il révoqua, vers le visage de l’antiquaire. Et n’eut pas le temps d’en apprendre plus. Car l’antiquaire en question, d’autres types d’étoiles ayant investi ses yeux, s’était ruée sur lui sans attendre une seconde de plus. Et elle lui attrapa fermement les pans de sa veste ouverte près de son col, avant de le tirer vivement à elle et d’approcher … très près … son visage du sien … ( ♫ )
« Dites-moi que c’était du fer ! murmura-t-elle d’un ton émerveillé, alors qu’en même temps, retentissait une autre voix derrière.
- Héééé, mais lâchez-le, enfin !! »
Luke avait blanchi à vue d’œil et s’était crispé sur lui-même. Reimu, qui avait réagi au quart de tour, ne tarda pas à attraper l’épaule d’Hatsuka et la tirer en arrière, presque compulsivement.
« Aïe ! s’écria celle-ci en lâchant son non-interlocuteur. Vous pourriez être moins brusque !
- Je vous renvoie le compliment ! rétorqua la miko, bien plus furibonde. Vous vous prenez pour qui, au juste ?!
- Holà … euh, du calme, les filles ! tenta d’intervenir Luke, levant les bras.
- Silence !! lança-t-elle sans se démonter.
- Ok, ok, je dirai plus rien !… »

Hatsuka ne revint pas à la charge, fort heureusement pour Luke. La prêtresse s’apaisa progressivement, et les excuses se firent. Avec la retombée de la tension, et le rassérènement de l’adolescent, la discussion put reprendre à peu près … normalement. La propriétaire des lieux avait simplement recommencé à se caresser les mains. Dans l’autre sens, cette fois.
« Alors, c’était bien du fer ?
- Oui, c’était du fer. Je suis capable de transformer l’air en fer et d’en faire à peu près ce que je veux. Nous sommes venus ici parce qu’on nous a dit que vous aviez fait des découvertes à propos de pouvoirs semblables …
- Vous avez frappé … à la bonne porte. Cela dit, ça fait longtemps que j’ai mis ces trouvailles au jour … Et ce n’était pas tout à fait ce dont vous parlez … »
Elle jaugea Luke du regard, très intéressée. Sa curiosité intellectuelle n’admettait apparemment pas de limite précise. Reimu regardait la scène d’un regard étrange. Presque dégoûté.
« … Comment savez-vous que c’est bien de l’air que vous transformez ?
- Euh … C’est une histoire un peu compliquée … Je n’ai pas de preuve formelle, mais j’en suis quand même à peu près sûr. »
Il pensait cela pour plusieurs choses. Primo, son sixième sens. Il lui permettait non seulement de ressentir le fer naturel … Mais aussi l’air, et ses mouvements, bien que c’était beaucoup moins perceptible. C’était d’ailleurs grâce à ce sens qu’il parvenait, aujourd’hui, à prendre possession de l’air afin de le convertir en métal. Secundo, lorsque ce pouvoir se manifestait lors de la malédiction, Luke avait toujours eu plus de difficulté à respirer. Il en avait déduit que ce pouvoir consommait l’oxygène de l’air, mais comme tout redevenait normal après le déchaînement, il en avait conclus qu’il s’agissait d’un véritable cycle de transformation puis retour à la normale. Il n’avait néanmoins pas envie d’exposer tout ça à la dame, et surtout pas lui raconter l’histoire de la malédiction … D’ailleurs … Mais, que ?
« … Hein ? laissa-t-il échapper, soudain surpris.
- Qu’y a-t-il ? demanda Reimu.
- … Non, rien … Je viens de penser à un truc, mais on en reparlera après …
- Bon, nous allons admettre que vous transformez bien de l’air en fer ! se contenta Hatsuka. Et, vous … pouvez aussi prendre le contrôle du fer naturel ?
- C’est exact. Néanmoins, je … Je n’ai jamais vraiment su d’où me venaient ces capacités. Et je me demandais si vos découvertes pourraient me permettre d’en savoir plus …
- On va voir ça … »
L’antiquaire tourna les talons et marcha d’un pas preste vers l’arrière-boutique. Elle passa la porte qui était restée ouverte, puis s’engagea dans le couloir, disparaissant de la vue des deux visiteurs. Des bruits de déplacements, de fouilles et d’autres explorations mobilières retentirent de l’autre côté du mur … Avant d’enfin s’arrêter. Hatsuka revint après quelques minutes de remue-ménage dans la pièce principale, un dossier à la main. Elle plongea la main dedans, et en sortit quelque larges photographies d’une qualité discutable.
« Je ne remercierais jamais assez l’inventeur de l’appareil photo ! fit-elle en présentant les pièces à Luke et Reimu. »

Les photos avaient été prises dans un endroit manifestement sombre, et sans autre lumière que celle du flash de l’appareil qui avait servi. Sur des parois rocheuses qui avaient été lissées par une main artisane, il était possible de voir de vieux symboles difficilement déchiffrables, mais restant compréhensibles dans la globalité. Tout ceci semblait bien vieux …
« … Où avez-vous trouvé ça, exactement ? s’enquit la jeune fille.
- Il y a un réseau de grottes assez impressionnant, dans la base de la montagne, expliqua Hatsuka. Et je dois avouer que son exploration n’est pas vraiment facile … C’est presque par chance que je suis tombée là-dessus. Mais cela fait longtemps, même aujourd’hui, j’aurais bien du mal à vous y conduire …
- Et … De quoi tout ceci parle, exactement ? »
L’archéologue prit le temps de réfléchir. Cela faisait du temps qu’elle ne s’y était pas replongée …
« … Pas mal de détails, à vrai dire. Celui ou celle qui a écrit tout ceci voulait que cela soit lu, sans l’ombre d’un doute. C’est une sorte de petit documentaire, qui permet de retracer la légende de ces pouvoirs … Car l’endroit exact où ces gravures se trouvent mène à une sorte d’autel.
- Un autel ? répéta le garçon. Comme si on vouait un culte … aux pouvoirs du fer ?
- C’est pas tout à fait ça mais presque ! confirma Hatsuka. Attendez, je vous la retrouve … »
Elle fouilla dans le dossier, remuant les divers clichés, pour en dégager une photographie qui était assez différente des autres. En effet, il ne s’agissait plus là d’un texte plus ou moins lisible tracé dans la roche, mais d’une sorte de piédestal de la même matière, quoique plus claire. Il supportait quelque chose … Quelque chose qui semblait avoir été brisé … Une sorte de dôme creux. Il n’y en avait plus que le pourtour, et des éclats de roche cassée étaient visibles aux alentours. La voie qui allait au-delà était sans issue.
« Cet autel se trouvait plus loin dans la galerie, après les textes gravés, expliqua l’antiquaire. D’ailleurs, il y a une inscription sur le socle …
- C’est vrai, remarqua la prêtresse. Qu’est-ce que ça dit ?
- "Ici repose notre héritage. Profane, si tel est ton désir, il revient à toi la décision de te l’approprier. Mais reste averti que jamais il ne sera l’arme de ton bon vouloir. " »
Luke leva les yeux sur elle. La locution l’avait troublé.
« Ca veut dire … Qu’il y avait quelque chose, là-dessus ?
- Il y avait, oui … souleva Hatsuka. Mais ça n’y est plus. Ce qui n’a rien d’étonnant. Les écrits sont datés d’au moins mille ans … Les Profanes dont parle l’inscription ont dû maintes et maintes fois se succéder avant moi.
- Etrange … »
C’était très étrange, oui. Qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir eu à cet endroit-là ? Quelque chose qui avait été protégé par ce dôme de pierre, que quelqu’un avait brisé pour s’en accaparer …
« … Et quel est cet héritage dont parle l’inscription ? questionna le manieur de fer.
- J’ai ma petite idée. Mais il est nécessaire de connaître le contenu des textes gravés pour le savoir.
- Vous pourriez nous en dire plus ? »
Hatsuka sourit et opina du chef. Elle fouina de nouveau dans les clichés de son dossier, histoire de se rafraîchir la mémoire, et en dégagea plusieurs photographies de certains textes. Luke avait beau froncer les yeux, il lui était vraiment difficile d’en saisir tout le sens au premier regard. Heureusement pour lui, l’antiquaire et historienne improvisée allait leur faire un topo sans tarder. ( ♫ )

« Notre histoire remonte à des millénaires ! commença-t-elle. Il y a fort, fort longtemps, dans une contrée lointaine et inconnue, l’apparition d’un être doté de pouvoirs surnaturels mit fin à des années de conflits intestins qui mettaient ses peuples à feu et à sang. Les chefs de peuplades diverses et variées, luttant de jour en jour pour la conquête de la terre convoitée, virent leurs armées défaites et leurs têtes tomber sous l’impulsion de ce que les uns appelaient le héros aux bras de métal. C’est cet homme, si toutefois c’en était bien un, qui parvint à prendre le dessus sur tous ses rivaux et unifier les terres déchirées du pays en quelques années à peine … Après des décennies de guerres et de famines. La légende le décrit comme un être hors du commun, doué de capacités qui dépassaient l’entendement, comme si les dieux eux-mêmes lui avaient confié leur force. Cette force … C’était celle de pouvoir transformer n’importe quelle partie de son corps en métal indestructible, et le muer en ce que sa volonté lui dictait.
- … Les pouvoirs du fer … murmura Luke. C’est … Exactement ce qui était décrit dans le livre de la bibliothèque !
- Pas si vite, rappela Reimu. Dans le livre, cela parlait aussi de pouvoir prendre en possession le fer à l’état naturel …
- J’y viens ! signala Ito. Les dieux dont il est question … En vérité, il y en a un en particulier, à qui il est fait référence ! Il s’agit d’Héphaïstos, le dieu grec du feu et des forges. »
La prêtresse eut une expression dubitative.
« Grec ? Héphaïs-quoi ?
- Ahem … Ce sont des termes qui sont liés à la culture du monde extérieur … expliqua l’adolescent. La Grèce est un pays qui se situe très loin, à l’ouest de Gensokyo, par delà les mers et les océans.
- C’est cela … confirma Hatsuka. Néanmoins, s’il y a une référence à un dieu de leur religion, aucune donnée ne permet de dire que c’est bien ce pays que le héros aux bras de métal a unifié. En fait, les pouvoirs de notre héros allaient au-delà de cette simple transformation de soi-même. Il était en effet aussi capable d’extraire le métal des roches, et de le mouvoir tout autour de lui … Jusqu’à pouvoir en fabriquer des armes tranchantes infiniment plus vite qu’avec du feu et des masses ! C’est de cette manière qu’il a armé ses troupes, et cet avantage de vitesse colossale a grandement participé à sa réussite. Il était le forgeron universel. D’où la référence à Héphaïstos !
- Très intéressant … laissa échapper le jeune homme. Cet être devait maîtriser ses pouvoirs à la perfection … Même moi, j’aurais énormément de mal à fabriquer ne serait-ce qu’une épée bien aiguisée si l’on ne me laissait pas beaucoup de temps …
- Rappelez-vous que ce n’est qu’une légende ! Rien de tout ceci n’est forcément vrai. Il y a forcément un peu d’embellissement, comme dans toute fable. »
Luke hocha la tête. Même si tout cela n’était qu’un mythe, c’était la toute première fois qu’il entendait une histoire ayant ses pouvoirs comme clé-de-voûte. Bien que ses pouvoirs n’étaient pas décrits avec l’exactitude qu’il connaissait d’eux. Cela lui donnait presque l’impression d’être un personnage de conte … Mais qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir de réel là-dedans, et de quoi fallait-il se méfier ?
Toute histoire, toute genèse parlait d’un être mystique dont les agissements avaient amené la paix, la prospérité, en un mot, la solution à tous les problèmes. On appelait ça des messies, même. Sur ce point, la légende contée par Hatsuka n’avait rien d’original. Mais au demeurant, elle restait cohérente avec les pouvoirs du fer … Et aussi les sombres mots de Patchouli vis-à-vis de leur puissance destructrice. Car si tout n’était pas que pure fiction, dans ces paroles … Alors le fer que Luke utilisait tant avait bel et bien servi, encore et encore, à la guerre et au conflit. Rien ne permettait d’infirmer cela …

« Le pays était unifié, reprit Hatsuka en jonglant entre les photos. Le sang avait cessé de couler, et le blé poussait de nouveau dans les champs abreuvés d’une eau qui ne fût pas rouge. Le héros devint Roi. Et les saisons se succédèrent, sous la répétition inexorable des renversements du sablier du temps. Les années passèrent, puis devinrent lustres, puis décennies. Et inévitablement … Le roi vieillit. Le pays était devenu prospère, et avait besoin d’un successeur digne. Et le roi avait des héritiers capables d’accomplir cette tâche. Néanmoins … C’est ici que commence la mauvaise tournure de cette fable.
- … Ils se sont disputés l’héritage des pouvoirs, devina Luke.
- Exactement. Comme dans toute monarchie, la tradition voulait que le futur roi soit le premier fils du héros. Hélas … Le père n’a pas jugé son fils ainé ni digne, ni capable de diriger le royaume. Il a alors transmis ses pouvoirs au deuxième de la famille, et s’est éteint peu de temps après. Bien entendu … cette décision était loin de satisfaire la convoitise des hommes. La division gagna les rangs de la famille royale. Le nouveau roi ne le resta pas longtemps. Trahisons et assassinats furent les deux mots qui suivirent l’histoire du héros aux bras de fer …
- C’était si … tendu que cela ?
- Les écrits qui suivent ne font que décrire une longue suite de prises de pouvoir et de luttes fratricides. Tout raconter serait … Superflu. Ce qu’il faut retenir, c’est que les temps qui suivirent furent difficiles pour le pays. Le plus long règne parmi ceux des monarques d’après ne dépassa pas six années … Une situation qui dura longtemps, une fois encore. Jusqu’à ce qu’un jour … Un nouveau héros fit son apparition. Celui-ci n’était pas un homme doté de pouvoirs hors du commun, ou de capacités divines, non. C’était un humain tout à fait ordinaire … Une humaine, même. Lassée de ces conflits incessants qui avaient plongé la contrée dans une nouvelle ère de peur et de décadence, elle usa de sa ruse pour approcher le dernier monarque de la lignée déchirée du héros aux bras de fer. Elle rejoignit sa cour … Puis son cercle proche … Et enfin, son lit.
- Waouh, quand même. C’est expéditif …
- Je résume à l’extrême, mais tel était son plan. Et la suite ne fait pas figure d’exception. Comme vous vous en doutez, la liaison entre le monarque et l’héroïne n’avait rien d’officiel. Et il ne lui fallut pas plus d’une nuit de relation pour poignarder férocement sa cible …
- Hm, je ne vois pas en quoi tout ceci change des trahisons et assassinats … souleva Reimu, un brin perplexe.
- C’est la suite qui l’est. En effet, l’humaine ne comptait aucunement prendre la succession du roi. Ni s’accaparer les pouvoirs du fer. En vérité … Elle les avala.
- Avaler ? répéta Luke, incompréhensif.
- Oui. Avaler. Aussi étrange que cela puisse paraître … Il n’existe aucun moyen plus efficace de sceller les pouvoirs du fer. En les cachant dans son ventre.
- … C’est ridicule … laissa-t-il échapper. »
Elle hocha négativement la tête, on ne pouvait plus sérieuse. A la surprise de l’adolescent, elle fouilla de nouveau dans les clichés, à la recherche d’une preuve. Et elle la trouva.

Hatsuka sortit du paquet de photographies une prise qui avait été faite sur un nouveau mur. Il y avait un peu de texte sur la partie supérieure du cliché, mais en-dessous, c’était autre chose qu’il était possible de voir. En effet, il y avait … Un dessin. Gravée dans la pierre, l’illustration était celle d’une silhouette humaine de profil, du moins représentée pour ce qu’il y avait au-dessus du nombril. Le buste était fortement courbé vers l’arrière, si bien qu’au bout du cou, la tête de la personne était totalement tournée visage vers le haut. Sa bouche était grande ouverte, presque plus que cela ne semblait possible. Et, au dessus de sa mâchoire béante … Un de ses bras levé suspendait au bout de sa main une étrange forme presque circulaire, quoiqu’irrégulière et pourvue d’étranges vaguelettes, pas plus grosse qu’une pomme. C’était par une saillie en cône, qui sortait de cette étrange sphère, que ce qui était identifiable comme le pouce et l’index de l’individu la maintenait juste au-dessus de ses lèvres, la tenant en pince. La gravure souffrait forcément des irrégularités de son support, malgré son polissement presque artistique, mais il n’y avait pas à douter : elle représentait bel et bien un humain en train d’avaler une chose vraiment très bizarre …
« Quand le pouvoir est avalé par une personne, il reste coincé à l’intérieur, expliqua Hatsuka. Et ce, sans être transmis. C’est une manière de sceller efficacement cette magie avec sa propre vie … Loin de la folie des hommes, sans que personne ne puisse plus y accéder. »
Et Luke comprit. Mais oui, c’était logique … C’était la barrière des ondes vitales ! En mettant le pouvoir au contact des radiations de vie, il était tout à fait normal qu’il soit complètement neutralisé. Et quel meilleur endroit où trouver des radiations de vie que les entrailles d’un corps vivant ? D’un humain, plus précisément ? Ce qui lui semblait ridicule au premier abord lui paru beaucoup moins abscons à cette réalisation …
« L’héroïne fut la fondatrice de ce que l’on nomme la lignée des Scelleurs, reprit l’antiquaire. En possession des pouvoirs du fer, elle s’enfuit dans la nuit, loin de son crime et des ennemis qui n’allaient pas tarder à la poursuivre. Maintenant que les pouvoirs étaient neutralisés et mis hors de portée des héritiers potentiels du trône, elle pensait que le pays allait peut-être repartir dans la bonne direction … Mais malheureusement pour les curieux, cette partie de l’histoire n’est plus détaillée. Car elle suit dorénavant le point de vue des scelleurs … Qui, en écho à la fuite de l’héroïne, sont partis très loin vers l’est. Transportant, au fil des générations, ce dangereux fardeau au sein de leur ventre.
- Alors, cette drôle de boule qu’on voit sur le dessin … pointa le jeune homme. C’est ça, les pouvoirs ? C’est leur forme, hors du corps de leur manieur ?…
- Je ne sais pas … Mais c’est ce qui semble le plus vraisemblable. C’est du moins ce que l’histoire veut nous faire croire ! »
Luke acquiesça. Il n’avait jamais vu les choses de cette façon … Mais peut-être que cela expliquait certaines choses … Notamment ce dont Hatsuka n’allait pas tarder à aborder.
« La méthode de scellage avait bien sûr quelques inconvénients. En effet, il y avait des risques que les pouvoirs soient expulsés du ventre de leur porteur s’il venait à vomir. C’était plus ou moins de cette manière que les patriarches des lignées extirpaient leur tribut de leur corps, afin d’ensuite les transmettre au prochain héritier. Ensuite … Hé bien, c’était bien utile d’emprisonner ces pouvoirs de leur vie, mais si jamais quelqu’un venait à les tuer, les pouvoirs étaient de facto libérés. C’est pourquoi il leur était nécessaire de garder le secret au sein de leur famille … Ainsi que de s’assurer une garde rapprochée. Ils se cachèrent derrière un culte religieux pour y parvenir …
- Vous avez parlé de la transmission des pouvoirs … releva Luke. Alors, c’est tout bêtement de cette façon que ça marche ? Il suffit de faire sortir le pouvoir de son corps et de le donner au prochain héritier ?
- Il semble que ce soit le cas. Je ne sais pas si ça s’applique également à la transmission entre les monarques du héros aux bras de fer, mais cela doit s’y apparenter. En tout cas, une seule chose est certaine. C’est qu’il ne pouvait y avoir qu’un seul dépositaire des pouvoirs du fer en même temps, à cette époque.
- … « A cette époque » ?
- Nous arrivons à quelque chose de plus … croustillant, à présent ! »

Elle farfouilla de nouveau dans ses clichés, et prit un nouveau texte. Il était, comme tous les autres, écrit dans la roche polie des murs avec la même écriture, le même style de tracé. Le texte était encore assez long, mais … Presque tout en bas du cliché, il y avait une autre phrase. Ecrite de manière bien différente, avec plus de courbes, plus d’ondulations … C’était comme si quelqu’un d’autre avait gravé ici. Etait-ce vraiment gravé, d’ailleurs ? C’était comme si cela avait été écrit non pas en creusant dans la roche, mais plus en calcinant la paroi avec quelque chose de brûlant. L’écriture était noire, et non pas en relief.
« Voici le dernier texte de la galerie, continua Hatsuka. Il annonce que le secret de la lignée des scelleurs a été percé au jour et qu’il n’est plus possible de cacher les pouvoirs du fer ainsi. Le dernier héritier est alors venu en ces lieux, au sein de la Montagne Youkai … Et y a gravé tout ce que je viens de vous raconter. Cette histoire, transmise de génération en génération, depuis le début de la lignée initiée par l’héroïne. Une histoire qui n’a jamais subsisté au-delà du cercle de la famille des scelleurs.
- Voilà donc pourquoi on n’en retrouve presque aucun écrit … C’est une vraie mine d’or historique, toutes ces gravures …
- Historique, historique ! souleva Hatsuka en frétillant. Ce sont des légendes ! Même si la part de réalité doit bien exister dans tout cela, il n’est pas possible de prendre tout ceci pour vrai ! Cela dit, avec tout ça, vous devriez à présent comprendre ce que ce dôme de pierre devait supposément abriter …
- Une boule emplie de pouvoir magique, supposa Reimu.
- C’est exact. Bien que cela ne soit pas expliqué dans les textes, au vu de l’inscription sur le socle du piédestal, il m’est avis que le dernier héritier a reposé les pouvoirs du fer à cet endroit, en attendant qu’ils trouvent leur prochain porteur. Un fardeau qui a, au final, eu raison de la lignée des scelleurs …
- … Qu’est-ce qui est écrit, tout en bas ? demanda le jeune homme.
- Ah, ça, c’est le plus intéressant de tout ! »
Hatsuka reprit la photo en mains, que Luke tenait jusqu’à présent. Elle fronça les sourcils, histoire de mieux déchiffrer ce qui était écrit. Car c’était tout aussi difficile que pour le reste, le passage du temps n’ayant rien pardonné.
« C’est une seule phrase, simple. Qui semble avoir été écrite par quelqu’un d’autre. Elle dit … que les pouvoirs du fer ont été séparés en deux.
- … Séparés en deux ? Comment ça ?
- Hé bien … Difficile d’en être certaine, mais … Rappelez-vous. Les pouvoirs du fer englobaient deux choses. Transformer son propre corps en fer … Et prendre possession du fer environnant.
- Alors … réalisa Reimu. Il faudrait croire qu’il y ait eu une scission entre les deux … Et qu’il existerait aujourd’hui un pouvoir permettant de transformer son corps, et un autre permettant de manipuler le fer naturel ?
- C’est ce qui parait le plus plausible ! »
Luke portant la main à son menton, pensif. Il y aurait donc eu une division sur ces pouvoirs du fer, qui semblaient si différents des siens ? Ca commençait à devenir compliqué … D’un côté, il y avait les siens, qui lui permettaient de convertir l’air et manipuler le fer … De l’autre, il y en aurait un qui permettrait d’altérer la structure du corps … Et il y en aurait un dernier, qui était une deuxième version de son propre pouvoir mais sans la conversion. Trois pouvoirs différents …

A moins que … Soudain, le jeune homme se rappela de ce que Koakuma avait évoqué, le matin même. Une hypothèse qui l’avait, à vrai dire, bien séduit.
« … Est-ce qu’il serait possible … Que la moitié du pouvoir qui pouvait manipuler le fer ait évolué au fil du temps ? Et ai gagné la capacité de pouvoir également transformer l’air en fer ?
- … C’est une possibilité ! admit Hatsuka. Ca expliquerait peut-être votre pouvoir !
- Oui … Mais c’est bizarre … Si le dernier héritier de la lignée des scelleurs était à Gensokyo quand il les a abandonnés, cela veut dire qu’ils se trouvaient là avant d’être divisés. Comment expliquer que j’aurais hérité d’une moitié, alors que je me trouvais probablement à l’autre bout du monde lors de ma naissance ?
- … Ah … Euh, vous n’êtes pas de Gensokyo, donc …
- Non, je ne l’ai pas dit, désolé …
- Je ne vois pas d’explication en tout cas … En même temps, tout ceci se serait passé il y a des millénaires. Peut-être bien qu’une fois de plus, ils ont voyagé au travers du monde avant de retomber sur vous …
- Cela m’étonnerait. Il n’y a plus de magie en dehors de Gensokyo. En dehors de la contrée, ces pouvoirs perdent beaucoup de leur utilité …
- … Je ne sais pas, alors. Navrée. »
Hatsuka avait perdu de son enthousiasme. La coller ainsi sur un sujet qu’elle ne maîtrisait pas ne lui réussissait pas, visiblement. Il valait peut-être mieux éviter de trop la contrarier …
« … En tout cas … se reprit-elle. Comme vous le savez, il n’y a plus rien sur le piédestal qui suivait les textes. Vous savez ce que cela veut dire ? »
Luke esquissa un sourire.
« … C’est qu’il y a peut-être un deuxième manieur de fer qui se balade quelque part dans la nature.
- A Gensokyo même, sans doute. Peut-être que vous en apprendriez plus si vous le retrouviez ?
- Facile à dire ! Gensokyo n’est pas grand, mais si on doit tout retourner à la main …
- … J’ai peut-être une idée ! pensa Reimu. Et si nous allions demander aux tengus ?
- Euh, les tengus ? »
Luke frissonna. Il se rappelait la dernière fois qu’il avait dû traiter avec des tengus, et ça ne s’était pas spécialement bien passé, dans sa mémoire. Il revoyait encore le sabre énorme de Momiji lui fondre dessus … Si Aya n’était pas intervenue, ça aurait pu mal terminer. Les humains n’avaient pas leur place là-haut, et il l’avait retenu. De manière générale, la Montagne de la Foi n’était clairement pas un lieu où il avait de bons souvenirs … Pourquoi diable Reimu voulait-elle se rendre là-bas ?
« Ces créatures excellent en matière de surveillance et de contrôle de leur domaine, expliqua-t-elle. Si un jour un manieur de fer est passé par là … Il y a de fortes chances qu’elles en aient gardé une trace dans leurs archives !
- Ah. C’est possible … Ces tengus, c’est une espèce de police de Gensokyo, en fait ?
- … Police ? répéta Reimu sans comprendre.
- Rien, rien du tout ! C’est encore un terme du monde extérieur qui n’a pas sa place, ici …
- En tout cas, je vous souhaite bon courage, fit Hatsuka en rangeant son dossier. Ravie de vous avoir été utile. Si vous en apprenez plus, revenez me voir, surtout ! »
Luke acquiesça sans hésiter, tandis que la prêtresse prenait déjà le chemin de la sortie. Avec Patchouli, ça faisait la deuxième personne à informer de l’avancement de leur enquête … A l’occasion, il faudrait qu’il aille en parler à Marisa aussi, tout de même. La sorcière s’était tant appliquée à l’aider dans cette quête … Elle méritait bien d’être au parfum elle aussi. Quoiqu’il en fût, le jeune garçon remercia l’antiquaire, qui ne tarda pas à réemprunter son escalier de meunier grimpant à l’étage, malgré le fait que la boutique était ouverte. Il se rendit compte que la porte du magasin se refermait déjà derrière Reimu qui avait quitté la boutique. Accélérant le rythme, il trotta vivement vers la sortie, un peu étonné. Qu’est-ce qu’elles avaient toutes à avoir peur de rater le train, aujourd’hui ?
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mar 10 Juin - 17:31

La porte s’ouvrit et quelque chose perfora ses yeux. Il sentit un fil à plomb incandescent traverser ses pupilles et s’insinuer dans son crâne, et eut un glapissement de douleur. Une lumière puissante, aveuglante, meurtrière avait brûlé sa vision. Plongé dans la confusion, il sentit ses bras avoir des mouvements secs et dénués de sens, incontrôlables. Ses jambes manquèrent de lâcher sous son poids, agitées de contractions anarchiques. Il ferma les yeux brutalement, et à son grand soulagement, sa souffrance reflua alors que l’image fantôme d’une auréole solaire s’imposait à la vue désormais sombre que lui masquaient ses paupières.
« Luke ?! »
Il inspira profondément, et sentit une prise sur son bras droit redevenu serein. Seuls quelques tremblotements résiduels agitaient ses membres, mais les saccades avaient cessé. Il se frotta les yeux de sa main valide, lustrant en petits cercles, et baissa la tête. Une fatigue passagère traversa son esprit l’espace de quelques secondes alors que la voix de Reimu l’appelait, inquiète, lui demandant ce qu’il lui arrivait. Chose à laquelle il fut incapable de répondre, la douleur à son regard le privant momentanément de sa réflexion. Après l’avoir massé pendant quelques secondes supplémentaires, il le rouvrit. Sa vision était normale, bien qu’encore obstruée par ce voile rémanent et désagréable de la lumière trop vive.
« … Je me suis pris le soleil en plein dans les yeux … maugréa-t-il, encore un peu secoué. »
Reimu lâcha son bras, et recula de deux pas. Ses fins sourcils s’étaient froncés, et une lueur vacillante s’était allumée au fond de son regard. Elle examina longuement le jeune homme et croisa les bras, sceptre de miko toujours fermement dans la main droite.
« Juste pris le soleil dans les yeux ? souleva-t-elle avec incrédulité. On aurait dit que tu étais possédé !
- Euh … Non, non, je vais très bien ! tenta-t-il de rassurer. C’est juste que … J’ai l’habitude de rester enfermé chez moi à bosser la bio’, ou alors caché sous les arbres de la forêt … Ca faisait longtemps que j’avais pas regardé le soleil en face et là je me le suis pris en pleine poire … J’ai été surpris. Le matin ça me fait la même chose quand je sors de chez moi.
- … Tu es si ermite que ça ?
- Oui. J’avoue que c’est pas une sinécure, mais bon … »
Il porta sa main gauche à sa nuque et la frotta négligemment, puis poussa un soupir.
« … C’est comme ça que je vis.
- Tu devrais sortir plus souvent. Prendre le soleil, au moins. Toi qui veux faire médecine et soigner des gens, tu devrais déjà savoir ce qui est bon pour toi, non ?
- Ahah, oui, c’est vrai … Voilà pourquoi sortir avec toi était une bonne idée.
- Je crois bien, oui … soupira-t-elle. Bien, on devrait se mettre en route …
- Je te suis ! »
Il partit à la suite de Reimu, qui s’était déjà mise en marche. Nul doute qu’elle avait raison, cette escapade ne pouvait lui faire que du bien. La prêtresse frappa du talon au sol et s’envola sans plus tarder, et il bondit sur sa planche de métal pour partir après elle. Ils étaient en route, tout droit pour la canine minérale qui s’élevait dans le lointain, dans le Nord de Gensokyo. A cette distance, elle était encore masquée par le brouillard, mais il n’allait pas tarder à se lever avec leur approche. Luke bascula un peu plus en avant sur son appui dynamique, et accéléra un bon coup pour rattraper celle qu’il suivait, donnant une bourrasque dans ses cheveux. Un jour, il faudrait qu’il s’entraîne sérieusement pour perfectionner sa maîtrise des pouvoirs du fer. Car rien qu’en matière de voler, la prêtresse le surpassait toujours largement …

Ca grouillait de vie. Même de loin, c’était visible. Beaucoup de youkai bougeaient, entre les arbres de la forêt qui couvrait la base de la montagne, comme la gencive couvrait le croc. D’aucun humain aurait très vite su que cet endroit n’était clairement pas l’idéal pour un pique-nique, à moins de porter un nom spécial. Et quoi qu’on en dît, la partie supérieure du relief qui était mise à nue n’était pas spécialement plus accueillante.
Reimu avait pris suffisamment d’altitude pour aborder celle-ci sans approcher la forêt. Luke plissa les yeux, distinguant le torrent qui dévalait le flanc rocheux en cascade. Il était bien moins impressionnant que de coutume, car l’été s’étant imposé, les glaces du sommet avaient fondu et il ne demeurait plus grand-chose pour assurer un débit continu. Ca lui rappelait des souvenirs …
« Pas d’ennemie en vue ? souleva la prêtresse. On dirait que ça va être un peu plus facile que prévu !
- Tu crois vraiment qu’elles vont nous laisser passer sans rien dire ?
- Il n’y a pas moyen ! »
Il haussa les épaules, et accéléra l’allure alors qu’elle faisait de même. L’air filait à grande vitesse, chaud et sec, autour des deux compagnons en faisant voler leurs cheveux. La surface irrégulière de la montagne filait vers eux très vite, et les força bientôt à obliquer vers le haut pour continuer leur course. Le jeune homme se plaça par ailleurs légèrement en retrait vis-à-vis de la miko, restant un peu à sa droite. Il n’avait tout simplement aucune idée de la route à suivre pour se rendre au fameux quartier général des tengus. Et rien qui laissait présager d’une telle infrastructure ne se trouvait dans le coin …
« Y’a une entrée secrète ? s’époumona Luke pour couvrir le vent. »
Elle répondit par la positive et lui fit signe de continuer à la suivre. Reimu partit à gauche et remonta le long du torrent, ou du moins ce qu’il en restait. Les deux tracèrent leur route aérienne en serpentant le long des rocs et des caillasses, volant deux mètres au-dessus de la roche. Ils suivaient le courant d’eau … Le jeune homme laissa son regard partir plus en avant, et tenta d’apercevoir le sommet de la cascade. Il était situé beaucoup plus haut, descendant sans doute directement du lac Moriya … Mais c’était étrange. C’était comme si, en cours de route, la cascade s’enrichissait. En effet, le débit qui descendait du sommet était assez faible, puis se grossissait après avoir franchi un certain point. Comme si … Quelque chose venait l’enrichir en cours de route. Mais d’où pouvait bien venir cette mystérieuse source supplémentaire ? ( ♫ )
Comme pour ne pas répondre à cette question, subitement, une petite dizaine de youkai hargneuses surgirent du flux d’eau fraiche venu des hauteurs montagnardes.
« Qu’est-ce que je te disais ? rit Reimu en ne ralentissant pas le rythme. »
Le garçon n’y trouva rien à opposer et la suivit, ravalant sa salive. L’escouade de tengus fonçait tout droit vers eux, avec la ferme et forte intention de leur barrer la route.
« Coucou, on peut passer ? cria la jeune fille à leur encontre. »
Cette fois, les youkai prirent le temps de répondre à sa question. En la bombardant d’un feu nourri de tirs, aux formes agressives et aux couleurs primales. Invitation à laquelle Reimu, par pur souci de courtoisie, n’hésita pas la moindre seconde à répondre. Elle dégaina à une vitesse extrême un set de cartes sacrées de sa tenue, et les manipulant avec une dextérité à couper le souffle entre ses doigts, sélectionna en deux temps trois mouvements de quoi modérer la fête : trois sceaux de blocage. D’un revers de bras, la prêtresse de Gensokyo fit voler le voile de ses blanches manches face à elle, et les plaques bleutées statiques dans les airs se dévoilèrent pour encaisser les projectiles adverses. Protégeant au passage Luke de l’impolitesse youkai, le jeune homme n’ayant même pas eu droit à un accueil digne de ce nom. Ce qui ne l’empêcha pas de faire valoir son droit de reconnaissance à son tour, enclenchant sa Carte d’Incantation des Dix Pals pour rétorquer aux tengus par-delà les sceaux de sa coéquipière. Trois résidentes des lieux furent touchées et renvoyées au plancher des vaches, mais le reste fut suffisamment agile pour rester debout. Aussitôt, le duo humain s’engouffra dans la mêlée, prêt à défoncer la porte d’entrée si c’était nécessaire.

Luke pressa l’avant de sa planche de fer du pied, et se casa juste derrière Reimu, qui s’était mise à distribuer sa contribution à l’événement : un essaim coloré de sceaux de purification, saupoudré d’aiguilles saintes, avec une petite touche d’amulettes à tête chercheuse. Ce fut ce festin que les tengus purent savourer les unes après les autres, aucune n’étant suffisamment fine pour résister à l’auguste déluge. Tombant comme des mouches face à la main lourde de la miko, elles laissèrent le chemin ouvert aux deux malandrins qui se dirigeaient tout droit vers le point où la cascade s’amplifiait.
« J’aime quand on m’ouvre bien gentiment la porte, assura la prêtresse.
- T’y es pas allée un peu fort ? s’inquiéta le jeune homme.
- C’était juste le service habituel ! Et d’ailleurs, ça a du succès, elles en redemandent ! »
Il ne chercha pas à comprendre plus loin et se rangea de nouveau derrière sa partenaire pour la laisser arroser dignement les renforts qui étaient venus depuis l’autre côté de la cascade. D’ailleurs, maintenant qu’ils s’en approchaient … Luke comprit soudain. Si le torrent s’amplifiait à cet endroit … C’était parce qu’un deuxième lit d’eau s’y branchait, venu d’un ample tunnel creusé dans la profondeur de la roche !
Reimu libéra la voie, et les deux ne tardèrent pas à arriver au niveau du confluent aquatique. Sans se poser de question, la prêtresse traversa d’un coup le fin mur d’eau qui masquait difficilement l’orifice minéral, et le jeune homme la suivit en se couvrant le visage de ses avant-bras. Ils se retrouvèrent dans un long tunnel horizontal, au bas duquel ruisselait une rivière troglodyte, et plusieurs centaines de mètres plus loin … La lumière baignait ce qui ressemblait à un grand lac souterrain. Il y avait néanmoins encore de la route à faire, et des gardiennes pour les empêcher de parvenir à leur but.
« Luke ! Couvre-moi deux petites secondes ! ordonna la jeune fille. »
Il acquiesça avec étonnement, pas spécialement prêt à répondre à une telle demande. Surtout quand Reimu ralentit pour passer derrière lui, et que les tirs lumineux des maîtresses de céans étaient projetés à haute vélocité vers lui. Il eut un geste ascendant d’une main, et matérialisa à la hâte un bouclier métallique pour se protéger de ce qu’il ne pouvait esquiver, tout en garantissant la même protection à Reimu. Derrière lui, dans le tumulte du vent, il put entendre un vrombissement prendre de l’ampleur. Ils allaient toujours à haute vitesse pour traverser la caverne, chose qui ne l’aidait pas dans ses estimations pour viser l’ennemi. Il expédia un nuage de particules de fer dans une direction au hasard, l’appuyant d’un coup de poing dans le vide. Les deux bruits de plongée qu’il put entendre lui signifia le nombre de mouches, alors qu’il se réfugiait derrière son abri de fortune et priait pour que ça passe …
« C’est bon !! »
Reimu plongea droit en avant, passant juste à sa gauche, à sa grande surprise. Elle se coula avec une grâce presque émouvante au milieu de l’enfer de tirs, virevolta, et signa l’acte final de cette représentation endiablée. Une carte brillant d’un orangé éclatant fendit les ténèbres jusqu’à la moitié de ce qui leur restait à parcourir de la grotte, alors qu’elle faisait demi-tour en se contorsionnant, et se réfugiait avec Luke derrière le bouclier métallique. Le jeune homme la regarda, ébahi.
Un prodigieux coup de tonnerre ébranla la galerie avec la délicatesse d’un dragon, alors qu’un souffle monumental percutait le bouclier du jeune homme qui se fit misère pour tenir bon. Une chaleur diffuse accompagna l’onde de choc qui les avait happés, alors que la lumière de l’explosion mourrait doucement de l’autre côté de la cloison salvatrice. Les deux humains poursuivirent leur course effrénée jusqu’à la fin de la grotte, alors que tout autour d’eux, les corps inconscients d’une armée de tengu tombaient littéralement. Plus rien ne s’opposa à eux.
« Rappelle-moi de ne jamais te contrarier !! pâlit Luke, bien que dans le noir ce ne fut pas visible.
- Il vaut mieux ! Car ce que je te réserve serait bien pire que ces broutilles ! »
Il déglutit et se tut. La lumière du lac, plus loin, se fit de plus en plus proche. Le manieur de fer révoqua sa protection devenue inutile, et ils firent irruption dans une immense gorge nimbée de rayons solaires …

Ce n’était pas un lac souterrain. Du moins, cette appellation était trompeuse avec cet adjectif, car un fragment de ciel était visible en altitude. Il se découpait dans la forme d’une crevasse, ou d’une fracture, cent mètres plus haut. La fissure céleste, large, était barrée de multiples poutres et pieux de bois qui formaient comme un grillage ornementé de plantes et de buissons aériens. Les interstices laissaient passer la lumière du soleil, faible mais suffisante pour éclairer avec suffisante l’intérieur du gouffre. La surface de l’eau permettait un effet miroir qui accentuait d’autant plus cet éclairage, et reflétait les rayons sur les multiples installations qui peuplaient les flancs de falaise. Et quelles installations ! Luke en fut tellement éberlué qu’il en resta bouche-bée.
Au-delà de vingt mètres du sol, imbriquées dans la roche, des plateformes boisées soutenues par d’imposantes poutres défiaient les lois de la gravité. Elles soutenaient des bâtisses également de bois parfois énormes, qui se prolongeaient à n’en pas douter dans la profondeur de la montagne. La couleur des planches épaisses variait de l’ocre sombre au blanc pur, la première nuance se retrouvant surtout dans les terrasses et la seconde sur certains bâtiments caractéristiques. C’étaient à ceux-ci que revenait l’honneur d’une toiture particulièrement ouvragée, aux tuiles vives et éclatantes, et aux multiples inscriptions d’un autre temps. Luke put même apercevoir ce qu’il identifia comme un toit couvert d’or, au style indubitablement oriental … Toutes les bâtisses étaient vigoureusement plantées dans les parois du gouffre, dont le diamètre d’une centaine de mètres se rétractait à mesure que l’on s’approchait de la fissure voûtée. De celle-ci s’écoulait par ailleurs un grand filet d’eau qui devait avoir des allures de torrent en temps normal, et s’écoulait le long de la falaise jusqu’au lac basal.
Mais il n’y avait pas que des bâtiments à-même la roche. Outre les habitations locales, les multiples décorations japonaises qui les ornementaient, et les lanternes minérales qui complétaient ce que le soleil ne suffisait pas à éclairer … De longues cordes parsemaient l’espace aérien en un tissage remarquable. Telles les mailles d’un large filet, laissant largement place pour voler à travers, elles étaient tendus d’un point à l’autre de la cité suspendue, et parées régulièrement de petits drapeaux de tissus, aux riches motifs et idéogrammes. Parfois même, un luminaire oriental de papier y était accroché, sans doute censé dispenser une lueur ténue quand celle naturelle de l’astre méridien venait à manquer. Le spectacle nocturne devait tout bonnement être majestueux, à l’heure de la lune. Et c’était entre toutes ces ficelles transversales qu’évoluaient de nombreuses youkai volantes, qui partaient d’un point à l’autre de la cité, transportant diverses charges ou discutant dans les airs, faisant circuler l’information ou raccommodant certaines cordes, assurant l’entretien des lieux ou garantissant leur surveillance. C’était donc ça, le quartier général des tengu ?

« Ca coupe le souffle … avoua le jeune homme alors qu’il se stoppait au-dessus du lac, stupéfait.
- Bienvenue chez les tengu, Luke. Là où aucun humain n’est jamais censé se trouver ! »
Vrai que les lieux étaient difficilement praticables, pour les simples hommes. Il n’y avait aucune échelle, aucun point d’escalade, aucun moyen d’accéder aux passerelles qui se trouvaient au-dessus de leurs têtes. Elles n’étaient abordables que pour ceux qui savaient voler. Chose qui n’était bien sûr pas un problème pour le peuple résident.
Et en parlant de surveillance, le duo ne tarda pas à être remarqué. Leur entrée, plus ou moins fracassante, ne pouvait pas être restée ignorée. Et ce fut un éclair qui traversa le maillage de cordes depuis le haut, pour venir se planter pas loin devant eux, doublé par un …
« Ayayayayaya !
- Miséricorde … marmonna Reimu. »
Luke donna de la tête. Il connaissait cette voix, bien qu’il ne l’avait entendue qu’à de rares occurrences. C’est pourquoi il ne se souvint pas réellement des occasions où il avait croisé Aya Shameimaru quand elle se stabilisa devant eux, genou droit plié et talon médian de son soulier enfoncé dans le bas de sa cuisse gauche, bras croisés et faisant voler ses noirs cheveux mi-longs par son éventail en feuille automnale. Nul doute qu’elle se présentait à eux pour les empêcher d’aller plus loin, mais son sourire presque joyeux ne trahissait que peu de ces intentions pourtant hostiles.
« Mille excuses, Aya, prononça Reimu en pesant soigneusement chaque mot. Mais il s’avère que nous avons besoin de passer. Nous sommes venus voir tes supérieures !
- Voyez-vous cela ! Des humains venus des terres inférieures pour me formuler une telle requête. Vous ne manquez pas de toupet ! »
Elle n’avait pas perdu son rictus enjoué tout en dégainant un épais carnet noir et commençait à gratter dessus, son éventail sous l’épaule. Luke ne restant qu’inactif face à une attitude qui le laissait perplexe, Reimu lui jeta un regard en biais et poussa un soupir.
« Toi qui est si assidue à ta tâche, tu pourrais me faire partager une petite information ?
- Hm … fit la tengu en s’arrêtant et prenant son menton entre ses doigts. Pourquoi pas, si tu m’en donnes la compensation adéquate. Je t’écoute !
- J’aimerais que tu me dises si tu as un jour entendu parler de quelqu’un manipulant des pouvoirs du fer. Autre que la personne qui se trouve à côté de moi, ça va de soit. »
Aya reprit son éventail et, toujours les bras croisés, s’en servit pour se gratter le menton tout en dévisageant le jeune homme d’un air pensif. Il la considéra avec une grimace incertaine, pas tout à fait sûr de comment allait se présenter la suite et les termes du marché, s’il avait lieu. La tengu regarda le duo d’humain tour à tour, eut un petit sourire, du genre … malicieux. Elle délia les bras et dégaina de nouveau son carnet, prête à noter, de toute évidence.
« Très bien ! annonça-t-elle. Dans ce cas, j’ai une petite requête à te formuler, et je te dirai ensuite tout ce que je sais à ce propos !
- Tu as intérêt à tenir ta part du marché. Alors, quelle est cette requête ? »
Aya eut un petit rire étrange. Luke sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale. Bizarrement, il ne la sentait pas bien, cette suite. Et sa nuque lui faisait mal …
« Tu vas devoir t’excuser, devant moi et à plus forte raison devant tout le peuple youkai, des ignobles sévices que tu fais subir à notre espèce toute entière !
- … Hein ? laissa-t-elle échapper, médusée. »

Même l’adolescent se prit à lancer un son du même genre, totalement incompréhensif. La tengu riait depuis son perchoir invisible, manifestement très fière d’elle. A la surprise succéda l’énervement, et Reimu serra les poings, affichant un visage franchement peu empathique. Elle prit une profonde inspiration pour recouvrer son sang-froid, et croisa les bras, tapotant nerveusement son sceptre de miko qu’elle portait en permanence avec elle.
« C’est une plaisanterie, j’espère ?
- Absolument pas ! se gaussa Aya. Et rassure-toi, c’est pas si terrible, j’aurai pu te demander bien plus ! Deux à trois semaines de travail dans les locaux du Bunbunmaru par exemple, mais vu ta ferveur au travail …
- Ca suffit ! s’emporta la prêtresse. Je n’ai pas à m’excuser de faire mon travail ! C’est ridicule !!
- Va donc dire ça à toutes les youkais que tu as exterminées, ma chère. On verra si elles trouvent ça ridicule. »
Reimu serra les mâchoires. Plus la tengu parlait, plus la frustration montait en elle. Elle se faisait littéralement tourner en bourrique par les personnes qui étaient censées la respecter … Et Luke, à côté, qui ne faisait absolument rien pour lui prêter assistance ! Celui-ci la regarda et, remarquant son état émotionnel, l’enjoignit à garder son calme. La prêtresse hésita entre lui coller une beigne ou l’écouter. Après une seconde de réflexion, elle opta pour le second choix et prit une inspiration encore plus grande que la précédente, comme si elle essayait de faire éclater ses poumons de l’intérieur. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Pas la peine d’en faire tout un plat. Quand son esprit lui fit parvenir cette remarque, elle déglutit et releva la tête, regardant sa tortionnaire avec une mine instable. Il s’y mêlait un résidu de colère, pas mal d’incertitude et surtout beaucoup de honte.
« Je … Je, m’ex-… cuse … pour …
- Tu pourrais pas mettre un peu plus de cœur à l’ouvrage ? Non mais parce que là, on dirait que ça t’arrache la gorge.
- Grr … Je te hais, Aya ! »
La tengu ne fit qu’en rire davantage. Il ne faisait aucun doute qu’elle prenait un plaisir monstrueux à se jouer ainsi de la prêtresse. Le manieur de fer regarda les deux filles alternativement, mal à l’aise. Ca allait tourner vinaigre d’une minute à l’autre …
« Je … Je présente mes excuses à tout le peuple youkai pour les maltraitances que je leur inflige … articula Reimu en se faisant misère. Je suis désolé pour tout le mal que j’ai pu vous faire jusqu’à maintenant … Pardonnez-moi …
- Hihihihi, c’est paaaaarfait ! »
La tengu jubilait, son carnet frétillant au rythme des coups de stylo qu’elle donnait dessus. Tout le contraire de son interlocutrice qui était au bord de la crise de nerf.
« Ca va, t’es contente maintenant ? lança la miko avec une rare froideur. »
Seul un flash de lumière lui répondit, l’éblouissant pendant quelques secondes. Reimu ne l’avait pas vu venir dans sa frustration, contrairement au jeune homme qui s’était illico décalé de l’angle de prise de l’appareil photo. Hébétée, la prêtresse regarda la youkai volante qui manipulait son petit dispositif avec un air très satisfait. Aya le rangea peu après, de même que son carnet, et toisa la jeune fille avec suffisance.
« Deux petites choses … commença-t-elle. D’une, j’ai à présent un excellent scoop qui va faire fureur parmi toutes les youkais de cette région … »
La jeune fille déglutit, soudain très mal à l’aise. Qu’est-ce que cette sale peste avait osé faire ?
« De deux … continua l’autre. Je suis navrée Reimu, mais, vois-tu … A part le petit gars qui t’accompagne, je ne connais absolument aucune personne qui manipule le métal ! »
Reimu explosa. Ou plutôt, le bout de papier sacré qu’elle avait adressé à la trublionne avant même qu’elle ne prononce ses derniers mots.

Aya esquiva l’explosion avec grâce, riant de son coup. Il fallait dire que cette fois, elle avait fait fort. La prêtresse marmonna quelques phrases peu orthodoxes entre ses dents, empoignant son sceptre de miko avec rage. Elle s’apprêtait à se lancer à la poursuite de la tengu avec l’intention de lui faire avaler les caillasses des parois du gouffre, quand elle sentit une main se poser sur son épaule et l’agripper.
« Attends ! fit Luke, désarmé. Il y a peut-être un moyen de s’en sortir autrement …
- Grr … Elle s’est bien jouée de nous ! vitupéra-t-elle en se dégageant de la prise du garçon. Et maintenant, je suis ridiculisée ! Je ne vais quand même pas la laisser partir comme ça !
- Tu veux que j’essaie de la raisonner ?
- … Non, j’ai une meilleure idée. »
Reimu avait annoncé ça avec un sourire sadique, mais celui-ci était adressé non pas à Aya, mais à Luke. Les frissons du garçon reprirent de plus belle, de même que son inquiétude et surtout ses douleurs intempestives dans l’arrière du cou. D’un coup, il ne se sentait vraiment plus très bien, sans savoir exactement pourquoi. Mais il fit de son mieux pour ne rien en montrer alors que la prêtresse se reprenait.
« C’est toi qui va aller lui régler son compte, Luke.
- … Euh, hein ? Mais pourquoi moi ?
- Parce que depuis tout à l’heure, c’est moi qui fais tout le boulot ! argua-t-elle. Il serait peut-être temps que tu me prouves que tu es un homme, non ?
- Quoi ? Parce que ce cliché existe vraiment à Gensokyo ?
- Tais-toi et va ! Fais-lui mordre la poussière, récupère son maudit appareil photo, j’en sais rien, mais va laver cette injustice avant que je ne m’en occupe moi-même ! Et si j’en viens là, je ne te garantis pas que tu pourras ensuite ramasser les restes avec des baguettes !
- … Bon … Ok … »
Il eut une expression malade, et se retourna vers Aya. Fugacement, Reimu perçut quelque chose de mauvais, qui éclipsa sa colère l’espace de quelques secondes. Comme si un instinct indéchiffrable essayait de lui murmurer quelque chose à l’oreille, quelque chose qu’elle n’était pas capable de comprendre. Ses angoisses ressurgirent et elle se demanda si elle ne venait pas de commettre une erreur. Mais avant qu’elle ne puisse y réfléchir et encore moins agir en conséquence, Luke était déjà parti au combat et Aya le rejoignait aussitôt …
Le jeune homme fit un mouvement des bras, ignorant les suées glaciales et les engourdissements qui commençaient à courir le long de ses muscles. De multiples plaques de fer, volumineuses et quadrangulaires, se matérialisèrent tout autour de lui pour le protéger des attaques futures de la tengu. Celle-ci avait virevolté dans les airs suite à l’attaque ratée de Reimu et attendu la suite des événements ; elle était à présent focalisée sur le jeune homme qui se dirigeait vers elle, et décrivit une grande trajectoire sur le côté pour se prévenir d’une éventuelle attaque surprise. Elle était très rapide, Luke ne pouvait l’ignorer. Il avait tout intérêt à prendre ses précautions s’il ne voulait pas s’en prendre plein la tête.
« Ayayayayaya, tu ne passeras pas ! chantonna-t-elle.
- Hmpf … Est-ce qu’on pourrait se montrer raisonnables et éviter d’en venir aux mains ? Ce serait plus simple …
- Mais tellement plus ennuyeux ! rétorqua-t-elle. Allez, montre-moi ce que tu sais faire, et j’y réfléchirai ! »
Il poussa un soupir mental. Luke n’aimait pas se battre. Du moins, plus depuis qu’il avait été hospitalisé pendant un mois. Son dernier combat remontait à celui contre Shinki, et il avait laissé des stigmates. Mais là, il n’avait pas le choix. Il ne voulait pas décevoir Reimu … Et puis, ils devaient passer, s’ils voulaient en savoir plus. Ce fut pourquoi il plongea sa main dans sa veste, atteignit la poche cachée et dégaina la Carte qu’il avait utilisée tout à l’heure.
« Symbole Tortionnaire : Dix Pals ! »

( ♫ ) Aya eut un rictus en voyant la dizaine de lames courbées apparaître. Elle se contorsionna et évita la première qu’il lui avait envoyée, puis la deuxième, et la troisième, sans la moindre difficulté. Elles se plantèrent dans la roche plus loin, et disparurent, ne laissant que leur manieur pour se mordre la lèvre inférieure. Aya eut un mouvement de son éventail orangé, et expédia de ce revers une nuée de balles luminescentes tantôt bleues, tantôt rouges. Les couleurs étaient regroupées en anneaux de sphères qui fendirent l’air tels des disques olympiques géants, sans toutefois tourner sur eux-mêmes. Le tout était accompagné de petites boules plus compactes et irradiant une lueur pure et blanche, qui partaient dans n’importe quelles direction.
Le jeune homme fut forcé de s’abriter derrière ses plaques tandis que Reimu s’éloignait de la zone de conflit, passant au ras du lac troglodyte. L’humain prit de l’altitude, esquivant par là-même le plus gros des cercles meurtriers qu’envoyait la tengu redevenue immobile. Mais il ne put rien contre l’anneau écarlate qui s’écrasa contre sa plaque de fer protectrice, la faisant voler en charpie. Il eut un hoquet incontrôlé alors que le vent soulevé par le fer redevenu air lui fouettait le visage, et expédia fissa deux autres pals toujours disponibles. La youkai battit de ses ailes et quitta sa station aérienne, faisant passer les projectiles de Luke juste sous ses pieds. Il eut un juron et fila vers elle, envoyant deux autres lames à sa poursuite, chacune sur un flanc pour tenter de la coincer.
Mais Aya était aussi maligne qu’agile, et elle allait le prouver. Elle exécuta une figure aérienne qui prit Luke complètement au dépourvu, remontant vers le haut pour faire un demi-tour et se tournant sur elle-même pour revenir ventre vers la terre : une acrobatie désignée par les connaisseurs sous le nom de l’immelmann. Le jeune homme avait à présent une tengu toutes dents dehors qui lui fonçait droit dessus alors qu’il était à ses trousses deux secondes plus tôt ! Paniqué, il opposa trois plaques de fer face à lui pour faire barrage et y ajouta les pointes agressives de ses trois derniers pals, les deux autres ayant fini une fois de plus leur course dans la pierre. Aya lui rentra alors dans le lard, pour ainsi dire, démolissant sa protection sans la moindre forme de procès de par sa vitesse ahurissante. Luke ne s’en sortit que par le réflexe qu’il eut de sauter de sa planche, et de se rattraper plus bas à une barre de fer matérialisée à la volée …
La douleur de l’annulation de sa chute lacéra ses bras et des tremblements les agitèrent soudain. Il serra les dents et empli sa cage thoracique d’air, tentant d’ignorer sa souffrance du mieux qu’il pouvait. Il recréa une nouvelle planche de fer alors que sa Carte d’Incantation était annulée, et se mit accroupi dessus, mal en point. Mais il n’allait pas avoir le temps d’y penser davantage : Aya revenait déjà à la charge, et pas en demi-mesure. Elle avait sortit sa première carte …
« Vent Divin : Divine Brise au cœur du Pampre ! »
Ce fut alors qu’une nuée de feuilles lumineuses, brillant d’un émeraude chlorophyllien, émergea du néant en englobant Aya comme si elle venait de se cacher au cœur d’un épais buisson. Luke regarda dans ce sens et eut un sursaut interloqué, constatant que le nuage de verdure magique enflait et remuait de mouvements imprévisibles et pourtant ordonnés. Il eut un tressaillement encore plus marqué en voyant que des lianes entières, constituées de ces feuilles éthérées, surgissaient de la masse végétale pour partir dans toutes les directions, et notamment celle où il se trouvait. Les projectiles composant ces cordes étaient en train de se décoller les uns des autres, diminuant toujours plus l’espace de manœuvre disponible … Il allait se retrouver coincé ! N’ayant pas le choix, il se rapprocha de la boule émeraude pour esquiver les deux énormes lianes qui menaçaient de le prendre en étau. Mais, à sa mauvaise surprise, le buisson lui-même commençait à se déliter ! Il devait retourner en arrière … Et il fit l’erreur de le faire.

Le dos de Luke percuta plusieurs feuilles qui se trouvaient derrière lui. Aucune plaque de fer ou bouclier quelconque n’aurait pu l’en empêcher. Il eut un glapissement de douleur et alla dans la direction opposée, alors que les muscles de sa poitrine commençaient à se contracter douloureusement. Sans réfléchir, il se jeta contre le gros des projectiles du buisson qui se répandaient partout dans le gouffre … Et fut littéralement lâché au cœur de la tourmente.
Le jeune homme fut bombardé de feuilles magiques. Mine de rien, elles faisaient aussi mal qu’un projectile classique, et elles se trouvaient par milliers dans ce fatras incessant. Projeté dans tous les sens, Luke sentit une terrible panique lui assaillir le ventre. Non seulement il avait mal, n’arrivait pas à se tirer de cet enfer, se prenait des coups à chaque seconde … Mais en plus, plus ça continuait, plus des spasmes agitaient ses membres. Sa gorge émettait des hoquets à chaque impact, sans qu’il ne puisse la contrôler. Et, d’un coup, sans crier gare …
Le dos de Luke se voûta brutalement en arrière, craquant sa colonne vertébrale en arc-de-cercle surnaturellement creusé, lui arrachant un hurlement qui résonna tellement fort dans le gouffre qu’il en couvrit les bruits du combat et presque même de l’activité en altitude.
« Que … quoi ? »
( ♫ ) Le cri tonitruant fut suivi d’autres semblables, moins forts et passant aléatoirement dans les graves ou les aigus. Une sinistre partition vocale s’éleva depuis l’intérieur du buisson qui commençait à s’estomper, Aya elle-même ayant choisi d’annuler sa Carte d’Incantation. Depuis le lac, Reimu continuait de regarder Luke hurler, puis … chuter de sa planche, en l’absence de projectiles pour le maintenir debout. Mais le jeune homme ne s’était pas arrêté de pousser des plaintes pour autant … Et son corps se tordait. Dans tous les sens, il se tordait. Agité de spasmes dans tous les sens, il chutait comme une pierre vers le lac sans tenter la moindre chose pour se rattraper ou même ralentir sa chute. Ses muscles se contractaient anarchiquement, faisant dangereusement courber son dos, si bien qu’on aurait pu croire qu’il allait se casser en deux …
Tout ça ne fut visible que pendant trois secondes. Mais le sang de Reimu ne fit qu’un tour. Oubliant toute sa colère et les actes d’Aya, elle fonça sur la trajectoire du jeune homme avant qu’il ne tombe dans le lac. Elle étendit les bras et les passa tant bien que mal autour de son abdomen, et fila vers la berge la plus proche. Elle serra Luke contre elle de toutes ses forces, alors que son visage se crispait des traits de la panique. Le corps du jeune homme se contractait avec infiniment plus de violence, et dans toutes les directions, menaçant de se libérer de son emprise d’un instant à l’autre. Il ne contrôlait plus rien. Sa respiration parsemée d’exclamations dépourvues de signification en était la preuve.
Elle parvint au dessus de la terre ferme et déposa le jeune homme avec toute la délicatesse qui était possible, c’est-à-dire presque aucune au vu de son agitation incessante et exubérante. Elle s’accroupit à côté de lui, son teint devenant de plus en plus pâle …
« Luke … Luke, arrête ! Calme-toi, je suis là !! »
Il ne semblait pas l’entendre. C’était exactement comme tout à l’heure, lorsqu’il s’était pris le soleil dans les yeux, mais en bien pire. Reimu avait beau essayer de comprendre ce qui lui arrivait, elle était incapable de déceler la moindre énergie maléfique en lui. Ce n’était pas un cas de possession. C’était complètement autre chose. Quelque chose contre quoi elle était totalement impuissante.
Elle tenta de le toucher, et appuya fort contre son ventre pour tenter de réduire la courbure de son dos. Mais dès qu’elle l’effleura, les spasmes et les glapissements de Luke ne firent que s’intensifier. Il … Il commençait à manquer d’air. Le jeune homme n’arrivait plus à respirer. Ses cris n’étaient plus qu’un sifflement suraigu et irrégulier émis de sa gorge, et son visage était déformé d’une manière hideuse, asymétrique. Le spectacle était si effroyable que Reimu en plaqua ses mains contre sa bouche, choquée. Elle se reprit très vite néanmoins, et resta attentive aux mouvements de Luke, qui allaient doucement en se calmant. Il devenait rouge, à cause du manque d’oxygène. La courbure de son dos s’estompait doucement, mais il s’étouffait. Elle allait devoir …

Ca se calma. Luke aspira soudain une énorme quantité d’air, faisant prendre plusieurs litres d’un coup à sa poitrine. Il s’engagea dans une course effrénée pour l’oxygène, asphyxié comme jamais. Comme il avait cessé de se tordre, et que son visage était redevenu normal, Reimu sentit un certain soulagement … Mais incomplet. Une sensation horrible lui tenaillait toujours le ventre, et elle n’avait pas l’intention de rester sans rien y faire. Mais pour le moment, il fallait laisser Luke reprendre son souffle.
Aya s’approcha, toujours dans les airs. Elle regarda le jeune homme étendu à terre, l’expression de son visage n’arrivant plus à se déterminer. En tout cas, toute fierté ou joie s’en était allée. Arrivée à plusieurs mètres du sinistre, elle eut une grimace.
« … Il va bien ?
- … Non, répondit Reimu. Il ne va pas bien du tout. »
La tengu déglutit. Si elle était responsable de la mort d’un humain, elle allait avoir de terribles ennuis. Reimu n’allait jamais le lui pardonner. Et être dans le collimateur de la prêtresse de Gensokyo, surtout quand on était youkai, était peut-être la pire situation imaginable. Elle chercha quelque chose à dire et, sans trouver rien de très convaincant, se résigna au plus classique possible.
« Emmène-le à l’Eientei. Elles sauront quoi faire … »
Et sur ces mots, elle décolla à toute vitesse vers le quartier général, s’éloignant le plus possible de la miko. Celle-ci soupira, et regarda Luke qui haletait toujours. Il semblait … épuisé. Cette crise, qu’elle qu’en était la cause, l’avait vidé de ses forces. Elle ne savait pas exactement ce dont le jeune homme était encore capable, mais ça ne devait pas être grand-chose. L’amener auprès d’Eirin … était la seule chose qui semblait à peu près sensée. Au diable la recherche des pouvoirs du fer. C’était la vie de Luke qui était en jeu, à présent.
Les angoisses de la prêtresse étaient fondées.
« … Luke … Tu m’entends ? fit-elle doucement.
- … haahh … Ou… oui … »
Elle acquiesça. Il avait du mal à parler. Elle se sentit prise d’un sentiment qui lui écrasa les yeux, mais elle cligna répétitivement des paupières pour le bannir. Pas maintenant. Elle ne pouvait pas craquer maintenant. Il y avait d’autres priorités. Elle se lamenterait sur sa propre idiotie une autre fois. Sinon, elle aurait de quoi se lamenter pour le restant de ses jours.
« … Je vais te mettre sur mon dos. On s’en va. D’accord ? »
Il hocha la tête difficilement. Bouger lui était encore plus difficile que parler. Elle n’allait pas pouvoir compter sur ses forces à lui. Mais ça ne lui importait guère … Elle était largement assez forte pour le transporter sur les soixante-dix kilomètres qui les séparaient de l’hôpital de Gensokyo. Dire qu’il allait une fois de plus devoir y séjourner …
Elle se baissa avec lenteur, et le prit avec précaution. C’était infernal. Dès qu’elle le touchait, rien que l’effleurer, elle déclenchait des spasmes sans le vouloir aux endroits concernés. Luke se fit misère pour ne pas crier, mais il ne put empêcher plusieurs hoquets de douleur. Finalement, la prêtresse réussit à le hisser sur son dos, coinçant son menton par-dessus son épaule et maintenant ses jambes autour de sa taille. Luke n’était pas tout léger … Mais ça allait. Elle pourrait le faire. Elle allait le faire.
La tête de Luke tombant sans le moindre tonus à droite de la sienne, Reimu se releva et bondit. Elle prit de l’altitude et s’envola, prenant la direction de la sortie. Personne ne vint lui demander de comptes et elle put s’engager dans le tunnel vers la cascade, puis l’air pur de Gensokyo. Ravalant sa salive, elle fonça droit vers la forêt de bambous qui était pourtant si loin, maintenant son ami si précieux sur son dos …
« Je te sauverai … Je te promets que je te sauverai, Luke !! »
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Jeu 24 Juil - 1:24

Eirin leva un objet cylindrique et noir dans son champ de vision. L’instant d’après, un flash de lumière éclata et une puissante douleur remonta le long de la partie gauche de son visage. Il se crispa et tenta de se libérer sans le vouloir, enchaînant les mouvements spasmodiques sur le matelas où il était vigoureusement sanglé. Mais Luke avait beau s’agiter, ses contentions l’empêchaient de tomber du chariot où il était maintenant allongé, et prisonnier. Reisen poussait l’engin au trot, alors que la doctoresse gravitait autour de celui-ci en procédant à mesures et examens dans une foulée trop dynamique pour qu’il puisse y comprendre quoi que ce soit.
« Il fait le rictus sardonique … souleva la lapine.
- Signe quasiment pathognomonique, commenta calmement la lunarienne. »
Le jeune homme tenta de reprendre ses esprits. Mais c’était difficile. C’était comme si son corps était devenu complètement fou. Il refusait d’obéir à ses ordres constamment, et exécutait des mouvements aussi douloureux qu’incontrôlés. Les sangles qu’Eirin avait passées autour de ses poignets et ses chevilles, ainsi que la ceinture qui le maintenait littéralement cloué au lit, l’empêchaient de s’infliger de trop sévères dommages. Mais la douleur, elle, était toujours présente et l’aveuglait. Quand est-ce que ce calvaire allait enfin s’arrêter ?
Les deux soignantes le firent alors passer une porte. La lumière baissa considérablement, de même que le bruit. Arrivé dans une salle obscure, Luke sentit ses troubles diminuer lentement. Autour de lui, les bruits des pas d’Eirin et Reisen qui évoluaient dans la pénombre étaient les seules choses qu’il pouvait entendre. Le lit s’arrêta au milieu de la pièce, que seule une faible lumière pâle éclairait, en barres sur les murs. Les spasmes diminuèrent, même si le jeune homme se sentait toujours patraque. Le médecin se rendit à une sorte d’établi qui se situait un peu plus loin, et se saisit d’une poche de perfusion.
« Je te laisse poser le cathéter, Udonge ? s’enquit-elle en commençant sa préparation.
- Euh … Oui, je vais essayer. »
La lapine n’était pas très sûre d’elle, à première vue. Même dans sa tourmente, Luke pouvait le sentir. C’était quoi, ce qu’il se passait, au juste ? Hallucinait-il tout cela, ou bien avait-il encore assez de lucidité pour avoir une vision claire du monde ? Enfin, claire, tout était relatif.
Reisen s’était désinfecté les mains et s’approcha de lui, doigts gantés. Ce fut à ce moment là que ses sens commencèrent à le trahir. L’étudiante lui parlait tout en lui manipulant le bras droit, comme pour essayer de le calmer, mais le simple contact qu’elle avait avec sa peau le refaisait encore se tordre dans tous les sens. Elle le piqua une fois, échoua, et piqua une deuxième fois avant de réussir. Peu de temps après, la perfusion était installée.
« C’est bien ce que je pense, n’est-ce pas ? questionna la lapine.
- Il va me falloir faire un examen moléculaire pour le vérifier … Je dois procéder à une biopsie. »
Luke vit le visage de la lunarienne se pencher au-dessus de lui.
« Nous allons vous prélever, monsieur Yakumo. Votre antalgique est en place. Ne vous inquiétez pas, on s’occupe de vous. »
Il voulut acquiescer, mais les effets du sédatif commençaient à faire effet et il se sentait considérablement ralenti. Face à son absence de réponse, Eirin ne relança pas, et se saisit de ses instruments. La seconde suivante, un écran de fumée grise couvrit le champ de vision du jeune homme, et il perdit connaissance …

Les bruits de pas résonnaient entre les murs. Même si elle en était responsable, Reimu elle-même ne pouvait s’empêcher de les trouver agaçants. Elle était en train de tourner en rond dans une petite salle de carrelage noir, au sous-sol de l’Eientei, tentant de juguler son angoisse. Mais celle-ci ne faisait que croître à chaque seconde qui s’écoulait. Incapable de tenir en place, la prêtresse allait et venait dans la pièce vide sans pouvoir s’asseoir sur l’une des nombreuses chaises disponibles. Elle jetait fréquemment des coups d’œil inquiets à l’horloge qui était accrochée, dans un coin. Cela faisait déjà quatre heures qu’elle avait amené Luke ici. Le soir était en train d’arriver … Et elle n’avait toujours aucune nouvelle.
La miko restait debout. C’était comme si des fourmis grouillaient dans ses jambes et menaçaient d’envahir le reste de son corps si elle se posait. Elle n’avait pas encore cédé à la fatigue quand la porte de la salle d’attente s’ouvrit enfin, dans un son presque silencieux. Pas assez pour qu’elle ne le remarque, et ne tourne la tête aussitôt vers la doctoresse qui venait d’entrer.
« Alors …? demanda-t-elle aussitôt, fébrile.
- Hm … Je sais ce qu’il a. »
Reimu se rendit auprès de la lunarienne, anxieuse. Peut-être le fait qu’elle n’avait pas annoncé une aggravation de l’état de Luke, ou pire encore, la rassura un tant soit peu. Le visage d’Eirin, lui, semblait plongé dans une profonde réflexion intérieure.
« … C’est une maladie que je pensais avoir éradiqué à Gensokyo, peu après la fermeture de la Grande Frontière. Mais ce n’est pas le cas dans le monde extérieur, d’où vient monsieur Yakumo …
- Mais qu’est-ce que c’est, à la fin ?
- … Le tétanos. »
( ♫ ) L’expression de Reimu se tordit en une grimace.
« Qu’est-ce que c’est ? questionna-t-elle.
- C’est une pathologie infectieuse qui contamine ses victimes par le biais de spores. Bien que celles-ci soient inoffensives en soi, il leur suffit d’être placées dans un milieu sans oxygène pour qu’elles germent en bacilles. Et d’ailleurs … La souche tétanique dont Luke est infecté est particulièrement maligne. Elle cause plus de dégâts encore que la maladie classique.
- Mais, attendez … Cela fait plus d’un an que Luke a rejoint Gensokyo ! Et ce n’est que maintenant que cette chose se manifeste ?!
- … C’est ce que j’ai pensé aussi. Mais par malheur, les spores qui avaient contaminé monsieur Yakumo se sont implantées dans des zones très irriguées par le sang. Elles sont restées latentes, comme endormies, jusqu’à ce que ces zones finissent par nécroser … Chose qui s’est produite très récemment.
- J’arrive pas à y croire … »
Eirin emplit ses poumons d’oxygène, partageant en partie l’anxiété de la prêtresse. A n’en pas douter, c’était une fois de plus un cas grave. Elle ne laissa pas le silence meurtrier sévir plus longtemps, et poursuivit ses explications.
« Une fois germées, les bacilles du tétanos libèrent une neurotoxine : la tétanospasmine. Elle passe par le sang et la circulation lymphatique, pour rejoindre le système nerveux. En temps normal, la toxine se contente de tromper les nerfs et de provoquer ainsi des spasmes incontrôlés, et douloureux. Mais dans notre cas … Il s’agit d’une mutation rare de la maladie. Et elle est également toxique pour les nerfs, occasionnant des dommages à long terme …
- Qu’est-ce que ça veut dire …?
- … Que si Luke n’est pas traité rapidement, il risque d’en ressortir avec un trouble moteur dont il ne guérira que très lentement, s’il en guérit. Il pourrait être paralysé pendant des mois avant de pouvoir bouger de nouveau … dans le meilleur des cas. »

Reimu ravala sa salive. Sa respiration devenait tremblante, et elle sentait le chemin glacial de sueurs froides le long de sa nuque. Elle ferma les yeux quelques secondes, pour reprendre son sang-froid. La grande prêtresse de Gensokyo ne pouvait pas céder à la panique. Ce n’était pas son genre. Elle devait rester calme … Et chercher une solution. Mais sur ce terrain, elle était complètement impuissante, et elle le savait. Son unique espoir était de s’accrocher aux paroles du docteur Yagokoro …
« … Vous pouvez le sauver ? demanda-t-elle avec incertitude.
- Oui, je le peux. Il existe de nombreux traitements pour venir à bout de cette pathologie. En revanche … Je crains qu’elle ne soit déjà très avancée. N’aviez-vous pas remarqué si votre ami se massait la nuque régulièrement, ces derniers temps ?
- … Je … »
Les souvenirs revinrent à l’esprit de Reimu. Oui, c’était vrai. Par plusieurs fois, Luke avait eu ce geste un peu étrange, en toutes occasions. Mais elle avait simplement pensé qu’il avait un torticolis, ou quelque chose du genre …
« Les raideurs dans la nuque sont les premiers signes de l’infection, continua Eirin. Ce n’est pas évident, bien entendu, mais cela confirme que la maladie est installée depuis un moment.
- J’aurais dû m’en douter … Je savais que quelque chose de louche était sur le point de se produire … Je l’ai pressenti. Si seulement j’avais su de quoi il s’agissait exactement … »
A chaque fois qu’un événement grave se préparait … Reimu faisait des cauchemars. Ils prenaient des formes parfois très semblables, illustrant l’avenir dans un grand néant dévorant. Et cette fois, ça avait été Luke, qui se trouvait à se tordre au beau milieu du noir et de la fumée verte. Comme ce présage se répétait, nuit après nuit, la prêtresse avait commencé à accumuler l’inquiétude … Et puis, elle avait fini par ne plus pouvoir fermer l’œil sans être confrontée à cette vision. C’était pour cette raison que, la nuit précédente, incapable de trouver le sommeil, Reimu avait décidé de quitter le temple et de se rendre le plus vite possible au village humain, pour vérifier l’état de Luke. Pas rassurée pour autant, la prêtresse avait décidé de relancer le jeune homme à propos de ses recherches sur ses pouvoirs … Afin de garder un œil sur lui, sans attirer l’attention. Et vu comme les choses avaient évoluées … Une fois de plus, son intuition ne l’avait pas trompée.
Si elle n’avait pas été à la rencontre du manieur de fer, il aurait bien pu mourir tout seul dans son appartement …
« … Je devrais pouvoir faire quelque chose pour ralentir suffisamment les symptômes avant que les lésions ne soient irréversibles, reprit la doctoresse. Avec une antibiothérapie, je pourrai exterminer les bacilles de son corps, et nettoyer les foyers d’infection afin d’éliminer les spores et éviter toute rechute. Mais …
- … Mais ?
- Le taux de tétanospasmine est déjà élevé. Très élevé. Sa toxicité croît en permanence, et il ne faudra que peu de temps avant que le système nerveux de monsieur Yakumo ne subisse de sévères dommages.
- Quoi ?! Et il n’y a aucun moyen d’empêcher ça ?
- Il existe un médicament … Une antitoxine très spéciale. Mais elle est instable, et doit être administrée très rapidement après synthèse. C’est pour cette raison qu’il n’en existe aucune de préfabriquée, ici.
- Et vous ne pouvez pas la fabriquer vous-même ?
- Je le souhaiterais de tout cœur … Mais c’est impossible. Le principal ingrédient pour synthétiser l’antitoxine n’existe pas. »
Reimu ouvrit deux yeux où stupeur et incompréhension se mêlaient. Elle considéra son interlocutrice, d’une mine sidérée.
« … Mais alors, si c’est impossible de le fabriquer … Pourquoi avez-vous seulement parlé de ce médicament ?
- … Pardon ? »
Ce fut au tour d’Eirin d’ouvrir les yeux. La lunarienne sembla soudain interloquée par les paroles de la prêtresse, qui n’était pas encline à ciller. L’instant qui suivit fut très étrange. Pour la toute première fois, Reimu eut l’impression de pouvoir lire le doute sur le visage de la doctoresse. Celle-ci porta la main à son menton, baissa la tête, et interrogea le carrelage à la recherche de réponses aux questions que la miko ignorait. Puis finalement, elle releva la tête, pas moins incertaine.
« … Suivez-moi, ordonna-t-elle simplement. »

La jeune fille allait d’étonnement en étonnement. Complètement confuse, elle resta dans le sillage de la grande dame qui s’était retournée et mise à marcher en direction d’une porte, d’un pas preste. Elle n’eut pas le temps de poser la moindre question qu’Eirin embrayait dans un couloir, prenait un escalier, revenait au rez-de-chaussée et bifurquait de nouveau pour atteindre de blancs et calmes corridors aseptisés. Ce fut à peine si Reimu ne fut pas forcée de courir pour ne pas perdre de terrain. Elle n’eut pas le temps de hausser la voix pour s’enquérir de leur destination, que la doctoresse posait la poignée sur une porte et l’ouvrait, débouchant à l’intérieur et laissant l’issue ouverte. Dans son angoisse et sa précipitation, Reimu prit cela comme une invitation et entra à son tour. Il s’agissait d’une pièce de taille moyenne, de pas plus de sept mètres de côté, garnie d’un bureau et surtout de très nombreux meubles chargés de livres énormes et imposants. La jeune fille observa tout cela d’un regard hésitant, et rejoignit Eirin dans la pénombre de cette salle à peine éclairée par une lampe à abat-jour. La doctoresse s’était mise à fouiller dans ses bibliothèques, à la recherche d’un ouvrage particulier, rangé à la section « antidotes ». Bien que ce n’était pas l’envie qui manquait de s’informer de la signification de tout ça, Reimu prit sur elle et laissa le médecin faire.
Ce fut au bout d’une minute que la lunarienne finit par sortir un épais grimoire de son étagère, et revint vers le bureau pour l’y poser et s’asseoir à la chaise qui y faisait face. La prêtresse la rejoignit, se mettant à sa droite, pour étudier les pages que la doctoresse tournait promptement sous son regard. Sur le papier jauni par l’écoulement des siècles, textes et dessins se succédaient au rythme des coups de doigts d’Eirin. Il y avait de tout. Des arbres, des buissons, des plantes, des feuilles, des fruits, des noix, des baies, de toutes sortes et de toutes formes. Et puis, finalement … La doctoresse s’arrêta sur une page. Et posa, moins d’une seconde plus tard, le doigt sur le croquis qui se tenait sur la feuille de gauche. Il s’agissait d’une grande fleur, presque aussi haute d’un tournesol, et garnies de sept larges pétales semblables à ceux d’une tulipe. De nombreuses ramifications sur la tige donnaient des feuilles aux bordures en dents de scie, et les racines sortaient tout autour de la terre telles les attaches noueuses d’un chêne. En dessous du dessin était encadrée une inscription. Il s’agissait de la Fleur Dobyô.
« Je me doutais bien que j’avais déjà soignés des gens avec ceci … murmura la doctoresse.
- Eirin, qu’est-ce que cela signifie ? C’est l’ingrédient pour faire l’antidote ?
- Oui. Si je peux me procurer le pistil de cette fleur, je peux neutraliser la toxine.
- Mais pourquoi disiez-vous qu’elle n’existait pas ? »
Le médecin pinça les lèvres. Elle paraissait embarrassée, tout au moins. C’était comme si Reimu avait piqué à un endroit sensible.
« … Je me suis trompée, avoua-t-elle. C’est à cause de l’endroit où elle pousse. Il n’existe qu’un seul lieu sur cette planète où les conditions sont réunies pour que le Dobyô puisse pousser. Et bien entendu, il a fallu que ce lieu supprime son existence de la mémoire du monde entier.
- Où ? Où est-ce que je peux le trouver ?
- … Au nord-est de la Montagne Youkai. Loin, dans les terres reculées de Gensokyo, où aucune youkai ne s’est jamais aventurée, près de la limite de la Grande Frontière. Un endroit perdu où les taux de magie et d’humidité atteignent des valeurs extrêmes, le seul moyen de faire fleurir le Dobyô.
- Je n’ai jamais entendu parler d’un tel endroit …
- Et c’est tout à fait normal. Moi et ses habitants exceptés, tous ignorent son existence. Il s’agit … des Marais de l’Amnésie. »

( ♫ ) Reimu fronça les sourcils. La doctoresse avait détaché son regard de l’ouvrage, afin de soutenir celui de la prêtresse. Celle-ci demeurait circonspecte, face aux paroles de la lunarienne.
« Un tel endroit peut-il vraiment exister ? demanda-t-elle.
- … C’est là tout le problème. Même si vous avez un jour eu vent de l’existence des Marais de l’Amnésie, ils finiront très rapidement par s’évanouir de tous vos souvenirs. Et même si vous vous y rendez, vous oublierez tout ce que vous y avez vécu quelques minutes à peine après que vous en soyez sortie. Par essence, c’est un lieu qui n’a pas le désir d’exister.
- Vous … Vous y êtes déjà rendue ?
- Oui, plusieurs fois. Mais je n’en conserve aucune mémoire, si ce n’est celle de la fleur aux propriétés étonnantes qui s’y épanouit. Et encore, uniquement parce que cette trace écrite m’a permis de m’en souvenir.
- … L’écriture est une parade, face à ce maléfice ?
- En quelque sorte. Si vous couchez sur le papier ce que vous avez fait aux marais, les souvenirs vous reviendront pendant quelques temps, puis disparaîtront de nouveau après. Mais j’ignore totalement ce qui est à l’origine de ce phénomène. Ni même si je l’ai jamais su un jour …
- … Eirin, vous allez vous occuper de Luke. Moi, je fonce là-bas pour récupérer cette fleur. »
La doctoresse poussa un petit soupir. Mais Reimu n’avait aucune envie de sortir cette idée de la tête. Celle qui était assise reprit son grimoire et se leva, s’approchant de la bibliothèque d’où elle avait tiré son fardeau pour l’y ranger.
« Ce ne sera pas une tâche facile, prévint-elle. Nul ne sait ce qui sommeille dans l’eau des marais. Peut-être que des obstacles terrifiants se mettront en travers de votre route, et je ne peux en aucun cas vous en prévenir.
- Ca n’a aucune importance. Quitte à ce qu’il soit semé d’embûches, je forcerai le passage. »
Eirin se tourna vers la jeune fille, la dévisageant avec tout le sérieux qu’il était possible de faire preuve. L’heure n’était clairement plus à la plaisanterie, ni à l’emportement. Elle remua les lèvres, sa voix d’ordinaire douce à présent chargée de mise en garde.
« Ne vous mettez pas en danger inutilement, prêtresse. Ce monde a besoin de vous. »
Reimu laissa à son tour la gravité emplir ses yeux. Elle serra les poings, tenant son sceptre de miko fermement entre ses doigts comprimés. Elle tâcha de ne pas s’emporter, jugulant l’angoisse qui fluctuait dans ses muscles, et planta son regard dans celui de la doctoresse.
« … Et moi, j’ai besoin de Luke ! Alors vous allez faire votre travail de docteur … Et moi, je vais vous y aider. Que vous soyez d’accord ou non, je trouverai ces marais et je vous ramènerai cette satanée fleur en temps et en heure ! »
La doctoresse poussa un petit soupir. Il n’y avait rien à faire pour raisonner son interlocutrice, quoi qu’il arrive. Elle finit par se résigner.
« Ah, fougueuse jeunesse … murmura-t-elle pour elle-même avant de relever le ton. Très bien, comme vous le souhaitez. Mais n’oubliez pas, vous avez absolument besoin de prendre de quoi écrire avant de partir. Sinon, à votre sortie des marais, vous aurez jusqu’à oublié la raison de votre présence dans les terres reculées de Gensokyo. Vous devrez revenir ici le plus vite possible, dès que le Dobyô sera en votre possession.
- … Très bien. Combien de temps me donnez-vous ? »
Eirin ne répondit pas de suite, prenant le temps de réfléchir et de calculer, d’estimer dans sa tête. Reimu dut attendre quelques secondes supplémentaires, avant qu’elle n’annonce enfin son pronostique.
« … Six heures, environ. Vous devez être revenue avant que la nuit ne devienne complètement noire, pour vous donner un ordre d’idée. Au-delà de ce délai, je n’aurais plus assez de temps pour synthétiser l’antitoxine et l’administrer avant que les nerfs ne subissent de dégâts trop importants. »
Six heures. Le quart d’une journée. Reimu grimaça, pas spécialement réjouie. Non seulement le temps lui semblait particulièrement court, mais en plus, la dernière fois qu’un compte à rebours de six heures s’était enclenché, cela s’était très mal terminé. Mais elle n’avait pas le luxe de se lamenter sur ça. Elle devait agir, et rapidement, maintenant.
« … Avant de partir … Est-ce que je pourrai le voir …?
- … Monsieur Yakumo ? Si vous le souhaitez … Mais autant vous prévenir, il n’est pas dans un état de conscience optimal. Les médicaments que nous lui avons administrés l’ont un peu assommé, et il ne faut surtout pas lui envoyer de stimulus trop important. C’est pourquoi il est à présent en isolement, et qu’il vous faudra éviter de le toucher.
- Je comprends … Mais je tiens à le voir. J’ai … Des choses à lui dire.
- … Très bien. Suivez-moi. »

( ♫ ) Reimu ouvrit la porte de l’isolement, et pénétra dans la salle aussi obscure qu’un soir de lune. Seule une légère lumière de néon éclairait la pièce, distillant depuis un mur une aura blanche comme l’astre de la nuit. La prêtresse fit quelques pas, jetant un regard en arrière pour Eirin qui veillait à l’entrée. Puis elle se refocalisa sur le lit où était installé Luke. Enfin, installé … Il avait plus l’air sous camisole de force qu’autre chose. Des sangles assimilables à des menottes, rembourrées de tissu pour éviter de blesser, étaient fixées à ses quatre membres et le retenaient au lit en le privant de presque toute sa liberté de mouvement. Il avait même une grosse ceinture qui maintenait son bassin plaqué contre le matelas. Même dans la pénombre, la jeune fille pouvait le voir. Quant au manieur de fer lui-même … Il restait allongé, tête sur un oreiller, et le visage crispé. Une perfusion était accrochée à une perche, sur le côté, et descendait jusqu’à son coude droit d’où l’on avait retiré la manche. La miko put même voir une cicatrice courir sur ce bras, remontant depuis le bas de l’avant-bras jusqu’à bien plus loin, sous la manche …
Elle s’arrêta à côté de lui, et le regarda, le visage mélancolique. Dans les ténèbres, elle crut voir qu’il essayait de faire de même, bien que l’effort était intense.
« … Retour à la case départ, Luke … murmura Reimu doucement. Une fois encore, je suis là, devant ton lit d’hôpital … Et je n’ai rien pu faire pour que ça n’arrive pas … »
Il finit par tourner la tête vers elle. Il avait mis du temps et beaucoup de mal, mais elle avait maintenant la preuve qu’il l’entendait. Plus que ça, il l’écoutait. Il ne savait pas s’il comprenait tout ce qu’elle disait, mais ça ne l’empêcha pas de continuer.
« … Et encore une fois … Tout ça est de ma faute. Je n’aurais pas dû t’envoyer combattre cette maudite tengu alors que je savais bien que quelque chose n’allait pas … Si je t’avais laissé un peu de temps, peut-être que les choses en auraient été autrement … Je voulais juste te dire que je suis désolée, Luke. Si tu pouvais pardonner l’idiote que je suis … »
Il n’eut pas de réaction particulière. Mais ses yeux restaient ouverts, et la fixaient, dans le silence. Elle voulut prendre une inspiration, qui se révéla chevrotante. Le stress et l’angoisse qui la tenaillaient ne se décidaient pas à s’apaiser, et n’allaient sans doute pas déposer les armes immédiatement. Elle se reprit.
« … Tout va aller bien, Luke. Je te le promets. Je vais chercher quelque chose qui permettra à Eirin de te tirer de là. Et nous pourrons retourner ensemble … chez nous … Pour parler, et prendre le thé … Et … toujours … »
Alors que sa voix devenait chancelante … Reimu sentit soudain une prise sur sa main gauche. Elle eut un sursaut, et baissa la tête vers la main de Luke qui avait posé les doigts sur les siens et les avaient refermés dans un spasme. La poigne du jeune homme manquait de force, mais restait puissante. Ca ne dérangea pas la prêtresse, qui releva les yeux vers le jeune homme, surprise et décontenancée. Il s’était mis à respirer beaucoup plus vite, comme s’il venait de sortir d’une profonde torpeur, qui nécessitait un effort constant pour ne pas y replonger. Elle soutint son regard, inquiète. Mais ce fut la voix souffrante du garçon qui prit la parole en première.
« Toi … toi, tu sais … qui tu es … articula-t-il entre deux hoquets de douleur. Tu sais … ce que tu dois faire … Pourquoi tu le fais … Et pourquoi tu dois le faire … Tes convictions … dépassent toutes les forces … que j’ai jamais vues …
- Luke …
- Moi … Je suis dans le doute … Je ne sais jamais ce que je veux … Ni si je peux … Je n’ai jamais su trouver … quel sens donner à mon existence … »
La prêtresse voulut l’arrêter, mais il n’y avait rien à faire, il ne voulait rien entendre. Le jeune homme la fixait, d’un regard implorant, presque sanglotant. Les gouttes perlaient à ses yeux et il semblait prêt à fondre en larmes. Une sensation prit Reimu aux tripes, et instinctivement, elle resserra sa main autour de celle sans tonus de Luke. Il n’eut pas de spasme, malgré l’avertissement d’Eirin, et continua de la regarder, comme si elle était le dernier rebord auquel il pouvait s’accrocher pour se préserver de sa chute dans l’abîme sans fond. La jeune fille sentit sa gorge se serrer, alors qu’un vaste sentiment d’impuissance s’abattait sur elle.
« Reimu … Je … Je voudrais que tu me promettes … »
Il eut une quinte de toux. La salive avait dû couler au fond de sa gorge, et il mit plusieurs dizaines de secondes à s’en débarrasser. Il faisait mal au cœur à voir …
« … Promets-moi … Que quoi qu’il arrive … Tu resteras toi-même … Pour toujours … Que tu ne changeras jamais …!
- Mais …
- Promets-le-moi ! … Je t’en supplie … »
Elle tordit les lèvres. Continuant de soutenir le regard éploré de son ami, et de serrer sa main tremblante, elle se concentra … Et acquiesça doucement.
« … C’est promis, Luke … Je resterai … fidèle à moi-même. Quoi qu’il arrive … »
Il sourit avec difficulté, apaisé.
« … Bien … Comme ça … Le monde n’aura jamais de souci à se faire … Et la merveilleuse prêtresse que j’ai toujours connue ne perdra jamais de sa splendeur … N’est-ce pas … ma petite Reimu …? »
Elle tressaillit. Émue, elle le considéra pendant de longues secondes, avant de ne plus pouvoir s’empêcher un reniflement. Elle retint la larme qui s’apprêtait à se verser de son œil, et hocha la tête à répétition, dans de petits mouvements secs et courts. Ses lèvres devenaient blanches d’être trop pincées quand elle finit par ouvrir la bouche.
« … Je te le jure sur mon sang, Luke. Attends-moi … Je reviendrai bientôt … Et tout sera terminé.
- … Non … tout ne fera … que commencer ! »
Il eut un petit rire, du moins, le maximum qu’il pouvait dans son état. Reimu ne comprit pas consciemment les mots du jeune homme, mais … Sans vraiment chercher plus en avant, elle acquiesça, puis lâcha sa main et se dirigea lentement vers la sortie. Instinctivement, elle avait le sentiment qu’une partie d’elle-même ne brûlait que de répondre aux paroles du manieur de fer. Mais elle n’aurait ces réponses que plus tard, une fois que leurs engagements respectifs auraient été honorés. Car si elle avait juré, le jeune homme aussi avait fait une promesse.
Une promesse de réunion …


Dernière édition par Lukeskywalker62 le Sam 26 Juil - 13:33, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 25 Juil - 22:27

Reimu leva le nez vers le ciel. Le soleil y était encore assez haut, mais descendait progressivement vers l’horizon. Il devait être plus de six heures de l’après midi, sans doute bien sept. La température baissait doucement, mais la chaleur estivale demeurait toujours et minimes étaient les nuages pour tenter de la modérer. La prêtresse poussa un soupir, essuya les perles de sueur aussi bien froides que chaudes qui gouttaient à son front, et donna un violent coup d’énergie pour augmenter son allure de plusieurs dizaines de kilomètres à l’heure. Ses vêtements volèrent et claquèrent sur son corps, dans un rythme de coups secs couverts par le brouillard sonore du vent.
Elle était dans les airs, et défiait les bourrasques pour foncer comme une fusée à travers les cieux de Gensokyo. A sa vision aux bords déformés par la vitesse et la douleur, la montagne s’affichait, largement à gauche. Elle plissa les yeux pour diminuer le mal qu’elle se faisait à aller aussi vite, et poursuivit sa trajectoire au dessus de la Forêt Magique. Plus loin, c’était les Jardins du Soleil, puis la Colline sans nom … Et derrière, les plaines. Les plaines vides, qui complétaient l’espace inoccupé de derrière la Montagne de la Foi. Mais il n’y avait rien, là-bas … Rien de rien. Reimu commençait à douter sérieusement de l’objectif de sa visite en ces lieux, alors qu’elle continuait de filer à une célérité inhabituelle vers l’indication d’Eirin. Elle finit par arriver au dessus des champs de tournesol, les survola en quelques minutes à peine, puis surpassa la colline. Là, il n’y avait plus que de l’herbe plate, avec quelques vallons et quelques bosquets de temps à autre, mais c’était tout. Pas trace de marais nulle part …
La jeune fille ralentit l’allure. D’une, parce qu’elle était essoufflée. De deux, parce qu’elle ne voyait pas grand-chose comme ça. A présent qu’elle avait réduit sa cadence de moitié, elle redressa le cou et regarda tout autour d’elle, en panoramique. Juste une colline, en arrière … Une montagne, à gauche … Et à droite, la forêt qui bordait le Temple Hakurei … Quant à tout droit, le néant vert.
« C’est une plaisanterie ?! »
Reimu continua malgré tout d’avancer, même si sa vision lui indiquait clairement qu’il n’y avait rien dans cette direction. Elle ne pouvait pas non plus encore voir la Frontière Hakurei, mais elle savait bien qu’à ce rythme, elle allait inexorablement finir par la rallier. Et d’ailleurs, il n’y avait pas la moindre youkai ici … C’était proprement inhabituel …
Elle finit par s’arrêter. Et se laissa redescendre jusqu’à au plancher des vaches, fatiguée. Elle poussa un soupir, complètement perdue. Elle remit une fois de plus en doute l’existence-même de ces lieux où elle était supposée se rendre … Et fit encore quelques pas en avant.
Elle sentait quelque chose. Bien qu’il n’y avait rien face à elle, son instinct lui indiquait clairement qu’elle ne devait pas faire demi-tour. Et comme Reimu faisait plus confiance à son instinct qu’à ses yeux, et même à son bon sens, elle le suivit.
Et elle eut raison.
« … Que … Non, ce n’est pas vrai …? »
Il avait été là. Toujours été là, devant ses yeux. Mais elle n’avait pas reconnu son existence. Elle avait refusé de se rendre compte de sa présence. Ses yeux avaient délibérément caché tout ce qui pourtant répondait à l’appel, en face d’elle.
Alors qu’elle marchait au milieu de ce qui lui semblait un infini nulle-part, Reimu venait soudain de se retrouver sous les arbres tordus et noueux d’une vaste étendue engorgée de mares et de rivières d’eau stagnante. Tout était apparu d’un coup, d’ex nihilo, et elle n’avait pourtant même pas été choquée par cette révélation aussi brutale que non annoncée.
« … Vous voilà donc enfin … »
Les Marais de l’Amnésie étaient devant elle. Elle tourna la tête en arrière, et se rendit compte qu’elle venait de franchir le premier arbre pour se retrouver dans la zone masquée. Il ne lui restait plus qu’à poursuivre sa route, à présent … Et son petit doigt lui disait qu’elle gagnerait à rester sous les branchages des troncs environnants. Car dès qu’elle en sortirait, les marais s’extirperaient de sa mémoire aussitôt. Heureusement pour elle, les cimes étaient relativement hautes, et elle pouvait voler sans problème en dessous.
Ce fut ainsi que, pleine de courage et rassurée d’avoir trouvé son premier objectif, Reimu décolla les pieds de terre et commença sa progression au-dessus des étendues vaseuses et nauséabondes des Marais de l’Amnésie.

( ♫ ) Le premier constat, au rapide désarroi de la prêtresse, était l’odeur. En progressant sous le feuillage incomplet et dispersé des arbres contorsionnés, elle avait vite remarqué que l’eau immobile charriait un bon nombre de saletés, et que la pestilence envahissait l’air, surtout au-dessus des mares. Il allait sans dire que l’eau en question n’avait rien de la clarté ou de l’azur qui faisaient les caractéristiques du Lac Ondin. Ici, elle était d’un vert presque marron, sombre et sale, d’où sortaient parfois des plantes aux formes inconnues et inquiétantes. Le peu de terre qui était disponible et praticable, au milieu de ces étendues d’eau boueuse, était plus gris qu’ocre. Et des branchages jonchaient le sol comme la surface trouble des lacs. C’était … vraiment très peu hygiénique. Pas étonnant, au final, que tout le monde ne souhaitait qu’oublier cet endroit.
Reimu regarda un peu plus loin en avant. Il faisait globalement sombre à cause des arbres, mais c’était surtout parce que le soleil déclinait. Elle avait déjà perdu plus d’une demi-heure à chercher les marais … Et maintenant qu’elle y était, elle ne voyait aucun indice sur la direction à prendre. La fleur Dobyô, donc … Elle se souvenait de sa forme globale, grâce au dessin du grimoire. Mais elle ne voyait rien de semblable, ici. Il y avait surtout des sortes d’herbes hautes qui jaillissaient de la tourbe, et de la mangrove … Même si elle était minoritaire à côté des arbres qui poussaient sur la terre ferme. Aucune trace de fleur, ici. La jeune fille pouvait d’ailleurs entendre le concert d’oiseaux et de cigales résonner tout autour d’elle. Et … Cela ne lui échappa pas. Plusieurs youkais se cachaient derrière les arbres, aux alentours, et guettaient son approche. Nul doute qu’elle allait devoir se battre … Comme partout à Gensokyo.
« Hey, haaaaaaaalte là !
- Ca commence … soupira-t-elle. »
La miko fut forcée de se stopper. Elle regarda qui lui avait barré la route. Il s’agissait d’une jeune fille, une youkai locale, sans doute. Elle avait les cheveux blonds, coiffés en deux nattes longues qui partaient bas sur les côtés. Elle était vêtue majoritairement de noir et … Et puis Reimu n’en avait rien à faire, de son apparence. Le problème, c’était qu’elle était sur son chemin, le reste n’avait aucun intérêt. La jeune fille croisa les bras et regarda son interlocutrice d’un air ennuyé.
« Je cherche une fleur. Est-ce que vous pouvez me renseigner ?
- Tu as pénétré sur les Marais de l’Amnésie sans autorisation ! Je suis désolée, mais il va falloir que je te renvoie d’où tu viens !
- Très bien. »
Trente secondes plus tard …
« Guh … Raaaaaah ! s’écria la youkai, à présent baignant dans l’eau croupie. Espèce de sale brute !
- Je suis pressée. Où puis-je trouver la fleur Dobyô ?
- J’en sais rien ! Mais les autres te laisseront pas faire ! Tu ferais mieux d’abandonner ! … Hé, tu vas où comme ça ? Je t’interdis de m’ignorer ! Mais … Hé, mais nooon, c’est pas juste !!! »
Mais Reimu était déjà loin. L’expression un cran plus contrariée que la minute précédente, elle s’éloigna de l’infortunée qui s’était retrouvée plongée dans les mares nauséabondes à la suite d’un affrontement éclair. La prêtresse n’avait eu aucun mal à la mettre au tapis, et c’était à peine si feu son adversaire avait eu le temps de sortir une Carte d’Incantation. Ce qui n’était pas pour rassurer la jeune fille, qui devait constater que même ici, ils connaissaient le système. Comme quoi, le fait qu’il était universel n’avait pas que des avantages … Mais tant que cela l’épargnait de blessures trop conséquentes, elle n’allait pas s’en plaindre. Toujours fut-il qu’elle laissa l’importune en plan, et ne prêtant absolument aucune attention à ses jérémiades, elle poursuivit sa route aérienne sans plus attendre. Même si les habitantes locales n’allaient pas la laisser faire … Chose qui lui fut rapidement prouvée par les poignées entières d’opposantes qui se mirent sur sa route, surgissant des arbres et des buissons. Lasse, Reimu prit un plein paquet de sceaux purificateurs dans sa tenue, et roula des yeux.
Elle n’allait pas ralentir le moins du monde.

L’assaut continu des autochtones fut long et pénible. Enfin, plus long que pénible quand même. La prêtresse n’eut pas le moindre mal à se frayer un chemin dans la masse et dans les enfers de tirs, qui n’avaient rien de si différents du reste de Gensokyo. C’en était même plus facile. En tout cas, après avoir triomphé des vagues incessantes de youkai locales, Reimu eut droit à une accalmie.
« … C’est fini ? »
Elle regarda tout autour. Dans son sillage, le sol et l’eau sale étaient ornés des corps des opposantes qu’elle avait mis au tapis. Devant elle … Hé bien, elle avait du mal à voir. Les arbres se densifiaient et des tas de branches lui bloquaient la vue, dans cette direction. La nature y devenait plus fournie et plus abondante, et surtout plus impraticable. Un chance que la jeune fille pouvait voler … Si elle avait dû faire le trajet à pied, elle n’imaginait pas le temps qu’elle aurait perdu à chercher un chemin.
Elle prit de l’altitude. Les arbres étaient dégarnis de branchage en dessous de cinq mètres de haut, ce qui rendait la voie des airs dégagée. Elle évitait cela dit de monter trop haut, car elle risquait de sortir de la zone d’effet des marais … Tout en avançant dans les fourrés, Reimu restait attentive à son environnement. Déjà, point positif, elle avait fini par s’accoutumer à l’odeur. Mais il n’y avait toujours pas la moindre trace de fleur, ni même du moindre pétale. Difficile de croire que quelque chose d’aussi raffiné pouvait pousser dans ces marécages ignobles. Et elle n’avait toujours aucune idée de la …
Elle se figea. Cela faisait maintenant belle lurette que c’était dans son champ de vision … Mais elle venait tout juste de s’en rendre compte. La voie, en face d’elle, était infestée d’énormes créatures noires et grouillantes. Que ce fut dans les branchages, à la surface de l’eau, sur la terre ou dans les arbres, elles étaient partout. En boule, en dôme, ou en quelle autre forme que ce soit, il y en avait de toutes sortes et … Et ça lui hérissait le poil. Elle eut un vif geste de la main pour écarter l’essaim de petits moustiques qui se dirigeait vers elle, et eut une grimace de dégoût. Elle aurait dû s’en douter … Ces lieux étaient forcément bourrés d’insectes. C’était bien sa veine ! Elle se retint de lancer un sceau explosif pour tout exterminer, et augmenta la vitesse. Elle passa par-dessus un mur de bois mort, puis plongea sous une branche large, évitant les toiles d’araignée siégeant entre les feuilles.
Elle tomba alors sur un vaste lac d’eau croupie, qui était beaucoup plus grand que toutes les mares dispersées de tout à l’heure … Mais ce lac n’était pas situé dans une clairière pour autant. Intriguée, Reimu s’avança au-dessus de la surface couverte de nénuphars du grand étang, et inspecta les nombreux arbres qui poussaient au fond l’eau elle-même. Ils étaient beaucoup plus droits que les troncs torturés qui sortaient de la terre ferme … Et beaucoup plus hauts, aussi Il semblait y avoir un écosystème particulier, ici … Et le son de gargouillis, rapidement suivi d’un mouvement plongeant à la surface de l’eau, attira l’attention de Reimu de même qu’il attisa sa méfiance. Elle prit un peu plus d’altitude, et focalisa son regard sur l’étendue de flotte crasseuse qui se trouvait à dix mètres sous ses pieds.
« Huhuhuhu … Pourquoi tant de crainte, mon amie ? »
La jeune fille s’arrêta. La voix qui s’était élevée venait précisément de ce dont elle avait pris une distance de sécurité. Elle vit une onde se répandre à la surface, s’amplifier et se répéter, toujours plus forte et bousculant les assiettes végétales qui flottaient dessus. Alors qu’un léger vrombissement retentissait alentours, sous les yeux de la prêtresse volante, une forme svelte émergea des flots.
Elle commença à doucement remonter, laissant apparaître sa chevelure turquoise, coiffée en double-chignon. Il y en avait un de chaque côté sur son crâne, et ils étaient maintenus ainsi par une sorte … d’algue. Elle avait, par ailleurs, une fleur de lotus coincée dans celle-ci du côté gauche. Ses yeux étaient de même couleur que ses cheveux, et ses vêtements étaient dans les tonalités vert sombre. A la surprise de Reimu, sa tenue était d’ailleurs très semblable à celle d’une miko. Elle avait les manches détachées du reste, laissant ses épaules libres, et sa tenue de corps était relativement ample, et humide. La prêtresse ne pouvait que deviner ce détail, pour l’instant, mais l’habit laissait à l’autochtone une partie du dos à nu également. Quant au bas, il ne s’agissait pas d’une robe, mais plutôt d’une sorte de pantalon assez large et maintenu par une ceinture des mêmes algues, aux hanches. Il se terminait aux chevilles où il était maintenu fixe, une fois de plus, par un enroulage de plantes aquatiques. Ses pieds étaient nus, et son corps entier ruisselait de gouttes d’être sorti de son immersion. Elle vint se présenter face à l’étrangère, gardant un sourire simple sur les lèvres.

Reimu fronça les sourcils, et serra son bâton de miko dans sa main droite. Bien qu’aucune intention hostile n’émergeait de son interlocutrice, elle se doutait bien qu’elle n’était pas apparue pour tailler la discussion. Autre qu’une youkai, d’ailleurs, la jeune fille devinait qu’il s’agissait d’une ermite.
« Qui êtes-vous ? demanda-t-elle.
- Mikazuki Kôsô, la sentinelle de l’étang. J’ai ouï dire que vous aviez provoqué un sacré remue-ménage, mademoiselle l’intruse …
- Navrée pour le dérangement, répondit la prêtresse sans vraie conviction. Mais j’ai besoin de quelque chose, et je ne sortirai pas de ces marécages sans ça.
- Intéressant. Et quel est l’objet de votre quête, mon amie ?
- Je cherche une plante capable de sauver une personne qui m’est très chère. On m’a dit qu’elle ne poussait qu’ici, alors je suis venue. Vous savez où je peux trouver la fleur Dobyô ?
- Le Dobyô … Hm, le Dobyô vous dites … »
La sentinelle parut réfléchir. Apparemment, ce nom ne lui était pas inconnu. L’espoir remonta fugacement chez Reimu, qui leva la tête vers le ciel. Celui-ci continuait de s’assombrir … Il ne faudrait sans doute guère de temps avant que le soleil ne se couche. Il devait être plus de huit heures … Cela faisait déjà une heure, qu’elle traînait sans savoir où se rendre, dans les Marais de l’Amnésie !
« … Ecoutez, je ne suis pas l’experte en plantes ! finit par annoncer l’ermite. Néanmoins, en la matière, je connais quelqu’un qui pourrait vous conseiller. Il faudra juste vous enfoncer un peu plus dans les marais, pour la trouver.
- Merci de votre aide … Et dans quelle direction dois-je me rendre pour la trouver ?
- Ca … Je ne vous le dirai que si vous me battez dans un match à la loyale ! »
La prêtresse soupira.
« Je n’ai vraiment pas le temps pour ça … Ca urge. Mon ami souffre à chaque minute qui s’écoule ! Ca ne peut pas attendre, vous comprenez ?!
- … Je comprends. Mais moi, cela fait des années que je n’ai pas combattu un humain … Et j’en meurs d’envie ! Dans ce cas, je vous propose un marché. Nous ferons un combat simple, dans les règles de l’art. Et la première à tomber dans le marais aura perdu ! Comme ça, ce sera rapide. Cela vous convient-il, mon amie ? »
Reimu serra les dents. Elle n’aimait pas ça du tout … Mais apparemment, Mikazuki tenait absolument à avoir son combat singulier. La prêtresse ferma les yeux, et tâcha d’évacuer son anxiété. Elle était bien capable de faire une concession, ou deux. Et puis, il suffisait qu’elle envoie son adversaire paître dans l’eau d’où elle venait. Ce ne serait pas si compliqué.
Elle rouvrit les yeux, affrontant le regard déterminé de l’ermite du marais.
« Ca me convient. Mais vous avez intérêt à tenir votre engagement.
- Un ermite ne trahit jamais sa parole ! Et maintenant, en garde ! »
Il ne fallut pas davantage de mots à Reimu pour qu’elle prenne son sceptre de miko dans ses deux mains, une de chaque côté, et se place en position défensive. Mikazuki venait de se contorsionner dans les airs, et placée comme une torpille, fonça droit dans sa direction en armant ses poings.

( ♫ ) La prêtresse réceptionna le coup de poing envoyé par la sentinelle au milieu de son bâton, qui se plia presque sous la puissance de l’impact. Elle recula de deux mètres dans les airs, et serra les dents. L’ermite avait une force équivalente à celle de Meiling, au moins ! Mais à son contraire, elle préférait l’enfer de tirs au combat de corps à corps. Car, dans son sillage, un filet de projectiles brillants d’un vert éclatant était apparu, et commençait à se dissocier en une multitude d’éclats qui partaient dans tous les sens. Juste après son coup de poing, Mikazuki avait continué sa trajectoire, passant à gauche de Reimu et continuant de distiller sa fumée solide sur son passage. La jeune fille s’écarta du faisceau dangereux qui commençait à enfler, les projectiles s’approchant dangereusement d’elle. Elle tourna la tête vers le bas, pour voir que son adversaire avait décidé de la contourner depuis cette direction pour remonter vers elle, poing levé. Elle allait recommencer son attaque, en montant cette fois …
Reimu ne la laissa pas faire. Elle dégaina un carré bleuté de sa tenue, et l’expédia sur la trajectoire de l’ermite. Une seconde plus tard, le sceau de protection se déployait, et essuyait le coup de poing que la dame de l’étang voulait lui adresser. Bloquée, celle-ci ne put atteindre son adversaire qui en profita pour s’écarter de la zone de conflit, esquivant les attaques avec grâce et redescendant rapidement vers elle. Mikazuki se libéra de l’emprise du sceau, et eut un mouvement étrange, croisant les jambes tout en se laissant tomber et restant face à la miko qui plongeait vers elle … Et alors que Reimu allait lui asséner un coup de son sceptre en pleine figure, son adversaire se coula subtilement sur son côté gauche. La prêtresse n’eut pas le temps de comprendre qu’elle frappait le vide, avant que le pied de l’ermite n’atterrisse dans sa nuque, et l’expédie soudain vers le lac en-dessous d’un grand mouvement de jambe.
« La garce !! pensa-t-elle avec dépit. »
La jeune fille se stabilisa en catastrophe, et s’arrêta à quelques mètres de la surface crasseuse de l’étang. Le mouvement d’air provoqua un vide dans l’eau qui se déforma, et alors que Reimu relevait la tête, elle vit l’ermite lui foncer dessus de nouveau pour la cogner, un grand sourire aux lèvres. Un sourire qui se perdit soudain, quand la prêtresse fit quelque chose d’inattendu : en effet, elle disparut purement et simplement … Pour réapparaître dans le dos, c'est-à-dire au-dessus, de son adversaire. Et elle lui asséna alors un puissant coup de talon entre ses omoplates nues, lui arrachant un cri de surprise plus que de douleur.
« Je t’ai eue ! »
Mais elle avait crié victoire trop vite. Alors que l’ermite, prise à son propre jeu, chutait vers la mare … Elle fut soudain réceptionnée par une nuée d’énormes bras végétaux surgissant des eaux. Sauvée à la dernière seconde d’une plongée qui aurait sonné le glas, Mikazuki se releva sur les algues qui l’avaient préservée de la défaite, et se frotta les mains.
« … Tricheuse ! vitupéra Reimu, dégoûtée.
- Mais non, voyons ! rétorqua-t-elle, amusée. Je ne fais qu’usage de mes pouvoirs, tout comme vous ! Et tous les moyens sont bons pour gagner, n’est-ce pas, mon amie ?
- Tous les moyens sont bons, tiens … Qu’est-ce donc qu’un combat à la loyale, pour vous ?
- Un combat à la loyale … C’est quand personne ne retient ses coups !! »
Sur ces mots, les algues se cabrèrent … Et propulsèrent soudain leur maîtresse, droit vers Reimu. La prêtresse eut à peine le temps de relever son sceptre que le talon de Mikazuki s’écrasait contre sa pommette gauche, l’envoyant voler en arrière. L’explosion de douleur lui coupa toute envie de crier, paradoxalement, alors qu’elle exécutait un flip dans les airs pour reprendre ses esprits et son équilibre. Elle aperçut l’ermite filer comme une fusée derrière elle, et …
« … Frontière : Inflation de Limite !! »

( ♫ ) Ignorant la plaie que le coup avait ouvert dans sa joue, la prêtresse venait de sortir sa première Carte d’Incantation. Décision qui prit l’ennemie de court … Laquelle ne put rien pour esquiver les parois enchantées qui déferlèrent sur elle. Reimu avait laissé un cube bleu translucide apparaître autour d’elle, et un autre cube à peine plus grand englobant le tout s’était manifesté juste après, imbriqué dans le premier. Un troisième était apparu, encore un peu plus grand, et cela s’enchaînait encore et encore … En quelques secondes, une dizaine de barrières étaient ainsi apparues ! Et le tout enfla, s’élançant contre l’infortunée Mikazuki, qui ne parvint pas à s’éloigner à temps pour éviter le déluge. Une poignée d’autres secondes plus tard, et toute magie avait disparu, provoquant la fin de la carte de Reimu.
L’ermite, qui venait d’en manger plein la tête, se restabilisa dans les airs en maugréant. Un de ses chignons s’était défait, et la moitié droite de ses cheveux étaient à présent libre, tombant jusque son épaule. Elle dévisagea son adversaire avec un air aux abois, et passa à l’action dès que ce fut possible. Et elle répondit à l’assaut de la prêtresse d’une manière très similaire …
« Furie des profondeurs : Liens de la Mer ! »
Sa carte s’enclencha, et la prêtresse tressaillit. Elle avait un très mauvais pressentiment, malgré le fait qu’aucun enfer de tir ne jaillissait du néant. Et en fait … Elle baissa la tête trop tard.
Des cordes faites d’algues se fixèrent fermement à ses pieds.
« Espèce de- »
Elle n’eut pas le temps de chercher une insulte élaborée. Les lianes aquatiques la tirèrent soudain par le fond, cherchant à l’emmener plonger dans l’étang. Elle jura, et fouilla à toute vitesse dans sa tenue à la recherche d’un secours, tandis que Mikazuki riait de sa victoire imminente. Il ne fallut que quelques secondes … Et la jeune fille arriva à la hauteur de l’étang. Elle n’avait pas réussi à se libérer, malgré tous ses efforts et sa lutte désespérée. Les liens s’immergèrent dans l’eau croupie, et Reimu avec …
Ce fut alors qu’une gigantesque colonne de lumière orangée s’éleva depuis le lac, sous les yeux ébahis de l’ermite. A l’endroit où la miko était censée faire un grand « plouf », ce fut un retentissant vrombissement qui emplit l’air des marécages. A la surprise de la sentinelle, le pilier brûlant souleva des vagues gigantesques dans l’étang, envoyant des nénuphars dans tous les sens et crevant les pampres des arbres poussant dans la flotte. Et, au fugace instant où la colonne se dissipa et que Reimu était toujours visible à son pied … Mikazuki tiqua. La prêtresse avait touché le fond. Mais à cause de sa technique … L’espace de quelques fractions de secondes, le fond de l’étang s’était retrouvé complètement sec !
Reimu décolla à toute vitesse alors que l’eau du lac revenait engloutir l’espace qu’elle avait dégagé. Aucune goutte d’eau ne mouillait sa tenue, et l’étang s’en était retrouvé totalement chamboulé, agité d’énormes vagues et repoussant les limites de ses berges. La prêtresse revint se présenter face à la sentinelle, et fit craquer ses poings.
« Finissons-en … articula-t-elle avec une fureur contenue. »
Mikazuki sourit, et fit craquer ses phalanges à son tour. Pas de doute … Cet assaut allait être le dernier. Et ce fut Reimu qui engagea les hostilités.
Elle fila sur son adversaire, en adoptant une trajectoire courbe, déviée sur la gauche. L’ermite se positionna de manière à l’accueillir, et réceptionna dans sa main droite le poing gauche envoyé avec puissance à l’adresse de son visage. Elle referma ses phalanges autour du poignet de Reimu pour tenter de lui faire une prise, mais celle-ci lui envoya son bâton de miko dans la tempe gauche avant qu’elle n’ait pu le faire. Sentant la poigne se relâcher de son bras, la prêtresse alla directement au contact et décolla soudain son genou dans le ventre de la sentinelle. Elle se plia sous la douleur et éructa un glapissement, alors que son adversaire commençait à l’enchaîner, joignant les mains et les abattant en tenant son sceptre dans le dos exposé de l’autochtone. Celle-ci fut propulsée plus bas et refit face à la jeune fille, laquelle se précipitait de nouveau vers elle, avec la ferme intention de lui refaire le portrait.

Mikazuki bloqua le violent coup de pied que Reimu lui adressait depuis le haut, en y opposant ses deux avant-bras en croix. Elle grimaça sous la force incroyable qu’y avait mis l’humaine, et tenta d’attraper sa cheville pour l’envoyer valdinguer vers l’étang. Elle y parvint … Mais seulement à moitié. Car à peine avait elle prit le pied de son ennemie à deux mains, que celle-ci basculait soudain en arrière pour faire remonter son membre attrapé. La sentinelle se sentie tractée vers le haut, puis propulsée tellement fort vers le ciel qu’elle en lâcha la cheville adverse sans s’en rendre compte. Elle tournoya pour reprendre contenance, et les mèches volante de sa moitié de coiffure défaite lui bloquèrent la vue pendant de précieux dixièmes de seconde. Suffisamment pour qu’elle ne voie pas Reimu fondre sur elle depuis le bas, et lui coller un monstrueux coup de poing dans le menton, lui renvoyant la tête en arrière comme s’il s’était agit d’un punching-ball.
Elle toussa, alors que du sang commençait à se répandre dans sa bouche. Le coup, violent, lui avait ouvert la langue par un malencontreux placement entre les dents. Déboussolée, elle ne put rien faire pour prévoir le coup de bâton que Reimu lui asséna encore sur le sommet du crâne. Sonnée, elle tenta une dernière manœuvre pour se stabiliser et faire face à la prêtresse. Mais ce ne fut que pour la voir chuter droit vers elle, deux jambes pliées … Et, alors que Reimu se trouvait à portée, elle étendit brusquement ses deux membres inférieurs en frappant de ses pieds joints contre le ventre de Mikazuki, avec la force d’un forgeron abattant son marteau sur l’enclume. Estomaquée, la sentinelle se vit parcourir à haute célérité les quelques mètres qui la séparaient du niveau de la mer … Avant d’enfin plonger, les quatre fers en l’air, dans les profondeurs nauséabondes de l’étang aux nénuphars. Un grand bruit d’éclaboussement sonna la fin du combat, alors que le lac s’agitait de ses dernières ondes, et que les plantes aquatiques retrouvaient progressivement la paix habituelle des lieux.
Reimu redescendait, et resta en lévitation un mètre au-dessus du liquide poisseux. Mikazuki sembla s’asseoir dans son étang, bien que le fond était bien plus bas que cela, et dévisagea son adversaire avec un petit sourire. Elle avait un futur cocard et de nombreux bleus.
« Haah … Oui … C’était une bataille du tonnerre ! haleta-t-elle.
- J’ai vu pire, commenta sobrement la jeune humaine. Et maintenant, je demande mon dû. Où puis-je trouver la fleur Dobyô ?
- Aah … Ca, je ne peux pas vous le dire, mon amie ! Pour cette question, vous aurez besoin d’une spécialiste des plantes … Dirais-je même, une spécialiste de la nature ! Et vous avez de la chance, nous en avons une, dans le coin. Même si elle est un peu loin …
- Où la trouverai-je ?
- … Par là-bas. »
Mikazuki leva le bras, et pointa une direction. Reimu suivit son doigt du regard. Le chemin qu’elle indiquait semblait beaucoup plus fourni en terre qu’en eau, et s’enfonçait loin dans la forêt d’arbres tordus.
« Suivez les abeilles … conseilla la sentinelle. Elle aime beaucoup ces petites bêtes, elles excellent pour la pollinisation. Si vous remontez leur piste, vous finirez par la trouver !
- … Quel calvaire … murmura la jeune fille en se mordant la lèvre inférieure. Très bien. Merci de votre aide, Mikazuki.
- Un plaisir, mademoiselle l’intruse ! Et votre nom, mon amie ?
- Reimu Hakurei, prêtresse de Gensokyo. Au plaisir. »
Et ce fut sur ces entrefaites que la miko s’éloigna, à grande vitesse. Son départ fut si rapide qu’elle agita l’eau croupie sur son passage. Elle était extrêmement pressée, et n’importe qui aurait pu le deviner. L’ermite la regarda partir, un peu confuse. Puis, elle baissa la tête …
« … Hakurei, Hakurei … Tiens donc … Ca ne me dit rien ! »
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 31 Aoû - 18:38

Reimu essuya le filet de sang qui coulait de sa pommette gauche. Le coup que Mikazuki lui avait assené lui faisait encore mal, et la blessure avait du mal à se refermer. Nul doute qu’elle allait avoir un bel hématome, après ça. Il fallait dire que le combat avait été plutôt intense. Et, c’était vraiment une ermite, cette dame, d’ailleurs ? Elle disait beaucoup trop « mon amie », pour une personne qui voulait s’isoler du reste du monde et cultiver sa misanthropie …
En tout cas, la prêtresse avait suivi les indications de son adversaire vaincue et s’engouffrait sous une zone des marais beaucoup plus touffue qu’à l’habituelle. Les rayons du soleil, déjà très affaiblis par la progression de la soirée, ne parvenaient même plus à perforer le feuillage dense des arbres noueux. En conséquence, Reimu progressait à moitié dans le noir. La pénombre était suffisamment dégagée pour qu’elle y voie à plus de dix mètres, mais au-delà, ça devenait sérieusement pénible. Comment suivre de tous petits insectes qu’elle détestait, comme tous les insectes, dans ces conditions ?
« Je hais cet endroit. »
Cette remarque lancée au vide se perdit dans l’immensité obscure. Elle ne pouvait qu’avancer, sans repère réel, à la recherche de quelque chose qu’elle ne pouvait pas voir. En désespoir de cause, Reimu finit par sortir quelques sceaux de purification de sa tenue, et les lança dans le vide. Ils projetaient une très légère lumière, beaucoup trop faible pour illuminer réellement les alentours, mais suffisamment pour éclairer certains objets que la prêtresse ne pouvait détailler à cette distance. Elle mit ainsi en évidence une branche touffue, un tas de pierres au sol, une souche morte … Et un nid d’abeille accroché à un arbre.
Une vague d’apaisement la parcourut fugacement à ce constat. Elle semblait être sur la bonne piste … Pas un bourdonnement audible, en revanche. Ce qui était normal, la soirée était bien avancée déjà et il n’était plus l’heure de la récolte de pollen. En parlant de cela, c’était bien la première fois que Reimu pouvait voir des fleurs, dans le marais. Bien qu’elles poussaient anarchiquement et n’avaient aucune esthétique particulière …
« … Qui est là ? lança-t-elle subitement. »
Elle s’était stoppée dans sa course. Attentive, la prêtresse regarda partout dans le noir autour d’elle, ravalant sa salive. Elle avait senti une présence. Toute proche, cachée dans l’obscurité, guettant ses mouvements. La sensation que quelqu’un se terrait dans les environs avait été brève et s’était évanouie à peine commencée, mais Reimu l’avait bien perçue. Pas spécialement rassurée, la jeune fille reprit sa route, éclairant les environs de ses sceaux purificateurs de temps à autre.
Elle progressa longtemps, dans la pénombre. Partout où elle allait, elle avait l’impression que le chemin se ressemblait. Elle parvenait cependant à repérer, de temps à autres, les nids d’abeille qui lui indiquaient la bonne direction. Les marais étaient silencieux … Le ramage des oiseaux s’était tu, et même les insectes au chant vespéral étaient absents. C’était comme si toute cette zone de la forêt humide était frappée par la nuit avant l’heure … D’ailleurs, Reimu elle-même commençait à se sentir fatiguée … Si fatiguée qu’elle avait envie de s’asseoir au pied d’un arbre et se reposer quelques minutes … Cela faisait plusieurs nuits de suite qu’elle n’avait pas eu de sommeil digne de ce nom, et aujourd’hui, elle ne s’était presque pas arrêtée une seule seconde …
Sans s’en rendre compte, Reimu avait perdu de l’altitude. Elle passa la main devant sa bouche, et étouffa un long bâillement. Dormir … Cette idée commençait à s’imposer avec presque malhonnêteté, à son esprit. Son pied finit par buter contre le sol, et elle se mit à marcher à terre, ralentissant de plus en plus. Inconsciemment, la miko réalisa que quelque chose n’allait pas du tout. Mais la torpeur qui la tiraillait l’empêchait de réfléchir normalement … Elle bailla une seconde fois, tentant de se sortir de cet état. Une troisième fois, bien plus longue, et bien plus insistante. Elle finit par se mettre une gifle, de toutes ses forces. Son cœur se mettait à battre de plus en plus vite alors que la panique la gagnait. Qu’est-ce que c’était que ce délire ?

« … Pas … dormir … »
Reimu passa la main dans sa tenue, tremblante. Elle devait faire des efforts colossaux pour ne pas défaillir, et son pas devenait de plus en plus chancelant. Elle sortit de ses poches intérieures … Un carré explosif. Comme celui qu’elle avait utilisé, avec Luke. Faisant appel à ses dernières forces, la jeune fille concentra toute son énergie à l’intérieur du sceau, le chargeant en énergie irradiante. Un vrombissement atteignit ses oreilles, dont l’ouïe devenait de plus en plus trouble. Puis, enfin, un léger claquement lui apprit que le niveau était maximal. Reimu prit une profonde inspiration.
Et balança le sceau d’un coup sec vers la présence qui se trouvait à cinq mètres sur sa droite.
« Morbleu ! retentit une voix inconnue. »
( ♫ ) La déflagration détonna, illuminant les environs d’une nova jaune. Dans le même temps, l’air fut brassé aux alentours, et le vent secoua vivement les branches et les feuilles dans une symphonie sans chef d’orchestre. Reimu elle-même fut prise dans le rayon d’action de son attaque, et fut projetée sur le côté avec violence, se ramassant par terre. Son rythme respiratoire augmenta également de plusieurs inspirations par seconde, alors qu’elle plaquait les mains au sol pour se relever et respirait un air terriblement plus frais qu’avant. Doucement, ses sens commencèrent à lui revenir, alors qu’elle secouait la tête et frappait violemment de la chaussure au sol pour se relever.
Du poison. Ce qui l’avait mise dans cet état était du poison, en suspension dans l’air. Il devait toujours circuler dans ses veines, car elle se sentait toujours étourdie, mais il se dissipait avec le temps. A présent que Reimu réussissait à penser de nouveau, elle se tourna dans la direction où elle avait lancé son explosion, la lumière étant à présent retombée. Elle en était sûre … Il y avait quelqu’un, ici. Et ce quelqu’un essayait de l’arrêter.
« Montre-toi !! tonna-t-elle en envoyant plusieurs poignées de sceaux au hasard. »
Aucune de ses attaque ne touchèrent. La personne préférait rester embusquée. Soudain, la jeune fille tourna la tête dans la direction qu’elle suivait depuis tout à l’heure … Et vit, surgissant des ombres, une flopée de youkais agressives foncer vers elle depuis les buissons. Elle était tombée dans une embuscade !
La miko serra les dents et fit jouer son sceptre de miko entre ses doigts. Pas tout à fait revenue à ses capacités optimales, elle frappa du pied par terre et s’envola sans perdre une seconde. Fusant vers ses opposantes avec la même hargne qu’elles, elle fracassa son sceptre dans la tête de la première venue d’un mouvement horizontal circulaire vers la gauche, et replia les jambes à ses fesses tout en continuant de tourner sur elle-même dans le sens de son coup. Elle exécuta un tour complet … Et quand elle fut de nouveau de front aux embusquées, elle détendit brutalement l’une de ses jambes vers l’avant, écrasant son talon dans la face d’une deuxième avec toute la force d’un coup de pied retourné.
Ca en faisait déjà deux de moins. Comme foudroyées, les deux malchanceuses s’écrasèrent à terre avant même d’avoir pu attaquer, alors que le reste paniquait déjà à envoyer un barrage de projectiles fluorescents pour tenter de mettre la furie hors d’état de nuire. C’était sans compter sur les aiguilles saintes que Reimu leur balança dans les membres à peine l’enfer de tir débuté. Très vite, les rangs de l’escouade locale furent en déroute, et les assaillantes organisèrent un repli. Bien décidée à ne pas les laisser filer, la jeune fille appela deux orbes Yin-Yang à elle et les commanda à mitrailler les fuyardes de sceaux divers. Elles tombèrent les unes après les autres, neutralisées, alors que la jeune fille reprenait son souffle. Elle l’avait échappé belle …

Elle se tourna subitement derrière elle, balançant une autre poignée de sceaux purificateurs. La forme sombre d’une femme en tunique s’esquiva vivement vers la droite, retournant sous la protection des arbres et des troncs, hors de la vue de la jeune fille.
« Viens te battre, espèce de lâche !! tonna la miko, hors d’haleine. »
La frustration montait en Reimu. Cela faisait au moins dix minutes que cette maudite couarde la harcelait dans l’ombre. Chacun de ses assauts la retardait, encore et toujours. Elle n’avait pas le temps de s’occuper de tout le monde ! Elle avait déjà perdu trop de temps, depuis le lac de Mikazuki !
Elle serra les dents, et se rua vers sa direction initiale en tamponnant le sol de son pied. Le sol sentit le coup passer quand elle s’envola, projetant des fragments de terre desséchée dans tous les sens. Elle fendit l’air nauséabond du marais, fonçant à travers les branchages et les arbres sur son chemin. Un nid d’abeille passa furtivement dans son champ de vision, et lui confirma qu’elle était sur la bonne route … Avant qu’une forme fluorescente et maladive n’apparaisse brutalement sur sa trajectoire.
Reimu plongea au ras du sol et décrivit une courbe en cuvette pour esquiver le projectile meurtrier, qui s’écrasa contre un tronc d’arbre et … Elle ne put en voir les effets sur l’écorce défraîchie. Nul doute qu’elle n’avait de toute façon pas envie de le savoir. Au contraire, elle augmenta la vitesse d’un cran, et remonta en altitude, faisant voler plusieurs branches en éclats au passage, et claquer ses vêtements contre sa peau. Ce fut là qu’elle le vit. Le visage surpris et décontenancé de son agresseuse, perchée dans les arbres, eut à peine le temps de prononcer une syllabe qu’il se prit la surface rêche et saupoudrée d’humus … de la semelle de la prêtresse. La fille, dont Reimu n’arrivait pas encore à distinguer les traits précis, décolla de son perchoir et reprit son envol pour se dissimuler une fois de plus parmi les fourrés.
La miko poussa un juron, et se torsada pour revenir au niveau des troncs exempts d’appendices corticaux. Elle devait la pister … Mais elle était discrète, et aussi silencieuse qu’une ombre ! Elle cherchait à l’éloigner de son chemin … Si elle perdait la trace des abeilles, qu’elle avait déjà du mal à suivre pour de multiples raisons, elle n’aurait aucune chance de retrouver la personne qu’elle cherchait. Il fallait qu’elle se débarrasse de cette gêneuse !
« Essaie à droiiiiite ! »
Reimu se tourna à gauche, et écrasa son poing dans le faciès de celle qui se permettait de se jouer d’elle. Surprise une deuxième fois d’affilée, la tourmenteuse se fit emplafonner contre un arbre, la miko l’ayant enchaînée avec un coup des deux talons joints dans le ventre. Le bois craqua, et le dos de la pauvre youkai aussi. La jeune fille fondit comme un faucon vers elle, armant son sceptre … Et, au moment où elle allait abattre son arme contre la tête de son adversaire, elle fut accueillie par un écran de fumée violette jailli du néant. Elle hoqueta, et frappa le vide, alors qu’un gaz brûlant envahissait ses alvéoles pulmonaires. Revenue à terre, elle sauta aussi vite qu’elle pouvait loin de cet épanchement mortel, et toussa à s’en décaper la trachée. Encore du venin … La youkai contre qui elle se battait utilisait un pouvoir particulièrement fourbe ! Elle avait tout intérêt à ne pas se laisser distraire, sinon elle serait alignée en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire !
Ce fut alors que des feuilles de arbres au-dessus de sa tête commencèrent à pleuvoir une nimbée de gouttes … Et au premier contact, Reimu sursauta. Sa peau lui relaya une impression unique, simple et affolante : « Tu es en train de fondre ». Réagissant au quart de tour avant que l’acide ne consume ses habits et ce qu’il y avait en-dessous, la jeune fille extirpa une kyrielle de sceaux de sa tenue, et envoya le tout sur les pampres qui couvraient le ciel au-dessus de sa tête. Les effets dévastateurs de ses projectiles grignotèrent rapidement l’amas de sève et de chlorophylle … Et creusa une cheminée de quatre mètres de haut dans la toile verte qui bloquait jusqu’alors les rayons du soleil. Une lumière orangée et tamisée s’infiltra dans la forêt, formant un cercle au centre duquel Reimu se tenait.

La prêtresse soupira d’un soulagement transitoire, et regarda ses bras. Il y avait quelques cloques qui se battaient en duel sur ses mains et ses épaules, et des traces noires étaient visibles, dispersées sur sa tenue de miko. La douleur de brûlure était toujours perceptible, que ce fut dans ses bronches ou à sa surface cutanée.
« Ca aurait pu être pire … pensa-t-elle. »
Son élan de positivité fut bien vite coupé. Elle leva la tête et regarda celle du ciel, qui illuminait enfin de nouveau l’intérieur des bois. Si l’on pouvait appeler ça illuminer. La couleur de la voûte céleste était plus bleue marine qu’orangée, signe que le crépuscule était passé … Et que le soleil s’était couché. Ou qu’il n’allait pas tarder à le faire. A cette constatation, Reimu sentit sa poitrine se serrer. Minuit ne serait plus que dans deux heures, trois tout au plus. Elle ne pouvait plus attendre !
Elle fléchit les jambes, et s’éjecta de terre de nouveau. Elle s’éloigna bien vite de la clairière de lumière qu’elle avait ouverte dans le feuillage, et reprit sa route ; elle avait déjà repéré une autre colonie de pollinisateurs, dans le lointain. L’odeur pestilentielle des Marais de l’Amnésie revenait lacérer ses narines, signe qu’elle se dirigeait de nouveau vers des aires particulièrement humides. Le sol jusqu’ici dur et sec redevenait boueux, et des herbes maladives en sortaient un peu partout, poussant dans un limon crasseux. Fort heureusement pour elle, elle n’avait nul besoin d’y tremper ses semelles. Elle ignorait la quantité de sangsues et autres bêtes dégoûtantes qui se terraient sous ces tapis de tourbe.
Elle entendit de nouveau un bruissement parmi les arbres, lesquels se raréfiaient un tant soit peu. Excédée, la miko resta attentive en avançant à allure réduite. Elle attendit le moment propice, et … Comme elle s’y attendait, la youkai embusquée jaillit du plafond végétal pour la frapper, à sa droite. Reimu eut le temps de parer les mains enfumées de vapeur verdâtre en y opposant son sceptre, l’attaque ayant été dirigée sur son cou. Et elle frappa au ventre de la youkai d’un coup de pied ascendant, l’envoyant une nouvelle fois paître dans les fourrés.
« Et j’aurais dû m’excuser envers ça ? maugréa la jeune fille, à bout de nerf. »
Elle suivit les mouvements dans les arbres. Ceux-ci allaient en s’éloignant, le plus vite et le plus loin d’elle. Son adversaire prenait la fuite … Mais elle se doutait que ce n’était que temporaire, et que tantôt, elle reviendrait la harceler. Ainsi, la miko continua, gardant un rythme ralenti. Elle ne voulait pas se refaire prendre par surprise … Le poison était bien quelque chose contre quoi elle ne pouvait lutter. Elle continua donc sa route, remarquant un nouveau nid d’abeille, et même deux, accrochés à une branche. Il y en avait de plus en plus … Et il y avait de plus en plus de fleurs, d’ailleurs. Aux couleurs ternes et pastel, elles n’avaient cependant rien à voir avec le Dobyô que Reimu avait vu dans le grimoire d’Eirin. Les abeilles avaient de quoi faire, avec tout ça …
« … Hé bien … Elle s’est faite une raison ? »
L’embusquée ne revenait pas. Pas un bruit, pas un mouvement, pas une présence. Elle était partie, donc …? La prêtresse en resta sceptique. Mais elle n’avait pas le temps de se poser davantage de questions. Abandonnant sa méfiance, elle reprit de la vitesse, et traversa les marécages à pleine célérité. Le ciel commençait à redevenir visible, informant Reimu du temps qui lui restait. C’était à dire, bien trop peu.

L’aiguille de la pendule outrepassa vingt deux heures, dans un « tic » qui résonna dans la pièce. Blanche, claire et propre, aucune odeur quelle qu’elle fut y flottait, si ce n’était que celle de l’asepsie. Devant un bureau de taille respectable, une femme vêtue asymétriquement de violet et de pourpre méditait.
Eirin griffonna quelques mots sur une feuille de papier déjà bien remplie. La rumeur courait toujours selon laquelle l’écriture des médecins était illisible, mais la lunarienne la faisait mentir. Ce n’était pas plus d’un millénaire d’expérience qui aurait altéré les idéogrammes issus de son stylo … Ce fut donc à un petit texte de dix lignes que la doctoresse posa le point final, avant de dégainer son sceau et de l’apposer au bas de la feuille. Elle la rangea dans le dossier du patient, puis dans le casier qui y était réservé, comme d’ordinaire. Gestes quotidiens dans sa pratique hospitalière, ils n’étaient pas la cause de la fatigue apparente de la dame. Elle ouvrit la bouche et eut un grand bâillement caché par l’une de ses mains, puis se laissa reposée dos contre son siège, bras croisés. Il fallait dire que les périodes où l’Eientei était aussi agité étaient rares. Et aussi étrange que cela pouvait paraître, même Eirin avait besoin du sommeil.
Elle n’avait cependant pas le loisir d’y sombrer, même pour quelques minutes. Car à peine avait-elle commencé à se relaxer sur son siège que plusieurs bruits sourds retentirent dans son bureau. La lunarienne rouvrit les paupières qu’elle venait tout juste de fermer, et tourna la tête vers la porte.
« Entrez ! »
Elle avait donné l’autorisation avec une voix aussi assurée et éveillée que d’habitude, mais son expression se tint d’inquiétude en voyant ce que révéla la porte. Pas à cause de la personne qui venait de l’ouvrir, mais plutôt à cause de son état.
C’était Reisen. La lapine était en nage, haletante et couverte de sueur. Elle se tenait d’une main à la poignée, et de l’autre au chambranle, le dos à moitié voûté vers l’avant. On aurait presque cru qu’elle venait de taper un sprint … Et que ses émotions l’avaient manifestement chamboulées, car son teint était inhabituellement pâle. Eirin se leva, fronçant les sourcils.
« Udonge ? Que t’arrive-t-il ?
- … Madame Yagokoro … fit l’étudiante entre deux inspirations. Il faut … Il faut que vous veniez …!! »
Le ton de Reisen, presque suppliant, fit naître un frisson dans le dos de la doctoresse. Sans rien ajouter, la dame sortit de son bureau à la suite de son assistante, qui s’était mise à marcher au trot. Défilant assez vite dans les couloirs du secteur hospitalier, elles passèrent par les galeries internes exclusivement réservées au personnel, où infirmières et chariots de médicaments se succédaient.
« Est-ce à propos de monsieur Yakumo ? interrogea le médecin quand elles furent dans les environs.
- Oui … Il était calme jusqu’à maintenant, après votre intervention … »
Eirin avait trouvé les foyers d’infection des spores du tétanos. Ils étaient localisés dans la brûlure dorsale du jeune homme, et il y en avait également eu dans la blessure aux balles de plomb dans l’aine gauche. Bien que les spasmes du patient n’avaient pas aidé, elle avait procédé à une rapide opération pour tout nettoyer, première étape seulement d’une longue série. L’antibiothérapie se chargeait du reste, pour éliminer les bacilles, mais le taux de neurotoxine restait élevé et n’allait pas chuter tout de suite. Elle avait mis Luke sous anesthésie pour limiter sa douleur, et faciliter son repos …
… Mais quelque chose allait très vite lui faire comprendre que ça n’avait pas été brillant d’efficacité.
« Qu’est ce que …? laissa-t-elle échapper en s’approchant de la porte menant à la chambre noire du manieur de fer.
- Ce n’est pas tout … Soyez vraiment très prudente, c’est dangereux à l’intérieur !! signala Reisen, extrêmement tendue. »

( ♫ ) Des hurlements. Ils venaient de l’autre côté de la cloison, et même l’épaisse porte avait du mal à les assourdir. La voix du jeune homme, d’ordinaire si calme, s’élevait à des volumes sonores presque assourdissants, si puissants qu’ils parvenaient aux oreilles d’Eirin à peine atténués. Le médecin fit signe à Reisen de s’éloigner un peu, tout en restant à proximité de la porte. Après qu’elle eut obéi … La lunarienne ouvrit prudemment la porte.
Elle ne put pas voir grand-chose d’abord, car la pièce n’était que très faiblement éclairée pour diminuer les stimuli reçus par le patient. Ce qu’elle entendit, en revanche, la mit en condition très rapidement.
Le son de la voix de Luke … était complètement anarchique. Il montait en puissance par pulsion, pour s’effondrer ensuite très rapidement, et remonter encore comme une rafale de vent expulsée de sa gorge. Le cycle continuait comme ça, en boucle, à une très grande fréquence. La hauteur elle-même de la voix était complètement détraquée et passait de l’aigu au grave sans aucune cohérence, signe qu’il avait perdu tout contrôle de ses cordes vocales. Le tout était parsemé de bruits de lutte saccadés ; le lit où le manieur de fer était étendu se secouait avec force et les attaches qui retenaient le malade étaient mises à rude épreuve sous ses convulsions incessantes.
Eirin fit un pas en avant. Ses yeux s’habituaient doucement à l’obscurité de la pièce, et elle commençait à distinguer quelque chose. Quelque chose … qui n’était pas là avant. Inquiète, elle attendit de savoir de quoi il s’agissait, avant de continuer. Bien lui en prit, car … La chose, ou plutôt les choses disparurent. Pour réapparaître quelques secondes plus tard.
« … Nom de nom … murmura la doctoresse. »
Autour de Luke, dans un rayon de deux mètres … Un véritable nuage de morceaux de fer surgissait du néant. Les bouts de métal étaient relativement statiques, et bougeaient très lentement, comme s’ils étaient à la dérive dans l’espace. Ils apparaissaient, et disparaissaient irrégulièrement, sans aucune logique avec les cris du jeune homme défaillant. Leurs mouvements, bien que lents, avaient déjà renversé plusieurs outils qui se trouvaient dans la chambre en cas de nécessité d’intervenir rapidement. Et en parlant de cela … Les objets métalliques, eux aussi, étaient pris dans la tourmente. Ils se levaient et retombaient en parallèle avec les apparitions et disparitions du nuage de fer. A cet instant, la chambre était plongée dans un chaos né d’une profonde perte de contrôle de son occupant …
« Udonge !! apostropha la doctoresse. Apporte-moi le matériel pour une injection de sédatifs, ainsi que pour une intraveineuse ! »
Reisen acquiesça vocalement, et repartit aussitôt. Eirin put difficilement entendre le son du rythme stressé de ses pas derrière elle, et … s’avança. Hésitant à peine, elle s’engagea dans le brouillard métallique qui entourait le jeune homme, restant très prudente. Le peu de lumière de la pièce était émis depuis le couloir, et depuis le néon fixé au mur qui se trouvait le plus derrière elle. Ce fut dans cet éclairage fantomatique qu’elle put voir le corps de Luke se voûter et convulser, agité entre ses draps complètement défaits, et tentant presque par tous les moyens de faire sauter les entraves qui le maintenaient attaché dans le lit. Son visage était déformé et toujours paralysé d’un côté, rendant son expression aussi douloureuse que pitoyable. La lunarienne apparut dans son champ de vision, alors que les particules de fer disparaissaient, puis réapparaissaient encore, tout autour d’elle.
« Ne vous inquiétez pas, monsieur Yakumo ! fit-elle avec une forte voix, pour se faire entendre. Nous allons apaiser cette crise ! »
Il avait la nuque voûtée vers l’arrière et semblait presque essayer de regarder derrière lui, ce qui était absurde car il était dos au matelas. Néanmoins, l’œil de son côté valide sembla se diriger vers la lunarienne, et sa gorge éjecta un dernier cri. Son corps était toujours agité de convulsions et il semblait avoir un mal fou à respirer. Il avait reprit le contrôle de sa voix … Mais Eirin sentait que ça n’allait pas durer longtemps.
« Doc-teur Yagok-koro !! cria-t-il plus qu’il ne parla. Je … je v-vais mourir … h-hein ?! »
Son ton, tout comme son visage, était fou. Il semblait avoir perdu l’esprit, et sans connaître la maladie qui le tenaillait, n’importe qui aurait pris peur. Mais le docteur resta placide, ce fut même à peine si son expression changea. Malheureusement … Elle n’avait que trop souvent entendu ce genre de phrase.
« Je ne vous laisserai pas partir aussi facilement, assura le médecin. Votre traitement va arriver, ne vous en faites pas. Vous vous sentirez mieux …
- Argh … R- … Reimu … Où … Où es-tu, Re-IMUUU !!! »

La voix de Luke dérapa de nouveau, et il se remit à crier sans aucune logique. Eirin pinça les lèvres. A ce rythme … Il allait expulser tout l’air de ses poumons et ne plus réussir à respirer. Pourtant, la paralysie des muscles respiratoires n’était pas encore engagée !
« Eirin !! Je suis là ! »
La doctoresse se retourna. Reisen venait de revenir, avec un chariot métallique chargé de divers matériels médicaux. Bien qu’elle aurait souhaité rester auprès du malade, la doctoresse fut forcée de quitter son chevet et se rendre au plan de travail mobile. Si celui-ci entrait dans la chambre, il y avait des risques qu’il entre sous l’emprise des pouvoirs de Luke …
« Qu’est-ce qu’il lui arrive …? s’enquit la lapine, encore un peu secouée.
- Le taux de neurotoxine a dû continuer à grimper … expliqua le médecin alors qu’elle préparait une grosse injection de sédatif. Je crains que le système nerveux central commence à être touché. Je ne donne que peu de temps avant qu’il ne puisse plus respirer. Et même si on parvenait à le mettre sous ventilation assistée, il ne pourrait plus jamais respirer tout seul pour le reste de ses jours.
- Qu’est-ce qu’on peut faire ?!
- Sans l’antitoxine … Rien, pour le moment. Tout ce que je peux faire, c’est apaiser sa douleur et essayer de ralentir la fixation des toxines sur leurs récepteurs. Mais nous n’avons plus beaucoup de temps … »
Reisen acquiesça, pas spécialement rassurée. A l’Eientei, ils avaient l’habitude de travailler avec la mort, et perdre un patient était une possibilité qui devait être quotidiennement acceptée. Mais il était rare que cela se manifeste avec tant de violence … Et cette violence n’était pas sans rappeler de très mauvais souvenirs à la lapine.
Eirin termina ses préparations. La seringue était emplie d’un liquide transparent et incolore, et il en était de même pour la poche de perfusion. Reisen la vit se rendre sans ciller au cœur de l’agglomérat de particules ferreuses, équipée du matériel adéquat. D’une dextérité sans pareille, elle saisit le coude du malade au-dessus du pli. De sa simple poigne, elle commença à y appliquer un effet de garrot, pour faire gonfler les veines à la surface de la peau … Et, de son autre main, planta habilement l’aiguille dans l’autoroute dégagée à cet endroit. Peu de temps après, le bolus de sédatif était injecté directement dans la circulation sanguine de Luke.
Bien entendu, l’effet ne fut pas immédiat et Eirin put quitter la zone de conflit saine et sauve pour revenir au chariot. Elle commença les préparatifs pour la perfusion alors que la lapine observait en silence. Celui-ci revenait d’ailleurs très progressivement, à mesure que les dizaines de seconde s’écoulaient et que la voix du jeune homme baissait en conséquence. Il fallut attendre quelques minutes avant que les convulsions ne cessent, et ainsi en firent les hurlements. Sans dire un mot, Eirin se rendit alors auprès du jeune homme, et s’attela à poser un nouveau cathéter pour l’intraveineuse. La précédente … Luke l’avait arrachée dans sa confusion.
Au bout de dix minutes, le jeune homme était calmé. Shooté sous un arsenal médicamenteux, son trouble était passé d’une véritable crise convulsive à un effondrement apathique. Son visage était redevenu symétrique, de même que ses bras étaient de nouveau posés sur le matelas sans tenter d’arracher les contentions qui les maintenaient. Ses yeux étaient toujours ouverts, cela dit, et ils contemplaient le plafond d’un air complètement perdu. Au moins, sa respiration était redevenue presque normale, si ce n’était qu’effrénée.
Eirin se présenta à lui, posant les mains sur la barrière qui faisait le tour du lit.
« Comment vous sentez-vous ? demanda-t-elle d’une voix douce. »
Il tourna difficilement la tête vers elle.
« … J’ai … peur … murmura-t-il. Je ne veux pas … partir maintenant … Je ne veux pas … Laisser Reimu toute seule …!!
- … Je vois. C’est brave de votre part.
- Je lui ai promis … Que je ne partirai pas … Alors … Je n’ai pas le droit de partir … Ne me laissez pas partir … ne me laissez pas partir … Ne me laissez pas partir !!! »
Il répéta cette phrase, encore et encore. A chaque mot, on avait l’impression que ses poumons le brûlaient, et ses traits étaient distordus de souffrance. Eirin ferma les yeux, et hocha lentement la tête. Désormais … Reimu Hakurei était sans doute possible le dernier espoir de ce pauvre humain. Aussi bien médicalement … Que mentalement. Elle était la dernière corde qui permettait à son esprit de ne pas sombrer dans la folie. Et si jamais cette corde rompait … Luke chuterait dans un abîme sans fond, duquel il ne ressortirait jamais.
Le laissant se reposer, le docteur quitta la chambre, et referma doucement la porte derrière elle. Cela avait été limite …
« Alors … Est-ce que vous croyez qu’il va s’en sortir …? questionna Reisen, inquiète. »
La lunarienne leva les yeux. Et fronçant les sourcils, elle annonça son pronostique.
« … Son temps est maintenant compté. Chaque seconde qui s’écoule est une chance de moins qu’il survive. Si la prêtresse Hakurei ne revient pas très vite … Aucune médecine ne pourra le sauver. »
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 5 Oct - 21:47

( ♫ ) Les maisons de bourdons étaient de plus en plus présentes, de même que les fleurs. Les plantes en général, aussi. Elles étaient très variées, par ailleurs, pour le peu que Reimu pouvait en voir. Des lianes aux buissons, des parterres fleuris aux arbustes feuillus, les formes et les espèces des plantes commençaient à offrir une sérieuse diversité. Si sérieuse que la prêtresse elle-même se sentit le besoin de ralentir.
Les grands arbres devenaient vraiment clairsemés, à présent. Le bleu du ciel était largement visible, et la terre noyée de fange laissait pousser des arbrisseaux bien moins hauts, et surtout bien plus fascinants. Certains donnaient même des fruits aux allures incongrues, que jamais la miko n’avait imaginés. L’odeur étant le seul bémol dans ce tableau de verdure au cœur de la saleté, la jeune fille sut qu’elle devait être arrivée à l’endroit qu’elle cherchait. Ce fut alors qu’elle aperçut, dans le lointain, un grand espace qui semblait moins humide que le reste. Il était beaucoup plus herbeux, une herbe courte et travaillée, surmontée de nombreuses petites fleurs et d’autres plantes ornementales. Un vrai petit jardin … Tout autour de lui étaient disposés des arbres plus droits que les habituels troncs tordus, dont les branches étaient décorées de bannières végétales tapissées de pétales de roses aux couleurs vives. Un sanctuaire de nature, aurait-on presque dit. Et ce fut tout aussi naturellement que Reimu s’y dirigea, restant en lévitation. Elle atteignit bien assez vite la circonférence de jade, et regarda tout autour, curieuse et attentive. Bien lui en prit, car du feuillage de l’un des touffus jaillit une personne, laquelle atterrit en plein centre du jardin des marais. Reimu s’arrêta, restant en apesanteur et à distance.
« Bienvenue dans les Jardins de Mélancolie, salua l’autochtone. Le parfum des hortensia me dit que vous n’êtes pas venue par hasard … »
La jeune fille eut un temps d’arrêt. C’était quoi le problème de cette femme, avec les fleurs ?
Parce que des fleurs, elle en avait plein les vêtements. Et pas que des hortensia, si c’était bien des hortensia. Des tulipes, des marguerites, des lilas, des … Des trucs, Reimu ne connaissait pas toutes les espèces de fleurs qui existaient. Une couronne qui était entièrement composée de cela surmontait ses cheveux de vert sombre proche du sapin, qui descendaient en mèches folles jusque la moitié de son cou. Quant à son calme visage, il était orné de deux saphirs apaisés. Ses vêtements, outre les pétales qui les investissaient un peu partout, étaient globalement composés d’un haut en forme de gilet vert viride, qui était placé par-dessus une sorte de débardeur blanc. Ses bras étaient nus, laissant apparaître une peau légèrement basanée, et ornés de multiples bracelets aussi floraux que le reste. Elle ne portait pas de robe, mais un pantalon beige qui semblait cousu de lin. Ses chaussons noirs étaient de bois, sans doute d’ébène, et elle ne portait pas de chaussette à l’intérieur.
La prêtresse décida de laisser de côté ses questionnements quant au délire floral de son interlocutrice, et lui répondit. Après tout, Yuuka n’était pas forcément mieux en la matière.
« Le parfum des hortensia ne se trompe pas … soupira-t-elle. On m’a conseillée de vous voir car je suis à la recherche d’une fleur bien précise, le Dobyô.
- Le Dobyô … répéta la femme avec perplexité. Voilà une plante qui nécessite soin et protection. Et malheureusement pour vous, elle ne s’épanouit pas dans mes jardins.
- Mais vous savez où je peux en trouver. Et vous allez me le dire, maintenant. Il en va de la vie de quelqu’un ! Je n’ai pas le temps de …
- Ah ! interrompit l’autre brusquement. Les humains se croient toujours tout permis. Vous autres mortels croyez que la nature est toute entière à votre service ! Mais dites-vous bien que la beauté de notre mère la Terre n’est accessible que dans la contemplation passive. Vous n’avez aucun droit de lui arracher ce qui lui est dû.
- … Mais j’ai juste besoin d’u- …
- Vous avez besoin de calme et de sérénité ! Votre esprit est aussi troublé que l’eau de ces marais. Asseyez vous, prenez le temps de respirer, et regardez le vent agiter le feuillage des arbres ! Les fleurs n’ont besoin que de pousser en paix, fleurir, faner, mourir … Et laisser le cycle recommencer. Vous êtes incapable de les comprendre. Elles ne sont pas vôtres !
- … Vous allez me laisser parl-…
- Allez, dehors ! Vous dérangez le silence des chênes. Chiemi, viens m’aider à bouter cette importune hors de nos pénates ! »

En réponse à cet appel solennel, une forme svelte jaillit d’un groupe de buissons situés plus loin, exécuta un salto dans les airs, et vint se poser avec grâce à côté de la femme florale. Et Reimu, agacée, n’eut aucun mal à la reconnaître. Ce n’était nul autre que l’embusquée qui l’avait harcelée sur le chemin !
« A tes ordres, Jun ! répondit-elle. Je ne suis pas parvenue à la réduire au silence seule, alors il va falloir coopérer !
- Vous … vitupéra la prêtresse. Vous comptez vraiment m’empêcher de sauver celui qui m’est cher, hein …? »
Aucune des deux ne sembla écouter les mots de la jeune fille. Au contraire, même, elles prirent de l’altitude, et firent craquer leurs articulations. Chiemi était une youkai aux cheveux gris, assez longs et mal coiffés, qui ne s’arrêtaient qu’à la moitié de son dos. Ses yeux étaient vert pâle, aussi clairs que sa peau qui était d’un blanc presque malade. Quant à ses habits, il ne s’agissait ni plus ni moins que d’une ordinaire tunique brune, dont les manches avaient été coupées pour laisser ses membres supérieurs aussi libres que ceux de sa comparse. Pantalon et sandales étaient de rigueur pour le reste, dans un ensemble très marron et beige. Elle avait, quoi qu’il en fut, l’air de faire bien moins la maligne quand elle était à découvert plutôt qu’embusquée.
La femme aux fleurs eut un rictus carnassier, et tendit une main vers Reimu, lui faisant signe d’approcher.
« Viens te frotter à nous, vile profanatrice ! Jun Byakuju et Chiemi Jadoku te feront connaître les vraies forces de la nature !
- … Je vous propose quelque chose, répondit la jeune fille avec un ton glacial. On se bat, je vous fais mordre la poussière, et vous me dites où trouver cette maudite fleur. Ou alors on peut sauter les deux premières étapes, c’est à vous de choisir. Dans le cas contraire … Je ne répondrai de rien.
- Tu parles beaucoup pour une humaine ! Voyons si tes bras sont aussi solides que ta langue ! En garde !! »
Jun fit un grand geste de ses deux bras, l’un allant en haut, l’autre en bas. Alors que Chiemi reculait, la femme fit se rejoindre ses deux mains, et une étrange sphère de lumière verte nimbée de fumerolles plus sombres apparut entre ses doigts. Reimu se mit en garde, prête à esquiver l’attaque qu’elle pressentait. Sauf que contre toute attente, elle n’envoya pas son projectile vers elle, mais … Dans le sol de la clairière de verdure. La terre, aussitôt, se mit à trembler brusquement. Et alors que des fissures telluriques faisaient leur apparition dans l’herbe soignée de l’aire gazonnée, la miko comprit à qui elle avait affaire. Ce n’était ni une youkai, ni une ermite qu’elle avait en face … Mais une mage, et pas de pacotille !
Un total de cinq plantes, grandes et massives, sortirent du sol en ayant poussé à toute vitesse. Semblables à des espèces carnivores, elles étaient composées d’une tige épaisse et courbée qui supportait une énorme tête de pétales roses refermés sur eux-mêmes, qui semblaient viser la prêtresse. Et c’était bien le cas … Car la seconde suivante, elles s’ouvrirent, révélant leur pistil brillant de mille feux. Et commencèrent, sans plus tarder, à canarder Reimu d’une nuée de dards et d’épines en rafales.

( ♫ ) La jeune fille eut le réflexe de sortir un sceau de blocage de sa tenue, et l’expédia devant elle. Aussitôt la couche bleutée apparut, et accueillit les débris végétaux dans un concert de picots et « tac » retentissants. Reimu resta derrière sa protection, alors que dans l’obscurité naissance de la nuit, elle voyait Chiemi l’embusquée replonger dans le feuillage des arbres, en hauteur. Deux ennemies, dont une invisible. Reimu serra les dents, alors que ses yeux décrivaient des coups saccadés dans ses orbites. Surveiller l’une et l’autre en permanence n’allait pas être une mince affaire !
Il ne fallut que quelques secondes au sceau de protection pour montrer des signes de faiblesse. Alors que Jun la mage de la nature restait immobile dans les airs, transmettant son énergie à ses cinq tourelles de cellulose, Reimu dégagea un paquet d’amulettes à tête chercheuse de sa tenue. Elle fouetta l’air d’une manche, et la volée de projectiles eut un parcours elliptique pour contourner le barrage saint, et atteindre l’ennemie visible en l’attaquant par la droite. Ce n’était pas cette mitraille qui allait l’affaiblir efficacement, Reimu en était consciente, mais elle devait absolument dégager une opportunité de frapper fort. Contre deux, les ouvertures n’allaient pas se créer d’elle-même ; elle devait les provoquer !
Les amulettes cognèrent le corps de Jun au même instant que la barrière de Reimu volait en éclats. La prêtresse décrivit une brusque descente pour éviter les tirs, et fonça à la vitesse de l’éclair au ras de l’eau croupie puis de l’herbe. Arrivée dans l’aire gazonnée, elle se retrouva en quelques fractions de seconde à portée des tiges des tourelles végétales, et empoigna son sceptre de miko à deux mains. Un claquement sordide perça le vacarme du combat alors que le bois de la jeune fille traversait purement et simplement le fin tronc d’une première plante, la découpant en deux sur le coup. Le corps supérieur de la chose s’écrasa lourdement à terre alors qu’elle fonçait vers sa prochaine cible, à quelques mètres de là, et réitéra l’opération avec la rapidité d’une panthère. Jun, déconcentrée par le bouquet d’amulette qu’elle avait essuyé, ne reprit sa pleine vigilance qu’au moment où une troisième de ses tourelles fut tondue. Les rafales des deux survivantes filaient dans l’air dans des directions anarchiques, et elle peina à recadrer les tirs en direction de la prêtresse assassine.
Mal lui en prit. Car Reimu ne visait déjà plus les sbires de chlorophylle de la magicienne. L’autochtone eut tout juste le temps de la voir frapper le sol de son pied, et d’avoir un mouvement de recul dans les airs. La prêtresse jaillit depuis le sol, et dans l’instant qui suivit, une éruption volcanique happa Jun. Auréolée de sceaux presque aussi grands qu’elle, brillant dans les ténèbres novices, Reimu gâta son adversaire d’un coup de phalanges en pleine figure alors que les carrés sacrés noyaient la mage dans une puissante marée.
Mais Reimu n’eut pas le temps de se reposer sur ses lauriers alors qu’elle revoyait son adversaire hors de la zone de combat, comme une comète. Elle sentit une ombre glisser dans son dos, et frappa de son sceptre en faisant une brusque volte-face. Elle ne fit que trancher une bulle toxique, et eut un cri de surprise. Les projections, en gouttelettes, lui mouchetèrent le visage et les membres en de petites tâches violettes.
Elle ne sentit rien. Pas immédiatement, en tout cas. Mais alors que Chiemi refaisait surface, après être descendue de son perchoir sylvestre, la jeune fille se rendit compte qu’elle avait peut-être un peu trop forcé. Son assaut, très rapide et trop puissant, avait consommé une bonne partie de son énergie immédiate. Ce fut pourquoi, quand la youkai fondit vers elle, passant au dessus des cadavres des plantes tourelles, elle sentit un grand engourdissement dans les bras qu’elle plaça devant son visage pour le protéger. Et le coup de boule s’abattit comme un boulet de canon dans sa défense, la faisant craquer sans résistance. Elle se prit ses propres avant-bras ainsi que le crâne de Chiemi en pleine tête …

Reimu eut un glapissement. Une explosion de douleur avait claqué sur sa face, et un liquide rouge commença à couler le long de sa narine droite. Elle contracta les muscles de son visage et ouvrit avec peine les yeux, alors qu’elle se restabilisait dans les airs. Fort heureusement pour elle … Quoique, était-ce une bonne nouvelle ? Chiemi n’était plus visible et ne l’enchaîna pas. La prêtresse vainquit la vulnérabilité qui l’affectait depuis quelques secondes, et se reprit. Elle se retourna, et chercha Jun des yeux. A ce moment là, la salive eut du mal à traverser sa gorge, tellement celle-ci se serra.
Ce ne fut pas Jun qu’elle vit. Mais quelque chose d’autre, qui ne la rassura pas spécialement.
« … Qu’est-ce que c’est … que ce délire ?! pensa-t-elle fugacement. »
Depuis quand les arbres avaient des visages ? Depuis quand ces visages pouvaient bouger comme ceux des humains ? Depuis quand leurs racines pouvaient leur servir de pied, et leurs branches de griffes ? C’était une escouade de ces créatures incongrues qui se dirigeait Reimu, progressant dans l’eau des marais avec une démarche pataude. Paradoxalement, il semblait à la prêtresse qu’il y avait eu plus d’arbres, de ce côté-là, auparavant … Ils avaient été transformés en ces choses ?
Elle aperçut alors Jun, qui volait en retrait, faire un geste du bras en avant, et tonner d’une voix de commandante.
« Allez, mes tréants ! Ecrasez cette envahisseuse, comme vous le fîtes autrefois ! »
Les petits hommes d’écorce ne la firent pas se répéter deux fois. Très vite, Reimu les vit soulever d’inquiétantes pierres depuis la tourbe des marais … Et ils se mirent à la pilonner avec ça. La prêtresse virevolta dans les airs pour esquiver les assauts, un peu surprise.
« … Quoi … C’est tout ? »
… Une, deux … Trois … Quatre … C’était long. Probablement le duel de tirs le plus minable que la prêtresse n’avait jamais fait. Les fameux tréants étaient lents, imprécis, prévisibles et d’un niveau de dangerosité plus que contestable. Des cailloux, sérieusement ? C’était tout ce qu’ils pouvaient lui lancer ?
Elle poussa un soupir consterné, puis se contorsionna dans les airs. Esquivant l’une des pierres qui passait à sa gauche, elle plongea une main dans sa tenue et fouilla dans son stock de Cartes d’Incantations.
Cet assaut était ridicule. Elle n’aurait aucun mal à le réduire en charpie. C’est pourquoi elle pouvait faire mieux … En atteignant la maîtresse des lieux sans qu’elle ne s’en rende compte. Et pour ça, il fallait qu’elle rentre dans le tas. Et utiliser une technique qu’elle n’avait que peu coutume de déployer.
« Symbole Béni : Cycle de Piété !! »
L’air sembla se déformer autour de Reimu, comme si un feu invisible s’était allumé sous ses pieds. Alors qu’elle activait cette carte dont le nom n’était que rarement sorti de sa bouche, deux gros orbes Yin-Yang se matérialisèrent dans le néant. Dans la distorsion maligne, ils se mirent à tourner tous les deux autour d’elle, la laissant pile au milieu du segment de trois mètres qu’ils maintenaient. Leur révolution s’accéléra, de plus en plus rapide, jusqu’à ce qu’il soit à peine possible de les différencier dans l’anneau qu’ils formaient autour de la prêtresse. Une pierre eut alors la mauvaise idée de faire connaissance avec cette véritable turbine qui avait pris place autour de la jeune fille. Il ne resta que des graviers de cette rencontre …
Et alors qu’un puissant vrombissement émanait de l’environnement proche de la Carte d’Incantation, Reimu l’enclencha.

Elle plongea vers le sol. Et passant au ras de l’eau, sa course sembla vouloir crever le mur du son. Bien qu’elle était loin du compte, cela ne fit qu’encourager les orbes gravitant à relâcher un véritable carnage de sceaux de purifications, alignés avec la révolution des sphères sacrées. Et Reimu, devenue un disque lumineux de sainteté, passa littéralement à travers l’armée des arbres ambulants.
Imprimés dans la vitesse de révolution et tirés avec une cadence terrible, les rectangles de magie se déployèrent dans un gigantesque éventail à trois cent soixante degrés qui avait la prêtresse en son centre. Et comme celle-ci filait comme une étoile à travers les rangs ennemis, l’éventail faucha littéralement la dizaine de tréants qui s’était placée sur sa route. L’écorce explosa et les feuilles s’arrachèrent. C’était une Carte d’Incantation … Mais ces fameux hommes arbres n’avaient de conscience et de volonté que celles que leur insufflait leur manipulatrice. Une condition insuffisante pour que les coups portés par les cartes ne soient pas délabrants. Ce fut pour cette raison que les corps de bois volèrent littéralement en éclat sur le passage de la miko, faisant retourner à la nature ce qui appartenait à la nature …
Et alors que les épaisses échardes retombaient dans l’eau croupie en un festival de clapotis, Reimu arriva à portée de Jun. Elle aurait donné cher pour voir sa tête, mais sa vitesse et sa concentration l’en empêchaient. Les orbes Yin-Yang stoppèrent soudain leur révolution, pour se mettre cette fois de part et d’autre de leur manieuse, tout en stoppant définitivement leurs tirs. Et alors qu’elle arrivait juste devant la mage des plantes …
Les deux énormes balles furent comme éjectées par des coups de poings titanesques. Mais leur trajectoire était simple, nette et précise. Elles s’écrasèrent avec la puissance de la foudre contre la tête et le ventre de Jun … Laquelle fut, une fois encore mais avec bien plus de puissance, expédiée à l’autre bout des marais sans demander son reste. Reimu s’était arrêtée dans les airs, et poussa un soupir.
« … Pfiou … Et une de moins. A l’au- »
Elle fut interrompue dans sa phrase par une soudaine douleur dans toute sa poitrine. Elle prit une inspiration aussi profonde que précipitée, et fit refluer la douleur petit à petit. Elle eut un regard sur son propre corps … Et se rendit compte qu’il était noyé d’une substance grisâtre, qui coulait encore de ses vêtements. Un frisson de mauvais augure remonta le long de sa colonne vertébrale.
Sans réfléchir, Reimu plongea soudain vers l’eau, et s’immergea entièrement dans le liquide sale, mais sans doute bien moins dangereux que ce qui l’avait enduite. Elle tourbillonna, exécuta plusieurs tours sur elle-même, comme pour s’essorer. Sauf qu’elle était sous l’eau. Après quelques secondes, elle remonta à la surface et tournoya de nouveau, pour véritablement s’essorer cette fois. Le poison s’était en allé, mais cette fois, c’était une intense fatigue qui la prenait. Elle se déchaînait beaucoup trop.
La carte qu’elle venait d’utiliser ne restait pas intouchée sans raison. Tout comme la Déferlante Divine, ainsi que la majorité des autres qu’elle n’employait que très rarement … elle était dilapidatrice d’énergie. Et ce n’était pas que faute de la carte. Depuis tout à l’heure, Reimu allait dans tous les sens sans reprendre son souffle. Elle était en train d’en payer le prix. Dire qu’il avait fallu attendre que les effets pervers du venin pour qu’elle en prenne conscience …
Si elle était pieds à terre, nul doute qu’elle aurait titubé. Reimu avait du mal à se maintenir droite et immobile dans les airs. Elle vacillait et avait grande peine à maintenir son équilibre. Ce poison … Il avait dû être contenu à l’intérieur des êtres qu’elle avait fauchés. Est-ce que tout ça avait été fait exprès …? Etait-elle tombée, les deux pieds en avant, dans un piège ? Elle avait déjà oublié que c’était contre deux personnes, qu’elle se battait …
« Mhn … Cela fonctionnait mieux contre des ennemis incapables de voler ! »

Elle frissonna, et relança son regard devant elle. Elle eut toutes les peines du monde à ne pas jurer en voyant que Jun était là, de nouveau, et semblant même en pleine forme. Et d’ailleurs, elle n’était pas seule, car Chiemi était également présente en retrait. Elle serra les dents, ainsi que les poings, tentant de faire cesser ses innombrables tremblements.
« Comment peux-tu encore être debout …?! fulmina-t-elle. Aucun être normal ne pourrait se relever aussi rapidement après un tel impact …!!
- Vois-tu, petite insolente, la nature regorge de nombreux poisons pour se défendre … répondit Jun avec son habituel ton condescendant. Mais c’est parmi cette quantité de substances que l’on peut aussi trouver de merveilleux sédatifs ! Hihihi. C’est à peine si ton attaque me donne encore de la douleur, sale envahisseuse … »
Reimu prit une profonde inspiration, et explosa.
« ASSEZ ! hurla-t-elle. Je ne suis pas une envahisseuse !! Je suis … Je suis Reimu Hakurei, la prêtresse de Gensokyo ! C’est grâce au culte de mes ancêtres et de mes dieux que votre marais existe encore, aujourd’hui !!! Je devrais vous exterminer, ici et maintenant … Mais vous abusez de ma patience, encore et encore ! Alors, au nom du ciel, dites-moi trouver la Fleur Dobyô, immédiatement !! »
Les deux youkais se regardèrent. Le discours de Reimu avait eu beau être court, il avait été prononcé avec une hargne sans pareille. Le silence retomba quelques secondes de plus, ponctué à peine par les halètements éreintés de l’humaine. Ses deux adversaires se consultèrent encore du regard, et puis … Jun se tourna de nouveau vers son interlocutrice.
« … Et alors ? Prêtresse de quoi ? demanda-t-elle sans vraiment poser la question. Je ne vois pas ce que cela devrait changer.
- Que … Comment ? laissa échapper la jeune fille, consternée.
- Dehors, vous pouvez être reine, continua Chiemi. Mais ici, vous n’êtes qu’une simple humaine. Vous n’êtes rien. Vous êtes dans les Marais de l’Amnésie. Toutes les affaires de l’extérieur n’ont aucune signification sur ces terres … Tout comme celles des marais n’en ont aucune, de l’autre côté. Après tout, dès que vous serez sortis de ces bois … Vous aurez tout oublié. Avec ce simple fait, aucune relation entre ici et là-bas n’est imaginable.
- Qu’est-ce que … vous voulez dire ? »
Chiemi poussa un soupir.
« Vous n’avez pas encore compris ? Ces marais sont complètement coupés du reste du monde, à cause de cette étrange magie. Si ses habitantes en sortent, elles perdront tout ce qui fait leur identité. Si des visiteurs viennent et repartent, ce sera comme si rien ne s’était jamais passé entre deux. A partir de ce moment-là, à quoi bon prêter attention à quelque chose qui n’a de signification que dans un monde où nous serons toutes oubliées ? »
Reimu se tut. Cette youkai, si irrespectueuse et lâche auparavant … La surprenait beaucoup, maintenant qu’elle exprimait clairement son point de vue. Après tout, c’était vrai. La prêtresse n’avait déjà que faire des personnes qu’elle rencontrait dans ces marais, et elle en aurait encore moins une fois qu’elle serait sortie. Il n’y avait aucune chance que ces gens aient un jour l’envie de se rendre au sanctuaire, et de prier ses divinités, avec un comportement pareil. De toute manière … Il était impossible pour elles de sortir d’ici, à moins de renoncer à tout ce qu’elles étaient. Alors, oui, c’était légitime … C’était légitime qu’elles n’avaient aucune raison de s’intéresser à ce qu’il se passait, au-delà des frontières des marécages. C’était exactement comme avec Gensokyo … Ses habitants n’avaient aucune raison de prendre part à ce qu’il se passait dans le monde extérieur, dans la mesure où la communication n’était pas possible entre les deux. Comment la prêtresse réagirait-elle si des pontifes du monde moderne débarquaient un jour dans la contrée des illusions, et lui dictaient la conduite qu’elle avait à suivre …? Nul doute qu’elle ne leur obéirait pas. Ainsi donc, c’était vrai.
Dans les Marais de l’Amnésie, Reimu n’était rien d’autre qu’une envahisseuse.

« Cela suffit, Cheimi, reprit la mage de la nature. Tout ceci n’a que trop duré.
- … Bien, Jun. Il est temps d’y mettre fin. »
La prêtresse ravala sa salive. Tout ceci ne lui disait rien qui vaille. Elles avaient l’intention de mettre un terme à sa présence ici ?
« Arrêtez … tenta-t-elle. Je … Si je ne trouve pas cette fleur rapidement, quelqu’un va mourir !!
- Symbole Épineux : Danse du Désert ! »
Jun avait fait la sourde oreille. Et, au désagrément de Reimu, un papier était sorti de sa tenue florale … Et une magie qu’elle ne connaissait que trop bien se répandit alors dans le bain nauséabond de la vaste région. ( ♫ )
La jeune fille recula de plusieurs mètres, tenant fermement son sceptre de miko entre ses poings. Elle avait repris de l’énergie, mais elle se sentait toujours assez faible. La surface jusque là calme de l’eau se mit alors à s’agiter … Des ondes inquiétantes se répandirent à sa surface, et le niveau devint irrégulier. Sous les yeux de la prêtresse, plusieurs formes surgirent alors soudain des basses profondeurs du marais. Des plantes qui lui étaient inconnues, semblables à des arbres, mais dénués de branches et de feuilles. La surface accidentée et surchargée de pointes de leurs troncs s’éleva de deux mètres, et ils se cabrèrent.
Si elle avait su, Reimu les aurait appelés cactus. Mais elle ne savait pas. Et il lui fallut un peu plus de temps, dans l’obscurité du début de la nuit, pour se rendre compte que c’était des épines qui les recouvraient. Elle eut tout juste le temps de s’esquiver que les plantes se murent, lançant des nuées entières d’aiguilles dans sa direction. Elle passa derrière le tronc d’un épais arbre de l’aire herbeuse, et tenta de s’abriter derrière … Mais d’autres cactus apparaissaient déjà dans ses angles morts, et lui coupaient toute possibilité de se mettre à couvert. Evitant de peu de se faire toucher, Reimu quitta son abri de fortune …
« Symbole Venimeux : L’Appel de Morphée. »
Elle tressaillit. La voix de Chiemi avait été toute proche, et les effets de sa carte ne furent pas visibles. Elle sentit simplement une énergie malveillante se répandre dans les airs, sans la toucher … Mais, alors qu’elle passait sous un nouveau nuage de particules perçantes, elle ne prit pas garde à certaines épines perdues qui se plantèrent droit dans son bras gauche. Elle poussa un cri, et sentit d’un coup son membre s’engourdir. Du … Du curare ?!
Reimu prit rapidement son bâton de prêtresse dans sa main non dominante, avant que sa main ne le lâche, ayant perdu tout tonus. Elle se sentait, d’un coup, très, très mal. Elle n’aimait pas ça du tout. Chiemi avait couplé son poison aux aiguilles de cactus !
Elle décrivit encore plusieurs boucles et cercles au-dessus de l’eau. Il fallait à tout prix qu’elle esquive ces trucs. La tonicité de son membre semblait bel et bien perdue, malgré le fait qu’il se soit agi d’une Carte d’Incantation. Elle passa par-dessus une branche, et rejoignit le feuillage d’un arbre pour tenter de s’y cacher. Il ne lui fallut qu’une seconde pour se rendre compte que c’était une mauvaise idée, car les jets de projectiles ne firent que s’intensifier, dans sa direction. Elle s’éjecta de sa cachette inutile, alors que les feuilles se retrouvaient crevées par les tirs toxiques. Elle vit la surface de l’eau en bas, et l’idée d’y plonger pour s’y cacher lui vint à l’esprit. Néanmoins, une voix sonna le glas alors qu’elle n’était qu’à mi-distance …
« Fureur de Nordrassil : Filet du Diable ! »

Les tirs cessèrent … Mais autre chose fit son apparition. Reimu sentit soudain quelque chose s’enrouler autour de son corps, alors qu’elle tentait désespérément de tomber vers l’eau. Elle leva la tête, alors que son corps était en position déclive, pieds vers le haut. Des lianes … Des lianes tombaient en surnombre des pampres pour l’immobiliser ! Elle se débattit pour se libérer, toujours tête en bas, mais plus elle luttait … Plus les liens se resserraient. Ligotée et suffocante, incapable d’utiliser son bras gauche, la prêtresse tenta d’attraper une carte dans sa tenue … Mais alors que sa tête pendait vers le bas, une ombre apparut dans son champ de vision. Celle de Chiemi. La youkai, à l’envers dans sa vision, avait préparé quelque chose au creux de ses mains. Un nuage violet et maladif. Reimu serra les dents.
Chiemi lui fonça dedans, et la percuta en plein abdomen, déchargeant l’intégralité de son poison dans son corps.
Reimu poussa un cri. Les liens étaient toujours serrés avec vigueur autour de son corps, et elle avait l’impression qu’elle allait étouffer. Déjà les effets du venin se faisaient sentir, et il lui sembla que tout son corps se détendit. Elle … eut du mal à respirer. Non plus parce qu’elle était trop serrée dans le maillage, mais parce que ses muscles respiratoires ne fonctionnaient plus correctement. Le curare … Les empêchait de se contracter convenablement. Elle resta en stase, arrêtant tout mouvement, et sentit son sceptre lui glisser des doigts. Seul un « plouf » lui permit de savoir qu’elle l’avait définitivement lâché, car sa vision … Commençait à se troubler. Elle fit un effort monstrueux pour tenter de se sortir de là, mais son corps refusa de lui obéir. Les formes dansèrent. Jun apparut une dernière fois dans le champ de vision de la prisonnière. Les lianes se desserrèrent, et elle commença à glisser tout du long. Reimu reçut un terrible coup de pied dans le visage, et chuta …
« Hah, hahahahaha ! retentit un rire satisfait et hautain. C’en est fini de toi !! »
Le corps lourd et apathique de la prêtresse s’effondra avec brutalité dans l’eau. Elle y entra la tête la première, puis tout le reste suivit. A plat ventre contre la surface, Reimu se serait sans doute noyée si elle avait eu l’idée de prendre une inspiration. Mais … La prêtresse ne respirait plus.
Le curare avait complètement atteint ses poumons.
Flottant sur la mare pestilentielle des marais, Reimu était devenue semblable à une souche d’arbre mort. Elle y resta statique, sans bouger. Prisonnière de son propre corps. Le froid de l’eau commençait à envahir ses membres qui ne pouvaient même pas grelotter, et ses sens devenaient de plus en plus confus. Un tumulte étrange vibra dans ses oreilles, alors que son esprit éreinté se relâchait doucement, à l’image de ses muscles. Toute idée de lutte avait quitté ses pensées …
« … Elle a l’air … Vraiment mal en point … constata Chiemi.
- Qu’importe ! Qu’elle pourrisse avec tout le reste ! Ceux qui souillent la nature ne méritent que de lui servir d’engrais. »
Son ouie se couvrait de plus en plus de ce son dérangeant. Mais avec les secondes, il s’atténuait. Ce n’était néanmoins que parce que sa capacité à entendre les choses était en train de disparaître, à son tour, après sa vision. Le sifflement avait diminué de moitié quand elle perçut les derniers mots qu’elle était capable de discerner …
« Tu as perdu, Hakurei Reimu. Ces marais seront ta dernière demeure ! »
Tout bruit extrinsèque disparu, et il ne resta que le noir, et le sifflement. Encore quelques secondes, et même ce dernier fut avalé dans le néant, ne laissant place qu’à un silence absolu. Sourde et aveugle, Reimu se sentit partir à la dérive. Et tout disparut …



… Elle avait … Mal aux yeux. Reimu serra les paupières, alors qu’une teinte désagréable et douloureuse avait empli son champ de vision. Le genre d’orange maronné agaçant qui envahissait les yeux, le matin alors que l’on se réveillait en plein soleil … Et en parlant de soleil, il n’y avait pas que ça. Les oiseaux aussi s’étaient mis à chanter.
La prêtresse toussa. Elle avait mal … Mal partout, et elle se sentait épuisée. Faible … si faible. Mais, nous n’étions plus la nuit ? Pourquoi faisait-il jour, tout d’un coup ? Pourquoi avait-elle l’impression qu’une douce chaleur se répandait sur son corps fatigué ? Elle était allongée, par ailleurs … Allongée sur une surface tendre et molle. Ce n’était pas un matelas, cependant, c’était de l’herbe. Sauf au niveau de la tête. Elle était allongée sur le dos, et sa tête était un peu relevée, comme par un oreiller. Sauf que cet oreiller était beaucoup plus ferme qu’un oreiller normal. Elle tenta d’ouvrir les yeux, mais le soleil éclatant lui fit mal, et elle dut attendre encore un peu.
« Chut … Prends ton temps, Reimu … »
Elle se figea. Ca … Ca ne pouvait être vrai. Cette voix …? Comment pouvait-elle l’entendre ? Elle attendit un peu, le temps que sa vision revienne à la normale. Une fois habituée, après ce qui lui avait semblé des siècles d’attente … Elle rouvrit les yeux, lentement.
Une forme trouble était au dessus d’elle. Un grand ciel bleu et éclatant noyait tout son champ de vision. Et au milieu, une silhouette sombre. En fait, c’était surtout à cause du contraste entre le ciel et son visage qui rendait ce dernier si peu visible. Mais il était impossible de s’y tromper. Reimu n’aurait jamais pu s’y tromper.
Ces cheveux noirs d’encre, ces yeux d’un bleu-vert profond, ces nattes soigneusement tenues, ce sourire bienveillant …
« … Maman … »
Kimikya Hakurei hocha doucement la tête. Mais elle ne dit rien de plus. Elle était assise en seiza sur l’herbe fraîche et portait sa tenue de toujours. Et sur ses cuisses reposait la petite tête de sa fille.
Reimu sentit une main de chaleur passer le long de son front. A ce contact … Elle ferma les yeux pendant quelques secondes, et oublia tout. Tout. Il n’y avait plus qu’elle … Et l’image de sa mère. Douze ans … Douze ans s’étaient écoulés. Et pourtant, elle n’avait rien oublié. Ni les moindres détails dans les traits de Kimikya. Ni la douceur de ses mains sur son visage. Ni le timbre cristallin de sa voix angélique …
Tout ceci n’était qu’une illusion. Reimu le savait. Mais, à l’heure actuelle … Cette illusion était tout ce qui lui restait. A quoi bon lutter ? Elle préférait se laisser bercer par ce fragment de paradis. Tout autour d’elles, il n’y avait que verdure et chaleur. Cette scène avait-elle seulement été réelle un jour …
« … J’ai … échoué, maman …
- … De quoi parles-tu, ma petite ? »
Reimu rouvrit les yeux. La douleur dans son corps avait été échangée avec un étrange bien-être. Elle se sentait … sereine. Et apaisée. Elle se redressa, quittant les cuisses de sa mère tant aimée. Et, pour la première fois depuis des années, elle s’assit devant elle.
Kimikya souriait. Son aura naturelle avait toujours eu le don de calmer Reimu, de guérir ses troubles. Mais la dernière fois que cela s’était produit, la prêtresse n’était qu’une enfant. Cela faisait … tellement étrange … De ressentir de nouveau cette émotion, alors qu’elle était devenue adulte. Cette illusion aurait presque pu paraître réelle …
« Je … Je vais probablement bientôt mourir. J’ai tant redouté ce sort, durant toute ma vie … Et voilà qu’il me tombe dessus, au moment où je le craignais le moins … Par ma faute, Gensokyo tout entier va devoir payer …
- … En voici un fardeau lourd à porter …
- C’est notre rôle, non …? Si nous ne le faisons pas, qui le fera ?
- Peut-être qu’il n’y a simplement pas de raison de le porter. »

Reimu haussa un sourcil. Le visage de Kimikya n’avait pas changé, depuis le tout début. Elle avait toujours ce sourire et cet air bienveillant, envers sa fille … Nul doute qu’elle ne semblait pas lui en vouloir. Cherchait-elle encore à lui donner des leçons, de l’outre-tombe ?
« La lignée Hakurei n’a jamais eu vocation à soutenir tout le malheur du monde, continua-t-elle. Tu n’as pas eu besoin que je te l’apprenne pour le savoir. Qui serait capable d’une telle chose, de toute manière ?
- … Un dieu, peut-être …
- Même les dieux ont besoin de rire et de pleurer, de temps à autre. Au fond, ils ne sont pas si différents de nous autres, humains …
- … C’est possible … Mais … Mais Luke, il va … »
La gorge de Reimu se serra. L’image du manieur de fer s’était imposée à son esprit. Elle le revit, souffrant et se débattant contre une force inconnue qui semblait le dévorer de l’intérieur. Si … Si elle mourait … Il allait mourir lui aussi. Il avait besoin de cette maudite fleur. Tant que Reimu resterait dans ce marais, à pourrir à la merci de tous les parasites des lieux … Elle ne pourrait pas lui ramener ce dont il avait tant besoin. Elle ne pourrait plus jamais le lui ramener. Il allait dépérir, lentement, coincé dans son lit … S’agitant jusqu’à la fin en hurlant à l’aide, sans que personne ne puisse venir l’aider … Et elle ne pourrait même pas être auprès de lui quand cela arriverait …
A cette pensée, Reimu renifla. Les larmes avaient commencé à perler à ses yeux. Oh, revoir sa mère l’émouvait, c’était vrai … Mais c’était vers l’avenir que la jeune fille regardait. Et l’avenir … C’était la mort certaine de Luke. Ou sa paralysie à vie. Elle ne voulait pas … Que ça se termine comme ça …!
« … Tu tiens vraiment à ce garçon, n’est-ce pas ? demanda la mère.
- … O- … Oui … avoua la fille. Je … Je sais que ce n’est pas très … réglementaire … pour une prêtresse … Mais je n’ai pas pu lutter éternellement … contre mes sentiments …
- Huhuhu. Tu as bien grandi, Reimu. Tu n’es plus la petite fille que j’ai honteusement laissée derrière moi …
- Ne … ne dis pas ça …
- C’est un fait. Je t’ai laissée grandir seule, Reimu. La vie que tu as menée jusqu’à présent a dû être bien difficile, et tu en es ressortie transformée. Et avec cela, s’est installé grand nombre d’ambiguïtés auxquelles j’aurais dû t’apporter réponse. Aujourd’hui, je vais essayer de réparer, ne serait-ce qu’un tout petit peu, cet échec … »
La prêtresse vit alors sa mère … Se lever. Haute de toute sa taille, Kimikya était légèrement plus grande que l’était Reimu. Elle avait de la prestance … Et une aura qui lui était propre, indéfectible. Inconsciemment, la jeune fille se sentit illuminée par tant de présence. C’était comme si elle était vraiment là.
Juste devant elle.
« Si tu tiens vraiment à celui qui t’es cher, Reimu … Tu dois te battre jusqu’à ton dernier souffle. Ne jamais abandonner, même lorsque tout te semble perdu. Suis-moi … Et je te guiderai. Ma tendre et chère fille … »
Reimu sentit une sensation froide et piquante remonter le long de son dos. Toujours assise à terre, elle regardait sa mère qui lui faisait face, comme une idole indestructible. Celle-ci … Venait de lui tendre la main. Dans le ciel d’été et le ramage des oiseaux, Kimikya Hakurei s’était levée. Sa fille fut alors soudain prise d’un doute.
Etait-ce vraiment une illusion ? ( ♫ )

Reimu leva le bras. Sa main approcha celle de sa mère, et ses doigts agrippèrent son poignet. Aussitôt, elle se sentit tirée en avant. Le paysage sembla alors, soudainement, s’illuminer d’une lueur surnaturelle. La lumière blanche, provenant de partout, noya la plaine d’une aura pure et infinie. Non, cette lumière ne venait pas de partout … Elle venait de Kimikya elle-même !
La prêtresse écarquilla alors les yeux, à peine remise sur pieds. Le sourire de sa mère lui traversa l’esprit. Puis, la femme devenue lumière se retourna. Toujours tenant sa fille par la main, elle se mit à marcher. Entraînant Reimu avec elle, vers une destination inconnue …
Incrédule, la jeune fille fit un pas en avant. Puis deux. Guidée par cette forme maternelle dans un monde qui lui était complètement étranger, elle sentit quelque chose se mettre en branle, sous ses pieds, au dessus de sa tête, partout autour d’elle, partout à l’intérieur d’elle-même. Une étoile filante traversa le ciel bleuté, terriblement brillante, tellement qu’elle pouvait la voir malgré la lumière émanée de sa chère mère. En fait … Cette étoile allait dans la même direction qu’elles. Et alors qu’elle avançait, rapidement mais pas assez pour échapper à la vue de la jeune miko, elle sentit la poigne de Kimikya autour de sa main se relâcher. Elle regarda la silhouette blanche qui la précédait … Pour voir qu’elle était en train de disparaître.
« Maman !! »
Il était déjà trop tard, cependant. Kimikya Hakurei se volatilisa quelques secondes plus tard. Reimu courut en avant, tentant de la rattraper. Mais elle n’était visible, nulle part, dans le paysage qui était en train de passer du vert au gris.
La plaine se couvrit d’une couleur de cendres. Le ciel, quant à lui, se ternit. Reimu sentit une douleur lancinante se tracer au fond de son cœur, comme si elle venait de perdre quelque chose à tout jamais. Elle porta la main à sa poitrine … Et regarda le ciel. L’étoile filante … Elle partait … Elle était toujours visible. Ni une, ni deux … La miko s’élança à sa poursuite.
Elle courut. Voler lui semblait un acte impossible, dans ce monde étrange. A chacun de ses pas, des volutes poussiéreuses étaient relâchées depuis l’herbe grise, comme si de véritables cendres s’y terraient. Puis, au loin … Reimu aperçut quelque chose. Il s’agissait … Du temple Hakurei. Aucun doute. C’était bel et bien lui … Elle s’y élança, sans réfléchir davantage. La distance à parcourir n’était pas bien longue, mais il lui sembla étrangement que plus elle courait, plus le portail torii qui marquait l’entrée reculait. Elle allait assez vite pour s’en approcher, cela dit … Et, au bout d’un temps qui lui parut paradoxalement aussi long que court, elle parvint devant lui. Et le traversa. Reimu eut alors l’impression … d’amorcer une chute libre.
« N’oublie pas ce que je t’ai appris, Reimu … Sais-tu qui tu es, réellement ? »
Les alentours furent avalés par une étrange couleur sombre. Cependant que Reimu pouvait toujours se voir, elle-même ainsi que les rares objets qui l’entouraient. Alors qu’elle tombait, attirée non pas vers le bas mais vers l’avant, elle défila dans un néant qui l’entraîna loin de tout ce qu’elle connaissait.
… Vraiment ? Etait-ce vraiment si loin de ce qu’elle connaissait ? Si cela était le cas … Pourquoi cette étoile filante fendait le noir au dessus de sa tête, surplombant ces orbes Yin-Yang qui flottaient indolemment dans l’espace ? Pourquoi ce sceptre de miko vint se joindre à elle, dans sa chute, et vint se caler entre les doigts de sa main gauche ? Pourquoi avait-elle l’impression d’avoir déjà vécu tout cela …?
La chute prit fin. Mais Reimu ne tomba pas. Ses pieds touchèrent le sol, alors qu’elle avait l’étrange impression que quelque chose avait changé. Elle regarda ses mains, et vit alors des bras d’enfant. Elle regarda ses pieds, et remarqua qu’elle avait perdu plusieurs dizaines de centimètres de haut. Elle se tenait sur une étrange route, qui circulait dans le néant, illuminant cette nuit éthérée d’une teinte bleue clair. Et, devant Reimu … Une petite fille blonde portant un grand chapeau s’enfuyait tout courant.
« Madame Mimaaaaaaaaaaaa !! pleurnicha la gamine. Une méchante arriiiiiiiiiiive !!! »
Reimu la vit décoller à toute vitesse sur un balai volant. Elle tenta d’appeler Marisa, mais il était trop tard, et sa voix ne l’atteignait pas. La prêtresse courut … Et dans la nuit éthérée apparurent une multitude d’étoiles.

Alors qu’elle battait le sol de ses pieds, Reimu sentait quelque chose muer en elle. Elle … grandissait ? Doucement, mais sûrement … Un éclair traversa alors le néant. Elle ouvrit grand les yeux, et vit une gigantesque lune écarlate dans le ciel, au sommet d’un tout aussi énorme clocher. Une vampire, bien connue d’elle-même, traversa les cieux armée d’une lance beaucoup trop grande pour elle. L’étoile filante fendit la lune en deux, et très vite, au ciel étoilé succéda un brouillard blanc et neigeux. Reimu se surprit à grelotter, mais n’arrêta pas sa course pour autant. Elle avait l’impression … Que quelqu’un l’appelait …
L’étoile qui la guidait continua sa course, et la nuit tomba de nouveau. Ornée, cette fois, d’une lune incomplète. Une certaine archère se tenait au sommet d’une grande maison, et tira une flèche … Flèche qui traversa le ciel, pour aller se perdre vers le sommet d’une grande et unique montagne poussant dans un sol trop bas pour qu’il soit visible depuis la piste céleste.
Reimu continuait de courir, à en perdre haleine. La route montait, descendait, faisait des tours et des boucles … Et ses jambes devenaient de plus en plus grandes à chaque pas. Elle entendit soudain … un éclat de rire. Une voix claire, qu’elle connaissait bien … Elle appartenait à une magicienne ordinaire. Et celle-ci se tenait à côté d’elle, à sa droite. Volant sur son balai.
La prêtresse tourna la tête vers elle, incrédule. La sorcière lui adressa un grand sourire, ainsi qu’un pouce levé, le tout dans une grande démonstration énergétique.

« Allez fonce, ma vieille !! »

Et Marisa reprit de l’altitude, volant loin au dessus de son amie, sans disparaître. Reprenant du courage, la miko accéléra l’allure, alors que ses jambes atteignaient presque la taille d’adultes.
Dans le paysage, alors qu’une lande verdoyante avait commencé à investir l’espace du bas, laissant un ciel complètement noir, une demi-douzaine de geysers se mirent à éclater au bas de la montagne. Un grand et inquiétant soleil rouge brûla dans le ciel, irradiant une chaleur presque désagréable. Mais … Rien de tout cela n’empêchait Reimu de voir l’étoile filante qui continuait de la mener au-delà de cette route éthérée. Elle n’en voyait pas encore le bout …

« Tu sais que tu en es capable, Reimu. »

Elle se tourna cette fois vers la gauche, pour voir le visage placide et attentif d’une élégante servante. Sakuya reprit de l’altitude à son tour, filant vers le signe céleste, qui menait la jeune fille dans sa quête de la réalité. La miko sentait qu’elle arrivait au bout de ses forces … Mais, portée par l’espoir qu’il y avait quelque chose, au bout de cette route, elle ne fit qu’accélérer encore la cadence.
Un grand vaisseau apparut dans le ciel, vrombissant comme le tonnerre. Le soleil factice avait disparu, et ce fut cette fois devant elle que Reimu aperçut une tête cornue et des cheveux roux. Allant à la même vitesse qu’elle tout en reculant, en vol, elle descendit une gorgée de sa gourde et eut un rire éthylique.

« Nyahaha, tu as encore envie de t’amuser, hein ? »

Reimu serra les poings, et ignora le signal de détresse provenant de ses jambes arrivées à maturité. Elle devait courir. Encore, et toujours. Suika vint se ranger derrière elle à gauche, alors qu’une gigantesque structure métallique prenait place dans le ciel. Un grand temple de fer sur un plateau de ce même métal, qui se fractura et vola en éclat après quelques secondes de vie. La prêtresse sentit une faiblesse du côté droit et manqua de trébucher, juste avant de se rattraper en catastrophe … Et voir le visage d’une youkai blonde sortir d’une faille spatio-temporelle, juste à droite de son champ de vision.

« Va, prêtresse Hakurei. Trouve ce qu’il te manque, et devient complète. »

Elle hocha la tête vindicativement, et Yukari vint prendre place derrière elle aussi, à droite. Une colonne lumineuse jaillit du paysage, faisant vibrer la végétation, les arbres et la montagne … Et puis, ce fut un ciel bleu et exempt de tout nuage qui fit son apparition. Une chaleur lourde la frappa, voulant la stopper. Mais elle n’y parvint pas. Reimu ne s’arrêtait plus de courir. Elle en était incapable. La fin de la route n’était plus loin. Il n’y avait plus grand-chose à parcourir … Elle pouvait le faire ! Elle le devait !!
Une voix, d’homme cette fois, retentit au dessus de sa tête. Un son dans l’air, comme un petit sifflement aérodynamique, passa devant elle et lui permit de voir un bout de kimono vert.

« J’ai rarement croisé des humains aussi courageux que vous l’êtes. Ne lâchez jamais rien ! »

Elle se pencha en avant, pour courir toujours plus vite. Dondéo remonta, alla en haut à gauche, rejoignant la servante qui était restée là depuis son apparition. Comme tous les autres. Tous les autres, qui la poussèrent … Tout droit vers cette étoile filante. L’astre traversa alors une explosion de sceaux gigantesques, qui illumina tout. Reimu passa la main devant ses yeux, attendant que la nova ne devienne plus que poussière. Et quand la lumière retomba … Tout le paysage avait disparu. Tous ceux qui avaient entouré Reimu également. Et devant elle, à quelques mètres …
La piste se terminait par un gouffre sur le néant.
Elle ravala sa salive. Mais il était trop tard pour s’arrêter maintenant. Faisant appel à ses ultimes forces … La prêtresse se rendit au bord de la piste … Et fracassa son talon contre le sol. Elle s’élança vers le vide, en un saut vers l’infini, un infini où il n’y avait rien …
Du moins … A ce qu’elle croyait.

« Toi, tu sais qui tu es. Tu sais ce que tu dois faire, pourquoi tu le fais, et pourquoi tu dois le faire. »

Elle écarquilla les yeux. Elle avait commencé à chuter, dans le vide, n’ayant plus assez d’élan pour aller de l’avant. Et … A portée de bras … Luke était là. Son visage était à peine visible dans la lumière qui l’inondait. Mais une chose était sûre. Un merveilleux sourire ornait son visage … Et il lui tendait la main. Une main qui irradiait une lueur presque aveuglante, une étoile filante incrustée au creux de sa paume.

« Alors, ma petite … Dis-moi … Qui es-tu ? »

Cette voix … Avait été celle de Kimikya Hakurei. Et ce fut tout ce dont Reimu eut besoin.
Sa main partit en avant et rencontra celle de Luke. Leurs doigts d’entrelacèrent, et il la tira du néant, l’entraînant vers le haut à une vitesse vertigineuse …

« … Je suis Reimu Hakurei … La prêtresse de Gensokyo, tombée amoureuse d’une étoile !! »



Dans les Marais de l’Amnésie, quelque part, près des Jardins de Mélancolie, quelque chose explosa. Jun se retourna vivement, alors qu’elle examinait les dégâts infligés aux arbres de la zone à cause du combat, et se protégea le visage du souffle. L’eau des marécages s’en était retrouvée sens dessus dessous, alors que le sceau explosif avait détonné pas loin de sa surface. Chiemi, qui était retournée sur l’aire gazonnée, se tourna également vers la source du tumulte. Ce que les deux youkai virent les stupéfièrent.
Cela faisait trois minutes que Reimu était restée inconsciente, sans respirer, dans l’eau. Trois minutes, c’était beaucoup. Cela se sentait passer. Elle haletait à toute vitesse, sentant encore les effets du curare circuler dans ses veines. Mais elle s’était donnée un bon coup de fouet qui avait, semblait-il, remis en fonction la plupart de ses muscles. Le sceau explosif avait bien rempli son rôle … Et à bout portant, comme ça, elle avait bien était contente de se trouver immergée dans l’eau.
Toujours était-il qu’une décharge d’adrénaline avait dopé Reimu. Elle se sentait brûlante, et emplie d’une énergie qui n’allait pas durer éternellement. Elle avait réussi à s’extirper de l’eau, et volait, son sceptre manquant toujours à l’appel. Doucement, elle essaya de voir si ses bras lui obéissaient toujours. Comme le craquement de ses phalanges retentit bien fort dans toute la forêt, elle avait sa réponse. Elle releva la tête, ses cheveux noyés de liquide purulent, et sa respiration passée à un rythme presque inhumain. Le regard avec lequel elle fixa Jun et Chiemi les cloua presque littéralement sur place. Mais Reimu n’en avait que faire. Elle ne les entendait plus. Il n’y avait qu’une voix une voix unique, qu’elle entendait dans sa tête.
La voix de Kimikya Hakurei.
« Les youkais sont des créatures capables de se montrer aussi féroces que cruelles. Tu ne dois pas les sous-estimer. »
( ♫ ) Reimu tendit un bras en avant, visant Chiemi qui était à vingt mètres. Son autre poing, le droit, était gainé à sa hanche. Elle avait soudain l’impression d’être revenue des années en arrière … Et c’était étrangement grisant …
Elle vit Chiemi marmonner quelque chose, et préparer des nuages de poison. Mais il était déjà trop tard. Propulsée par une force invisible, la prêtresse de Gensokyo fonça à pleine puissance droit vers la youkai exposée, main en avant et corps en position de torpille. Les nuages lui foncèrent dessus, et elle dévia à peine sa couse vers le bas pour les esquiver de justesse. En deux secondes, elle était déjà arrivée à proximité de sa cible, et détendit brutalement son poing vers l’avant tandis que celui qui se trouvait devant elle se mettait en gaine à son tour. Les phalanges droites de Reimu s’écrasèrent avec force violence contre le front de Cheimi, qui eut toutes les peines du monde à rester debout. Chose qui ne fit que faciliter la tâche à la prêtresse. Car elle en profita pour la saisir par le poignet.
« Soit attentive au moindre de leurs mouvements. Elles chercheront à profiter de tes faiblesses et des ouvertures dans ta garde. Soit la première à trouver celles qu’il y a dans les leur. »
Reimu souleva brutalement Chiemi de sol, et l’envoya comme un marteau … Droit sur les tréants que Jun avait appelés à elle. La youkai autrefois embusquée percuta l’un des bonshommes avec fracas, faisant voler de l’écorce … Mais la prêtresse ne s’arrêta pas là. Elle croisa les avant-bras devant elle, et traversa l’espace. Pour se retrouve juste au dessus du guerrier de bois, et il asséner un surpuissant coup descendant du talon.
Un coup si puissant qu’il le fit littéralement éclater en morceaux. Reimu parvint à saisir une sorte de planche grossière résiduelle de la chose, et l’abattit avec toujours autant de hargne sur le corps de Chiemi qui se remettait à peine de sa projection précédente, les pieds dans l’eau.
« Elles ont des pouvoirs divers et variés. Si un groupe de youkai te pose problème, élimine en premier lieu celles qui ont le plus grand potentiel de te gêner dans la suite du combat, pour aborder sereinement la suite. »
Reimu fracassa son pied dans la mâchoire de Chimei, manquant de la déboîter.

Néanmoins, Jun ne comptait pas la laisser faire. Ce fut pourquoi Reimu bloqua in extremis le coup de poing qu’elle adressait à son visage, provenant par sa droite. Les tréants s’approchaient derrière elle à grande allure, et seraient très vite à proximité si elle ne faisait rien pour les esquiver. Ils allaient la déchiqueter de leurs griffes, elle était beaucoup trop proche du sol. La mage de la nature continua de l’enchaîner, et Reimu fut forcée de s’éloigner un peu d’elle, partant vers la gauche. Chiemi se préparait à riposter, pendant ce temps … Mais, contre toute attente, Jun vit son adversaire se baisser soudain vers ses pieds. En attraper un. Et la faire tourner … Droit vers l’un des tréants qui se trouvait tout prêt.
« N’oublie pas qu’elles n’ont pas que des faiblesses. Elles ont aussi des forces. Et il ne tient qu’à toi de retourner ces forces contre elles. »
L’homme arbre abattit ses griffes sur Reimu. Mais celle-ci s’esquiva juste à temps … Laissant, à sa place, le corps de Jun pour essuyer le coup. La mage hurla de douleur, et Reimu jeta un regard à Chiemi. Celle-ci, désespérée, tira plusieurs salves de projectiles venimeux vers la prêtresse tout en épargnant sa camarade qui chutait dans l’eau. La jeune fille n’eut aucune hésitation et fonça dans la mêlée, esquivant avec une grâce épatante les quelques projections, et … dégaina un paquet d’amulettes saintes de sa tenue. Pour venir les projeter à brûle-pourpoint contre le corps de la youkai, tout en déviant sa course sur la gauche pour la dépasser sans l’emplafonner. Chiemi éructa d’autres glapissements de douleur, alors que cette fille qu’elles avaient dominée quelques minutes auparavant se révélait être un adversaire intenable. Sans demander son reste, elle tenta de faire ce qu’elle savait faire le mieux : fuir, et se cacher. Elle décolla vers le feuillage des quelques arbres poussant dans l’eau …
« Aussi bien dans tes coups que dans ton aura, tu dois montrer que c’est toi qui domine. Ne leur donne pas l’occasion de te faire peur. Ou elles reprendront le dessus. »
Chiemi sentit une main s’accrocher à sa cheville. Elle eut un cri de surprise, et vit que Reimu l’entraînait à toute vitesse avec elle, vers le bas … Traînée comme un boulet dans les airs, la youkai ne put rien y comprendre quand sa tortionnaire l’emmena droit vers Jun. Celle-ci se remettait de sa blessure, et eut à peine le temps de les voir arriver. Elle blêmit … Et puis, la miko eut un mouvement du bras.
Les deux têtes des youkai s’entrechoquèrent à pleine puissance l’une contre l’autre. Le coup résonna en un claquement terrifiant, et puis Reimu expédia l’embusquée droit vers l’aire gazonnée. Elle n’était pas encore cruelle au point où elle la laisserait tomber dans le marais … Alors qu’elle avait toutes les chances qu’un tel coup l’ait faite tomber inconsciente.
Jun, elle, était sonnée mais n’avait pas reçu assez de coups à la tête pour être hors d’état. De toute manière, elle, il fallait qu’elle reste consciente. Elle devait la faire parler.
« Même quand elles semblent en mauvaise posture, souviens-toi qu’elles ne sont pas humaines. Un retournement de situation est extrêmement vite arrivé. »
Reimu esquiva un coup de griffe venu par l’arrière, depuis l’armée des tréants toujours debout. Elle avait failli les oublier. Très vite, elle prit de l’altitude pour éviter de se prendre d’autres coups, et attendit qu’ils lui adressent de nouveau des pierres. Ce qui fut le cas, très rapidement. Sans hésiter, et profitant du fait que ses deux mains étaient libres, elle attrapa l’un des cailloux à pleines paumes, et le renvoya droit sur Jun. La mage avait néanmoins reprit ses esprits, et lança plusieurs noms d’oiseaux à la prêtresse. Elle décolla du sol, décidant de faire parler les poings à cette importune, et traça sa route à pleine vitesse pour exprimer ses émotions belliqueuses.
« Leur force est supérieure à celle des humains, mais leur technique y sera presque toujours inférieure à celle de leurs enfers de tirs. Sois habile, et tu pourras leur répliquer sans mal. »
Elle laissa passer le premier coup de poing à droite de son visage, et se coula vers son corps. Jun sentit les phalanges de Reimu percuter son estomac, et tenta de riposter en lui envoyant son genou dans le ventre. Mais la prêtresse était rapide, beaucoup trop rapide ! La voici qui était en train de lui passer par-dessus, pour lui flanquer un grand coup de pied retourné dans le dos ! Jun ne voulut pas se laisser faire, et dévia le pied plus qu’elle ne l’attrapa, alors que Reimu faisait remonter sa chaussure droit dans le menton adverse. Elle recracha de la salive, et voulut se ruer vers la jeune fille pour lui mordre le bras droit. Ce qu’elle parvint à faire … Mais une seconde après, l’humaine cognait son coude opposé de toutes ses forces dans la nuque ennemie. Jun lâcha, les dents imbibées de sang, et s’éloigna rapidement de la miko alors qu’une douleur sourde pulsait dans son crâne. Elle était très mal en point.
« Et surtout, plus important que toute chose … »
Reimu la vit se diriger droit vers l’air gazonnée, ayant du mal à voler droit. Les tréants étaient retombés à l’eau, et plus aucune menace ne pesait sur l’humaine qui n’avait écopé de ce dernier assaut que deux lignes sanglantes à l’avant-bras droit. Elle regarda son adversaire fuir, vers le jardin, depuis ses cinq mètres d’altitude … Puis, tel un rapace impitoyable, la prêtresse plongea en avant pour happer Jun à la nuque.
« … Ne leur montre aucune pitié. »

Reimu plaqua brutalement la mage de la nature par terre, faisant trembler la terre sous l’impact. Bien que cela était surtout dû à l’impact de ses chaussures contre le sol, plutôt que celui de la youkai. Un tel coup l’aurait tuée sur place … Or, elle avait encore besoin d’elle.
Sans ménagement, l’humaine se leva à moitié et saisit son ennemie par la tenue, afin de la mettre face à elle, et la plaquer sur le dos contre le sol. Tenue par le col, Jun avait un visage blême et terrifié, à des années-lumière de la condescendance dont elle avait fait preuve tout à l’heure. Il fallait dire que l’humaine, assise sur le ventre de son adversaire, se doutait un peu de l’expression que tirait son propre visage. Nul doute qu’en voyant son reflet démoniaque dans un miroir, elle aurait sans doute pris peur. Mais actuellement, Reimu avait perdu presque toute notion de pitié. Une énergie aveugle et intraitable battait dans son cœur, et fluctuait dans tout son corps. C’était cette énergie qui, malgré les restes de poison et la fatigue qui ruisselaient dans son être, lui permettaient de toujours bouger et aller jusqu’au bout de son objectif.
Elle allait sauver Luke. Qu’importe combien de youkais elle allait devoir abattre sur son chemin. Qu’importe combien de sacrifices elle allait devoir faire. Qu’importe combien de fois elle allait devoir se relever après avoir frôlé la mort. Elle le trouverait.
Elle souleva violemment le col de Jun, pour pouvoir mieux la fracasser contre le sol de terre. Et elle hurla. Un hurlement effroyable, qui aurait cloué sur place n’importe qui.
« OÙ EST-ELLE ??? »
Deux secondes s’écoulèrent, la mage était toujours paralysée sur place. Reimu lâcha une main, pour la lever, et l’abattre furieusement contre la joue de Jun. Elle hoqueta, et eut un second soubresaut quand la main de la prêtresse la frappa une deuxième fois. La question se répété, insistante, terrifiante.
« OÙ EST-ELLE ?! La fleur Dobyô !!! Dis-moi où est cette fleur, ou je t’extermine DÉFINITIVEMENT !! J’ATTENDS !!!
- Aaaaah … La … La fleur … Elle est dans le … Le cimetière …
- Le cimetière ? Quel cimetière ? Je m’impatiente.
- Le … Le cimetière de la connaissance !! bafouilla la mage de la nature, traumatisée. C’est une zone recluse … Des marais … L’endroit où la magie est la plus forte- AÏÏÏE !! »
Une réaction un peu excessive. Reimu n’avait fait que soulever un peu plus Jun du sol, faisant se rapprocher son visage du sien. Elle la toisa de ses yeux intraitables, plongeant son regard dans celui délirant de la youkai vaincue.
« Et je peux le trouver où, ton maudit cimetière ?!
- Cherche … Cherche au nord …!! Tu finiras par voir … Une zone où il y a de la lumière en permanence … Même la nuit ! Le cimetière se trouve … Juste après ça !
- Voilà. Ce n’était pas si difficile. »
Reimu laissa sa proie retomber dos contre le sol, et poussa un soupir. Elle se releva, et épousseta un peu sa robe.
Toute trace d’humidité était quasiment partie, tellement elle avait été dans tous les sens. Elle avait mal partout, et elle se sentait à bout de forces, mais elle allait continuer. Elle touchait au but, elle le sentait. Il n’y avait plus beaucoup d’obstacles sur sa route.
Elle renifla un peu, et aspira un peu de sang coagulé qui s’était formé dans sa narine à cause du coup de Chiemi, tout à l’heure. Elle eut d’ailleurs un regard vers la youkai étendue à terre, sur l’aire herbeuse, et constata qu’elle était effectivement knock out. Et ensuite, elle se tourna de nouveau vers Jun, se frottant ses mains abîmées par le tumulte du combat.
« C’est où, le Nord ? »
La youkai pointa vaguement une direction, encore traumatisée par l’accès de rage de la jeune fille. Celle-ci hocha alors la tête, et eut un dernier regard pour son adversaire vaincue.
« Désolée pour tout ça. Mais si vous vous étiez montrées raisonnables dès le début, je n’aurais pas eu à en arriver là. Vous devriez revoir un peu votre politique sur les relations avec l’extérieur, tout de même. La prochaine fois, je ne serai peut-être pas aussi clémente. »
Elle ne laissa pas le temps à son interlocutrice de répondre, et décolla des Jardins de Mélancolie aussi sec. Mais avant de partir plein nord, Reimu fit quelque chose d’important. Plongeant dans l’eau du lac à l’endroit où le Filet du Diable l’avait capturée, elle récupéra son sceptre de miko, et reprit sa route en jetant un œil au ciel nocturne.
Il était tard. Indubitablement tard. Avec l’apparition de la lune, le ciel était devenu bleu marine, et les étoiles étaient visibles. Il devait probablement être vingt deux heures et demies passées. Elle n’avait plus que très peu de temps.
Guidée par la lumière ténue des étoiles dans la nuit, Reimu poursuivit sa quête, plus forte que jamais …
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 12 Avr - 0:38

( ♫ ) De tout ce qu’elle connaissait, rien ne semblait plus grand.
Cela l’avait toujours marquée. C’était dans cette ambivalence, où aveugle amour et crainte inexpliquée se percutaient, que se forgeait son monde. Placé sous l’ombre protectrice d’un géant au cœur sur les mains.
Si cette aura avait de quoi effrayer n’importe qui, n’importe quel enfant qui plus était, elle n’inspirait pourtant qu’une douce ataraxie, chez elle. Là où les autres voyaient le danger, elle était capable de voir la bienveillance. Et c’était sans se poser de questions inutiles que la petite fille qu’elle était alors suivait les enseignements que lui donnait ce colosse invincible.
Rien n’était plus grand. Rien n’était plus fort. Et comme tous les enfants de son âge, Reimu ne demandait qu’à devenir comme elle.
« Tiens ton sceptre plus droit, ma puce. Il ne me suffirait que d’un coup dedans pour qu’il t’échappe des mains … »
La fillette grimaça et raffermit sa prise autour du bois solide et étrangement lourd de l’objet qu’elle s’évertuait à maintenir à la verticale. Les carreaux de tissu qui en tombaient prenaient un malin plaisir à se mêler dans ses cheveux. Rien que tenir l’instrument des miko Hakurei … Ce simple exercice lui semblait terriblement difficile à l’écoute de chaque instruction qu’elle devait respecter !
Face à elle, le géant sourit.
« C’est mieux. Et si tu me montrais les progrès que tu as faits depuis la dernière fois ? »
La prêtresse en devenir hocha nerveusement la tête. Quelque part, en son for intérieur, une partie d’elle-même hésitait à obéir à cet ordre. Non pas qu’elle avait peur de faire mal à cette personne qui faisait deux fois sa taille … Mais justement parce que cette personne faisait deux fois sa taille. La maîtrise de la peur était l’une des premières choses qu’elle lui avait enseignées. Et comme Reimu avait mis le cœur à retenir ces leçons … Ce fut sans plus attendre qu’elle plaça son sceptre trop long à sa gauche d’un geste vif, et courut aussi vite qu’elle put vers les jambes du colosse.
Dès qu’elle fut à portée, elle rabattit en revers son bâton contre la jambe droite. Mais comme elle s’y attendait, le membre se déroba tout juste sous son coup ; les pieds de son adversaire avaient quitté la terre. La fillette n’abandonna pas de suite, et sachant immédiatement ce qu’elle devait faire, elle plongea ses mains dans sa tenue et en sortit maladroitement une liasse de sceaux purificateurs. Son sang fit un tour dans sa tête quand elle vit ces mêmes sceaux commencer à frapper les pavés tout autour d’elle, provenant de la forme céleste qui avait pris plusieurs mètres d’altitude. Ce n’était qu’un coup de semonce, avant que les projectiles ne commencent vraiment à la viser, et Reimu recula précipitamment pour esquiver avec une grâce relative tous les carrés de papier qui battaient le sol comme de vrais grêlons.
D’un geste imprécis, elle envoya ses propres sceaux sur l’adversaire. Elle manquait d’assurance et ce fut tout naturellement que ses attaques passèrent trois mètres à côté, en moyenne, tandis que sa danse titubante pour éviter d’essuyer des dommages l’emmenait beaucoup trop loin de son objectif. Abandonnant les rectangles de papier, la petite fille opta pour une poignée d’amulettes et les expédia sans vraiment réfléchir en direction de sa cible.
Les têtes chercheuses. Elle les maîtrisait particulièrement bien. Cette fois, l’ennemie fut bien forcée de cesser son bombardement pour esquiver les projectiles qui filaient sur elle. Ce qui fut assez pour que Reimu, tourmentée par son manque de souffle, se rue droit vers son sceptre qu’elle avait laissé tomber quelques secondes plus tôt et le récupère. Elle leva la tête, et frappa brutalement la pierre de son talon … Pour décoller, en un bond, un bond beaucoup trop haut pour être du fait d’une petite fille ordinaire. Ce bond fut suffisant pour atteindre l’altitude adverse … Et elle arma son bâton, loin au dessus de sa tête …
… Pour frapper à côté de sa cible, qui n’avait pas été suffisamment sur sa trajectoire.
« Ouaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !! »

Sa tenue la tira vivement en arrière alors que le sol avait commencé à se rapprocher à une allure vertigineuse. Une main avait fermement agrippé son habit, dans son dos, et s’occupait de la faire redescendre au sol beaucoup plus doucement qu’une chute normale. En quelques secondes, les voici qui avaient de nouveau les deux chaussures à terre …
« Trop imprudente … soupira la voix calme qui la dominait. C’est incroyable comme tu es déjà forte, Reimu. Mais il est peut-être encore un peu tôt pour penser à voler … »
La fillette leva la tête, incertaine. Elle vit le visage de son interlocutrice, malgré le contre-jour du soleil au zénith. Un doux sourire l’ornait.
« … La leçon est terminée pour aujourd’hui. »
La petite poussa un soupir de soulagement. Il fallait dire que ces enseignements n’étaient pas nécessairement de tout repos. Maintenant que c’était fini, elle n’avait qu’une seule envie : ne rien faire …
Les pas de la géante commencèrent à la mener vers le Temple Hakurei. Reimu la suivit, d’une démarche un peu plus lourde. Ce fut quand elle commença à gravir le perron qu’une question qu’elle s’était déjà posée de nombreuses fois lui revint à l’esprit. Bien sûr, elle n’avait jamais vraiment osé la poser directement, de peur de dire une bêtise. Mais avec le temps, la fillette avait commencé à comprendre que c’était quelque chose d’important …
« … Dis, maman, pourquoi j’ai pas de papa ? »
La géante s’arrêta. Reimu ravala sa salive, et aurait bien aimé que sa voix lui eu fait défaut, sur le coup. Mais elle se rassura bien vite, car ce ne fut qu’un visage calme qui se présenta à elle … Quand Kimikya Hakurei se retourna.
La mère jaugea sa fille du regard, laissant au vent seul le privilège de meubler le silence. Et, comme si elle avait longuement réfléchi à ce qu’elle allait dire, elle répondit … Par une autre question.
« Depuis combien de temps te demandes-tu cela, ma petite ?
- Euh … Ben … Quand tu reviens me chercher à l’école, les autres repartent souvent avec leurs deux parents … et j’ai commencé à me demander si un jour … Tu seras là avec papa pour venir me chercher aussi … »
Kimikya se baissa et … souleva Reimu de terre, la prenant dans ses bras. La fillette s’agita par réflexe, sans vraiment trop comprendre ce qu’il se passait, puis … La grande femme s’assit sur le bord du perron, posant sa fille sur ses genoux et la gardant dans ses bras. Dos contre la poitrine maternelle, la petite leva les yeux pour tenter de voir son visage de nouveau. Mais le regard de sa mère était perdu dans le vague … Seul son éternel sourire bienveillant était toujours présent.
« … Ton papa … Était … La plus gentille de toutes les personnes que j’aie jamais rencontrée. Il était toujours prêt à rendre service à ceux qu’il aimait. Il était fort … Et il avait cette bonté du cœur dont très peu d’humains peuvent encore faire preuve …
- … Mais … Il est plus là …?
- Non, ma puce … Quand tu n’étais pas encore née … Il est parti pour un monde meilleur … Mais je suis sûre qu’il serait très fier de toi, s’il voyait comme tu devenais forte à ton tour.
- … Ca veut dire … Que tu pourras jamais venir me chercher à l’école avec lui …? »
Kimikya ravala sa salive. Imperceptiblement, Reimu pouvait sentir qu’elle se crispait. Mais à son jeune âge … Elle était incapable de comprendre ce que cela signifiait.
« … Non, ma puce. Ce n’est pas possible. »
La fillette baissa la tête. Elle sentit l’une des mains de sa mère remonter sur sa tête, et la caresser gentiment. Elle essayait de ne pas le montrer, mais elle sentait un fourmillement dans ses yeux, et sa gorge se serrait. Avait-elle envie de pleurer ? C’était probable.
« … Je suis pas une fille comme les autres … Hein, maman …?
- Hm … Non, en effet … C’est parce que c’est ton devoir de protéger les autres des youkais, ma chérie. Toi et moi sommes les seules, à pouvoir les sauver de leur menace.
- Mais il y a des youkais au village … On pourrait pas vivre en paix avec elles … un jour ?
- Non, c’est impossible. »
La fillette tenta de lever les yeux, une fois de plus. Le regard de sa mère, bien qu’il n’était pas dirigé sur elle … Se faisait d’un coup plus effrayant. Son ton était plus dur, et sa voix moins chaleureuse. La peur d’avoir dit une bêtise fut plus forte que jamais et Reimu se tut. Elle détourna les yeux, cherchant une échappatoire dans le feuillage des arbres qui bruissaient au vent. Sa mère finit par toussoter, et se baissa vers elle, se voulant rassurante.
« Tu ne sauras jamais ce que ces créatures te réservent, ma chérie. Elles peuvent te sembler amicales et compatissantes quand cela leur chante … Mais tu ne dois jamais oublier que le mal se tapit en elles. Ne baisse jamais ta garde, mon enfant.
- Alors … Je dois devenir forte pour pouvoir les combattre …?
- Oui, ma chérie. Car c’est ton devoir … de toutes les exterminer. »

Reimu rouvrit les yeux. La fraîcheur de la nuit se rappela à ses sens, et une pellicule d’humidité avait commencé à couvrir sa peau exposée. Sa tenue semblait peser sur ses épaules, sous l’effet de la crasse maculant le blanc de ses manches autrefois exemptes de toute saleté. Cela ajouté à sa blessure à la pommette, aux diverses contusions qu’elle avait encaissées et au reste de poison qui circulait dans ses veines, la prêtresse avait tout l’air d’une survivante qui avait passé des semaines dans cet environnement hostile. Sa force avait d’ailleurs commencé à la quitter lentement, mais elle faisait avec et continuait d’avancer, envers et contre tout.
( ♫ ) Elle eut un léger rire désabusé. C’était drôle. Depuis qu’elle avait eu cette étrange vision … De vieux souvenirs ne cessaient de lui revenir en tête. Des fragments entrecoupés d’une vie antérieure qu’elle avait presque oubliée. Oh, ils avaient toujours été là … Mais cette soudaine et inexpliquée confrontation avec sa mère, après toutes ces années, l’avait profondément perturbée. Un choc paradoxal avait lieu en elle, alors qu’elle progressait en volant au dessus des mares et des ronces. D’un côté, sa détermination et sa confiance en elle s’étaient considérablement consolidées. De l’autre … Elle se sentait complètement perdue.
Ce rêve … Il avait paru si réel … Plus qu’un rêve, son ressenti vis-à-vis de lui se rapprochait davantage d’un souvenir. Comme si cela s’était réellement déroulé … Mais ailleurs. Et pas dans sa vie d’avant ou quoi que ce fut. C’était comme si, vraiment, l’espace de trois minutes à peine … Elle avait quitté les Marais de l’Amnésie, pour se retrouver autre part, face à face avec celle dont le nom n’était affiché sur aucune tombe. Sa mère, dont la disparition lui avait été si douloureuse … Et pourtant … Reimu le savait, mieux que quiconque.
Les morts ne revenaient pas à la vie. Jamais les vivants ne pouvaient se permettre de les revoir, une fois ce cap passé. Les religions pouvaient se targuer d’un tel exploit, mais elle avait toujours su que ce n’était que de la poudre aux yeux. Sa mère était morte … Et elle ne pourrait plus jamais la revoir.
Alors, pourquoi … Pourquoi, malgré tout ce qu’elle savait … Ne pouvait-elle se défaire de la possibilité que sa mère lui avait bel et bien parlé, durant ces fugaces instants ?
« … Ce n’est pas le moment d’y penser … Pour l’heure … L’important, c’est de sauver Luke de cette horreur. »
Elle secoua la tête. Face à elle, depuis un moment, elle voyait quelque chose briller dans le lointain. Une étrange lumière, dont la présence dans ce paysage nocturne semblait être une erreur. Irrésistiblement attirée par ce flamboiement incongru, la jeune miko continua sa route vers l’indication donnée par Jun, en avalant sa salive et faisant des moulinets avec ses articulations endormies.
Elle se rapprocha de cette chaude clarté rapidement. Par ailleurs, l’impression que la température augmentait progressivement sur sa route commençait à se faire sérieusement connaître. La fraîcheur de la nuit finit par complètement disparaître, alors que l’humidité de l’air ne cessait d’augmenter. Reimu plissa les yeux, et la clarté devint presque aveuglante. Elle baissa le regard vers le sol … Pour voir qu’au fond de l’eau, et autour des mares où la terre n’était pas immergée … La terre n’était justement plus de la terre. Sa couleur devenait plus claire, presque blanche, et sa texture était moins crasseuse, plus lisse et fine. Du sable … Il envahissait les eaux de plus en plus au fil de sa progression, et si les tapis ocres n’avaient pas encore complètement disparu, ils n’allaient pas tarder à se volatiliser alors que Reimu pénétrait dans la zone où la lumière brillait comme le soleil, lui faisant presque oublier que l’on était bientôt pile au milieu de la nuit.

« … Incroyable … »
( ♫ ) La prêtresse en resta bouche bée. Jamais elle n’aurait cru, un jour, tomber sur un lieu pareil.
Le sable avait à présent tout envahi. Il n’y avait plus de place pour la terre, et le terrain relativement plat offrait de nombreuses dunes miniatures qui ne s’élevaient guère plus d’un demi mètre au dessus de la surface de l’eau. Et de l’eau … Il y en avait. Il y en avait beaucoup, même, mais là n’était pas la question. Le fait était qu’il faisait chaud et beau … Et que ces conditions étaient parfaites à la pousse des plantes qui exhibaient leurs feuilles depuis les surfaces marécageuses. Leurs tiges épaisses et vigoureuses s’élevaient de presque un mètre au-dessus des flaques profondes, et leur vert de jade puissant continuait sans faillir jusqu’à l’apex. C’était à ce sommet qu’éclatait une véritable gerbe de feuilles semblables à de l’herbe longue, en une ombelle étoilée. Du papyrus …
Oui, il faisait chaud. Aussi chaud qu’un jour d’été, si ce n’était plus. Et Reimu comprit très vite d’où cette chaleur provenait … Car sa source était commune à celle de la lumière. Et il s’agissait de grandes silhouettes en forme de cristal, blanches et rayonnantes, suspendues aux arbres noueux à l’écorce craquelée qui poussaient presque par miracle dans cette terre dorée. Des fruits de lumière ? Voilà une espèce qui devait être exclusive à ces lieux empreints au plus profond d’eux-mêmes par la magie … Jamais Reimu n’avait vu ni entendu parler de quoi que ce soit de semblable. Cette découverte fut telle qu’elle failli en rester béate d’admiration, et elle dut se reprendre pour continuer sa progression à travers les lieux.
Cette chaleur … Heureusement que c’était la nuit, car en plein jour, elle devait être suffocante. Actuellement, elle était juste suffisante pour redonner à Reimu l’énergie nécessaire à récupérer, après le terrible combat qui avait précédé. C’en était presque relaxant … Et la vision des papyrus qui tapissaient les mares d’eau étonnamment claire était apaisante. Il n’y avait que peu d’arbres, mais ils étaient assez hauts et très touffus, masquant presque complètement la voûte céleste. Pas de souche morte, pas de déchet organique … Et pas d’insecte. Si ces lieux n’avaient pas la sale manie de supprimer tous les souvenirs qu’on y avait à leur sortie, elle aurait presque aimé y passer des vacances, à l’avenir.
Elle avait progressé depuis quelques minutes, déjà, quand la prêtresse ressentit enfin une présence. Ce lieu avait été désert jusqu’alors … Mais cela allait s’infirmer, alors qu’une silhouette faisait son apparition depuis l’autre côté de la zone radieuse. La prêtresse serra son sceptre entre ses mains. On dirait qu’elle allait encore devoir combattre …
Quelques dizaines de secondes plus tard … Les deux femmes se firent face. Et celle qui était venue à la rencontre de Reimu … s’inclina respectueusement envers elle.
« … Bonjour, étrangère, salua-t-elle d’une voix calme et suave. Cet endroit se nomme les Sables d’Orient … L’ultime étape avant le dangereux Cimetière de la Connaissance. Vous êtes ici pour lui … Je le devine. »
Elle releva les yeux vers la jeune fille, qui se sentit décontenancée. Des manches de son interlocutrice s’échappèrent alors … Une poignée d’oiseaux. Mais de très étranges oiseaux, et Reimu n’eut pas le temps de les détailler plus que cela qu’ils avaient disparu dans le feuillage des arbres qui les surplombaient. Elle revint vers son opposante, aux aguets.
La femme qui lui barrait la route avait des yeux d’un bleu azur clair, pur et cristallin. Ils étaient magnifiques, et aucune animosité n’y était présente. Ses cheveux, eux, étaient plus surprenants. Ils étaient courts, très courts … Presque plus encore que ceux de Luke, et sans être aussi ébouriffés ! De couleur gris souris, il en descendait deux tresses extrêmement fines, pas plus épaisses qu’un auriculaire, qui se terminaient par des perles … de papier ? C’était sans doute du papier …
… Car tout le reste de sa tenue était fait de cette matière. Jauni et pourtant finement raffiné, il formait un véritable kimono autour de ses épaules et de ses bras, en manches très larges et descendant en robe jusque ses pieds nus. Une grosse ceinture, toujours de même couleur et matière que le reste, maintenait la tenue en place. Il se dégageait de l’ensemble une élégance particulière, et une dignité presque solennelle …

Reimu soutint son regard, faisant de son mieux pour recouvrer sa stature.
« … Et comment le savez-vous ? répondit-elle à la précédente affirmation.
- Quiconque se rend en ces lieux ne le fait que pour deux raisons. La première, est pour profiter des vertus curatrices de son atmosphère … »
Elle se baissa au niveau du sol, et prit une poignée de sable. Elle la broya au creux de sa main, laissant les grains se disperser dans une cascade sous son poing grossièrement fermé … Un spectacle qu’elle observa avec un regard empreint du respect dont elle faisait perpétuellement preuve. Puis, ce regard revint vers la prêtresse de Gensokyo.
« … La seconde, est pour accéder au territoire maudit qu’ils encerclent. Les Sables d’Orient sont une étape incontournable … avant que les secrets du cimetière ne puissent être révélés au voyageur intrépide.
- Je suis ici pour cette deuxième raison … Comme vous l’avez compris. Et comme tout ce qui se tient sur mon chemin, je suppose que vous comptez m’empêcher d’y parvenir. »
Celle qui de papier était vêtue, ouvrit les deux bras en croix.
« Je suis Sylvia du Nil, la Gardienne du Cimetière. C’est moi qui suis chargée de repousser les voyageurs imprudents, et de m’assurer que personne ne puisse accéder à cette connaissance interdite. Ainsi est mon rôle, ainsi est ma vie.
- C’est quand même bizarre … Je ne comprends pas vraiment. Quel est l’intérêt de protéger un savoir perdu dans un lieu tel que celui-ci ? Où tout le monde oublie, de toute façon, tout ce qu’il y apprend en sortant de là …
- Ah … Votre vision est erronée, voyageuse. Vous faites confusion … Entre la cause, et la conséquence …
- … Je ne suis pas certaine de vous suivre.
- Vous comprendriez … Si vous parliez à la résidente sacrée du cimetière. Hélas … Je ne peux vous laisser y pénétrer.
- Vous essayez de protéger ce précieux savoir en le mettant hors de portée de tout le monde, n’est-ce pas ?
- Vous faites erreur une fois de plus … Car c’est vous, que j’essaie de protéger de lui … »
Reimu commençait à perdre pied. Les paroles de cette gardienne ne tournaient qu’en énigmes et devinettes. Qu’est-ce qui pouvait se cacher au-delà de ces étendues de sable ? Quels dangereux secrets se terraient donc sous les tombes de ce fameux mausolée ? Pourquoi Sylvia, cette youkai si calme et posée, tenait tant à la tenir éloignée de ce lieu dont elle ne savait pourtant rien ?
« … Je ne suis pas ici pour la connaissance qui se cache au-delà de ces sables, Sylvia du Nil. Je ne suis qu’à la recherche d’une fleur qui ne pousse que là-bas. Le reste ne m’intéresse pas.
- … Je vois. Cela dit … Ce lieu reste bien trop dangereux pour que je m’écarte.
- Et si vous alliez la chercher vous-même ?
- Cela m’est interdit. Je ne peux pénétrer dans le cimetière … C’est un acte blasphématoire. Seule vous pourrez y pénétrer … Si vous prouvez votre valeur, ici et maintenant. Laissez moi connaître votre nom … »
La jeune fille prit une profonde inspiration … Puis répondit à son interlocutrice.
« … Hakurei Reimu … répéta cette dernière. Un nom chargé d’humanité … Dans ses vertus comme ses écueils … Je vois. »
Sylvia sortit un pinceau de sa tenue. Sans qu’elle n’ait besoin d’encre, elle commença alors à écrire, sur une de ses manches, les idéogrammes du nom de la prêtresse. Ce fut alors que Reimu remarqua quelque chose. Sur cette même manche … Il y avait un autre nom marqué. Mais elle était trop loin pour le lire distinctement … Quand la gardienne finit d’écrire le nom de la jeune fille, elle rangea son pinceau, puis leva encore une fois les yeux vers elle.
« Que votre force ne vous quitte pas, Hakurei Reimu. Si vous me vainquez, votre nom demeurera, et le chemin vous sera ouvert. Sans quoi … Vous devrez quitter ces marais, oublier tout ce que vous y aurez vécu, et l’encre à jamais disparaîtra des manches de papyrus. »
Les phalanges de Reimu craquèrent, et un sourire déterminé apparut sur ses traits.
« Cette encre restera à sa place ! »

( ♫ ) Il y eut comme une vibration. Subrepticement, Reimu perçut que l’onde parcourut la totalité des Sables d’Orient, et se répercuta dans les mares d’eau tranquilles. Elle empoigna son sceptre de miko qu’elle avait rangé sous son aisselle, juste avant de faire craquer ses doigts, et recula de plusieurs mètres immédiatement. Bien lui en prit, car ce réflexe lui permit d’éviter la véritable fontaine blanchâtre qui jaillit des flaques profondes, en une nuée de lances couleur os. La prêtresse plissa les yeux, incertaine quand au tableau qui se dessinait devant elle.
Un nouveau son avait fait son apparition, troublant la quiétude des lieux. C’était comme si on broyait des branchages en continu, dans un concert de craquements qui se jouait dans toute la scène dorée. Le bruit venait du sol, enfin de l’eau, et plus précisément des nombreuses plantes de sable qui y siégeaient … Et justement, ces plantes de sable étaient en train de muter. Leurs fibres se scindaient, se subdivisaient, en multiples et fines lattes végétales qui perdaient leur chlorophylle presque dans l’instant. Les bandes souples ainsi constituées s’entrelaçaient tout en s’arrachant à la terre, se projetant vers Sylvia, et se rangeant dans son dos pour y tracer une arabesque complexe de … papier entremêlé.
Le papyrus était donc la ressource dont la gardienne se servait pour combattre. Forte de cette information, Reimu jeta un regard circulaire. Il y en avait partout ! Elle ne pouvait garder un œil sur toutes ces plantes qui étaient autant de bombes à retardement sous ses pieds !
« Cinquième pliage d’Origami : L’Étoile à huit branches. »
Très vite, la prêtresse remit Sylvia au centre de son attention. Déjà une incantation ?! Appréhensive, elle se mit en garde, prête à esquiver tout ce qui viendrait sur elle. Elle était trop loin pour imaginer une contrattaque … Le maillage artistique qui s’épanouissait derrière la gardienne semblait faire pousser des feuilles. Elles se détachèrent très vite, tombant comme en automne, mais pas pour rejoindre le sol. Elles virevoltèrent, les unes contre les autres … Et la jeune fille aperçut l’une d’elle atterrir entre les doigts de Sylvia.
Dans des gestes aussi vifs que précis, la maîtresse de papier exécuta une série de pliages qui mua la forme du carré de fibres. Et en écho, tout autour d’elle … la totalité des feuilles volantes subit les mêmes mutations, s’affinant et gagnant une forme toute nouvelle. A l’issue du pliage, c’était une véritable galaxie de papier qui dansait autour de l’adversaire.
« Je n’ai jamais vu une magie semblable ! pensa succinctement la prêtresse. »
Les étoiles devinrent comètes … Et Reimu se retrouva en plein sur leur trajectoire !
Elle se coula habilement au sein de la pluie de projectiles dentelés qui lui défilait dessus. Les étoiles avaient tout de shuriken, si ce n’était que la matière. Ce n’était pas bien difficile à esquiver mais … Quand l’une d’entre elles la frôla et lui ouvrit une entaille superficielle sur le mollet droit, elle comprit que ce n’était pas parce qu’elles étaient de papier qu’elles n’étaient pas dangereuses. Elle n’avait pas intérêt à se relâcher !
Reimu délivra une liasse de sceaux de blocage face à elle. Les diverses protections se déployèrent un peu partout, à des distances variées de la prêtresse. Très vite, Reimu alla s’abriter derrière la première à portée. Là, elle était à l’abri, comme on se mettait à couvert de tirs lointains. Elle repéra tout aussi vite la prochaine barrière la plus proche, et prenant garde au flux stellaire, elle y replongea pour atteindre sa deuxième protection. Sylvia la vit naviguer ainsi de suite, allant de sceau en sceau pour se protéger des assauts, et cessa ses rafales quand Reimu fut trop proche. Surprise, la prêtresse regarda l’ennemie à travers son avant-dernière protection … Pour voir que toutes les étoiles restantes venaient de s’assembler, pour en former une seule et gigantesque. Formant un disque garni de dents pointues, tournoyant comme une scie au-dessus de sa manieuse.
Scie qui fonça tout droit vers la protection de Reimu. La prêtresse sentit ses membres se raidir.

Dans un bruit tonitruant de cristal brisé, mélangé de vibration magique retournant à néant, la protection de Reimu vola en mille éclats et la prêtresse fut expulsée en arrière. Elle aspira un grand bol d’air, et fit un flip arrière pour se remettre à la verticale. Maudit curare … Bien que la majorité avait été éliminée, ses membres restaient légèrement engourdis et elle avait du mal à tenir le rythme. Elle avait eu le réflexe, mais pas l’énergie de s’enfuir !
« Vous semblez en peine. Croyez-vous bien que c’est raisonnable ? »
Sylvia s’était approchée, sans intention belliqueuse. Son arabesque travaillée était toujours derrière elle, mais ne montrait aucune activité suspecte. Reimu la considéra d’un œil agacé.
« Vous croyez que c’est raisonnable de laisser quelqu’un mourir alors qu’on a la capacité de le sauver ?
- Sans doute pas. Sachez simplement que cette personne pourrait être nulle autre que vous-même, Hakurei Reimu. »
Elle haussa un sourcil. Son épaule gauche lui faisait mal, alors elle posa la main droite dessus. Elle n’était vraiment pas dans la meilleure condition du monde pour combattre.
« Qu’insinuez-vous ? demanda-t-elle avec incertitude.
- Sur votre parcours, avant de parvenir à moi … Vous avez écopé de nombreuses blessures. Regardez donc votre corps … »
Un peu méfiante, Reimu s’exécuta. Elle vit alors à quel point son voyage dans les Marais de l’Amnésie … l’avait surmenée.
Des cloques se baladaient sur ses mains et ses épaules. Elle avait des entailles fraîches sur son mollet droit et une de ses pommettes, et un hématome sur l’autre. Chacune de ses articulations la faisait souffrir à chaque mouvement, ses muscles étaient ralentis. A l’image de la déchéance de son corps, ses vêtements étaient dans un état lamentable, couverts de crasse et de tâches éparses. Oui … Reimu était mal en point. Elle ne s’était pas accordée une pause et avait tracé sa route, comme une énorme boule de neige dévalant une pente, à travers cet endroit dont elle ne savait rien. Mais contrairement à la pierre qui roule, la boule de neige accumulait cailloux et fissures à mesure qu’elle descendait … Était-ce pour mieux se fracasser contre les roches en bas de la montagne ? Ce sort semblait inexorablement se promettre à Reimu si elle continuait de foncer sans réfléchir …
« A votre état, je devine que vous avez affronté nombre d’opposants, continua Sylvia. Rien que pour connaître l’emplacement du cimetière sur le critère d’une fleur, vous avez sans nul doute affronté Byakuju Jun. A vos contusions, je devine également que les sentinelles du marais vous ont barré la route. Contre qui vous êtes-vous donc battue ?
- … Beaucoup de personnes … Mais, s’il devaient s’en dégager trois du lot … Il y aurait Mikazuki Kôsô, Jun Byakuju et Chiemi Jadoku …
- Trois adversaires redoutables. Elles ne m’ont pas laissé une adversaire au sommet de ses capacités. Il ne me faudrait guère d’effort pour vous renvoyer d’où vous venez …
- C’est ce que vous croyez … fit la prêtresse en serrant les dents.
- Je vous propose quelque chose. Si vous avez réellement la conviction de passer … Alors battez-vous de tout votre être. Aussi bien avec votre corps … que votre esprit.
- C’est-à-dire ? »
Sylvia se recula de plusieurs mètres. Ce déplacement fugace avait pris l’espace d’un clin d’œil. De nouveau, Reimu entendit le vrombissement du papyrus qui devenait papier et leva péniblement son sceptre de miko. Mais l’autre ne semblait pas avoir envie d’attaquer tout de suite … Bien qu’elle sortit une Carte d’Incantation …
« Onzième pliage d’Origami : La Grue. »

Et rebelote. L’arabesque de papier, nourrie par les nouvelles lattes végétales qui l’avaient rejointe, fleurit et fit tomber de nombreuses feuilles. Sylvia n’eut même pas à tendre le bras : sa carte rangée, l’une des feuilles vint sagement entre des doigts, et se laissa transfigurer par une série intensive de claquements et de tours de mains. Des escadrilles complètes par dizaines, voire centaines, d’oiseaux de papier prit alors forme autour de leur maîtresse … Volant de leurs ailes en parfaite formation. La gardienne du cimetière était maintenant secondée par un vrai nuage ovalaire de petites créatures d’origami, attendant par centaines les ordres qui leur seraient confiés. Reimu chercha vivement quelques sceaux dans sa tenue, incertaine quant à ce que son adversaire trafiquait. Et ce ne fut que surprise qui la prit quand elle sortit un rouleau de parchemin de sa tenue, pour le déployer et annoncer d’une voix haute et nette son contenu.
« Énigme des Célestes. »
La prêtresse fronça les sourcils, son bâton de miko dans la main gauche, un paquet de sceaux rotatifs dans la main droite.
« Ce que vous cherchez appartient à ceux qui choisissent,
À ceux qui s’absolvent des chaînes du sévice.
Sous de nombreuses formes elle s’exprime,
Même si celle des autres s’en supprime.
Qui de pensée ne peut être volée,
Mais par qui peut voler est la mieux présentée ? »
Une des joues de Reimu monta sous son œil, tandis que sa bouche s’entrouvrait calmement. Elle considéra Sylvia d’un regard dérouté, et remua les lèvres en un mot seul et précis.
« Hein ? »
La gardienne hocha négativement la tête.
« Mauvaise réponse. »
Un bruit tonitruant empli l’atmosphère paisible des Sables d’Orient.
Reimu cligna des yeux. Qu’était-il en train de se passer, tout d’un coup ? Sa vision venait de changer. Elle avait été comme couverte d’un … brouillard de blanc sale. Plutôt que de brouillard, il s’agissait en fait d’un patchwork où des couleurs inconnues se brouillaient avec cette étrange teinte qui était celle du papier. Une sorte de … tornade ? Elle était dans l’œil du cyclone ? Et ce bruit qui tournoyait autour d’elle … Comme des ailes qui battaient par centaines …
Elle ravala sa salive. Ce n’était pas une tornade. Du moins, pas en substance. C’était des milliers d’oiseaux fabriqués qui avaient quitté leur phase stationnaire pour lui tourner autour, sous l’impulsion de Sylvia. Stressée, Reimu regarda tout autour … Mais il n’y avait aucune échappatoire ! Ni par le haut, ni par le bas, et aucune issue n’était assez large pour qu’elle s’en tire sans user de la force !
« Qui de pensée ne peut être volée, mais par qui peut voler est la mieux présentée ? se répéta la voix impérieuse de la gardienne. Vous avez encore droit à quelques essais.
- Mais … Mais qu’est-ce que j’en sais ?! C’était quoi les autres phrases, d’abord ? »
Elle se répéta, plus vite cette fois. Mais qu’importe le nombre de fois que Reimu l’entendait, si elle comprenait, cela ne lui évoquait rien de particulier. Qu’est-ce que c’était que cette devinette à deux yens ?!
« La euh … La Force ?
- Mauvaise réponse. Dernier essai.
- Représentée par ceux qui peuvent voler … Ah, je sais ! C’est la Magie !! »
Sylvia poussa un long soupir de déception.
« Mauvaise réponse. »

Quelque chose piqua Reimu au niveau de ses côtes. Elle ne s’en rendit pas immédiatement compte, dans sa confusion. Quand la douleur se répéta et devint remarquable, elle baissa négligemment les yeux.
Un oiseau s’était posé sur elle. Quoique, elle ignorait si elle pouvait employer ce terme, car ces créatures issues de pliages n’avaient pas de pattes. Son long cou se dandinait allègrement d’avant en arrière, alors que son long bec …
« Aïe, hé !! »
( ♫ ) Elle balaya l’animal d’un revers de main. Cette saleté lui avait picoré la cage thoracique à travers ses vêtements !! Était-ce vraiment du papier pour travers le tissu aussi simplement ? Ou était-ce l’effet de la magie de Sylvia ? Et puis, Reimu abandonna tous ces questionnements stupides. Puisqu’il n’y avait pas qu’un seul oiseau pour lui picorer la peau.
Il y en avait un bon millier qui lui tournoyait autour.
Elle poussa un cri. Des dizaines d’oiseau avaient imité leur prédécesseur, et avaient entamé leur repas. La jeune fille se débattit violemment, repoussant à tours de bras ceux qui s’étaient attachés à sa peau, et leva haut sa main droite. Elle l’abattit violemment face à elle, relâchant la poignée de sceaux dans sa main … Les carrés rotatifs prirent de plus vastes dimensions, et amorçant leur mouvement de scie circulaire, ils plongèrent dans la masse mouvante.
Il y eut comme une éclaircie. Dans l’étroite prison couleur os qui incarcérait l’humaine, une ouverture fut créée et maintenue par la rotation des quelques sceaux. Reimu, percée en de multiples points et cabrée de douleur, se rua à l’extérieur de ce champ de mort. Elle put retrouver l’air frais des sables, mais son répit ne fut qu’éphémère : très vite, la volée de grues partit à sa poursuite.
Elle regarda son corps. Sa tenue s’était empourprée d’un rouge plus sombre en de nombreuses tâches, dispersées partout. Les blessures n’étaient pas sérieuses, mais nombreuses. Un regard en arrière lui apprit qu’un torrent d’origami gagnait du terrain sur elle. Elle n’aurait jamais cru, un jour, que cet art pouvait se révéler si meurtrier … Elle regarda en face de nouveau. Il était inutile d’essayer de se battre contre ces piafs. Il y en avait beaucoup trop, et à moins d’utiliser plusieurs cartes d’incantation de suite, elle ne parviendrait pas à tout nettoyer. Ce qu’elle devait faire …
Son cou tourna vers la droite. Sylvia était dans son champ de vision. L’attaque des oiseaux l’avait éloignée d’elle … Mais ça n’en restait pas moins qu’une simple carte d’incantation ! Si elle réussissait à la briser, tous les volatiles artificiels tomberaient en poussière. Elle devait y arriver !
« Relique sacrée : Yin-Yang Purificateur ! »
Le son de la carte de Reimu couvrit le tumulte volatile l’espace d’une seconde. Puis, elle jeta la main en arrière. Du néant se matérialisa alors l’énorme sphère d’énergie bleu clair, aux contours caractéristiques. La balle avait pour destinée de foncer droit dans le tas d’oiseaux, et elle était bien trop proche du nuage à son apparition pour qu’il l’esquive. La prêtresse entendit du papier broyé et déchiqueté dans son dos, alors que sa trajectoire jusqu’alors droite se courbait. Elle serpenta entre les grands arbres des sables, et d’un coup, obliqua à droite.
Sylvia perçut immédiatement les intentions de son adversaire. Alors que cette dernière initiait sa course pour avaler les vingt mètres qui les séparaient, la gardienne fit monter sa main gauche et descendre sa droite. Le maillage derrière elle sembla alors prendre vie, et s’animer, pour répondre aux désirs de sa maîtresse. Dans une vive et élégante mutation, les lianes et tresses qui composaient chaque centimètre carré de la création se murent sur les flancs de leur manieuse, et composèrent un rempart de ronces sans épines tout autour d’elle.
Reimu fonça droit dans l’amas, et frappa verticalement de son sceptre dans les broussailles, de toutes ses forces. Quelques bandes se déchirèrent … Mais rien de bien folichon.

La prêtresse pesta, et s’éloigna d’ici rapidement. Elle avait éliminé beaucoup d’oiseaux, mais les escadrons survivants restaient aussi menaçants qu’une vraie armée. Elle prit la fuite de nouveau, abandonnant l’idée d’attaquer de front : les bases de Sylvia étaient bien trop protégées. Et elle ne pouvait pas se permettre de dilapider son énergie en Cartes d’Incantation alors que le combat avait à peine commencé !
Alors, Reimu opta pour une autre méthode. Après tout … L’effet des cartes n’était pas pérenne. Si elle ne pouvait pas entièrement éliminer le danger, elle pouvait toujours le semer.
La prêtresse décrivit un vol en trajectoires subtiles, rasant parfois le sol et serpentant entre les arbres, essayant de maintenir ses poursuivants à distance. Bien que la puissance de cette carte ne faisait pas de doute … sa cible n’en restait pas moins la prêtresse Hakurei. Et Reimu était rapide. Maintenir une distance de sécurité était bien loin d’être hors de sa compétence, et l’arsenal de papier ne parvint jamais à la rattraper. Mais à quel prix …
… Au prix de cinq bonnes minutes. Reimu expulsa une grande bouffée d’air de ses poumons quand elle entendit le son qui signait la fin de la Carte d’Incantation invincible. Elle perdit alors rapidement de l’altitude, et posa pieds à terre. Ou plutôt … Essaya de poser pieds à terre.
Quand ses semelles foulèrent le sable, sa vitesse était encore grande. Et elle s’entremêla maladroitement les pieds, ce qui la fit tomber à la renverse, tête la première dans le sol doré. Un nuage de poussière saharienne fut projeté dans les airs, alors que Sylvia s’approchait avec indolence du crash de la prêtresse. La gardienne n’avait toujours aucune blessure. ( ♫ )
« La Liberté. »
La face maculée de sable de Reimu se redressa, ignorant le reste de son corps étalé comme un chat endormi dans la dune. Elle fronça les sourcils et eut une moue un tantinet frustrée.
« … Sérieusement ? marmonna-t-elle assez fort pour se faire entendre.
- C’était une chance, pour vous, de vous épargner un tel échec. Vous n’avez pas su la saisir. Dois-je comprendre que vous n’êtes pas capable de vous battre avec votre tête ? »
L’infortunée planta un poing dans le sol et se hissa difficilement pour se remettre debout. Son cœur battait douloureusement dans sa poitrine et elle sentait chacune de ses artères pulser dans son corps, comme si le sang donnait des coups de marteau dessus sur son passage. Elle passa une main sur son visage et retira tant bien que mal la couche sableuse qui inondait ses sourcils.
« … Je dois admettre qu’un combat en énigmes, c’est inédit pour moi, concéda-t-elle. J’ai l’habitude de jeunes filles qui tirent des motifs d’énergie en se ragaillardissant de leur esprit créatif. Mais le vôtre … il me semble aller à l’encontre même du principe du combat !
- En ce cas, comment expliquez-vous votre incapacité à atteindre votre cible ? Votre définition de la lutte semble assez forte dans votre esprit, vous devriez avoir une réponse.
- …
- Pourtant, vous n’en avez aucune. Si vous ne trouvez pas la véritable voie, alors vous n’avez aucune chance de me dominer.
- Et quelle est-elle … cette véritable voie ?
- Cherchez en votre corps et en votre âme. Si vous vous en montrez digne … La solution apparaîtra en vous. »
Sur ce, Sylvia sortit un nouveau rouleau de parchemin de sa tenue. Reimu donna un coup de talon dans le sol instable, et prit de nouveau de l’altitude. Le motif de papier aux vastes dimensions siégeait toujours derrière son adversaire, et elle s’attendait à ce que de nouvelles feuilles poussent d’un instant à l’autre.
« Énigme des Terrestres. »
La prêtresse tint son sceptre entre ses deux mains, et poussa sa concentration à son maximum. Attentive comme un lynx face à sa proie, elle tendit l’oreille et fit chauffer ses méninges sans tarder.
« Source de vie comme de peine,
J’alterne mon cycle avec ma jumelle.
De l’énergie sans fin ni trêve j’amène,
Pour apaiser la faim des mortels.
Personne mieux que moi ne connaît le ciel,
Alors qui suis-je, à jamais éternel ? »

Pour la première fois, Reimu ne se mit pas à foncer dans le tas, mais réfléchit. Avancer en frappant de toutes ses forces ne la menait manifestement à rien … Et donner des réponses au hasard non plus. Ce fut pourquoi, devant son silence préliminaire, Sylvia esquissa un sourire … et un mouvement dans sa tenue de papier.
« Premier pliage d’Origami : L’Antilope. »
Elle déclencha ce qui allait être sa troisième Carte d’Incantation. Cependant, la prêtresse était sereine … Elle regarda les feuilles pousser sur l’arabesque, et l’une d’entre elles rejoindre les mains de sa propriétaire. Sylvia effectuait déjà son pliage quand Reimu prit un peu d’altitude, et de distance. Elle réfléchissait à une réponse … Et elle avait une hypothèse en tête, mais le fait qu’elle avait un nombre d’essai limité la faisait hésiter. De plus … Les mots de la gardienne la troublaient un peu. Elle avait l’intuition que tout cela avait été un indice … Pour pouvoir la vaincre. Mais comment interpréter tout cela ?
Un vaste troupeau de minuscules quadrupèdes pourvu de cornes avait maintenant prit vie, et se promenait sur les sables comme sur une vaste étendue désertique recréée à leur échelle. C’était amusant … On aurait presque cru que les Sables d’Orient n’étaient qu’une vaste maquette de pays lointains et inconnus, conçue uniquement pour que les antilopes de papier s’y épanouissent. L’éclat des faux soleils donnait vie à ce spectacle miniature …
… Les faux soleils …
« Vous voici bien silencieuse, interrompit la voix de Sylvia. Mais le silence n’est pas une réponse. Nous ne pouvons attendre toute la nuit. »
Un sourire malin étira les lèvres de la prêtresse.
« Cette énigme me semble bien triviale. Vous avez volontairement baissé le niveau de difficulté face à mon ignorance ?
- Huh huh huh … Je n’ai pas l’intention de mettre votre cerveau à si rude épreuve. Après tout, cela reste un combat. Et cela le restera, quoi qu’il advienne. »
Reimu accepta l’information comme telle, et la retint bien en évidence dans sa tête. Sans perdre de temps, elle fit tourner son sceptre dans ses mains, évaluant les dégâts provoqués par ses récentes blessures et la fatigue musculaire du curare résiduel. C’était bon. Elle était en état de réagir.
« … Alors ? Votre réponse ? pressa la gardienne aux antilopes.
- Le Soleil. »
En réaction aux mots de Reimu, les mini animaux levèrent vivement la tête, comme si leur regard avait été attiré par la présence d’un objet dans le ciel. Cet objet était bien évidemment la prêtresse elle-même, qui fouilla dans sa tenue et sortit de là plusieurs sceaux de purification. Son intuition ne la trahit pas, une fois de plus. Satisfaite, Sylvia pencha légèrement la tête en avant, sans quitter son opposante du regard.
« … Bonne réponse. »
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Dim 12 Avr - 0:38

Aucune surprise ne prit la prêtresse quand elle vit les troupeaux d’antilope se disperser soudainement, bondissant de leurs rapides pattes vers les moindres recoins des marais. Les pliages fendirent la terre, grimpèrent aux racines, escaladèrent l’écorce, surplombèrent les pampres et se réunirent en quelques fractions de secondes dans les branchages nourriciers. Reimu ne les regarda même pas faire … Car elle savait déjà ce qui allait se passer. Et elle s’y était préparée.
Comme une proie devenue prédateur, une première antilope bondit soudain du feuillage pour retomber en piqué vers le dos de la prêtresse. Sa tête, ses pattes, ses cornes, tous étaient pointus et sans doute acérés comme des pieux perçants. Mais rien n’eut jamais l’occasion de se planter dans la peau de Reimu. Puisque son sceptre de miko frappa la forme de papier avec une telle force qu’elle fut déchirée et réduite en fragments poussiéreux !
La jeune fille plongea en avant et commença son vol d’esquive. La première antilope n’avait été qu’un coup de semonce : très vite, ce fut un flot de papier qui se déversa en pluie, depuis les branches des arbres. Mais cela n’avait qu’une importance relative. Car, la réponse à l’énigme ayant été donnée … Sylvia était maintenant parfaitement exposée !
La gardienne ravala sa salive, quand Reimu déboula à proximité d’elle et la canarda de ses sceaux de purification. De revers de bras aussi agiles que vifs, les manches de la youkai balayèrent les projectiles en préservant leur porteuse, mais l’adversaire était déjà à portée de coup … Et ce fut avec une magnifique châtaigne que Reimu remercia son hôte. Le poing de la jeune fille s’écrasa dans la paume ouverte de Sylvia, qui avait tout de même eu le réflexe de se protéger.
« Vous ne manquez pas d’audace, admit la gardienne avec un sourire forcé.
- Désolée, mais je suis pressée !! se justifia méthodiquement la prêtresse. »
Le soleil … En répondant à l’énigme des terrestres, Reimu avait empêché l’arabesque de se déployer pour protéger sa manipulatrice. Elle avait maintenant, même pour un court instant, accès à son adversaire. Etait-ce donc cela, qu’elle voulait ? Une bataille où âme, esprit et corps travaillaient de concert pour venir à bout de toutes les difficultés ? En se posant ces questions, la jeune fille vit son coup de coude être bloqué par un avant bras de Sylvia, un coup de talon être esquivé par une manœuvre d’esquive par la droite, et un flot d’antilopes enragées rater son épaule suite à un rapide déplacement en écho à celui de son adversaire …
« Nombreux sont ceux qui ont échoué à cette mise à l’épreuve ! argua la gardienne en envoyant son poing vers le visage de son ennemie. Seuls les forts d’esprit et de corps sont aptes à rallier le cimetière !
- C’est bien, très très bien ! acquiesça Reimu en attrapant le poing de Sylvia et plaçant son autre main sur son poignet. Comme ça … Je suis sûre que plus personne ne viendra m’y déranger !! »
Et sur ce, elle imprima un puissant mouvement de rotation à son adversaire en tournoyant sur elle-même. Se servant de son bras comme d’un manche, elle se mit à faire tourner la youkai autour d’elle ! Sylvia se retrouva dans la situation la plus inconfortable qui lui été donné de subir depuis le début de la confrontation, et fut ballottée avec son arabesque au bout des bras de Reimu, telle un marteau olympique qui ne demandait qu’à partir à pleine vitesse. Et à ce moment …
… Un florilège d’animaux de papier se déversa sur les deux filles. Bien sûr, Reimu se prit plusieurs coups dans le processus, elle ne pouvait y échapper. Cependant … Celle qui s’en prit le plus fut l’initiatrice elle-même de la Carte d’Incantation ! Les antilopes continuaient de se jeter en kamikazes sur la toupie conflictuelle, et perforaient la peau de Sylvia de multiples trous, alors que son propre corps était projeté sur ses propres projectiles !
« Lâchez-moiiiii !!! désespéra la gardienne, soudain paniquée. Arrê-arrê-arrêtez ça, lâchez-moi !!
- Avec le plus grand plaisir ! »
Reimu obéit. Et envoya tout bonnement Sylvia se planter dans le décor.

La manieuse de papyrus eut un blanc pendant une seconde, alors qu’elle voyait l’écorce d’un tronc se rapprocher de son visage à haute vélocité. Cependant, à la déception de Reimu, l’arabesque fixée à son dos sembla se réveiller et déploya de très nombreuses lianes. Les cordes de papier s’élancèrent dans les branches pour lui permettre de ralentir sa course, se stabiliser, et s’arrêter presque tout pile avant un impact qui aurait sans doute fait très mal.
« … C’était moins une … soupira-t-elle. »
Elle fit lâcher prise à ses lianes, et reprit de l’altitude, se remettant tête en haut et pieds en bas. Puis, doucement, elle se retourna vers-…
Reimu enfonça ses deux pieds droit dans le visage de Sylvia, et tamponna l’arrière de son crâne contre l’écorce qui vola en éclats. La gardienne laissa échapper une plainte de douleur et de stupéfaction, et une goutte de sang commença à couler sous sa narine en une trace pourpre. La prêtresse effectua un flip arrière pour parachever son coup surprise, et regarda son adversaire depuis le haut.
« Navrée, j’avais vraiment très envie de voir cette expression sur votre visage, se gaussa-t-elle.
- … Tant … de brutalité … »
Oui. Reimu avait cessé de retenir ses coups. Une ouverture, c’était une ouverture. Et elle ne pouvait pas se permettre de gâcher la moindre occasion. Le temps lui faisait défaut !
Toutefois, Sylvia esquissa un nouveau sourire en essuyant négligemment la traînée sanguine qui coulait sur son philtrum. Lors de ce mouvement, la jeune fille plissa les yeux. Son nom était toujours écrit sur la manche de son adversaire … A côté d’un autre … A cette distance, Reimu ne parvint pas à lire clairement cet autre nom, mais une chose l’interpella. En effet, si Hakurei Reimu était bien écrit en idéogrammes japonais, en kanji … L’autre était écrit en katakana, le syllabaire utilisé pour écrire des mots venus de l’étranger. Par quelle syllabe est-ce que cela commençait ? Un I …?
« C’est impressionnant … Mais insuffisant pour passer ! se reprit la gardienne.
- Alors venez, provoqua la prêtresse. Venez, et je tâcherai de vous montrer ce qu’est de se battre corps et âme, du mieux que j’en suis capable. Mais soyez sûre d’une chose… Je ne vais pas vous faire de cadeau !! »
Reimu était elle-même un peu gargarisée par sa réussite récente. Mais au fond d’elle-même, elle n’était pas tout à fait sûre de pouvoir être à la hauteur de ses propres paroles.
Jusque là, elle avait pu lutter contre la fatigue. Mais pour combien de temps, encore ? Rester alerte et réactive lui demandait un effort considérable. Si ça s’éternisait, elle allait tomber comme une mouche. Il fallait qu’elle en finisse sans traîner davantage !
« Énigme des Justes … »
Sylvia s’était remise en position. Elle avait extirpé un nouveau parchemin et n’attendit pas pour commencer à énoncer son contenu.
« Exempte de toute sagesse,
Je suis souvent confondue avec la vitesse …
- LA PRÉCIPITATION !! »
Elle eut un hoquet de surprise, et n’eut même pas le temps de réagir que le bois du sceptre de Reimu arrachait un hématome à son visage. Compulsivement, la gardienne lâcha le parchemin et prit une distance de sécurité. Geste qui fut inutile, car la prêtresse avait bel et bien décidé de cesser de tourner autour du pot. Elle fit pleuvoir une pluie de coups de poings sur la youkai désemparée, qui n’avait même pas eu le temps de déclencher une Carte d’Incantation pour aller avec l’énigme !
« Trop facile !! tonna la prêtresse en dégageant un bras levé en protection. Vous feriez mieux d’arrêter de me sous-estimer !
- Hm ! On dirait que vous passez à l’offensive …
- Ce n’est pas comme si je n’avais pas prévenu ! »

Un puisant coup de pied repoussa la plieuse en arrière, alors que Reimu effectuait une nouvelle figure en l’air pour se stabiliser. Sortant une liasse de sceaux explosifs de sa tenue, elle commença à y charger de l’énergie, alors que l’arabesque de Sylvia s’emballait. Une nuée de feuilles en naquit de nouveau, mais à force de fournir du matériel, le maillage commençait à rétrécir considérablement. C’était donc sans doute pour cette raison que la prêtresse entendit un nouveau vrombissement à travers les Sables d’Orient : les plantes de papyrus se scindaient une nouvelle fois, pour former la papier si précieux aux yeux de la gardienne, et alimenter son pouvoir.
« Ainsi soit-il, Hakurei Reimu. Je vais cesser de vous sous-estimer. Mais soyez avertie … que je n’ai aucune intention d’épargner votre vie !
- Hah hah ! Pas trop tôt ! s’époumona la jeune fille pour se donner du courage. »
Les poumons de Reimu la brûlaient, mais elle se sentait … sereine. Tout en chargeant le reste d’énergie qui lui échoyait, préparant un gros coup avec son sceau explosif, elle resta attentive aux mouvements de son opposante qui venait de sortir une nouvelle carte …
« Dix-septième pliage d’Origami : Le Gobelet ! »
Et un objet pour le moins inattendu se retrouva en plusieurs centaines d’exemplaires autour de Sylvia. Voire … En milliers. La quantité de petits verres était décuplée par rapport aux précédentes : l’arabesque ne cessait d’en produire, et le papyrus des eaux alimentait le réservoir de papier en permanence !
« Ne vous méprenez pas, jeune fille, annonça la youkai. Le Gobelet n’est pas une création comme les autres. Je compte bien marquer le point final avec cette technique unique !
- … Très bien. Il est temps d’en finir. »
( ♫ ) Alors, pour la dernière fois, la gardienne des marais sortit un parchemin de son kimono. Elle énonça son contenu de manière claire et audible, tandis que des piles de gobelets commençaient à se former tout autour d’elle, et dans toutes les directions possibles. Horizontales, verticales, transverses, depuis la manieuse ou flottant indépendamment dans le vide … Les verres avaient un comportement étrange, et imprévisible. Tout en gardant son attention sur eux, Reimu tendit l’oreille.
« Énigme des Sorcières.
Traquée de tous temps par tous les adeptes,
De science, de magie ou toute autre matière,
Tel un sabre rouge, elle chasse le doute de nos têtes,
Bien que sans avis divers, elle ne sait être entière.
Qui se plait à échapper aux ingénus,
Et se présenter à nous sous sa forme nue ? »
La jeune fille déglutit. Alors là, ce n’était pas aussi facile que les fois précédentes. Beaucoup plus nébuleux … Mais elle n’allait pas abandonner de sitôt.
Sylvia leva un bras, pointant Reimu du doigt. Une demi-douzaine de serpentins formés par les gobelets décrivit alors des trajectoires courbées dans les airs, allant dans des directions anarchiques, mais toujours en gagnant du terrain sur la prêtresse. Le combat avait commencé.

Réfléchit … Ne cesse pas de réfléchir.
Reimu esquiva un premier assaut du serpentin de verres, tournoyant sur elle-même et se mettant en position couchée dans les airs. Qu’était-ce exactement, au juste ? Se battre avec son corps, son esprit et son âme … Chose que Sylvia attendait tant d’elle. De toute sa vie … C’était la première fois que quelqu’un avait de telles attentes envers la jeune fille. Et elle n’avait jamais abordé le combat d’une telle manière. Alors … Pourquoi ne pas essayer de tenter le coup ?
Reimu ferma les yeux. L’énigme des sorcières devint non pas le centre de ses pensées, mais se contenta d’y rester satellite. Si elle se concentrait sur une seule chose en même temps … elle ne pourrait pas se targuer de se battre pleinement. En effet, si elle ne restait pas attentive aux assauts des gobelets, elle allait se faire toucher avant même d’avoir pu formuler une hypothèse à l’énigme. Donc … Elle devait former une sorte de galaxie dans son esprit.
Une galaxie dont elle était le centre. Et où tout ce sur quoi elle devait se concentrer gravitait autour d’elle, pour former un concert harmonieux qui la guiderait vers la résolution de toute cette histoire.
Elle rouvrit les yeux. Les gobelets avaient attaqué plusieurs fois de suite durant sa courte réflexion, mais aucun n’avait touché. Maintenant, les serpentins avaient cessé leur manège … Et il s’était constitué, autour de Sylvia, une étrange forteresse de papier. Formant des piliers et des barreaux, renforçant les défenses de la gardienne comme un château fort, les pliages avaient monté une ligne de défense supplémentaire à l’arabesque qui étendait ses lianes et ses filets autour de Sylvia. Elle était … imprenable !
« La prendre par surprise ne fonctionnera pas une nouvelle fois … Et l’espace est bien trop étroit à l’intérieur pour que je tente une téléportation. »
De plus, Reimu voyait d’autres gobelets former d’étranges formations autour de la forteresse. Des piles de gobelets bien droites formaient des saillies qui partaient de l’intérieur, vers l’extérieur … D’autres gobelets, qui flottaient dans les airs peu après leur formation depuis l’arabesque génitrice, venaient s’y brancher pour les faire grandir. A côté de ces formations bien droites, il y en avait des semblables, mais plus longues et souples, semblables à des tentacules de papier. On aurait dit un vrai monstre …
Le sceau explosif que Reimu avait dans sa main commençait à pas mal vrombir. Il couvrait quasiment le craquèlement végétal des Sables d’Orient. Elle n’allait bien plus avoir le choix : il fallait qu’elle le lance. Elle attendait simplement le bon moment …
Et, tout d’un coup, les colonnes de gobelets bien droites qui saillaient de la forteresse firent connaître leur fonction. Elles parurent, pendant une seconde, se rétracter de quelques centimètres à l’intérieur … avant de se propulser vivement à l’extérieur et d’entamer un rythme frénétique d’allers et retours. Sauf qu’à chaque fois, dans ce mouvement de va-et-vient si rapide qu’il semblait vibratoire, un gobelet quittait la formation pour être projeté comme une balle de révolver. Et des colonnes qui tiraient leurs projectiles ainsi, il y en avait une vingtaine … Qui pointait sur Reimu.

Le sceau quitta enfin les doigts de Reimu, et percuta l’un de projectiles dans une détonation puissante. Le réflexe de la prêtresse suffit à disperser suffisamment les rafales qui lui étaient adressées pour tout esquiver, et elle put alors initier un ballet d’esquive. Depuis son bunker, Sylvia la canardait ! Et le souffle de l’explosion n’avait en rien altéré la formation de papier. Elle eut l’idée de s’attaquer à l’arabesque génitrice, mais celle-ci était également protégée par la forteresse des gobelets, et ce point faible n’était maintenant plus apparent. Elle était coincée !
« Du calme … pensa-t-elle doucement. Je dois réfléchir … Trouver l’harmonie … Il y a forcément un moyen de s’en sortir. A chaque pouvoir … Il y a une parade. »
Et cette parade, elle la connaissait. Elle devait maintenant réussir … À la mettre en œuvre.
La galaxie reparut autour de Reimu. La jeune fille esquiva gracieusement un tir en rafale qui souleva brusquement une mèche de ses cheveux, et fit le tri dans tous les paramètres qui gravitaient autour d’elle, dans cet espace d’étoiles luminescentes.

Son angoisse du temps qui filait et Luke qui était en danger ? Elle l’oublia.
Sa fatigue, le curare, ses blessures et le sommeil qui la tenaillaient ? Elle les bannit.
L’énigme des sorcières, dont la solution lui semblait lointaine ? Elle la fit sienne.
Les projectiles qui filaient autour d’elle, menaçant de l’envoyer au tapis ? Elle les reconnut.
La chaleur pesante, la sueur qui coulait sur son front, le manque d’oxygène ? Elle passa outre.
Sa peur d’échouer, et les conséquences désastreuses d’un tel échec ? Elle les balaya.
Sa détermination à en finir, cette rage sourde au fond de son âme ? Elle les accepta.
Son objectif, Sylvia, la forteresse qui la protégeait et ce qui la générait ? Elle les intégra.

Tout était clair. Parfaitement clair.
Forte de cette vision nouvellement acquise, exempte de l’inutile et où seul ce qui en était digne pouvait être vu, Reimu fit un looping et passa sous les tirs ennemis. Prenant un nouveau sceau explosif, elle chargea son énergie dedans et trouva la prochaine Carte d’Incantation qu’elle utiliserait. Elle n’y toucha cependant pas pour le moment. Elle SAVAIT qu’elle allait s’en servir. Mais elle n’en avait pas besoin, pour l’instant.
Sylvia recadra ses tirs sur la prêtresse, qui fit une accélération brusque vers le haut et esquiva de justesse les gobelets. Sa tenue fut effleurée et claqua contre sa peau, mais elle fut indemne. Chargeant brusquement son énergie dans le sceau, Reimu le balança vivement dans la forteresse inviolable, et battit rapidement en retraite sans la lâcher du regard.
L’explosion fut moins forte que la précédente, mais pas négligeable pour autant. Elle suffit à briser quelques piliers, mais ceux-ci se reformèrent presque immédiatement du fait des gobelets qui venaient réparer les dégâts.
« … L’arabesque alimente la forteresse en matériel. Je pourrais exterminer la totalité des papyrus de ces marais pour couper son arrivage, mais ça me prendrait trop de temps. Je pourrais aussi attendre la fin de la Carte d’Incantation, mais je tomberais à court d’énergie avant et Sylvia n’aurait plus qu’à me cueillir. Donc … Le seul moyen de créer une ouverture est de répondre à l’énigme. L’arabesque cessera de produire des gobelets, la forteresse deviendra vulnérable. Je n’aurai alors plus qu’à y mettre un terme, une fois pour toute … »
Sur le papier, pour ainsi dire, l’idée était séduisante. Mais … Il y avait un minuscule détail qui manquait à la prêtresse. La réponse à l’énigme.
Tout en tournant autour de l’édifice fibreux, elle réfléchit et esquiva les tirs en rafales. Qu’est ce qui échappait aux ingénus ? Qu’est-ce qui préférait se présenter nu ? Qu’est ce qui avait besoin de plusieurs avis pour être entier ? Entière, en l’occurrence. Sylvia attendait un mot au féminin. Reimu avait beau se triturer la tête, la réponse ne tombait pas des nues !
Soudain, elle sentit un violent contact dans son dos, et sa réflexion fut interrompue. La prêtresse se vit violemment projetée au sol, et effectua une cavalcade dans le sable pour ne pas se vautrer complètement. Elle finit par se stabiliser et se mit à courir plus normalement ; levant la tête, elle aperçut alors ce qui avait interrompu sa course … C’était l’un des tentacules qui jaillissaient du bunker de l’ennemie ! Ils avaient grandi ! Leur portée était beaucoup plus longue maintenant, ils pouvaient frapper à plusieurs dizaines de Sylvia … Elle devait faire quelque chose à propos de ça !

Reimu se stoppa, et fit face au danger qui voulait maintenant s’abattre sur elle. D’un geste vif, elle esquiva le coup qui s’écrasa lourdement sur le sol, le faisant presque trembler. Quelle force ! Quand elle s’était faite toucher, cela avait fait l’effet d’un coup de fouet. Mais le vrai potentiel de ces appendices semblait bien plus terrible ! Alors, sans hésiter … La prêtresse fit quelque chose d’assez imprudent. Elle sauta purement et simplement sur le tentacule de papier, et s’y agrippa de toutes ses forces, comme un paresseux était accroché à son bambou.
La réaction ne se fit pas attendre. Le membre artificiel se mit à bouger dans tous les sens, brinquebalant avec force pour tenter de désarçonner son assaillante. Celle-ci était néanmoins trop bien accrochée, avec une force venue du plus profond de son âme, Et il n’y avait rien à faire pour la détacher de là. Alors, comme Reimu l’avait prévu, les tentacules changèrent de tactique … Elle leva la tête, et esquissa un sourire … Avant de tout lâcher, et s’échapper de là.
Le deuxième tentacule qui avait voulu la frapper percuta celui sur lequel elle s’était accrochée, et les deux se démantelèrent en centaines de petits gobelets sous la puissance du choc !
Reimu se remit à voler, tout en réfléchissant à l’énigme. Qu’est-ce que les adeptes de la magie comme de la science recherchaient ? Quel était le point commun entre les deux, alors que Patchouli avait tant insisté sur ce qui les différenciait ? Il y avait forcément au moins UN seul détail qu’elle pouvait dégager !
« Rendez-vous, Hakurei Reimu !! ordonna la voix de Sylvia depuis son blockhaus. Vous ne pouvez franchir cette barrière ! La victoire est mienne !
- Pas aujourd’hui … »
Pas alors qu’elle avait trouvé l’harmonie. Depuis qu’elle avait essayé d’appliquer les ordres de son adversaire, et de se battre avec tout ce qui faisait d’elle une guerrière, Reimu ne s’était pris qu’un seul coup. Et si elle n’attaquait toujours pas … C’était bien parce qu’elle devait garder des réserves pour le faire quand ce serait efficace !
Elle déchira l’air, et évita un claquement de fouet provenant d’un autre tentacule. Ils n’étaient plus que deux, elle pouvait les surveiller sans trop de mal, tout en esquivant les rafales de gobelets. Il était difficile de dire laquelle de ces armes était la plus dangereuse. C’était pourquoi elle faisait attention aux deux. Après cette aventure, plus jamais elle ne sous-estimerait le pouvoir du papier !
Elle décrivit un vol périphérique autour du bunker. Celui-ci semblait véritablement impénétrable … Et les formations des gobelets ne cessaient pas. D’ailleurs, avec tous ces projectiles tirés depuis tout à l’heure, les Sables d’Orient commençaient à avoir un aspect de champ de bataille. Les cadavres de papier qui gisaient partout étaient comme tout autant de tombes dans le sable … un vrai gâchis.
Comment pénétrer ce bunker ? Comment mettre fin à ce carnage ? Est-ce que résoudre l’énigme des sorcières était dans ses capacités ? Elle était en train de tourner en rond !! Sylvia était bien cachée dans son abri, et allait l’avoir à l’usure si ça continuait … Mais elle ne pouvait pas abandonner … Pas avant de l’avoir mise au jour, de l’avoir exposé aux yeux de tous et lui avoir réglé son compte !!
« … Mettre … à jour ?… Exposer aux yeux de tous ? »
La galaxie se stabilisa. Tout mouvement de révolution cessa autour de Reimu… Et soudain, chaque composante de son esprit s’aligna en une séquence ordonnée. Les projectiles qui la menaçaient, l’énigme des sorcières, la forteresse qui protégeait Sylvia, et enfin sa rage insidieuse d’en terminer une fois pour toute. Elle avait maintenant tout. Toutes les cartes étaient dans ses mains. Et elle comptait les abattre les unes après les autres … Sans la moindre hésitation.
Reimu esquiva une énième fois l’assaut ennemi, et se coula entre les tirs pour venir s’approcher à grande vitesse de la forteresse de papier. Tête en avant, ses cheveux volant au vent, elle fixa l’intérieur invisible de la cage aux gobelets, alors que les projectiles passaient à côté d’elle, encore et encore … Les tentacules s’abattirent en ratant leur cible sur le sol, projetant des nuages de fumée et faisant vrombir l’eau dans les mares … Puis, Reimu fit une pirouette, et alla abattre violemment ses pieds dans les barreaux qui protégeaient Sylvia, plus pour se stabiliser qu’autre chose. Elle rebondit sur la façade qui n’avait pas bronché, et se tint proche de la paroi, pour hurler deux simples mots avant que les tirs et les tentacules ne reviennent à portée.
« LA VÉRITÉ !!! »

Le craquement qui résonnait dans tous les Sables d’Orient se suspendit. Même les tirs cessèrent, et les tentacules s’immobilisèrent dans leur mouvement, alors qu’ils étaient sur le point de frapper Reimu.
Derrière le bunker, la prêtresse put sentir son adversaire bluffée. La réponse, tombée du ciel, s’était écrasée sur la gardienne des marais qui s’était tout bonne stoppée dans son élan sous la surprise. Comment aurait-elle pu s’y attendre ? Cela était survenu à un moment complètement insolite.
Reimu ne bougea pas. Elle attendait le verdict. Et ça, même Sylvia pouvait le deviner. Comme par respect pour son adversaire, elle ne rouvrit pas le feu, avant d’avoir donné satisfaction à sa demande muette …
« … Bonne réponse … »
La prêtresse eut une moue satisfaite. Et, dégainant une Carte d’Incantation de sa tenue, elle recula vivement de plusieurs mètres dans une charge rapide pour annoncer son propre verdict.
« C’est terminé. »
A ces mots, les colonnes de gobelet remirent Reimu en joue et les tentacules se cabrèrent, montrant leur vif désaccord.
« Vous n’avez pas encore gagné, Hakurei !! s’exclama la gardienne. »
En effet. Rien ne semblait montrer que Reimu avait remporté la victoire. Elle n’avait pas attaqué, porté le moindre dommage, et n’avait fait qu’esquiver en essayant de gagner du temps. Même si elle avait répondu à l’énigme, la forteresse était toujours en place, et un simple coup de pied n’avait pas suffi à l’ébrécher. Reimu manquait d’énergie. Même si les murs du blockhaus ne pouvaient plus se renouveler … Elle n’allait pas le traverser aussi facilement !
Pourtant, la prêtresse souriait. Elle tenait sa carte entre son index et son majeur, et esquiva sans même y penser l’assaut du tentacule qui tenta de la happer. Elle prit une distance de dix mètres avec le bunker. Puis, de son sceptre de miko, pointa la façade de l’obstacle qui la séparait de sa cible. De sa main libre, elle présenta la carte vers le ciel, fièrement, et annonça la fin de tout.
« Symbole Purgatoire … »
Elle n’avait pas peur. Cela avait déjà mal tourné.
Mais les choses avaient changé. Quelque chose de nouveau animait son être. Elle avait relevé le défi de Sylvia, et s’était battue avec et son corps, et son esprit, et son âme. Cette provocation avait scellé le destin de la youkai gardienne.
Et, surtout, par-dessus tout … La cible de cette Carte d’Incantation … N’était pas la même.
« … DÉFERLANTE DIVINE !!! »
Un tentacule tenta de frapper la prêtresse. Il fut réduit en cendres.
L’énorme et impressionnante colonne de sceaux s’expulsa du sceptre de la prêtresse. Cette colonne, de base carrée large d’au moins deux mètres, était entièrement composée de ces sceaux rotatifs rouge orangés qui se superposaient … À chaque fois, en étant légèrement pivotés les uns par rapport aux autres. En résultat, le pilier magique était torsadé, et tournait même sur lui-même, ajoutant toujours plus de puissance de feu.
Une technique dilapidatrice d’énergie. Elle avait valu à Reimu de tomber inconsciente, quand Luke avait brisé la Carte d’Incantation, lors de leur première rencontre. Mais cette fois … La prêtresse n’avait pas peur. Elle allait le faire.
Elle allait claquer toute l’énergie qui lui restait dans cette carte. Et faire partir ce bunker en cendre.
Alors que les sceaux défonçaient chaque parcelle de papier qui composait la forteresse, les miettes volaient dans tous les sens. La déferlante divine en faisait des confettis. Plus rien ne fut tiré. Les tentacules s’affaissèrent et éclatèrent en autant de morceaux qu’ils étaient composés de gobelets. Une énergie pulsatile emplit les Sables d’Orient, et alors que le vacarme tonitruant de la Carte d’Incantation achevait de réduire le bâtiment en charpie, les coups de vingt-trois heures du soir sonnèrent sur les pendules de Gensokyo …

« … aaaah … »
Reimu tomba par terre, à bout de souffle. Son bâton lui glissa même des mains, et elle se retrouva à quatre pattes, haletant et respirant de toutes ses forces pour ne pas tomber dans les pommes.
La Déferlante Divine avait pris fin. Par terre, des fragments de papier sale couvraient le sol en un tapis gigantesque. Des gobelets, il ne restait que ceux qui avaient été tirés comme projectiles sur Reimu … Et la plupart étaient couverts par les résidus de la forteresse. Quant à Sylvia …
… Elle gisait, inconsciente, au milieu du tapis de papier qui recouvrait les environs.
« … Ahhh … c’était … à la hauteur de vos espérances … gardienne … ? murmura Reimu avec difficulté. »
Elle envoya sa main sur son bâton, et le récupéra avant de se relever. Tant bien que mal.
Heureusement pour elle, elle avait eu le réflexe d’arrêter sa carte juste à temps. Encore un peu, et elle y succombait. Elle avait encore assez d’énergie pour voler, et pour tenir debout, mais c’était très limite. Il n’était peut-être pas encore trop tard …
D’un œil las, mais avec un sourire réjoui, elle regarda tout autour d’elle. Quel désastre … elle n’avait vraiment pas fait dans la dentelle, une fois de plus. Elle n’avait pas eu le choix, cependant. Si elle y avait été plus gentiment, juste pour déloger son adversaire, celle-ci en aurait profité pour s’échapper et continuer le combat avec d’autres atouts. Et là … Les forces de Reimu l’auraient inévitablement trahie. C’était ce que lui avait dit l’alliance des forces de son corps, de son esprit, et de son âme.
Elle poussa un petit soupir de soulagement, et redirigea son regard, cette fois … Vers la zone sombre qui se trouvait plus loin, au-delà des Sables d’Orient. Le Cimetière de la Connaissance … Enfin. Il n’y avait plus aucun obstacle qui l’en séparait … Elle touchait au but !
Etirant ses lèvres pour dévoiler ses dents réjouies, Reimu fit un pas en avant. Puis un deuxième. Elle se mit à marcher, et enjamba le corps de Sylvia, oubliant de vérifier quel était le deuxième nom qui jouxtait le sien, sur la manche de la gardienne. Ca n’avait plus aucune importance. Il n’y avait que le cimetière, et la fleur qu’il y avait dedans, qui avaient de l’importance. Le reste, elle s’en contrefichait.
Et ce fut avec entrain qu’elle finit par courir, avec une force qui lui était totalement nouvelle, tout droit vers la zone interdite qu’on avait tant tenté d’éloigner d’elle …

« … Heh. On dirait que tu es finalement venue, Hakurei Reimu. »
Au milieu d’une vaste clairière sombre, où de lumière il n’y avait que de vagues aura bleutées, une forme à l’apparence humaine était assise en lotus. Un grand chapeau conique et pointu, appelé sugegasa, couvrait sa tête. A sa gauche, elle tenait un grand bâton de bois qui était surmonté d’une drôle de grille de bois également, assez petite et placée perpendiculairement au manche. On ne voyait guère de chose dans le clair obscur des lieux … Pourtant, cette silhouette semblait ricaner.
Elle savait que la prêtresse de Gensokyo était en approche. Dans peu de temps, elle allait pénétrer dans le territoire du Cimetière de la Connaissance, et accéder aux noirs secrets qui y étaient bannis. Elle n’avait rien vu du combat qui l’avait opposée à Sylvia du Nil, pas plus qu’elle avait déjà vu Reimu.
Elle n’en avait nullement le besoin.
La personne leva légèrement la tête, sans paraître regarder quoi que ce soit. Elle semblait attendre ici depuis des temps immémoriaux. A tel point que sa présence dans le paysage semblait complètement naturelle … Comme si elle faisait partie intégrante des lieux.
« J’ai si hâte de voir ce que tu vas faire ici, Hakurei … susurra-t-elle pour elle-même. Le temps m’a paru si long avant que tu ne foules cette terre de tes pas … Et maintenant, je me demande … Es-tu prête à recevoir tout ce que je pourrai te donner ? »
Des bruits de grelot retentirent dans l’espace, doux, succins. La forme se leva, s’aidant de son grand bâton. Elle se mit alors à marcher, doucement, vers un endroit inconnu alors que les tintements sonnaient sur son passage …
« Accorde-moi donc ce dernier divertissement … Le divertissement de quelqu’un qui ne peut que regarder la scène derrière un miroir sans tain ! »
Et dans son sillage, tous se turent, ne laissant que le silence troublé par la résonance lointaine des grelots invisibles …


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 5 Juin - 22:01

Reimu ralentit le pas.
Sa respiration était redevenue à peu près normale. Elle prenait toujours de très larges inspirations, mais le rythme était repassé à quelque chose de plus humain. Après le combat contre Sylvia, toute sa fatigue et ses douleurs étaient revenues en bloc, et elle peinait à tenir le choc. Pour le moment, donc, elle se contenta de marcher pour s’économiser un peu …
Les Sables d’Orient étaient maintenant loin derrière elle. La lumière saharienne qui avait trompé sa perception du jour et de la nuit avait complètement disparu. A présent qu’elle était de nouveau dans l’obscurité, le cycle nycthéméral reprenait légitimement ses droits, et les appels de Morphée retentissaient dans le lointain, cherchant à la capturer comme les sirènes chantaient aux marins. Telle Ulysse, Reimu y fit néanmoins la sourde oreille, et poursuivit sa progression. Sa récompense … N’était plus très loin.
Elle leva la tête, jetant un regard las au ciel. Celui-ci, à présent, était presque parfaitement visible. La toile noire qui bordait le lit de Gensokyo était pigmentée de brillance éparse, où une veilleuse presque ronde diffusait ses rayons lunaires pour empêcher les ténèbres d’envahir la totalité de ce royaume. Les faisceaux pâles traversaient les cimes d’arbres qui se faisaient de plus en plus rares, et de plus en plus noueux, tordus, torturés. Ils poussaient ça et là, insoucieux de couvrir la terre de l’ombre de leurs feuilles, sur un terrain où l’eau et la pestilence avaient cessé leur siège. Les pas de Reimu faisaient bruisser les feuilles mortes et les branches desséchées, et aucun vallon ou nid-de-poule n’était présent pour la faire trébucher sur ce sol désormais régulier. La pénombre blafarde qui envahissait les lieux était tempérée non seulement par l’astre de la nuit, mais également par d’énigmatiques brumes azurines, qui voletaient en feux follets autour des arbres et des branches épaisses.
Mystérieuses. Car Reimu devinait que ce n’étaient pas des esprits. Elle était incapable de définir clairement de quoi il s’agissait, mais son intuition lui dictait de ne surtout pas essayer de toucher à ces créatures, quelles qu’elles fussent. Elle continua donc de marcher au clair de lune, gardant ses distances avec les troncs recroquevillés.
L’air était redevenu frais, et à l’humidité des marais succéda celle de la rosée vespérale. Au loin, la prêtresse discerna une lueur pâle et diffuse, dont la couleur était similaire à celle des feux follets éthérés. L’aura de lumière formait une coupole au dessus d’une formation indescriptible, à plusieurs centaines de mètres de là, à la manière des lumières d’un village qui éclairaient le ciel quand venait la nuit. Cela ressemblait même presque à un village, vu d’ici. Mais les maisons étaient beaucoup plus petites … Et de forme beaucoup plus simple. Puisqu’il ne s’agissait, ni plus ni moins … Que d’imposants cubes de pierre noire.

Il fallut quelques minutes supplémentaires à la jeune fille épuisée pour parvenir dans le périmètre des lieux. Arrivée à proximité, elle se frotta les paupières.
« … Qu’est-ce que c’est que ces trucs …? »
Des blocs de granit imposants étaient posés dans la terre, parfaitement – ou presque – taillés en formes cubiques. Leurs dimensions étaient très peu variables, et tournaient aux alentours des trois mètres de côté. Ils étaient disposés chacun à distance respectable les uns de autres, au moins de cinq mètres, et les altérations du temps étaient peu visibles sur leurs facettes. Certaines arêtes étaient émoussées, parfois un pan de bloc s’était affaissé, mais … Les cubes demeuraient presque en état d’époque. Du moins, c’était ce que supposait Reimu. Car ces choses lui paraissaient dater de longtemps … Et sur celles-ci, parfaitement lisibles, étaient inscrits de longs textes gravés dans la roche.
Fascinée, la jeune fille s’approcha du premier cube qui était à portée, et ne put s’empêcher de lire en diagonale ce qui était consigné dessus. Des noms et des événements apparurent sous ses yeux, et elle identifia le texte comme le récit d’une histoire antique. Imperceptiblement, au fond d’elle-même, Reimu eut une étrange sensation. Comme si … Les termes écrits sur ce texte ne lui étaient pas inconnus …? Les mémoires qui étaient rattachées à tous ces mots étaient cependant lointaines, floues et inconsistantes. Puis, quand une date apparut dans les lignes granitiques, la jeune fille comprit.
« … Bon sang … C’est un morceau de l’histoire du Japon ! »
Un tintement de grelot retentit au moment où cette réalisation fleurit dans son esprit. Sursautant, Reimu tourna vivement la tête à gauche, et serra son sceptre au creux de son poing. Là, dans l’ombre … Une forme inquiétante se dégagea de l’obscurité de la forêt.

( ♫ ) Elle marchait vers elle. A pas mesurés, presque prudents, la personne approchait de la prêtresse en se servant d’un haut bâton comme d’appui. Quand elle passa sous la clarté lunaire, Reimu put décrire ses traits. Du moins … Pour ce qui était visible. En effet, la moitié du visage de cette personne, une femme à n’en pas douter, était masquée. Non pas car elle portait un chapeau chinois sur la tête, où les deux grands kanji signifiant 考 Penser et 知 Connaître étaient lisibles, mais surtout parce que toute la partie supérieure de sa tête, au-dessus de son nez, était enroulée dans un bandage qui dissimulait entièrement ses yeux et son front. Aveugle, la femme progressait au rythme de sons de clochettes multiples, d’où Reimu n’aurait su trouver la provenance au prime abord. Ses longs cheveux blancs sortaient des bandelettes de momie, se répandant derrière elle jusqu’à la mi-dos en un écoulement lisse et régulier. Elle n’affichait aucune expression particulière, pour le peu qui était visible : ses lèvres étaient détendues, parfaitement neutres. Son corps était couvert, en haut, d’un vêtement blanc beige, relativement semblable aux papyrus de Sylvia. Il moulait assez bien son corps, et couvrait jusqu’à ses épaules, là où c’était quelque chose de beaucoup plus ample qui prenait le relais. Les manches de l’habit étaient très vastes, et laissaient à peine les mains de la femme dépasser. Elles étaient parsemées de motifs noirs faits de traits relativement épais, qui se concentraient sur les bordures de l’habit, près de l’extrémité des manches. Quant au bas, il était aussi de dimensions bien plus vastes que le haut. Une jupe longue et large masquait ses jambes de la taille aux pieds, retenue par une grande ceinture nouée en grand nœud dans le bas de son dos. Cette ceinture était d’ailleurs longue, tellement longue que ses deux extrémités partaient en deux larges pans de tissu depuis le nœud qu’elle formait, comme des étendards, et traînait dans le sillage de la personne en deux vastes coulées rouge sang. Quant aux couleurs de la jupe, elles alternaient un bleu ciel et un noir d’encre dans des motifs indescriptibles et sans symétrie aucune, où des bulles sombres nageaient dans une mer céleste, où des stries azurées fendait une nuit sans étoile, où un véritable patchwork de représentations mettait en scène des histoires inconnues. Et cette personne … Venait vers Reimu.

La prêtresse sentit quelque chose se contracter au fond d’elle-même. Qu’est-ce que … Qu’est-ce que c’était que ça ?! De toute sa vie, jamais elle n’avait vu pareille créature. Ce qui la différenciait des autres ne pouvait pas être vu par l’œil, mais Reimu, de par les pouvoirs que la lignée Hakurei lui conféraient, savait qu’elle n’avait pas affaire à une personne ordinaire. Ce n’était ni une humaine … Ni une youkai, ni une mage, ni une déesse, ni quoi que ce soit de ce qu’elle connaissait à Gensokyo ! La sensation qu’elle éprouvait en posant les yeux sur cette personne, était-ce vraiment une personne, était si étrange qu’elle se demandait si ce qu’elle voyait était bien réel. Elle était … Complètement incapable de mettre des mots sur ce qu’elle ressentait. Elle n’avait pas appris … à ressentir cela.
La chose s’arrêta à trois mètres de Reimu, et le tintement des grelots cessa. A ce moment, compulsivement et avec un train de retard, la prêtresse eut un mouvement de recul.
« Qui … Qui êtes-vous ? demanda-t-elle avec une voix tremblante. Non … Qu’est-ce que vous êtes, plutôt ?! »
La chose leva le nez. Regardant Reimu sans la voir, elle fit légèrement osciller son bâton, et les sons de clochette se firent de nouveau entendre. La prêtresse regarda le sommet du bâton, et y aperçut alors deux longues bandes de papiers pliées en chaîne de losanges, semblables à celles qui étaient accrochées à son sceptre. Mais, surtout, huit branches formant une sorte de grille se trouvait au sommet de celui-ci. Les extrémités de chaque petit bâton saillaient de la grille … Et, à chaque intersection entre eux et à leurs bouts, deux petits grelots d’argent étaient suspendus. Voilà donc d’où venait ce bruit si inquiétant … S’en servait-elle pour s’orienter dans l’espace …?
Alors, la chose prit la parole, faisant résonner une voix claire dans l’obscurité des lieux. Une voix si nette et cristalline … Que Reimu avait l’impression qu’elle atteignait jusqu’à son âme.
« … Je suis Hazaya. Fossoyeuse du Savoir, et Incarnation de la Connaissance. J’attendais ta venue avec impatience, Hakurei Reimu. »
La jeune fille fronça les sourcils, mal à l’aise.
« Comment connaissez-vous mon nom ?
- Je sais beaucoup de choses. Beaucoup trop, à vrai dire. Tellement que cela en est douloureux. J’ai prophétisé ta venue en ces lieux, bien avant leur naissance … Bien avant ta naissance. »
La prêtresse déglutit. Bien qu’Hazaya s’était présentée, elle n’avait toujours aucune idée de ce que tout cela signifiait. Pourquoi avait-elle cette impression que quelque chose n’allait pas … Et que le fait qu’elle soit ici, dans le cimetière, à parler à cette personne était quelque chose de complètement surréaliste ? Tout ceci l’inquiétait profondément …
« … Qu’est-ce que vous attendez de moi ? s’enquit-elle nerveusement.
- Moi ? Je n’attends rien du tout. Je ne suis pas autorisée à te donner des ordres, ou quoi que ce soit. Je suis censée ne rester qu’une simple spectatrice. Mais je t’avouerai que cela est parfois un peu trop ennuyeux. »
Elle fit quelques pas, dans une direction de biais vis-à-vis de Reimu. A chaque mouvement, le son insistant des tintement de cristal emplissait l’air froid des lieux. La prêtresse s’apprêta à prendre la parole, mais avant d’avoir pu faire sortir quoi que ce soit de sa bouche, Hazaya la coupa.
« Cet endroit fut fondé par un puissant magicien, il y a près de trois siècles. Dans le but de conserver, à travers le temps et l’espace, toutes ses connaissances et ses mémoires, et les transmettre à tous ceux qui s’en montreront dignes. Nous sommes ici au cœur de ce que leurs habitantes appellent les Marais de l’Amnésie. Je sais que ta venue n’est pas due au hasard, et je serai présente pour te guider. »

Reimu déglutit. Cette personne … Etait-elle une sorte de satori ? Elle avait répondu, d’elle-même, à la question que la jeune fille s’apprêtait à dire … A l’instant même …
Et par la suite … Toutes les interrogations que Reimu se posaient … Allaient trouver réponse sans même qu’elle n’ait à poser de question à haute voix. Hazaya tourna lentement la tête dans sa direction, redressant son sceptre si particulier à la perpendiculaire du sol.
« Tu es à la recherche de la Fleur Dobyô. Tu as parcouru un long chemin pour parvenir jusqu’ici, Hakurei Reimu. Tu as triomphé de nombreux ennemis qui ont remis ton identité en doute et poussé les limites de ton corps à bout. Malgré tout cela, tu as réussi à rester toi-même et à ne jamais nier ce que tu es. Nul doute que tu étais digne d’arriver jusque là … Mais sais-tu exactement où tu te trouves, désormais ?
- …
- Bien sûr que non, tu ne sais pas. Tu n’as jamais entendu parler ni des marais, ni du cimetière avant aujourd’hui. Ceux qui t’en ont parlé, Byakuju Jun et Sylvia du Nil, n’ont fait qu’effleurer la surface de sa vraie nature. Et si tu veux avoir une chance de parvenir à cette précieuse fleur … Il te faudra rallier le centre du cimetière, là où toutes les énergies mystiques de ce marais se concentrent. As-tu bien compris ?
- … Pourquoi voulez-vous m’aider ? »
L’Incarnation de la Connaissance eut un rire unique, presque sinistre, qui résonna de son monosyllabe à travers les feuilles des arbres presque morts.
« Je savais que tu me poserais cette question, et pourtant, c’est toujours aussi amusant de te l’entendre dire. A croire que jamais tu ne me feras confiance …
- Comment ça ? Vous parlez comme si nous nous étions déjà rencontrées … Comme si tout ce que nous vivons maintenant … S’était déjà …
- Pas maintenant, Hakurei Reimu. Chaque chose en son temps. »
Elle fit de nouveau tinter ses grelots, et se mit à marcher, s’engouffrant sur un chemin entre deux blocs de granite. Reimu regarda les deux longues traînées sanglantes marquer son sillage, interloquée. Que … devait-elle faire ? Elle se sentait complètement perdue. L’air froid des marais fit parcourir un frisson le long de son échine, et elle se secoua aussi bien physiquement que mentalement. Au fond … Elle savait bien qu’elle n’avait pas vraiment le choix. Méfiante et attentive, la miko suivit les traces de sa mystérieuse interlocutrice. Qui, bien entendu, savait pertinemment ce qu’il se passait malgré sa cécité.
« Hakurei Reimu. Quels sont les grands noms de mage que tu connais ?
- … C’est plutôt à Marisa qu’il faudrait poser cette question … Je n’en sais rien, moi … Merlin, peut-être ? Il n’est même pas du Japon …
- Ah, oui … Aragon Merlin. Un être plein de surprises. Il est tout à fait normal que tu ne connaisses pas tant de noms que cela, après tout, les mages sont une partie de la culture occidentale. Ce que l’on retrouve en nos contrées de l’est, ce sont surtout des esprits et des créatures divines. En fait, il n’existe que très peu de mages orientaux. Et, celui qui a fondé cet endroit s’est fait connaître, il y a plusieurs siècles de cela, sous un nom particulier. Le vieux mage du ciel éclatant … »
Tout en l’écoutant, Reimu ne pouvait voir que des blocs de granite où des informations diverses et variées étaient notées. Cet endroit … N’était-il vraiment qu’un grand labyrinthe dénué de murs ? Elle avait le sentiment qu’errer au hasard au milieu de cette masse de pierres ne pouvait déboucher qu’à une seule issue : la perdition. Et prendre son envol pour tout surplomber ne serait qu’un risque de sortir des marais et de tout oublier sans s’en rendre compte ! C’était pour ça qu’elle n’avait pas le choix de suivre cette personne … Et maintenant qu’elle était de dos, Reimu pouvait voir un troisième idéogramme sur son sugegasa : 学 Apprendre
Hazaya s’arrêta, et se tourna vers Reimu. Un léger sourire ornait son visage à moitié invisible.
« … Tenkô no Kosen, ainsi l’appelait-on. Il a érigé ces pierres, cadeaux de la terre, pour inscrire l’intégralité de sa connaissance. En tant que magicien de renom, et homme exceptionnel, l’étendue de celle-ci est si vaste que tes yeux ne sauraient la voir entièrement. Et il s’agit des tous derniers écrits qu’il a laissé à ce monde, avant de le quitter à tout jamais … »

Reimu jeta un vague œil aux alentours, l’air partiellement intéressée. La Fossoyeuse du Savoir demeurait calme, mesurée, même si on pouvait imperceptiblement déceler une forme de respect dans son intonation. La prêtresse finit par revenir vers elle, et poussa un soupir un peu las.
« … C’est très intéressant, tout ça … Mais je n’ai pas le temps de- …
- Oh, le temps n’est qu’une notion relative, coupa Hazaya sans vergogne. Les minutes que nous allons passer à bavasser n’auront qu’une influence dérisoire sur l’état de santé de ton cher et tendre, Hakurei Reimu. La seule chose qui importe … C’est si oui ou non, ce soir, tu vas pouvoir rapporter la Fleur Dobyô au chevet de Yakumo Luke !
- … Par toutes les déesses qui existent dans les cieux … Comment pouvez-vous savoir tout cela ?! »
Plus le temps passait, et plus la prêtresse se sentait mal à l’aise. Cette Hazaya en savait trop … Beaucoup trop !! Qu’est-ce que le titre d’Incarnation de la Connaissance voulait dire exactement ? Etait-elle, tout simplement … Capable de savoir tout … sur tout ?
En réponse à cette interrogation muette, Hazaya se contenta de … sourire. Un large … sourire. Très large. Très doucement, insidieusement, Reimu sentit un grand et glacial frisson contracter chaque muscle de son dos. Ce rictus … Il semblait inhumain et impossible … Des intentions incompréhensibles se cachaient derrière, elle le sentait …!
« … Suis-moi, Prêtresse de Gensokyo. Je te montrerai tout ce que tu as besoin de savoir … A la condition que tu sois capable de supporter tout cela ! Héhéhé, je me demande … Cette fois, vas-tu surmonter cette épreuve ? Ou échoueras-tu misérablement, comme dans l’autre monde ?
- L’autre … L’autre monde …? bégaya Reimu, confuse.
- Tu comprendras peut-être … Après tout, ce genre de chose … Fait partie de ce que j’ai choisi de ne pas savoir ! »
Hazaya se retourna, et partit d’un nouveau rire à glacer le sang. Pourtant, ce rire n’avait rien de grandiloquent ni tonitruant. Et encore moins sardonique. Non … Elle était juste … amusée. Et Reimu détestait ça.
« Rira bien qui rira la dernière, sorcière … pensa-t-elle en son for intérieur. Je vais triompher de tes sales énigmes et ramener le Dobyô à Luke, qu’importent les atrocités que tu me feras endurer ! »
L’atroce personne tourna de nouveau le dos à Reimu, et fit couler les traînées sanglantes dans son sillage. La prêtresse avait envie de suivre toutes les directions, sauf celle que le pourpre indiquait, mais sa volonté la poussa à aller au-devant d’un danger qu’elle savait invisible. Marchant à pas aussi mesurés que ceux de son angoissante interlocutrice, elle serra fort son bâton au creux de son poing et ne lâcha pas l’autre personne du regard. Les créatures brumeuses qui constituaient la source de lumière principale des lieux dansaient au-dessus de leurs têtes, achevant de convaincre Reimu de ne pas prendre son envol …

( ♫ ) Hazaya, dont les pas étaient rythmés autant par ses pieds que par ses grelots, bifurqua vers une nouvelle section du cimetière. Reimu pensait que tout se ressemblait ici, mais elle avait peut-être tort : elles arrivèrent très vite dans une sorte de clairière dans le labyrinthe, au centre duquel siégeait un arbre mort unique. Formant comme une place au cœur d’une ville, les blocs formaient un cercle de quinze mètres de diamètre autour du végétal décédé, montrant leurs textes anciens et la connaissance qu’ils véhiculaient à la vue de tous ceux qui n’étaient pas aveugles. La prêtresse avait cependant le sentiment que malgré son état, l’Incarnation de la Connaissance dérogeait à cette règle …
« Tenkô no Kosen était un ami proche d’Aragon Merlin, conta Hazaya en s’arrêtant près de l’arbre. Bien qu’il ait vécu le clair de sa jeunesse dans l’archipel nippon, le fondateur du cimetière a considérablement voyagé. Et malgré ses années d’existence, jamais il n’oublia la moindre anecdote qui lui fut donné d’entendre. Tous ces écrits remontent à une autre époque, mais leur véracité est intemporelle … Tout peut-être trouvé, ici. Même ce à quoi l’on s’attendrait le moins …
- … Alors … Qu’est-ce que vous voulez me montrer ?
- Nous ne sommes plus très loin. L’histoire que Kosen souhaite te raconter d’outre-tombe est dispersée, fractionnée en plusieurs morceaux à travers le cimetière. Nous sommes au premier point du récit … Alors, où était-ce, déjà … »
Hazaya feignit de réfléchir, puis se dirigea à pas lents vers un bloc qui semblait endommagé. Un de ses coins était fracturé, et un fragment du texte n’était plus lisible … Reimu la suivit, pas plus rassurée, et examina le bloc.
La fossoyeuse détacha alors son sceptre de terre, et cogna d’un coup unique de l’arrière du manche sur la surface du bloc. En réaction, se produisit un phénomène inhabituel : les inscriptions gravées se mirent doucement à luire, d’une lueur tamisée et blanchâtre, devenant clairement lisibles pour qui pouvait voir. Même les mots qui avaient été détruits se matérialisèrent dans l’espace … Et Reimu put lire …

Lors de la genèse des arts fondamentaux, les premiers mages goûtant à la toute-puissance des kamis donnèrent naissance à un autre pouvoir. Suite aux maîtrises de l’eau, de la terre et du feu, ce fut au tour du premier xíng de faire l’objet de convoitises. Le métal ne céda cependant pas à l’avarice de ceux qui tentèrent de le faire leur. Seule une unique personne, qui allait devenir chef d’une dynastie oubliée, parvint à établir ce que d’aucuns appellent les Pouvoirs du Métal.

« Qu’est-ce … Mais comment …?! »
En lisant le texte, Reimu avait écarquillé les yeux, sous le sourire amusé de Hazaya. La fossoyeuse connaissait déjà toutes les questions qui se bousculaient dans la tête de Reimu, et y répondit sans plus attendre.
« C’est vrai. Ce que tu peux lire ici est très ressemblant à ce que tu as pu voir dans une grande bibliothèque, ce matin même. Un coup du hasard, ou de la providence ? Tu étais de toute façon destinée à venir ici. Quant à ce qui est écrit sur ce bloc …
- Est-ce … La vérité ?
- Hoh hoh hoh. La vérité … Est un concept bien étrange pour une personne telle que moi. Dis-moi, Hakurei Reimu … Le bien peut-il exister sans mal ? »
La prêtresse hésita à peine avant de répondre. Ce n’était pas une question piège … Elle le savait.
« Bien sûr que non. Comme le Yin-yang, ce sont deux concepts qui s’opposent … Et n’existent que parce que l’autre existe également. Sans l’un, l’autre ne peut être compris.
- Précisément. Et en ce cas, peut-on dire que la vérité peut exister, s’il n’existe aucun mensonge ? »
Là, c’était plus compliqué. De prime abord, on pouvait dire que la vérité pouvait exister sans le mensonge … Après tout, le mensonge était une invention humaine, quand la vérité était un fait. Cependant, c’était omettre un détail … Après tout, il était impossible de parler de vérité s’il n’y avait rien pour la définir. Et qu’est-ce qui était vrai, au juste ? C’était ce qui n’était pas faux ? Ce qui était réel …? La question laissa Reimu pantoise.
« … Intéressant, finit par déclarer Hazaya. Hé bien, interprète-le comme bon te semble … Mais sache que dans mon esprit, il n’existe aucun mensonge. Rien de ce que je sais n’est faux. Alors, il n’y a pas de vérité. Il y a juste le monde. Le passé, le présent, et le futur. Quant à cet écrit, pour ta propre définition de la vérité, celle de ton esprit … Afin de simplifier les choses à l’extrême, je te recommanderai simplement d’accepter ce que tu viens de lire comme la vérité. Il serait aussi inutile que superflu de chercher plus loin … Tout ceci n’est que le début après tout, une simple introduction de la véritable histoire. »
A ces mots, Hazaya se remit en marche, empruntant ce qui semblait être un nouveau chemin pour s’éloigner de cette place. Reimu vit les mots de lumière s’évanouir dans le néant, et l’esprit confus, se mit à la suite de sa guide. Qu’est-ce qu’il se passait ici, à la fin ? Elle avait le sentiment qu’elle allait découvrir des choses pour le moins inattendues … Qui aurait cru que, dans sa quête pour soigner Luke, elle allait en même temps résoudre l’un des plus grands mystères qui tourmentait celui-ci ?

Elles marchèrent, encore. Reimu avait le sentiment qu’Hazaya l’emmenait plus loin, vers le centre du cimetière. Plus elles avançaient, et plus il faisait clair. Mais cela ne restait qu’une aura blafarde, bien loin de l’ensoleillement des Sables d’Orient.  
La prêtresse laissait parfois son regard parcourir les ruines cryptiques. Elle n’avait pas le temps de lire l’intégralité des textes sur son passage, mais cela restait suffisant pour en apprécier la teneur. Ici … Cela parlait de pouvoirs divers et de genèse du monde. Des noms de mages étaient évoqués, parsemés dans la roche, jouxtés de pays dont Reimu ne soupçonnait même pas l’existence. Des théories de magie, des titres de grimoires, des expériences menées par le passé, et même de simples anecdotes étaient gravés dans la pierre. Nul doute que Patchouli Knowledge aurait nagé dans le bonheur, en ces eaux. Peut-être même qu’elle aurait quitté le manoir pour s’installer ici, pour peu qu’elle fût capable de triompher de l’épreuve de Sylvia. Cela dit, pour ce petit détail, Reimu ne se faisait pas trop de souci.
Patchouli ne quitterait jamais le Manoir du Démon Écarlate de toute façon.
« … Ah, oui, c’était ici. Hakurei Reimu … Tiens toi prête. Ce récit va t’emporter mille cinq cent ans dans le passé.
- Que … Autant de temps ? »
Elle hocha la tête, et donna un coup de bâton sur l’un des blocs qui se trouvait sur le chemin. L’écriture s’illumina de nouveau, et offrit son contenu aux yeux de Reimu. La jeune fille plissa les yeux et se concentra, focalisant son attention sur les réponses aux grandes énigmes de sa vie …

Les pouvoirs du fer, tels que Merlin me les a rapportés, se composaient originellement d’une triade d’aptitudes. La première, fondamentale, est celle de ressentir toute matière métallique de cet élément, au sein de la nature, et d’en prendre possession en y projetant son énergie vitale. La deuxième, plus extensive, permet de percevoir l’air qui entoure son maître et de le transcender en fer pour le manipuler à son tour. La dernière, parachevant cette trinité, octroie la puissance de transmuter le corps du manieur en métal.
Dans tous les cas, la manipulation du fer peut se résumer en deux principales composantes : la mobilisation et la malléabilité. Celui qui hérite de ce pouvoir peut, s’il y projette son énergie vitale, déplacer le fer à volonté dans l’espace, ainsi que de lui conférer la forme de son choix. Il existe néanmoins de nombreuses autres caractéristiques importantes …

Cette fois-ci, Reimu en resta bouche bée. Elle avait dû lire deux blocs successivement, un seul d’entre eux n’avait pas suffi à supporter l’intégralité du texte qu’elle avait parcouru des yeux. Hazaya lui laissa le temps de digérer les informations, et attendit une réaction de sa part.
Après avoir malaxé ces nouveaux éléments dans son esprit, Reimu se tourna vers son interlocutrice, le regard plein d’incompréhension.
« … Qu’est-ce que cela signifie ? C’est … Une version encore différente de tout ce qu’on a vu jusqu’à présent …
- Oui. En allant dans la grande bibliothèque, tu as cru apprendre que les pouvoirs du fer se résumaient, à l’origine, aux aptitudes de transmutation corporelle et de possession naturelle. Puis, la petite démone a émis l’hypothèse que le pouvoir de conversion aérienne aurait pu être issu d’une évolution de ces capacités de base. La vérité est, en fait, un peu plus compliquée que cela …
- Alors, ce pouvoir originel, cette trinité … Est-ce donc de cela, que sont nés les pouvoirs actuels de Luke ? »
Hazaya sembla se concerter avec elle-même, puis, résultat d’un débat intérieur, hocha la tête. Elle devait sans nul doute connaître la réponse. Mais elle s’était sûrement interrogée sur la manière de la présenter …
« Les pouvoirs du fer, tels que leurs créateurs leur ont donné vie, comprenaient ces trois grands talents surnaturels. Les capacités du jeune humain … Ne sont jamais issues d’une quelconque mutation ou modification de celles qui existaient, au tout départ. L’héritage transporté par Yakumo Luke n’est autre qu’un morceau, un fragment des pouvoirs originels. Ce qui implique, comme tu l’as déjà compris, qu’il existe un autre fragment.
- Ce deuxième fragment … C’est ce dont nous a parlés Hatsuka !
- Tout à fait. Ce qu’elle vous a narré n’avait, en fait, qu’un rapport très lointain avec ce que vous cherchiez exactement. La vérité concernant les pouvoirs du fer de Yakumo, ainsi que la raison pour laquelle ils lui sont parvenus alors qu’il vivait dans un monde dénué de toute magie, se trouve ailleurs.
- Mais alors … Qu’en est-il de l’histoire de la lignée des scelleurs ? Et celle du héros aux bras de fer ? N’est-ce qu’une fable ? Ou alors …?
- Par ici. »
Hazaya se retourna et fit quelques pas, pour se rendre auprès d’un cube qui se situait non loin de là. Reimu la seconda au petit trot, et leva les yeux quand le bois du sceptre de la fossoyeuse percuta le granit de la tombe cryptée …

Quand la vie du fondateur des pouvoirs du fer atteignit son crépuscule, deux héritiers de sang se tinrent pour recevoir le patrimoine de leur géniteur. Aucune raison suffisante n’existant pour accorder ce don à l’un ou l’autre de ses fils, le maître du fer prit alors le parti de briser sa création en deux éclats. Le premier fils se vit octroyer les pouvoirs de transmutation du corps en fer, ainsi que celui de manipuler le fer dans la nature. Son cadet hérita également de ce dernier pouvoir, auquel était joint celui de transfiguration aérométallique. De chaque frère naquit une lignée distincte, mais le savoir relatif aux pouvoirs du fer et leur mécanisme exact fut perdu avec la mort du patriarche. Les deux parcelles du pouvoir originel se perdirent dans l’immensité du vaste monde.

« Le héros aux bras de fer … Et Luke.
- Pas exactement, commenta l’incarnation. Celui que tu appelles héros aux bras de fer … Était effectivement le premier frère. Mais, avant que l’autre fragment ne devienne propriété du jeune humain … il appartenait au second frère. Et il est passé entre de très nombreuses mains, tout comme son jumeau, avant de lui parvenir.
- Alors, la trinité fut fragmentée en deux … dualités ?
- Précisément. Le fondateur avait suffisamment de connaissance pour, en séparant sa création en deux … répartir équitablement une même quantité de pouvoir, d’un côté, comme de l’autre. Ainsi, les deux fragments continrent tous deux le pouvoir de manipulation du fer naturel.
- Cette étrange scission … Vous qui semblez savoir tout sur tout … Etait-ce ce dont parlait les étranges mots écrits dans la grotte où Hatsuka a découvert les gravures relatant l’histoire de la lignée des scelleurs ? »
Hazaya eut un vaste sourire, qui fit parcourir un frisson dans le dos de Reimu.
« … Non. Cela n’a rien à voir du tout.
- Mais … Comment ça ? C’était, clairement écrit … « Les pouvoirs du fer ont été séparés en deux » !
- Je sais. C’était écrit cela. Et c’est une vérité. Cependant … La scission qui est évoquée ici n’est pas la même que celle qui est écrite sur les tombes de ce cimetière.
- Mais alors … Cela veut dire … Que les pouvoirs du fer ont été divisés deux fois de suite ? »
L’incarnation de la connaissance eut un rire dédaigneux, puis haussa les épaules dans un mouvement aussi grandiloquent qu’il sonnait complètement faux. Si elle voulait faire croire qu’elle l’ignorait … C’était complètement raté. Reimu avait simplement l’impression … que son interlocutrice se payait sa tête.
« Possible, répondit-elle avec amusement. Mais si c’était bel et bien le cas, Hakurei Reimu … Cette seconde scission concernerait uniquement les pouvoirs hérités du héros aux bras de fer. En d’autres termes, elle n’a strictement rien à voir avec les pouvoirs de Yakumo Luke, qui eux, sont parfaitement intacts ! »
C’était vrai. Reimu aurait pu le deviner toute seule. Les pouvoirs de Luke correspondaient parfaitement au récit rapporté par Kosen, à travers ces pierres séculaires. Il n’y avait aucune raison pour qu’ils aient été divisés par deux, une fois de plus. Toujours était-il … Que ce mystérieux message, écrit comme par le feu à la fin de toutes les gravures photographiées par Hatsuka, ne devait pas avoir été laissé là sans raison. Quelqu’un d’autre était venu, avant l’antiquaire, avait lu tous ces écrits troglodytes … et avait rajouté ce message, comme pour compléter un fait manquant. Et ce fait manquant, chronologiquement … avait toutes les chances pour se situer au-delà de la première scission, celle par laquelle tout avait débuté, et qui avait donné naissance aux capacités de Luke.
… Ca s’embrouillait … Tout cela semblait tellement confus … Reimu commençait à sentir la migraine poindre dans sa tête, mais fit de son mieux pour l’ignorer et garder son sang froid. Tout était si … compliqué … Il valait mieux qu’elle oublie tout le reste, comme le suggérait Hazaya, et qu’elle se contente de retenir ce qui était écrit sur les blocs de pierre. Cela lui épargnerait bien des céphalées …
« Suis-moi. Tout ce que tu viens de lire remonte à des temps immémoriaux. La véritable histoire, celle qui répondra à toutes tes interrogations, et qui remonte à un millénaire et demi en arrière, n’est plus très loin. »
La fossoyeuse reprit sa route, et Reimu comprima son scalp au creux de sa main. Elle devait garder la tête froide … Tout ceci était important … Beaucoup trop important … Elle ne devait rien oublier … Rien oublier !! Partant à la suite d’Hazaya, elle inspira profondément pour apaiser la douleur qui pulsait dans ses méninges, et rejoignit un nouvel ensemble de cubes dont la fossoyeuse avait frappé la matière de son bâton …

En l’an 536 après Jésus-Christ, Merlin et Xanthie Aragon quittèrent le Royaume de l’île de Bretagne. Ils traversèrent la mer et rallièrent la Gaule, terre qui vit naître la légendaire forêt de Brocéliande. Mais très peu de temps après leur arrivée, aux confins nordiques du pays d’outremer, ils rencontrèrent un être belliqueux qui leur barra sauvagement la route.
L’Enchanteur reconnut cet être à ses étranges pouvoirs. La création de fer à partir de l’air ainsi que le maîtrise de l’élément naturel n’auraient su mentir. Cette personne était l’héritière de l’un des fragments mythiques des pouvoirs du fer, et s’en servait pour répandre mort et désolation sur son passage …

Reimu déglutit. Tous ces nouveaux éléments, d’un coup … Elle avait l’impression d’avoir accès à des choses qu’elle n’aurait jamais dû savoir …
A côté d’elle, Hazaya eut une mine pensive.
« C’est tout ce que Tenkô a pu rapporter. Tout ce qu’il s’est passé entre le moment où la trinité originelle fut brisée, et celui où Aragon Merlin fut confronté à l’une de ses moitiés, n’est connu de personne. Du moins, de presque personne … Et cela n’est de toute manière pas le sujet dont nous traitons.
- Qu’est-ce qu’il se passe, Hazaya …? Qu’est-ce que tout cela signifie ? Pourquoi …?
- Ne comprends-tu donc pas ? Ai-je vraiment besoin de te le dire, Hakurei Reimu ? Je pensais que tu serais assez maligne pour le deviner. J’aurais de toute façon pu le savoir …
- Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi Merlin semble-t-il avoir une si grande importance dans cette histoire ? Et quelle est cette Gaule dont parle Tenkô no Kosen ? »
La fossoyeuse prit une profonde inspiration.
« … La localisation évoquée dans ce texte … L’extrême nord de la Gaule, aujourd’hui appelée France par les habitants du monde extérieur … Correspond exactement à l’endroit où la mère biologique de Yakumo Luke lui a donné la vie. »
La nouvelle tomba comme un boulet de canon dans l’esprit de Reimu. Jusqu’à maintenant, tout ce qu’elle avait lu avait semblé si éloigné, si détaché de la réalité qu’elle connaissait … Et c’était alors que tout convergeait brutalement pour lui offrir une signification, aussi inconcevable pouvait-elle paraître.
Hazaya était intraitable. Son ton n’avait souffert d’aucune contradiction. Et par ailleurs … Elle n’en resta pas là.
« Il y a près de quinze siècles, au nord de la Gaule, l’enchanteur Merlin rencontra l’héritier contemporain des pouvoirs du fer tels que tu les connais. Autant de temps plus tard, il n’y a que dix-neuf ans de cela, une mère humaine accoucha du jeune homme qui devint le dépositaire inopiné de ces pouvoirs, et ce, exactement au même endroit. Tout ceci n’est pas une coïncidence due au hasard … Aussi pléonastique cela puisse sonner. »
Reimu demeura silencieuse. Elle ne regardait même plus son interlocutrice, son regard était perdu vers le sol et ses graviers. Ses pensées étaient aussi désordonnées … que ces caillasses dispersées anarchiquement sur le sol. Incapable de figer toutes ces réflexions qui se bousculaient à l’intérieur, elle ne trouva aucune question à formuler, non pas par manque d’interrogation, mais bien parce qu’il y en avait en surnombre. Et puis, surtout … Cela commençait à faire trop.
Fronçant les sourcils, la prêtresse releva la tête et considéra la fossoyeuse d’un œil sur la défensive.
« … Hazaya … Luke lui-même n’a jamais su qu’il provenait de la Gaule. »
La chapeautée opina du chef, silencieusement. La jeune fille poursuivit.
« Personne ne l’a jamais su. Je ne serais pas étonnée que Yukari Yakumo elle-même l’ignore. »
Elle acquiesça de nouveau, sans modifier l’expression neutre formée par ses lèvres. Tordant les siennes, la miko du sanctuaire Hakurei baissa un peu la tête sans lâcher l’autre du regard.
« … Comment pouvez-vous êtes aussi sûre de tout ce que vous avancez ? Cela va bien au-delà de tout ce qui est écrit sur ces pierres. »
Le visage d’Hazaya se déchira brusquement en un gigantesque rictus qui ne laissa pas Reimu de glace. Mais … ce fut son unique réponse. Elle n’ouvra pas la bouche outre mesure, n’écarta pas les mâchoires pour parler. Soucieuse, et oppressée par ce silence malsain qui durait depuis bien trop de temps, la prêtresse pressa son interlocutrice à répondre.
« Qui êtes-vous au juste ? Et qu’est-ce que vous avez de plus que tout le monde pour affirmer toutes ces choses sans hésiter ? Il n’existe pas de mensonge dans votre esprit, vous dites … Mais qu’est-ce que tout cela signifie ? »
Et enfin, elle parla de nouveau.
« Tu aurais préféré ne pas le savoir. »

La fossoyeuse du savoir fit un pas vers Reimu, qui sursauta presque à ce geste et eut un mouvement de recul. Le sourire bizarre ne s’était pas évanoui du faciès à demi couvert de cette angoissante personne. La prêtresse porta subrepticement ses mains à sa tenue, prête à dégainer des sceaux purificateurs ou quoi que ce soit d’autre pour se protéger en cas d’attaque, mais Hazaya sembla n’en avoir rien à faire. Elle l’ignora même totalement, et fit un autre pas vers la prêtresse qui sentit une présence obscure, défiant l’entendement, se tenir juste devant elle. C’était tellement loin de tout ce qu’elle avait anticipé. C’était inimaginable.
Comment décrire cela ? C’était comme si … La personne qu’elle avait en face d’elle n’existait pas, et en même temps, était fatidiquement présente. Comme si elle s’adressait à quelque chose de totalement abstrait, qui pouvait être décrit, mais pas expliqué. Comme si elle regardait un être issu de mondes défiant toute logique quelle qu’elle fût, à l’architecture impensable, où le temps n’avait ni futur ni passé ni présent, où les chiffres échangeaient leurs valeurs aléatoirement, où des couleurs inédites existaient au-delà des palettes connues. Tout cela, cette incompréhension, ce vide creux qui aspirait la réalité au cœur d’Hazaya … Tout cela donnait des vertiges à la prêtresse.
Elle fit un pas de plus, jusqu’à ce que le bord de son sugegasa touche le front couvert de sueur de Reimu … Et, à travers l’épais bandage qui couvrait la moitié supérieure de son visage, la prêtresse avait presque l’impression de voir deux grands yeux jubilatoires la fixer de leurs pupilles étincelantes de malveillance … ( ♫ )
« Je suis tout ce que tu sais. Je suis tout ce que tu connais. Je suis tout ce qu’il est possible d’apprendre et de se souvenir. Oui, Hakurei Reimu … Tu as raison d’être troublée. Car je ne suis pas censée me tenir là, devant toi … »
Elle se recula, faisant tinter ses grelots, ce sempiternel son qui la suivait partout. Reimu, elle, avait toujours les mains sur ses projectiles et était prête à frapper au premier instant. Mais Hazaya ne paraissait pas hostile … Elle n’avait pas l’intention d’attaquer. Pas maintenant. Et pourtant … La prêtresse se sentait pétrifiée.
« Je suis l’Incarnation de la Connaissance. Par mon existence, j’octroie le droit aux mortels et aux immortels de savoir. J’octroie le droit aux vivants d’avoir une mémoire, des souvenirs … Je t’octroie le droit de te rappeler de ce que tu as mangé ce matin, comme le droit de te rappeler chaque détail du jour où tu as vu ta mère pour la dernière fois. Je suis tout ce qui existe dans ta tête, et dans la tête de tous ceux capables de penser … »
Elle eut un petit rire … Un petit rire qui se réverbéra dans le vide creux qu’était son corps, et devint un rire, un grand rire qui fit longuement résonner les tympans de la prêtresse. La jeune fille sentit ses doigts lâcher prise sur ses projectiles, ignorant le sentiment qui la rendait ainsi. Ce n’était pas de la peur. Ni du soulagement. Non, cela ressemblait plus … A de l’abandon.
Elle abandonnait totalement tout espoir de comprendre ce qu’il se passait, désormais …
« J’aime cet endroit, Hakurei Reimu. Je l’aime car il m’est hospitalier. C’est l’un des rares points de ce monde où j’ai le droit de faire apparition … Tout le reste m’est interdit d’accès. C’est pour ça que, malgré les apparences, je suis vraiment très heureuse de te recevoir ici. Tu es l’une des rares personnes capables de me faire sortir de mon profond ennui.
- Qu’est-ce que vous voulez dire ? Qu’est-ce que j’ai à voir avec tout ça ? »
Hazaya se mit à marcher, contournant Reimu pour se diriger vers un endroit situé plus loin. Le cœur battant et la peau moite, la prêtresse fit fonctionner ses jambes tant bien que mal pour rester à proximité …
… Elle était comme … L’un de ces papillons de nuit qui ne pouvaient s’empêcher de voler près des torches flamboyantes du village. Même si cela les mettait en péril, ils étaient incapables de s’éloigner de cette lumière qui risquait de leur brûler les ailes. Reimu n’avait envie que d’une seule chose … C’est que tout cela s’arrête … Qu’elle puisse rentrer … Se reposer … Mais elle ne le pouvait pas, pas avant d’en avoir fini avec cette Hazaya …
« Je ne suis pas omnisciente, continua-t-elle. Je pourrais l’être, si je le voulais … Mais tout savoir serait une calamité telle que je n’aurais même plus la sensation d’exister. En vérité, Hakurei … Je suis simplement capable de savoir tout ce que je veux savoir. Ce qui veut dire, que je peux très bien choisir d’ignorer ce que je ne veux pas savoir.
- Je ne comprends pas … »

Hazaya se stoppa, et se retourna vers son interlocutrice. Son sourire si dérangeant avait disparu, mais son aura nihiliste subsistait. Elle invita Reimu à réfléchir.
« Imagine, Hakurei. Imagine ce que c’est, d’être omnisciente. Tu sais alors … Tout ce qui est. Tout ce qui était … Et, par-dessus tout, tout ce qui sera. Et cela a une conséquence cataclysmique.
- Quelle est-elle …?
- Tu deviens capable … de connaître, longtemps à l’avance, chacune des décisions que tu prendras au cours de ta vie. Tu connais chacune des conséquences de tes actes, chaque choix que tu feras, chaque chemin que tu emprunteras. Et même si tu essaies d’aller contre le destin et d’agir contre ce que tu sais … C’est complètement impossible. Parce que tu sais de toute façon, d’avance, que tu le feras … et cela devient le savoir que tu avais, à la base. C’est le serpent qui se mord la queue, et tu finis toujours par suivre la ligne toute tracée que tu connais. Alors au final … Peut-on toujours dire que quand tu fais un choix, tu le fais vraiment ? Sachant que de toute manière, il ne peut y avoir qu’une seule issue à ce prétendu choix ?
- … Je crois que je commence à saisir …
- Être omniscient, c’est se condamner à être esclave de son savoir. Car pour être véritablement libre, une part d’ignorance est toujours nécessaire. C’est pour cela que je n’ai pas choisi de tout savoir … Même si ce que je sais doit sans doute surpasser la connaissance cumulée de tous les êtres de cet univers. Je suis bien heureuse d’être aveugle, et de ne pas avoir à surcharger mon esprit fatigué d’inutiles informations supplémentaires. »
C’était drôle. A parler ainsi … On aurait presque cru entendre une humaine. Au fond, c’était une personne comme une autre … Au fond seulement. Cette capacité, ce don de savoir tout ce qu’elle voulait, faisait d’elle un être qui surpassait tout entendement. Et cela avait sans doute profondément influencé sur sa personnalité …
« … Je suis l’un des rouages de notre univers. On peut me voir ainsi. Si notre monde était un gigantesque livre dont Dieu serait l’écrivain, et que tu étais l’un des innombrables personnages de cette histoire … Alors moi, ainsi que toutes les autres incarnations, serions le papier, l’encre, le langage, le style, le sens, la syntaxe, la grammaire, jusqu’aux numéros de bas de pages, en passant par la ponctuation, ou encore le sens de lecture. Nous autres incarnations, ne sommes pas des divinités capables de modeler le monde à notre image … Non. Nous sommes des outils qui permettent à votre monde d’exister. Nous définissons ses règles, ses principes. Et nous nous assurons de les maintenir cohérents, ou de les changer si la nécessité s’en fait sentir.
- … Pourquoi se présenter à moi, alors ? Quel intérêt aurait l’encre d’un livre de se présenter à l’un des personnages auquel elle donne vie ? »
Hazaya sembla presque hésiter. Elle était sur le point de dire quelque chose, puis s’abstint. C’était bien la première fois que Reimu la voyait autant troublée. Finalement, l’incarnation haussa les épaules et secoua négativement la tête.
« … Tu en sais déjà beaucoup trop, Hakurei Reimu. Inutile de t’encombrer l’esprit de davantage de choses. Retiens simplement que tout ceci me fait sortir de mon ennui … Et que j’ai un intérêt supplémentaire à faire cela. Tu le sauras peut-être, un jour. Cela fait partie des choses que j’ai choisi de ne pas savoir. »
La prêtresse hocha la tête. Les choses n’étaient guère plus claires dorénavant, et elle ne savait quel crédit accorder à tous les mots de cette Hazaya. Elle ne savait pas non plus quelle interprétation précise donner à sa comparaison avec le livre et ce qui lui permettait d’exister. Cela n’avait de toute façon pas la moindre importance … Ce qui l’était réellement, c’était son pouvoir d’omniscience désirée. Cela expliquait tout … Mais étrangement, cela était loin de rassurer la prêtresse …

« Nous y sommes, enfin … »
Elles avaient encore marché. A travers le cimetière de la connaissance, bien que le trajet fut plus court que les précédents. Cependant … Reimu afficha une mine confuse.
Le bloc de pierre devant lequel Hazaya l’avait menée était affaissé. Il ne semblait pas avoir survécu à l’épreuve du temps … Sa face antérieure était complètement effritée, comme le flanc d’une falaise, et les cailloux qui appartenaient jadis à ce bloc gisaient au pied de celui-ci, le savoir qu’ils renfermaient réduit en miettes. La prêtresse regarda le spectacle avec une grimace d’incertitude, puis regarda son interlocutrice.
« … Il n’y a rien, ici.
- Oh, si, il y a quelque chose. Il y a même, précisément, l’aboutissement du voyage que tu as entrepris depuis hier soir. »
Hazaya ajusta son chapeau de bois sur ses cheveux libres, et fit mine de considérer Reimu de ses yeux aussi vides de lumière qu’ils étaient cachés par une épaisse couche de tissu.
« Je dois dire que ton sens de l’intuition est extrêmement aiguisé, prêtresse de Gensokyo. C’est lui qui t’a conduit jusqu’ici, sans même que tu ne t’en rendes compte. Mais, hélas … Cela ne te suffira peut-être pas.
- Comment cela ? rétorqua la jeune fille.
- Tu as appris beaucoup de choses dans ce cimetière, Hakurei Reimu. Et tu auras parfaitement le droit d’en sortir sans oublier ce que tu y as appris. Mais il y a une légère condition à cela. Une condition que tu n’as pas encore remplie. »
La jeune fille se sentit un malaise. Oh oui, son sens de l’intuition était bien développé. Et justement, là … Il lui relayait une bien oppressante information. Une information qui se tenait en deux mots : mauvais pressentiment.
« Vous avez parlé d’une épreuve, tout à l’heure. Mais jusqu’ici, je n’ai rien vu de tel. »
Le sourire mystique d’Hazaya revint encore, plus doucement que les fois précédentes. Etrangement … Cette lenteur d’apparition fit parcourir un nouveau froid dans l’échine de Reimu. Tout ceci était de mauvais augure.
« … Tu ne perds pas le nord, annonça l’incarnation. C’est bien. Très très bien. Car le Dobyô t’est encore loin d’accès … Et si tu souhaites y accéder, il te faudra en premier lieu accéder à ma requête. »
Reimu se frappa la paume d’une main du poing opposé, tenant fermement son sceptre en celui-ci. Elle soutint le regard d’Hazaya, si un regard elle avait réellement, et afficha une expression ferme. Elle n’avait pas peur.
Elle allait passer cette épreuve et en finir une bonne fois pour toutes.
« Je vous écoute.
- Héhéhéhé. Ce que je te demande est, en fait, assez simple. Je t’ai guidée tout du long de ce cimetière, t’ai montré des informations qui t’étaient capitales … Mais toi, en échange, tu ne m’as rien donné. Et comme disait ce bon vieux Grump … Pour chaque chose reçue, il y a prix à payer ! »
Elle avait prononcé cette dernière phrase en montant soudainement dans les aigus, et en levant l’index de sa main libre en lui faisant décrire un mouvement tourbillonnant. Surprise par cette conduite très étrange qui ne lui ressemblait pas spécialement, Reimu eut du mal à conserver son impassibilité. L’incarnation recouvra très vite son sérieux habituel, et se refocalisa sur son invitée, ses dents carnassières toujours exposées entre ses lèvres surhumainement étirées.
« Divertis-moi. »
Et sur cet ordre, Hazaya porta la main au bandage qui couvrait son visage.

La prêtresse lança un regard farouche et intrigué à l’Incarnation de la Connaissance. Elle s’était apprêtée à faire répéter sa demande à son interlocutrice, mais ce qu’elle s’était soudain mise à faire l’avait coupée dans son élan.
Un long ruban de tissu coulait déjà depuis le visage d’Hazaya. La fossoyeuse, toujours parée de son rictus démesuré, déroulait rapidement le bandage occlusif qui barrait le haut de son visage. Et en très peu de temps … sa tête allait devenir entièrement visible. Reimu distingua une lueur dorée émaner de l’obscurité du sugegasa quand l’entièreté du bandeau fut descellée.
Et soudain, la prêtresse sentit un crochet harponner son âme pour la tirer brutalement vers le haut.
« Connais-tu le poids du savoir, Hakurei Reimuuuuuu ?! scanda soudain Hazaya avec une voix démoniaque. »
( ♫ ) Les yeux de Reimu s’écarquillèrent et elle eut un hoquet de douleur. Tout autour d’elle, noyant chaque parcelle du territoire jusqu’à présent connu du Cimetière de la connaissance … Une bouillie dorée avait déferlé comme une cascade pour engloutir le paysage. La prêtresse se sentit déstabilisée, et manqua de trébucher. Cependant, pour une raison qu’elle ignorait … Elle était incapable de se défaire d’une chose.
Sous le front parcouru de franges blanches d’Hazaya, deux trous difformes étaient apparus. Se nourrissant d’une obscurité plus sombre que la nuit, les orbites hideuses de l’Incarnation de la Connaissance avaient fait surface, exemptes de tout œil qu’il était possible d’imaginer. Cependant, il n’y avait pas que le noir, là-dedans. Ce noir ne permettait … Qu’à trois formes géométriques, dans chaque trou bosselé, de graviter et rebondir anarchiquement sur les parois accidentées des orifices, visibles comme les étoiles dans la nuit d’encre. Ces formes luisaient d’un éclat doré, et étaient de tailles globalement semblables mais toujours inégales ; trois contours de triangles, aux pointes émoussées, dansaient tel un cortège de feux follets dans ces deux cages miniatures où il manquait un quatrième mur pour les sceller à jamais. Le regard de Reimu, capté par ces choses incongrues qui n’avaient aucune raison d’exister, restait rivé sur les « yeux » monstrueux de la créature qui lui faisait face. Elle était incapable de les lâcher … Et quand croiser ce regard aveugle l’avait précipitée dans ce monde où des flots d’or coulaient perpétuellement autour d’elle, elle sentait que ces yeux étaient capables de sonder au plus profond d’elle-même, révélant des secrets depuis longtemps oubliés. Et bien pire encore …
Hazaya, démasquée, souriait de tout son soûl. Elle frappa puissamment de son bâton aux grelots contre un sol invisible, sous lequel les flots du roi Midas formait un bassin trente mètres plus bas, et le prit à deux mains pour le porter au dessus de sa tête, comme une massue. Elle était cependant trop loin pour toucher Reimu de cette façon, son bâton avait beau être long, elle n’avait pas de portée infinie. Cela ne l’empêcha pas de l’abattre avec force face à elle, et de tonner solennellement une phrase.
« Tu mourras d’un cancer du sein à l’âge de cinquante quatre ans !! »
Reimu sentit un cri sortir de sa gorge, et se retrouver bloqué dans sa glotte alors qu’elle était cinglée par une force éthérée. Projetée en arrière, la jeune fille frappa le sol de ses talons pour ne pas s’effondrer à terre, alors que dans sa tête, quelque chose d’inexplicable se produisait.
Des souvenirs. Des souvenirs arrivaient, se fixant dans sa mémoire sans lui demander son autorisation. Une séquence machiavéliquement ordonnée de réminiscences s’enchaîna dans l’esprit de la prêtresse, lui faisant revisiter des événements qui ne s’étaient jamais produits … Et pourtant, malgré tout ça … Elle avait vraiment l’impression de tous les avoir vécus. Plus que ça, elle avait la sensation qu’elle allait les vivre un jour. C’était … au-delà du supportable.
Le mal intérieur. La violence d’un traitement qui détruisait son corps pour tenter de le faire survivre plus longtemps. L’épuisement, la perte progressive de la volonté même de vivre. Le regard inquiet et impuissant d’une famille autour d’elle. Un moment de soulagement … Puis, la rechute, plus terrible encore qu’au départ. Une douleur insupportable, pulsant dans chaque partie de son corps, dévorant ses muscles, ulcérant sa peau, écrasant ses viscères, broyant ses os. Une agonie lente et douloureuse, noyée sous les larmes de ses yeux et de ceux des gens qu’elle aimait. Le désespoir, la peur de ne plus exister, la sensation du vide. Et finalement, la résignation. Le deuil de sa propre vie. Puis … Le noir.

Reimu ravala sa salive, forçant le passage dans sa gorge nouée. Elle débloqua les muscles de son larynx et ouvrit de nouveau la voie de l’air, emplissant ses poumons de l’oxygène qui avait commencé à leur manquer. Elle tenta de fermer les yeux de toutes ses forces, mais rien n’y faisait : le regard maléfique d’Hazaya pénétrait son âme et ne désirait pas la laisser en paix.
Une abondante sueur avait commencé à couleur du visage de Reimu quand l’Incarnation de la Connaissance redressa son sceptre d’un air satisfait. Elle ne pipa mot, n’ayant aucun commentaire à faire, et plaça son arme de côté, comme un batteur de baseball. Sentant une nouvelle salve venir, la prêtresse porta précipitamment la main à sa tenue, mais ses doigts s’empêtrèrent dans le tissu sous l’effet du stress qui les agitait dans des tremblements incontrôlables.
« Quant à ton amie la sorcière, elle n’aura même pas le temps de te voir disparaître de ce monde ! Marisa Kirisame se fera sauter elle et sa maison toute entière, dans une expérience d’alchimie ratée, alors qu’elle n’aura pas encore trente-cinq ans !! »
Cette fois, le cri sortit bien de la bouche de Reimu, strident et déchiré. Alors qu’Hazaya abattait son revers dans le vide, les grelots tintèrent dans l’espace comme pour sonner le glas. La prêtresse enfonça ses ongles dans son cuir chevelu et sentit sa salive mousser dans sa bouche, tandis qu’elle serrait les mâchoires en expirant un long souffle angoissé. Son sceptre de miko était tombé à terre.
Un incendie dans la Forêt Magique. Les youkai en panique, la pluie qui tombe en trombes d’eau. Une course effrénée pour parvenir à la clairière. Un grand cratère jonché de restes de bois, de papier, d’ustensiles, de métal, de verre … d’un bras arraché et calciné. Un corps carbonisé, désarticulé, étendu entre deux tas de pierres éclatées. Un fragment de chapeau volant au vent. La sidération. Le déni, la colère, la recherche d’une solution. Une voie sans issue. La dépression. Un enterrement, une assemblée muette. Quelque chose en moins, perdu à jamais. Une croix portée pendant des années, et enfin l’acceptation. Une vie qui recommence, avec une personne en moins …
Hazaya sourit de plus belle, et redressa son sceptre, semblant réfléchir à sa prochaine offensive. Reimu n’était pas tombée à terre, une fois encore. Mais ses yeux injectés de sang et son expression à la limite de la démence trahissaient une atteinte profonde.
« A… Arrête …!! implora-t-elle sans pouvoir lâcher les triangles fous des yeux. Arrête ça tout de suite !!! Comment peut-on faire preuve d’autant de cruauté ?!
- Cruauté ? Je n’y suis pour rien du tout, prêtresse. Tout ce qui arrivera, c’est le destin qui en a choisi ainsi. Et rien ne pourra jamais changer sa course.
- Le destin peut être changé …
- Nous ne parlons pas du même destin !! »
Et sur ces mots, Hazaya leva de nouveau son sceptre, s’apprêtant à attaquer avec férocité. La miko oublia son bâton à terre, et enfouit sa main dans ses vêtements, à la recherche d’une contrattaque, n’importe laquelle … Mais à son horreur, elle se rendit compte que tous ses projectiles avaient disparu de sa tenue. Plus la moindre Carte d’Incantation, plus le moindre sceau, plus la moindre amulette … Rien !! Elle était presque entièrement nue pour se battre !


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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 5 Juin - 22:02

« Que dirais-tu de changer un petit peu de registre, Hakurei Reimu ? résonna la voix enjouée de la Fossoyeuse du Savoir. Tout te révéler sur ton triste avenir ne serait pas amusant, ce serait bien trop court. Faisons donc durer le plaisir … Et penchons-nous donc sur le passé !! »
Le décor sembla pris d’un soubresaut. Les cascades qui entouraient les deux femmes se fendirent. Leurs pans s’écartèrent, laissant apparaître derrière elle d’autres courants tombant depuis des cieux vertigineux, dans une myriade dorée où plus rien n’avait de sens. Avalée par cette vaste sensation de vide, Reimu sentit son cœur accélérer au-delà de ce qui était imaginable …
Elle jeta un regard en bas. Son bâton !! Si elle pouvait attraper son bâton, elle pouvait peut-être contre-attaquer ! Mais elle n’eut pas le temps de réaliser son désir, qu’Hazaya déchirait de nouveau l’espace avec son outil, répandant son jugement dans l’esprit chaotique et tourmenté de Reimu …
« Allez, essaie de te souvenir ! Rappelle-toi de tout ce que vous avez fait ! Il y a des siècles et des siècles, les membres de ta tradition ont massacré des youkais sans nombre, au nom de l’exorcisme ! Les Hakurei ont tué, massacré, exterminé sans trêve ni repos les habitants originels de la contrée de Gensokyo !! Des êtres vivants, pensants, doués de conscience et de sentiments ! La quantité de sang que tu as sur les mains suffirait à remplir des mers et des océans à la surface de la Terre !!
- Non … Nooooon !!! »
( ♫ ) Des corps éparpillés. Du sang qui ruisselait dans une terre aride et stérile. Un tableau de massacres s’étendant au-delà des horizons, sous un ciel noir d’orage. Des êtres humains vêtus de rouge, le rouge du sang de leurs ennemis, qui avait maculé leurs tenues autrefois d’une blancheur de lait. La tenue des Hakurei. Des sabots qui s’enfonçaient dans des têtes défigurées, tordues dans la peur et la douleur, hurlant des cris silencieux. Aucune pitié, aucune compassion. Les armes d’exorcisme, utilisées pour tuer. Des cadavres à qui l’ont n’érigeait aucune sépulture. Le cycle de la violence qui se perpétrait, encore et encore, sans fin, à travers le temps et l’espace …
Reimu n’y avait pas été. Cela remontait à une époque beaucoup trop lointaine pour qu’elle en ait connu quoi que ce soit. Mais maintenant … Elle savait. Elle avait vu tout ça, en avait témoigné, et ne pouvait plus rien faire pour occulter ce passé sombre, inavouable, et tragique.
Une larme coula sous son œil gauche et elle porta la main à son cœur. Elle avait mal. Terriblement mal.
Alors qu’Hazaya remettait son sceptre en joue, son visage hurlant un plaisir indescriptible, Reimu se baissa précipitamment pour récupérer son propre bâton …
« N’essaie pas de fuir, Hakurei Reimu !! tonna la voix impériale de l’incarnation. Tout ceci ne t’est pas étranger ! Te rappelles-tu du nombre de youkais que tu as brutalisées de tes propres mains ? Certaines n’avaient même jamais rien fait de répréhensible de leur vie ! Penses-tu à la pauvre Tokiko, cette gamine que même ton cher et tendre a prise en pitié ? »
Cette fois, seul un simple hoquet prit Reimu alors qu’elle-même prenait son sceptre tombé à terre, et se redressait pour faire face à Hazaya. Ces souvenirs-là … N’avaient rien de nouveau. Ou presque. Elle se rendait simplement compte, comme un éveil, de ses agissements. Comme si, pour une fois, elle avait essayé de se positionner du point de vue de l’adversaire … De se mettre de l’autre côté du miroir. Et Tokiko … Ces souvenirs … Ce souvenir où elle voyait Luke, dans l’arrière boutique de Kourindou, parler avec Tokiko avec gentillesse et attendrissement … Elle n’avait pas été là, et pourtant … Et pourtant, c’était clair comme de l’eau de roche dans sa tête …
Alors, quand elle pensait au combat qu’elle avait mené contre cette petite fille, qui était presque une farce à lui tout seul … Sa culpabilité lui revint comme un coup de fouet au visage, et son poing se serra autour de son bâton de miko.
« J’étais stupide … marmonna-t-elle en serrant les dents. »

Hazaya considéra Reimu d’un œil amusé, si l’on pouvait parler d’œil, et se remit en position pour asséner un nouveau coup. Mais cette fois, la prêtresse ne se laissa pas faire. Frappant le sol invisible de ses pieds, dans cet univers où l’or était aussi abondant que l’air, elle se précipita sur l’Incarnation de la Connaissance … Et fit rencontrer les bois de leurs bâtons dans un fracas assourdissant, bercé par la sonnette des cloches de métal du sceptre mystique. Le coup fut puissant et fit vrombir ses bras, mais elle tint bon … Hazaya de même. Leurs yeux se soutenant toujours, l’une ayant l’expression hargneuse, l’autre jubilatoire, une paire de lèvres se mit à remuer allègrement.
« Et à propos du Grand Vaisseau Palanquin, d’ailleurs ? Suspectais-tu réellement que quelque chose de terrible allait se produire quand il est apparu ? Ou la raison pour laquelle tu l’as poursuivi était-elle toute autre ? »
La prêtresse sentit son abdomen se contracter et ses paupières s’ouvrir en grand. Une vive lumière éclata alors du point de contact entre les deux bâtons de bois, et en moins de temps qu’il n’en fallut pour qu’elle s’en rende compte, Reimu fut projetée brutalement en arrière et décolla sur plusieurs mètres. Elle hurla, et à son horreur, sentit son sceptre partir en cendres dans ses propres mains. Quant elle atterrit au sol, roulant sur elle-même, elle lança un regard paniqué à son arme qui lui avait échappé des mains. Il n’en restait … Que de la sciure de bois.
Sa nuque craqua brutalement, et elle tourna sa tête en un instant vers Hazaya. Les yeux de la prêtresse avaient rompu le contact avec ceux de l’Incarnation pendant quelques secondes, mais comme si cela lui était interdit, son corps lui-même avait agi contre sa volonté et avait rectifié le cap. Etendue à terre, Reimu entendit la sentence ennemie s’abattre sur son corps et son esprit meurtris.
« Evidemment … C’était ton avarice qui te guidait ! La seule raison pour laquelle tu as poursuivi le Palanquin, c’était l’envie irrépressible de piller tous les trésors qu’un tel navire abritait ! Et tu prétends te désigner comme prêtresse de Gensokyo ?!
- C’est … pas … Vrai !! … »
Elle planta ses mains dans le sol et produisit un effort colossal pour se mettre sur ses genoux. Elle ne voulait pas y croire. Elle ne voulait pas … admettre ce sentiment. Cela avait été un très beau navire. Il devait contenir des reliques anciennes et inestimables à l’intérieur. Un tel butin … Aurait littéralement ressuscité la tradition Hakurei. Elle se serait élevée de nouveau, de ses cendres. Pourtant … Ce n’était pas pour ça qu’elle … C’était un bateau youkai … Il menaçait Gensokyo … Qui sait ce qui aurait pu se passer, s’il avait été agressif … Ce n’était pas pour l’argent qu’elle avait … C’était pas vrai … Pas vrai …!!
Hazaya regarda Reimu tenter de se relever. C’était vraiment quelque chose de courageux. Depuis le début, elle assénait des coups et des coups invisibles, qui n’affectaient que son esprit, sans porter la moindre blessure physique parmi toutes celles que le corps de la prêtresse portait déjà. Et pourtant … Malgré son état qui était critique sur quasiment tous les plans … La jeune fille se relevait. Encore. Encore, et toujours. Comme un colosse qui bravait les vents et les vagues incessantes que la mer projetait sur lui. Un colosse aux pieds d’argile qui continuait de se tenir debout, longtemps après que ses appuis au sol aient été rongés par l’érosion !!
« … Et qu’en est-il de la bataille suprême que tu as menée contre Shinki, il y a maintenant longtemps de cela, à Makai ? continua l’incarnation de la connaissance. Elle a laissé le pays à feux et à sang. Tu as participé à infliger à ces terres un sort pire encore que celui que Shinki réservait à Gensokyo, au printemps dernier ! »
Reimu vacilla. Ses bras manquèrent de lâcher, mais elle tint bon, et parvint même à poser un pied à terre. L’autre jambe s’y appuyait par le genou. Incapable de lâcher Hazaya du regard, elle lui envoyait une expression haineuse, couverte par le ruissellement de la sueur et de l’angoisse. L’incarnation eut une moue satisfaite.
Ce n’était pas une telle attaque qui allait projeter Reimu à terre. Car de tout cela, la jeune fille en était déjà consciente. Certes, les nombreuses images du pays de Makai dévasté étaient nouvelles à son esprit. Toutes les conséquences de cet affrontement dantesque qui remontait à des années en arrière … Et certaines qu’elle avait vues, mais oubliées … Un album entier de représentations d’un monde rongé par la fureur divine qui l’avait dévasté, s’était ajouté à la mémoire surchargée de Reimu. Mais elle ne se laissa pas défaillir. Elle pouvait encore se redresser. Et elle le fit.
Les pieds de Reimu furent de nouveau posés sur le sol. Inébranlable. Tellement que l’atroce personnage eut un rire. Unique, une fois de plus, mais qui se réverbéra en de multiples éclats dans la tête de la prêtresse. Son cœur battait tellement fort et tellement vite … Qu’elle avait l’impression que sa cage thoracique allait s’ouvrir d’une seconde à l’autre …

« Très impressionnant. Vraiment très impressionnant, concéda Hazaya. Je ne pensais pas que tu tiendrais autant de temps. C’est presque déjà une petite victoire à elle toute seule, d’être encore debout !
- … Tsss … C’est ça … Le poids du savoir …? interrogea-t-elle péniblement. Je ne savais pas que … c’était aussi dur à porter sur ses épaules …
- L’être humain est fait pour apprendre. C’est ainsi que j’ai défini les règles. Quand Adam a choisi de croquer dans mon fruit, il a dû en payer les conséquences … La chute du Jardin d’Eden fut plus douloureuse que n’importe quelle autre torture que les dieux auraient pu lui infliger. Depuis ce jour, ainsi fonctionne l’apprentissage. On chute … Pour mieux se relever.
- Je ne sais pas de quoi tu parles …
- Je sais. Et ça n’a aucune importance. Maintenant, je me demande, Hakurei Reimu … Quand tu auras fini de dévorer le fruit de la connaissance … Seras-tu encore capable de te relever ? »
La jeune fille se mordit la lèvre inférieure, et dévisagea sa tortionnaire avec appréhension. Qu’est-ce qu’elle préparait cette fois ? Elle sentait que le prochain coup serait dévastateur … Hazaya s’apprêtait à abattre une carte qu’elle cachait de longue date dans son jeu. Et quoi qu’elle fasse … Reimu ne pouvait y réchapper. Elle ne pouvait pas se battre. Les lois de ce nouvel univers le lui interdisaient. Elle ne pouvait que subir cette épreuve, encaisser, sans broncher. La lutte était complètement vaine … Du moins … Pas la lutte active.
Reimu luttait toujours. Passivement, elle luttait. Son esprit était devenu un agglomérat de souvenirs qui n’avaient ni queue ni tête, transportant tous une charge douloureuse indescriptible. C’était comme un feu qui avait consumé un gros tas de bûches, et dont les cendres commençaient à voler au vent avec la fumée qu’il soulevait, tout autant de mémoires qui la lancinaient. Voilà à quoi ça ressemblait, dans sa tête. Et se maintenir cohérente, avec tout ce savoir qui était venu à sa disposition … Ca, c’était une vraie lutte.
Hazaya releva son sceptre au dessus de sa tête, souriant de toutes se dents. Reimu ne put même pas regarder l’arme s’ériger telle une épée de Damoclès pour la surplomber. Son cœur se serra …
« … Quand tu n’étais qu’un morceau de chair dans le ventre ample de Kimikya Hakurei, celui qui représentait tout à ses yeux s’est retrouvé dans un grand péril. Un péril dont il n’est ressorti qu’à l’état de cadavre … car ta mère était incapable de le protéger. Chose dont tu es l’unique responsable … Et pour avoir condamné ton père par ta simple existence, ta mère t’a haïe de tout son être depuis l’instant où tu as commencé à pourrir ses entrailles !! »
Hazaya abattit son sceptre, mais rien ne se produisit. Reimu demeura statique, figée, comme prise dans le cliché argentique d’une vieille photographie. Son expression était devenue celle d’une statue de marbre, froide et insipide. L’intérieur même de son esprit, jusque là chaotique et pris dans une folie furieuse, s’était soudain teinté de noir et de blanc pour mieux se stopper dans le temps. Et sur cette image parfaitement immobile, sans couleur ni chaleur, un impact irradiant de fissures fractura le filtre en lambeaux. ( ♫ )
Aucun son ne sortit de la bouche de la prêtresse. Elle ne remua pas même les lèvres. Plusieurs secondes s’étaient écoulées depuis l’assaut spirituel de la fossoyeuse. Et, faisant l’effet d’une bombe à retardement, ce ne fut qu’après ce temps qu’il percuta Reimu de plein fouet.

Elle fit un pas en arrière. Que se passait-il ? Le vacarme qui roulait de nouveau dans sa tête, surpassant tout ce qu’elle connaissait jusqu’alors, la laissa dans une phase de sidération. Pour un temps seulement. Puis très vite, ce fut le carnage.
Elle n’eut aucune image précise. Aucune bribe de passé, aucun son, rien. A la place … Un ressentiment immense lui déchira le cœur. Et lacéra ses entrailles.
« … Non … Ce n’est … »
Elle se plia d’un coup sur elle-même. Quelque chose lui était remonté dans la gorge. Et ça faisait mal. C’était une douleur qui lui était nouvelle, quasiment inconnue, à laquelle rien ne pouvait la préparer. Jusqu’à maintenant, l’ordalie d’Hazaya avait consisté en l’implantation de mémoires étrangères, qui semblaient pourtant si réelles, mais ne faisaient que se transposer dans son esprit à côté de toutes celles qu’elle avait déjà vécues. Cette fois … Il en était tout autre. Car ce n’était pas quelque chose de plus qui venait s’ajouter. Non … Cette fois, les choses qui arrivaient dans sa tête … Détruisaient purement et simplement celles qui avaient toujours été là !!
La prêtresse poussa un hurlement étranglé. Un son déchiré, oscillant à grande vitesse entre l’aigu et le grave, retentit dans sa gorge alors que ses yeux lui accordaient transitoirement le privilège de quitter Hazaya du regard. Prenant sa tête entre ses mains, elle se sentit partir ailleurs. Dans un endroit qui n’était que souffrance.
Kimikya Hakurei avait un ventre rond. Un ventre rond, et lourd. Etait-il chargé de plomb ? Ou seulement de sang ? Dans tous les cas … Ca ne changeait rien au fait que cet homme, l’homme auquel elle s’était mariée, baignait dans le sien. Pourquoi … Pourquoi était-ce arrivé ? Pourquoi n’avait-elle pas pu le sauver ? Et pourquoi devait-elle porter cette chose dans son utérus ? Sentait-elle ce vide qui absorbait son énergie vitale, petit à petit, comme un feu consommant le reste des braises éparses dans un âtre ? Pourquoi devait-elle s’occuper de cette espèce d’amas de matière sordide qui ne pouvait exister qu’à ses dépends ? Et pourquoi cette faiblesse, vampirisant avarement chaque parcelle de sa force, l’avait empêchée d’être présente à l’instant unique où tout avait basculé ?
Et d’un coup, Reimu comprit. Rien n’était jamais acquis. Tout ce que l’on pensait, tout ce qui existait, tout ce qui faisait le monde de quelqu’un … Pouvait être réduit à néant d’un claquement de doigt. Et sur cette simple constatation, cette simple peur qui pouvait anéantir toute la vie d’un enfant, cet enfant qu’elle était en ce moment même … La sotte de prêtresse Hakurei connut la plus terrible des révélations que l’on pouvait lui confesser. Celle que sa mère ne l’avait jamais aimée.
Dans la tête de Reimu, des clichés incessants de souvenirs défilaient comme les pages d’un livre tournées frénétiquement par le vent. Tous les instants de tendresse qu’elle avait passés avec sa mère lui revinrent … Pour être brûlés impitoyablement par le jugement d’Hazaya. Les après-midi passés sur ses genoux, à regarder la cour du temple … Morts. Les soirs à la lumière des cierges, quand elle lui racontait ces histoires dont elle était si friande … Morts. Les nuits de cauchemar qu’elle passait près de sa peau, attendant sous son ombre sereine que le matin vienne … Mortes. Les journées de rire, les entraînements effrénés, les enseignements respectés, les moments passés avec Genji les envols au dessus de Gensokyo les éclats de rire les délicieux repas les farces les joies quotidiennes les câlins, morts, morts, MORTS !!!
Les genoux de Reimu s’effondrèrent et elle frappa sa tête contre le sol. Aucune larme ne coulait de son visage. L’Incarnation toisait sa proie sans ciller, lui octroyant presque pathétiquement quelques secondes loin des triangles maléfiques qui dansaient dans ses orbites. Puis, comme lasse de cet élan de mansuétude, elle claqua sa langue derrière ses dents en sourire et força Reimu à relever le menton pour la regarder, yeux écarquillés.

C’était un regard de pure haine que la prêtresse adressait à sa tortionnaire. De la tristesse ? Il y en avait sûrement. Mais elle ne voulait pas la montrer. La jeune fille, prostrée à terre et retranchée dans ses ultimes limites, n’avait pas encore craqué. Elle plaqua même ses mains au sol, serrant les dents et étirant les lèvres à tel point qu’elles blanchirent, pour se hisser et amorcer un mouvement de redressement mû par l’énergie du désespoir. Un geste qui fit siffler la fossoyeuse du savoir.
« … On s’obstine, à ce que je vois. Héhé. J’ai pourtant détruit tout ce qui comptait pour toi … Alors pourquoi continuer ?
- … Tu … ne me fais pas peur … grogna la jeune fille entre ses dents.
- Je sais. Est-ce du courage, ou de l’effronterie ? Tu ne peux rien contre moi. »
Et, aussi incroyable cela pouvait paraître, Reimu se tint debout. Ses deux jambes vacillantes, sous le poids d’une gravité inexistante et d’un savoir écrasant, soutenaient son corps meurtri. Elle considéra les yeux d’Hazaya avec un mélange de lassitude et de colère. Elle n’avait pas abandonné …
« … Et toi … Que peux-tu, contre moi ? articula-t-elle difficilement. Tu m’as peut-être détruite … aux endroits les plus fragiles … Mais regarde donc !! Je me relève, encore et toujours ! Le poids de ton savoir ne me fait pas peur … Et toi encore moins !!
- … Je vois. Dire que je pensais que cela suffirait à en finir. Hé bien, qu’il en soit ainsi, Hakurei Reimu. Après avoir anéanti les piliers qui te faisaient tenir debout … Je vais écraser les miettes qu’il reste de toi !! »
Si Reimu avait pleuré, nul doute que ses yeux n’auraient laissé couler que des larmes de sang. Pourtant, ils étaient secs. Et son visage meurtri, déchiré par l’émotion, ne put que regarder avec impuissance celui dément d’Hazaya, prise comme par une sorte d’esprit malfaisant. Déchaînée, l’Incarnation de la Connaissance brandit son sceptre n’importe comment, les traits déformés par un acharnement proprement inhumain. Et elle frappa, encore, et encore, et encore. A chacune de ses phrases, Reimu avait l’impression que quelque chose explosait comme du verre fracassé contre un mur, à l’intérieur d’elle-même. Son corps se cabra de soubresauts, alors que frappant l’air, son ennemie assénait malédiction sur malédiction, tentant de la faire faillir sous une pluie d’attaques incessantes. Harcelant la prêtresse sans trêve, les coups de grelots écrivirent une mélodie macabre au sein de ce monde qui n’avait plus le moindre sens. Prenant gifle sur gifle, laissant échapper cris et hoquets, la prêtresse se tordit dans tous les sens à l’harmonie de la symphonie funèbre.
« Ton culte n’intéresse plus personne ! La tradition Hakurei ne tient plus que pour maintenir la barrière ! C’est une vie en martyr qui t’est promise ! D’ailleurs, la tradition Moriya écrase la tienne sans la moindre résistance ! A ce rythme, même ta légitimité à entretenir la Grande Frontière sera remise en question !! Chaque jour, des humains sans nombre venant du monde extérieur viennent depuis l’autre côté de la barrière et se font dévorer par les youkais ! Qui est là pour les protéger ? Certainement pas toi en tout cas ! Et pour quelle raison t’entêtes-tu à résoudre les incidents qui frappent Gensokyo ? Les prêtresses ne sont-elles pas censées se taire et prier silencieusement, et tenter d’attirer le bon œil sur leurs fidèles ? Et qu’est-ce que c’est que cette miko amoureuse qui renie complètement les enseignements d’une tradition séculaire ?!! A quoi penses-tu ? Pourquoi fais-tu tout ça ? Est-ce là le châtiment ultime de la lignée Hakurei, avoir une héritière aussi indigne que toi ?! »

La fossoyeuse reprit son souffle. Après avoir asséné tant de mots, sans la moindre interruption, elle était arrivée au bout de sa capacité respiratoire. Quant à Reimu …
La prêtresse gisait sur le sol. Son esprit n’était même plus en miettes … Hazaya l’avait anéanti. Ou du moins, presque. L’incarnation était suffisamment fine pour déceler encore un semblant d’activité. Mais il était faible. Reimu était presque vaincue …
« … Hah … hah … Je suppose qu’il est temps de s’arrêter là. Je me suis encore un peu trop prise au jeu, dirait-on … Navrée. Tu t’es admirablement battue. Le coup de grâce sera rapide. Ne t’inquiète pas … »
La hargne avait disparu de sa voix. C’était particulier. Il y a quelques secondes, elle s’agitait encore comme une démente, couvrant Reimu sous une grêle d’attaques acides. Et maintenant, elle la considérait presque d’un regard doux … Si on pouvait appeler ça un regard. Le contact avec celui de sa victime avait été rompu, par ailleurs, car les paupières de Reimu étaient closes. La fossoyeuse leva son sceptre, considérant toujours l’humaine de son expression respectueuse, peut-être même désolée. Puis … Elle asséna le coup final.
« ... Même si tu avais réussi cette épreuve, tu n’aurais jamais pu sauver Luke. Il n’y a plus de Dobyô dans ce cimetière. Toute ta quête et ta traversée des marais n’a servi à rien. »
Et elle acheva Reimu.
Ce fut simple. Clair, net, et rapide. Comme ce qu’elle avait promis. Réduire au néant ce qu’il restait de la détermination de Reimu … Cela n’avait rien eu de plus fastidieux que de souffler les spores d’un pissenlit. Ainsi était … le pouvoir des Incarnations.
Hazaya reposa le bout de son sceptre sur le sol, et baissa légèrement la tête. Au fond … Peut-être qu’elle aurait simplement dû commencer par cela. Cela aurait probablement évité toute cette souffrance … Mais, elle savait une chose. Si cela s’était déroulé ainsi, sa cruauté n’aurait pas été satisfaite. Et Reimu n’aurait en aucun cas payé son prix. Objectif qui n’était, malgré tout, toujours pas accompli …
La fossoyeuse eut un soupir, et réajusta son sugegasa. Elle aurait dû s’en douter … Même si elle avait choisi de ne rien savoir du déroulement ni de l’issue de ce « combat » qu’elle avait prévu de faire avec la prêtresse de Gensokyo, elle savait pertinemment que les chances de victoires d’une humaine étaient minces. Qu’est-ce qu’un personnage contre l’encre qui le fait vivre ? Qu’est-ce qu’une minuscule ignorante face à l’immensité du savoir ? L’échec de Reimu avait été déterminé dès le départ. Elle aurait pu le deviner sans même faire appel à ses pouvoirs. Depuis le tout début, la prêtresse avait été condamnée. Elle ne pouvait rien faire. Rien … du tout.
Alors … Pourquoi … Pourquoi Reimu se redressa-t-elle lentement, s’assit à terre, et remua les lèvres en une simple phrase ?
« … C’est tout ? »

Le chapeau de l’Incarnation se redressa. Elle était incapable de le voir, mais elle savait ce qu’il se passait. Le bruit des pieds de Reimu lui apprit que de nouveau, ses semelles étaient contre le sol. Haussant les sourcils, Hazaya crispa ses lèvres. Mais elle fut incapable de trouver quoi dire. Elle avait assez complimenté la prêtresse sur sa propension à toujours se relever. Mais, là … Ca atteignait un tout autre niveau. Et d’un coup, l’Incarnation de la Connaissance en personne se posa une question.
S’était-elle trompée ?
Cela n’empêcha pas Reimu d’épousseter négligemment sa tenue. Oh, la prêtresse était à des années-lumière de pouvoir être qualifiée de bien portante. Elle était épuisée, au bord de ses limites. Et pourtant …
« … Premièrement. Je fais ce que je veux de ma vie, Incarnation de la Connaissance. Résoudre les incidents de Gensokyo, c’est moi qui aie choisi de le faire. Et je ne te permettrai, en aucun cas, de me dicter ma conduite. »
( ♫ ) Ce fut au tour d’Hazaya d’avoir un mouvement de recul. Baignée dans une douce incompréhension, la fossoyeuse du savoir resta pantoise devant la soudaine et ferme détermination qui imprégnait la voix de Reimu. Quelque chose … avait changé.
Reimu toisait sa proie comme un rapace descendant des cieux. Elle avait cadré l’incarnation, et ne la lâchait plus du regard. Mais cette fois … C’était volontaire. Elle n’avait aucune intention de la laisser s’échapper.
Se battre avec son corps. Son âme. Et surtout … Son esprit.
« Je tombe amoureuse de qui je veux. En tant qu’être humain, j’ai droit au bonheur à l’égal de tous les autres. Cela ne m’a jamais empêché de respecter tous les enseignements qui me furent prodigués. Et même si ma charge de la barrière Hakurei est un jour remise en question, je me battrai corps et âme pour défendre ce dont j’ai hérité. »
Hazaya grimaça. Reimu fit un pas en avant. Dans son regard aiguisé était apparue une sorte de lueur. Oui … elle avait compris.
« Que les Moriya fassent ce qu’ils veulent. Ca ne me concerne pas. Nous gagnerons plus à nous entraider qu’à entrer en compétition l’un contre l’autre. »
Elle allait démonter.
« C’est vrai, des humains meurent tous les jours en passant la frontière. Et tout comme ma mère avec mon père, je ne peux pas les protéger. Tout simplement parce que je ne suis pas capable de me trouver partout en même temps. »
Son florilège de conneries.
« Je n’aurais aucune vie en martyr auprès de Luke et de tous mes amis. Mon culte ne va certes pas bien en ce moment, mais rien ne l’empêchera jamais de renaître de ses cendres. Et personne, non personne, ne le destituera de sa légitimité à maintenir la Grande Frontière. »
MORCEAU PAR MORCEAU !!!

Reimu était calme. Terriblement calme. Une force sereine avait empli chaque fragment de son corps, et la faisait abattre, méthodiquement, chacune de ses phrases à la figure d’une Hazaya qui s’en était retrouvée bouche bée. A l’intérieur, la prêtresse bouillonnait. Mais elle se contrôlait. Pour le moment. Et cela ne dura pas éternellement … Car elle finit par brandir son bras en l’air, et l’asséna promptement face à elle, pointant l’Incarnation de la Connaissance de son index tendu avec un visage ne souffrant d’aucune contradiction.
« JE N’AI RIEN D’UNE HÉRITIÈRE INDIGNE !!! »
Soudain, à la grande surprise de Reimu, Hazaya se cabra de douleur et laissa échapper un cri. Elle recula précipitamment, manquant de s’empêtrer dans les pans de sa robe trop ample, et dû se servir de son bâton pour ne pas tomber à la renverse. Sa nuque craqua, et le contact de regard qu’elle avait rompu avec Reimu fut rétabli automatiquement. En voyant son expression effrayée, la prêtresse ne put s’empêcher un vaste sourire malin d’envahir son propre visage.
« Tiens donc, on dirait que moi aussi j’ai le droit d’attaquer ? ricana-t-elle avec malice. Je l’ignorais. On ne t’a jamais appris à ne pas faire de cachotteries, Hazayaaaaa ? »
L’Incarnation de la Connaissance, soudain passée de bourreau à victime, eut un sourire désabusé. Elle reprit une posture plus digne, et baissa légèrement son sugegasa, soutenant le contact oculaire avec ce qui semblait être … de l’amusement.
« Ce … n’était pas quelque chose que j’avais prévu !
- Tu vas regretter de m’avoir caché ça. Je vais te faire ravaler tous ces immondices que tu as utilisés pour me pourrir la tête …. A commencer par Makai !! Tous ces massacres, cette dévastation dont tu me parles, tout ça n’a été provoqué que par la colère stupide de Shinki elle-même !! Je n’ai porté aucun dommage direct au monde démoniaque dont tu me parles ! »
Hazaya eut une nouvelle grimace. Ca marchait ! Nom de dieu, ça marchait !! Il semblait que dans ce monde, réussir à contredire chaque fait que l’incarnation professait permettait de contre attaquer ! A cette nouvelle, le cœur de Reimu se remplit d’une énergie nouvelle.
Elle avait peut-être été détruite. Mais cela ne l’empêchait pas d’emmener Hazaya avec elle … Et avec tout ce qu’elle avait encaissé, elle comptait bien renvoyer la monnaie de ses pièces à son ennemie … Au centuple !!
« … Tu es … bien présomptueuse ! marmonna la fossoyeuse comme si elle avait deviné les pensées de la prêtresse. Mais ça ne m’impressionne pas ! Tu as été l’adversaire de Shinki, la cible contre laquelle elle a envoyé ses attaques ! C’est par ta faute que la lande démoniaque a été dévastée !!
- Alors j’aurais dû me laisser toucher volontairement par ses enfers de tirs ? Et puis quoi encore ?! Si Shinki voulait régler ses conflits tranquillement avec moi, elle n’avait qu’à pas déployer une énergie suffisante pour envoyer l’univers en miettes contre moi toute seule !!
- Gyarrgh !! … »
Hazaya fut de nouveau déstabilisée. Son sourire narquois si agaçant n’avait pas quitté son visage. Quant à la prêtresse, elle avait l’impression d’être partie sur une pente où plus rien ne pouvait l’arrêter.
Elle allait combattre ce monstre. Plus que la combattre … elle allait la battre, tout court. Elle lui ferait connaître la détermination des Hakurei, leur force, et leur volonté. Une volonté capable de faire plier le Diable lui-même ! ( ♫ )

« Alors, qu’est-ce que tu attends ? railla Hazaya avec hargne. Montre-moi ce que tu vaux, Hakurei Reimu !! Tu ne pourras jamais contre argumenter sur chaque chose dont je t’ai imprégnée !!
- Ah ouais ? Hé bien on va continuer avec les massacres d’antan, si c’est comme ça ! Tu as dit que ma famille est responsable de la mort de milliers de youkais, c’est bien cela ? Et alors, si les youkais n’avaient pas été exterminées, qui serait mort à leur place ?
- Gh- … Tu ne penses même pas ce que tu dis !!
- BIEN SÛR QUE SI !!! »
Ecarquillant les yeux, Reimu pointa de nouveau son ennemie comme si son doigt avait été une lance acérée. Bon dieu, qu’elle aimait ce geste. Il lui donnait l’impression qu’elle était capable de tout, et que rien ne l’arrêterait. Puisant dans l’énergie inaltérable de son être le plus subconscient, elle enchaîna sans faillir, se démenant comme une diablesse …
« Les youkais auraient tué des humains en encore plus grand nombre !! Imagine donc ! Si rien qu’une youkai mange deux humains, et si ma famille n’avait pas exterminé un millier de youkai, deux mille humains seraient morts à leur place !!! Et ça peut monter très vite comme ça ! Si une youkai en mange cinq, on passe carrément à cinq mille ! Et connaissant les youkais, je trouve que j’estime les chiffres beaucoup trop à la baisse …
- Par le diable … Tu as travesti ta manière de penser juste pour pouvoir me rétorquer ?! Mais quel genre de monstre es-tu donc ?!
- Je ne suis pas un monstre. Je n’ai jamais tué de youkai, d’ailleurs. Je n’aime pas ça. A ton avis, pourquoi j’ai universalisé le système des Cartes d’Incantation ? »
Hazaya poussa un hurlement de douleur, comme si on lui avait appliqué deux barres chauffées à blanc dans les orbites. En plein dans le mille.
Les Cartes d’Incantation n’étaient pas létales pour une bonne raison. C’était pour empêcher Reimu de tuer ses proies. Elle les punissait certes, mais les laissait toujours vivre. A l’inverse, si les youkais attaquaient avec des cartes, celles-ci ne pouvaient tuer leurs cibles. C’était bon pour tout le monde. L’instauration d’un tel système … Avait eu de nombreuses conséquences dans la contrée des illusions. Dont la plus importante, qui était sans appel … Une baisse vertigineuse de la mortalité.
« Somme toute … Même si ma famille a commis l’un des plus grands massacres de l’histoire de Gensokyo, un massacre digne des plus grands démons … Non seulement moi, je n’y étais pas et n’y suis pour rien, mais en plus j’ai œuvré pour que ce genre de chose ne se reproduise jamais !! Alors dis-moi, ces mers de sang que j’ai sur les mains … Ne serait-ce pas un acharnement un peu injuste ?
- Tsss … Soit, très bien, très bien ! tonna l’Incarnation avec force. Tu ne tues pas les youkais, j’espère que tu en es fière … Mais n’est-ce pas un peu abuser de ton système ? Après tout, ça ne change rien au fait que tu prennes un malin plaisir à les tabasser et à passer tes nerfs comme une belle diablesse sur elles !! »
Ce fut au tour de Reimu d’avoir un soupir méprisant. Elle toisa son adversaire avec un regard de travers, presque compatissant. Posant ses mains sur ses hanches, elle la considéra et ne laissa presque pas de répit avant de rétorquer.
« Ça a été le cas. Je fais en sorte que ça ne le soit plus. Oui, j’ai agressé des youkai avec un peu trop de zèle, parfois … Mais c’est ainsi que l’on m’a appris à faire. Je ne fais qu’appliquer les règles de cette tradition que, tout à l’heure, tu m’accusais de bafouer.
- Qu-… Esp-pèce de démooooone !!! »
Le cri se perdit en souffrance. Son visage commençait à se tordre sévèrement, maintenant. Une couleur étrange, pourpre et violacée, l’avait envahi. Elle peinait à tenir en se servant de son sceptre comme appui, et chaque attaque, chaque riposte de Reimu la faisait vaciller un peu plus. Mais l’Incarnation de la Connaissance n’avait rien perdu de son agaçante détermination, et Reimu comptait bien la réduire en charpie.

« Non seulement ton discours est contradictoire, mais en plus il est réducteur ! asséna Reimu sans flancher. Supposes-tu que je suis incapable d’évoluer ? De changer ? Si tu comparais mon ancienne ferveur à tirer à vue sur la première youkai venue, au respect que j’éprouve en parlant à toutes celles qui sont devenues mes amies, tu serais surprise. Et je ne compte pas m’arrêter là. Tu disais que l’être humain est fait pour apprendre après tout, non ? A moins que tu n’aies envie d’agir contre tes propres règles, Incarnation de la Connaissance ?
- K-sssh … Tu es vraiment … Une espèce de créature répugnante …
- Ce n’est pas moi qui aie commencé. Si tu ne m’avais détruit l’esprit avec toutes ces choses que je n’étais pas censée savoir … Je n’aurais pas eu toute cette haine … Toute cette ardeur à vouloir t’anéantir juste comme tu l’as fait pour moi. Hazaya, Incarnation de la Connaissance, regarde-moi bien. Regarde-moi autant que tes yeux aveugles le peuvent. Tu as créé ton pire cauchemar de tes propres mains !! »
L’apostrophée eut un nouveau mouvement de recul. Elle était incapable de répondre à la demande de Reimu, même si elle l’avait voulu. Pourtant … Cela ne l’empêchait pas de prendre toute la mesure de ce qu’elle avait fait.
Et encore moins de continuer à lutter.
« … Héh. Pour qui te prends-tu, Hakurei … Et le vaisseau Palanquin, alors ? Tu vas me dire que tu es encore capable de changer, et que tu peux t’absoudre de ton avarice et ton goût pour l’argent ?!
- M’absoudre de mon avarice ? Peut-être pas … Oui, tu dois avoir raison. Si j’ai poursuivi le Palanquin … Ce n’était peut-être pas entièrement parce que j’avais peur que les youkais préparent encore un mauvais coup.
- Ahahah, tu vois … Tu l’admets toi-même !
- Cependant. L’avarice est un sentiment humain. Et c’est vrai, au final, il y avait des richesses dans ce bateau. Mais comment expliques-tu que je n’ai rien pris ? »
Cette simple phrase fut comme un coup de marteau asséné sur un vase de cristal. Hazaya, touchée de plein fouet, fut ébranlée de tout son corps et son sugegasa tomba de son chef. A présent tête nue, les cheveux dispersés en vagues autour de son front, l’incarnation rumina.
« Très … Très intéressant !! articula-t-elle difficilement. Admettre tes sentiments mais pointer la réalité de tes actes … Oui, oui !! C’est très habile !
- Alors, Incarnation de la Connaissance ? Es-tu toujours aussi sûre de toi ? J’ai démoli chacune de tes sales attaques, une par une … Et je ne compte pas m’arrêter là.
- Oh, mais pas si vite, humaine. Tu n’as démonté que mon argumentaire le plus sommaire ! Tu n’as fait que la partie facile, pour le moment ! Feras-tu autant la maligne pour ce qu’il suit ? »
Reimu déglutit. Oui … Elle le savait.
Tout ce qu’elle avait démonté jusqu’à maintenant n’était franchement que des bagatelles, à côté de ce qui avait véritablement torturé son esprit. Et pourtant … Elle n’avait toujours pas peur. Ou plutôt, elle se sentait prête. Prête à les empoigner à pleine main, les déraciner de terre, les faire tourner à pleine vitesse autour d’elle, et les renvoyer de toutes ses forces à l’envoyeuse !!
« Hah ! Très, très bien ! bégaya la fossoyeuse avec difficulté, et sans moins d’enthousiasme. Dans ce cas … Je t’attends !! »

La prêtresse fit craquer ses poings, fronçant les sourcils. La joute finale allait enfin commencer. Et fut Hazaya qui porta le premier coup. ( ♫ )
« Maintenant que tu sais que tu vas mourir d’une façon atroce dans une trentaine d’année, tu peux dire adieu à ton insouciance … Connaître la date de son propre décès doit être l’une des pires choses accordées à un être humain !
- Peut-être. Mais tout le monde est voué à mourir un jour. Au contraire, connaître la date de ma mort ne me poussera qu’à profiter de ma vie au maximum avant son échéance.
- Sottises ! Tu ne ferais qu’angoisser et passer des nuits de cauchemar à ressasser ces souvenirs fraîchement arrivés.
- Bel emploi du conditionnel. En effet, c’est ce qu’il se passerait, si cet endroit ne s’appelait pas les Marais de l’Amnésie. Je suis censée tout oublier en sortant d’ici, non ? »
L’échange n’avait duré que quatre répliques, et déjà Reimu portait une estocade mortelle à Hazaya. Alors qu’un nouvel éclat de cristal résonnait en son être, l’atroce aveugle glapit et recula, se tenant maladroitement à son sceptre en une posture souffrante. Mine de rien, elle n’était pas encore tombée une seule fois …
Reimu savait que ce round-ci avait été gagné d’avance. La carte des Marais de l’Amnésie était quelque chose qu’elle avait eu en tête depuis longtemps, mais elle avait tout de même laissé l’occasion à son adversaire de se défendre. Juste pour, tout comme elle l’avait pour elle … Lui donner un espoir afin de mieux le briser derrière.
« Tu … es … Terrible ! grogna la maîtresse des lieux. Connais-tu seulement le pardon ?
- Je ne te pardonnerai que quand tu sauras ce que tu m’as fait vivre, Hazaya.
- C’est ce que l’on appelle la vengeance … Tu n’as pas envie de cela … »
Reimu se sentit hésiter. Pour une fois, elle allait dans le sens de son adversaire. Se venger, était-ce donc là l’unique but de sa contre attaque ? Avait-elle perdu toute autre valeur ? Si c’était vraiment le cas, alors Hazaya avait réellement réussi à la détruire. Et la vraie gagnante, ce serait elle. Que devait-elle faire …?
« … Je vais suivre mon intuition. Comme je le fais toujours.
- Haha … Et que te dis ton intuition, prêtresse de Gensokyo ?
- Que je dois te battre. Non pas par vengeance. Mais parce qu’il est de mon devoir de triompher de ton épreuve. »
Hazaya eut un sourire goguenard.
« Quelle impudence. J’aurais dû m’en douter. Alors, viens donc … Je n’en ai pas fini avec toi ! »
Reimu hocha la tête, bien qu’elle sût que c’était inutile, et acéra ses sens. C’était parti pour le deuxième round.

« Et ton amie la sorcière, alors …? Certes, tu ne sauras pas qu’elle est destinée à mourir prématurément … Mais ça n’empêchera pas ce malheur de te frapper bien avant ta propre mort.
- C’est vrai … Je serai sans doute immensément triste. Mais c’est la preuve ultime … Que tous les moments que je passerai avec elle ne seront que du bonheur, jusqu’au bout. Après tout, je n’aurai pas de raison d’être triste si je me brouille avec elle. Je suis même rassurée, de savoir que je serai frappée par un deuil aussi difficile !
- Pas de précipitation, Hakurei. La mort, ça veut aussi dire l’impossibilité de revenir en arrière. Donc … Rien n’empêche que tu te brouilles quand même avec ton amie, et que tu regrettes après coup de ne pas avoir pu arranger ça avant le moment fatidique.
- Peut-être. Mais seulement si nos divergences ne commencent que peu avant l’incident. Si cela dure vraiment trop longtemps, et que je coupe complètement les ponts avec Marisa, je ne vois pas pourquoi je serai triste. En revanche, si les disputes en question sont fraîches, effectivement je pourrai avoir du regret … Mais ça signifie aussi qu’avant cela, nous nous serons toujours entendues comme deux larronnes en foire.
- … Admettons. Changeons de thématique, dans ce cas. Si je te disais que c’était de ta faute, si Marisa se faisait sauter avec sa maison ? Après tout, tu es si loin au dessus d’elle … Tu la surpasses en de nombreux points, et elle ne demande qu’à atteindre ton niveau. C’est cela, qui la pousse à devenir meilleure, au péril de sa propre vie !! »
Chaque réplique, chaque tirade était comme un coup d’épée porté vers l’adversaire. Pourtant, nulle lame, nulle arme, juste des mots et des idées. Ce combat … N’avait rien à voir avec tout ce que Reimu avait toujours connu. Loin d’en être déstabilisée, la miko adoptait ce nouveau style avec habileté et même presque aisance … Et ce fut avec cette même aisance, ainsi qu’un grand sourire, qu’elle para le fer invisible qu’Hazaya employait pour tenter de la décapiter !
« Marisa ne cherche qu’à devenir meilleure. Je suis peut-être au dessus d’elle sur de nombreux points, en combat notamment, mais si ce n’était pas le cas, Marisa n’aurait aucun objectif précis à atteindre. Plutôt que de la condamner, je suis l’une des raisons qui la pousse à toujours avancer, et à se surpasser. C’est dans sa nature après tout, de vouloir faire mieux que les autres !
- Hah ! Mais si tu n’avais jamais existé, Marisa ne mènerait jamais à bien cette expérience qui se solderait par un échec aussi dévastateur, dans quinze ans !
- Mais si je n’avais jamais existé, Marisa serait restée dans les jupons de sa maîtresse Mima et n’aurait jamais volé de ses propres ailes.
- Faux ! Elle aurait bien fini par partir, que tu battes cette Mima ou non ! Ton amie la sorcière est bien plus indépendante que tu n’essaies de me le faire croire !!
- Héhé, justement. Si je n’avais jamais existé, est-ce que ça aurait vraiment changé quoi que ce soit ? Marisa aurait tout simplement essayé de se surpasser elle-même, encore et toujours, en l’absence de repère palpable. Et si elle doit faire cette stupide expérience … Hé bien, elle le fera. Elle risquerait même pas de le faire plus tôt, et vivre encore moins longtemps que dans le cas présent ?
- Gh-… GYAAARGH !!! »
Ce cri d’agonie sonna comme une fanfare victorieuse aux oreilles de la prêtresse. L’échange avait été beaucoup plus long et intense que le précédent, en l’absence de carte maîtresse à abattre … Mais elle avait fait éclater ce rempart, comme tous les autres. Dans le tumulte inaudible des rapières éthérées, Hazaya écopa d’une blessure délabrante invisible et s’effondra, posant un genou à terre. Sa respiration était devenue haletante, elle suffoquait, et la couleur de la peau de son visage n’était pas de bon augure. Reimu avait presque envie de lui porter secours. Mais ce ne fut pas nécessaire. Car, comme la prêtresse l’avait fait sans répit, elle se releva et refit face pour maintenir le contact des regards … Règle quasiment intransigeante en ce monde d’or où les flots coulaient, emportant la connaissance et le poids du savoir dont Reimu se défaussait à mesure que le temps avançait.

« Nous y voilà donc, Hakurei Reimu !! Ce que tu craignais le plus … Va finalement arriver !! »
La prêtresse ravala sa salive, et son regain d’assurance transitoire se tut. Le troisième round approchait, et elle n’avait aucune idée de comment y répliquer. Il allait falloir improviser … Il ne fallait pas qu’elle flanche maintenant …!
« Alors, Hakurei Reimu ?! continua l’incarnation, se forçant presque pour maintenir son sourire dérangeant. Qu’est-ce que ça fait, de savoir que sa vie est un mensonge ? D’être un enfant non désiré ? D’être responsable de la mort de son père ? D’avoir été l’objet d’une haine silencieuse ?! Aimes-tu toujours autant ta mère, après toutes ces sinistres révélations ? »
Reimu hésita. Elle était … en proie au doute. Sur ce coup, elle n’était pas sûre … De quoi répondre. Et cette douleur, au fond de son être … Elle revenait, rémanente, empoignant ses viscères. Ne voulant pas laisser le loisir à son adversaire d’enchaîner, elle coupa court à cet instant de faiblesse et se dépêcha de répliquer.
« … Oui. Oui, je l’aime toujours. Même si ce n’est pas … réciproque …
- Quel dommage. Qu’y a-t-il de plus douloureux que l’amour à sens unique, je me demande ? C’est vraiment pathétique … Tu pourrais au moins ouvrir les yeux, et admettre que ta mère n’était pas digne de te porter !
- Co-… Comment pourrais-je faire une chose pareille ?! C’est … C’est ma mère ! Aussi terrible puisse être la haine qu’elle m’a porté … je … Je ne peux pas la renier ainsi … Elle a fait tout ce que je suis ! Comment aurait-elle pu me porter tant d’attention si … si je comptais si peu pour elle ?! »
Pourquoi serait-elle revenue, d’entre les morts … L’espace de trois minutes … pour lui dire de continuer à se battre, et de croire en elle-même ? Ca n’avait aucun sens … Comment Kimikya Hakurei aurait-elle pu haïr sa propre fille ?
« Les illusions d’un enfant n’ont aucune valeur ! asséna l’incarnation sans pitié. Tu déformais ce que tu voyais. Là où tu voyais des enseignements et entraînements stricts, il n’y avait que de l’antipathie et des représailles !! Allez, souviens-toi … Tu es sûr qu’il n’y avait que tendresse, dans les moments que tu as passés avec ta mère ?
- Guh …! »
Ce fut au tour de Reimu de grimacer. C’était … dur. A cette évocation, de vieux souvenirs, réels et non pas implantés par Hazaya, revinrent à l’esprit de la prêtresse. Elle n’avait pas envie de l’admettre, mais elle ne trouvait rien à rétorquer à l’incarnation. Toute mère se devait de ne pas être trop laxiste, et de savoir être ferme quand il le fallait. Kimikya y avait toujours mis un point d’honneur, et avait éduqué Reimu d’une façon … qui n’était pas exempte de dureté. La prêtresse ne pouvait pas sciemment le nier …
« As-tu enfin ouvert les yeux ? Voilà ce qu’était ta génitrice. Elle a été incapable de surmonter son chagrin et a passé toute sa rage sur toi. En voilà un comportement indigne d’une mère !
- … N-, non … Ma mère n’était pas … Pas comme ça …!!
- Et pourtant … Ca doit vraiment être difficile pour toi, Hakurei Reimu. Comme je te plains. »
Hazaya avait regagné son assurance. C’était au tour de la prêtresse de trembler. Elle avait bien des éléments pour rétorquer qui lui venaient en tête, mais … Elle était incapable d’avouer que sa mère était le sinistre personnage que l’incarnation s’évertuait à décrire. Envoyer les arguments qu’elle avait en tête était l’équivalent d’admettre ce fait, chose qu’elle ne pouvait se résoudre à faire. Elle était … coincée …!
« Tu as perdu ta langue, on dirait. Dommage, je suis certaine que tu as des choses très intéressantes à dire. Alors, Hakurei Reimu ? Où est passée ta détermination ? Tu étais plus farouche il y a quelques minutes !
- Tais-toi !! Tu … Tu te trompes … Ma mère n’est pas ce que tu dis !
- Hé bien, tu patauges dans le désespoir ? Comme je te comprends. C’est un sans issue pour toi, n’est-ce pas ? Tu as envie de me dire que c’est normal d’être triste, pour une femme qui vient de tout perdre … Tu as envie de me dire qu’il fallait que ta mère expie son chagrin sur quelque chose, et que tu as assuré ce rôle sans faillir. Oh oui, tu es très courageuse, Hakurei Rei-…
- T’as pas compris ce que j’ai dit ? MA, MÈRE, N’EST PAS CE QUE TU DIS !!!! »
Hazaya fut littéralement stoppée dans son élan. Les mots qu’elle s’apprêtait à dire restèrent coincés dans sa gorge, et elle afficha une expression de pure sidération.
Reimu … pleurait. Des larmes fines et brillantes maculaient son visage déformé par un mélange de colère et de peine, sous des yeux écarquillés et rougis par l’émotion. Son cri de protestation avait été si fort qu’il avait ébranlé tous les repères de cette dimension aux couleurs malades. Et son doigt, pointé droit vers le thorax de l’incarnation jusqu’à présent galvanisée, lui avait transpercé le cœur.
Un bruit sec retentit, accompagné de tintement de grelots.

Hazaya baissa la tête. Son bâton était tombé à terre, près de ses pieds. Mais ce n’était pas ce qui l’intéressait. C’était la longue traînée rouge sombre, qui coulait de la partie gauche de sa poitrine, tout le long de son kimono. Elle était large comme un poing.
L’Incarnation de la Connaissance s’affaissa. Elle posa d’abord un genou un terre, puis l’autre, et s’effondra finalement sur le sol invisible. Reimu la considéra de haut, le visage toujours embué de larmes. Bien qu’elle avait commis un crime, ou du moins que tout semblait être comme si c’était le cas, elle ne changea pas son expression le moins du monde. Reniflant avec toujours autant de rage, et de tristesse, elle considéra ce qui ressemblait désormais à un cadavre jonchant le sol. Hazaya, dont le sang commençait à maculer la vitre sous laquelle baignait le bassin doré, avait la tête tournée de côté et respirait encore à grand peine. Mais sur son visage, plus le moindre sourire n’était visible. Elle était comme … résignée. ( ♫ )
« … Tu … as raison … finit-elle par avouer, faible. Tout ceci … N’est pas vrai …
- Un … Un sale mensonge pour ternir la mémoire de ma mère … grinça la prêtresse, retenant d’autres larmes de couler. Une machination pour salir son passé … Je … Je ne te permettrais pas !!
- … Je … n’ai pas réellement menti … continua l’Incarnation de la Connaissance. Comme, pour beaucoup d’autres choses que je t’ai dites … La vérité est que … Chacune d’entre elle s’est produite, ou se produira … »
Elle toussa brutalement. Le coup ultime de Reimu, son déni fort et puissant de ce qu’avait dit l’Incarnation de la Connaissance, tout cela lui avait porté un coup mortel au moment où elle s’y attendait le moins. Hazaya avait tenté de la provoquer, de montrer qu’elle dominait. Elle l’avait payé très cher. Reimu l’avait empalée sur la lame des Hakurei. Sans la moindre merci.
Mais maintenant, ce que lui disait son adversaire déchue l’intriguait …
« … Alors, comment est-ce que ça peut être vrai … Sans l’être …? interrogea-t-elle, toujours secouée. »
Difficilement, mais sûrement, le cadavre d’Hazaya se remit sur ses genoux. Elle prit son sceptre entre ses mains, le planta à terre, et se releva péniblement. Son kimono maculé de sang renforçait l’effet que donnaient les deux pans de tissus écarlates qui traînaient dans son dos.
« … Hakurei Reimu … Tout à l’heure … Tu avais l’impression que je te parlais comme si tout ce qu’il se passait jusque maintenant s’était déjà produit.
- C’est vrai … Et j’aimerais bien savoir ce dont il en retourne …
- C’est précisément le cas … Car cela s’est déjà produit … Dans un autre monde. Un monde où, comme ce soir, tu t’es présentée à moi pour obtenir le Dobyô … Et où tu as subi les épreuves que je t’ai fait passer. Le déroulement était un peu différent, car j’aime varier, mais globalement … Oui, il s’est passé la même chose …
- Je ne comprends pas cette notion de … D’autres mondes …
- Ce n’est pas grave … Dis-toi simplement, que … Qu’il existe d’autres univers comme celui-ci. Et chaque univers représente une facette de ce qu’aurait pu être le monde, si quelque chose avait été différent. C’est pourquoi … Dans l’un de ces mondes, tu meurs d’un cancer du sein à cinquante-quatre ans. Dans un autre, Kirisame Marisa se fait sauter avec sa maison. Mais … rien ne dit que tous ces événements se produisent, se sont produits, ou se produiront dans le même monde. Ainsi, si je ne t’ai menti sur aucune des choses que je t’ai dites … Tu ne sauras jamais si elles concernent le monde qui est le tien. Autrement dit, certaines choses sont vraies pour toi, d’autres ne le sont que pour d’autres « Reimu » qui sont distinctes de toi … Et tu n’as rien à craindre. Car Kimikya Hakurei … A toujours aimé et chéri sa tendre fille, son unique enfant … »

Quand Reimu comprit enfin le raisonnement de l’Incarnation … Ce fut soudain comme une volée de colombe qui s’envolaient vers les cieux.
Elle se sentait libre. Et sereine. A cette constatation, elle emplit les alvéoles de ses poumons d’un air frais. Avant d’expirer longuement, dans un soupir de soulagement comme elle n’en avait jamais connu. Ses muscles se relâchaient doucement, et sa rage, son chagrin passaient. Elle passa les mains négligemment sous ses paupières, et recueillit ses larmes pour mieux les sécher. C’était fini …
« Alors … Qu’est-ce que l’avenir réserve à la Reimu de ce monde ? s’enquit-elle, la voix tremblante.
- Tu n’as pas envie de le savoir. Je le sais, et tu le sais. De toute manière … Tout ceci n’a aucune importance. Au moment même où tu quitteras ce cimetière … Ces faux souvenirs que j’ai implantés dans ta mémoire se dissiperont avec tout le reste. Tu ne dois garder que ce qui est important, par la méthode que tu connais.
- Les informations sur les pouvoirs du fer … Je comprends.
- Tu es loin d’avoir bouclé tes affaires en ce cimetière, Hakurei Reimu. Tu dois encore accéder à l’ultime étape dans tes recherches. Et ensuite, parvenir au Dobyô … »
A l’évocation de la fleur, Reimu repensa à quelque chose. Au tout début, quand elle avait croisé Hazaya, celle-ci avait dit quelque chose d’étrange. Maintenant que l’explication à propos de cela avait été donnée, c’était sans doute le moment de demander plus de précision. Mais, surtout … Il y avait autre chose.
Elle était toujours coincée dans cet étrange monde. Le monde d’Hazaya. Bien que tout semblait indiquer qu’elle avait passé les épreuves, et remporté la victoire, la maîtresse des lieux ne l’avait toujours pas admis. Cela ne pouvait pas signifier trente-six choses : le combat n’était pas encore fini. Et il n’y avait pas autant de manières différentes d’y mettre fin …
« … Hazaya, quand nous nous sommes rencontrées, tu as dit quelque chose. Quand j’avais échoué lamentablement, dans l’autre monde …
- Ah ? Oui, j’ai dit quelque chose comme ça, en effet.
- Réponds-moi sincèrement. Est-ce que j’ai réellement échoué à passer tes épreuves ? »
L’Incarnation de la Connaissance resta sans réaction quelques secondes. Puis, Reimu le prédit à l’instant même où cela se produisit.
L’indescriptible sourire déchira les joues de l’aveugle aux yeux désormais exposés.
« … Non. Tu as parfaitement réussi.
- Alors, si je comprends bien … Si j’ai échoué, ce n’est pas contre toi. Mais c’est parce que … Je n’ai pas pu rapporter le Dobyô auprès de Luke ».
Le sourire d’Hazaya sembla s’élargir encore plus que de raison, alors qu’il défiait déjà les lois de la physiologie. Ses yeux dévastés parurent même s’écarquiller, trahissant une étrange excitation qui pulsait dans son regard inexistant, comme si elle avait attendu cela depuis des lustres.
« … Tu ferais une excellente Incarnation de la Connaissance, sais-tu ? se permit-elle. Tu ne voudrais pas me remplacer ?
- Jamais de la vie, refusa Reimu sans la moindre hésitation.
- Ahah, c’eut été trop beau ! Quoi qu’il en soit, tu as raison ! Quand tu es arrivée au Dobyô, dans l’autre monde … toi comme moi avons constatés qu’il avait disparu. Chose que, dans le monde en question, je n’avais jamais prévue.
- … Alors ça signifie que dans notre monde, rien n’est joué. La phrase que tu as dite, pour m’achever … Ne tient pas. Rien ne prouve que le Dobyô n’existe plus dans ce cimetière-ci, car ce fait s’est produit dans l’autre monde. J’ai contredit chacune de tes phrases !! »
Hazaya lâcha volontairement son bâton. Elle en avait besoin pour faire ce qu’elle fit.
Elle frappa fortement ses mains l’unes contre l’autre. Applaudissant de toutes ses forces, animée d’un beau sourire qui n’avait plus rien de monstrueux ni d’inhumain, celle qui se désignait Incarnation de la Connaissance se rabaissa au rang de mortel et fournit sa plus belle ovation à celle qui avait vaincu. Et tandis qu’une vive lueur avalait les cascades de métal pur qui coulaient depuis les altitudes célestes, ce fut dans la joie et l’admiration qu’elle lança ses derniers mots …
« Félicitations, Hakurei Reimu, Prêtresse de Gensokyo ! Tu as triomphé de l’Ordalie de la Connaissance avec brio !! Tu as su prouver ta valeur … tu es une véritable héroïne. »
La lumière devenait forte. Beaucoup trop forte. La fossoyeuse n’en avait sans doute que faire, mais aveuglée à son tour, la miko fut forcée de fermer les yeux et protéger son visage de ses mains …
« A présent, il est temps pour toi de goûter à ta récompense bien méritée … termina Hazaya. Pour toi, Hakurei Reimu, pourfendeuse du savoir … Je t’offre ce que je sais donner de meilleur !! »
Et sous les mots enjoués de l’Incarnation de la Connaissance, le crochet qui tenait Reimu dans cette réalité alternative se rompit, elle se sentit chuter dans un vide sans fond, où dieu savait ce qui l’attendait …
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 5 Juin - 22:06

( ♫ ) Il faisait froid. Et sombre.
Un vent agressif frappait la peau et piquetait chaque parcelle exposée à l’air libre. Une odeur saline, nauséeuse, emplissait les rafales qui battaient le paysage. Le ciel était couvert de sombres nuages qui empêchaient le passage de tout rayon de lumière, et plongeaient cet endroit sous un halo de pénombre irréductible. A l’image de ce qu’il couvrait, le ciel lui-même était agité. Car secouant les embruns avec une force inquiétante, les vents faisaient vrombir la mer déchaînée qui s’abattait en écume verte et ruisselante sur le rivage.
Une plage de sable presque ocre, battue par l’eau malade et couverte de rides marines, où galets et carcasses de crabes jonchaient le sol ci et là. D’un côté, vers l’horizon, la limite floue qui séparait mer et ciel était interrompue par une vaste étendue qui se tenait comme une île lointaine, affichant ses flancs de falaise s’élevant comme sept sœurs contre les flots étrangers, des dizaines de kilomètres au-delà de la rive. De l’autre côté, le sable s’étendait jusqu’aux arbres d’un pays inconnu, où peut-être quelques constructions se cachaient, où quelques repères de pêcheurs se terraient à l’abri des regards. Quant au rivage lui-même, sa limite était sans cesse changée par le flux et le reflux des vagues, maculée d’algues et de cailloux charriés par le courant. Seule une embarcation primitive, ramenée loin de ce tumulte pour éviter qu’elle ne reparte sans ses passagers originels, constituait une trace civilisée dans ce paysage chaotique. Cependant, il n’était pas exempt de vie.
« … Tant de fougue et de férocité. Quel lacrimable accueil que celui d’un être que la rage a emporté. »
Se tenant sur le territoire désertique, trois silhouettes étaient visibles. Deux d’entre elles étaient debout, l’autre était couchée dans un sable où les traces dévastées d’un combat étaient visibles. Son sang s’infiltrait dans le sol, si bien qu’il était à peine visible autour de lui, mais le creux pourpre qui creusait sa poitrine ne pouvait laisser place à l’hésitation.
Devant le cadavre, un homme aux cheveux blonds très ébouriffés et oscillant entre le court et le mi-long se baissa. De sa cape volant au vent, il sortit une de ses mains et attrapa celles de sa victime pour les poser sur le trou béant de sa poitrine. Derrière lui, une femme aux longs cheveux noirs le regarda faire, frottant ses bras gelés sous sa tunique exempte de longues manches.
« Devrions-nous lui ériger sépulture, Merlin ? D’autres ennemis cachés pourraient nous préparer quelque attrapoire dans l’ombre … »
L’homme hocha négativement la tête. Quand il se releva … au creux de sa main, se tenait un étrange artefact. Présent depuis le début, lévitant au dessus de la poitrine du défunt, il s’agissait d’une sphère brillante aux contours incertains, entourée d’une aura verdâtre. Un grand et puissant pouvoir se concentrait, comme prisonnier à l’intérieur … Accompagné d’aussi terribles pulsions meurtrières. Merlin, de son nom, considéra la chose de son œil d’émeraude. Derrière lui, celle qui l’accompagnait frissonna.
« Nous ne pouvons demeurer ici !! Nous sommes en territoire inconnu, nous devons prestement trouver un refuge !
- Paix, Xanthie. Le danger est encore loin. Ce à quoi nous avons affaire est plus préoccupant.
- Quelle est cette chose ? »
L’homme se tourna vers son interlocutrice et lui présenta le pouvoir qu’il tenait entre ses doigts, arraché du thorax de l’adversaire déchu.
« J’ai moult raisons de croire qu’il s’agit de la cristallisation des Pouvoirs du Métal. En expiant, ce jouvenceau les a libérés de son corps. Quiconque posant la main sur cet héritage se verra octroyé les pouvoirs que nous avons guerroyés. Ils recèlent une quantité de frénésie à laquelle, rarement, nous avons été confrontés.
- Ainsi soit-il …? »
Xanthie s’approcha de la sphère, et la détailla à son tour. Analysant chaque composante magique qui l’imprégnait, elle ne put que rejoindre l’avis de son compagnon.
« … Tu es sans doute le plus à même de décider de son sort, Merlin … concéda-t-elle. Qu’allons-nous faire d’une telle chose ?
- Nous n’avons guère besoin d’un tel pouvoir. Bien au contraire, nous aurions toutes les chances de succomber à la folie qu’il renferme. Emporter cet artefact avec nous ne serait qu’attirer le mauvais œil sur notre périple.
- Tu suggères donc de nous en débarrasser ?
- Aussi loin s’étend mon savoir … Je me sais incapable de renvoyer au néant un pouvoir tel que cestui. Le détruire n’est pas dans mes cordes. Tu sais autant que moi que sa genèse remonte à des temps immémoriaux, et que le savoir relatif a été perdu à jamais. Il est presque providentiel que nous soyons tombés sur sa route …
- Alors, il ne demeure qu’une alternative. Il nous faut le sceller. »

L’homme hocha la tête. Les gouttelettes de sueur qui humectaient son front laissaient sous-entendre sa nervosité. Celle qui l’accompagnait semblait, à l’inverse, ferme et résolue. Elle le fixait de ses yeux bleu marine, assez sombres, l’incitant à prendre une décision.
« … Sceller une telle chose n’est pas aisé, finit par déclarer Merlin. Le seul moyen véritablement efficace serait de l’avaler, mais cela reviendrait à l’emporter avec nous. Nous ne pouvons soutenir un fardeau supplémentaire.
- Tu peux le faire d’une manière autre.
- Tout à fait, mais ce sceau ne saurait être pérenne. A moins de sacrifier la vie d’une personne, je ne pourrais garantir sa longévité ad vitam aeternam. Les pouvoirs du métal, que ce soit demain ou dans trois mille ans, finiraient inévitablement par être libérés…
- Nous n’avons guère le temps d’y réfléchir plus avant, Merlin. Il faut agir. Gardons ce pouvoir avec nous pour le moment, attendons de trouver quelque ennemi belliqueux, et nous pourrons en faire usage pour mettre en place un sceau parfait …
- J’ai une meilleure idée. Suis-moi. »
De son autre main, l’homme fouilla quelque chose sous l’ample manteau qui couvrait ses épaules et l’entièreté de son corps. Après un petit temps, il sortit de là quelque chose qui ressemblait à une boite de bois, dans laquelle il introduisit la sphère cabalistique pour l’y enfermer. Il se mit ensuite en marche, vers l’intérieur des terres, laissant derrière lui le cadavre apaisé de son défunt adversaire. Xanthie fut sur ses talons, et fouillant à son tour dans une sacoche qui se trouvait accrochée en bandoulière autour d’elle, elle commença à sortir plusieurs pierres précieuses. Sur le chemin, les deux compagnons discutèrent encore de multiples choses, et Merlin sélectionna deux émeraudes ainsi qu’une bande d’or. A l’issue du voyage, une demi-heure plus tard, les voici qui se trouvaient à la lisière de la forêt. L’homme aux cheveux blonds s’était accroupi au pied d’un arbre, et plaça la boite de bois entre ses racines. Elle avait été refermée par la bande d’or, et par un mécanisme inconnu, les deux émeraudes avaient été solidement fixées de part et d’autre du coffret.
« Ce sceau est assez dérisoire … commenta la jeune femme. Nous ne pouvons faire mieux que cela ?
- Il tiendra au moins un bon millénaire. Par la suite, il lui faudra bon heur pour subsister plus longtemps. Il est de toute façon destiné à être brisé …
- A quoi sert la deuxième émeraude ? Tu ne l’as pas usée pour renforcer le scellage. J’ai du mal à saisir l’enchantement que tu lui as conféré … »
L’enchanteur eut un petit sourire.
« … Détrompe-toi. Cette seconde gemme … comporte un enchantement capital pour ce qu’il se passera au-delà du scellage. J’ai grand espoir que cette tentative suffira à purifier ces pouvoirs déchus …
- Que veux-tu dire ?
- Si l’on ne peut ni détruire ni sceller ces pouvoirs à jamais … Alors, nous pouvons essayer de les purger des intentions malignes qui les rongent. Nous n’aurons alors plus à nous en soucier, pour les siècles à venir. »
Et sur ces mots, l’homme récita une longue incantation à voix basse. Concentré, Merlin fit apparaître une profonde lumière au creux de ses mains surplombant la boîte scellée, et sous son impulsion, enterra magiquement celle-ci sous les racines de l’arbre. Xanthie le regarda faire, perplexe, et se frotta de nouveau les bras. Le vent n’avait pas décru.
« Ce chêne fera une protection supplémentaire … comprit-elle. Mais une fois ses racines arrachées, seule l’émeraude de scellage et l’or qui consolide le coffret demeureront pour prévenir la libération de ce pouvoir … A quoi sert le dernier enchantement ?
- C’est très simple. Une fois que les pouvoirs du métal auront passé des centaines d’années sans être usés, les viles intentions qui les régissent s’affaibliront. Il ne restera alors plus qu’à une personne de cœur noble de les porter en son être, afin de combattre les restes de cette rage tapie, et de les exorciser. Les pouvoirs du métal ne représenteront alors plus une menace.
- Et cette seconde émeraude servira donc à choisir la personne qui sera en charge de cette mission. »
Merlin se releva, souriant paisiblement. Il regarda longuement la terre qui bordait l’écorce radiculaire du chêne, constatant qu’aucune trace de la présence des pouvoirs du métal à cet endroit n’était visible. La cachette était parfaite. Il se tourna alors vers Xanthie, satisfait.
« Précisément. Et quand le temps aura raison du sceau que j’ai créé … Alors, les pouvoirs du métal reviendront de droit, à une personne de bienveillance et de compassion ! »
La jeune femme opina du chef, puis pressa rapidement son compagnon de quitter la zone. Maintenant que l’affaire était réglée … Les deux jeunes gens désertèrent les lieux, inquiets du danger qui les attendait dans l’ombre, désireux de trouver un refuge avant que la pluie ne commence à tomber …



Quand Merlin vainquit l’héritier des pouvoirs du métal, ceux-ci jaillirent de sa cage thoracique. Inquiet quant à l’avenir d’une telle puissance destructrice libre de dévastation dans le monde, l’enchanteur prit alors le parti de sceller ces pouvoirs. Aidé de sa partenaire, il les enfouit sous la terre, les bardant d’enchantements protecteurs. Mais cette protection n’aurait su subsister éternellement dans le temps, aussi ajouta-t-il un autre enchantement pour s’assurer que les choses rentreraient dans l’ordre. Merlin lui-même décida qu’une personne hériterait de ce fragment, une fois le sceau brisé, et les intentions malveillantes qu’ils emprisonnaient affaiblies. Afin de purifier cette puissance ancestrale, celle-ci reviendra alors à une personne au cœur pur, digne d’expier tous les péchés qu’elle emporte …

Les pupilles de Reimu se dilatèrent progressivement. Jusqu’à présent, tout ce que sa vue lui laissait voir n’était qu’une vaste étendue de blanc aveuglante, mais ce voile commençait à se lever. Un peu sonnée, la prêtresse dut attendre de revenir à ses sens pour comprendre ce qu’il se passait. Quand sa vision redevint normale, les lettres blanchâtres du texte qui lui faisait face furent les premières choses qu’elle aperçut. Cependant, elle comprit assez vite qu’elle n’avait plus véritablement besoin de les lire … Car ce qu’elle avait vu suffisait amplement à comprendre tout ce qu’elle avait besoin de savoir.
Confuse, elle jeta des regards perdus autour d’elle. Tout était redevenu comme avant. De nouveau dans le cimetière de la connaissance, Reimu se sentait vivante, et bien ancrée dans la réalité. Quant au bloc à la face détruite par le temps, devant lequel elle avait été amenée juste avant le début de l’ordalie … Il avait été parfaitement restauré dans son état d’origine. Ou plutôt, il n’avait jamais été véritablement détruit. Ceci n’avait été … qu’une simple illusion.
A la gauche de Reimu, le tintement des grelots retentit.
« Cela te convient-il, prêtresse Hakurei ? »
Elle tourna la tête vers Hazaya. Celle-ci avait de nouveau son bandeau autour des orbites … Et il ne subsistait aucune trace du combat qui s’était déroulé précédemment, dans un ailleurs inconnu et incompréhensible. L’Incarnation de la Connaissance portait toujours son chapeau, et aucune trace de sang n’était présente sur sa tenue. Seul son sourire déchiré, d’ordinaire si agaçant, s’était évanoui au profit d’une expression plus digne et effacée. Par ailleurs, Reimu réalisa un autre détail qui soulagea une fois de plus son cœur.
Son bâton de miko, bien présent dans sa main droite, était parfaitement intact.
« C’est … très surprenant, admit-elle. Je me serais attendue à tout … Sauf à cela …
- La magicienne aux cheveux violets vous avait prévenus. Pour autant que je suis l’Incarnation de la connaissance, je peux pourtant te l’affirmer. Tout ce que cette vision t’a montré s’est réellement passé …
- Qui était vraiment ce Merlin ? interrogea la jeune fille. J’ai assez souvent entendu son nom, mais je n’ai jamais véritablement su qui il était. Et cette femme, qui l’accompagnait …?
- Ceci est le sujet d’une autre histoire, Hakurei Reimu. Il arrive que parfois, les chemins des hommes convergent et établissent des liens. Mais tu dois continuer à suivre celui de ton cher et tendre. La route tracée par Aragon Merlin est bien trop longue pour que tu le rattrapes, et tu ne ferais que t’égarer loin de ce qui est vraiment important pour toi. »
La miko opina du chef. Cet étrange personnage qui n’avait cessé de revenir dans ces écrits l’avait intriguée, plus encore que celui qui avait laissé tous ces messages à travers la pierre. Ce Merlin savait beaucoup de choses, et sans lui, nul doute que la destinée de Luke aurait été bien différente. Comme Hazaya avait sans nul doute compris le fil de ses pensées, elle reprit la parole.
« Quoi qu’il en fût, le sceau de fortune créé par ce personnage a tenu beaucoup plus longtemps qu’il ne l’escomptait. Ce fut quinze siècles après sa mise en place qu’accidentellement, une machine creusa à l’endroit où se trouvait la boîte contenant les pouvoirs du fer, et fit voler le sceau en éclats. Au même instant, un être répondant aux critères de l’enchantement de Merlin vint au monde. Ainsi, naturellement … les pouvoirs du fer nouvellement libérés migrèrent vers celui que l’émeraude avait désigné comme leur nouveau manieur. Un nourrisson né depuis à peine quelques minutes …
- Luke n’avait jamais rien demandé. Ce fut pourtant à son tour d’endosser le poids d’un tel fardeau. Merlin avait-il réfléchi aux pénibles conséquences que cela aurait sur sa vie future ? »
Hazaya haussa les épaules.
« Sans doute pas. Mais c’est ce qu’il a jugé de meilleur à faire pour l’avenir du monde. Que Yakumo Luke le veuille ou non, il est l’élu indirectement désigné par l’Enchanteur pour purifier les pouvoirs du fer et protéger ses semblables de leur puissance destructrice. Mission qu’il a péniblement menée tout au long de son existence … Et qu’il a finalement accomplie, à l’instant même où il posait les pieds sur les landes verdoyantes de Gensokyo.
- Alors, cela signifie … Que toute sa vie, Luke a dû fuir tout ce qui était cher pour lui, connaître la faim et le froid, endurer la culpabilité et l’abandon … Tout ça, pour atteindre Gensokyo et neutraliser une force impie qu’il n’avait jamais demandé à combattre ?
- Oui. C’est à peu près cela. »

Le visage de la prêtresse se renfrogna. De toute évidence, elle n’était pas foncièrement heureuse de cette nouvelle. Elle fit craquer quelques articulations sur son corps, chacun de ses membres commençant à s’engourdir avec la fatigue et la fraîcheur de la nuit. La fossoyeuse, elle, restait calme et même flegmatique. Elle ne faisait plus la maligne du tout, considérant si c’était possible Reimu avec un simple respect qu’aurait un interlocuteur normal. Et elle avait fini de se terrer sous mystères et énigmes, la prêtresse ayant dorénavant triomphé de toutes ses épreuves …
« C’est Merlin lui-même qui a damné Luke de cette malédiction, déclara la jeune fille avec mécontentement. Je ne sais pas à quoi il pensait au moment d’élaborer ce sceau, mais en faisant cela, il a détruit la vie originelle de mon ami, avant même sa naissance.
- Apaise-toi, prêtresse … tempéra l’incarnation. Contrairement à moi, Merlin ne pouvait savoir que le monde changerait ainsi. Il n’aurait jamais pu prédire que la magie disparaîtrait du monde extérieur, et quelles conséquences cataclysmiques cela aurait sur la vie de l’héritier des pouvoirs du fer. Si Luke était né dans un environnement similaire au tien, rien de tout ceci ne serait arrivé.
- Mais rien de tout ceci ne serait arrivé non plus si Merlin avait fait autrement … »
Hazaya eut un sourire goguenard. On était cependant bien loin du malsain et glaçant qu’était le rictus qui avait tant effrayé Reimu précédemment.
« Peut-être, oui. Mais cela signifie aussi que tu ne l’aurais jamais connu, prêtresse !
- C’est … Peut-être vrai. Mais je ne désire que le bonheur de Luke. Même si cela voulait dire que je devais renoncer à lui … Je ferais n’importe quoi pour qu’il soit heureux. »
L’Incarnation ouvrit la bouche, en une interjection silencieuse. Visiblement, ce que la prêtresse venait de dire l’avait prise au dépourvu. Elle finit par se reprendre, et eut un nouveau rire, moqueur et malicieux.
« … Quelle belle preuve d’amour. Tu as donc toujours cette tendance à vouloir te sacrifier pour tout et n’importe quoi, Hakurei Reimu. Au fond, tu n’as jamais vraiment changé …
- Ce n’est pas vrai. Depuis que Luke m’a sauvé la vie, je compte bien prendre soin au maximum de cette chance qu’il m’a donnée. Même si je dois mourir d’un cancer dans trente ans …
- Oublie ça, plutôt. Mais je me demande, serais-tu vraiment prête à le laisser partir si ça le rendait heureux … Dans les bras d’une autre femme que toi ? »
Reimu rougit et fronça les sourcils. Hazaya, elle, semblait particulièrement maligne de la pique qu’elle lui avait envoyée. En plein cœur. En réponse brute, la prêtresse poussa un soupir gêné et agacé en même temps.
« C’est fini, les questions désobligeantes ? fit-elle avec exaspération. Tout ça ne te concerne pas. Et je pense qu’on a perdu plus qu’assez de temps à chercher ces réponses … Luke souffre toujours à l’heure actuelle, et je suis pressée ! »
L’incarnation ricana, avant d’opiner. Elle se remit alors en mouvement, laissant derrière elle le cube soutenant la dernière page de l’histoire antique des pouvoirs du fer. La jeune miko la suivit promptement, non sans quelque frustration, impatiente de parvenir à son but. Et à mesure qu’elles progressaient vers le cœur du cimetière … Son cœur battait de plus en plus fort dans sa poitrine.

Elles marchèrent encore un petit moment.
Le temps continuait de s’égrainer, stressant Reimu un tant soit peu. Elle ignorait totalement quelle heure il était, mais elle craignait avoir déjà dépassé le temps limite donné par le docteur Yagokoro. Et dire qu’elle devait encore faire le chemin du retour … Si elle arrivait trop tard, tout ce qu’elle avait récolté ici ne lui aurait servi à rien. Hazaya ne marchait pas spécialement lentement, mais le cimetière semblait vaste et elles n’atteindraient pas son centre si facilement. Globalement l’Incarnation de la Connaissance marchait en ligne droite, bifurquant parfois pour tourner aussitôt dans la direction opposée afin de continuer la progression centripète. Silencieuse, Reimu la suivait en jetant des regards inquiets à cette masse d’information infinie qui les submergeait. C’était la seule chose qu’elle avait trouvée pour noyer son angoisse du temps …
Dans cette ville fantôme aux maisons pleines, les deux femmes traversèrent des artères, des ruelles, des places et autres allées. Parfois un corbeau croassait parmi les arbres morts qui peuplaient cet endroit où peu de choses étaient encore en vie. Plus elles avançaient, et plus la lumière éthérée qui éclairait les environs s’intensifiait. Bien que cela restait faible …
Et enfin, Hazaya bifurqua pour la dernière fois.
« Bienvenue … dans l’œil du cyclone. »
Confuse par cette étrange phrase, Reimu rejoignit sa guide et déboucha dans une vaste place circulaire. Ici, les cubes étaient rigoureusement placés dans un cercle de près de cinquante mètres de diamètre, délimitant une aire couverte de terre battue. Mais, également, en plein centre de celle-ci … Une vaste mare large d’au moins la moitié. Une odeur désagréable, nauséabonde et rappelant celle des marais traversés, provenait de celle-ci. Cependant, ce n’était pas ce qu’il y avait de plus intéressant.
C’était le petit soleil aveuglant, brillant d’un éclat blanc à l’aura bleutée, qui flottait indolemment à un mètre au dessus de la surface tranquille. Il faisait sans doute la taille d’un poing, mais Reimu ne put en être certaine : elle en détourna le regard précipitamment, massant ses yeux douloureux. Imperceptiblement, elle sentit que quelque chose était louche. Cette drôle d’étoile … C’était sans doute elle qui était responsable de la faible lumière dans le cimetière de la connaissance, suppléant au faible apport de la lune. Mais Reimu était sûre que cela ne s’arrêtait pas là.
« … Qu’est-ce que c’est ? s’enquit-elle en regardant ailleurs. »
Hazaya ne répondit pas tout de suite. Elle eut un petit rire narquois, puis se tourna vers son interlocutrice après un court silence.
« Ceci est la manifestation d’un pouvoir très ancien. Son apparition date de peu de temps après la création de ce cimetière. Il s’agit de ce que les mortels appellent … l’Arcane d’Omission.
- Un … Un arcane ?… »
Soudain, Reimu se souvint de quelque chose. Cela remontait à … une année, environ. Ce mot ne lui était pas inconnu. Marisa lui en avait parlé, et plus que ça, elle s’était déjà battue contre quelque chose de semblable. C’était quelque chose que seuls les mages connaissaient véritablement. Nul doute que si la sorcière avait été présente, elle aurait immédiatement su de quoi il s’était agi.
« Sa présence dans les Marais de l’Amnésie n’a pas été décidée par qui que ce soit, continua l’incarnation. En vérité … C’est la proximité de toutes les informations concernant les arcanes, et surtout lui à proprement parler, qui est responsable de son apparition au cœur des marais. Il concentre une quantité d’énergie magique phénoménale en son sein. Ne pas le regarder directement est un geste avisé. »

Reimu hocha la tête, ne regardant toujours pas l’artefact. Elle remarqua cependant que … C’était de lui, qu’émanaient toutes ces étranges volutes éthérées qui parcouraient l’air au dessus du cimetière. Ces feux follets prenaient naissance de l’arcane … Mais la jeune fille restait confuse.
« … Tu veux dire … Que ce cimetière contient des informations relatives aux arcanes ?
- Exact. Même plus que cela, c’est presque tout le savoir relatif à ces arts interdits qui est consigné sur ces pierres. Tenkô no Kosen était l’unique mage capable de les maîtriser pleinement, sans subir les effets secondaires réputés inévitables de leur usage.
- Mais alors … C’est ici … C’est ici qu’Impera a trouvé tout ce qu’elle a écrit dans son grimoire ?! »
Hazaya eut un rire plus long et amusé que le précédent. Toisant Reimu de son bandage occlusif, elle forma un simulacre de son sourire malsain, et lui répondit sans lui faire plus attendre.
« Presque, oui. Même si elle a dû compléter et restaurer quelques informations manquantes. Tenkô no Kosen a vécu à l’époque où les Arts Maudits ont été condamnés. Si ce cimetière a été fondé … C’était pour laisser une trace unique, dans le monde, de certains de ces arts qui ont fait l’objet d’une damnatio memoriae. Ces écrits sont destinés à des mages talentueux, dignes de comprendre les tenants et aboutissant de ces lettres gravées dans la roche, dans l’espoir qu’un jour, quelqu’un en fera bon usage. »
Maintenant que Reimu regardait plus attentivement … Tous les écrits qui ornaient les murs des blocs granitiques ne traitaient que de magie et de concepts qu’elle n’arrivait à comprendre qu’à grand-peine. Tout ce qui était écrit dans cette aire concernait les arcanes maudits, et la manière d’en faire usage … C’était donc cela …
« … Des mages talentueux, oui, reprit-elle d’un air blasé. Des mages comme Impera, je suppose. C’était donc elle qui avait vaincu Sylvia avant moi …
- Tout à fait. Son passage remonte à un ou deux ans. Tout comme toi, elle également a passé l’Ordalie de la Connaissance et en a triomphé. En échange de quoi … Je l’ai guidée dans ce cimetière, et lui ai fait accéder à chaque information qu’elle désirait.
- Tu lui as livré les informations relatives aux Arts Maudits ?! Es-tu complètement inconsciente ? Elle a failli précipiter Gensokyo tout entier dans le chaos, et c’est entièrement de ta faute !! »
L’irritation de la prêtresse, qui avait grimpé à mesure de la discussion, commençait à se manifester aussi bien sur son visage que dans son intonation. Elle ferma même le poing et le leva, fusillant Hazaya du regard. La fossoyeuse resta néanmoins parfaitement calme, et se contenta de hausser les épaules, un sourire nonchalant accroché sous le nez. Et ce fut avec tout autant de désinvolture qu’elle rétorqua.
« Et alors ? Je savais que de toute façon, toi et tes compagnons étiez destinés à la vaincre. Son plan était voué à l’échec. De plus, en tant qu’Incarnation et rouage de ce monde … Je ne suis pas censée pouvoir agir sur le monde. Il était de la destinée d’Atropos Impera d’écrire le livre des Arts Maudits, de se faire contrôler par celui-ci, et d’être défaite par une prêtresse, une magicienne, et un manieur de fer. Les véritables acteurs de cette histoire, c’est vous, ses personnages. Pas moi, l’encre qui l’écrit.
- Hm. Si tu le dis. »

La prêtresse prit une profonde inspiration, faisant passer son énervement passager et reprenant quelques forces. Avec le recul, elle commençait à se demander par quel miracle elle tenait encore debout. Ni son corps, ni son esprit ne tenaient encore la route. Elle avait un besoin urgent de repos, mais elle ne pouvait pas encore y céder. Hazaya s’éclaircit la gorge, et se mit à faire quelques pas devant elle, aidée par le tintement des grelots surplombant le manche de son sceptre.
« En parlant de la mage noire, il est possible de comparer ce qu’il s’est passé avec son grimoire et l’arcane d’omission ici présent. Te souviens-tu ? Yakumo Yukari avait dit que du fait de la forte concentration d’Arts Maudits dans ses pages, le livre avait développé une conscience qui lui était propre.
- C’est vrai, je m’en rappelle …
- Ici, c’est un peu la même chose. Du fait de la concentration des informations qui lui sont relatives, l’arcane d’omission s’est en quelques sortes incarné dans le monde physique. Ses pouvoirs sont proches des miens, et ce pour une excellente raison.
- Vous êtes … La créatrice de cet art ?
- Presque ! A la vérité, il s’agit d’un fragment de mon propre pouvoir. »
Elle bomba un peu le torse, presque fière. Reimu la regardait d’un air indifférent, mais n’en écoutait pas moins.
« Nous autres incarnations avons laissé, aux mortels et aux immortels, le pouvoir de modeler le monde comme nous-mêmes sommes capables de le faire. Ce pouvoir n’est nul autre que les arcanes. Et celui-ci, en plein cœur des marais, a la singulière particularité de pouvoir entrer dans la mémoire des vivants, de la lire, et même de la modifier. Il peut même supprimer les souvenirs … »
Et là, un éclair traversa l’esprit de la prêtresse. Aussitôt, elle comprit où la fossoyeuse avait essayé de la mener depuis le début. C’était clair et limpide, comme du cristal … Et certains mots de Sylvia lui revinrent en tête, trouvant leur explication, au beau milieu de cette nuit noire où tout ce que l’on voyait jusque naguère n’était que mystère et faux-semblants.
« … C’est donc ça … Si tout le monde oublie ce qu’il y a vécu en quittant les Marais de l’Amnésie … C’est du fait de l’action de cet arcane ?! »
Un grand sourire orna les lèvres de l’incarnation, et elle hocha la tête positivement.
« Précisément, jeune fille. Les marais portent leur nom depuis l’apparition de l’arcane d’omission au centre du cimetière. Et c’est aussi depuis cette époque … Que la fleur Dobyô a commencé à pousser dans la mare qui l’entoure. »
Aussitôt, Reimu renvoya son regard vers le centre de la grande flaque. Elle évita tout de même de regarder le petit soleil, et mit sa main en protection ainsi que plissa les yeux. Là, baignés dans la lumière … Nul doute, elle les voyait dans le reflet de l’eau … Elles étaient là.
Deux tiges épaisses jaillissaient des eaux, pourvues de feuilles aux bords en dents de scie, garnies de grands pétales semblables à ceux d’une tulipe au sommet. A leur vue, le cœur de la prêtresse fit un bond dans sa poitrine. Et l’incarnation poussa un soupir qui semblait presque rassuré.
« Je suis heureuse que personne ne les a prises avant toi, déclara-t-elle. Dans une autre vie, tu n’as pas eu la même chance. Laisses-en quand même une, sait-on jamais si quelqu’un d’autre devait en avoir besoin … »
La prêtresse hocha la tête. Et, sans rien ajouter de plus, laissa ses pieds quitter la terre. Hazaya ne put la voir prendre quelques centimètres d’altitude, avant d’avancer droit vers l’arcane d’omission, survolant la surface calme des eaux avec la ferme intention de déraciner l’une des précieuses fleurs qui poussaient dans le bassin croupi. L’incarnation eut une mimique malicieuse, puis mit l’une de ses mains en porte-voix, avant de faire son ultime déclaration à l’intention de celle qui l’avait vaincue haut la main …
« Adieu, Hakurei Reimu ! Si le destin nous l’accorde, peut-être nous reverrons-nous un jour !! D’ici là, prends soin de toi, ainsi que de l’être qui t’es cher … Et surtout, n’oublie pas de quitter ces marais avec tout ce que tu as appris aujourd’hui ! »
Et ainsi, après avoir lancé ses dernières phrases à la jeune fille d’un ton enjoué, l’Incarnation de la Connaissance tourna les talons et prit congé. Elle s’évanouit très vite dans l’obscurité des lieux, alors que les doigts de Reimu empoignaient la tige ferme d’une des fleurs Dobyô. Hazaya disparut sans laisser de trace, tandis que la prêtresse déracinait son dû, et s’éloignait aussi vite que possible de l’arcane d’omission qui rayonnait plus fort que jamais …
L’aventure était terminée. Après près de quatre heures longues et interminables de péripéties dans les Marais de l’Amnésie, la prêtresse avait enfin réussi à mettre la main sur ce qu’elle cherchait si désespérément. Le temps pressait … Mais avant de déguerpir … Reimu devait faire une dernière petite chose. Quelque chose qui ne lui prendrait que cinq minutes. De retour sur la rive, la jeune fille posa la solide fleur fraîchement cueillie sur le sol, et fouina dans sa tenue en loques pour en extirper deux objets. A la lumière de l’arcane et de la lune, Reimu s’affaira à accomplir la dernière tâche qu’elle devait faire à l’intérieur des marais. Pressée par son retard, elle s’y attela aussi vite qu’elle put, luttant contre la fatigue et le sommeil qui n’avaient de cesse de la harceler …

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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Sam 20 Juin - 13:03

Le fond de l’air était humide. Et il faisait sombre … La lune n’était pas suffisante pour bien éclairer. Malgré cela, Reimu pouvait voir devant elle. Et une seule, et unique question lui vint à l’esprit.
« … Qu’est-ce que je fais là ? »
Elle ravala sa salive, et regarda son corps. Elle avait mal partout …! Elle se sentait au bout du rouleau, à un stade de fatigue tellement avancé qu’elle ne savait pas ce qui la faisait encore tenir debout. Bien que, pour le coup, c’était dans les airs qu’elle se tenait.
Inquiète et incompréhensive, elle tâcha d’ignorer les nombreuses blessures qui parcouraient son corps et regarda partout autour d’elle. Elle volait au dessus d’une immense plaine, et elle voyait encore la Montagne de la Foi là d’où elle était. Et bizarrement … Quelque chose clochait. Dans sa tête, elle n’avait aucun souvenir entre le moment où elle était arrivée à cet endroit, quand il faisait encore jour, et maintenant. Aucun souvenir … Excepté un seul.
Celui où, dans un état second, elle avait vu sa mère venir lui parler alors qu’elle était passée toute proche de la mort.
« … Les marais … Je ne les ai pas trouvés …? »
Cherchant dans sa mémoire révolue, elle se remémora ce qu’elle devait faire. Quand sa mission lui revint en tête, elle sentit un coup de stress monter en sa tête et frissonna. Ce fut à ce moment précis que son regard loucha sur un détail de sa tenue qu’elle avait jusqu’à présent négligé.
Sur sa manche droite, qui était dans un sale état … Quelques mots étaient écrits. Cela semblait avoir été fait au crayon de bois, et Reimu … reconnut même sa propre écriture. Mais elle n’avait aucune idée de quand elle avait pu écrire un tel message.
Si me pose des questions, fouiller dans la poche intérieure.
Dubitative, Reimu ne sut que trop en penser. D’autant plus qu’elle sentait que la poche en question, qui contenait la plupart de ce qu’elle emportait lorsqu’elle partait du temple, était beaucoup plus remplie que d’ordinaire. Elle opta finalement pour plonger la main dans cette poche, et en extirper ce qu’il s’y trouvait.
A la sortie, sa main s’était refermée sur la tige pliée d’une grande fleur, ainsi que deux feuilles de papier où de longues phrases étaient écrites au crayon de bois.
« … Mais … Mais c’est …!! »
Et d’un coup … Ce fut la révélation.
Reimu baissa la tête. Sous ses pieds … Une vaste forêt d’arbres noueux, entrecoupés de mares d’eau stagnante pestilentielle, s’étendait dans le paysage à des kilomètres à la ronde. Elle volait plusieurs dizaines de mètres au-dessus. De nombreux souvenirs lui revinrent, tous liés à cet endroit. Et, par-dessus tout … Au fait qu’elle l’avait trouvée.
La Fleur Dobyô était entre ses mains. Et plus encore. Sur ces feuilles de papier, où un résumé grossier de ce qu’elle avait vécu dans les marais était écrit, des informations très intéressantes avaient été consignées. A la lecture de ces mots, le maléfice amnésiant qui englobait les marais s’était dissipé pour ce moment au moins, et elle avait de nouveau conscience de ce qu’elle devait faire.
« Rentrons à l’Eientei … Le plus vite possible !! »
Elle était à bout de forces. Elle n’avait pas récupéré toute sa mémoire, elle ne savait déjà plus exactement en quoi avait consisté l’Ordalie de la Connaissance … Mais tous les souvenirs des combats qu’elle avait menés dans le cimetière, son état de fatigue alarmant et tout ce qui l’accablait lui revinrent, lui donnant un coup de fouet. C’était le bout de la course.
La prêtresse rangea ces affaires dans sa tenue, et fit enfler sa cage thoracique. Puis, d’un seul coup, elle concentra toute sa puissance dans son vol. La jeune fille perfora l’air à toute vitesse, ignorant royalement les sonnettes alarmes de son corps qui lui hurlaient qu’une telle opération n’était pas possible. Décrivant un trajet rectiligne et majestueux dans le ciel nocturne, Reimu fonça droit vers sa destination, la rage au ventre et le cœur vibrant.
« J’arrive, Luke … Tiens encore un peu plus longtemps !! »
 
Cette nuit, Reisen était de garde.
Il n’y avait généralement pas de blessé grave, à l’Eientei. Les blessures et maladies qui devaient être traitées étaient le plus souvent bénignes. Quelques rares cas de cancers et autres affections inévitables se déclaraient parfois, mais globalement, la population de Gensokyo ne mourrait pas jeune. Ou si elle mourrait … C’était trop loin de l’hôpital pour avoir une chance de survie.
La lapine était adossée à un mur, dans le vaste vestibule d’entrée de l’Eientei. On aurait presque pu le qualifier de hall. En cette heure tardive, nul n’occupait les bancs qui siégeaient au bas des murs décorés. Plus personne ne circulait, même. La plupart des ouvrières devaient dormir, bien qu’aucun couvre-feu n’était effectif au sein du bâtiment. C’était donc seule que l’étudiante en médecine assurait la surveillance des lieux, en l’attente d’un éventuel patient dans le besoin, ou d’une autre personne. Après tout … Eirin attendait quelqu’un.
Minuit était déjà révolu. La lapine faisait parfois des allers et retour pour tuer le temps, ou sortait des notes de sa poche pour réviser, dans l’obscurité de cette salle. Il n’y avait qu’une simple coupole émettant une lumière tamisée, au plafond, faisant office de veilleuse.
Tout était très calme, et Reisen aurait presque pu s’endormir si elle ne faisait pas attention. Alors quand les portes d’entrée s’ouvrirent soudainement avec fracas, provoquant un bruit si fort que tout l’Eientei aurait pu l’entendre, elle sursauta en glapissant tandis que son cœur se retournait.
« JE L’AI !! »
Le cri avait suivi le bruit des portes à battants qui avaient frappé contre les murs, alors qu’une silhouette rouge et blanche faisait irruption. Haletante sous la surprise, l’infirmière trotta aussitôt vers une Reimu essoufflée qui trébuchait et tombait à genoux en plein milieu de la pièce. Elle s’accroupit rapidement près d’elle.
« Reimu ?! s’exclama-t-elle, sous tension. Que … Que t’est-il arrivé ?!
- C’est … hahh … Rien du tout …!! J’ai … la fleur …! »
Les yeux de la lapine s’écarquillaient à mesure qu’elle décrivait les contusions et les ouvertures qui parsemaient la peau visible de la jeune fille. Il ne faisait pas très clair, mais même dans cette pénombre, Reisen parvenait à distinguer que son interlocutrice était extrêmement pâle … Presque autant que lors de l’épisode précédent, lorsque Luke avait été amené ici par Dondéo ! Mais cette fois, c’était encore pire. Reimu était hors d’haleine, blessée de partout, avait les vêtements en lambeaux. Et par-dessus tout, elle semblait complètement à bouts de force. Udonge n’était pas encore experte en la matière, mais d’un simple coup d’œil, elle pouvait presque deviner que cet état de fatigue était physiquement dangereux. Des gens morts d’épuisement … Elle en avait vus. Plusieurs fois.
Par réflexe, elle passa un bras sous les épaules de Reimu, et l’aida à se relever.
« Viens avec moi … Je t’emmène en salle de soins !
- N-… Non !! J’ai … perdu trop de temps ! La fleur, elle …
- Arrête ça ! coupa la lapine. Tu vas finir par te tuer ! Je donnerai ta fleur à Eirin immédiatement après t’avoir allongée quelque part, ne t’inquiète pas … On n’est plus à quelques minutes près ! Laisse-moi t’aider … »
Reimu n’eut plus la force de protester. Se tenir debout était encore un miracle, même avec l’aide de Reisen. Sa poitrine toute entière la brûlait, avide d’oxygène, et son cœur battait si fort qu’elle croyait que sa poitrine allait exploser. Elle avait volé au-dessus de Gensokyo à pleine puissance, sans s’arrêter ni faire la moindre pause … Pendant pas moins de vingt minutes. Elle n’avait pas pu faire plus vite …
L’étudiante récupéra la fleur que la prêtresse tenait péniblement dans une main, et la guida rapidement jusqu’aux portes d’un ascenseur. Une technologie quasiment exclusive, en la contrée des illusions, mais que Reimu connaissait tout de même. Elles montèrent d’un étage, et très rapidement, débouchèrent sur une pièce assez sombre où un futon siégeait au centre. Il y avait également un bureau avec des feuilles éparpillées, des armoires, et diverses autres choses que la prêtresse ne put détailler, et n’avait de toute manière pas envie de regarder. Elle se sentit tomber, puis le contact indolore du matelas s’installa dans son dos. Elle tourna la tête négligemment vers Reisen, qui bougea les lèvres puis tourna les talons, quittant la pièce vers la lumière du couloir. Alors qu’un silence brouillé par des sons organiques emplissait les tympans de la prêtresse, elle tendit négligemment les jambes pour mieux s’allonger et regarda le noir du plafond. Puis, tout fut noir.
Toute perception s’éteignit, et le corps inconscient de Reimu gît sans un bruit sur la couche muette.
 
« … Quelle pénible nuit. »
( ♫ ) Reisen bailla voluptueusement, cachant à peine sa fatigue derrière sa main. Eirin la regarda faire, sans émettre de commentaire. Elle griffonna quelque chose sur une feuille de papier, y apposa son sceau, et la fourra dans un dossier. Le nom de Hakurei Reimu était inscrit dessus.
« Il faudra un jour leur expliquer que cet endroit n’est pas leur résidence secondaire … se plaignit la lapine. Sur la lune, le budget de la santé était principalement utilisé dans la prévention primaire … Pourquoi ne pas faire pareil à Gensokyo …?
- Il n’y aurait aucun changement significatif, argua la doctoresse. La plupart des autochtones sont déjà très prudents par nature, du fait de la dangerosité des terres sauvages. La prévention à grande échelle n’impacterait en rien la santé publique des habitants de cette contrée.
- Oui … Ça ne m’empêchera pas de refaire l’éducation à la santé de cette prêtresse. »
Le docteur Yagokoro eut un petit rire, puis ouvrit un grand tiroir pour y ranger son dossier. Quand elle vivait sur la lune, tout était informatisé pour permettre une meilleure communication entre les différents services à travers les centres hospitaliers. Mais à Gensokyo, où elle était le seul vrai médecin compétent dans toutes les disciplines de la médecine, il n’y en avait nul besoin. C’était presque avec plaisir que la lunarienne était revenue au support papier, qui emplissait les commodes et les armoires de son bureau.
Sur un mur, l’une des pendules indiquait sept heures et quart.
« Elle a fait de son mieux pour sauver celui qui lui est cher. Tu ne peux pas lui en vouloir, Udonge. Les épreuves qu’elle a traversées ont dû être éprouvantes, et elle s’en est admirablement tirée.
- Sans doute. Mais j’ai juste peur que ces deux-là ne finissent par devenir des habitués de nos services …
- S’ils doivent revenir encore après, ils le feront. Et nous devrons être là pour les accueillir. Ne leur épargne pas un rappel à l’ordre, mais je te demanderai de ne pas émettre davantage de jugements de valeur.
- Compris. »
Comme fouettée par cette remontrance pourtant bienveillante, Reisen se redressa sur la chaise qu’elle occupait et ajusta son regard sur les gestes de sa tutrice. Eirin était passée à un nouveau dossier, bien qu’il avait été ouvert il y a quelques mois de cela déjà. Plusieurs feuilles volantes posées sur le bureau furent rangées à l’intérieur de l’enveloppe de papier, comportant biologie, comptes-rendus d’examens, récapitulatifs de traitements et observations diverses et variées. La doctoresse se mit à résumer tout cela consciencieusement sur une feuille à part, tandis que la lapine reprenait la parole.
« … La synthèse de l’antitoxine n’a pas posé problème ?
- Aucun, répondit le médecin. Il y avait assez de pistil pour faire une extraction efficace. Le dobyalex est un médicament tellement puissant qu’il pourrait presque être qualifié de miracle. Si seulement ses composants n’étaient pas si rares …
- Que se serait-il passé si vous n’aviez pas pu le synthétiser ? »
 
Prenant le temps de réfléchir à la question, Eirin releva son stylo bille et caressa sa lèvre inférieure avec le capuchon branché à son autre sommet. En médecine, rien n’était jamais vraiment certain, on ne raisonnait qu’en termes de probabilité. Reisen le savait pertinemment, mais elle savait aussi que même sans le dobyalex, son enseignante avait déjà prévu une stratégie de secours. Même dans une impasse thérapeutique, la lunarienne se révélait toujours surprenante, capable de trouver une échappatoire dans une situation qui semblait déjà perdue. Et la lapine aspirait à devenir un jour capable de tels exploits, à son tour.
« … Si l’on excepte la crise qui l’a pris de plein fouet cette nuit, Luke n’avait en fait que relativement peu de risques de mourir immédiatement. La paralysie des muscles respiratoires n’aurait pas eu le temps de s’installer, l’antibiothérapie et les antitoxines conventionnelles auraient pu le sauver. A moyen terme seulement.
- Les nerfs auraient été beaucoup trop endommagés, comprit la lapine. Cela aurait été irréversible.
- Pas seulement. Cette souche tétanique est … particulièrement résistante. En faisant une biologie, je me suis rendue compte que le bacille était passé dans la circulation systémique, en sporulant.
- Que … Quoi ?! Clostridium tetani peut vraiment faire ça ?
- Pas dans les cas courants. Mais comme je l’ai dit, cette souche est d’une agressivité inhabituelle. Pour demeurer autant de temps dans son corps et ne se réveiller que maintenant, puis évoluer si silencieusement avant le début des crises … C’est un véritable fléau. Le dobyalex est un médicament presque indispensable pour une rémission complète et durable.
- Il ne fait pas qu’un effet antidote ?
- Tout à fait. Non seulement il agit en tant qu’antitoxine, mais il a également une action sporicide. En l’associant aux antibiotiques comme le métronidazole, on obtient un pouvoir bactéricide spectaculaire. Et cela vaut également pour toutes les autres souches de clostridium ainsi que toutes les bactéries capables de sporuler. Dans quelques jours, le temps que le système immunitaire de monsieur Yakumo fasse le ménage, il sera presque entièrement guéri.
- Et il ne restera plus qu’à soigner les lésions musculaires bénignes provoquées par les crises d’opisthotonos … »
Ce terme décrivait les fameuses contractures incontrôlées provoquées par la maladie. Luke y avait été considérablement exposé … Confirmant les dires de son assistante et élève, le docteur Yagokoro hocha la tête et reposa le stylo sur le papier, recommençant à noter ses observations.
« … Et donc, sans le dobyalex ? reprit la lapine.
- Les choses auraient été très compliquées. Faire chuter le taux de tétanospasmine aurait été possible … Si Luke avait survécu à la nuit, il aurait peut-être eu une chance de s’en tirer pendant quelques temps. Les contractures auraient cessé, et si le système nerveux était resté partiellement fonctionnel, il aurait même pu se tenir debout et marcher de nouveau après quelques semaines, ou mois.
- … Mais cela n’aurait pas duré. »
Eirin eut une mine sombre, et s’arrêta d’écrire quelques secondes pour considérer la situation. Ce après quoi, elle reprit son activité, et répondit sans regarder son interlocutrice.
« En effet. Les spores libres dans la circulation sanguine auraient bien fini par trouver des sites anaérobies où elles auraient pu germer. Et, tel un cancer, elles auraient constitué des métastases ou des végétations que j’aurais été incapable de réséquer totalement. Et là … Même le dobyalex n’auraient rien pu faire pour éliminer toutes les bactéries et toxines. Son corps se serait fait ronger de l’intérieur.
- Où a-t-il bien pu se faire infecter par un germe pareil … pensa Reisen à haute voix.
- Je l’ignore. Mais le foyer infectieux primitif se localisait dans sa blessure dorsale. Je doute que le clostridium ait pu survivre à une telle température, mais entre le moment où la peau a été brûlée et celui où elle a cicatrisé, les portes étaient grandes ouvertes à toutes les infections. Il a dû être contaminé juste après cette rixe. »
La lapine hocha la tête. Dans tes les cas … Luke n’aurait pu survivre plus de quelques mois. C’était un constat assez triste … Le fait que Reimu revienne, à la limite de l’épuisement au beau milieu de la nuit, était peut-être encore acceptable à côté de cela. Toujours était-il que ceux deux-là avaient le chic pour se mettre dans de graves états.
Eirin ferma le dossier de Luke après avoir rempli d’autres fiches. Puis, elle décréta la fin de la nuit, et libéra Reisen. Heureuse que la veille se termine, l’étudiante quitta le bureau du docteur, et se dirigea automatiquement vers sa chambre située un étage plus haut. Elle avait grand besoin de repos, elle aussi.
 
Reimu se redressa subitement.
Dans sa poitrine, son cœur battait la chamade. Inquiète, elle regarda autour d’elle et ferma les yeux. Une avalanche de lumière avait déferlé sur sa vision, et un voile de couleurs négatives couvrit sa rétine. Quant elle revint à elle, elle put prendre conscience de la situation. Entre ce moment-là, et celui où tout avait viré au noir … Il n’y avait rien du tout.
Elle se frotta distraitement les paupières et regarda autour d’elle. Elle se trouvait dans … une chambre d’hôpital. Elle était assez différente de celles qui étaient dans le secteur des malades et blessés graves, à commencer par le fait qu’il y avait une fenêtre donnant sur l’extérieur. La décoration restait tout aussi spartiate, par contre.
Un contact désagréable au niveau de l’avant bras lui apprit qu’un tube de plastique lui entrait dans les veines. Relié à une poche de liquide située en haut d’une perche. Bien sûr, la jeune fille était dans un lit … Et quelqu’un avait même changé ses vêtements. Sa tenue en lambeaux, ainsi que tout ce qu’elle avaient contenu étaient disposés sur la commode à côté d’elle. A savoir ses Cartes d’Incantation, des feuilles de papier, un crayon de bois qu’elle avait emporté avant son départ de l’Eientei la veille, ainsi que quelques diverses choses telles que de vieux gâteaux de riz qu’elle avait emportés pour casser la croûte. Bien qu’ils n’aient jamais servi.
La prêtresse grogna et dégagea les couvertures. Elle s’attela aussitôt à défaire la barrière d’un côté de son lit, celle qui empêchait les patients d’en tomber lors de leur sommeil. Elle était vêtue exclusivement d’une chemise et d’un pantalon de toile, mais cela ne lui importait guère. Ramenant ses cheveux en bataille et libres du nœud qu’elle y faisait avec son habituel ruban, elle s’assit sur sa couche et mit ses pieds nus à terre. Elle enfila rapidement ses chaussons laissés dans un coin de la chambre, et prenant la perche roulante d’une main, sortit d’ici sans plus tarder.
C’était étrange. Il y avait quelques minutes, si elle se fiait à sa mémoire, il faisait encore nuit et elle était complètement à bout de forces. Mais maintenant, elle sentait de nouveau de l’énergie couler en elle, et il faisait bien clair. La nuit était passée en un clin d’œil … Et pourtant, tout ce qu’elle avait retenu des Marais de l’Amnésie – c’est-à-dire peu – était encore frais dans sa tête. De cela découlait une priorité, une seule. Et Reimu était déterminée, plus que qui que ce soit, à la satisfaire. Vêtue d’un pyjama d’hôpital ou non.
Les lapines qu’elle rencontra sur son chemin la regardèrent parfois avec des yeux apeurés, mais répondirent à toutes ses questions. Elles n’étaient pas compliquées, de toute façon. Reimu parvint très vite à l’endroit qu’elle recherchait, un service réservé aux patients grièvement atteints. Elle navigua rapidement de porte en porte, déambulant dans son ensemble blanc brodé de motifs bleus, et atteignit rapidement celle qui avait son attention. Et alors, avec une précaution qui tranchait avec sa démarche jusqu’ici presque patibulaire, elle ouvrit le battant.
Une douce lumière emplit la salle sombre. Avançant prudemment, Reimu parvint jusqu’au lit qui siégeait dans un coin isolé de la pièce. Quand elle y parvint … Le visage endormi et paisible de Luke lui apparut. Sa poitrine montait et descendait, signe incontestable que ses poumons étaient à l’œuvre. Lui aussi était branché à une intraveineuse, mais ses contentions avaient été retirées, et il n’y avait que les barrières qui étaient placées pour prévenir une éventuelle chute.
Sans s’en rendre compte, la prêtresse s’était mise à le regarder. Perdue dans la contemplation de son visage redevenu paisible, elle se prit même à avancer sa main libre et à la poser sur son torse. Le contact chaud de la poitrine de Luke fut accompagné du rythme régulier des battements de son cœur. Il semblait si calme … si inoffensif. Il faisait sombre ici, mais la vision du jeune homme semblait rendre toute chose plus belle, plus lumineuse. La prêtresse sentit ses lèvres s’étirer en un sourire. Puis … Elle fit glisser sa main sur la joue du garçon.
« … Désolée de t’avoir fait attendre. »
Et elle se pencha. Se baissant à son niveau, Reimu fit rencontrer le front de Luke avec ses lèvres. Lui offrant ce silencieux baiser, elle ne se sépara cependant pas de lui tout de suite, et laissa sa tête à proximité de la sienne. Toute proche … Ce fut non sans rougir qu’elle le regarda de près. Ce n’était pas arrivé souvent … Trop rarement, en réalité. Elle ne put soutenir cette vision trop longtemps, et finit par capituler en fermant les yeux. Elle ne quitta néanmoins pas tout de suite sa position, et au contraire, posa même son propre front sur celui qu’elle venait d’embrasser. Demeurant ainsi de longues secondes, précieuses et inoubliables, la jeune fille sentit le souffle de sa respiration se mettre à l’unisson avec celui de son partenaire endormi.
« … Je ne me cacherai plus, Luke. Plus jamais. J’ai tant à te raconter … Tant de choses à te dire … Et par-dessus tout, quand tu seras réveillé, je voudrais que tu écoutes … La parole de mon cœur … »
Il ne put lui répondre. Et elle ne put savoir s’il l’avait entendue. Et pourtant …
Le petit sourire qui étira les lèvres du jeune homme inconscient semblait vouloir vaincre ces deux affirmations …
 
« Quoi ?! ENCORE ? »
( ♫ ) La voix de Marisa porta tellement fort que les piles de papiers fourrées aux quatre coins de sa maison parurent sursauter. La jeune fille était jusqu’à peu affairée à la préparation de diverses expériences alchimiques, dont les composés chauffaient encore dans sa cuisine qui faisait aussi office de laboratoire. Mais elle avait été tirée de son activité par une visite incongrue.
« Une histoire de maladie … répondit une voix mystérieuse, et pas moins inquiète. Quelque chose de grave, visiblement. Le docteur Yagokoro s’est emmurée derrière le secret médical, je n’ai pu en apprendre davantage. »
La pendule que la sorcière avait achetée jadis à Kourindou indiquait désormais deux heures de l’après midi. Bien que cette dernière information n’était visible qu’en regardant dehors et en voyant la lumière du soleil. La jeune fille s’enquit de l’heure, puis essuya ses mains sur son tablier déjà tâché. Son chapeau était bien évidemment accroché dans le vestibule d’entrée, et c’était tête nue qu’elle s’adressait à son interlocutrice.
« Il va bien, au moins ?
- De ce que j’ai compris, ses jours ne seraient plus en danger. Il a juste besoin de rester alité encore un peu. Il n’y a pas de restriction particulière pour les visites, alors je pense qu’il serait heureux de recevoir de la vôtre …
- Un peu, oui. J’vais lui secouer les puces, ça le remettra plus rapidement sur pattes. Juste le temps de finir mes conneries … »
Yukari Yakumo porta une main à son menton et eut un petit rire. Marisa ne manquait jamais de peps, que les nouvelles soient bonnes ou mauvaises. La youkai des barrières avait sans doute joué le rôle d’oiseau de malheur, mais il valait sans doute mieux ça plutôt que la sorcière apprenne ces sombres nouvelles trop tard.
La femme au parasol avait appris pour Luke très rapidement après l’incident, au matin même qui suivait son hospitalisation. Constatant l’absence du jeune homme chez lui ainsi que de la prêtresse Hakurei au temple, elle avait mené une petite enquête et avait fini par remonter à l’Eientei. C’était là-bas que, non sans surprise, elle avait pris connaissance de ce sinistre événement. Le docteur l’avait plus ou moins rassurée, mais la maladie exacte qui accablait le manieur de fer était restée sous silence.
Yukari ouvrit une faille temporelle horizontale du bout des doigts, devant elle, et y passa les jambes. La moitié supérieure de son corps dépassait encore quand Marisa était retournée dans la cuisine, arrêtant les feux qui faisaient chauffer les flacons de produits divers. Elle mit une main en porte-voix.
« Reimu sera certainement déjà là-bas. Vous n’aurez pas l’exclusivité du patient !
- Ah, pas étonnant, tiens ! répondit la voix de la sorcière depuis l’autre pièce. Elle doit être morte d’inquiétude, la pauvre. Ça fera deux fois plus de puces à secouer.
- Huhuhu, soyez tendre avec eux. Ils sont sans doute épuisés. Je leur rendrai visite plus tard, pour ma part, alors ne traînez pas trop … »
Sur ce, elle referma sa faille après avoir disparu de tout champ de vision. De son côté, Marisa s’activait à tout ranger et interrompre, pour pouvoir se rendre à l’Eientei l’esprit tranquille.
Il ne manquerait plus que tout explose !
 
Il faisait clair, aujourd’hui. L’été arrivant, la chaleur revenait et aucun nuage n’était présent pour ralentir son arrivée sur Gensokyo. Le soleil au zénith aurait donné bien des coups à Marisa si elle n’était pas vêtue de son chapeau, qui faisait une protection parfaite pour la garder de ces brûlures. Filant dans le vent, juchée sur son balai, la jeune sorcière engloutit le trajet qui séparait sa maison de l’hôpital dans la forêt des bambous. Avec tout ça, elle se posait encore une grande question. Qu’est-ce qu’un établissement pareil foutait perdu au beau milieu de nulle part, hors d’atteinte de ceux qui en avaient besoin ?
Il était deux heures et quart quand elle se posa sur le sol de la cour intérieure de l’Eientei. Comme d’ordinaire, les lapines étaient visibles ça et là, occupées à entretenir les lieux ou cultiver le potager. De vraies petites ouvrières, pensa distraitement la sorcière en marchant le long du chemin qui menait à l’établissement. Comme le soleil était haut dans le ciel, les bambous ne projetaient pas d’ombre trop importante sur l’hôpital et ses environs, et tout était très clair. La jeune fille passa la double porte d’entrée laissée ouverte, sans doute pour aérer et rafraîchir un peu l’intérieur.
Yukari lui avait dit que Luke était tombé grièvement malade et avait dû être hospitalisé en urgence, la veille. Ça faisait froid dans le dos ; elle aurait très bien pu ne jamais le savoir.
« Pourquoi faut-il toujours que je sois la dernière informée … marmonna-t-elle péniblement. »
Elle croisa un petit groupe de personne et leur demanda la direction à suivre pour joindre le secteur hospitalier. Il lui fallut marcher encore un peu, son balai posé sur une épaule et son chapeau de sorcière suspendu à l’extrémité munie de la brosse, derrière elle. Progresser en demandant sa route n’était pas son fort, mais elle parvint tout de même à appliquer la technique et à se frayer un chemin jusqu’au service concerné. De là à demander la chambre de Luke … Ça allait être un tantinet plus difficile.
De ce qu’elle entendit, le docteur Yagokoro était en repos. C’était très rare qu’elle entende cela, mais elle supposait que tout le monde avait bien le droit de se poser de temps en temps. Malheureusement, Marisa ne connaissait pas bien l’intérieur de l’hôpital, et ce n’était pas à l’instinct qu’elle allait pouvoir retrouver son compagnon. Elle finit, par chance, par tomber sur une infirmière qui passait par là et qui la guida dans le secteur réservé au traitement des maladies graves.
« De ce que je sais, la maladie qui l’affecte n’est pas contagieuse, expliqua la jeune femme en regardant sa fiche de transmissions. Vous pouvez vous approcher de lui sans risque, mais faites attention à ne pas trop le stimuler. Il a besoin qu’on le laisse se reposer !
- Do ré mi fa sol, je connais la chanson ! bavarda la magicienne avant même que son interlocutrice ne finisse sa phrase. Je laisse tomber l’entrée fracassante. »
L’infirmière, un peu déboussolée, acquiesça avec nervosité avant de se retirer vers un autre lieu de travail. C’était vraiment une chance que Marisa l’avait croisée, car ce secteur était particulier : les chambres étaient à deux portes, l’une menant sur des couloirs extérieurs réservés aux visiteurs, l’autre donnant sur des galeries internes uniquement arpentées par le personnel hospitalier. En y repensant, la jeune fille se disait qu’il devait bien y avoir un accueil quelque part, mais elle avait tout sauf la patience de le chercher.
C’était devant la chambre vingt-neuf que la jeune fille avait été déposée. Il était écrit « isolement » dans un petit coin de la porte coulissante, décorée de motifs de bambous. D’un geste doux, la sorcière posa la main sur la poignée et ouvrit lentement la porte. A l’intérieur, une lumière tamisée mais suffisante pour éclairer la chambre avec visibilité l’accueillit. Son regard se dirigea instinctivement vers le lit, et avant même de faire un pas en avant, elle sentit un mouvement thoracique comprimer son cœur pendant quelques secondes. Cependant … Cette émotion n’était pas négative.
« … Oh. Oh, vous alors … »
( ♫ ) Elle émit un tssss amusé, et sentit un sourire apaisé étendre doucement ses lèvres. Ramenant son balai à elle, elle reprit son chapeau de sorcière et le mit contre sa poitrine. Sur le lit de la chambre, ses yeux assistaient à un spectacle aussi curieux qu’inattendu. Et sur le moment, elle se maudit de ne pas avoir emporté l’appareil photo qu’elle avait un jour piqué à Aya.
Luke était allongé sur le dos, les bras cachés sous les couvertures. Cela évitait à la vision d’apercevoir les tubulures qui plongeaient sans doute dans ses veines, depuis les poches d’intraveineuse suspendues aux perches d’un côté du lit. De l’autre côté, par contre … Reimu était présente, dans un pyjama d’hôpital assez ridicule, et les cheveux complètement libres. Cependant, la prêtresse n’avait pas l’occasion de remarquer son amie fraîchement arrivée, et encore moins de la saluer. Car …
… Elle était montée dans le lit, un bras couvrant le torse endormi du jeune homme, et une jambe pliée au-dessus des siennes. Allongée de côté, tête jouxtant la sienne, les deux jeunes gens dormaient paisiblement, avec le visage détendu et sans expression de ceux dont le sommeil était sans rêve. La seule chose qui les séparait était la couverture qui protégeait le garçon du froid. Et pourtant, Marisa aurait donné très cher pour inscrire cette vision au plus profond de sa rétine, en pyrogravure. Poussant un soupir, elle continua de les contempler, satisfaite et même attendrie …
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mar 21 Juil - 13:58

La sorcière attendit. Quinze minutes. Vingt-cinq minutes. Trente minutes.
Et puis, quand vint la trente-et-unième, elle en eut assez. Pensivement, elle attrapa son chapeau qui siégeait au bas de la chaise sur laquelle était posé son arrière-train. Elle regarda l’ample couvre-chef qui était capable de couvrir bien plus que sa tête, en le faisant distraitement tourner entre ses mains. Le chapeau pivota comme un vinyle sur un tourne-disque, fit plusieurs tours, prit de la vitesse et dansa avec l’énergie centrifuge, avant d’atteindre une vitesse approximative de cinq tours par secondes. Temps au bout duquel la main droite de Marisa était entrée dans la calotte du galurin, et le faisait tourner à grande vitesse au bout de son avant-bras … Avant de l’expédier comme un freesby en plein sur le duo de dormeurs étalé dans le lit.
« Marisaaaaaaaaaaaa !!! »
La sorcière explosa de rire et ne bougea pas de sa chaise. Bien que ce n’était pas l’envie qui lui manquait, Reimu ne pouvait pas se permettre de poursuivre son amie hilare : Luke était juste en dessous d’elle et dormait encore. Elle préférait ne pas décoller en trombe ou s’éjecter du lit pour coller une tarte à la polissonne qui avait fait entrer en collision un disque olympique de tissu avec sa boîte crânienne. Au lieu de ça, la prêtresse se dégagea du matelas avec plus ou moins de douceur et gifla Marisa du regard. Le fou rire décrut lentement alors qu’elle peinait à reprendre son sérieux.
« Il parait qu’il ne doit pas être trop stimulé ! signala-t-elle avec un grand sourire. Vu comme tu le tenais, j’crois que t’as juste fait monter son …
- Tais-toi !! invectiva la jeune miko. Espèce de givrée … Qu’est-ce que tu fais là d’abord ?! »
La blonde esquiva habilement le coup de chapeau que son amie lui adressait comme une batte de baseball. Sur ce coup, elle avait été obligée de se lever. Nul doute que Reimu était assez furibonde, plus parce qu’elle avait été dérangée dans un bon moment que parce que la magicienne s’y était introduite.
« Je m’informe ! expliqua la sorcière. V’là que je tourne le dos pendant deux secondes, et quand je reviens, tout part en vrille ! Pourquoi est-ce qu’il faut que j’attende que ce soit une vieille peau venue de la nuit des temps et qu’on voit une fois par siècle qui vienne me prévenir de la situation ?
- Peut-être parce que ça date de hier et que ton meilleur ami a frôlé la mort ?! T’avais qu’à venir toi-même, si tu savais les épreuves que j’ai dû traverser pour le ramener !!
- Bah oui, si je savais. Si tu m’avais prévenue, j’serais venue donner un coup de main. »
Ces mots calmèrent la prêtresse, tandis que sa sœur d’arme la considérait avec un sérieux retrouvé. Plus trace de moquerie, point de quolibet. Elle avait parlé avec le cœur, comme elle savait si bien le faire, et ses paroles avaient le don de toucher Reimu, quelles que fussent les circonstances. Suite à son retour à la sérénité, Marisa eut un nouveau sourire, plus tendre cette fois.
« Idiote. J’parie que Luke n’est pas le seul à avoir frôlé la mort. T’avais bien le temps de passer chez moi et tirer la sonnette d’alarme, avant de foncer tête baissée.
- Et c’est toi qui dis ça ?
- Ben quoi ? »
Le sourire de la sorcière prit une tournure idiote alors que la prêtresse baissait la tête et posait sa main sur ses yeux en soupirant. Malgré l’écoulement du temps et ses ravages, malgré les mésaventures de la vie et les malheurs qu’elle assénait, rien ne ferait jamais flétrir l’effronterie de Marisa. Et encore moins son sens de l’humour si particulier.

Ce fut à ce moment là qu’un soupir retentit dans la salle. Les deux filles se regardèrent, cherchant dans le regard de l’autre la raison d’une telle mimique. Cependant, aucune des deux ne l’avait produite et donc aucune réponse n’était lisible dans leurs yeux, si ce n’était qu’un même état d’expectative. Puis, d’un même mouvement, elles tournèrent la tête en direction du lit d’hôpital.
« … Vous pourriez pas baisser d’un ton, les filles ? »
La tête naufragée de Luke émergea de la surface immaculée des draps, portant l’expression de quelqu’un qui venait de se faire réveiller. C'est-à-dire peu avenante. Un sourire un peu forcé et des yeux fermés, semblant porter une certaine frustration, étaient maintenant visibles au-dessus de l’oreiller sur lequel il reposait.
« T’es réveillé, toi ? lança la sorcière en riant.
- Bah depuis tout à l’heure vous criez comme des saltimbanques, comment vous voulez que je dorme ?
- Tout ça c’est ta faute, Marisa … grogna la prêtresse.
- Hééé, j’ai rien fait ! »
Cette réplique inutile eut au moins le bénéfice de faire rire le garçon alité, qui n’avait pas l’air spécialement en forme. Cela dispensa Reimu de renchérir en remarques incisives, et ramena le calme pour de bon dans la chambre vingt-neuf.
La sorcière récupéra son couvre-chef des mains de son amie, et alla chercher la chaise sur laquelle elle s’était assise tout à l’heure pour la placer devant le lit légèrement surélevé. Reimu se plaça plutôt dans un angle de la pièce pour s’y adosser, restant tout de même proche du matelas.
« Tu sais, tu peux reprendre la place que tu occupais tout à l’heure, précisa la sorcière en prenant place auprès du jeune homme. Ça va pas me gêner !
- Mais tu vas arrêter, oui ?!
- J’ai manqué combien de volumes …? questionna le jeune homme fatigué.
- Moins que moi, répondit la blonde. Quand j’ai appris pour toi, je suis venue aussi vite que possible … Mais je ne sais encore rien de ce qu’il t’est vraiment arrivé !
- Ça tombe bien, moi non plus … Je crois avoir ma petite idée, mais j’avais tellement mal que je n’ai jamais vraiment compris ce qu’il m’arrivait … Ça ressemblait beaucoup aux signes d’une maladie dont j’ai entendu parler étant plus jeune, je crois …
- Le docteur Yagokoro m’en a dit le nom, intervint la prêtresse. Est-ce que c’est au tétanos que tu penses ?
- Le tétanos ?! s’exclama Marisa. C’est pas une maladie mortelle ça, normalement ?
- Normalement … releva-t-elle. C’est presque un miracle qu’a accompli le docteur, je présume … Et j’y ai plus ou moins contribué.
- Et si tu nous racontais, alors ? »
Luke suivait plus ou moins depuis son lit, autant que c’était possible dans son état en semi léthargie. La perfusion d’antidouleur couplée aux antibiotiques avait l’effet passablement indésirable de l’assommer. Ce qui ne l’empêchait de vouloir suivre ce qu’il s’était passé durant la phase où son esprit avait tourné à vide …
Reimu hocha la tête et se décolla un peu du mur. Marisa la regardait, l’encourageant à conter son histoire avec son sourire. Puis, la prêtresse prit sa première inspiration, et commença à narrer le récit par cette première et unique phrase …
« … J’ai oublié. »

La sorcière pencha la tête de côté, gardant son chapeau posé sur les genoux. Sa tresse oscilla quelques secondes, alors qu’elle regardait le visage pensif de Reimu avec autant de perplexité.
« … Et, blague à part, ça s’est passé comment ?
- Je ne plaisante pas Marisa … J’ai quasiment tout oublié de ce qu’il s’est passé. »
Il en aurait fallu peu de plus pour que la sorcière dégringole de sa chaise dans une explosion d’étoiles de lumière. A la place, elle lâcha simplement un :
« HEEEEEEIN ?!
- Je suis aussi surprise que toi ! continua Reimu avec tout le sérieux du monde. A un moment, dans ma mémoire … Il y a un énorme trou. Je ne sais pas exactement ce qui est arrivé durant cette période. J’ai juste quelques bribes qui sont encore là … Mais je sais qu’entre le moment où je suis entré dans un lieu, et celui où j’en suis sorti, il s’est passé suffisamment de choses pour que je sois poussée au bout de mes limites.
- C’est pas croyable, ça ! Et tu ne sais pas du tout pourquoi tu as oublié ?
- Si, à peu près. C’est justement l’endroit en question qui est responsable de … cette perte de souvenirs. Tout ce qu’il s’y passe s’efface de la mémoire des mortels, quand ils en sortent. C’est bien pour cela qu’on l’appelle Marais de l’Amnésie.
- Et qu’est-ce que tu foutais là-bas …?
- Eirin m’a envoyée chercher une plante rare, qui ne pouvait pousser que dans un tel lieu. Je crois qu’il s’agit du Dobyô. Etant donné que j’ai écrit toutes les informations importantes sur un papier avant de partir, je me souviens de ces détails, mais … Beaucoup se sont évanouis. Je sais juste que j’ai mené de nombreux combats, contre des créatures de toutes sortes. Et le détail de chaque combat manque également à ce dont je me souviens.
- Tu … t’es encore mise dans de sales états … remarqua Luke en regardant la chemise hospitalière que portait la jeune fille. »
Elle poussa un petit soupir, regardant son propre corps. Bien qu’il n’y avait aucune blessure sérieuse, des traces de combat et plusieurs hématomes étaient encore visibles sur ses bras, quand les manches longues du pyjama étaient remontées. Elle avait également une grosse tâche sombre sous l’un de ses yeux, et nul doute que cela devait encore être douloureux. Malgré tout, elle tenait parfaitement debout et semblait ragaillardie depuis la veille. A croire qu’on lui avait injecté de l’énergie directement dans les veines.
« … L’important, c’est que je me souviens du plus essentiel, reprit-elle. Mais, peut-être qu’il vaudrait mieux que j’en parle quand Luke ira mieux. Ça risque d’être long et … un peu pénible.
- A ce point …? commenta-t-il, l’air déçu.
- Assez, oui. J’ai des choses sérieuses à te dire … A vous dire. Vous serez sans doute aussi intéressés l’un que l’autre.
- Tu piques ma curiosité, annonça la sorcière. C’est pas sympa de te la jouer cliffhanger, j’ai envie de savoir maintenant ! »
Nouveau rire, partagé par tous cette fois. Mais Reimu avait raison : le garçon avait l’air particulièrement éprouvé, et tournait au ralenti. L’infirmière avait bien dit qu’il valait mieux ne pas trop le brusquer, après tout. Et pour ce que la prêtresse avait à conter … Elle préférait qu’il soit bien guéri avant de commencer à déballer son sac. Les révélations qu’elle lui apporterait risquaient de le troubler profondément, et elle voulait éviter que cela arrive dans un moment de faiblesse. Elle-même était déjà pas mal chamboulée par toutes ces informations venues de nulle part …
En attendant, Marisa resta dans la chambre et leur raconta diverses choses, ouvrant un festival de sujets légers qu’il faisait bon aborder en ces temps difficiles. Ce talent qu’avait la sorcière de détendre une atmosphère ainsi que tous les gens qui la respiraient n’avait pris aucune ride. Et à force d’en user, au bout d’un petit quart d’heure, force fut de constater que le manieur de fer s’était assoupi de nouveau, plongeant dans une torpeur médicamenteuse de laquelle il serait difficile de l’extirper …

« … Bon, je ferai mieux d’y aller, moi. J’ai des préparations sur le feu et pas mal de choses à finir. Je reviendrai dans un jour ou deux ! »
Ce fut sur ces derniers mots que Marisa leva son derrière et enfonça sa tête dans son chapeau. Au final, la discussion avait été plus tenue par la prêtresse et elle que d’autres personnes. Jetant un dernier regard au jeune homme plus assommé qu’endormi, elle attrapa son balai d’un fauchage de bras et le flanqua sur son épaule, prenant la direction de la sortie sans attendre beaucoup plus de temps.
Reimu l’avait saluée, un peu surprise par un départ si précipité. Elles avaient beaucoup parlé, mais la jeune fille avait le sentiment d’avoir oublié quelque chose. Ce ne fut que quand la sorcière disparut derrière la porte de la chambre, que d’un coup, cela lui revint.
« Marisa, attends !! »
Elle se décolla de son mur et fila vers la sortie à son tour, ouvrant la porte que son amie venait tout juste de fermer. Une fois dans le couloir richement décoré, la prêtresse en pyjama accourut vers la blonde qui se retournait, interpellée par le boucan que faisait la brune.
« … Ben alors, tu as le diable aux fesses ? lança la fille habillée de noir et de blanc.
- Écoute moi … Est-ce que tu te souviens de quand je te parlais de ma mère, Marisa ? »
( ♫ ) La question, posée de but en blanc et sans détour, accomplit l’exploit de surprendre une deuxième fois la sorcière dans la même heure. Elle haussa les sourcils et plissa le front, dévisageant son amie non sans incompréhension.
« Ouais … Ouais, bien sûr … Mais, pourquoi tu me demandes ça ?
- Il s’est passé … quelque chose, quand j’étais dans les marais. C’est l’une des rares choses dont je me souviens parfaitement. Impossible à oublier … Ma mère, elle … Elle est revenue.
- Qu’est-ce que tu racontes ? Reimu, je comprends que tu sois perturbée, mais …
- Je suis très sérieuse ! rétorqua-t-elle avec force. C’était elle ! Ça ne pouvait pas être quelqu’un d’autre … Ni même une illusion !! Je l’ai senti … Ce n’est pas un délire, je peux te l’affirmer ! »
Marisa se sentait bien dans l’embarras. En tant que sorcière, apprentie créature d’une autre culture et fervente admiratrice de la magie sous toutes ses formes, elle était habilitée à comprendre et accepter bon nombre de phénomènes que beaucoup auraient désignés comme des tours de l’esprit, ou tout simplement ignorés. Mais là … Cela touchait à toute autre chose.
Elle croyait en de très nombreuses choses. La magie, pour sûr. Les fantômes aussi, tant qu’ils se limitaient à des désirs primordiaux ou à des esprits éloignés de ce qu’ils étaient à l’origine. Plus que tout, également, elle croyait en l’intuition et au discernement de Reimu. Mais quant au retour à la vie, d’entre les morts … Ça, plus que de ne pas vraiment y croire, elle n’y croyait pas du tout. Pire encore, elle croyait savoir intrinsèquement que c’était quelque chose qui appartenait à l’ensemble des impossibles. Alors entendre ces mots de la bouche de la prêtresse, affirmés avec une détermination aussi inébranlable que ce qu’elle connaissait d’elle, s’imposait comme l’une des plus grandes contradictions de son esprit pourtant aguerri. Elle afficha un visage profondément interrogé, pris dans le doute, ne sachant que répondre.
Que croire ? Ses convictions, ou celles de Reimu ? Y avait-il une troisième possibilité, qui permettait aux unes comme aux autres de ne pas entrer en conflit ? Il paraissait difficile de conceptualiser une telle possibilité. Ses pensées finirent enfin par formuler une question, la seule qu’elle parvint à dénicher dans cet étrange contexte.
« … Comment tu l’expliques ?
- Je … Je l’ignore, avoua la jeune fille. Tu sais que ma mère a … subitement disparu, lorsqu’elle a utilisé l’Ultime Sacerdoce, il y a douze ans …
- Disparue … Oui … Pas de corps. En soit, rien ne permet d’affirmer qu’elle soit tout à fait morte …
- Mais si c’était le cas … Si elle n’était vraiment pas morte … Pourquoi m’aurait-elle laissée seule …?
- Ta mère ne t’aurait pas abandonné. Ce n’est pas possible Reimu, n’y pense même pas. Peut-être qu’elle … était retenue ailleurs …
- Qui aurait pu retenir ma mère ? C’était la prêtresse Hakurei, à son époque … Elle était sans doute bien plus forte que je ne le suis moi-même, maintenant. »

Marisa poussa un soupir déconfit. Tout ça n’avait pas de sens. Il devait bien y avoir une explication à tout ce micmac, mais elle ne serait pas trouvée aussi facilement, du moins pas sans effort ni débat. Il fallait faire les choses dans l’ordre, décortiquer les choses proprement, et peut-être alors, trouverait-elle une piste …
« Commence par me raconter ce dont tu te souviens exactement. Tu m’as dit qu’elle était revenue … Mais que je sache, si c’était réellement le cas, elle se tiendrait en ce moment même à côté de toi et profiterait avec toi de vos retrouvailles.
- C’est … C’est vrai. Mais, non, en vérité ce moment n’a duré que quelques minutes … »
Reimu commença alors à raconter précisément ce qui était arrivé. Elle détailla parfaitement chaque parcelle de ce moment entre la vie et la mort, où elle avait fugacement entrevu l’image de sa mère. Plus que son image, elle était intimement convaincue qu’elle l’avait bel et bien vue, elle et tout ce qui faisait d’elle Kimikya Hakurei. Cela lui permit de rationaliser un tant soit peu cet étrange souvenir, qui était surtout le seul qu’elle avait intact dans son esprit, suite à cette excursion dans les marais où la mémoire flétrissait. Bien entendu, elle n’évoqua rien de ce qu’il y avait au-delà de la disparition de sa mère, jugeant que tout ceci était un peu trop personnel. A l’issue du récit, la sorcière afficha une mine pensive.
« … Ça ressemble beaucoup à un rêve, Reimu.
- Oui, je sais … Mais je suis intimement convaincue que cela n’en était pas un.
- Tu étais apparemment aux frontières de la vie. Comme je m’y attendais, tu as encore risqué la tienne malgré tout ce que cela implique. Ce n’était pas ce genre de chose que tu reprochais à Luke ?
- Oui, et bien cette fois, c’était pour le sauver que j’ai fait ça !! se défendit-elle.
- Qu’importe … En tout cas, cette histoire est assez troublante. Je pourrais aisément dire que ton état était tel que tu as déliré et imaginé tout ça, mais … Ce serait mal te connaître. Et surtout, ça n’expliquerait en rien pourquoi tu te souviens de tout ça alors que tu aurais dû tout oublier.
- Je n’ai pas déliré … affirma encore et encore la jeune fille. C’était réel. J’en suis convaincue.
- Laisse-moi suggérer quelque chose, en premier lieu. Si tu es censée tout oublier de ce qu’il se produit dans les Marais de l’Amnésie quand tu en sors … Et que tu n’as pas oublié ce souvenir … On peut en déduire quelque chose. C’est que, durant cet instant fugace, d’une manière ou d’une autre … Tu n’étais plus dans les marais. »
L’hypothèse de Marisa troubla la jeune fille. Parce qu’elle était non seulement audacieuse, mais aussi pleine de sens. Reimu avait tout oublié des Marais de l’Amnésie, et c’était normal. Mais ce souvenir-ci n’avait aucune raison d’être resté dans sa mémoire, si elle l’avait eu au moment où elle s’y trouvait. Alors, la seule explication restante …
« … Au moment où j’étais entre la vie et la mort … Mon esprit a dû se dissocier de mon corps. Et il s’est peut-être élevé vers le Royaume des Ténèbres … Cela pourrait expliquer pourquoi j’y ai revu ma mère. Elle devait m’y attendre …
- Ce n’est pas valide, trancha la sorcière. Même en imaginant que le fantôme de ta mère t’ait rencontré, il est impossible qu’il s’agisse d’exactement la même personne que tu aies connue. Tu sais bien qu’après la mort, même s’il subsiste des restes de l’âme et l’esprit originels … Beaucoup de choses sont perdues. Beaucoup trop.
- Alors comment tu expliques tout ça ?! Je n’étais plus dans les Marais de l’Amnésie quand j’ai rencontré ma mère, c’est bien la preuve que tout cela n’était pas un délire de comateuse ! Mon esprit est vraiment allé ailleurs … Et puis, il est revenu dans mon corps quand j’ai pris conscience de ce qu’il m’arrivait ! Si tu as une autre explication, je suis preneuse ! »
La sorcière se gratta la nuque, visiblement gênée.
« Écoute, Reimu … Je ne sais pas, okay ? C’est pas écrit Encyclopédie Universelle sur mon front. Tout ce que je sais, c’est ce que tu m’as dit. Ta mère a … disparu mystérieusement il y a douze ans, sacrifiant son existence pour protéger la Grande Frontière. Je n’ai aucune idée de comment un tel miracle est possible. Il me faudrait étudier le sujet plus en profondeur … Je peux essayer d’y faire quelque chose, mais je ne peux rien te garantir.
- Si tu peux tenter quoi que ce soit … Je veux bien que tu le fasses. J’ai … J’ai besoin de savoir. »

La sorcière hocha la tête. Tout était emmêlé dans sa tête, d’un coup, et elle ne pensait pas qu’elle serait confrontée à un tel problème dans un moment pareil. Décidément … Il s’était passé beaucoup trop de choses, la nuit passée. Elle commençait à se demander si elle parviendrait un jour à percer tous ses mystères. Et rien ne pouvait lui donner plus d’enthousiasme …
« Si ce n’est pas trop te demander, commença-t-elle, j’aurais besoin de quelque chose pour commencer à étudier ça. Il me faut connaître exactement dans quelles circonstances ta mère a disparu, et pour cela … Il va falloir que j’étudie la Carte d’Incantation de l’Ultime Sacerdoce. »
Reimu dévisagea son ami avec une certaine prudence. Nul doute que Marisa avait toute sa confiance … Mais jamais elle ne lui avait demandé quelque chose de si important. C’était tout sauf une demande à traiter à la légère.
« … Cette carte est la dernière chose que m’a laissée ma mère, rappela-t-elle. C’est … Tout son héritage. Et celui de ma lignée toute entière. Malgré son pouvoir destructeur … Elle représente énormément de choses, pour moi.
- J’en suis bien consciente, mon amie …
- Mais ce n’est pas tout. Cette Carte est dangereuse, même sans être utilisée. Rappelle toi que c’est la seule qui existe, capable de tuer. Si jamais je te la confie … Tu devras la manipuler avec d’infimes précautions. La moindre erreur pourrait te coûter très cher, et je ne veux pas que ça arrive.
- Hey, je suis pas une gamine ! protesta la magicienne. Si tu savais le nombre de trucs prêts à exploser que j’ai déjà tenus dans mes mains !
- Et surtout, tu ne la reproduis pas.
- Euh, pardon ?
- Jure-moi, Marisa. Ce genre de pratique ne t’est pas inconnu, et tu t’y es adonnée à de très nombreuses reprises. Alors, jure-le-moi. Tu ne reproduiras jamais cette Carte d’Incantation, jamais. »
Reimu dévisageait son amie avec un sérieux qui aurait été capable de briser la roche d’un regard. Imperceptiblement, la sorcière se sentit frémir. Dans ces moments-là, celle qui se tenait devant elle était vraiment capable de pétrifier sur place. Dans ses yeux, elle pouvait lire non seulement la volonté d’une lignée séculaire, jouissant d’une puissance insoupçonnée, mais aussi toute la dignité que des centaines d’ancêtres portaient dans ses pupilles. Cette personne à l’allure d’ordinaire si insouciante, presque négligée, était d’un coup capable de se métamorphoser en quelque chose qui imposait le respect, purement et simplement. Marisa savait que sa requête tenait de l’extraordinaire, et la réaction de son amie lui apparut assez normale, en fin de compte. Ce qui ne l’empêcha pas de rétorquer.
« Tu sais, si je fais ça, c’est pour toi. Bon, j’avoue, il y a une part de curiosité intellectuelle là-dedans aussi. Mais … Tu peux me faire confiance, Reimu. Je ne reproduirais jamais cette Carte, si seulement c’est possible, et je ne me servirais même pas de la moindre parcelle de l’Incantation qu’elle contient. Je te le jure, sur tous les dieux que tu veux, sur ma propre tête, amen. De toute ma foi d’athée.
- … Tu as de la chance d’être ma meilleure amie. C’est d’accord. »
Le regard de Reimu s’adoucit un peu, au grand soulagement de sa comparse. Comme ça, et surtout en tenue d’hôpital, elle paraissait déjà moins effrayante.
« Bien sûr, je ne l’ai pas sur moi, précisa la jeune fille. Je te la prêterai quand je pourrai sortir. Je te demanderai de ne jamais la faire sortir de ta maison quand elle sera en ta possession, également.
- Compte sur moi. J’en prendrai grand soin. Comme avec toutes les affaires que j’ai empruntées !
- J’aimerais que ce soit vraiment un emprunt, pour une fois. Merci encore, Marisa … »
La blonde acquiesça avec un grand sourire, et un petit signe en V avec son index et son majeur. Puis, sur des dernières salutations, elle prit congé et commença à cheminer vers l’autre bout du couloir. Par chance, personne n’était passé durant leur discussion. Il fallait croire qu’il y avait peu de malades dans les parages, comme personne ne venait leur rendre visite. En revanche, avant que la jeune fille en tablier ne soit trop éloignée … Reimu haussa de nouveau la voix.
« Au fait, Marisa … Je peux te demander un service ? »
La concernée se stoppa et se retourna vers elle, balai toujours sur l’épaule. Ne disant rien, en une approbation silencieuse, elle attendit la question de Reimu, qui vint bien assez vite.
« … Pourrais-tu mettre le panneau d’absence et verrouiller mon temple, s’il te plait ? »
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Ven 11 Sep - 18:17

( ♫ ) Le temps passa. Aussi bien d’un point de vue chronologique que météorologique.
Deux jours à peine après la visite de la sorcière, un formidable orage éclata au-dessus de la contrée des illusions, scellant par la même occasion le mois des réserves d’eau pour inaugurer le mois des livres. La première saison des pluies, retardataire d’au moins trois semaines cette année, avait enfin commencé.
Sous le toit hospitalier de l’Eientei, une prêtresse regardait l’eau tomber en trombes depuis le ciel. La température avait chuté, due à l’absence de soleil et la clarté redevenue pénombre des lieux. Le temps était si épouvantable que même les lapines qui travaillaient dehors étaient quasiment toutes rentrées ; seules quelques unes bravaient encore les éléments pour déployer de quoi protéger les plantations. Nul doute que celles-ci allaient prendre un sale coup, avec en plus le vent qui frappait la vitre par laquelle Reimu regardait.
La jeune fille était de nouveau vêtue de sa tenue habituelle. Marisa en avait apporté une propre depuis chez elle. Comme convenu, elle avait également verrouillé le temple et accroché le panneau indiquant l’absence de la prêtresse. Elle avait apporté tout cela la veille, mais n’avait pas refait surface depuis. Il était désormais quatorze heures.
Reimu poussa un soupir, et se retourna pour retourner d’où elle venait. Aujourd’hui, le docteur Yagokoro lui avait donné sa date de sortie. Celle-ci était déjà prévue … Au lendemain. Les blessures de la jeune fille avaient très vite guéri, et aucun gros dommage n’avait été à déplorer si ce n’était que le profond épuisement qui avait résulté de sa précédente aventure. Somme toute, la jeune fille était déjà presque de retour à une santé de fer. Quant à Luke …
« Il pourra sortir dans une semaine, environ. »
Aussi bien Reimu que le concerné parurent surpris. Peu de temps après le retour de la jeune fille dans la chambre vingt-neuf, Eirin avait fait surface, avec une plaque de bois munie d’une pince métallique pour tenir diverses feuilles. Le médecin souriait paisiblement, après avoir fait quelques déclarations en présence des deux jeunes gens. Le garçon était réveillé depuis un petit moment déjà, et la perfusion lui avait été retirée le matin même. Il était presque parfaitement éveillé, et beaucoup plus réceptif à ce qui l’entourait par rapport aux jours précédents. L’amélioration avait été telle qu’il était dorénavant installé dans son fauteuil, et avait quitté le lit d’hôpital dans lequel il était resté cloîtré ces derniers jours.
« … Déjà ? émit-il, surpris. Je pensais que cela prendrait plus de temps …
- Vous êtes à un âge où l’on guérit vite, assura la doctoresse. Le traitement a été assez dur, mais votre corps y a bien réagi. Vous êtes déjà débarrassé de la maladie, maintenant il vous faut surtout du repos, et un peu de rééducation.
- Ce mot commence à me devenir familier …
- L’important c’est que tu sois guéri, Luke, rappela la miko. Et ce serait bien si tu restais en forme un peu plus longtemps, cette fois ! »
Il eut un rire auto dérisoire. C’était sûr, il avait séjourné à l’Eientei beaucoup plus longtemps que n’importe quel habitant de Gensokyo, maintenant. Cela allait finir par devenir un comique de répétition s’il laissait faire.
« Cela dit, il faudra un temps de repos supplémentaire après votre sortie, précisa le médecin. Vous êtes encore secoué, et vous ne récupérerez pas votre pleine forme physique immédiatement. A vrai dire … L’idéal serait que vous soyez accompagné pour votre convalescence. Il serait sans doute imprudent de vous laisser seul … Si vous faites un faux mouvement, vous risqueriez de vous faire mal, voire même de chuter.
- Hm … Ça tombe assez mal. Je vis tout seul, dans mon appartement …
- Le choix est vôtre, à vrai dire. Nous pouvons vous garder un peu plus longtemps, mais si vous désirez partir, vous le pouvez. »
 
Le choix laissa Luke pensif. D’un côté, il n’avait honnêtement pas envie de rester trop longtemps à l’hôpital. On s’occupait bien de lui, mais il aimait autant ne pas passer ses journées dans un fauteuil ou dans un lit, à attendre que quelqu’un vienne pour lui faire la causette. De l’autre, il était fraîchement guéri et avait peur des éventuelles rechutes. Ce n’était vraiment pas le moment de se refaire hospitaliser pour une broutille facilement évitable …
« … Et s’il séjournait chez quelqu’un en attendant sa rémission complète ? suggéra Reimu. »
La proposition, tombée depuis nulle part, fit lever le nez au jeune homme assis dans sa chaise rembourrée. Eirin posa également les yeux sur la prêtresse appuyée contre le mur.
« C’est une idée intéressante, concéda-t-elle. Tant que quelqu’un puisse garder un œil sur monsieur Yakumo et l’aider en cas de problème, ou même nous le ramener ici si la situation l’exige, je n’ai aucune objection à le laisser sortir un peu en avance.
- C’est … C’est très intéressant oui … approuva le jeune homme. Mais qui pourrait bien m’héberger ? J’ai déjà squatté bien assez longtemps chez Marisa pour lui refaire le coup …
- … Et vous, avez-vous une idée ? »
Le docteur avait posé cette question à Reimu, la regardant avec un léger sourire. La jeune fille monta légèrement le menton, et fit enfler sa cage thoracique. Ce fut non sans une certaine nervosité qu’elle clama sa pensée.
« Pourquoi pas chez moi ?
- Euh, pardon ? »
Luke avait laissé ça échapper. Pas besoin d’attendre que ça rejoigne le cerveau après un délai d’attente, il avait été suffisamment concentré sur la jeune fille avant qu’elle prononce sa phrase pour qu’elle n’ait pas à la répéter. Et lui faire une telle demande aurait été plus une façade qu’autre chose, bien qu’il eût des difficultés à pleinement comprendre ce qu’elle impliquait.
« Moi, au temple Hakurei ? C’est pas un peu … Contre tous les principes de ta religion ?
- La définition même d’un sanctuaire n’est-elle pas qu’il serve à accueillir ceux qui en ont besoin ? raisonna-t-elle. Je ne vois pas en quoi c’est contraire à mes principes. Et puis ce n’est pas comme si les divinités du temple allaient refuser que tu y séjournes un petit moment …
- Mais … Mais je ne suis pas pratiquant ! Je ne t’ai même jamais fait le moindre don …
- Et alors ? Tu m’as sauvé la vie, et pas qu’une seule fois. De la foi et de l’argent ne remplaceront jamais cela.
- Et … Et ça ne te gênerait absolument pas ? D’avoir un … quelqu’un d’autre chez toi ? Je risque de prendre de la place …
- Insinuerais-tu que c’est trop petit pour toi, Luke Yakumo ? »
Reimu lui jeta un sourire espiègle, alors qu’il levait les mains en s’excusant et plaidant que ce n’était pas ce qu’il voulait dire. Eirin, de son côté, regardait la scène en souriant paisiblement. Personne ne lui prêtait attention, pour le moment que les deux jeunes gens se chamaillaient gentiment. Difficile de savoir à quoi elle pensait, mais nul doute que cette scène de ménage ne sonnait pas si désagréable à ses oreilles. Elle était pleine de vie …
« … Reimu, cette proposition est vraiment gentille … finit par déclarer le garçon. Mais, c’est difficile pour moi de l’accepter …
- Hm … Tu ne me fais pas confiance, alors …?
- Si, si ! Mais on ne sait pas combien de temps va durer ma convalescence et … Je ne veux pas être une charge supplémentaire dans ton quotidien …
- Qu’est-ce que tu veux dire … par là ?
- Tu as déjà bien assez de choses à faire comme ça, et … Comment dire … Est-ce que tu penses vraiment avoir les moyens de faire vivre deux personnes dans ton temple ?… Tant que je ne peux pas travailler, je ne suis qu’un poids … »
 
C’était une façon assez crue de présenter les choses, mais force était de constater que c’était un fait indéniable. Reimu elle-même, toute vindicative qu’elle s’était montrée pour offrir un peu d’hospitalité à Luke, s’en retrouvait lentement désenchantée. Le silence revint, troublé cependant par le bruit des gouttes de pluie sur le toit de l’Eientei, ainsi que par le grondement du tonnerre qui vint percuter ses murs. La prêtresse baissa un peu les yeux, pensive, sous le regard expectatif du garçon. Puis, après un temps de réflexion, elle plongea le sien dans celui qui lui faisait face. Le jeune homme se sentit frissonner, et quelque part en son cœur, quelque chose se resserra. Bien qu’une certaine détermination, voire franchise se dégageait des iris de Reimu … La lueur de mélancolie qui brillait au fond de ce regard ne le laissa pas indifférent.
Et les paroles qui suivirent encore moins.
« … La vraie question, Luke … Celle que j’aurais dû te poser en tout premier lieu, plutôt que de tenir ce grand débat … Ce serait plutôt : Est-ce que tu en as envie ? »
Le jeune homme fut troublé. Ce n’était pas tous les arguments terre à terre qu’il avait posés qui avaient découragé la prêtresse … Elle semblait s’en moquer éperdument. Le véritable problème … C’était plutôt l’acharnement qu’avait Luke à refuser sa proposition. Et là, le manieur de fer réalisa quelque chose. Avait-il gaffé ?
Reimu se fichait bien de tout ce qui était cartésien. On aurait pu lui dire que quelque chose n’était pas réaliste, cela n’aurait eu aucune signification à ses oreilles, ou si peu. Quand elle avait une idée, elle s’y tenait … Et elle se fiait à son instinct. Elle écoutait son cœur, sans jamais se laisser démonter par les éléments de la raison. Et cela lui réussissait, encore et toujours, et c’était grâce à cela que Luke était toujours vivant aujourd’hui. Oui …
La prêtresse avait parfaitement tenu sa promesse. Elle était toujours la même. Fière et sûre d’elle, se laissant guider par ses convictions plutôt que se laissant dicter celles des autres. Et là que Luke remettait les siennes en question … Cela lui faisait sans doute bizarre. Peut-être même plus que bizarre. Il espérait de tout cœur qu’il ne l’avait pas blessée …
« … Oui, Reimu. Oui, je … j’en ai envie.
- C’est vrai ? Tu n’as pas l’air très sûr de toi …
- J’ai beaucoup plus envie de venir chez toi plutôt que de rester ici à ne rien faire ! C’est juste que … »
Juste que quoi, en fait ? Qu’est-ce qui le retenait tant que cela ? Etait-ce tous les arguments qu’il avait invoqués précédemment, ou … Autre chose ?
« … C’est bizarre, on dirait que tu as peur … remarqua la jeune fille.
- Quoi ? Moi, peur ?
- Oui. Je peux savoir ce qui t’effraie tant que ça ?
- Mais j’ai pas peur ! Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
- Ton visage …
- J’ai pas peur je te dis ! Puisque tu le prends comme ça, c’est d’accord … J’accepte ! »
Il avait dit ça avec un air à moitié sûr de lui. En même temps, il ne savait plus vraiment quoi penser. Alors, dans le doute … Luke avait pris sa décision sans réfléchir, ni écouter sa tête. Cette fois, il avait écouté son cœur …
Et même si sa voix avait été chargée d’hésitation, elle fut suffisante à raviver le magnifique sourire qui s’était éteint des lèvres de Reimu.
« … Dit comme ça, on dirait presque que je viens de te forcer à signer un contrat bizarre … remarqua-t-elle non sans rire.
- Hah hah, mais je n’ai aucun sceau à y apposer, je n’ai que ma parole ! enchérit-il.
- Si tu n’en as qu’une seule, j’accepte de l’avoir. Docteur, dans combien de temps devrai-je être prête à héberger Luke ? »
Le docteur jeta un œil à son formulaire, et considéra la prêtresse avec bienveillance.
« Dans cinq jours, si tout se passe bien. Vous devrez faire attention sur le trajet jusqu’au sanctuaire, et lui épargner les efforts trop intense, mais hormis cela tout devrait se dérouler normalement jusqu’à la pleine récupération de ses capacités.
- Formidable ! décréta-t-elle. Je m’occuperai de tout préparer au temple en temps et en heures.
- T’as le temps, ne te presse pas trop ! tempéra le jeune homme avec embarras. »
 
Suite à cela, la doctoresse se chargea de quelques formalités supplémentaires, notamment de prévenir Reimu que Luke devrait être de retour à l’Eientei une semaine après sa sortie pour faire quelques vérifications. Elle prévint également que la pharmacie était toujours ouverte au village au cas où il avait des douleurs à calmer ; ce fut sur ces entrefaites que le médecin retourna à son travail, laissant les deux jeunes gens dans la chambre du convalescent.
Encore un peu gêné par la conversation précédente, le garçon eut un rire nerveux peu de temps après que la porte ne se soit refermée.
« Je dois avouer que tu m’as surpris … Et que tu me surprends toujours …
- Tant que cela ? C’est le moins que je puisse faire, je trouve … »
Il haussa les épaules, souriant paisiblement dans son fauteuil. La prêtresse se contenta de le regarder avec une lueur d’amusement dans le regard, et se décolla du mur sur lequel son dos était reposé. Elle fit quelques pas dans la pièce sans le sortir de son champ de vision.
« Je préfère de loin ça que de te laisser entre les griffes de Marisa. Elle serait capable de se servir de toi comme cobaye pour ses expériences bizarres.
- Oh, tu sais … Partenaire ou cobaye, pour Marisa, la différence est subtile !
- On parle de moiiiii ? »
Dans un sursaut, Luke et Reimu se retournèrent vers la source d’un grand bruit de bois claqué. C’était la porte qui avait subi ce phénomène, vivement rabattue le long des rails la faisant coulisser sous l’impulsion d’une main énergique. Dans l’encadrement était apparue une figure bien connue des deux insouciants, souriant de tout son soûl et faisant irruption dans la chambre jusqu’à présent paisible.
« On vous a jamais dit que c’était pas bien de parler dans le dos des gens ? clama-t-elle en refermant. J’ai eu le temps d’éternuer au moins trois fois sur le chemin !
- Il faut croire que nous n’étions pas les seuls, car nous ne t’avons évoquée que deux fois, souligna la prêtresse. Bonjour, Marisa … »
Elle simula alors, de manière spectaculairement réaliste, un éternuement qui la fit se plier en deux. Il n’en fallu guère plus pour faire partir le jeune homme d’un grand éclat de rire, sous le visage malin de la sorcière qui n’était pas en reste, et les yeux incommodés de la prêtresse qui ne savait même plus quel commentaire émettre.
De sa démarche énergétique, la nouvelle arrivante évolua dans la pièce pour asseoir son postérieur à la surface jusqu’à présent sans plis du lit de Luke, et déposa son balai dessus. Reimu reprit sa position initiale, contre le mur, et croisa les bras. Le trio d’amis était formé de nouveau …
« Bon alors, c’est quand que vous sortez de prison ? s’enquit-elle en défaisant ses chaussures pour croiser les jambes sur le lit.
- Demain pour ma part, et dans une petite semaine pour Luke, répondit la miko. Je vais pouvoir te confier ce dont nous parlions la dernière fois …
- Ça marche. Soit dit en passant, Luke, je suis passée voir ton proprio pour lui expliquer la situation. Il m’a fait gentiment comprendre que tu lui donnais beaucoup de soucis !
- Ah … Merde alors, je vais me faire tirer les oreilles … soupira-t-il, déconfit.
- Il veut bien diminuer un peu le loyer de ton mois, mais il m’a quand même dit qu’il ne pouvait pas baisser en dessous d’un certain seuil. Tu commences à prendre beaucoup de retard, selon lui …
- Oui, je sais … M’sieur Takahashi est quand même quelqu’un de très compréhensif … Je ne pensais pas qu’il me ferait une réduction …
- C’est exceptionnel hein, c’est surtout parce qu’il t’aime bien, qu’il m’a dit. Va falloir que tu bûches un peu si tu veux garder sa confiance ! »
Le rire qu’il eut fut teint d’une couleur jaunâtre. Il n’avait jamais eu de problème avec son concierge, et honnêtement, il préférait éviter. Depuis que Luke avait son appartement, c’était sa seule véritable maison … Pour le moment, du moins. Il ne voulait pas attirer le mauvais œil du propriétaire … Il n’était pas sûr de pouvoir retrouver quelque chose d’aussi avantageux que cette auberge si c’était le cas. Les longues heures de chasse qu’il allait devoir passer de nouveau dans la forêt le fatiguaient déjà …
 
« … Tu dis pas grand-chose, Reimu, remarqua la sorcière. Pourtant, que je sache, c’est peut-être toi qui en as le plus à dire. »
La prêtresse leva le nez, comme tirée d’une rêverie. Cela faisait maintenant quelques dix minutes que la sorcière s’était jointe à la compagnie, et la discussion avait surtout été menée entre elle et son ancien cobaye. Ou partenaire, cela dépendait des écoles. A présent sujette à tous les regards, pour le peu qu’il y en avait ici, la jeune fille n’eut pas d’autre choix que de se mettre à l’ouvrage.
« Je suppose que vous avez assez attendu. J’ai … quelque chose de très important à vous dire. Une histoire que j’ai pu apprendre … à l’issue de mon périple dans les Marais de l’Amnésie. Elle nous intéresse tous les trois, et … Luke tout particulièrement. »
Le jeune homme haussa les sourcils.
« Une histoire qui m’intéresse ? Qu’est-ce que j’ai à voir avec ça ?
- Je sens que l’intuition légendaire de notre chère prêtresse l’a menée à découvrir quelque secret mystique … conjectura Marisa avec un sourire enjoué. Et si tu nous en faisais profiter ? Ça fait bien deux jours que j’attends d’entendre ça, avec une impatience grandissante … »
La jeune fille hocha la tête, et fouilla dans sa tenue de miko. Ce fut une feuille de papier qu’elle en sortit, noircie au crayon de bois. Elle commença à la détailler un peu, presque comme si c’était la première fois qu’elle la lisait, alors que c’était son écriture qui était visible dessus …
« L’écriture est une parade contre le maléfice qui englobe les marais, expliqua-t-elle. J’ai eu assez de lucidité pour écrire tout ce qui nous intéressait avant de partir …
- Ça a l’air long, remarqua la sorcière. Allez, rafraîchis-toi la mémoire et parlons-en gaiement.
- Je ne suis pas sûre que l’adjectif « gai » soit de rigueur, mais essayons … »
Et ce fut ainsi que Reimu commença son récit. ( ♫ )
Une grande relecture de ses notes ainsi qu’une mûre réflexion sur la façon de présenter les choses furent deux choses nécessaires avant qu’elle ne commence à parler. Et histoire de ne pas perdre ses deux interlocuteur dans le labyrinthe des informations qu’elle s’apprêtait à débiter, elle opta pour raconter de manière aussi précise que possible tout ce dont elle se souvenait de son périple dans le cimetière de la connaissance, et ce, dans l’ordre chronologique. Pas une seule fois, la prêtresse n’évoqua Hazaya dans les moments qui suivirent.
Il y eut un tas de réactions. Étonnement, stupéfaction et incrédulité furent celles qui se répétèrent le plus. Luke et surtout Marisa posèrent par plusieurs fois des questions à la prêtresse au cours du processus, mais elle hochait négativement la tête en les priant de la laisser continuer jusqu’au bout. Frustrés de devoir attendre avant de pouvoir réagir, ils se contentèrent tout de même de rester plus ou moins sages à leur place, écoutant avec une attention toute particulière tout ce qui sortait de la bouche de la conteuse d’un jour, ou plutôt d’une nuit. Bien que l’adjectif sage soit tout à fait relatif en ce qui concernait la sorcière qui, jusque là complètement étrangère au sujet et surprise à chaque minute qui s’écoulait, peinait à cesser de gesticuler sur le lit d’hôpital attribué au jeune homme.
Il fallut au moins une demi-heure à Reimu pour conter tout ce dont elle se souvenait. Elle donna le maximum de détail, et tenta d’éclairer ses deux amis de façon aussi exhaustive que possible avant qu’ils ne puissent commencer à poser leurs questions. Elle fit même un aparté sur la journée qui avait précédé cette quête ainsi que sa veille, pour mettre la sorcière au courant de leurs plus récentes activités. Sa narration fut si prenante que lors des dix dernières minutes, ils restèrent totalement muets, n’osant plus même réagir aux faits nouveaux qu’elle apportait sans faiblir. Et puis, finalement, ce fut le point final. Le silence fut la dernière chose qui marqua le tournant d’un chapitre, et laissa l’auditoire dans ses réflexions les plus insondables …
 
« … Hé beh.  Le moins qu’on puisse dire, c’est que vous avez une sacrée chance de cocus dans votre malheur. »
… Ou pas si insondable que ça. Ayant retiré son chapeau pour le mettre à côté d’elle, sur le balai, Marisa avait lancé ça en s’étirant les bras. Luke, lui, semblait effectivement plongé dans ses pensées. Ce fut les mots de la magicienne qui l’en tirèrent, et il la regarda avec des yeux blasés.
« S’en sortir avec ce que j’ai eu, oui, on peut appeler ça de la chance … Un miracle, même. Mais je crois qu’obtenir, en plus, toutes ces informations alors qu’on ne les attendait pas … On peut même plus appeler ça de la chance.
- C’est vrai, admit-elle. N’empêche, je ne savais pas que tu comptais reprendre ce genre de recherches, Reimu … Dire que tu les a menées à bien en vingt-quatre heures, quand moi j’ai échoué même au bout de plusieurs mois. Tu me déprimes …
- Je n’y suis pour rien ! argua-t-elle. C’est complètement par hasard, si je me suis retrouvée au fin fond de ces marais le lendemain du jour où j’ai décidé de reprendre ton flambeau ! J’avais simplement pressenti que Luke courait un danger, alors j’ai trouvé cet argument pour pouvoir garder un œil sur lui …
- C’était assez habile … reconnut-il. C’est bien grâce à cela que je te dois la vie aujourd’hui. Mais qui aurait cru qu’au final, tu découvres véritablement tout ça … Ça parait complètement invraisemblable !! »
Marisa s’éclaircit la gorge, au moyen d’un bruyant toussotement qu’elle fit mine de ménager en mettant son poing fermé à quelques centimètres de sa bouche.
« Pas tant que ça, Luke. Tes pouvoirs du fer sont relatifs à des légendes très anciennes et oubliées, qui ne figurent plus dans les livres qui ont survécu aux aléas de l’Histoire avec un grand H. Seul un témoignage caché et occulté de tous pouvait apporter la lumière sur toute cette affaire … Et les Marais de l’Amnésie ne faisaient pas meilleure cachette pour abriter un savoir aussi mystique. Quant à ta maladie, je pense que même à Gensokyo, on peut dire qu’elle était exceptionnelle. A maladie exceptionnelle, traitement exceptionnel … Un machin qui ne peut pousser que dans un lieu reclus où la magie surabonde et tout le tralala, et quoi de mieux qu’un lieu créé par un mage des temps anciens, oublié de tous, pour faire ça ? L’endroit où trouver le Dobyô, ainsi que celui cachant l’histoire des pouvoirs du fer, avaient beaucoup en commun en soit … Il n’est pas si étonnant que les deux ne soient qu’une seule et même entité.
- Je … J’ai du mal à comprendre cette logique, mais je veux bien accepter son fondement … Toujours est-il que tout ceci me parait tellement … fou … »
De toute évidence, rien ne pouvait débarrasser le jeune homme de son incrédulité. Elle était presque aussi bien portée sur le fait que Reimu ait découvert tout ceci presque entièrement par hasard … que sur les faits eux-mêmes.
Il avait ressenti beaucoup de choses à mesure que la prêtresse lui avait expliqué les origines de ses pouvoirs. Et il avait encore du mal à bannir le déni qui s’obstinait à l’affliger de ses sombres œillères. Luke avait toute sa confiance en Reimu, et en ses convictions. Et la prêtresse semblait parfaitement convaincue de tout ce qu’elle avait avancé. Ébranlé entre son refus d’accepter tout cela pour vrai d’un coup, et la foi qu’il avait en son amie, le jeune homme ne pouvait qu’essayer d’analyser ces nouvelles données avec autant de recul qu’il le pouvait dans sa situation. C'est-à-dire extrêmement peu.

« … Merlin … Ce personnage de légende serait donc à l’origine de tout ce qu’il m’est arrivé ? fut la première chose qu’il émit après y avoir longuement réfléchi. Mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai à voir avec lui ?
- Je dois avouer que cela me surprend également, souligna Marisa sans l’ombre d’une plaisanterie. Merlin est … un mage historique qu’il est impossible d’ignorer, dans l’étude de notre discipline. Il a découvert des tas de choses, voyagé un peu partout dans le monde, et a laissé une marque indélébile dans la magie de manière générale. Je n’aurais jamais cru qu’il soit celui qui détienne toute la vérité à propos des pouvoirs du métal …
- Et moi, je n’aurais jamais cru qu’il ait véritablement existé ! »
Luke tombait des nues, et pas qu’un peu. C’était comme si, tout d’un coup, on apprenait à un adulte qu’il était en fait le descendant direct d’un personnage de contes de fée. Encore que, si on lui avait dit qu’il était le descendant de Claude Bernard, le jeune homme se serait senti honoré … Mais à la différence de Merlin, Bernard n’avait jamais fait l’objet de légendes : son existence avait toujours été avérée, par des témoignages accessibles au grand public et surtout les nombreux textes qu’il avait laissés derrière lui. Dire que malgré tout ce qu’il avait vécu à Gensokyo, il ne cessait jamais d’être surpris … Et pour le coup, cela dépassait tout ce qu’il avait déjà ressenti en la matière.
« J’imagine que ce Merlin a dû faire beaucoup de choses dans sa vie, se permit Reimu. Finalement, les pouvoirs du fer n’ont dû être qu’un événement parmi tant d’autres au cours de son périple … Ce qui est très important pour toi ne devait l’être que moyennement pour lui.
- Et Merlin a vécu extrêmement longtemps ! Certains disent même qu’il pourrait être encore en vie. Les derniers écrits attestant de son activité remontent à environ quatre siècles en arrière … Lors de la grande conjuration des Arts Maudits. Après ça, silence radio. Son corps n’a jamais été retrouvé, ni sa mort confirmée …
- Et ce Tenkô no Kosen ? souleva le jeune homme. Qui était-ce, si ce n’est un ami de Merlin ?
- Ben justement, le nom de Tenkô est illustre en matière d’Arts Maudits. Kosen est la seule personne connue à avoir maîtrisé les vingt Arcanes, et ce, sans en payer la moindre conséquence. Tout comme Merlin, il a participé au grand conseil qui a banni tous ces sortilèges de la surface de la Terre. Et tout comme Merlin … Ce sont les derniers écrits qu’on a le concernant. Les théories quant au fait qu’il vivrait encore sont beaucoup moins nombreuses que pour son compère, en revanche …
- Alors ces deux là auraient disparu en même temps …? remarqua le jeune homme. C’est bizarre …
- Oui, c’est une coïncidence qui a interpellé de nombreux historiens. Mais je suppose que ce n’est pas vraiment le sujet de la conversation … »
Il approuva d’un hochement de tête. Tout ceci était très passionnant, à n’en pas douter. Mais cela ne l’était pas autant que le reste. Et Luke avait soif de savoir. Il voulait en savoir toujours davantage … Et surtout, mettre ses idées au clair. Reimu avait beau avoir très bien raconté tout ce qu’elle avait appris, tout cela restait encore très brouillon dans sa tête. Le moment était peut-être venu pour faire une remise à niveau … ( ♫ )
 
« … Bon, récapitulons, décida-t-il. Il y a très très longtemps, donc, un type dont personne ne connaît plus le nom a créé les pouvoirs du fer … Et c’était une trinité de pouvoirs, comprenant la manipulation naturelle, la transmutation de l’air, et la transmutation du corps.
- C’était un pouvoir peu commun, compléta Marisa. Différent des écoles élémentaires habituelles, il n’était pas possible d’en faire un apprentissage. Le secret était bien gardé par son créateur, et le pouvoir ne pouvait être que physiquement transmis de génération en génération, à la manière d’un don.
- Et quand il transmit ce pouvoir à ses deux descendants, il le sépara en deux dualités de pouvoirs. L’une d’entre elles est donc celle dont je suis aujourd’hui porteur … L’autre concerne la transmutation du corps en fer, celui de la légende du héros aux bras de fer. C’est ce que l’on peut appeler la première scission. Suite à cela … Les deux frères se séparèrent et fondèrent chacun leur lignée, dispersant chaque moitié du pouvoir dans le monde.
- Les secrets des pouvoirs du fer sont morts avec leur créateur, continua la sorcière. Résultat des courses : ses fils et leurs descendants n’ont jamais pu de nouveau reproduire ni même modifier les caractéristiques de leur héritage. Ces deux portions restèrent intactes pendant de nombreuses années, l’une partant dans le monde occidental et rencontrant Merlin …
- … L’autre échouant à Gensokyo, après avoir été transportée par la lignée des scelleurs. C’est ici que, si l’on se fie au témoignage laissé sur les parois de la grotte explorée par Hatsuka, cette moitié fut séparée à son tour en deux fragments distinct … Sans doute l’un capable uniquement de manier le fer à l’état naturel, et l’autre uniquement de transmuter son corps en fer. C’est ce que l’on peut désigner comme la seconde scission
- Et donc … cela nous laisse avec trois détenteurs potentiels des pouvoirs du fer à l’heure actuelle, compléta Reimu. Luke étant celui qui a hérité de la plus grosse partie de la trinité originelle. Les deux autres peuvent avoir trouvé et absorbé chacune des fractions issues de la seconde scission … »
Bien distinguer les deux scissions était quelque chose d’essentiel. C’était probablement le point le plus biscornu de toute l’histoire. Surtout parce qu’il ne concernait pas Luke directement … Mais aussi parce qu’il constituait une étrange anomalie dans ce paysage de révélations.
Luke croisa les bras et demeura pensif aux mots de Reimu. Quelque chose clochait, de toute évidence. Même si les réponses à la plupart des énigmes avaient été apportées, il restait des zones d’ombre … Et quelque chose lui disait que cela n’allait pas être élucidé si facilement.
« … Je veux bien comprendre pourquoi la trinité originelle a été divisée en deux, énonça-t-il. Par contre … En admettant qu’elle ait effectivement eu lieu, quelle est la raison d’être de la seconde scission ? Et qui aurait pu être capable de cet exploit, sachant que la connaissance concernant ces pouvoirs ait été perdue ?
- Tu soulèves un point très intéressant, reconnut la magicienne en se tournant vers lui. A vrai dire, si ce pouvoir s’est retrouvé en Gensokyo, je suis à peu près sûre qu’il existe plusieurs personnes capables de le séparer en deux, du fait de leurs propres capacités. Pas des mages telles que moi ou Patchouli, mais plutôt des youkais aux pouvoirs particuliers … Des êtres tels que Kanako, Yukari ou même Yuugi auraient pu le distordre et le modifier sans trop de problème. On ne sait jamais vraiment ce que cette contrée réserve …
- D’accord, mais pourquoi avoir fait ça ? Quel sens donner à cet acte …? Cela pourrait-il être la même chose que ce que Merlin comptait faire pour les miens ? Diviser ces pouvoirs en deux, afin de diminuer l’influence noire qui bouillonne en eux ? »
Ça se tenait. Si une youkai assez sage était tombée sur ce pouvoir et avait décidé de le rendre un peu plus inoffensif, peut-être aurait-elle pu faire ainsi. Marisa elle-même supporta cette théorie, et Reimu ne trouva rien à y contredire. Toujours était-il que Luke demeurait profondément perplexe à ce niveau-là.
Qui avait fait cela ? Et pourquoi avait-il laissé ce message à la fin du témoignage du dernier des scelleurs ? Cette question ne pouvait pas rester sans réponse. Il allait bien falloir essayer de l’élucider un jour. Et pour en être bien certain, Luke engrava cela bien profondément dans sa tête. Cela pouvait être un indice supplémentaire sur la véritable origine des pouvoirs dont il était dépositaire …
 
« … Et donc … Et donc, c’est juste ça, finit-il par dire. Si j’ai hérité de ces pouvoirs, c’est simplement parce qu’un vieux mage les a scellés il y a quinze cents ans en vue d’un héritier digne, et que c’est tombé sur moi. Ahah, oui … C’est tombé sur moi …
- Qu’y a-t-il, Luke …? s’inquiéta la miko.
- C’est exactement ce que m’a dit Impera, il y a un an, lorsque nous l’avons affrontée. Elle savait donc … Elle savait tout, sur moi. Si elle n’était pas allée à Makai et si j’avais pu la faire parler sur ce qu’elle voulait dire … On aurait eu toutes nos réponses beaucoup plus tôt.
- C’est pas faux, ça … remarqua la sorcière. Et ceci explique cela. Elle a dû rester un petit moment dans ce cimetière, et décortiquer chaque pierre, pour connaître l’histoire des pouvoirs du fer … Ainsi que récolter tout ce qu’elle pouvait sur les Arts Maudits. Tu as élucidé un bon nombre de mystères, ma chère …
- Et ceci de la manière la plus inattendue qui soit, approuva la miko. »
Mais Luke ne paraissait pas satisfait. Ou du moins, il avait encore du mal à accuser le choc. Maintenant que tout était enfin plus ou moins clair, il pouvait progressivement prendre conscience de toute la gravité de ce que cela impliquait … Et tout ce que cela signifiait à propos de tout ce qu’il avait vécu. Pas seulement à Gensokyo. Mais bien avant. Durant tout son périple à travers le monde. Mais aussi à propos de sa naissance elle-même … Et donc sur sa vie toute entière …
C’était une expérience comme il n’en avait encore jamais vécue. C’était comme s’il prenait conscience d’une existence qui n’était pas la sienne, mais qui en même temps, l’avait toujours été. Comme si son nom, celui qu’il avait choisi lui-même après avoir oublié le vrai pendant toutes ces années, comme si ces deux syllabes auxquelles il s’était raccroché pour se forger une identité alors qu’il était perdu au beau milieu du néant … Comme si rien de tout cela n’avait jamais eu le moindre sens. Bien sûr, il avait conscience qu’il n’était pas dans un conte pour enfants, et donc que tout cela n’était qu’une simple impression désagréable laissée par le chamboulement intérieur qui le rongeait. Mais cette constatation n’était pas suffisante pour le soulager …
Pendant ce temps, la discussion allait bon train entre Reimu et Marisa. La sorcière demandait à son amie divers détails sur la rencontre avec Hatsuka ou encore les choses connues sur la lignée des scelleurs. Puis, la prêtresse remarqua quelque chose du coin de l’œil. Quand elle vit le regard vide et perdu du jeune homme, elle envoya un signal oculaire à son amie. Bien qu’elle ne comprit pas tout de suite, la jeune fille blonde s’interrompit, et fit très vite la même constatation que son amie de toujours. Elles échangèrent un nouveau regard. Puis, la jeune fille vêtue de rouge et de blanc eut un sourire. Elles n’allaient pas laisser leur ami dans un état pareil sans réagir !
« … Au fait, Luke, j’ai omis de dire quelque chose qui devrait t’apporter une réponse que tu cherchais depuis longtemps. »
Il leva la tête, l’air passablement intéressé. Dans ses yeux, Reimu pouvait limite lire « J’en ai plus qu’assez d’avoir des réponses », dans le silence qui fut, pour le coup, sa seule réponse. Mais cela ne suffit pas à entamer sa bonne humeur, qu’elle voulait essayer de lui transmettre. Et ce fut avec une certaine tendresse qu’elle lui dit tout de même ce qu’elle préparait …
« J’ai aussi pu prendre connaissance de l’endroit où Merlin a enterré les pouvoirs du fer. Et ben entendu, il s’agit de l’endroit dont tu es originaire … Luke, tu es né dans le nord de la France. »
 
Il se redressa légèrement, alors qu’une lueur s’allumait dans son regard. Comme tiré d’un rêve éveillé, bien que cela tenait sans doute plus du cauchemar, il ouvrit légèrement la bouche sans savoir quoi en faire sortir dans l’immédiat.
« … La France … finit-il par laisser échapper.
- C’est cela … En fait, à l’époque, ça s’appelait la Gaule … Merlin venait d’un autre pays appelé l’île de Bretagne, quand il a rencontré le dernier porteur des pouvoirs avant toi …
- Entendre ce nom de nouveau … C’est comme … un écho oublié … »
Luke était sorti de sa tourmente. Ramené à la réalité par cette ultime révélation, soudain, il se sentit profondément ému. Marisa elle-même se vit accrocher un sourire aux lèvres en le voyant ainsi, et croisa les bras fièrement.
« On pourra la trouver facilement sur une carte du monde extérieur. P’têt même que Kourin’ a des trucs qui viennent de là-bas. Faudra que tu nous parles un peu de ton pays, bonhomme !
- Je … Je le ferai pour autant que je me souviens …!! lâcha-t-il, la voix un peu tremblante. Ça alors … Rien qu’entendre ce nom me rappelle tellement de choses … Comme si tu venais d’ouvrir une boîte de Pandore, Reimu …! »
Elle sourit, heureuse de le voir ainsi. Il n’était pas au point d’avoir des étoiles dans les yeux, mais c’était presque tout comme. Nul doute qu’avoir des réminiscences de son enfance était quelque chose qui manquait au jeune homme … Tant qu’il ne s’agissait pas des mauvaises. Le nom du pays dont il était originaire n’entrait de toute évidence pas dans cette catégorie. Et en tout cas, cela devait l’aider dans la crise identitaire qu’il traversait inévitablement …
« Tout de même, c’est une sacrée coïncidence quand on y pense ! remarqua la sorcière. Les pouvoirs du métal séparés en deux … Une moitié à Gensokyo, une autre se retrouvant à l’autre bout du monde extérieur … Et toi, tu es celui qui a rapporté cette moitié ici ! Ça veut dire que tous les fragments de la trinité originelle sont désormais réunis au même endroit …
- Hey … C’est pas faux, ça ! confirma-t-il. Comme quoi, c’est ici que je devrais être capable de trouver des gens comme moi … Dans ce monde dénué de magie, de toute manière, il n’y a qu’à Gensokyo qu’un tel miracle puisse être possible …
- Et ouais. Et c’est toujours un plaisir de te savoir sur nos terres, mon vieux ! »
Il sourit. Marisa faisait preuve de son habituel air boute-en-train pour raviver les braises, et elle y arrivait plutôt bien. Elle fit encore pas mal de ses démonstrations de force, en la matière, apaisant un peu le fardeau que le cœur encore lourd de Luke devait supporter. Quand il y pensait, tout de même, il ne pouvait s’empêcher de s’estimer chanceux. Qu’est-ce qu’il était bien entouré …
Nul doute que toutes ces révélations avaient asséné un choc violent au jeune homme. C’était quelque chose qui était de toute façon inévitable. Mais la sorcière avait confiance … Luke s’en sortirait. Et il en serait même grandi. Tant qu’elle ne lâchait pas l’affaire, et que Reimu non plus … Le manieur de fer serait toujours prêt à se relever, et partir de nouveau, plus fort que jamais. Il fallait juste laisser le temps faire son office … Et surtout, laisser le jeune garçon aux mains de celle qui était la plus à même de le guider. Ce fut pour cette raison qu’après quelques dix minutes supplémentaires, la sorcière bondit de sa position … attrapa son balai, propulsa son chapeau sur sa tête, et adressa un signe d’au revoir à ses compagnons.
« Bon, j’dois vous laisser maintenant ! J’ai du boulot encore chez moi ! Je t’y attendrai demain Reimu, alors me pose pas de lapin s’il te plait, t’chao ! »
Et sans laisser le temps à quiconque d’y aller de son commentaire ni même d’une quelconque formule de remerciement ni d’au revoir, elle courut vers la sortie et disparut derrière un claquement de porte tonitruant. Contemplant le panneau de bois derrière la magicienne s’était simplement volatilisée, Reimu ne put faire qu’une seule remarque …
« Elle est partie comme elle est venue. »
 
Luke ne put qu’hausser les épaules un peu négligemment. Ayant vécu plusieurs mois chez la larronne en question, ce n’étaient pas ses manières habituelles qui allaient le surprendre. Bien qu’honnêtement, il n’avait aucune idée de ce qui l’avait motivée à détaler comme une lapine.
A présent qu’ils étaient deux de nouveau, il revint sur son interlocutrice. Celle-ci avait également lâché l’affaire, et ça s’expliquait. Reimu connaissait Marisa bien mieux que le manieur de fer, et ce depuis bien plus longtemps. ( ♫ )
« … Je me demande ce que Patchouli penserait de tout cela, pensa-t-elle par la voix. Elle désirait être informée si nous en apprenions plus sur tes pouvoirs, Luke …
- … Ah oui, c’est vrai. C’est elle qui nous a donné nos premières pistes … Et peut-être les dernières qui nous intéresserons.
- Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Il la considéra avec attention, le regard alerte. Le choc semblait être un peu passé, même si l’état de stupeur ne s’était pas totalement éclipsé de ses pupilles.
« Les révélations que tu m’as apportées sont formidables … Mais elles ne sont pas exhaustives. On ne sait toujours pas où se trouvent les deux autres fractions de la trinité originelle, Reimu. On ne sait même pas s’il existe d’autres manieurs de métal comme moi !
- Tu as raison … Mais n’est-ce pas un peu prématuré, d’y penser déjà ? Tu devrais prendre le temps de réfléchir un peu à ce que tu as appris, plutôt que de te précipiter de nouveau vers l’inconnu …
- Mais ça me turlupine quand même ! Si ça se trouve … Il existe quelqu’un, ou même plusieurs personnes, qui transportent les jumeaux de mon pouvoir. Et si je les rencontrais … Je suis sûr que j’en apprendrai plus sur moi-même, et tous ceux qui se sont succédés avant moi ! »
La prêtresse prit la peine d’y réfléchir. En ce temps de crise identitaire … Il était normal que Luke continue de se tourner vers le passé. Que ce fut pour en savoir plus sur les porteurs précédents de ce qu’il avait en lui, ou même sur la lignée des scelleurs elle-même. Et c’était vrai que cette histoire restait encore très nébuleuse. Si le grand mystère qui constituait le socle de tout avait été exposé au grand jour, de plus petites énigmes formant l’essaim autour de lui demeuraient intouchées. De là à ce que le jeune homme reparte aussitôt à l’attaque …
« On étudiera cela une fois que tu seras sorti de l’hôpital, et que tu auras fait ta convalescence, raisonna-t-elle. Je n’ai rien contre prolonger un peu l’aventure … Mais par pitié, laisse-moi au moins le temps de me reposer !
- Hahaha, avec plaisir, ma chère. Malgré les apparences, mon but premier n’est pas de te pousser jusqu’à l’épuisement !
- Tu as intérêt. »
Elle marcha jusqu’au lit de Luke, et chipa la place que Marisa occupait quelques minutes plus tôt. Elle était encore chaude, d’ailleurs. A force de rester debout, la jeune fille sentait de nouveau les courbatures laissées par son si intense périple qu’elle avait déjà presque entièrement oublié. Il en restait juste quelques marques indélébiles …
« … En parlant de Patchouli … reprit assez soudainement le jeune homme. Cela me rappelle quelque chose. Quand nous étions chez l’archéologue … J’ai repensé à ce qu’elle m’a dit. Quelque chose m’a interpellé d’ailleurs, et j’avais dit que je t’en parlerai plus tard …
- J’ai du mal à m’en souvenir, avoua-t-elle. De quoi s’agit-il ?
- De ma malédiction. Tu te souviens ? Je lui avais demandé si la rage qui hante mes pouvoirs avaient des risques de s’exprimer de nouveau, maintenant que j’étais à Gensokyo … Et elle m’a clairement dit que ce n’était pas le cas. Qu’ils me considéraient maintenant comme leur maître …
- C’est vrai, elle a dit cela. Et alors ?
- Et alors, cela entre en contradiction avec quelque chose. Lors de l’incident où Shinki a pompé la magie hors de Gensokyo … Quand le manque de magie s’est fait ressentir … Et que ma malédiction s’est déclenchée une nouvelle fois. Ma dernière rechute en date. »
 
Reimu pinça les lèvres.
Le raisonnement de Luke était juste. La mage du manoir lui avait dit qu’au moment où ses pas avaient foulé la terre de Gensokyo, l’esprit du jeune homme avait réussi à canaliser les pouvoirs destructeurs qui vrombissaient, instables, en lui. Il avaient parachevé leur maîtrise, et était maintenant capable de les faire taire quand ils voulaient sortir et ravager tout ce qui l’entourait. La bibliothécaire avait laissé penser que ce fait était un acquis, et que même s’il sortait de la contrée des illusions, la malédiction ne pouvait plus prendre le dessus et s’absoudre du bon vouloir du garçon comme elle l’avait toujours fait.
Mais comment expliquer, dans ce cas, qu’elle s’était tout de même déclenchée quand la magie était venue à manquer ? En ce temps, Gensokyo s’était rapproché davantage de la définition du monde extérieur. Et si la malédiction s’était déclenchée ici de nouveau … Alors, si un jour devait-il sortir des frontières délimitées par les Hakurei, que se passerait-il ?
« … Tu sais, Luke … commença la jeune fille. Je pense que ce n’est pas en dix-neuf ans d’existence … Que tu allais réussir à expurger des siècles voire des millénaires de haine, charriés par les pouvoirs que ce maudit mage t’a infligés.
- C’est … C’est pas bête. Mais alors … Finalement, je ne suis toujours pas maître des pouvoirs du fer ?
- Je pense que si. Cependant, tu dois tout de même y faire attention. C’est comme si tu tenais un énorme molosse en laisse … Il t’obéira tant que tu lui donneras à manger et garderas un œil sur lui, le rappelant à l’ordre dès que la nécessité s’en fait sentir. La magie ne fait que t’aider à tenir cette laisse fermement au creux de ton poing. Sans la magie … Tu es plus vulnérable, et susceptible de lui lâcher la bride. C’est pour cela que si elle vient à disparaître, ou si tu dois te retrouver dans un endroit qui en est privé … Tu dois à tout prix garder la plus grande vigilance sur eux. Tu dois leur refuser l’accès à l’extérieur, continuellement.
- Je crois voir la logique … »
Ainsi donc, il avait toujours cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Bien sûr, qu’il l’avait. Il l’avait toujours sentie … Même si son calvaire s’était terminé ici, à Gensokyo, il s’était toujours senti oppressé. Comme si quelque chose, une petite voix maligne, au fond de son âme … lui murmurait des choses à l’oreille à travers ce pouvoir effrayant qui donnait l’air d’obéir à sa volonté.
Depuis quand écoutait-il, sans l’entendre, cette voix ? Depuis ce moment où, quand il avait cinq ans, il avait déterré un morceau de métal enfoui dans son jardin par la force de sa pensée ? Depuis ce jour où, dans un accès de rage et de colère, il avait massacré ses prétendus camarades du collège ? Nul ne le savait, mais maintenant que Reimu lui en faisait prendre conscience, il était persuadé d’une chose. Ce murmure était là, au fond de sa cervelle, et le poussait à faire des choses qu’il n’aurait jamais souhaitées. C’était donc à lui de l’étouffer, pour qu’il perde sa voix à tout jamais …
« … Patchouli avait donc raison … soupira-t-il d’un air déconfit. Même si j’ai trouvé presque toutes les réponses aux grands mystères de ma vie … Ce n’étaient pas forcément celles que j’espérais.
- Savoir quelque chose qui t’afflige, ou rester bête et ignorant mais insouciant ? souleva la jeune fille. C’est un choix difficile à faire. Cela dit, il n’y a que dans le premier que tu trouveras de quoi ne jamais avoir de regrets.
- Si je n’avais jamais été au courant de cette mission qui m’a été confiée par Merlin … Celle de faire taire à jamais les cris de cette malédiction … Peut-être m’aurait-elle tourmentée encore, éternellement, jusqu’à mon dernier souffle. »
Il eut un début de sourire, à la surprise de la miko. Cette expression, qui tenait presque du rictus, ne fit que s’agrandir à mesure qu’il prononçait ses phrases suivantes. Était-ce les prémisses d’une revanche, que Reimu décelait dans l’étirement presque confiant des lèvres du jeune homme ?
« … Cela veut dire au moins une chose, fit-il avec des yeux et une voix déterminés. Contrairement à ce que j’ai toujours cru … Je suis acteur, et non pas spectateur de la chose. Ce n’est pas une malédiction. C’est un monstre que je peux combattre, et donc vaincre ! »
La détermination du sourire de Luke contamina celui de la prêtresse. Elle le dévisagea avec un regard flamboyant, celui capable de faire ployer les adversaires les plus vindicatifs. Ils se regardèrent.
« … Ce ne sera pas un combat que tu remporteras demain. Il te faudra sans doute encore beaucoup de temps pour en voir le bout. Mais tu peux être certain, Luke … Que je serai présente à tes côtés pour le mener jusqu’à la victoire ! »
Il hocha la tête, empli d’une énergie nouvelle et d’un espoir qui réchauffa ses entrailles. Il leva la main, et Reimu fit de même.
L’instant d’après, leurs paumes claquèrent et leurs mains se serrèrent. Ils étaient prêts, tous les deux, à aller jusqu’au bout. Main dans la main …
Plus que jamais, Luke et Reimu étaient unis !
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MessageSujet: Re: [Fiction] L'avènement du Fer   Mar 6 Sep - 14:17

Quelques jours plus tard… (♫)
Le fond de l’air était frais. Une accalmie dans la saison des pluies était toujours la bienvenue, même si Luke n’avait rien contre la pluie. Par contre, comme elle brillait par son absence, illuminant la cour de l’Eientei par quelques froids rayons de soleil, elle lui permettait dorénavant de piquer une tête dans le grand air.
Il inspira un grand coup, puis laissa son regard vagabonder sur la voûte céleste. Il y avait encore des nuages sombres et le bleu du ciel peinait à poindre dans ce véritable champ de bataille météorologique. La mousson semblait loin d’être finie, et les répercussions de sa précédente escarmouche étaient encore visibles par terre, dans les flaques d’eau éparses qui noyaient les jardins et les potagers de l’Eientei. En voyant un tel désastre, Luke ne pouvait s’empêcher de compatir pour les lapines qui avaient mis tant d’effort dans l’entretien de tout ça. Tout était à refaire ou à réparer. En faisant le tour dans l’établissement, navigant au dessus du sol sur sa planche de fer pour éviter de noyer ses godasses, il avait pu constater l’étendue des dégâts. Quel gâchis, tout de même…
Le jeune homme était dehors depuis déjà quinze minutes. Cela faisait maintenant un moment que Reimu était sortie de l’hôpital. Elle venait lui rendre visite tous les jours depuis, mais elle ne pouvait pas être là vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il en avait lui-même conscience. Et comme la soirée approchait lentement, elle était rentrée chez elle, laissant l’adolescent seul avec son ego. Il avait donc pris la liberté de déambuler un peu…
Un peu las de cette promenade pas très enrichissante, le jeune homme s’était décidé à rentrer dans l’établissement quand un son sifflant attira son attention. La seconde qui suivit, ce fut un bruit beaucoup plus fort qui l’atteignit, à quelques dix mètres dans son dos. De nouveau pied-à-terre, il fit volte-face, surpris. Et sa surprise redoubla quand il vit qui se présentait maintenant à lui.
« Ayayaya, bonjour… »
Il pencha la tête légèrement de côté. S’il avait su…
« Ah, c’est vous… Bonjour, madame Shameimaru. Quel bon vent vous amène ? »
Elle paraissait drôlement nerveuse, par rapport à l’habituelle. Pour le peu qu’il avait vu d’elle, du moins. La grande fanfaronne semblait s’être calmée. Elle réajusta son tokin à pompons dans ses cheveux, et regarda le jeune humain avec un sourire un peu incertain.
« J’étais venue voir comment vous vous portiez. Je suis un peu responsable de ce que vous est arrivé, alors…
– … C’est gentil de votre part. Si ça peut vous rassurer, je vais beaucoup mieux, maintenant. Je devrais sortir d’ici dans deux ou trois jours… »
Elle eut alors un grand, grand, profond soupir. C’était tellement intense que Luke aurait presque pu qualifier ça de théâtral, et il dut retenir le rire qui manqua de s’échapper. De toute évidence, la survie du jeune homme l’avait beaucoup travaillée. Et maintenant qu’elle la savait sûre, elle semblait renaître illico presto.
« Bénies soient les déesses ! finit-elle par laisser échapper. Je n’ose pas imaginer ce que Reimu m’aurait fait s’il t’était arrivé quelque chose… Au fait, appelle-moi Aya, je sais que je fais pas mon âge mais c’est pas une raison !
– Très bien, Aya. Au fait, ce fameux article, tu l’as publié ?
– … T’es pas fou ? Je tiens à ma peau. »
Il éclata de rire. Pour le coup, la tengu avait été très sérieuse. Cependant que le courant passait assez bien, entre les deux. Ils s’étaient tutoyés très vite…

C’était assez drôle, car Luke lui-même aurait presque pu imaginer à quoi aurait ressemblé la première page du prochain ou précédent Bunbunmaru. La grande exterminatrice se repentit enfin… Un gros titre en majuscules, au dessus de la photo en noir et blanc d’une prêtresse hébétée, au cœur du QG des tengu. Aya aurait ensuite décrit la manière héroïque dont elle avait amené Reimu à faire ses excuses publiques, les aurait rédigées en toutes lettres et tournures dramatiques, avant de signer une nouvelle ère de paix et de prospérité pour le peuple youkai tout entier.
« … J’aurais pu faire journaliste en fait, pensa-t-il subrepticement.
– Enfin bref… J’ai préféré effacer toutes les traces de cet affrontement. Je trouverai bien autre chose à mettre sous la dent de mes lecteurs.
– Pourquoi fais-tu ce travail, au juste ? »
Elle s’interrompit, surprise par la question. Pourtant, le jeune homme avait été parfaitement sérieux. Elle se gratta le cuir chevelu, tâchant d’y réfléchir…
« Hé bien… Pour de multiples raisons… D’une, parce que je fais partie des agents parmi les plus hauts gradés du QG de seigneur Tenma, et donc que je dois continuellement inscrire sur le papier chaque événement notable de la contrée des illusions. Bon, y’en a pas tous les jours, mais c’est ma première mission…
– Une mission, mais pas une motivation. Quelles sont-elles ?
– T’en poses des questions, toi ! Tu es bien curieux… Et tu as bien raison. En voilà une, de motivation.
– La curiosité, donc ? J’aurais dû m’en douter. Il n’y a que ça pour forcer les gens à fourrer le nez dans de affaires qui ne les concernent pas… »
Elle hocha la tête d’un air éhonté. Cela dit, Luke la comprenait parfaitement. Que ce fut pour les sciences, la magie, lui-même ou les autres, il avait toujours eu de la curiosité en lui. C’était peut-être pour ça que discuter avec Aya n’était pas difficile. Ils avaient des passions en commun, et sans doute de nombreuses choses à se dire… Qu’elles fussent sérieuses ou complètement idiotes.
« … Et quelles sont les autres motivations ? reprit-il.
– Le goût d’écrire, je pense. Ça m’a toujours plu, quelque part. Bon y’a des jours sans, mais on fait avec, paradoxalement. Et puis, parfois, on vit de drôles d’aventures. Si tu savais où j’ai dû me fourrer pour prendre un minuscule cliché…
– C’est un peu extrême, quand même. Ça ne t’a jamais gêné d’exposer la vie privée de tous aux yeux du public ?
– Pas vraiment… Je ne me suis jamais vraiment posé la question. Et puis, je vois pas pourquoi tout devrait rester secret.
– Certaines choses peuvent être… délicates, disons. Les gens aiment bien avoir un peu d’intimité. Tu aimerais que je raconte ta vie aux quatre vents, ou que je signale à ta patronne les incidents de l’autre jour ? »
Aya s’apprêtait à rétorquer qu’il n’était pas le premier à lui faire la remarque, mais la dernière phrase la coupa dans son élan. Prise de court, elle ne parvint pas à formuler de réponse dans l’immédiat. Et le temps de tourner sept fois sa langue avant d’ouvrir sa mâchoire, l’humain avait déjà repris.
« Essaie d’y penser, la prochaine fois que tu écris un article qui en dit trop. Qui sait, peut-être que même moi je pourrai avoir envie de le lire…
– Bon, écoute… C’est peut-être un peu exagéré, tout ça… Je vais y réfléchir. Mais ne va pas parler au seigneur Tenma, s’il te plait… »
Il opina du chef, l’air un peu désinvolte.
« Je n’en ai jamais eu l’intention, tu sais. Je voulais juste te faire comprendre ce que les gens dont tu parles dans ton journal peuvent ressentir. Reimu n’est qu’un exemple…
– J’ai compris, j’ai compris ! Bon, si c’est comme ça… Je crois que je vais devoir rentrer. »
Il eut un petit rire, et salua Aya avant qu’elle ne décolle à nouveau. Sans rancune…
C’était une drôle de rencontre, en tout cas. Qui aurait cru que Luke se serait presque fait une nouvelle amie, après tout ce tumulte. N’empêche qu’en entrant de nouveau dans l’hôpital, essuyant ses semelles humides de terre sur le paillasson, le jeune homme pesa véritablement le pour et le contre quant à un abonnement au Bunbunmaru…

« En voilà une histoire pour le moins… fascinante. »
Dans le Manoir du Démon Écarlate, il faisait toujours aussi sombre. Mais pas autant qu’au sein de la Grande Bibliothèque. C’était en ces lieux que se tenait une prêtresse vêtue de blanc et de rouge, discutant tranquillement à la table d’une dame respirant la sagesse. Nul tasse de thé ou autre frivolité de ce genre, juste des piles de livres dont Patchouli avait interrompu la lecture, et le bâton de miko de Reimu.
« Il y a toutefois une chose que je ne saisis point… Où diable avez-vous pu trouver tous ces renseignements ?
– Hé bien… Ce qui est étrange, c’est que je ne suis plus tout à fait sûre moi-même… Il me semble que j’ai été chercher dans un lieu appelé Marais de l’Amnésie. En le traversant, je suis tombée sur le Cimetière de la Connaissance…
– Quel est-il donc ?
– C’est un endroit occulté de tout, où se trouvent des pierres dressées laissées par un vieux mage. Elles transportent un grand nombre d’héritages du passé. »
Patchouli fronça les sourcils. Prenant le temps de réfléchir à ce que venait de dire son interlocutrice, elle reposa son dos dans le dossier de son fauteuil et considéra sa visiteuse d’un œil plus que perplexe.
« Voilà qui m’apparaît bien… nébuleux, Reimu. Nul doute que ton histoire sur les pouvoirs du fer regorge de détails très intéressants, mais j’ai comme une incertitude quant à la véracité de tes sources. En l’absence de preuve tangible, je ne me conçois point rédiger de nouveaux écrits en mon sanctuaire de lecture. »
C’était normal. Et même rassurant, de la part de Patchouli. Si elle avait prit tout ce que la prêtresse venait de lui chanter pour argent comptant, même la jeune fille aurait été déçue. Tout ceci était nécessairement trop gros.
« Et pourquoi n’irais-tu pas là-bas toi-même ? suggéra-t-elle. Je suis certaine que ce cimetière t’apporterait beaucoup… Tu pourrais y découvrir bien plus de choses que ces informations à propos des pouvoirs du fer.
– Vous semblez bien sûre de vous. Pourtant, je n’ai jamais entendu parler d’un tel lieu en Gensokyo.
– Quoi de plus normal… Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle Marais de l’Amnésie. Tout ce que tu y vivras sera effacé de ta mémoire, une fois que tu en seras sortie. À moins que tu n’écrives tout cela au préalable…
– Tout cela ressemble de plus en plus à une plaisanterie douteuse. »
La jeune fille haussa les épaules, dévisageant la bibliothécaire avec son insouciance habituelle. Ce après quoi, elle recula la chaise qui lui avait été allouée, et se releva en attrapant son sceptre laissé sur la table.
« Fais-en ce que tu veux, Patchouli. Je suis simplement venue t’informer de tout ce que j’avais appris. Libre à toi de me croire ou non… Mais si tu veux vérifier cela de tes propres yeux, munis-toi de plusieurs liasses de papiers ainsi que d’encre, et dirige-toi plein nord-est. Les marais se révèleront loin après la Colline sans Nom, au beau milieu des plaines. A présent, je te laisse à tes réflexions… Bonne fin de journée ! »
Et sur ces derniers mots, Reimu prit congé, laissant son hôte dans le scepticisme profond. La mage porta ses doigts à son menton, contemplant pensivement les piles d’ouvrages et les montagnes de feuilles qui s’accumulaient à la surface boisée qui lui faisait face. Après cette longue et mûre réflexion, elle attrapa sa plume et la trempa dans son encrier, avant de reprendre l’écriture qu’elle avait interrompu.
« J’irais trouver le fin mot de cette histoire sitôt que mon état de santé le permettra… »

(♫) Elle la tenait entre ses doigts. Probablement l’objet le plus dangereux de tout Gensokyo. Il y a peu, elle aurait donné très cher pour en posséder une réplique… Mais maintenant, elle comprenait enfin qu’une telle chose ne pouvait se trouver entre les mains de n’importe qui.
Marisa avait mis plusieurs jours avant de se décider. Sitôt Reimu sortie, la prêtresse était passée chez son amie pour lui remettre l’énigmatique Carte d’Incantation. De prime abord, la sorcière avait presque cru que tout dans cet artefact était similaire à ce qu’elle connaissait du système universel instauré par la jeune miko. Il n’en était rien.
La première difficulté à laquelle s’était confrontée la blonde vêtue de noir, c’était que les bases qu’elle pensait acquises sur les cartes étaient biaisées en étudiant l’Ultime Sacerdoce d’un œil mieux avisé. En effet, ce n’était pas sans raison qu’il s’agissait de l’unique capable de tuer : ce n’était pas une carte d’incantation. Pas selon la définition admise par les habitants de la contrée, en tout cas. Son fonctionnement était intrinsèquement différent, ses mécaniques divergeaient de la simplicité instinctive du grand système, et ses effets échappaient aux règles intransgressibles du grand tout bâti par Reimu. Somme toute, elle ne pouvait pas examiner, décortiquer, autopsier cette chose qui n’avait de carte que le nom, simplement en s’asseyant à son bureau et en se penchant au dessus en faisant mine de se concentrer.
La seconde difficulté, elle venait tout juste de la surmonter. Marisa avait fini de vider une de ses pièces – un exploit en soi, pour l’anti-fée du logis autoproclamée – pour y installer un nouveau et complexe dispositif magique. Ce qui jadis était un salon, une pièce relativement peu utilisée hormis pour se prélasser devant un traité de magie ou un livre de science fiction signé Isaac Asimov tout en grignotant des gâteaux de riz, était maintenant entièrement vidé pour céder la place à l’espace ad hoc. Ainsi, à même le plancher libre de tout mobilier inutile, la sorcière avait tracé des lignes fines et ésotériques à la blanche craie. Un cercle à la complexité qu’elle-même peinait à déchiffrer du premier coup d’œil occupait le plus clair de la surface boisée, éclairée à la lumière de faibles bougies réparties en quatre groupes fantomatiques aux coins de la salle rectangulaire. Celle-ci, normalement éclairée par la lumière solaire toute la journée durant, était dorénavant obstruée par un épais rideau noir qui bannissait de ces pénates toute autre source d’éclairement. Marisa avait également disposé plusieurs trépieds surmontés, à des hauteurs inégales, de boules de cristal aux teintes qui variaient des gammes du bleu ciel au violet héliotrope. Le tout disposé en pentagone régulier, autour du dernier présentoir, lequel était destiné à accueillir la « carte » de l’Ultime Sacerdoce.
Ce fut dans ce clair-obscur que la jeune fille, décidée, évolua. D’un œil attentif, comme si d’un coup, dans la noirceur des lieux, redécouvrait-elle tout ce qu’elle y avait mis en place, elle détailla ces ombres qui la cernaient. Aux murs, des inscriptions et des symboles d’une langue étrangère luisaient dans la nuit. Leur lumière variait du rouge au bleu, diffusant le halo sur les objets étranges, portant des messages illisibles que le néophyte n’aurait su décrypter. Mais pour autant que Marisa n’appartenait pas à la catégorie des débutants, elle était certaine que jamais plus, elle n’aurait envie d’engraver de telles formules dans le plâtre.
Et c’était là qu’intervenait la troisième difficulté. L’incertitude. Qu’allait-il se passer quand Marisa allait placer cette maudite carte sur son présentoir ? Allait-elle se déclencher subitement, et faire partir sa maison en miettes ? Pour toutes les précautions qu’elle avait prises, rien n’était moins sûr que la limitation des dégâts qu’un tel accident provoquerait. Et même s’il y avait peu de chance que ça se produise… Elle n’était pas sûre non plus de pouvoir interpréter les résultats. Mais… Elle avait promis à Reimu qu’elle trouverait une réponse. Et incertitude ou pas, la sorcière avait déjà pris sa décision. Elle n’allait pas se laisser abattre par les premiers obstacles venus !
Ainsi, la jeune fille déposa l’artefact au creux de son réceptacle. Sous ses yeux ébahis, des traits éclatants défilèrent entre les boules de cristal, et éclatèrent contre les murs comme des images projetées par quelque artifice de jeu de lumière, décrivant une magnifique toile irisée sur toute la surface des six faces intérieures de la pièce obscure…

« Tu es sûr que ça va aller ?
– Mais oui… Mes pouvoirs sont dépendants de mon esprit, pas de mon corps. Et malgré les apparences, je suis encore très bien dans ma tête ! »
Luke eut une mimique amusée à cette énonciation, sous le regard plus ou moins inquiet de Reimu.
L’échéance s’était écoulée, et le jeune homme avait enfin eu l’autorisation de quitter le toit hospitalier mais contraignant de l’Eientei. Habillé de sa tenue de toujours, et ses quelques affaires sous le bras, il avait déjà invoqué sa planche de fer fétiche. C’était sous un ciel pour une fois clément que les deux amis s’étaient réunis, après la visite du docteur Yagokoro qui avait donné le feu vert. Quand la prêtresse était arrivée devant la façade de l’édifice, vers deux heures de l’après-midi, il l’attendait déjà…
« Bon, d’accord, mais je reste derrière toi. Si jamais tu tombes et que tu ne te rattrapes pas, j’aurai l’air maligne devant Eirin.
– Ne dis pas ça, je serais presque tenté de me laisser tomber pour que tu me portes…
– Tu en as déjà profité une fois, il faudrait voir à ne pas trop abuser. »
Reimu avait beau prendre des précautions, le garçon n’était pas si mal en point qu’elle le laissait entendre. En s’envolant, Luke était à l’aise. Ses pieds étaient un peu instables sur sa planche, et sa posture courbait l’échine bien plus avant que d’ordinaire, mais il se déplaçait dans les airs à quasiment la même vitesse qu’antan. Tout au plus paraissait-il fatigué. Mais il ne s’en plaignait pas, et gardant un œil sur lui, la prêtresse le guida au gré du vent vers les régions est de la contrée des illusions…
Comme l’adolescent le remarqua, il valait mieux ne pas trop traîner. En cette saison, le temps changeait extrêmement vite, et ils risquaient de se prendre une averse d’une minute à l’autre. L’humidité croissante de l’air était un signe à elle toute seule, et leur pressa le pas, ou plutôt le vol. Ce fut en une trentaine de minutes qu’ils rallièrent les étendues en marge du village humain, au-delà des champs et des rizières, là où le chemin de terre était conquis par des pierres blanches jusqu’à la montée d’un grand escalier…
Ce fut à cet endroit que le duo décida de se poser. Luke fit quelques pas après être descendu de sa planche, scrutant les alentours.
« … Je suis déjà venu une fois ici. Ça n’a pas beaucoup changé…
– Que voudrais-tu changer de toute manière ? Je n’ai pas besoin de plus que ce qu’il y a déjà ici. Un peu de tranquillité et des fidèles…
– … Je commence à comprendre un peu mieux le but de la manœuvre.
– Qu’est-ce que tu insinues ?
– Rien, rien, hahaha ! »
Elle le dévisagea avec méfiance, mais passa outre et devant. De nouveau à la place la plus en arrière, le manieur de fer lui emboîta le pas, pour commencer l’ascension des marches au blanc sali par le temps et la terre. L’escalier n’était guère large de plus de trois mètres, tout comme l’était la route pavée, bien qu’au sommet elle s’élargissait. C’était d’ailleurs là qu’un grand portail torii brillait d’un rouge vif au soleil, dans le coin duquel quelque moineau avait dressé son nid. Rare était la poussière, tant qu’on ne la trouvait pas sur la volée de marche qui permettait d’y accéder. Elle était par ailleurs délimitée, de part et d’autre, par une multitude d’arbres feuillus aux troncs fins et aux branches folles qui n’hésitaient pas à caresser ou griffer les voyageurs de leur écorce. Luke le savait, la forêt s’étendait autour du sanctuaire, et plus encore derrière. C’était dans ces eaux-là qu’il avait arraché un pan de bois pour graver un message qui lui avait très probablement sauvé la vie, l’été dernier.

La forêt n’était cependant pas ce qui intéressait Reimu, puisqu’une fois arrivés au sommet de l’escalier, elle continua le long du chemin de pierres. Une nouvelle fois, le jeune homme put voir la beauté du Sanctuaire Hakurei. Il n’était pas bien grand, mais demeurait pittoresque. Le chemin de pierre y menait en ligne droite à travers une large cour d’herbe verte, quoique émaillée de quelques ronds jaunes de pissenlits ou ocres de terre moite. L’endroit, à l’abri du vent, paraissait très vite prendre la poussière. Pourtant, tout était relativement propre.
A l’issue du chemin d’albâtre se tenaient deux amples lanternes de pierre sombre, sculptées finement, et placées de part et d’autre. Elles constituaient une porte d’entrée supplémentaire avant le temple proprement dit, édifice modeste mais accueillant. Les portes de celui-ci étaient fermées, barrées par l’inscription enquérant de l’absence de la propriétaire des lieux.
« Et ici, ça a changé ? interrogea la prêtresse avec sarcasme.
– Ahahah, non. Y’a toujours autant d’espace ! On pourrait courir dans tous les sens et ne jamais s’arrêter…
– Pitié, j’y ai déjà suffisamment droit quand Suika me rend visite… Je ne reçois déjà pas beaucoup de monde au sanctuaire, alors ne fais pas fuir les rares visiteurs qui peinent déjà à venir.
– Désolé, c’est mon âme de gamin qui parle. »
Il eut un petit rire, et Reimu roula des yeux. En quelques enjambées supplémentaires, ils atteignirent le perron, et le gravirent, passant par la même occasion à côté de la boîte à don abritée par le toit. La prêtresse retira la pancarte dont l’utilité était désormais obsolète, et descella les portes de son temple. A ce moment-là, elle et Luke levèrent les yeux simultanément.
Un énorme nuage sombre venait de masquer l’astre solaire. La voûte céleste était encore partiellement dégagée à l’est, mais cela ne durerait pas très longtemps : les vents d’altitude charriaient en plein dans cette direction, et un impressionnant contingent de pluie potentielle chargeait depuis le point cardinal opposé. Ce serait une question de minutes avant qu’une obscurité impénétrable ne s’abatte sur la contrée des illusions, et la lumière périssait déjà. Jetant un regard à son invité, la prêtresse lui fit un signe de la main, et ouvrit la porte coulissante sans plus tarder. Le manieur de fer ne se fit pas prier, et entra.
« Bienvenue au sanctuaire Hakurei, Luke… »

Etrangement, c’était moins grand vu de l’intérieur que de l’extérieur. La pièce dans laquelle ils venaient d’entrer était garnie d’un mobilier spartiate, et d’un espace libre plus ou moins ménagé dans l’entrée. La première chose que les pieds foulaient, outre le parquet relativement bien fabriqué, était un grand tapis de couleur rouge sombre d’une surface de trois sur quatre mètres. Sans doute soyeux et agréable, il devait être là pour accueillir les genoux d’éventuels fidèles.
Trois mètres plus loin, donc, le meuble le plus proche était une table basse de bois, munie aux côtés d’épais coussins, rouges également, servant sans doute d’assise. Aucun objet ne reposait dessus. Quand Luke regarda à droite, il vit un cadre formant un châssis dans les planches murales de ce côté-ci, supportant un panneau pouvant sans doute s’ouvrir comme une trappe dont les charnières étaient en haut. Et, dans le coin formé par le mur de droite et celui du fond, à distance de l’entrée, un étroit futon muni d’une couverture vermillon était visible. Il était bordé, entre lui et la fenêtre supposée, d’un petit meuble cubique muni de deux tiroirs. Sans doute une commode de fortune.
Le mur qui faisait face à l’entrée, derrière la table basse, servait de support à du mobiliser plus divers. Des placards étaient accrochés en hauteur, sous le quadrillage de poutres qui formait le plafond sous la charpente. Outre ces aménagements, deux portes coulissantes étaient visibles, sur le mur de gauche de cette salle principale. C’était à peu près tout ce qu’il y avait à dire sur l’intérieur du sanctuaire Hakurei, du moins, pour ce dont Luke pouvait en voir. À part que ça sentait bon le bois travaillé.
« Hé bien… C’est un sanctuaire ou une maison ?
– Un peu les deux, à vrai dire…
– Ca ne ressemble pas beaucoup à un vrai lieu de culte…
– Hé, j’te permets pas ! »
Elle le frappa. Trop gentiment pour qu’il ne lâche autre chose qu’un éclat de rire en recevant le coup. Se laissant prendre au jeu, elle roula des yeux et sentit un petit sourire se dessiner sur ses lèvres. Aujourd’hui, il n’y avait plus besoin de faire le paon. Après tout, ce n’était pas pour le convertir au shintoïsme ou lui extorquer des pièces que Reimu avait invité Luke.
Quoique ?
Elle balaya ces pensées futiles d’un balancement du front, et l’invita à entrer. Le jeune homme fit ses premiers pas dans l’antre de la prêtresse, observant timidement l’aménagement des lieux…


_________________

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